Il avait même l'air un peu triste avec ses hautes fenêtres closes et sa majestueuse porte cochère dont les deux battants étaient fermés.

On n'entrait pas là comme chez la baronne de l'avenue d'Antin qui laissait libre l'accès du sien, les jours où elle recevait ses nombreux amis.

Chez madame de Ganges, il fallait montrer patte blanche et son salon n'était pas ouvert à tout venant.

Paul, un instant intimidé par l'aspect de ce logis seigneurial, doutait de plus en plus d'y être admis.

Il se décida pourtant à sonner et le cordon fut tiré immédiatement.

Il poussa le battant mobile et se trouva dans un large vestibule aboutissant à un jardin qui semblait s'étendre très loin.

Un valet en livrée de couleur sombre vint à la rencontre du visiteur et lui demanda son nom, ce qui semblait indiquer que madame de Ganges était chez elle.

Paul, pris de court, allait donner sa carte, lorsqu'il aperçut à l'entrée du jardin un homme vêtu de noir qu'il reconnut aussitôt pour l'avoir déjà vu la veille au Luxembourg, sur la terrasse.

Cet homme, c'était celui qui avait eu maille à partir avec Jean de Mirande, à propos de la chaise occupée si cavalièrement par cet audacieux étudiant et que Mirande avait traité du haut en bas.

La rencontre était fâcheuse. Ce personnage qui gardait si bien la marquise hors de chez elle, devait se tenir là pour la protéger à domicile contre les importuns et contre les indiscrets.

—S'il allait me reconnaître pour m'avoir vu hier avec Jean? se disait
Paul, de moins en moins rassuré.

Il oubliait qu'il s'était tenu à distance pendant l'altercation et que ce chevalier de la marquise n'avait pas pu le remarquer.

Il eut bientôt la preuve qu'il avait tort de s'alarmer, car ce grave personnage s'approcha et lui dit très poliment que madame de Ganges, un peu souffrante, ne recevait personne.

Paul ne se tint pas pour battu et parlant d'abondance, il dit qu'il n'avait pas l'honneur d'être connu de madame la marquise, mais qu'il était chargé de lui faire une communication importante.

L'homme l'interrompit pour lui demander brusquement:

—De la part de qui?

Paul ne pouvait pas répondre: de la mienne, après avoir dit que madame de Ganges ne le connaissait pas.

On l'aurait évidemment mis à la porte.

Il eut une idée qui aurait pu lui venir plus tôt, et qu'il crut bonne, car il n'hésita pas une seconde à dire:

—De la part de M. le marquis de Ganges.

En parlant ainsi, Paul Cormier ne mentait pas, puisque le malheureux marquis l'avait expressément chargé d'aller remettre son portefeuille à sa femme et c'était bien le seul moyen qui lui restât d'arriver jusqu'à madame de Ganges. Mais il avait oublié de se demander comment le chevalier noir allait prendre cette déclaration qui devait l'étonner beaucoup, pour peu qu'il fût au courant des affaires de ménage de la noble dame dont il semblait s'être constitué le garde du corps.

—C'est impossible, dit brutalement ce personnage rébarbatif, M. le marquis n'est pas à Paris.

C'était bel et bien un démenti. En toute autre occasion, Paul l'aurait vertement relevé, mais il dut filer doux, sous peine de manquer son but en se faisant expulser, et il se contenta de répondre:

—Tout ce que je puis vous dire, c'est que je l'ai vu et qu'il m'a confié une mission que je tiens à remplir consciencieusement. Or, je ne puis m'en acquitter que si madame me fait l'honneur de me recevoir, car j'ai promis à monsieur de ne remettre qu'à elle seule un objet qu'il m'a chargé de lui apporter.

Ce fut dit d'un ton ferme qui parut faire impression sur le fidèle gardien de la marquise. Peut-être crut-il que ce messager inattendu arrivait d'un pays étranger où il avait rencontré M. de Ganges. Paul, en affirmant qu'il l'avait vu, s'était bien gardé de dire où. Et il se pouvait que madame de Ganges eût intérêt à recevoir le message.

—Je veux bien lui répéter ce que vous venez de me déclarer, et prendre ses ordres, grommela le serviteur récalcitrant. Elle est au fond du jardin; je vais lui demander si elle veut vous recevoir. Si elle y consent, je viendrai vous chercher. Attendez-moi ici.

Paul n'avait qu'à obéir sans élever d'objections, trop heureux d'avoir décidé ce cerbère à consulter sa maîtresse.

Ainsi fit-il. Bien persuadé d'ailleurs que, dans la situation d'esprit où elle devait être depuis la veille, elle ne refuserait pas de voir un monsieur qui lui apportait des nouvelles de son mari.

Il resta à la place où le colloque venait d'avoir lieu et il attendit, sous l'oeil du valet en livrée qui l'observait de loin.

L'homme noir revint au bout de quelques minutes et il lui dit:

—Allez! elle est seule maintenant.

—Je l'espère bien qu'elle est seule, pensa Paul qui tenait absolument au tête-à-tête et qui ne savait pas que la marquise venait de renvoyer une de ses amies pour le recevoir.

Il prit l'allée que l'homme lui indiqua. Au premier tournant, il croisa l'amie, et il la salua en passant.

Cette amie était une très jeune femme, modestement habillée, dont l'éclatante beauté l'éblouit: une brune au teint clair, avec des yeux qui n'en finissaient pas et un air de tristesse qui ne faisait que l'embellir encore.

Sans doute, une amie malheureuse, une amie d'enfance, à laquelle madame de Ganges s'intéressait.

Paul avait autre chose en tête que de chercher à deviner qui elle était. Il cherchait des yeux la marquise et il l'aperçut, assise au pied d'un acacia, sur un banc rustique.

Elle aussi l'aperçut et se leva vivement pour venir à sa rencontre.

—Vous ici, monsieur! s'écria-t-elle. Et vous osez vous y présenter sous prétexte de me remettre un message de mon mari! Est-ce ainsi que vous tenez votre parole? Vous m'aviez promis de ne pas chercher à me connaître. Vous aviez déjà manqué à votre promesse en me suivant jusque chez madame Dozulé… et Dieu sait dans quels embarras vous m'avez mise! Vous m'avez donc encore une fois épiée, puisque vous êtes parvenu à savoir où je demeurais?

—Non, madame!… je vous jure que non, s'écria Paul.

—Alors, comment avez-vous appris mon adresse? Vous n'avez pas eu, je suppose, l'audace de la demander, après mon départ, aux personnes qui avaient entendu le domestique de la baronne vous annoncer sous le nom que je porte!

—Je m'en serais bien gardé… quelqu'un a dit devant moi que votre hôtel était situé avenue Montaigne.

—Soit! je veux bien vous croire… et alors vous n'avez rien eu de plus pressé que de vous présenter ici. Qu'espériez-vous donc? Vous êtes-vous imaginé que je continuerais à me prêter à une confusion de personnes que je n'ai pas eu la présence d'esprit d'empêcher, en déclarant tout haut que je ne vous connaissais pas.

—Je ne l'espérais pas… mais je le désirais de tout mon coeur.

—Vous saviez bien que c'était impossible. Ni mon amie, ni les personnes qui se trouvaient chez elle, hier, ne connaissent mon mari; mes gens ne le connaissent pas non plus. Mais il y a ici quelqu'un qui le connaît.

—Oui… votre intendant, n'est-ce pas?… cet homme qui, hier, vous gardait au Luxembourg et que je viens de retrouver…

—M. Coussergues n'est pas mon intendant. C'est un ancien officier qui fut l'ami de mon père et qui est resté le mien.

—Il connaît M. de Ganges, mais il ne sait pas qu'on m'a pris pour lui. Donc pour le présent, vous n'avez pas à craindre que l'erreur soit découverte.

—Elle le sera forcément quand mon mari reviendra.

C'était le cas ou jamais de répondre: il ne reviendra jamais. Paul ne le fit pas. Avant d'en venir là, il voulait voir un peu plus clair dans les sentiments intimes de la marquise et il lui dit:

—Oserai-je vous demander ce que vous ferez quand reparaîtra M. de
Ganges?

—Je n'en sais rien encore, murmura madame de Ganges. Je crois bien que je lui dirai la vérité. Le mensonge me répugne. Et du reste, je n'ai à me reprocher qu'une légèreté que mon mari excusera quand je lui aurai dit le motif qui m'a poussée à la commettre.

—C'est son affaire, répliqua peu poliment Paul, piqué d'entendre cette marquise parler de ses relations avec lui comme d'une aventure sans conséquence. Mais vos amies et vos amis… la baronne Dozulé… le vicomte de Servon… et les autres… comment leur expliquerez-vous que vous n'avez pas protesté contre l'erreur de ce valet qui m'a annoncé devant dix personnes sous le nom de M. de Ganges?

—Je n'aurai rien à expliquer, car aussitôt que mon mari sera de retour, je quitterai avec lui Paris et la France.

—Mais vous y reviendrez.

—Je ne crois pas.

—Quoi! vous expatrier pour toujours!

—Vous y aurez contribué, en me plaçant dans une situation insoutenable.

—J'ai eu tort, je l'avoue… mais vous, madame, n'avez-vous donc rien à vous reprocher? Je ne vous connaissais pas quand je vous ai vue au Luxembourg et vous me rendrez cette justice que je ne me suis pas permis de vous aborder… c'est vous qui…

—Brisons là! monsieur, interrompit sèchement la marquise. Je regrette beaucoup ce que j'ai fait… Si vous saviez ce qui m'a déterminée à agir ainsi, vous excuseriez mon imprudence… et ce n'est pas à vous de me la reprocher. J'en supporterai les conséquences et je vous prie de ne plus vous occuper de moi.

—Ainsi, vous me défendez de vous revoir?

—Vous revoir! Je le voudrais que je ne le pourrais pas, vous devez le comprendre. Et si, comme je le crois, vous êtes un galant homme, vous ne chercherez pas à prolonger une fiction qui finirait par me compromettre gravement, et que la très prochaine arrivée de M. de Ganges va percer à jour. Je vous pardonne d'avoir cru que je n'y mettrais pas fin. Vous pensiez sans doute que j'étais libre. Vous savez maintenant que je ne le suis pas, puisque je suis mariée.

—Vous vous trompez, madame, répliqua Paul Cormier, vous êtes veuve.

Paul, emporté par un élan de passion, avait parlé trop vite et il se repentait d'avoir lancé cette grosse nouvelle qu'il comptait réserver pour le moment où il aurait suffisamment préparé madame de Ganges à la recevoir.

Il n'avait pas pris le temps de se préparer à l'expliquer et à tirer parti de l'effet qu'elle allait produire.

Il venait de mettre, comme on dit, les pieds dans le plat.

—L'effet, d'ailleurs, ne fut pas celui qu'il prévoyait, car la marquise répondit dédaigneusement:

—Vous vous permettez, monsieur, une plaisanterie très déplacée, souffrez que je vous le dise et que j'arrête-là cet entretien.

—A Dieu ne plaise que je plaisante après un pareil événement, s'écria Paul. Je vous répète que vous êtes veuve, madame… je vous le jure sur mon honneur!

—Vous ne prenez pas garde que vous êtes en contradiction avec vous-même, dit froidement madame de Ganges. Vous vous êtes introduit chez moi en prétextant que vous aviez à me remettre un message de mon mari et vous venez me dire maintenant qu'il est mort. L'une de vos deux déclarations est fausse.

—Elles sont vraies toutes les deux.

—Ah! c'est trop fort!…, et vous me permettrez, monsieur, de n'en pas entendre davantage.

—Je vous supplie de m'écouter jusqu'au bout, Après… vous ne douterez plus.

Ce fut dit avec tant de fermeté que madame de Ganges resta et attendit la suite.

—J'ai vu votre mari, cette nuit, reprit Paul.

—C'est impossible. Mon mari n'est pas à Paris.

—Il y est arrivé, hier… je l'ai rencontré… malheureusement.

—Comment avez-vous pu le reconnaître?… vous ne l'aviez jamais vu.

—C'est lui qui m'a abordé. Il a entendu M. le vicomte de Servon me présenter à un de ses amis en m'appelant; M. le marquis de Ganges. Alors, il est intervenu… il m'a demandé des explications que je n'avais garde de lui fournir.

—Où s'est passé cette scène? demanda la marquise, déjà mise en éveil par cet exposé inattendu.

—Dans un bal public, répondit Paul, après avoir un peu hésité.

—On vous a trompé, monsieur… quelqu'un aura trouvé drôle de se faire passer pour le marquis de Ganges qu'il avait peut-être vu autrefois et dont vous usurpiez le nom et le titre…

—J'aurais pu croire cela, si l'affaire n'avait pas eu de suites.

—Quelles suites?

—Il m'en coûte de vous le dire… mais il faut que vous sachiez tout… j'ai juré, et je dois tenir ma parole… une querelle s'est engagée.

—Entre mon mari et M. de Servon?

—Non, madame… M. de Servon n'était plus là… un de mes amis est survenu, au moment où M. de Ganges me menaçait de me souffleter… mon ami, qui est très violent, a pris les devants et l'a frappé au visage…

—Ce n'est pas vrai!… M. de Ganges n'est pas un lâche.

—Non, certes… Il ne l'a que trop prouvé… mais il a été surpris par cet acte de brutalité. Il ne lui restait qu'à demander raison à l'agresseur. C'est ce qu'il a fait.

—Et il en résultera un duel? demanda anxieusement la marquise.

—Le duel a eu lieu, madame, répondit Paul en baissant les yeux.

—Quand?… on ne se bat pas la nuit.

—Ils ont attendu que le jour commençât à poindre. Dieu m'est témoin que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour empêcher la rencontre… ou pour la retarder. Tous mes efforts ont été inutiles… et…

—Achevez!…

—On s'est battu à l'épée… et M. de Ganges, frappé en pleine poitrine… est mort en brave…

—Mort!… Non, ce n'est pas possible!…

—J'y étais, madame… Je l'ai vu tomber…

—Ah!… je comprends, s'écria la marquise. C'est vous qui l'avez tué!… et vous osez vous présenter devant moi couvert du sang de mon mari!…

—Non, madame. Je n'étais pas son adversaire… j'ai été un de ses témoins… et c'est lui-même qui m'a choisi. Il ne nous connaissait ni les uns, ni les autres… il a eu confiance en ma loyauté et je l'ai assisté de mon mieux.

La marquise, pâle et tremblante, se taisait parce qu'elle n'avait plus la force de parler.

—Si vous en doutez, reprit Paul, je puis vous prouver que je ne dis que l'exacte vérité. Je suis venu chez vous parce que M. de Ganges m'y a envoyé. Comment aurais-je su votre adresse, s'il ne me l'avait pas donnée? Je n'ai pas pu la demander à M. de Servon, qui me prenait et qui me prend encore pour votre mari.

—Mort!… il est mort!… murmura la marquise en cachant son visage dans ses mains gantées.

—M. de Ganges a fait plus que de m'envoyer à vous. Il m'a raconté sa vie.

—Que dites-vous? demanda madame de Ganges stupéfaite.

—Toujours la vérité, madame. La querelle a commencé dans un bal, près du carrefour de l'Observatoire, et s'est vidée aux fortifications. J'ai fait ce long trajet à côté de M. de Ganges et en causant avec lui. C'est ainsi que j'ai reçu de lui des confidences que je n'avais pas provoquées.

—Comment a-t-il pu vous choisir pour les entendre, vous qui vous étiez emparé de son nom?

—Je lui ai dit qu'on m'avait fait la sotte plaisanterie de me le donner, et que je n'y étais pour rien. En vérité, je ne mentais pas. Il m'a cru, et, s'il n'y avait pas eu le soufflet, l'affaire se serait probablement arrangée… et j'aurais eu quelque mérite à pousser, comme je l'ai fait, à un accommodement, puisque sans ce duel fatal, vous ne seriez pas…

—Que vous a-t-il dit? interrompit la marquise.

—Son récit n'a été qu'une longue confession de ses torts envers vous. Il m'a dit qu'il s'était ruiné plusieurs fois, et qu'il avait abusé de votre bonté, sans jamais la lasser. Il m'a dit que depuis un an il n'a pas cessé de vous tromper en vous écrivant qu'il était en train de refaire sa fortune dans de grandes entreprises financières. C'était faux. Il était en dernier lieu à Monaco où il jouait et où, après avoir gagné une somme énorme, il a perdu jusqu'à son dernier louis. Il arrivait à Paris sans argent, et c'est la honte de vous avouer ce qu'il avait fait qui l'a empêché de se présenter, hier, à votre hôtel.

—Ah! c'est le coup de grâce! murmura madame de Ganges.

—Je dois ajouter, reprit Paul, qu'il se repentait de vous avoir offensée et qu'il m'a chargé de vous demander de lui pardonner le mal qu'il vous a fait. C'était là une mission qui ne me plaisait pas, vous le croirez sans peine, mais je ne pouvais pas refuser de l'accepter… et je m'en acquitte.

Abîmée dans sa douleur, ou tout au moins dans son émotion, la marquise semblait avoir été changée en statue. Pâle, immobile, le regard fixe, elle ne trouvait pas une parole à adresser à Paul Cormier, qui attendait.

—Qui donc l'a tué? demanda-t-elle lentement, comme si elle sortait d'un rêve.

—Un homme que vous connaissez, madame, répondit Paul. Il était avec moi, hier, au Luxembourg, quand je vous ai vue pour la première fois… et il a osé vous parler.

—Jean de Mirande! s'écria la marquise; lui, toujours lui!… c'était donc écrit qu'il troublerait encore une fois ma vie!

—Que voulez-vous dire, madame? demanda vivement Paul Cormier. Que vous a donc fait Mirande, avant de…

—A moi, rien, murmura la marquise; mais il a fait le malheur de… d'une personne à laquelle je m'intéresse… et vous venez m'apprendre qu'il a tué mon mari!…

—Qu'il ne connaissait pas, même de nom. Je l'ai interrogé après le duel et il m'a affirmé qu'il n'avait jamais entendu parler de M. de Ganges.

Cette assurance ne parut pas déplaire à la marquise et Paul reprit vivement:

—Vous le voyez, madame… c'est la fatalité qui a tout fait… et dans ce malheur, vous pouvez du moins vous dire que vous ne serez pas compromise, car personne ne sait que l'homme qui a succombé dans ce duel était votre mari.

—On le saura… on trouvera sur lui des papiers… des cartes de visite… que sais-je?

—Rien, madame. M. de Ganges, avant le duel, m'a remis son portefeuille… Le voici, dit Paul, en le tirant de sa poche, pour le présenter à la marquise. Il porte une couronne et des armes gravées sur le cuir. Les reconnaissez-vous?

—Oui… ce sont les siennes, balbutia madame de Ganges.

—Ai-je besoin de vous jurer que je ne l'ai pas ouvert?

—Non… je vous crois… mais que va-t-il arriver, mon Dieu!… La justice poursuit les duellistes, quand le duel a causé la mort de l'un des combattants… vous serez interrogés… vous et votre ami… que direz-vous? La vérité, n'est-ce pas?… On vous demandera pourquoi vous aviez pris ce nom qui ne vous appartenait pas… et vous ne pourrez pas cacher ce qui s'est passé hier, chez mon amie, madame Dozulé… Ah! je suis perdue!

—Si on m'interroge, je ne parlerai pas de vous… Mirande non plus… par une excellente raison, c'est qu'il ignore que vous existez. Les trois autres témoins sont trois étudiants qui n'étaient pas présents au moment où M. de Ganges m'a grossièrement reproché de lui avoir volé son nom… Ils savent que ces messieurs se sont battus à propos d'un soufflet… Ils ne savent pas pourquoi ce soufflet a été donné. Ce n'est pas moi qui le leur apprendrai… et, d'ailleurs il n'est pas certain qu'on nous interrogera… personne ne nous a vus sur le terrain.

Paul oubliait, peut-être volontairement, la lettre du maître-chanteur, qui menaçait de le dénoncer. Il ne pensait qu'à rassurer la marquise et à tirer parti, pour entrer dans son intimité, de la bizarre situation que le plus étrange des hasards venait de leur créer.

Il sentait très bien que le moment eût été mal choisi pour lui parler encore de son amour, comme il n'avait pas craint de le faire avant de lui annoncer qu'elle était veuve, mais il constatait déjà que si la nouvelle de la mort tragique de M. de Ganges avait bouleversé la marquise, elle ne l'avait pas affligée outre mesure, car elle n'avait pas versé de larmes.

Et il lui savait gré de ne pas feindre une douleur que ne pouvait guère lui causer la lamentable fin d'un homme qui s'était presque vanté, avant de mourir, d'avoir été le plus détestable des maris.

Il espérait qu'une fois remise de l'émotion bien naturelle qu'elle venait d'éprouver, cette victime d'une union mal assortie comprendrait qu'elle aurait tort de faire un éclat et il se préparait à lui proposer, en temps et lieu, le modus vivendi que lui avait suggéré sa cervelle d'amoureux.

Il attendait toujours qu'elle prît ce portefeuille qui, à vrai dire, lui brûlait les doigts.

On a beau ne pas être sentimental à l'excès, on ne garde pas volontiers sur soi les reliques d'un homme qu'on a vu tomber, frappé à mort, dans un duel dont on a été la cause première.

Et, de son côté, la marquise répugnait évidemment à toucher ce legs de son indigne mari.

Paul Cormier se décida enfin à le placer sur le banc où elle était assise quand il avait paru dans le jardin.

Il pensait bien qu'elle ne l'y laisserait pas et il tenait à s'en débarrasser le plus tôt possible.

—Vous ne m'accuserez plus de mentir, dit-il doucement, et maintenant que j'ai rempli la pénible mission qui m'a été imposée, je vous supplie, madame, de me faire connaître votre volonté. A tout ce que vous me commanderez, j'obéirai, quoi qu'il m'en puisse coûter. Dans la situation où les événements nous ont placés, c'est à vous de donner des ordres. Et je vous demande en grâce de ne penser qu'à vous en prenant une décision. Peu importe ce qu'il m'arrivera, pourvu que vous n'ayez pas à souffrir des conséquences de ce duel.

—Souffrir! répéta tristement la marquise, voilà des années que je souffre… il ne peut rien m'arriver de pis que de vivre comme j'ai vécu depuis que je me suis mariée. Si vous saviez!…

—Je sais. Croyez-vous donc que je ne devine pas qu'on vous a sacrifiée à un homme que vous n'aimiez pas et qui a fait de vous une martyre… s'il ne me l'a pas dit, il m'en a dit assez pour que je ne le plaigne pas… c'est Dieu qui l'a puni… et c'est vous que je plains… vous pour qui je mourrais avec joie, si ma mort pouvait vous épargner un chagrin… vous que…

La marquise arrêta d'un geste la déclaration brûlante que Paul avait sur les lèvres.

—Pas un mot de plus, lui dit-elle d'une voix ferme. Je vous crois, mais je ne dois pas vous écouter. Je subirai mon sort sans murmurer… et je compte que vous n'aurez pas moins de courage que moi.

—Est-ce à dire que vous persistez à me défendre de vous revoir?

Et comme madame de Ganges se taisait:

—C'est impossible! s'écria Paul. Comment feriez-vous? Que diriez-vous à vos amies… à vos amis… à ce monde où vous vivez et où j'ai été présenté sous le nom de votre mari? Espérez-vous leur persuader que je suis retourné à l'étranger?… Ils s'apercevraient bien vite que je n'ai pas quitté Paris… je me suis déjà trouvé face à face avec M. de Servon dans un lieu où je ne devais pas m'attendre à le rencontrer…

—C'est moi qui partirai… je m'éloignerai de la France… je vous l'ai déjà dit.

—Mais j'y resterai, moi. Que dirai-je à ceux qui me parleront de vous? Faudra-t-il que j'échafaude des mensonges pour tâcher de leur expliquer ce chassé-croisé du marquis et de la marquise de Ganges? Ils ne me croiraient pas… ils sauraient bientôt la vérité… on dirait partout que j'ai été votre amant… et que nous avons à nous deux, inventé cette supercherie… ils ne vous pardonneraient pas de vous être moquée d'eux.

—Pourquoi ne leur diriez-vous pas tout simplement la vérité?… que vous m'avez suivie, que vous êtes entré chez madame Dozulé, en même temps que moi qui ne vous avais pas vu… et que l'erreur d'un valet de pied a fait tout le mal…

—Ils me croiraient encore moins.

—Mais rien ne vous oblige à les voir, vous n'avez qu'à reprendre la vie que vous avez toujours menée. Pour eux, le quartier que vous habitez est aussi loin que la Chine. Vous y avez rencontré M. de Servon par un de ces hasards qui n'arrivent pas deux fois.

—J'avais bien compris… vous ne voulez plus me connaître… je vous gêne, murmura Paul Cormier.

—Je n'ai pas dit cela, répliqua vivement la marquise.

—Vrai?… vous ne me chassez pas? merci!… oh! merci!… alors, il n'y a qu'un moyen… un seul… c'est de rester comme nous sommes.

—Je ne comprends pas.

—Pourquoi ne continuerais-je pas à passer pour votre mari? demanda Paul, emporté par son ardeur amoureuse, au point de ne pas s'apercevoir de l'énormité de la proposition qu'il osait faire à la marquise.

—D'abord, parce que c'est impossible. A la rigueur, mes amis pourraient s'y laisser prendre; mais les vôtres?… mais votre mère?… car vous avez encore votre mère, vous me l'avez dit… Comment leur persuaderez-vous que vous n'êtes plus vous-même?… Cesserez-vous de les voir?…

—Non… Mais je les verrai moins souvent… Je ne dîne chez ma mère qu'une fois par semaine… le dimanche… elle ne vient presque jamais chez moi… et elle ne me demande pas de lui rendre compte de ce que je fais.

—Encore votre mère, reprit la marquise, serait-elle bien étonnée et probablement très affligée si elle venait à apprendre que son fils va dans le monde sous un faux nom et porte un titre qui ne lui appartient pas. J'admets qu'elle n'en saura rien, mais M. de Mirande, votre ami intime, comment pourrait-il ignorer que vous vivez en partie double?… Étudiant sur la rive gauche et marquis sur la rive droite…

—Paris est si grand! murmura Paul, à bout d'arguments.

—Oui, Paris est immense, mais tout y arrive… vous en avez eu la preuve hier, puisque vous avez trouvé sur votre chemin M. de Servon. Et si vos camarades venaient à découvrir que vous vous faites passer pour le marquis de Ganges, de quoi ne vous accuseraient-ils pas!… Convenez donc, monsieur, que votre projet est fou, si tant est que vous l'ayez conçu sérieusement.

Paul baissa la tête et ne trouva rien à répondre.

—Ce n'est pas tout, reprit madame de Ganges; alors même qu'il serait praticable, je ne me prêterais pas à une imposture… je ne trouve pas d'autre mot pour qualifier le plan de conduite que vous me proposez d'adopter.

—Vous préférez me désespérer!

—Non, monsieur. Seulement, je veux rester maîtresse de mes actions. Je ne sais ce que vous pensez de moi, mais je vous prie de croire que j'ai toujours été irréprochable.

Mon mari, lui-même, mon mari qui m'a fait tant de peines, me rendrait cette justice, s'il vivait encore.

—Il me l'a dit avant de mourir.

—Vous devez donc comprendre que je ne puis ni ne dois rester avec vous dans les termes où nous a mis la méprise d'un domestique. Je suis décidée à dire la vérité à mon amie madame Dozulé. Elle a assisté à la scène et je lui expliquerai qu'un manque de présence d'esprit m'a empêchée de rectifier immédiatement l'erreur.

Elle rira de l'aventure et elle se chargera de la présenter sous son véritable jour à ses invités d'hier.

—Dieu sait ce qu'ils penseront de moi, murmura l'étudiant.
Qu'importe?… tout ce que vous ferez sera bien fait, madame.

—Je serais désolée que vous eussiez à souffrir de ma franchise, mais je ne puis agir autrement. Je ferai, d'ailleurs, en sorte de prendre sur moi la responsabilité de ce désastreux malentendu. Personne n'aura rien à vous reprocher. Il aura, du reste, duré si peu de temps qu'il ne saurait avoir de bien graves conséquences.

—S'il en a, je les supporterai, quelles qu'elles soient… pourvu que vous ne me défendiez pas de vous revoir.

—Plus tard, peut-être… mais vous sentez comme moi que pendant un temps nos relations doivent cesser.

—Si j'étais sûr qu'elles ne seront qu'interrompues?…

—Je ne puis rien vous promettre. La catastrophe que vous venez de m'annoncer va bouleverser ma vie et je ne sais pas encore quel parti je prendrai… je n'ai même pas la certitude que je suis veuve…

—Si vous ne l'étiez pas, je ne vous aurais pas parlé comme je viens de le faire… Mais M. de Ganges est tombé sous mes yeux et je vous ai apporté la preuve qu'il est mort, dit Paul Cormier, en montrant du doigt le portefeuille auquel la marquise n'avait pas encore osé toucher.

Il était resté sur le banc ce portefeuille armorié et elle ne pouvait pas douter qu'il eût appartenu à son mari.

—Ouvrez-le, madame, reprit Paul, vous y trouverez certainement des papiers qui ne vous laisseront pas de doutes.

La marquise ne semblait pas pressée de suivre le conseil que lui donnait l'amoureux qui aspirait à remplacer son mari. Peut-être s'y serait-elle décidée, mais son garde du corps se montra tout à coup. Au lieu de prendre l'objet, elle se plaça de façon à l'empêcher de le voir et elle l'interrogea des yeux.

L'homme noir comprit la signification du regard qu'elle lui lança, car il répondit comme si elle lui eût adressé la parole:

—C'est le valet de chambre de M. de Servon qui apporte une lettre pour M. de Ganges. J'ai eu beau lui dire que M. de Ganges n'est pas encore arrivé. Il prétend que son maître l'a vu hier.

La marquise changea de visage et Paul Cormier comprit.

Le vicomte envoyait les huit mille francs qu'il avait perdus sur parole à M. de Ganges qui les lui avait gagnés.

—Il paraît que la lettre contient de l'argent, reprit le chevalier noir et que c'est très pressé.

La situation se corsait encore. Le domestique de M. de Servon attendait une réponse et ce n'était pas à Paul Cormier de la lui donner. La marquise ne pouvait pas faire moins que de s'en charger.

—Dites-lui que M. de Ganges n'est pas là et que je ne reçois pas les lettres adressées à mon mari, répondit-elle, après un silence.

—Bien. Je vais le congédier, dit l'impassible personnage.

Et il tourna les talons en pivotant tout d'une pièce, militairement, comme un soldat qui vient de faire son rapport à son supérieur.

Paul le laissa s'éloigner avant de dire à demi-voix:

—C'est à moi que cette lettre était destinée.

—A vous! s'écria la marquise.

—Oui, madame. Depuis la partie de baccarat chez madame Dozulé, M. de
Servon est mon débiteur.

—Et c'est chez moi qu'il envoie la somme qu'il vous doit!

—Naturellement, puisqu'il croit la devoir à M. de Ganges.

La marquise tressaillit. C'était le premier effet de l'erreur du valet de pied de madame Dozulé et elle pouvait maintenant mesurer ce que cette fatale méprise allait lui coûter.

—Il reviendra l'apporter lui-même, cette somme, continua avec intention Paul Cormier qui ne désespérait pas encore d'amener la marquise à accepter son projet de rester dans le statu quo; et vous en verrez bien d'autres. C'est la conséquence forcée de ce qui s'est passé chez votre amie.

—Vous avez raison, monsieur, dit-elle; la situation où nous nous trouvons tous les deux est intolérable. Je n'ai que deux partis à prendre: ou dire la vérité, ou quitter Paris et n'y jamais revenir. J'ai besoin de réfléchir avant de me décider, et je désire être seule.

C'était un congé en bonne forme, et la marquise le signifia d'un ton si ferme que son amoureux comprit qu'il n'avait qu'à se retirer.

—Je vous obéis, madame, dit-il tristement.

Il se flattait que pour adoucir cette injonction, elle allait lui tendre la main, mais elle ne la lui offrit pas plus que la veille, au moment où il l'avait quittée tout près du rond-point des Champs-Elysées.

Elle la retira même, comme si elle eût craint qu'il ne la prît, sans sa permission.

Décidément, cette marquise n'aimait pas les contacts, même du bout des doigts.

Après ce refus, presque décourageant, Paul Cormier n'avait plus qu'à s'en aller, sans ajouter un mot à ce qu'il avait dit.

Ainsi fit-il, très mortifié et très mécontent du résultat de sa première visite à la marquise de Ganges.

En traversant la cour qui précédait le jardin, il y retrouva l'homme habillé de noir, cet étrange personnage qui se tenait à l'écart pour apparaître de temps en temps comme la statue du Commandeur.

Paul savait maintenant que ce garde du corps n'était pas un simple domestique, mais il n'eut pas la moindre envie de le saluer en passant et il crut voir que ce chevalier de la dame de l'avenue Montaigne le regardait d'un air soupçonneux.

Il se demandait sans doute ce que ce jeune homme était venu faire chez madame de Ganges, et c'était bien la preuve qu'elle n'avait pas jugé à propos de lui parler de ses aventures à la sortie du Luxembourg et chez la baronne Dozulé.

Peu importait du reste à Paul Cormier, mais il ne fut pas plutôt hors de l'hôtel, qu'il lui arriva, comme la veille, en descendant de voiture aux Champs-Elysées, d'envisager la situation sous un tout autre aspect.

La veille, après le voyage en fiacre, il s'était repenti de s'être laissé trop facilement éconduire et maintenant il apercevait dans le langage et dans l'attitude de la marquise des côtés qui le choquaient.

—Elle n'a pas sourcillé quand je lui ai annoncé que son mari avait été tué, cette nuit, se disait-il en s'acheminant vers le véhicule numéroté qui l'attendait à vingt pas de la porte de l'hôtel; je sais bien que ce mari était un chenapan et que sa mort la débarrasse de lui. J'ai trouvé tout naturel qu'elle ne jouât pas la comédie en faisant semblant de se désoler, mais à défaut de larmes, elle aurait pu montrer de l'émotion, ne fût-ce que par convenance… et c'est tout au plus si elle a été troublée un instant. Elle s'est mise tout de suite à examiner avec moi les conséquences de cette mort… en ce qui la touche personnellement, car elle ne s'est pas beaucoup inquiétée de savoir comment j'allais me tirer de ce mauvais pas. Et pourtant, si on poursuit les acteurs du duel, c'est Mirande et moi qui paierons les pots cassés.

Cette marquise ne s'est pas seulement informée de ce qu'était devenu le corps du malheureux que nous avons laissé étendu sur l'herbe d'un bastion du boulevard Jourdan. Je commence à croire qu'elle n'a pas de coeur.

Il était temps du reste que Paul pensât à ses propres affaires qui pouvaient très mal tourner, surtout depuis qu'il avait reçu la lettre anonyme où un gredin le menaçait de le dénoncer à la Justice.

Il y allait de son repos; presque de son honneur, car un duel nocturne, suivi de l'abandon du cadavre, devait forcément donner lieu à une instruction criminelle, et quoiqu'il ne fût pas le plus compromis, il risquait certainement de passer en cour d'assises ou en police correctionnelle, ce qui eût été bien pis, car les jurés acquittent presque toujours les duellistes que les magistrats condamnent très volontiers.

Et ne sachant pas du tout comment il fallait s'y prendre pour parer à ce danger on tout au moins pour l'atténuer, il ne pouvait mieux faire que d'aller prendre l'avis de son ami Bardin.

Il dit donc au cocher qui l'avait amené, avenue Montaigne, de le conduire au boulevard Beaumarchais, au coin de la rue Saint-Claude, où s'embranche la rue des Arquebusiers.

Il aurait bien pu profiter de l'occasion pour aller voir sa mère, puisque la rue des Tournelles est à deux pas, mais il craignait qu'elle ne remarquât l'état d'agitation où l'avaient mis les événements qui venaient de se succéder, événements dont l'entretien avec madame de Ganges n'était pas le moins troublant.

Il était donc décidé à ne voir, ce jour-là, que le vieil avocat, et pendant le trajet, il prépara la consultation qu'il allait chercher au Marais.

Il ne se souciait pas de dire du premier coup toute la vérité à Bardin. Il voulait d'abord tâter le terrain en lui demandant ce qu'il penserait d'un cas analogue au sien; s'il conseillerait à un homme compromis, en pareille occasion, de se tenir coi ou d'aller, au contraire au-devant de l'action judiciaire, en déclarant spontanément qu'il avait pris part à la rencontre et quelle part il y avait prise.

Il ne pouvait guère en dire davantage, car il n'était pas en cette affaire le principal intéressé.

Mirande était plus exposé que lui puisqu'il avait tué de sa main le marquis de Ganges. Paul n'avait donc pas le droit de prendre un parti sans l'approbation préalable de son ami, lequel, à l'heure qu'il était, devait dormir encore.

Paul projetait de se transporter chez lui, après avoir recueilli l'opinion du père Bardin et de décider d'un commun accord avec Jean ce qu'il convenait de faire dans le cas épineux où ils s'étaient mis.

Les trois autres étudiants ne comptaient pas: des gamins qui avaient assisté à la rencontre, par hasard, et auxquels on ne pouvait reprocher que d'avoir agi comme des étourneaux.

Le projet était sage, mais entre la conception et l'exécution, il y a toujours, place pour des incidents imprévus.

En descendant de voiture, rue Saint-Claude, Paul se trouva nez à nez avec l'avocat qui trottinait, à pas pressés, et qui lui dit:

—Comment! c'est encore toi!… dans mon quartier à l'heure de ton cours de droit administratif!… et puis, tu ne vas donc plus qu'en carrosse maintenant?…

—J'allais chez vous… pour vous parler d'une affaire… balbutia Paul, assez contrarié.

—Tu m'en parleras une autre fois… aujourd'hui, je n'ai pas de temps à perdre et je ne vais pas remonter mes trois étages pour t'entendre…

—C'est que… je ne puis pas remettre à un autre jour…

—Je n'imagine pas ce que tu peux avoir à me dire de si urgent, mais puisque tu tiens tant à causer avec moi, tu n'as qu'à m'accompagner; nous causerons en marchant.

—Qu'à cela ne tienne, mon cher monsieur Bardin. Je ne vous demande qu'une minute pour renvoyer mon fiacre.

Paul, paya au cocher le double de ce qu'il lui devait, pour se dispenser d'attendre qu'il lui rendît la monnaie, et revint dire au vieil ami de sa mère:

—Maintenant, me voilà prêt à vous suivre où il vous plaira de me mener pourvu que vous m'écoutiez. Où allez-vous?

—Au Palais de Justice.

—Bon! ce n'est pas tout près d'ici; j'aurai le temps de vous conter ce qui m'amène.

—N'importe!… sois bref!… et surtout sois clair!… mais avant de commencer, laisse-moi t'apprendre une nouvelle qui te fera plaisir.

—Tout ce que vous voudrez, monsieur Bardin.

—Il s'agit de mon fils. Je t'ai dit souvent qu'il ne lui fallait qu'un beau crime à instruire pour se faire connaître… pour sortir du rang… un de ces crimes dont tous les journaux s'occupent et qui mettent en lumière les talents d'un juge…

—Parfaitement… et j'ai toujours pensé que cette chance lui viendrait tôt ou tard.

—Hum!… elle s'est fait attendre… et l'avancement de ce pauvre Charles s'en est ressenti… si on ne regardait qu'au mérite, il devrait être déjà conseiller à la cour… mais enfin, il tient son crime.

—Bravo! dit Paul, qui souriait sous sa moustache de l'enthousiasme paternel du vieil avocat. Alors, il est corsé, ce crime?

Combien de cadavres?

—Un seul, répondit Bardin sans s'apercevoir que l'étudiant se moquait un peu de lui; mais la victime appartient aux classes élevées de la société… et le vol n'y est pour rien, car on a trouvé de l'argent dans les poches du mort.

—Une vengeance, alors?

—Probablement… et apprends pour ta gouverne que ces crimes-là passionnent toujours le public parisien… d'abord, parce qu'ils sont plus rares… et puis, parce qu'on cherche la femme.

—Ah! il y a une femme dans l'affaire?

—Je le parierais, mais je n'en sais rien encore. Charles vient de m'écrire un mot pour m'annoncer qu'on venait de le charger d'instruire et qu'il courait au Palais… Il ne me donne pas de détails… mais j'en aurai… j'ai pensé tout de suite à aller le trouver dans son cabinet pour lui faire mon compliment, et j'y vais de ce pas.

—Il est donc tout récent, ce crime?… Les journaux n'en disent rien.

—Il est de cette nuit.

—Ah! murmura Paul, à qui cette indication mettait déjà, comme on dit, la puce à l'oreille.

—Oui… le corps de l'homme assassiné a été trouvé, vers cinq heures du matin, par des maraîchers qui conduisaient leurs charrettes aux Halles.

—Dans quel quartier? demanda vivement Cormier.

—Charles ne me le dit pas. Je suppose que c'est près d'une des barrières de Paris… sur le chemin des voitures qui viennent de la banlieue?… quelle banlieue?… je l'ignore et ça m'est égal… à toi aussi, je suppose.

—Oh! complètement égal, s'empressa de répondre Cormier qui ne disait pas ce qu'il pensait, car cet exposé incomplet commençait à l'inquiéter sérieusement.

—L'important, c'est que l'affaire profite à l'avancement de Charles et je suis sûr qu'il l'éclaircira, quoiqu'elle soit, paraît-il, très mystérieuse. Mais en voilà assez là-dessus… Expose-moi la tienne… De quoi s'agit-il?

Paul n'était pas pressé de s'expliquer. Avant ce dialogue où le vieil avocat avait eu la parole presque tout le temps, il ne se serait pas fait prier. Il aurait abordé tout droit la question et il n'aurait pas été embarrassé pour la présenter de façon à ne pas éveiller l'attention de cet excellent Bardin. Maintenant, il ne savait plus comment s'y prendre, car il entrevoyait que le beau crime sur lequel le bonhomme fondait l'espoir de la fortune judiciaire de son fils pouvait bien n'être que le meurtre du marquis.

Consulter le père du juge d'instruction, c'était pour ainsi dire, se jeter dans la gueule du loup.

Il fallait pourtant parler, sans quoi Bardin se serait figuré que Paul avait voulu le mystifier et il aurait mal pris la chose.

L'ami de Jean de Mirande espéra s'en tirer en se tenant dans les généralités d'une consultation vague.

—Voici, dit-il, en cherchant à prendre un ton dégagé. Un de mes camarades s'est trouvé fourré dans une bagarre où on s'est fortement cogné. On a échangé des horions…

—Ils vont bien, tes camarades! Ça se passait, naturellement, au quartier Latin?

—Mon Dieu, oui. Les batailles n'y sont pas rares… mais celle-là a mal fini. Il y a eu des éclopés. Il paraît même qu'un des combattants est resté sur le carreau.

—C'est joli!… et sans doute, c'est un de tes amis qui a fait ce coup?

—Il le craint.

—Comment, il le craint!… il a donc assommé un homme sans s'en apercevoir?

—Dame!… vous comprenez… dans une mêlée…

—Tu me la bailles belle avec ta mêlée! Enfin, qu'est-ce que tu veux de moi?… ce n'est pas pour me raconter cette équipée que tu t'es fait conduire dare-dare rue des Arquebusiers.

—Mais, si. Je voulais vous demander un conseil.

—Tu en étais donc, de la rixe?

—J'y ai assisté, comme beaucoup d'autres.

—Et après… quand il y a eu un mort et des blessés, tout le monde s'est sauvé… tous ceux qui ont pu, s'entend.

—C'est à peu près cela. On n'a arrêté personne. Et je venais vous consulter, cher monsieur.

—Sur quoi!… ce cas ne me paraît pas rentrer dans ma spécialité.

—Mais, si… puisqu'il s'agit de faits qui pourraient donner lieu à des poursuites.

—Au lieu d'employer le conditionnel, tu devrais dire: qui donneront lieu. Il y a eu mort d'homme. L'affaire ne peut pas en rester là. Mon fils, depuis qu'il est juge, en a instruit vingt de la même catégorie. Elles ne sont pas très graves, mais elles aboutissent toujours à des mois ou à des années de prison. Ton doux ami peut s'attendre à en goûter, s'il est pris.

—Il ne l'est pas, jusqu'à présent… et c'est précisément sur ce point que je voudrais avoir votre avis. Doit-il se présenter chez le commissaire du quartier et lui raconter, pour sa justification, comment cette querelle s'est engagée… ou bien laisser la police chercher les coupables?…

—C'est sérieusement que me tu poses cette question?

—Mais, oui. C'est un cas de conscience que je vous soumets.

—Va te promener avec ton cas de conscience et médite sur le fameux mot du président de Harlay: «Si on m'accusait d'avoir volé les cloches de Notre-Dame, je commencerais par me mettre à l'abri…»

—Vous ne conseillez pas à mon ami de se sauver à l'étranger, je suppose?

—Non, mais je lui conseille de se tenir tranquille. On n'est pas forcé de se dénoncer soi-même, et les juges ne doivent pas s'en rapporter à la déclaration de celui qui se dénonce. C'est un axiome du droit criminel que tu devrais connaître… nemo creditur

—Je sais le reste. Alors, vous êtes d'avis que mon ami aurait tort de se livrer?

—Il faudrait qu'il fût fou… et tu peux lui signifier de ma part qu'il fera très bien de faire le mort… d'autant que s'il se déclarait, tu serais compromis très probablement… C'est ta maman qui ne serait pas contente!

Au fond, Paul était bien de l'avis du vieil avocat et il n'était pas fâché de l'entendre lui conseiller de s'abstenir.

Il crut pourtant devoir insister en disant:

—Alors, décidément, vous, jurisconsulte émérite, vous pensez qu'il vaut mieux laisser aller les choses?

—Ce n'est pas le jurisconsulte qui te parle, c'est l'ami de ta mère… et tout homme de bon sens te parlera comme moi. Si tu en doutes, il y a un moyen de t'assurer que je suis dans le vrai.

—Lequel?

—Consulte un magistrat.

—Y pensez-vous?

—Un magistrat qui te connaît et qui te croit incapable d'une vilaine action. Je vais au Palais voir mon Charles. Profite de l'occasion. Monte avec moi jusqu'à son cabinet.

—Comment! s'écria Paul, vous me proposez d'aller consulter votre fils sur une affaire qu'il pourrait avoir à instruire! Jamais de la vie! Il croirait que je me moque de lui, et il me mettrait à la porte.

—Non, puisque je serai avec toi, dit Bardin. Charles sera au contraire très sensible à une marque de déférence de ta part… d'autant plus que tu n'as pas toujours été bien pour lui… tu évites de le rencontrer et quand tu te trouves avec lui, tu affectes de ne lui parler que par ricochet… de bricole, comme on dit au billard.

—C'est par respect… vous comprenez… il est magistrat… juge au tribunal de la Seine… et je ne suis qu'un pauvre diable d'étudiant…

—Pas si pauvre, puisque ta mère te laissera six cent mille francs… tandis que moi, je ne laisserai pas grand'chose à Charles. Mais la question n'est pas là. Tu me donnes de mauvaises raisons et tu ferais mieux de me dire la vérité. Charles ne te va pas parce qu'il est trop sérieux et trop sage pour plaire à un garnement de ton espèce. Tu te figures sans doute que l'antipathie est réciproque. Tu te trompes absolument. Il ne m'a jamais dit que du bien de toi et je sais qu'il apprécie fort ton esprit et ta gaîté.

—Je ne l'aurais pas cru, mais je suis ravi de l'apprendre. Si je ne le recherche pas beaucoup, c'est à cause de la différence d'âge et de situation. Et, pour l'affaire en question, je craindrais, en la lui soumettant, de le mettre dans un terrible embarras… pensez donc!… demander à un juge si je ferais bien de me soustraire à l'action de la justice!… ce serait raide.

—Tu ne t'adresseras pas au juge; tu t'adresseras à l'homme. Il te donnera son avis tout comme s'il n'avait jamais porté la robe et je ne doute pas que cet avis soit conforme au mien. Je t'autorise du reste à le lui répéter ce que je viens de te dire sur ton cas et je le lui répéterai moi-même. Allons! viens! Ça me fera plaisir de te voir échanger une poignée de mains avec Charles et je suppose que tu tiens à être agréable au plus ancien ami de ta mère.

Paul protesta d'un geste, et le vieil avocat reprit malicieusement:

—D'abord, tu as intérêt à me ménager… à cause de l'héritière…

—Quelle héritière?

—La fille aux six millions? As-tu déjà oublié l'histoire que j'ai racontée hier en dînant?

—Non… mais je n'y pensais plus.

—Il faut y penser. Je me suis mis en tête de te faire épouser cette orpheline.

—Pourquoi pas plutôt à votre fils?

—Parce qu'elle n'a pas vingt ans et que Charles en aura bientôt quarante. Elle ne voudrait pas de lui… et d'ailleurs, mon fils n'a pas besoin d'une femme six fois millionnaire. Il ne saurait que faire de tant d'argent, tandis que toi, avec les goûts que je te connais, tu ne trouverais pas que c'est trop.

—Je ne suis pas si ambitieux.

—Peut-être, mais tu es si dépensier!… bref, tu as tort de ne pas prendre au sérieux le projet dont je t'ai parlé. Tiens! je parie que tu n'as seulement pas songé à prier ton ami de te renseigner sur la famille dont je t'ai cité le nom.

—Un nom que je n'ai pas retenu…

—Un nom de ce pays là… un nom qui rime avec Camargue…

—Bon! Je me souviens… Marsillargues… j'avoue que je ne me suis pas rappelé la recommandation que vous m'aviez faite.

—Tu as pourtant, je suppose, vu hier soir ton camarade?

—Je l'ai rencontré à la Closerie des Lilas, mais…

—Vous avez eu autre chose à faire que de causer du Languedoc, je le pense bien… et à propos de ce Mirande, est-ce que?… mais oui, parbleu!… c'est lui, n'est-ce pas, qui s'est mis dans ce joli pétrin?… et c'est pour lui que tu es venu me consulter?… l'assommeur, c'est lui.

—Je vous assure que non, répondit vivement Cormier.

Bardin en pensa ce qu'il voulut et n'insista pas. Il avait pris le bras de son jeune ami et il comptait ne pas le lâcher avant de l'avoir mis en présence de son fils, à seule fin de les raccommoder.

Paul se laissait emmener et il était très perplexe. Il regrettait fort de s'être tant avancé, mais il sentait qu'il ne pouvait plus reculer, sous peine de gâter son affaire. Bardin aurait pu croire qu'il avait sur la conscience un véritable crime et Bardin, vexé, aurait très bien pu faire part à son fils des confidences incomplètes que Paul Cormier lui avait faites, pendant le trajet de la rue des Arquebusiers au boulevard du Palais où ils arrivaient en ce moment.

Paul se disait aussi qu'il ne risquait pas grand'chose à accompagner Bardin père jusque dans le cabinet de Bardin fils qui était certainement un galant homme, incapable d'abuser de la situation. Paul pensait même qu'il y pourrait gagner de savoir à quoi s'en tenir sur l'affaire criminelle que ce juge était chargé d'instruire. Le père ne manquerait pas d'en parler au fils, en présence de Paul, et le fils se laisserait aller à donner des détails. Paul, renseigné, pourrait arrêter un plan de conduite en connaissance de cause et dût-il se décider plus tard à confesser la part qu'il avait prise à la mort du marquis, rien ne l'obligerait à déclarer la vérité avant de s'être consulté avec Jean de Mirande.

—Nous y voilà, dit le vieil avocat, en poussant Cormier sous une voûte qui aboutit à une cour. Nous n'avons plus qu'à monter deux étages. Tu n'es jamais entré dans un cabinet de juge instructeur?

—Jamais, Dieu merci!

—Pourquoi, Dieu merci?… Les plus honnêtes gens peuvent y être appelés comme témoins et même comme prévenus, quoique ce soit plus fâcheux. Tous les prévenus ne sont pas des coupables. Tu vas voir que ça t'amusera… nous allons rencontrer dans les couloirs des types curieux et des figures cocasses.

—Quoi! voilà que maintenant vous blaguez la magistrature!

—Tu ne comprends pas. Je parle des gens appelés à déposer. On en voit de toutes les couleurs, sans parler des avocats qui rôdent par les corridors. Il y en a qui ont de bonnes têtes.

Montons! Charles doit être arrivé. Tâchons de le voir avant qu'il ait commencé à entendre les témoignages. Si nous tardions, nous pourrions le déranger.

Paul Cormier se laissa guider par le père Bardin, à travers un dédale d'escaliers et de couloirs où stationnaient des Gardes de Paris, et où passaient des individus des deux sexes qui ne payaient pas de mine.

Il y en avait d'assis sur des bancs fixés au mur, attendant leur tour de comparaître devant le juge qui les avait fait citer.

Maître Bardin connaissait tous les détours de ce labyrinthe et il conduisit tout droit son jeune ami à la porte du cabinet de son fils, gardée par un planton, auquel il donna sa carte en le priant de la remettre immédiatement au juge d'instruction.

Pendant que le soldat la portait, Paul eut le temps de remarquer, parmi quelques autres témoins qui faisaient antichambre, un homme assez convenablement vêtu qui le regardait beaucoup, comme s'il eût été surpris de le voir là.

—Sois gentil avec Charles, dit à demi-voix le père Bardin, quand le planton revint les chercher pour les introduire dans le cabinet du juge.

Le vieil avocat entra le premier. Son fils, en le voyant, vint à lui, les deux mains tendues, laissant là un monsieur avec lequel il causait, debout. Sa figure rayonnait, à ce magistrat. Elle se rembrunit un peu, quand il aperçut Paul Cormier, mais il ne reçut pas mal ce visiteur inattendu.

Le juge lui demanda affectueusement des nouvelles de sa mère et le pria de s'asseoir, en attendant qu'il eût fini avec le monsieur qui les avait précédés dans le cabinet.

Ce ne fut pas long. Il emmena son interlocuteur dans un coin, échangea avec lui quelques mots à voix basse et le reconduisit jusqu'à la porte.

Puis, revenant à son père, il lui dit joyeusement:

—Vous venez me féliciter, n'est-ce pas?… je crois que je tiens une affaire intéressante. Et vous avez bien fait de venir de bonne heure… j'ai je ne sais combien de témoins à entendre, et mon greffier n'est pas encore arrivé… nous avons donc le temps de causer un peu, avant que j'entame les interrogatoires.

Et vous, mon cher Paul, par quel heureux hasard avez-vous accompagné mon père? Venez-vous aussi me complimenter? demanda en souriant le juge d'instruction.

Charles Bardin avait l'air sévère qui convient à un magistrat, mais sa voix était sympathique comme sa physionomie.

—Ce n'est pas tout à fait ça, dit en riant le vieil avocat. Je l'ai rencontré à ma porte comme je sortais pour venir te voir. Il avait une consultation à me demander. Je l'ai emmené avec moi, je la lui ai donnée en chemin et j'y ai ajouté un conseil qu'il hésite à suivre. Alors, je l'ai décidé à en appeler du père au fils… tu vas juger en dernier ressort.

—C'est bien de l'honneur que vous me faites. De quoi s'agit-il?

—En deux mots, voilà: hier soir, au quartier, grande bataille à la sortie de Bullier. Paul en était. On s'est fort assommé et il y a peut-être eu un tué.

—Diable!

—Ce serait grave, mais il n'est pas certain qu'il y ait eu mort d'homme. Les batailleurs se sont dispersés après la bataille. Paul a fait comme les autres. Il paraît qu'on n'a arrêté personne. Il n'aurait donc qu'à se tenir coi pour ne pas être inquiété. Mais il a été pris d'un scrupule et il est venu me soumettre son cas. Doit-il se présenter chez le commissaire de police et lui déclarer spontanément qu'il a pris part à cette rixe qui a si mal fini? Je lui ai conseillé de se tenir tranquille et je pense que tu es de mon avis.

—Comme magistrat, je me récuse, dit presque gaiement Charles.

—Ça va de soi… mais comme ami c'est une autre affaire, n'est-ce pas?… Note bien que si un des combattants est resté sur la place, ce n'est pas la faute de Paul qui est parfaitement sûr de n'avoir tué personne. Il craint que ce coup malheureux n'ait été porté par un de ses camarades… c'est très regrettable, mais je déclare en mon âme et conscience que Paul n'est pas tenu de dénoncer ce garçon.

—Ce qu'il y a de certain, c'est que les lois qui punissent la non-révélation ont été abrogées, répondit évasivement Charles Bardin.

—Et il faut voir les choses comme elles sont, reprit Bardin père; s'il s'agissait d'un assassinat… comme, par exemple, celui sur lequel on t'a chargé d'instruire… Paul aurait le devoir d'éclairer la justice; mais il s'agit d'une rixe entre ivrognes, ce qui est tout différent… coups et blessures ayant occasionné la mort sans intention de la donner… c'est l'affaire de la police de chercher les coupables.

—Mon cher père, vous plaidez si bien que je me rallie à votre opinion.

—Tu entends, Paul?… tu n'as qu'à ne pas bouger.

—C'est ce que je ferai, dit l'étudiant.

—Tâche surtout que ta mère ne sache rien. Si elle se doutait que tu t'es compromis dans une pareille bagarre, elle en ferait une maladie, la pauvre femme.

Ah! ça, j'espère bien que ton ami l'assommeur se tiendra coi aussi… et que s'il était arrêté, il ne s'aviserait pas de parler de toi.

—Je réponds que non.

—Alors, tu peux dormir sur tes deux oreilles.

—Je suis étonné de n'avoir pas entendu parler de cette affaire, dit Charles, moins optimiste que son père. Je sors du parquet et j'ai causé avec ces messieurs qui m'en auraient probablement dit un mot, s'ils l'avaient connue.

—Sans doute, ils n'ont pas encore reçu le rapport de la police. Ça s'est passé, hier soir… et ça n'a pas une grande importance en comparaison de l'autre… celle qu'on vient de te confier. Elle est grosse celle-là, hein? mon garçon.

—Très grosse et surtout très mystérieuse. Jusqu'à présent, nous n'avons pas un indice qui puisse nous mettre sur la trace de l'assassin. Vous m'avez trouvé tout à l'heure causant avec le chef de la Sûreté. Il venait m'annoncer que le corps vient d'être exposé à la Morgue.

—Ah! dit Paul, ce monsieur qui était là… c'est…

—Le chef de la Sûreté et il pense comme moi que le crime n'a pas été commis par un de ces bandits qui attaquent, pour les voler, les passants attardés dans les quartiers éloignés du centre. Le mort n'a pas été dévalisé… On a trouvé sur lui quelques pièces d'or. Ceux qui l'ont tué… car ils devaient être plusieurs… se sont contentés de le déshabiller… à moitié…

—Comment, à moitié? s'écria le vieil avocat.

—Ils ne lui ont laissé que son pantalon… le gilet et la redingote étaient jetés à côté du cadavre…

—C'est singulier. Les assassins n'ont pas coutume de perdre leur temps à débarrasser leurs victimes des vêtements qui les gênent. Pourquoi ceux-là ont-ils pris cette précaution?

—Je crois que j'ai trouvé l'explication du fait, dit Charles Bardin. Ils les ont enlevés pour les fouiller tout à leur aise. Ce n'était pas de l'argent qu'ils cherchaient; c'étaient des papiers… et ils les ont pris… la poche de la poitrine de la redingote avait évidemment contenu un portefeuille… ça se voyait aux plis de la doublure, m'a dit l'agent qui l'a examinée… elle bâillait, parce qu'elle était vide… et le portefeuille devait être gros.

—Bravo! s'écria le père. J'admire ta perspicacité.

Paul ne l'admirait guère. Il pensait au portefeuille que M. de Ganges lui avait confié avant le duel et il lui passait des frissons dans le dos.

—Alors, reprit le vieil avocat, tu supposes que ce malheureux avait sur lui des valeurs… des titres?…

—Ou des lettres compromettantes pour quelqu'un. On l'a tué pour les lui reprendre.

—Et il n'avait rien sur lui qui pût servir à le faire reconnaître? Par une carte de visite?

—Il en avait peut-être. Les assassins les ont fait disparaître, et ça se comprend. Si on savait qui il est, on parviendrait à savoir qui avait intérêt à le supprimer et on arriverait jusqu'à eux.

J'espère bien que j'y arriverai quand même. Ils n'ont pas pensé à emporter le chapeau. Or, sur la coiffe, il y a l'adresse du chapelier qui l'a vendu et une couronne de marquis.

Depuis que le juge avait commencé à exposer, avec une visible satisfaction, les précieux indices notés par les agents, Paul Cormier était sur des charbons ardents.

Tous les détails que donnait si complaisamment Charles Bardin se rapportaient si bien à l'affaire du duel nocturne que Paul ne doutait presque plus d'être tombé dans un guêpier en se laissant aller à consulter précisément le magistrat désigné pour l'instruction qui venait de s'ouvrir sur un meurtre encore inexpliqué. Mais enfin il n'en était pas sûr et il s'efforçait encore de se persuader à lui-même qu'il n'y avait là qu'une coïncidence fortuite.

Maintenant, il ne pouvait plus se faire la moindre illusion. C'était bien de la mort de M. de Ganges qu'il s'agissait. C'était même un plaisir que d'entendre ce grave magistrat, réputé comme habile, déraisonner à bouche que veux-tu, et prendre un duel pour un assassinat. Mais ces grosses erreurs n'empêcheraient pas qu'on parvînt à connaître la véritable personnalité du marquis de Ganges. L'adresse de son chapelier y suffirait.

—Le chapeau a été acheté à Nice, reprit le juge.

—Il l'a acheté en allant à Monte-Carlo, pensa Cormier, consterné.

Et cette histoire du portefeuille disparu achevait de le troubler. Sur ce point unique, Charles Bardin et le chef de la Sûreté avaient entrevu non pas la vérité, mais une partie de la vérité. Paul savait ou il était ce portefeuille qu'il venait de remettre à la marquise et il envisageait avec effroi les conséquences possibles de ce commencement de découvertes.