Non. C'est toi qui me l'a pris!

C'est toi qu'il suit avec une espérance folle,

Cherchant tes yeux, buvant longuement ta parole,

Écoutant tes discours rusés dont il a faim,

Et te suivant au bord de l'Ilissos, afin

D'apprendre la sagesse. Ô démence!

SOCRATE.

Myrrhine,

En toi le beau Dracès a la beauté divine,

Les cheveux ruisselants, la lèvre qui fleurit...—

MYRRHINE.

Que va-t-il donc chercher ailleurs!

SOCRATE.

C'est un esprit

Qui, par un entretien sérieux ou futile,

L'enveloppe à son gré d'une flamme subtile;

C'est la pensée, ainsi qu'un grand aigle irrité

Fuyant vers la justice et vers la vérité.

Si tu veux près de toi le retenir, ô femme!

Que ne lui montres-tu ton esprit et ton âme?

MYRRHINE, surprise.

Que dis-tu?

SOCRATE.

Les beaux fruits de pourpre, les raisins

Que le soleil mûrit, sur les coteaux voisins,

Les mets bien apprêtés, les figues de l'Attique,

Le vin, qui met en nous la gaité prophétique,

Tous ces trésors si chers à l'homme extasié,

Le laissent froid, sitôt qu'il est rassasié,

Et, nous pouvons le voir chez toute créature,

C'est l'esprit qui demande alors sa nourriture.

MYRRHINE.

Mais...

SOCRATE.

Lorsqu'il te prit, vierge en pleine floraison,

N'est-ce pas que Dracès restait à la maison?

Du moins on me l'a dit. Faut-il que je le croie?

MYRRHINE.

Certes, il y restait.

SOCRATE.

Sans tristesse?

MYRRHINE.

Avec joie.

SOCRATE.

Eh bien! qu'y faisait-il, Myrrhine?

MYRRHINE.

Il m'admirait.

«Ô cheveux plus touffus que l'épaisse forêt,

Ors, pourpres et blancheurs dignes d'une déesse,

S'écriait-il, je veux vous contempler sans cesse,

Ô beautés où le ciel mit son divin reflet!»

Socrate, en ce temps-là , c'est ainsi qu'il parlait,

Car mon Dracès alors n'était pas un rebelle.

SOCRATE.

Et que faisais-tu?

MYRRHINE.

Moi? Je tâchais d'être belle.

SOCRATE.

Ah!

MYRRHINE.

Pour lui plaire, afin d'obéir à ses vœux,

Longuement je baignais d'essences mes cheveux,

Je me parais de fins tissus qu'un souffle emporte!

SOCRATE.

Bon. Mais lorsque Dracès t'admirait de la sorte,

Après ces longs moments à tes genoux passés,

Que lui disais-tu?

MYRRHINE, ingénûment.

Rien.

SOCRATE.

Rien? Ce n'est pas assez.

MYRRHINE.

Plus tard, lorsque Dracès qui me fuit et m'oublie,

Te suivait déjà , plein de sa triste folie,

Souvent il m'a voulu redire tes discours.

Je lui disais: «Ami, les heures et les jours

Sont rapides; pourquoi tous ces propos frivoles?

Si tu me trouves belle, à quoi bon des paroles?»

N'avais-je pas raison?

SOCRATE.

Si fait! Peut-être. Mais

On peut s'entendre mal en ne parlant jamais.

Ô Myrrhine, dans Cypre, île de fleurs vêtue,

On vit un statuaire épris de sa statue;

Mais, par bonheur, Cypris vint à passer par là ,

Si bien que Galatée eut une âme et parla.

Sans quoi Pygmalion l'eût bien vite laissée.

Ta robe est de couleurs charmantes nuancée;

Mais on épouserait les roses des jardins,

Si les roses, pour nous oubliant leurs dédains,

Ouvraient pour nous ravir leurs corolles sacrées,

Et nous parlaient, après qu'on les a respirées!

Toi, cependant, qui peux charmer avec la voix,

Ainsi que Philomèle errante au fond des bois,

Tu disais: «À quoi bon? Dracès est un pauvre homme,

Robuste, mais naïf. Pourvu qu'il voie, en somme,

Briller mes yeux de flamme aux étoiles pareils,

Et le soleil jouer dans mes cheveux vermeils,

Il ne faut rien de plus à ce cœur qui s'ignore.»

Eh bien! il a besoin de quelque chose encore!

Ses yeux, si longtemps clos, sont désireux de voir:

Il cherche enfin quelle est la règle du devoir,

À quoi sert notre mort, à quoi sert notre vie;

Et moi, pour endormir sa soif inassouvie,

Je lui fais voir, assis à l'immortel festin,

L'homme libre, ouvrier de son libre destin!

Avec une douceur persuasive.

Mais pour guider nos pas dans l'obscur labyrinthe,

Qui vaut une Ariane, avec sa douce plainte?

MYRRHINE.

Je te comprends.

SOCRATE.

Dracès apprit de moi comment

Notre âme vers le beau s'élève, éperdûment,

Et se rend la vertu docile et familière.

Ô Myrrhine, à ton tour deviens son écolière!

Si buvant longuement aux flots inépuisés,

Il t'enseigna jadis la douceur des baisers,

Il t'apprendra le noble orgueil, la sainte joie

De saisir, d'embrasser le vrai comme une proie,

Et de sentir en soi le doute évanoui.

Vis avec lui! Cherche avec lui! Pense avec lui!

Ayant reçu de moi l'immortelle semence,

Il faut qu'il la transmette, et son labeur commence.

Donc, toi, Myrrhine, sourde à la vaine rumeur,

Sois la terre fertile où passe le semeur

Levant sa large main par le grain débordée,

Et de vous deux naîtra la moisson de l'idée.

Ô Myrrhine, c'est là le véritable hymen,

Et quand le laboureur s'approche, ouvrant sa main,

Écoute avec fierté grandir son pas sonore.

Ne le rebute pas lorsqu'il vient dès l'aurore,

Et garde que, chargé de ses dons les meilleurs,

Il ne porte la vie et la richesse ailleurs.

Tu le peux! Ne parer que son corps est barbare;

Donc, pour que ton mari ne suive que toi, pare

Aussi ton âme, alors il entendra ta voix.

MYRRHINE.

Tu dis vrai! Tu dis vrai! Je le sens. Je le vois.

Grâce à toi, je comprends, en devenant meilleure,

Que toute la beauté n'est pas extérieure;

Et tout ce qu'à ta suite il cherche en son ennui,

Mon Dracès désormais le trouvera chez lui.

Sois béni par les Dieux, dont l'oreille m'écoute,

Ô maître excellent, toi qui m'as fait voir ma route!

À ce moment on voit Xantippe, qui paraît sur la terrasse.




SCÈNE VII


MYRRHINE, SOCRATE, XANTIPPE d'abord cachée.



XANTIPPE, à part.

Que se disent-ils donc? Ils parlent bien longtemps!

Écoutons.

MYRRHINE, à Socrate.

Je le sais depuis que je t'entends,

Je puis vaincre, et je n'ai plus rien qui m'embarrasse.

SOCRATE, avec bonté.

Va donc.

Myrrhine va pour sortir; mais elle revient vers Socrate, par un vif mouvement
d'admiration et de reconnaissance.

MYRRHINE.

Bon philosophe, il faut que je t'embrasse!

Elle prend dans ses mains la tête de Socrate, et applique
sur son front et sur ses joues de bons gros baisers. Xantippe entre à
ce même moment et court vers Myrrhine, en proie à la plus violente fureur.

XANTIPPE.

Bon appétit, Myrrhine!

MYRRHINE, surprise.

Ah! Xantippe!

XANTIPPE.

C'est beau!

Me voilà. Je serai votre porte-flambeau!

Ah! coquine! Ah! menteuse! Ah! chienne! Ah! scélérate!

Voleuse! Tu venais injurier Socrate,

Et faire ici du bruit pour ton mari perdu!

MYRRHINE.

Je lui disais...

XANTIPPE.

Merci, j'ai très bien entendu,

Myrrhine! Tu t'y prends de la belle manière.

Tu venais réclamer ton mouton à crinière,

Ton cher Dracès! Ah! cœurs de femme, êtes-vous laids!

Ton mari! C'est très bien le mien que tu voulais.

Mais je comprends: il t'en faut deux, peut-être quatre.

Imitant la voix et la démarche de Myrrhine.

Je viens l'injurier!

Reprenant sur son ton naturel.

Tu parlais de le battre,

De faire du tumulte et de tout jeter bas.

Ah! par Hécate! c'est à beaux bras que tu bats!

Cette façon de battre est aimable et gentille,

Mais tu vas voir comme on s'y prend dans ma famille!

Xantippe veut se précipiter sur Myrrhine; mais Socrate arrête sa femme,
la prend dans ses bras et l'y retient captive.


SOCRATE, tenant Xanthippe

Tout beau. Là . Calme-toi, ma femme.

XANTIPPE, nessayant en vain de se dégager.

Laisse-moi,

Toi, philosophe! Il a pour elle de l'effroi!

Et, comme c'est toujours la sagesse qu'il cherche,

Il se contenterait très bien de cette perche.

Mais je la veux! Du moins une fois pourra-t-on

Voir enfin le coussin qui battra le bâton!

MYRRHINE, timidement.

Si j'ai baisé le front de Socrate...

XANTIPPE.

Sa bouche

En convient. L'impudence est chez elle farouche.

Ainsi tu caressais, pareille au flot amer,

Ce front plus dénudé qu'un rocher de la mer!

J'ai très bien vu. Pareille à la nymphe qu'amuse

Un faune, tu baisais cette tête camuse!

Railleur, chauve, égarant au ciel ses yeux errants,

Il est à moi. Cela suffit. Tu me le prends!

Les paroles de miel qui tombent de tes lèvres

N'excitent pas en lui d'assez ardentes fièvres;

Tu fais en vain sur lui ruisseler tes cheveux,

Cela ne suffit pas; alors, comme tu veux

Que le docile Amour accoure sur vos traces,

Quand ce n'est plus assez des discours, tu l'embrasses!

Tu riais! Maintenant, belle, tu vas pleurer,

Car je vais te griffer et te défigurer,

Et je veux que ton œil de colombe se ferme!

Xantippe s'échappe, et va se jeter les poings fermés sur Myrrhine.


MYRRHINE, reculant, épouvantée.

Xantippe! Non! j'ai peur.

Socrate rattrape Xantippe, et de nouveau la retient dans ses bras.



SOCRATE, à Myrrhine.

Ne crains rien. Je tiens ferme.

XANTIPPE, voulant se dégager.

Socrate, laisse-moi! quoi! je ne pourrai pas

La mordre!

SOCRATE, tranquillement.

Non.

XANTIPPE.

Ami, laisse-moi faire un pas!

SOCRATE.

Non certes.

XANTIPPE, regardant Myrrhine avec des yeux ardents.

Qu'à mon tour je l'embrasse! Ah! l'indigne,

Voyez-la qui se penche, avec son cou de cygne!

Ce cou charmant, je veux le tordre!

SOCRATE.

Écoute-nous,

Xantippe.

XANTIPPE.

Non, je veux la mettre à deux genoux

Là , devant moi, plonger mes deux mains dans l'or fauve

De cette chevelure, et la rendre plus chauve

Que son amant, le beau Socrate!

Exaspérée et faisant un suprême effort.

Allons! pourquoi

Me retenir? Je veux...

SOCRATE.

Xantippe, calme-toi.

XANTIPPE, que sa rage étouffe.

Je veux... Je veux... le sang inonde ma poitrine...

Et j'étouffe... Je meurs... De l'air!... De l'air!...

Elle tombe sur le lit de repos, pâle et inanimée.


SOCRATE, bouleversé.

Myrrhine,

Elle pâme! De l'eau!

Il s'agenouille aux pieds de Xantippe et tâche de la ranimer.

MYRRHINE, apportant un vase d'eau.

Quand ses yeux s'ouvriront,

Je lui dirai...

SOCRATE.

Mouillons ses tempes et son front.

Vois, la neige envahit son visage immobile.

Ô Myrrhine, elle meurt.

MYRRHINE.

Pas du tout. Sois tranquille,

Socrate. Je suis femme. Elle vit. Je connais

Cela.

SOCRATE, penché sur Xantippe.

Xantippe, viens. Ouvre tes yeux. Renais!

Vois dans quelle douleur ton silence me jette.

Entends-moi! Parle-moi! Non, sa bouche est muette.

Dieux! Je succombe. Ayez pitié de mes tourments!

Au secours! Dieux!

Pendant que Socrate a prononcé ces derniers vers,
sont entrés Antisthènes, Praxias, Eupolis,
Dracès, Mélitta, Bacchis et tous les personnages
qu'on a vus à la scène quatrième.




SCÈNE VIII


MYRRHINE, SOCRATE, XANTIPPE, ANTISTHÈNES,
PRAXIAS, EUPOLIS, DRACÈS, MÉLITTA, BACCHIS,
Citoyens et Femmes d'Athènes.



DRACÈS, à Socrate.

Pourquoi de tels gémissements?

MYRRHINE, mettant un doigt sur les lèvres

Tais-toi, Dracès.

DRACÈS.

Myrrhine ici! Quelle merveille!

ANTISTHÈNES, à Socrate.

Pourquoi ces pleurs?

SOCRATE, montrant Xantippe évanouie.

Voyez Xantippe!

PRAXIAS.

Elle sommeille?

SOCRATE.

Elle meurt.

MÉLITTA, après avoir regardé Xantippe.

Ne crois pas cela.

BACCHIS, de même.

Bénis les Dieux!

Elle vit et respire.

MYRRHINE, à Socrate.

Et tu vas voir ses yeux

S'ouvrir à la clarté du ciel.

MÉLLITA, à Socrate.

Reprends courage,

Maître.

MYRRHINE, aux assistants, sans être entendue de Socrate.

Sa pâmoison vient d'un accès de rage.

L'évanouissement est réel; cependant,

Ne pas s'inquiéter sans mesure est prudent.

SOCRATE.

Secourez-la!

BACCHIS, riant, à Mélitta

Cédons à son désir frivole.

SOCRATE.

Je tremble que son âme errante ne s'envole.

Les femmes entourent Xantippe, mais sans montrer une
réelle inquiétude. Socrate va se joindre à elles,
lorsque Eupolis l'arrête et lui barre le passage.


EUPOLIS, d'un ton railleur.

Et voilà tout?

DRACÈS.

C'est pour cela que tu gémis?

PRAXIAS.

Quoi donc! C'est pour cela qu'il pleure!

ANTISTHÈNES.

Ô mes amis,

Pour une femme folle,

DRACÈS.

Acariâtre,

EUPOLIS.

Injuste,

ANTISTHÈNES.

Sombre,

PRAXIAS.

D'un entretien haineux,

ANTISTHÈNES.

D'un esprit fruste,

DRACÈS.

Amère.

EUPOLIS.

Qui le fait ployer comme un roseau,

PRAXIAS.

Et qui toujours fait rage avec ses cris d'oiseau!

BACCHIS.

Certes, s'il ne te faut qu'une épouse meilleure,

MÉLITTA.

Et plus douce,

BACCHIS.

Tu peux la trouver tout à l'heure.

ANTISTHÈNES.

Ne pleure pas, de peur de ressembler aux fous,

Le mal dont tu guéris à propos.

SOCRATE.

Taisez-vous!

Xantippe va sortir de ma maison déserte,

Et j'en sens dans mon cœur l'irréparable perte.

Car son utile rage était le fouet têtu

Dont la rude lanière éveillant ma vertu,

Comme l'âne fouaillé par le vieillard Silène,

Tenait ma patience et ma farce en haleine.

Si quelqu'un me venait verser, dans ma maison,

La molle flatterie et son subtil poison,

Quand j'avais jusqu'au bout, heureux et fier de vivre,

Savouré ce doux miel trompeur qui nous enivre,

Ma Xantippe farouche, âpre comme la mer,

Me guérissait bien vite avec son fiel amer.

Souvent, amis, loué par tous, on le devine,

J'ai pu me croire issu d'une race divine;

Mais son souffle railleur, glissant sur mon front nu,

Me disait: «Tu n'es rien que le premier venu!»

S'endormant et mourant dans un repos vulgaire,

Notre vertu ressemble à ces coursiers de guerre

Qui deviennent oisifs sur le gazon des prés;

Et lorsque je rêvais, riant aux cieux pourprés,

Oubliant tout, Xantippe accourait dès l'aurore,

Et son cri m'éveillait comme un clairon sonore!

PRAXIAS.

Maître! viens avec nous.

ANTISTHÈNES.

Libre de tous liens,

Pense!

EUPOLIS.

Nous entendrons tes subtils entretiens

Sur les grands Dieux et sur l'éternité des choses,

Près du clair Ilissos, bordé de lauriers-roses.

BACCHIS.

Et peut-être, au soleil qui t'illuminera,

Plus tard, quelque naissant amour devinera

L'énigme de ton cœur, mystérieux Œdipe,

MÉLITTA.

Et te consolera d'avoir perdu Xantippe.

SOCRATE.

Elle absente, je n'ai plus faim pour d'autres mets.

Sa place reste vide.

Avec une douleur violente et naïve.

Et quelle autre jamais

Excellerait comme elle à prodiguer l'insulte?

Vivant près de Xantippe au sein du noir tumulte,

Je ne craignais plus rien, ni le peuple mouvant,

Ni le tonnerre, ni la grêle, ni le vent,

Ni le soleil, ni l'âpre hiver et la froidure.

Sans elle, nul espoir que ma sagesse dure,

Car au bruit de sa voix grondant comme un torrent,

Je veillais, je disais à toute heure: «Ignorant,

Pense, étudie, apprends! Vil esclave, travaille!»

EUPOLIS.

À ce titre, il n'est pas une autre qui la vaille.

PRAXIAS.

Elle eût épouvanté l'orage,

ANTISTHÈNES.

Et les typhons.

Xantippe s'éveille sans être vue des assistants, écoute les paroles de son mari, avec étonnement d'abord, puis les boit avidement, et, comme entraînée à mesure qu'il parle, tend les bras vers Socrate. À ce moment, Myrrhine seule est près d'elle.


SOCRATE, suivant sa pensée.

Ainsi, vers la clarté des abîmes profonds

Dans lesquels se répand la vie universelle,

Emportant mon esprit et ma force avec elle,

Xantippe va s'enfuir, et je la pleure. Mais

D'ailleurs pourquoi ne pas le dire? Je l'aimais!

XANTIPPE, à elle-même.

Que dit-il! Cette joie est pour moi la première.

Il m'aime!

MYRRHINE, à Xantippe.

Puisqu'enfin tu revois la lumière,

Vite, appelons le maître. Il faut le consoler.

Appelant Socrate, qui ne l'entend pas.

Socrate!

XANTIPPE, mettant sa main sur la bouche de Myrrhine

Ne dis rien. Non, laisse-le parler.

SOCRATE, avec un sentiment profond.

Je l'aimais, car fidèle épouse d'un pauvre homme,

Elle vivait pour moi, probe, sobre, économe.

Ordonnant la maison, voyant tout par ses yeux,

Elle était ma compagne et me chérissait mieux

Que ceux dont la douceur louangeuse me flatte.

Je l'aimais et je l'aime encore.

XANTIPPE, courant à Socrate.

Cher Socrate!

Quoi! Tu m'aimais!

SOCRATE.

Xantippe! Elle, Dieux immortels!

ANTISTHÈNES.

L'enfer n'a pas voulu la prendre.

XANTIPPE, ravie, à Socrate.

Après de tels

Aveux, comment ne pas renaître?

SOCRATE.

Elle! Xantippe!

Vivante!

XANTIPPE.

Et corrigée. Oui, l'erreur se dissipe.

Je n'avais rien de bon, je semais la terreur

Devant moi, je n'étais que rage et que fureur;

J'étais folle, cruelle, abominable, indigne,

Farouche, noircissant la colombe et le cygne,

Plus méchante, en un mot, que le serpent Python.

Mais tu m'en puniras, ami.

Elle va prendre un bâton et l'apporte à Socrate.

Prends, ce bâton.

Il ne faiblira pas, il est gros comme quatre.

SOCRATE.

En effet. Mais pourquoi ce bâton?

XANTIPPE.

Pour me battre!

Oui, tu me battras.

SOCRATE.

Moi! Pourquoi?

XANTIPPE.

Pour châtier

Mes colères, mes cris, mes pleurs, mon cœur altier,

Ma méchanceté rare et mes fureurs ingrates.

Devant tous ces gens-là je veux que tu me battes.

Devant tous. Les petits pour voir tendront leurs cous.

Vite! Bats-moi. Je veux expirer sous tes coups.

Alors que tu m'aimais, je te battais moi-même:

À présent, c'est mon tour, puisque c'est moi qui t'aime!

Cher mari, tu pleurais, tu pâlissais d'effroi,

Me croyant morte. Allons, pas de pitié. Bats-moi!

SOCRATE.

Non pas.

XANTIPPE.

Mon cher petit Socrate, bats-moi vite!

SOCRATE.

Je ne te battrai pas.

XANTIPPE.

De grâce! Je t'invite

À me battre!

SOCRATE.

Mais non.

XANTIPPE.

Je t'en supplie.

SOCRATE, paternel.

Allons!

XANTIPPE, lui tendant le bâton.

Tiens, ne me soumets pas à des détours si longs!

Socrate, bats-moi.

SOCRATE.

Pas du tout.

XANTIPPE.

Je t'en conjure!

SOCRATE.

Hé! Point!

XANTIPPE.

Me refuser serait me faire injure.

SOCRATE.

Mais non.

XANTIPPE, éclatant en pleurs.

Bats-moi!

SOCRATE.

Voilà qu'elle pleure à présent!

Tu veux...

XANTIPPE.

Je veux cent coups.

SOCRATE.

Mais...

XANTIPPE.

Fais-moi ce présent.

Donne-moi cent coups.

SOCRATE.

Non.

XANTIPPE.

Je n'en puis rien rabattre.

SOCRATE.

Voyons, bonne Xantippe, il faut...

XANTIPPE, frappant du pied. Avec colère.