Title: Socrate et sa femme
Author: Théodore Faullain de Banville
Release date: January 12, 2006 [eBook #17501]
Most recently updated: June 28, 2020
Language: French
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Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
DU MÊME AUTEUR
LE BEAU LÉANDRE, comédie en un acte, en vers.
LE COUSIN DU ROI, comédie en un acte, en vers.
DIANE AU BOIS, comédie en deux actes, en vers.
LE FEUILLETON D'ARISTOPHANE, pièce en un acte, en vers.
LES FOURBERIES DE NÉRINE, comédie en un acte, en vers.
GRINGOIRE, comédie en un acte, en prose.
LA POMME, comédie en un acte, en vers.
Que de dettes j'ai, non pas à payer, ce qui serait impossible, mais à reconnaître, avec la plus vive gratitude!
À mon cher confrère, M. Jules Claretie, à l'écrivain, au romancier, au journaliste, au critique d'art, à l'auteur dramatique mille fois applaudi qui administre aujourd'hui la Comédie-Française, je dois les plus affectueux remerciements, et je les lui offre ici du fond du cœur. Le jour même de son entrée en fonctions, avant tout autre soin, il m'a écrit de venir lire aux comédiens Socrate et sa Femme, voulant tout de suite affirmer sa prédilection pour la Poésie, en accueillant un de ses plus humbles dévots, qui est en même temps un des plus obstinés et des plus fidèles. D'accord avec le Comité de la Comédie, il m'a donné une hospitalité fraternelle, et il a mis à ma disposition son goût exquis, ses conseils, et toutes les ressources qu'offre le premier théâtre du monde.
Que ne dois-je pas à M. Coquelin! Non seulement il a joué le personnage de Socrate en grand comédien, exprimant la sagesse, l'ironie, la bonté, la superbe éloquence du philosophe, bien mieux que je n'avais su le faire; mais il a adopté ma comédie, il l'a mise en scène; il en a insufflé la pensée et l'âme à ses camarades, heureux d'écouter les conseils de sa jeune expérience, et certes, je puis dire que ce petit poème est à lui autant qu'à moi.
Madame Jeanne Samary pleine de verve, d'esprit, d'ingéniosité, de finesse, d'emportement lyrique, est une Xantippe absolument parfaite, et mademoiselle Tholer a la beauté, la grâce ingénue, le charme vainqueur dont j'avais tenté de parer la figure de Myrrhine. L'importance que j'avais dû nécessairement donner aux personnages de Socrate, de Xantippe et de Myrrhine, m'a contraint à me contenter d'esquisser les autres. Les excellents artistes qui ont bien voulu s'en charger, mesdemoiselles Martin et Persoons, MM. Joliet, Gravollet, Falconnier et Hamel, les ont interprétés de façon à en accentuer la vie et le relief.
Le public de la Comédie-Française, si intuitif, si délicatement artiste, a applaudi, dans Socrate et sa femme, non seulement les intentions comiques, mais aussi les plus subtiles combinaisons d'harmonie et de rimes, attestant ainsi une fois de plus combien il aime la Poésie au théâtre, pourvu qu'elle soit émue et sincère.
T. B.
PERSONNAGES
SOCRATE, M. Coquelin.
XANTIPPE, Mme Jeanne Samary.
MYRRHINE, Mlle Tholer.
ANTISTHÈNES, M. Joliet.
PRAXIAS, M. Gravolet.
EUPOLIS, M. Falconnier.
DRACÈS, M. Hamel.
MÉLITTA, Mlle Martin.
BACCHIS, Mlle Persoons.
La scène est à Athènes, dans la maison de Socrate,
en l'an 429 avant
Jésus-Christ.
Le théâtre représente la petite cour intérieure de la maison de Socrate. Devant le mur de droite et celui de gauche, percés chacun d'une porte donnant sur les appartements, règne une rangée de colonnettes en bois, soutenant une corniche avancée. Le mur du fond, épais et percé d'une porte qui s'ouvre sur le vestibule, est surmonté d'une petite terrasse sur laquelle fleurissent des myrtes et des lauriers-roses. À gauche du spectateur, quelques chaises avec leurs coussins; à droite, une table et un lit de repos. Au lever du rideau, Socrate debout et immobile, parle lentement et avec le regard fixe, comme absorbé par une vision intérieure.
SOCRATE.
Le corps, hideux et vil, subit tous les désastres;
Mais l'âme suit le vol redoutable des astres
Et, comme eux, plane aussi dans le ciel radieux;
Comme un monstre effrayant et divin, couvert d'yeux,
Elle vit dans la nuit et dans l'horreur sublime
Du chaos sombre et dans le néant de l'abîme,
Et contre la mort même elle trouve un abri
Dans sa propre vertu.
XANTIPPE, entrant et appelant Socrate d'une voix forte.
Socrate! mon mari!
Criant plus fort.
Socrate!
À part.
Autant vaudrait appeler une souche!
S'avançant sur le devant de la scène, et parlant au public.
Citoyens, voilà comme il est. Rien ne le touche.
Une fois, on l'a vu demeurer, d'un soleil
Jusqu'à l'autre, à la pierre immobile pareil,
Absorbé dans son rêve, et sans changer de pose
Pour la nuit noire ou pour l'aurore au voile rose.
Moi, dans ces moments-là , j'étouffe. Il y parait.
Ce songeur, ce dormeur éveillé, qui croirait
Que c'est un homme jeune, et que sa femme est jeune?
Il ne sait même pas s'il s'enivre ou s'il jeûne.
Socrate a quarante ans, à peine. Il est subtil
En effet, j'en conviens; mais que deviendra-t-il,
Ce fou, dont le regard voltige dans la nue,
Quand il aura neigé sur sa tête chenue?
Il n'entend rien. Je vais, je viens, je ris, je cours,
Je parle; il se soucie autant de mes discours
Que du murmure d'une abeille sur l'Hymette.
Mais patience; puisqu'il veut que je m'y mette,
Je m'en vais lui parler d'une telle façon
Que de ma voix sans doute il entendra le son.
Criant. À Socrate,
Socrate! Vagabond! Traître! Cruel! Bigame!
Sycophante! Voleur!
SOCRATE, s'éveillant de son rêve. Très doucement.
Ce n'est rien, c'est ma femme.
XANTIPPE.
Par Hécate! J'en sais de belles!
SOCRATE.
Ah! vraiment?
XANTIPPE.
Alcibiade, pris d'un sage mouvement,
T'offre un présent d'argent et d'or. Tu le renvoies.
SOCRATE.
C'est dans notre vertu qu'il faut trouver des joies.
XANTIPPE.
Charmide envoie ici des esclaves, afin
Qu'ils travaillent pour nous; mais toi, le trait est fin,
Tu les chasses d'ici, car toujours tu me braves.
SOCRATE.
Pas du tout. Qu'avions-nous besoin de ces esclaves?
XANTIPPE.
Le gain de leur labeur eût accru notre bien.
SOCRATE.
Il est riche, celui qui n'a besoin de rien.
XANTIPPE.
Et que mangerons-nous? Du vent? De la fumée?
Toi, l'on te voit, selon ta vie accoutumée,
Enseignant aux passants l'art subtil de savoir
Prouver que, si le noir est blanc, le blanc est noir.
Encor, s'ils te payaient les mots avec largesse,
Et si tu leur vendais trois drachmes la sagesse!
Mais non, tu n'es pas fier, tu professes debout,
Et tu vends ton savoir ce qu'il vaut: rien du tout!
Tu ne veux même pas que l'on t'appelle: Maître.
SOCRATE.
Que celui-là se nomme ainsi, qui le croit être.
XANTIPPE.
Le beau métier! Retourne aux leçons d'où tu viens,
Pérore. Garde un bras en l'air, les citoyens.
Qu'on pousse vers le Pnyx avec la corde rouge.
Vas-y donc. J'aime à voir une roche qui bouge.
Va-t'en donc enseigner que, pétri de limon,
L'homme dans son esprit, cache un subtil démon
Qui du bien et du mal devine le principe.
Vas-y! Pourquoi n'y vas-tu pas?
SOCRATE, sortant. Avec une extrême douceur.
J'y vais, Xantippe.
J'enrage. Le voilà parti, calme, et d'un pas
Toujours égal et sûr. Non, je ne connais pas
De misères qui soient plus tristes que les miennes!
S'adressant au public.
Comprenez-vous cela, femmes athéniennes?
Un mari détaché de tout, que rien ne peut
Irriter, puisque nulle injure ne l'émeut!
Ah! parmi vous, traînant ma rage inassouvie,
Mes sœurs, il n'en est pas une que je n'envie.
Vos maris sont prudents; ils vous donnent, dit-on,
Sur le dos et les reins de bons coups de bâton.
Si vous les trompez, ils vous battent. C'est la mode.
Mais, après, quel plaisir quand on se raccommode,
Et comme il semble doux à vos cœurs apaisés,
Lorsque les coups ont plu, qu'il pleuve des baisers!
Mais seule parmi vous, je n'aurai nul salaire,
Hélas! puisque mon ours n'est jamais en colère.
J'ai beau crier, hurler; quand j'exhale mon fiel,
Il dit: «Bon. Ce n'est rien, c'est un orage au ciel,
Cela passera.» Mais je n'ai pas l'âme ingrate.
J'en ferai tant, tant, tant, qu'il faudra que Socrate
S'émeuve aussi, dussé-je enfin prendre un tison,
Et mettre un jour le feu, moi-même, à la maison!
Qu'on puisse voir alors, sous le mur qui flamboie,
Rugir mon philosophe, et moi crever de joie!
Apercevant Socrate qui s'avance, entouré d'amis, de femmes et de citoyens.
On vient. C'est lui, traînant à ses talons des tas
De gens, de tous les bourgs et de tous les états.
Troupeau de fous! Pour mieux leur montrer ma science.
Je les laisse d'abord entrer sans défiance;
Puis je leur ferai voir ce que les Dieux ont mis
De colère dans ma poitrine!
SOCRATE, entrant, au milieu d'une foule attentive et respectueuse.
Chers amis,
Entrez. C'est bien le moins qu'ici je vous reçoive.
Montrant la table, où un esclave dispose des amphores et des coupes.
Voici du vin vieux; si quelqu'un a soif, qu'il boive,
Et si quelqu'un de vous a soif de vérité,
Qu'il écoute. Je parle avec sincérité.
DRACÈS.
Oui, parle-nous, car seul, pendant ces jours funèbres,
Tu tiens le clair flambeau qui luit dans les ténèbres.
Qui t'écoute est savant et marche avec le jour.
Pour moi, Dracès, bien vite oubliant tout, l'amour
Et mon champ caressé par la vague marine,
Je quitte ma maison et ma chère Myrrhine,
Et je te suis.
SOCRATE, à Dracès.
Vraiment, c'est trop de zèle, ami.
Aux Athéniens.
Cependant, éveillons notre esprit endormi.
À Antisthènes.
Ne demandais-tu pas, tout à l'heure, Antisthènes,
Si nous devons porter, vivants, le deuil d'Athènes?
ANTISTHÈNES.
Que faut-il faire? Par un élan de lion,
En vain nous avons pris Égine et Solion,
EUPOLIS.
Ravagé l'Argolide,
DRACÈS.
Et pour la cause sainte
Chassé les ennemis dans les eaux de Zacinthe.
EUPOLIS.
Nous avons eu la guerre hier et nous l'aurons
Demain!
ANTISTHÈNES.
Vainqueurs, portant des lauriers sur nos fronts,
Archidamos nous prit dans ses serres hautaines,
DRACÈS.
Et nous avons pu voir la peste dans Athènes!
ANTISTHÈNES.
Donc, le temps est venu d'être austères.
EUPOLIS.
Laissons
À d'autres plus heureux les festins,
DRACÈS.
Les chansons,
ANTISTHÈNES.
Les joyaux d'or,
EUPOLIS.
Les arts qui firent notre gloire,
DRACÈS.
Et l'orgueil de tailler des figures d'ivoire.
ANTISTHÈNES.
Et la Lyre!
SOCRATE, avec ironie.
C'est là votre sagesse!
À Praxias
Et toi,
Praxias, que dis-tu?
PRAXIAS.
Je dis que notre loi,
C'est d'être des héros ivres de poésie;
Donc, ne renversons pas le vase d'ambroisie
Où s'abreuve le pur génie athénien!
Guerriers, songeons à l'art aussi.
SOCRATE.
Tu parles bien,
Statuaire! car Sparte à la rude mamelle
Rirait de nous, amis, si nous faisions comme elle;
Si vous, Athéniens, l'élégance, l'esprit,
Le bon sens ironique et la grâce qui rit,
Poêtes et sculpteurs, maîtres en toutes choses,
Vous dont le chant ailé court dans les lauriers-roses,
Vous lui donniez un jour le plaisir de vous voir
Sous des habits grossiers mangeant le brouet noir!
Quel que soit notre sort, victoires ou défaites,
Imposons-lui nos chants, nos modes et nos fêtes;
Toi, Praxias, tes Dieux à la blancheur de lys,
Et toi, ta comédie au beau rire, Eupolis,
Et vous, votre parure et vos robes, ô femmes!
Car, puisque par ses dons toujours nous triomphâmes,
N'empêchons pas chez nous la Grâce de fleurir.
Rions, et soyons ceux qui veulent bien mourir.
Soyons Athéniens! Si quelqu'un examine
Les enfants des héros qui firent Salamine,
Qu'il reconnaisse en nous ces hommes surhumains!
Lorsque l'invasion marchait dans nos chemins,
Affreuse, et que les Dieux eux-mêmes étaient tristes,
Qui sut le mieux mourir parmi nous? Les artistes.
Et plus d'un tomba, jeune et l'œil étincelant,
Dont une Muse avait baisé le front sanglant!
Alors que Xercès, fou de sa gloire emphatique,
Jetait des millions de guerriers sur l'Attique,
Quand l'Asie en fureur inondait tous nos champs,
Le peintre, le sculpteur, le poète aux doux chants,
Ô Pallas! ont bien su combattre pour ta ville;
Et ce fut un soldat fidèle, cet Eschyle
Dont la tombe ne dit qu'un mot, selon ses vœux,
C'est qu'il fut bien connu du Mède aux longs cheveux.
Ah! quand nous marcherons dans les noires mêlées,
Songeons dans notre esprit aux divins propylées,
Et représentons-nous les temples radieux
Où Phidias, brillant de gloire, a mis les Dieux.
Oui, pour que la victoire, amis, nous soit aisée,
Il faut, cela convient aux enfants de Thésée,
Faire à l'heure présente ainsi qu'auparavant.
Car Sophocle est vivant! Euripide est vivant!
Et déjà le laurier d'Eschyle orne leurs têtes.
Allons donc au théâtre apprendre des poètes
Comment dans un pays grandi par les revers
Les belles actions renaissent des beaux vers.
Soyons tels que le jour où le trépas rapide
Viendra prendre Alcamène ou le jeune Euripide,
On ait assez parlé de ce grand citoyen
En écrivant de lui: C'est un Athénien.
Les Dieux, dont la colère agite ma parole,
Nous regardent, baignés d'azur, sur l'Acropole:
À l'œuvre donc, vous tous, pinceau, lyre, ciseau,
Et toi qui fais le fil pourpré, savant fuseau!
Semons le blé, faisons grandir la fleur et l'arbre,
Chantons les demi-dieux géants, taillons le marbre,
Et gardons la pensée austère de nos morts,
Car, étant les plus grands, nous serons les plus forts,
Et nous ferons ainsi des conquêtes certaines.
TOUS.
Il a raison. Vive Socrate!
SOCRATE.
Vive Athènes!
Levant sa coupe pleine,
Et maintenant, buvons. Invoquons sans terreur
La clarté du bon sens qui dissipe l'erreur;
Comme Athènè, l'éclair, fond la nue et dissipe
L'obscurité!
PRAXIAS, levant sa coupe.
Buvons!
MÉLITTA, de même.
À Socrate!
Au moment où tous les auditeurs du maître se joignent à Mélitta et l'acclament
avec admiration, entre Xantippe, menaçante et furieuse.
XANTIPPE.
Et Xantippe!
On ne l'invite pas?
ANTISTHÈNES.
Bonne Xantippe, bois
Avec nous.
XANTIPPE.
Pourquoi pas avec les loups des bois?
Qu'apportez-vous ici? Du blé? Du vin? De l'huile?
Non? Vous n'apportez rien! Prendre est moins difficile
Hors d'ici, fainéants! bavards! Corinthiens!
SOCRATE.
Ma femme!
XANTIPPE.
Hors d'ici!
Jetant à la volée les amphores et les coupes
Tiens, les amphores! Tiens,
Les coupes!
Renversant la table.
Tiens!
BACCHIS.
Voici que la table est par terre
XANTIPPE.
C'est ma table. Ce n'est pas moi qu'on fera taire.
Courtisanes, et toi, ridicule artisan,
Philosophes, diseurs de rien, allez-vous-en!
MÉLITTA.
Quels cris fougueux!
EUPOLIS.
La Peur voltige sur sa trace.
DRACÈS.
Partons!
PRAXIAS.
Elle a l'aspect riant d'un soldat thrace.
ANTISTHÈNES.
Elle est brave!
BACCHIS.
Elle eut fait merveille à Marathon.
EUPOLIS.
Cependant je comprends le roi Zeus qui, dit-on,
Pendit au haut du ciel environné de brume
Sa brave femme, ayant à ses pieds une enclume!
DRACÈS.
Partons vite!
BACCHIS.
Au revoir, Socrate.
PRAXIAS.
Que les Dieux
Te gardent!
SOCRATE.
J'offre ici tout ce que j'ai de mieux,
Amis! Mon meilleur vin, la vérité suprême,
Je vous les ai donnés de bon cœur, et de même
Pour votre hôtesse, car ici rien n'est changé,
Je ne puis vous offrir que la femme que j'ai!
Elle est très bonne au fond, revenez tout à l'heure
Comme le ciel changeant tour à tour rit et pleure,
Elle va s'adoucir, les orages sont courts,
Et nous pourrons alors reprendre ce discours.
Venez, amis.
XANTIPPE, bousculant et chassant les hôtes de Socrate.
Allez, ses amis! Folle engeance,
Hors d'ici! Troupeau fait de vice et d'indigence,
Qui ne dit jamais «Non» quand ce bavard dit «Si»,
Allez-vous-en! Partez! Hors d'ici! Hors d'ici,
Honnêtes gens!
Tous les auditeurs du philosophe sortent, chassés par Xantippe;
Socrate
les guide et les accompagne.
XANTIPPE, consternée.
J'en ai des pleurs sous la paupière.
Il ne s'est pas du tout fâché. C'est une pierre.
Ah! j'ai beau faire, et c'est en vain que mon sang bout:
Je ne sais quel effort tenter; je suis à bout
D'inventions.
Apercevant Myrrhine.
Quelle est cette femme si belle
Qui vient chez nous?
MYRRHINE.
Salut, Xantippe! Je m'appelle
Myrrhine, et je veux voir Socrate.
XANTIPPE.
Bien. Tu veux!
Mais moi, je ne veux pas. La belle aux blonds cheveux,
Socrate n'est pas là .
Myrrhine veut parler, Xantippe l'arrête.
C'est bon.
MYRRHINE.
Mais...
XANTIPPE.
Par Aglaure!
C'en est assez. Ta bouche en fleur, tu peux la clore.
MYRRHINE.
Il faut...
XANTIPPE.
Il ne faut rien du tout. Je te connais,
Myrrhine! ainsi que tes pareilles. Tu venais,
Comme les autres, dis, lui verser le mélange
De miel et de nectar, la trompeuse louange!
Grand merci. Mon mari n'est pas à marier.
MYRRHINE.
Flatter Socrate! Moi! je viens l'injurier.
XANTIPPE, tout à coup radoucie.
C'est autre chose.
MYRRHINE.
J'ai la rage en ma poitrine.
XANTIPPE.
Se peut-il! conte-moi cela, bonne Myrrhine.
L'injurier! Socrate est là . Tu le verras.
MYRRHINE.
Grâce à lui, mon mari s'est enfui de mes bras.
Oui, mon mari, Dracès d'Anagyre!
XANTIPPE.
Un bel homme,
Je crois?
MYRRHINE.
Beau, patient, travailleur, bâti comme
Hercule, et qui naguère, avec des soins touchants,
Savait plaire à sa femme et cultiver ses champs.
C'est de philosophie à présent qu'il s'affame.
XANTIPPE.
Il néglige son champ, j'imagine?
MYRRHINE.
Et sa femme.
XANTIPPE.
Pauvre Myrrhine! Encor si Dracès était laid!
MYRRHINE.
Un jour, il entendit Socrate qui parlait
D'immortalité, sous les lauriers du Céphise.
Dans la foule mêlé, Dracès eut l'âme prise.
XANTIPPE.
Comme les autres! Va, nul homme ne vaut rien.
MYRRHINE.
Depuis ce jour, il suit Socrate comme un chien.
Dès le matin, sous les portiques, au Pœcile,
On peut voir à sa suite errer mon imbécile.
Cependant, l'héritage où sa vigne fleurit,
Son verger, son jardin...
XANTIPPE.
Sa femme...
MYRRHINE.
Tout périt.
Oui, Dracès, n'est-ce pas que la chose est indigne?
M'abandonne.
XANTIPPE.
Et tu veux qu'il retourne à sa vigne!
MYRRHINE.
Mais je verrai Socrate. On dit qu'il est moqueur,
Tant mieux. Je lui dirai ce que j'ai sur le cœur.
XANTIPPE.
Fort bien.
MYRRHINE.
Il entendra mes plaintes.
XANTIPPE.
À merveille,
Ma sœur.
MYRRHINE.
Qu'il n'aille pas faire la sourde oreille!
S'il pense que je vais jeûner pour ses beaux yeux,
Je lui montrerai bien qu'il se trompe.
XANTIPPE.
Tant mieux.
MYRRHINE.
Peur des phrases! J'ai mieux que cela, je m'en flatte.
XANTIPPE.
Va, tempête, gémis, crie, accable Socrate!
J'y consens, moi qu'il fuit, discourant et rêvant,
Pour lire des mots creux, sous la nue et le vent,
Aux gens de Munychie ou du port de Phalère.
Ne faiblis pas. Lorsqu'il sera bien en colère,
Alors, appelle-moi, ma chère, nous rirons!
Les hommes, crois-le bien, seraient moins fanfarons,
Si le mors leur blessait la bouche et la narine.
Voilà Socrate. Il vient. Du courage, Myrrhine.
Attaque-le sans peur et d'un front aguerri.
Déchire à belles dents! Mords!
Elle rentre dans la maison.
MYRRHINE.
Rends-moi mon mari,
Socrate!
SOCRATE.
Qui? Dracès?
MYRRHYNE.
Oui.
SOCRATE.
Tu l'auras sans doute
Égaré par hasard, comme on perd sur sa route
Des pièces de monnaie ou des bijoux de prix?
Dis, c'est bien cela?
MYRRHINE, avec colère.