Charles III (1543-1608) se montra, lui aussi, bon français. Il fut élevé à la cour de France. Il s'y trouvait en 1552 et n'avait que neuf ans lorsque Henri II fit la conquête de Metz, Toul et Verdun, non pas au détriment du jeune duc, son pupille et son futur gendre, car, depuis longtemps, les Trois-Évêchés étaient séparés du duché, mais au détriment de l'Empire allemand auquel ils devaient allégeance.
Les trois villes avaient jadis été gauloises, mais étaient tombées au Xe siècle, sous Henri l'Oiseleur, au pouvoir de l'Allemagne. Elles avaient profité des troubles du moyen âge pour se rendre à peu près indépendantes sous le gouvernement de leurs évêques et de leur noblesse: elles ne devaient que l'hommage à l'Empire.
D'autre part, elles avaient souvent montré des sympathies à la France. Un évêque de Toul, Thomas de Bourlémont, qui mourut en 1353, était si dévoué à notre pays qu'il avait voulu faire passer sa principauté sous la suzeraineté du roi. C'était prématuré.
Mais, deux siècles plus tard, Henri II, comme nous l'avons vu, s'empara des Trois-Évêchés. Charles-Quint fut très affecté de cette perte, surtout de celle de Metz, plus proche du Rhin et qui devait être plus inféodée à l'Allemagne. Aussi vint-il avec une armée de 60.000 hommes et son meilleur général, le duc d'Albe, mettre le siège devant la ville le 8 septembre 1552.
Mais François de Guise, le plus grand homme de guerre de son temps, s'y était enfermé avec l'élite de la noblesse française. Il s'immortalisa par une savante résistance, si bien que Charles-Quint, dont l'armée était décimée par la maladie et le froid, et dont tous les stratagèmes avaient été déjoués par son adversaire, dut se résigner à la retraite le 1er janvier 1553.
À partir de ce jour, les trois villes ne cessèrent d'être françaises jusqu'en 1871 où l'une d'elles retomba sous le joug allemand. Metz, qui avait jusque-là résisté à tous les assauts et qu'on avait surnommée Metz la Pucelle, fut violée par les Prussiens en 1871.
* * * * *
La France recouvre le duché.
Le duc Charles III épousa Claude de France, fille de Henri II et de Catherine de Médicis. Beau-frère des trois derniers Valois et cousin du duc Henri de Guise, lequel était un cadet de la maison de Lorraine, il entra dans la Ligue après l'assassinat de son parent. Il en fut un des chefs et ne se réconcilia qu'en 1593 avec Henri IV.
Charles IV (1624-1675) se prononça au contraire contre la France pendant la guerre de Trente Ans; il en fut puni par l'occupation de ses États, où il ne rentra qu'après s'être réconcilié avec Louis XIV en 1649. Mais, en 1662, il vendit ses droits au roi moyennant une rente de 200.000 écus.
Charles V, son neveu (1675-1690), prit bien le titre de duc de Lorraine, mais il ne fut qu'un duc in partibus, car Louis XIV dont il était l'ennemi acharné ne lui permit pas de rentrer dans ses États.
Léopold (1690-1729) rentra en possession du duché à la paix de Ryswick en 1697.
François III (1729-1737), qui avait épousé Marie-Thérèse en 1736, renonça en 1737 à ses États pour devenir grand-duc de Toscane, et, un peu plus tard, empereur d'Autriche sous le nom de François Ier. Il fut père de Marie-Antoinette, reine de France.
La maison de Lorraine renonçait pour toujours à son duché et fondait par ce mariage la maison de Habsbourg-Lorraine qui règne aujourd'hui sur l'Autriche, dans la personne du triste François-Joseph.
Le duché fut donné à Stanislas Leczinski, ex-roi de Pologne, avec clause de réversibilité sur la France à la mort de ce prince qui régna de 1737 à 1766.
En 1766, le duché revint donc sans coup férir à la France. Uni au Barrois qu'il avait englobé depuis longtemps, aux Trois-Évêchés conquis en 1522, au Luxembourg français cédé par l'Espagne au traité des Pyrénées en 1651, au pays de la Sarre cédé par l'Empire au traité d'Utrecht en 1713, au duché de Bouillon enlevé par Louis XIV à l'évêque de Liége, il forma un grand gouvernement.
Après des siècles de politique patiente et habile, l'irrédentisme français triomphait: l'usurpation signalée par Richelieu était réparée; la Lorraine était de nouveau française; elle devait le rester, ainsi que l'Alsace, jusqu'en 1871.
La monarchie et les provinces cisrhénanes.
Tout en recouvrant l'Alsace et la Lorraine, la monarchie ne perdait pas de vue les droits de la France sur les terres cisrhénanes situées au nord de la Lauter. Ces terres avaient jadis fait partie de notre patrimoine, mais, séparées de nous par la Belgique, elles nous étaient devenues plus étrangères que l'Alsace et la Lorraine dont nous n'avons jamais perdu le contact. Néanmoins notre droit persistait et jamais les rois de France n'en avaient admis la prescription. Dans l'expédition où il reprit les villes lorraines de Metz, Toul et Verdun et poussa une pointe en Alsace, Henri II songeait au cours inférieur du Rhin et l'on disait autour de lui qu'il allait relever le royaume d'Austrasie.
Louis XIV avait les mêmes vues. En 1685, à la mort de Charles, dernier Électeur palatin de la branche de Simmern, il réclama au nom de sa belle-sœur Élisabeth-Charlotte d'Orléans, sœur unique du défunt, la partie du Palatinat située au nord de l'Alsace: il envoya même une armée qui l'occupa quelque temps. Mais la Ligue d'Augsbourg amena une diversion en élargissant le théâtre de la guerre. La paix de Ryswick lui laissa l'Alsace, mais sans lui donner le Palatinat.
De leur côté, les habitants de ces provinces n'oubliaient pas leurs origines gauloises. On les appelait et ils s'appelaient eux-mêmes «les Allemands de France». Allemands, ils l'étaient par la langue et par le droit de suzeraineté que l'Empire s'était arrogé sur eux depuis Otton Ier. Ce droit constituait d'ailleurs un lien assez lâche, si bien que ce pays pouvait être considéré comme une agglomération de petites républiques presque indépendantes. Mais s'ils étaient nominalement d'Empire, ils étaient encore plus de France par le sang, par le souvenir, par le cœur. C'étaient eux qui fournissaient presque entièrement les effectifs des «régiments allemands» au service de la France.
Des relations cordiales s'étaient nouées depuis longtemps entre le cabinet de Versailles et les villes d'Aix-la-Chapelle, de Cologne, de Mayence et de Trèves. Les Électeurs ecclésiastiques de ces trois dernières villes recevaient de nous des subsides et s'appuyaient sur nous pour sauvegarder leur indépendance vis-à-vis de l'Empire: en retour, ils nous rendaient d'appréciables services. En temps de guerre, ils nous avaient souvent autorisés à occuper presque tout leur territoire, à y créer des magasins, à y recruter de nombreux soldats, à garnir de nos troupes leurs villes et leurs forteresses. C'était une sorte de protectorat discret, et nous avions là une clientèle politique qui nous mettait à l'abri des agressions subites d'outre-Rhin. Un électeur de Trèves avait donné sa voix à François Ier, quand celui-ci disputait l'Empire à Charles-Quint.
Ces liens se resserrèrent de plus en plus au XVIIIe siècle. En 1787,
Gérard de Rayneval écrivait dans un rapport au Ministre des Affaires
Étrangères: «L'Électeur de Mayence se conduit très bien à l'égard de la
France. L'électeur de Trèves voudrait être Français… L'électeur de
Deux-Ponts est attaché à la France par sentiment, par intérêt et par
reconnaissance… Le prince-évêque de Liége est attaché à la France.»
Telle était la situation de la rive gauche du Rhin par rapport à la France dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. L'Europe qui la connaissait ne niait pas nos droits; Frédéric II, roi de Prusse, les reconnaissait formellement: «Il serait à désirer, disait-il, que le Rhin pût continuer à faire la lisière de la monarchie française.»
* * * * *
La politique de la Convention.
La Révolution continua sur ce point l'œuvre de la monarchie. Elle fut irrédentiste. Elle estima qu'elle devait, non pas précisément conquérir, mais racheter ou délivrer du joug allemand les populations rhénanes.
Les socialistes qui se réclament des principes de la Révolution sont donc en opposition avec les grands ancêtres quand ils s'écrient: «Pas d'annexion!» Danton, lui, voulait l'annexion et le criait du haut de la tribune. Lazare Carnot, Sieyès, Cambacérès, Dubois-Crancé voulaient l'annexion. Merlin de Douai fit un éloquent discours pour la demander. Toute la Convention la vota. Elle aurait certainement condamné comme traîtres à la patrie ceux qui auraient tenu les propos des internationalistes de nos jours.
La monarchie avait bien préparé les voies par sa politique habile et bienveillante à l'égard des électorats. La France était déjà aimée depuis longtemps des populations cisrhénanes. Elle leur apparut à l'aurore de la Révolution avec une nouvelle auréole, comme le champion des idées de liberté et de fraternité qui grisaient alors toutes les têtes. L'heure était venue de répondre aux aspirations de tout un peuple.
Les circonstances étaient favorables à la fin de 1792. Nous étions en guerre avec la Prusse et l'Autriche. Kellermann et Dumouriez venaient de battre les Prussiens de Brunswick à Valmy (20 septembre). Dumouriez avait gagné (15 novembre) sur les Autrichiens la victoire de Jemmapes qui lui avait livré la Belgique.
La Belgique jusqu'alors sous le joug de l'Autriche n'aimait pas cette puissance. Elle s'était vue dépouillée de ses franchises et de ses privilèges par le maniaque Joseph II. À la fin de 1789, elle se révolta; elle se proclamait libre en janvier 1790 et se constituait en république des États Belgiques Unis. Mais bientôt elle retombait sous le pouvoir de ses anciens maîtres.
La République française aurait pu, en 1792, profiter des sentiments de ce pays pour le délivrer du joug autrichien. Les grandes villes, Bruxelles, Gand, Anvers, faisaient des vœux pour nous. Elles nous appelaient, non comme des maîtres, mais comme des libérateurs. Elles nous demandaient la délivrance, suivie d'une étroite alliance. Étant donné le tempérament politique de la Belgique, son amour de la liberté, sa juste fierté, il y avait tout avantage à l'aider, mais il était dangereux de la vouloir soumettre.
La Convention crut pouvoir aller jusque-là, jusqu'à l'annexion: ce fut une violence, que les Belges ne lui ont pas encore pardonnée, comme on le voit dans leurs Histoires. Elle aggrava encore sa faute en inaugurant dans ces religieuses provinces le régime de pillages et d'exécutions sanglantes de la Terreur.
D'ailleurs la conquête de la Belgique n'alla pas sans difficultés. Dumouriez avait d'abord occupé le pays en un mois, à la grande joie des habitants, après la bataille de Jemmapes. Mais il fut vaincu à Neerwinde en 1793 par les Autrichiens du prince de Cobourg et dut se retirer. Le 26 juin 1794, Cobourg était battu à Fleurus par Jourdan; la France s'empara de nouveau de la Belgique et l'annexa par la loi du 1er octobre 1795.
Au commencement de 1794, Pichegru avait conquis la Hollande. En 1795, le Luxembourg succomba à son tour. Ces trois pays, Belgique, Hollande, Luxembourg, furent divisés en dix-sept départements et firent partie intégrante de la République française et de l'Empire jusqu'aux traités de 1815.
La Convention, mise en goût par ses premiers succès, se jetait ainsi dans la voie des agrandissements. Dès le 27 novembre 1792, Grégoire avait déclaré dans un rapport que, si la République s'abstenait de conquêtes proprement dites, elle n'entendait pas s'interdire les annexions qui lui seraient librement demandées, chaque peuple étant souverain et maître de faire de sa souveraineté l'usage que bon lui semblait.
Cette théorie est juste à la condition d'être appliquée loyalement, mais elle est dangereuse, car un gouvernement ambitieux peut toujours prétendre qu'en annexant un pays où il entretient des intelligences il est appelé par le vœu des habitants, et c'est, semble-t-il, ce qui arriva dans la conquête par la France de la Belgique et de la Hollande. Quoi qu'il en soit de ces pays à qui des siècles d'existence nationale avaient créé un droit à l'indépendance, la prétention de la France sur les provinces rhénanes était légitime, et la Convention ne fit que poursuivre à l'égard de ce pays la politique de la Royauté.
À la séance du 31 janvier 1793, Danton s'écriait: «Les limites de la France sont marquées par la nature. Nous les atteindrons à leurs quatre points, à l'Océan, aux bords du Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées.»
On lit dans les instructions envoyées par le Comité de Salut public à son agent Grouvelle, en date du 15 janvier 1795: «_Les frontières de la République doivent être portées au Rhin. Ce fleuve, l'ancienne limite des Gaules, peut seul garantir la paix entre la France et l'Allemagne.»
C'était aussi l'opinion de Lazare Carnot: «Les limites anciennes et naturelles de la France sont le Rhin, les Alpes et les Pyrénées.»
Cambacérès disait lui aussi en parlant des mêmes frontières: «Nous tracerons d'une main sûre les limites naturelles de la République.»
Il faut remarquer ce mot de «limites naturelles» qui revient constamment sur les lèvres de tous nos hommes d'État, particulièrement à cette époque. C'était le mot d'ordre de la Convention.
* * * * *
L'annexion de la rive gauche.
Les armées françaises entrèrent en campagne à la fin de septembre 1792. La ville de Trèves fut brillamment enlevée. Custine envahissant le Palatinat battit les Autrichiens à Spire et s'empara de la ville. Le 1er octobre, il prenait Worms. Le 2 octobre, il entrait à Mayence qui acclamait nos soldats et il y plantait l'arbre de la liberté. Le 13 novembre 1792, un Mayençais, Georges Forster, disait au club de cette ville: «Le Rhin, un grand fleuve navigable, est la frontière naturelle d'une grande République qui ne désire pas faire de conquêtes, qui n'accepte que les pays qui s'unissent librement à elle, et qui a le droit de demander, pour la guerre que lui ont insolemment déclarée ses ennemis, une juste indemnité! Le Rhin, si l'on s'en remet à l'équité, doit rester la frontière de la France.»
Le 22, un détachement de l'armée de Custine passait le Rhin et entrait à Francfort. Cette nouvelle jeta l'épouvante dans tous les cercles d'Allemagne.
Néanmoins l'ennemi se ressaisit. Une armée de Prussiens, de Hessois et d'Autrichiens investit Mayence en avril 1793. Bientôt le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, vint presser les travaux du siège. La ville fut héroïquement défendue, mais, faute de vivres, dut capituler à la fin de juillet. Vainement Kléber en 1795 et Jourdan en 1796 tentèrent-ils de reprendre Mayence. Jourdan, trahi par Pichegru, dur se retirer avec pertes devant les Autrichiens. Ce ne fut qu'après le traité de Campo-Formio que les Français rentrèrent à Mayence le 30 décembre 1797: ils devaient l'occuper jusqu'en 1814.
Cologne accueillit nos troupes avec enthousiasme le 6 octobre 1794, et planta sur la place du Marché un arbre de la liberté.
Mais déjà une loi du 30 mars 1793 avait organisé les provinces rhénanes en les divisant en quatre départements.
La Sarre, comprenant le bassin de cette rivière et une grande partie de l'Électorat de Trèves, avait Trèves pour chef-lieu, et Birkenfeld, Prum et Sarrebruck pour villes principales: 173.000 habitants.
Le Mont-Tonnerre comprenait l'électorat de Mayence, le Palatinat, les
évêchés de Worms et de Spire, le duché des Deux-Ponts. Chef-lieu:
Mayence; villes principales: Deux-Ponts, Bingen, Kaiserslautern,
Germersheim, Spire et Worms: 342.000 habitants.
Le Rhin-et-Moselle comprenait une partie du Palatinat et des Électorats de Trèves et de Cologne. Chef-lieu: Coblentz; villes principales: Bonn, Simmern, Kreuznach, Saint-Goar: 255.000 habitants.
La Roer comprenait les provinces de Clèves, Gueldre, Juliers, Aix-la-Chapelle et Cologne. Chef-lieu: Aix-la-Chapelle; villes principales: Clèves, Gueldre, Montjoie, Cologne, Juliers, Créfeld: 617.000 habitants.
À la tête de chaque département était un préfet, placé lui-même sous l'autorité d'un «commissaire du gouvernement dans les pays entre Meuse et Rhin et Rhin et Moselle».
Néanmoins l'instabilité de la conquète que l'ennemi disputa âprement en 1794 et 1795 ne permettait pas d'accorder aux habitants le même statut politique qu'aux autres Français. On attendait que l'autorité de nos armes fût suffisamment établie pour que l'on n'eût plus à craindre un retour offensif de l'Autriche.
C'est ce qui arriva au traité de Bâle (4 avril 1795), conclu entre la Prusse et la France. Barthélemy, l'agent de la République, avait pour mandat de maintenir nos droits aux «limites naturelles». Notons toujours ce mot qui exprime bien la perpétuelle et inlassable tendance de la France. Mais la situation européenne n'étant pas encore équilibrée, il fut stipulé que la République retirerait ses troupes de la rive droite du Rhin, ce qui était la sagesse même, et qu'elle continuerait à occuper la rive gauche jusqu'à la paix générale avec l'Empire Germanique, où le sort des provinces rhénanes serait définitivement réglé.
Le droit de la France était ainsi réservé. La Convention ne le perdit pas de vue. Le 24 septembre suivant, Merlin de Douai l'affirmait une fois de plus en demandant à l'Assemblée de préparer diplomatiquement l'annexion. Voici ses paroles patriotiques:
«Il n'est personne parmi nous qui ne tienne invariablement à cette grande vérité, souvent proclamée à cette tribune et toujours couverte de l'approbation la plus générale, que l'affermissement de la République et le repos de l'Europe sont essentiellement attachés au reculement de notre territoire jusqu'au Rhin; et certes, ce n'est pas pour rentrer honteusement dans nos anciennes limites que les armées républicaines vont aujourd'hui, avec tant d'audace et de bravoure, chercher et anéantir au delà de ce fleuve redoutable les derniers ennemis de notre liberté.
«Mais nous respectons les traités et, puisque, par ceux que nous avons conclus avec la Prusse et la Hesse, le règlement définitif du sort des pays qui longent la rive gauche du Rhin est renvoyé à l'époque de la pacification générale, ce n'est point par des actes de législation, c'est uniquement par des actes de diplomatie, amenés par nos victoires et nécessités par l'épuisement de nos ennemis, que nous devons nous assurer la conservation de cette barrière formidable.»
Après les succès de Bonaparte en Italie, le traité de Campo-Formio, signé le 17 octobre 1797, confirma en les amplifiant les cessions faites à la République par le traité de Bâle. Il donnait enfin à la France les fameuses «limites naturelles» qu'elle réclamait depuis tant de siècles et pour lesquelles elle venait de combattre héroïquement depuis cinq ans.
* * * * *
Les pétitions de 1797.
C'est alors que les populations ripuaires songèrent à demander à la République tous les droits dont jouissaient les autres départements. Elles réclamaient leur complète incorporation à la France. Un vaste pétitionnement s'organisa, sous la direction du commissaire du gouvernement Rudler, à la fin de l'année 1797[1].
Les chefs de famille furent invités à se prononcer sur la nationalité de leur choix. Aucune pression ne fut exercée sur eux. Aucun de ceux qui refusèrent de signer ne fut inquiété. Il y en eut des milliers. Cependant l'immense majorité opta pour la France.
La pétition de Mayence porte 4.000 signatures dont chacune répond à un feu. Étant donné que la ville n'avait guère que 25.000 habitants, et en supposant, ce qui n'est pas exagéré, que le feu comptait en moyenne quatre ou cinq personnes, le père, la mère et deux ou trois enfants, il apparaît que le nombre des abstentions dut être bien faible, ou même à peu près nul.
Le canton de Worstadt donne 1.886 signatures et 354 abstentions. Celui de Niderolm, 2.157 signatures et 193 abstentions. Celui d'Amweiler, 2.171 signatures et 138 abstentions. La ville de Spire, 426 signatures et 313 abstentions, mais toutes les communes de ce canton se prononcent à l'unanimité pour la France.
Les sentiments exprimés dans ces requêtes sont ardemment patriotiques. Les signataires font valoir les droits historiques qui les rattachent à la France.
Ceux du canton des Deux-Ponts s'expriment ainsi:
«Issus des mêmes ancêtres, imbus des mêmes principes, parce que ce sont les principes de la raison et de la justice, nous sommes dignes d'être rangés sous les mêmes lois que les Français.»
Les habitants du canton de Bingen font allusion à la différence de caractère qui existe entre la race gauloise de la rive gauche et la race germanique de la rive droite, et cela est très important:
«Vos guerriers qui ont tant de fois combattu sur nos champs et qui, revenant de leurs champs de bataille, se sont alternativement reposés chez nous, vous diront combien ils ont appris à distinguer les habitants de la rive gauche de ceux des autres pays conquis, qu'étant à l'abri de toutes trahisons et hostilités, comme au sein de leurs propres familles, ils pouvaient se livrer au sommeil avec sécurité; que le plus pauvre d'entre nous partageait d'un grand cœur le dernier morceau de pain avec eux…»
Les gens du canton de Bechtheim écrivent:
«Déjà nous apercevons que la Mère-Patrie, loin de nous traiter en ennemis vaincus et de nous tenir plus longtemps sous le joug de la conquête, s'empresse de nous faire approcher au bonheur de ses enfants et de bannir pour jamais de notre souvenir les horreurs des pillages, des évacuations et autres suites de la guerre…»
[Note 1: Ces pétitions sont conservées aux Archives nationales où elles constituent des dossiers spéciaux de la série F. Le commandant Espérandieu en a donné de larges extraits dans son intéressante brochure: Le Rhin français (Paris, Attinger, 2, rue Antoine-Dubois: fr. 60). Nous lui empruntons les détails qui suivent.]
* * * * *
La France rhénane de 1795 à 1815.
Comme le disaient les habitants de Bechtheim, la mère-patrie se montrait généreuse et libérale envers ses nouveaux enfants. Elle les délivrait des dîmes, des corvées et des autres charges féodales. Elle leur permettait, comme la monarchie l'avait fait pour l'Alsace, l'usage de leur dialecte. Elle les attirait à elle par sa bonté, par le charme irrésistible de sa brillante civilisation.
Napoléon observa la même ligne de conduite. Il trouva dans la population des bords du Rhin d'excellents soldats qui combattirent vaillamment pour la France et que sa gloire enthousiasmait. Le souvenir du grand homme entretint au foyer rhénan la flamme du patriotisme français longtemps après que le pays fut redevenu allemand, et, jusqu'à la fin du XIXe siècle, nombreux furent ceux que leur aïeul avait bercés au récit des guerres de l'Empire. Napoléon aimait ces provinces; comme un jour on lui parlait d'y interdire l'usage de l'allemand, il s'y opposa en disant: «Laissez ces braves gens parler leur langue; ils sabrent en français.»
Napoléon continua la politique de la Monarchie et de la Révolution sur la rive gauche du Rhin. Nous avons cité plus haut les paroles mémorables qu'il a dites sur la nécessité et sur le décret divin de cette frontière naturelle. Mais son ambition l'emporta trop loin. Il franchit le fleuve et voulut accaparer la rive droite: il poussa même beaucoup plus avant et alla se perdre en Russie.
S'il se fût tenu à «notre limite naturelle», l'Europe ne l'eût pas inquiété. Elle trouvait en effet fort légitime notre occupation du pays cisrhénan.
Longtemps avant ces événements, Frédéric II, roi de Prusse, avait reconnu notre droit en disant: «Il serait à désirer que le Rhin pût continuer à faire la lisière de la monarchie française.»
En 1806, à la veille d'Iéna, Frédéric-Guillaume III ne demandait qu'une chose à Napoléon; c'était de repasser le Rhin dont il ne lui contestait nullement la rive occidentale.
De même en avril 1812, avant la campagne de Russie, le czar réclamait encore que «les armées françaises évacuassent la Prusse et se retirassent derrière le Rhin.»
À la conférence de Francfort, avant la campagne de France, Metternich, au nom des alliés, offre toujours à la France ses limites naturelles et il les définit ainsi: «La France sera renfermée entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées.»
* * * * *
La France rhénane redevient allemande.
Autant la France a raison d'exiger la rive gauche du Rhin, autant elle aurait tort de prétendre à la possession de la rive droite: cette possession n'aurait d'autre effet que d'attirer la colère de l'Allemagne, qui la lui enlèverait bientôt et prétendrait à son tour franchir le fleuve en sens inverse. Cette ambition fut une des erreurs de Napoléon. L'Europe la lui fit payer chèrement.
Par les Traités de Vienne et de Paris en 1815 elle enlevait à la France les provinces cisrhénanes qu'elle partageait entre la Hesse, la Bavière et la Prusse. On comprend l'avantage fait à la Hesse qui est riveraine de droite du fleuve, comme aussi la part attribuée à la Bavière qui avait déjà occupé le Palatinat, mais l'installation de la Prusse au-dessus de la Moselle était une chose toute nouvelle, un défi audacieux à la France, et ne reposait que sur le droit du plus fort. La Prusse n'avait aucune racine dans le pays; elle ne s'y imposa que par la violence.
Ici encore on voit la différence entre la manière française et la manière allemande. En 1797 les populations rhénanes s'étaient données librement à la France. En 1815 elles ne furent pas consultées. Elles furent arrachées à la patrie qu'elles aimaient et soumises de force au caporalisme prussien.
Le rapt odieux.
Le traité de Francfort, signé le 20 mai 1871, enlevait à la France l'Alsace et une partie de la Lorraine. C'était un rapt plus odieux que celui du Xe siècle que Richelieu avait qualifié d'usurpation, plus odieux même que celui de 1815 qui nous avait dépouillés de la plaine rhénane inférieure, parce que les liens qui nous unissaient aux deux chères provinces étaient devenus avec le temps plus étroits et plus sacrés.
Cet acte était d'autant plus inexcusable que l'Allemagne allait contre le principe dont elle s'était souvent réclamée, le principe des nationalités qui implique celui de la liberté des peuples et le droit pour ceux-ci de se rattacher à la patrie de leur sang et de leur cœur.
Dans un discours prononcé le 28 mars 1915 à la Ligue de l'Enseignement,
M. Paul Deschanel mettait très bien en lumière la différence qui existe
entre le recouvrement de l'Alsace et de la Lorraine par la France aux
XVIIe et XVIIIe siècles et leur annexion par l'Allemagne en 1871.
«Depuis quarante-quatre ans, la paix entre la France et l'Allemagne était nécessairement précaire. La faiblesse du traité de Francfort, c'était la contradiction entre le principe des nationalités invoqué par le vainqueur jusqu'à sa victoire et les brutalités de la conquête: c'était l'antagonisme entre un principe sacré, le droit pour les peuples de disposer d'eux-mêmes, et la monstrueuse prétention de les asservir par la force. La protestation des Alsaciens-Lorrains, obligés de quitter l'Assemblée nationale, le 1er mars 1871, et, trois ans après, de quitter le Reichstag, qui ne leur permettait pas de voter sur leur incorporation à l'empire (20 février 1874), fit éclater cette contradiction au grand jour.
Lorsque l'Alsace avait été conquise par la France, au XVIIe siècle, l'empire germanique n'était pas un corps de nation; lorsque l'Alsace nous fut ravie par la Prusse, au XIXe siècle, elle était partie intégrante de la conscience française.
«Quand même un jour la France eût abandonné ceux qui avaient été la rançon de ses fautes, il n'eût pas dépendu d'elle d'effacer un problème éternel comme la morale et la justice.»
* * * * *
Protestation de Mgr Freppel.
Immense fut la consternation de l'Alsace et de la Lorraine lorsqu'elles furent arrachées à la mère-patrie par le traité de Francfort.
Ayant appris que l'Allemagne exigeait la cession des deux provinces, un Alsacien de vieille souche, né à Obernai, Mgr Freppel, évêque d'Angers, exhalait l'angoisse de la terre natale et cherchait à écarter d'elle le coup fatal, dans une lettre magnifique et poignante adressée le 12 février au vieux Guillaume. Nul n'a mieux exprimé le patriotisme français de l'Alsace et prédit avec plus de clairvoyance les suites violentes qu'aurait tôt ou tard la brutalité du ravisseur. C'est un monument historique qu'on nous permettra de rappeler, malgré sa longueur.
«… La guerre a été favorable à vos armes; vous avez eu la plus haute fortune militaire qui puisse échoir à un souverain, celle de vaincre les armées de la France. Ne soyez pas surpris d'entendre dire à un ministre de l'Évangile qu'il vous reste à vous vaincre vous-même. Autant le succès peut flatter une âme guerrière, autant la modération après la victoire a de quoi séduire un cœur généreux. L'Écriture Sainte l'a dit: «Celui qui sait se dominer est supérieur à celui qui prend des villes.» Dans la vie des peuples, d'ailleurs, la guerre ne saurait être un accident; c'est à leur procurer une paix durable que doivent tendre les efforts de ceux qui les gouvernent.
«Il semble résulter de divers documents que la cession de l'Alsace serait l'une des conditions proposées pour la paix future. Si telle était votre pensée, Sire, je supplierais Votre Majesté de renoncer à un projet non moins funeste à l'Allemagne qu'à la France. Croyez-en un évêque qui vous le dit devant Dieu et la main sur sa conscience: l'Alsace ne vous appartiendra jamais. Vous pourrez chercher à la réduire sous le joug; vous ne la dompterez pas.
«Ne vous laissez pas induire en erreur par ceux qui voudraient faire naître dans votre esprit une pareille illusion: j'ai passé en Alsace vingt-cinq années de ma vie; je suis resté depuis lors en communauté d'idées et de sentiments avec tous ses enfants; je n'en connais pas un qui consente à cesser d'être Français. Catholiques ou protestants tous ont sucé avec le lait de leurs mères l'amour de la France, et cet amour a été, comme il demeurera, l'une des passions de leur vie.
«Pasteur d'un diocèse où, certes, le patriotisme est ardent, je n'y ai pas trouvé, je puis le dire à Votre Majesté, un attachement à la nationalité française plus vif ni plus profond que dans ma province natale. Le même esprit vivra, soyez-en sûr, dans la génération qui s'élève comme dans celles qui suivront: rien ne pourra y faire, les séductions pas plus que les menaces. Car, pour s'en dépouiller, il leur faudrait oublier, avec leurs devoirs et leurs intérêts, la mémoire et jusqu'au nom de leurs pères, qui, pendant deux cents ans, ont vécu, combattu, triomphé et souffert à côté des fils de la France; et ces choses-là ne s'oublient point; elles sont sacrées comme la pierre du temple et la tombe de l'ancêtre. Les épreuves de l'heure ne feront que resserrer les liens scellés une fois de plus par des sacrifices réciproques.
«L'union de l'Alsace avec la France n'est pas, en effet, une de ces alliances factices ou purement conventionnelles qui peuvent se rompre avec le temps et par le hasard des événements: il y a entre l'une et l'autre identité complète de tendances, d'aspirations nationales, d'esprit civil et politique. Que la langue allemande se soit conservée dans une partie du peuple, peu importe, si, depuis deux siècles, cette langue ne sait plus exprimer que des sentiments français.
«Mais qu'importent, encore une fois, des questions qui appartiennent désormais au domaine de la linguistique et de l'archéologie? Les Alsaciens, et c'est là le point capital, sont Français de cœur et d'âme; et, quoi que l'on puisse faire dans l'avenir, les petits-fils des Kléber, des Kellermann et des Lefebvre n'oublieront jamais le sang qui coule dans leurs veines. Et dès lors, Sire, j'ose demander à Votre Majesté de quel profit pourrait être pour l'Allemagne la possession d'une province sans cesse attirée vers la mère-patrie par ses souvenirs, par ses affections, par ses espérances et ses vœux?
«Ne serait-ce pas là une cause d'affaiblissement plutôt qu'un élément de force? Un sujet permanent de troubles et d'inquiétudes au lieu d'une garantie de paix et de tranquillité? Et la France, Sire, la France qui peut être vaincue mais non anéantie, acceptera-t-elle dans l'avenir une situation qu'on la forcerait de subir aujourd'hui? Pour elle, céder l'Alsace équivaut au sacrifice d'une mère à laquelle on arrache l'enfant qui ne veut pas se séparer d'elle. Ce sacrifice l'Assemblée nationale le fera ou ne le fera pas! Mais ce qu'elle ne pourra pas faire malgré son bon vouloir et sa sincérité, c'est de détruire dans l'âme des Alsaciens leur attachement à la mère-patrie; ce qu'elle ne fera jamais, c'est de fermer une plaie qui restera saignante au cœur de la France.
«Votre Majesté a trop de pénétration d'esprit pour ne pas voir, avec toute l'Europe, qu'un pareil démembrement ouvrirait la voie à des revendications perpétuelles.
«Au lieu d'opérer un rapprochement qui est dans les vœux de tous, on ne ferait qu'allumer entre deux grands peuples des haines irréconciliables. Il est impossible de se le dissimuler, une si grave atteinte portée à l'intégrité du territoire français laisserait dans les cœurs des ferments de colère qui éclateraient tôt ou tard et ramèneraient la guerre avec toutes ses horreurs. Quelle triste perspective pour les deux pays! Serions-nous donc condamnés à revoir la guerre de Trente Ans à une époque où les progrès de la civilisation et la multiplicité des relations industrielles et commerciales semblaient avoir rendu impossible à jamais le retour de ces luttes fratricides? Et qui donc voudrait assumer devant Dieu et devant les hommes la responsabilité d'un pareil souvenir?
«L'histoire enseigne que les paix durables sont celles qui profitent au vainqueur sans exaspérer le vaincu. Si Votre Majesté ne cède pas à l'idée de vouloir séparer de la France une province qui ne veut être allemande à aucun prix, elle peut assurer la paix pour longtemps. Car, dans ce cas, nous n'hésitons pas à le dire, il n'y aurait aucun motif pour la France de reprendre les armes: son passé lui permet d'avouer sans honte qu'elle a été surprise; et ce qu'elle a pu faire depuis quatre mois, au milieu d'une désorganisation sans pareille, montre assez de quoi elle serait capable avec une meilleure direction de ses forces. Mais, Votre Majesté l'avouera sans peine, la raison et l'intérêt commandent de ne pas infliger à l'amour-propre national des blessures incurables.
«Ce sera notre devoir à nous, ministres de l'Évangile, d'apaiser les ressentiments qui n'auraient plus de raison d'être; mais, en exigeant que la France se mutile de ses propres mains, vous nous rendriez, Sire, la tâche impossible; tous nos efforts échoueraient contre le poids d'une humiliation intolérable, lors même que la foi et le patriotisme ne nous feraient pas une obligation de conseiller au pays la mort plutôt que le déshonneur.
«Sire, les événements vous ont fait une situation telle qu'un mot de votre part peut décider pour l'avenir la question de la paix ou de la guerre en Europe. Ce mot, je le demande à Votre Majesté, comme Alsacien, pour mes compatriotes qui tiennent à la patrie française par le fond de leur cœur. Je vous le demande pour la France et pour l'Allemagne, également lasses de s'entre-tuer sans profit ni pour l'une ni pour l'autre; j'ose enfin vous le demander au nom de Dieu, dont la volonté ne saurait être que les nations, faites pour s'entr'aider dans l'accomplissement de leurs destinées, se poursuivent de leurs haines réciproques et s'épuisent dans leurs luttes sanglantes. Or, laissez-moi, en terminant, le répéter avec tout homme qui sait réfléchir: la France laissée intacte, c'est la paix assurée pour de longues années; la France mutilée, c'est la guerre dans l'avenir, quoi que l'on en dise et quoi que l'on fasse. Entre ces deux alternatives, Votre Majesté, justement préoccupée des intérêts de l'Allemagne, ne saurait hésiter un instant.
«C'est dans cet espoir que j'ai l'honneur d'être, Sire, de Votre
Majesté, le très humble serviteur.
«CHARLES-ÉMILE FREPPEL, «Évêque d'Angers.» Angers, 12 février 1871.
Le vaillant prélat resta toujours fidèle à sa petite patrie. Il ordonna par son testament que son cœur serait porté à Obernai, quand l'Alsace serait redevenue française. Voilà bien la tendre délicatesse de l'âme alsacienne! Ce cœur mort, qui attend depuis vingt-quatre ans l'heure de la délivrance, tressaillira bientôt au bruit de notre victoire et fera une douce et triomphale rentrée dans son cher village. Quelle joie pour lui et quelle joie là-bas quand il passera à travers les houblons et les sapins qu'il aimait, parmi ses compatriotes qui sont toujours fiers de lui et lui ont élevé un monument. Tout est plein de son souvenir à Obernai; tout parle de lui et de la France, comme j'ai pu le constater en y passant en 1908.
Je me rappelais un mot qu'il m'avait dit dans ma jeunesse. C'était en 1873; j'avais eu l'honneur de composer et de lire devant lui à Angers une adresse où je louais son zèle pour la religion et la patrie. Il la prit de ma main et, lui que nous appelions en souriant le fougueux prélat, me dit cette parole dont je ne fus pas peu fier: «J'aime cela, mon ami, ça sent la poudre!» Cher et noble évêque, grand Alsacien, grand Français, toute votre vie se résume en ces trois cris: Vive Dieu! Vive l'Alsace! Vive la France!
* * * * *
Protestation des députés Alsaciens-Lorrains.
Un autre illustre Alsacien, Émile Keller, député du Haut-Rhin, fit entendre, au nom de ses collègues et de toute la population des deux provinces, une protestation solennelle qui restera à la fois comme un témoignage de la douleur patriotique de l'Alsace-Lorraine et comme un monument du droit public. C'était le 17 février 1871. Il s'agissait pour l'Assemblée Nationale de Bordeaux de ratifier ou de rejeter les premières ouvertures de la paix, c'est-à-dire de décider si la France voulait ou non continuer la guerre.
Une partie de l'Assemblée, voyant dans les conditions imposées par l'Allemagne un sacrifice trop dur et un attentat à l'honneur de la France, voulait, malgré l'affaiblissement du pays, reprendre les armes. C'était l'avis des députés des deux provinces menacées. Ils ne voulaient à aucun prix que leur petite patrie fût séparée de la grande. Ils affirmaient que la France n'avait pas le droit d'y consentir et que son consentement était à l'avance frappé de nullité. Aussi l'émotion de l'Assemblée était intense, lorsque M. Keller, élu le premier sur la liste du Haut-Rhin par 68.864 voix, et encore revêtu de son uniforme d'officier, monta à la tribune pour lire la protestation de ses collègues d'Alsace et de Lorraine, parmi lesquels se trouvait Léon Gambetta, élu sur les quatre listes du Haut-Rhin, du Bas-Rhin, de la Meurthe et de la Moselle. Grave et sombre, au milieu d'un silence solennel, de temps en temps interrompu par des marques de douloureuse sympathie, Emile Keller lut cette déclaration[1]:
«I.—L'Alsace et la Lorraine ne veulent pas être aliénées.
«Associées depuis plus de deux siècles à la France dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, ces deux provinces, sans cesse exposées aux coups de l'ennemi, se sont constamment sacrifiées pour la grandeur nationale; elles ont scellé de leur sang l'indissoluble pacte qui les rattache à l'unité française. Mises aujourd'hui en question par les prétentions étrangères, elles affirment à travers les obstacles et tous les dangers, sous le joug même de l'envahisseur, leur inébranlable fidélité.
«Tous unanimes, les citoyens demeurés dans leurs foyers comme les soldats accourus sous les drapeaux, les uns en votant, les autres en combattant, signifient à l'Allemagne et au monde l'immuable volonté de l'Alsace et de la Lorraine de rester françaises. (Bravo! bravo! à gauche et dans plusieurs autres parties de la salle.)
«II.—La France ne peut consentir ni signer la cession de la Lorraine et de l'Alsace. (Très bien!) Elle ne peut pas, sans mettre en péril la continuité de son existence nationale, porter elle-même un coup mortel à sa propre unité en abandonnant ceux qui ont conquis, par deux cents ans de dévouement patriotique, le droit d'être défendus par le pays tout entier contre les entreprises de la Force victorieuse.
«Une Assemblée, même issue du suffrage universel, ne pourrait invoquer sa souveraineté, pour couvrir ou ratifier les exigences destructives de l'unité nationale. (Approbations à gauche.) Elle s'arrogerait un droit qui n'appartient même pas au peuple réuni dans ses comices. (Même mouvement.)
«Un pareil excès de pouvoir, qui aurait pour effet de mutiler la Mère commune, dénoncerait aux justes sévérités de l'histoire ceux qui s'en rendraient coupables.
«La France peut subir les coups de la Force, elle ne peut sanctionner ses arrêts. (Applaudissements.)
«III.—L'Europe ne peut permettre ni ratifier l'abandon de l'Alsace et de la Lorraine.
«Gardiennes des règles de la justice et du droit des gens, les nations civilisées ne sauraient rester plus longtemps insensibles au sort de leurs voisines, sous peine d'être à leur tour victimes des attentats qu'elles auraient tolérés. L'Europe moderne ne peut laisser saisir un peuple comme un vil troupeau; elle ne peut rester sourde aux protestations répétées des populations menacées; elle doit à sa propre conservation d'interdire de pareils abus de la Force. Elle sait d'ailleurs que l'unité de la France est aujourd'hui, comme dans le passé, une garantie de l'ordre général du monde, une barrière contre l'esprit de conquête et d'invasion.
«La paix, faite au prix d'une cession de territoire, ne serait qu'une trêve ruineuse et non une paix définitive. Elle serait pour tous une cause d'agitation intestine, une provocation légitime et permanente à la guerre. Et quant à nous, Alsaciens et Lorrains, nous serions prêts à recommencer la guerre aujourd'hui, demain, à toute heure, à tout instant. (Très bien! sur plusieurs bancs.)
«En résumé, l'Alsace et la Lorraine protestent hautement contre toute cession. La France ne peut la consentir; l'Europe ne peut la sanctionner.
«En foi de quoi nous prenons nos concitoyens de France, les gouvernements et les peuples du monde entier à témoin que nous tenons d'avance pour nuls et non avenus tous actes et traités, votes ou plébiscite, qui consentiraient abandon en faveur de l'Étranger de tout ou partie de nos provinces de l'Alsace et de la Lorraine. (Bravos nombreux.)
«Nous proclamons par les présentes à jamais inviolable le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française (Très bien!) et nous jurons tant pour nous que pour nos commettants, nos enfants et leurs descendants, de le revendiquer éternellement, et par toutes les voies, envers et contre tous usurpateurs.» (Bravo! bravo! Applaudissements répétés sur tous les bancs.)
M. Welschinger, qui assistait à cette séance, raconte qu'il vit couler des larmes de bien des yeux et que M. Thiers lui-même, qui devait combattre la continuation de la guerre, pleurait derrière ses lunettes d'or en montant à la tribune. La résolution suivante fut adoptée: «L'Assemblée Nationale, accueillant avec la plus vive sympathie la déclaration de M. Keller et de ses collègues, s'en remet à la sagesse et au patriotisme de ses négociateurs.»
Il était malheureusement évident que la France ne pouvait poursuivre la résistance à outrance. Une enquête officielle fit connaître d'une manière certaine que ses forces militaires, armes, munitions, approvisionnements étaient dans un état lamentable d'infériorité et de détresse. Le couteau sous la gorge elle dut dire son fiat. Elle le prononça le 1er mars à l'Assemblée de Bordeaux.
Vainement M. Keller jeta-t-il un dernier cri, un cri sublime de protestation, qui fit tressaillir tous ses auditeurs. «… On vous dit qu'on cède à perpétuité l'Alsace. Je vous déclare que l'Alsace restera française. Au fond du cœur, vous-mêmes le pensez. (Oui! oui!) Oui, vous pensez que l'Alsace est française. Vous voulez la reconquérir le plus tôt possible. Vous voulez qu'elle redevienne française et je défie qui que ce soit de dire le contraire… Avant de quitter cette enceinte, j'ai tenu à protester, comme Alsacien et comme Français, contre un traité qui est à la fois une injustice, un mensonge et un déshonneur; et si l'Assemblée devait le ratifier, j'en appelle à Dieu, vengeur des causes justes; j'en appelle à la postérité qui nous jugera les uns et les autres; j'en appelle à tous les peuples qui ne peuvent pas indéfiniment se laisser vendre comme un vil bétail; j'en appelle enfin à l'épée des gens de cœur qui, le plus tôt possible, déchireront ce détestable traité!» (Applaudissements répétés.)
De son côté, M. Jules Grosjean, troisième élu du Bas-Rhin et ancien préfet de ce département, montait à la tribune pour s'unir à la protestation de M. Keller et adresser non pas le dernier adieu, mais le suprême au revoir, des deux provinces martyres à la mère-patrie.
«Livrés, au mépris de toute justice et par un odieux abus de la force, à la domination de l'Étranger, nous avons un dernier devoir à remplir.
«Nous déclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose de nous sans notre consentement. (Très bien! Très bien!)
«La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à chacun dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous dictera.
«Au moment de quitter cette enceinte où notre dignité ne nous permet plus de siéger, et malgré l'amertume de notre douleur, la pensée suprême que nous trouvons au fond de nos cœurs est une pensée de reconnaissance pour ceux qui, pendant six mois, n'ont pas cessé de nous défendre et d'inaltérable attachement à la patrie dont nous sommes violemment arrachés. (Vive émotion et applaudissements unanimes.)
«Nous vous suivrons de nos vœux et nous attendrons avec une confiance entière dans l'avenir que la France régénérée reprenne le cours de sa grande destinée.
«Nos frères d'Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille commune, conserveront à la France absente de leurs foyers une affection filiale jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa place.» (Nouveaux applaudissements.)
Trois ans plus tard, en 1874, une nouvelle protestation eut lieu, non plus en France, mais en plein Reichstag, lorsque les quinze députés des provinces annexées y furent admis. M. Teutsch, député de Saverne et ancien député du Bas-Rhin à l'Assemblée de Bordeaux, fut leur porte-parole, en lisant cette proposition:
«Plaise au Reichstag décider: que les populations d'Alsace-Lorraine, incorporées sans leur consentement à l'empire d'Allemagne par le traité de Francfort, seront appelées à se prononcer d'une manière spéciale sur cette incorporation.»
L'orateur citait ensuite l'opinion de Bluntschli sur la nullité des annexions contraires au vœu des habitants, opinion que nous avons rapportée plus haut, puis il ajoutait: «Vous le voyez, Messieurs, nous ne trouvons dans les enseignements de la morale et de la justice rien, absolument rien, qui puisse faire pardonner notre annexion à l'empire. Notre raison se trouve en cela d'accord avec notre cœur.»
Il était naturel qu'une Chambre allemande repoussât un appel à des populations qui auraient voté leur retour à la France: elle aurait pu du moins, en rejetant la proposition, rendre hommage au sentiment d'honneur et à la douleur qui l'avaient inspirée. Or elle couvrit de cris et de sifflets la voix de l'orateur. Taut de bassesse dans la haine déshonorerait une tribu sauvage.
[Note 1: Nous l'empruntons à la brochure de M. Henri WELSCHINGER: La protestation de l'Alsace-Lorraine, Paris, Berger-Levrault, 1914.]
* * * * *
La fidélité de l'Alsace-Lorraine.
Toute autre puissance aurait cherché à guérir la blessure de l'Alsace-Lorraine à force de douceur et de délicatesse. La Prusse ne réussit qu'à l'envenimer par sa brutalité. La conquête des cœurs lui est à jamais interdite. Au rebours de la France elle n'a jamais aimé, ni par suite su se faire aimer. Lorsque le gros Asmus, épris de Colette, étalait devant elle ses grâces d'ours mal léché, la petite Messine se détournait de lui en pensant à la France.
Je le sais, on a dit qu'elle n'a pas toujours été insensible aux soupirs d'Asmus, que petit à petit la violence de l'Allemagne lui devenait douce. C'est une calomnie, et M. l'abbé Wetterlé, dans sa conférence du 27 janvier 1915, a démontré que les faits allégués n'étaient que des apparences et que le cœur de l'Alsace nous était toujours resté fidèle. Qu'il y ait eu quelques renégats, comme Zorn de Bulach, c'était inévitable, mais leur nombre est si insignifiant que la chose n'a aucune importance.
Sur une population de 1.800.000 habitants, il y avait ces dernières années en Alsace-Lorraine 300.000 immigrés allemands qui, naturellement, détestaient la France, mais qui, évidemment, ne comptent pas dans l'estimation des sympathies véritablement alsaciennes et lorraines. Mais comme ils faisaient sonner très haut leur verbe et leurs bottes, on a été tenté d'attribuer leurs propos et leurs sentiments aux vieux Alsaciens et Lorrains.
Ceux-ci, par contre, se taisaient le plus souvent. Ils étaient traqués, espionnés, châtiés pour le crime de désaffection allemande, regardé comme un crime de trahison. Il leur fallait vivre cependant et, par amour pour l'Alsace et pour la France elle-même, garder leur race, s'attacher à la terre natale pour la rendre un jour à la mère-patrie.
Des protestations violentes, des révoltes de leur part auraient pu amener une guerre prématurée entre la France et l'Allemagne, guerre dont l'issue était fort douteuse et dont leur patriotisme français lui-même leur défendait d'assumer la responsabilité. M. Wetterlé a fait valoir cet argument avec autant de force que de sagacité:
«Si l'Alsace-Lorraine était martyrisée pour sa fidélité à un passé glorieux, elle ne souhaitait nullement qu'à cause d'elle les horreurs d'une grande guerre fussent déchaînées sur l'Europe. Elle affirmait sa volonté de rester elle-même, mais, plutôt que de provoquer d'abominables hécatombes, elle se serait résignée à souffrir encore davantage. Elle aimait trop sincèrement la France pour l'exposer aux ruines et aux deuils d'un conflit dont l'issue lui paraissait douteuse. Patiemment, elle attendait donc la revanche du droit violé; mais elle ne prétendait nullement devancer l'heure de la justice[1].»
Néanmoins, sous cette surface de résignation, il était facile à l'observateur de constater la persévérance de l'amitié française et la sourde fermentation de la haine contre l'Allemagne. Les Alsaciens se délectaient à feuilleter les albums de Hansi et de Zislin où ils retrouvaient leur âme tendre et ironiste, où ils voyaient étalés dans leur platitude et leur hideur les ridicules du professeur Knatschke et les vices des Teutons en général.
M. René Sudre a raconté, dans le Matin, une visite qu'il fit à Mulhouse en mai 1914. Il revenait du Congrès socialiste international de Colmar où les Allemands avaient soigneusement écarté la question d'Alsace-Lorraine et où les autres, des Français égarés dans cette galère, n'avaient osé la soulever, et il se demandait si le pays n'avait pas, lui aussi, oublié. Or, il arrivait à Mulhouse un jour de fête: il vit passer un interminable défilé de sociétés de gymnastique, de musique, de cyclisme, mais c'était l'allure et la cadence françaises et nullement le pas de l'oie. D'innombrables bannières frémissaient au vent, mais pas une n'avait les couleurs germaniques ni l'aigle impérial: par contre, de toutes les poches sortaient de jolis mouchoirs tricolores, joyeux et provocants; et, en tête d'un orphéon, un brave homme narquois portait un énorme bouquet de bluets, de marguerites et de coquelicots, qu'un policier en casque à pointe avait le bon esprit de ne pas regarder. À certains jours, malgré le désir de rester dans les bornes de la prudence, le sentiment national français éclatait avec une telle véhémence que l'Allemagne entière en frémissait de dépit et d'inquiétude.
«On le vit bien, dit l'abbé Wetterlé, aux cérémonies de Noisseville et de Wissembourg, quand, la Lorraine d'abord, l'Alsace ensuite, élevèrent de splendides monuments aux soldats morts pour la patrie. Jamais on n'avait vu chez nous pareil concours de peuple, jamais un recueillement aussi solennel, jamais une affirmation aussi émouvante du culte du souvenir. Quand, à Wissembourg (octobre 1909), tomba le voile qui recouvrait l'imposante statue de la Gloire et que la fanfare sonna la Marseillaise, une émotion intense s'empara de tous les assistants. Les jeunes gens, après un moment de surprise, entonnèrent bravement l'hymne national français, tandis que des yeux brouillés de mes voisins, de vieux parlementaires, tombaient de grosses larmes. Ah! ce refrain chanté avec tant de confiance par la jeunesse, ces larmes silencieuses qui sillonnaient les joues des anciens, n'était-ce pas là toute l'Alsace-Lorraine avec ses impérissables regrets, mais aussi avec ses généreux espoirs[2]?»
Parfois, c'était l'arrogance allemande qui servait la cause française mieux que toutes les propagandes. L'incident de Saverne, les brutalités insolentes de von Forstner, traitant de wackes les habitants, la violence de la police sévissant contre des inoffensifs ou contre des hommes vénérables, couvraient l'Allemagne de ridicule et exaltaient l'indignation contre elle en même temps que l'amour de la France dans les cœurs alsaciens-lorrains.
La rumeur populaire trouva même parfois un solennel écho jusque dans l'enceinte du Reichstag. En 1896, le député alsacien Jacques Preiss s'écriait: «Cette paix de cimetière, qui plane sur le pays, dit que l'Alsace est satisfaite. Mais ce n'est là qu'une apparence: le cœur garde sa douleur et son espérance.»
La patrie de Kléber et de Kellermann était donc bien toujours «la petite France» de Michelet, «plus France que la France». Elle vivait de souvenir et d'espérance obstinément, inlassablement. Mais ce que nous venons de dire de l'Alsace s'applique aussi à la Lorraine. On a dit que ces deux provinces sont deux boulets attachés aux pieds du pangermanisme, et que, comme rien ne ressemble tant à un boulet qu'un autre boulet, il suffit de regarder l'une pour connaître l'autre. La Lorraine est donc aussi française que l'Alsace. Mais voici un trait délicieux qui montre que les Allemands sont bien édifiés à cet égard. Je l'emprunte à un article de Maurice Barrès.
«Un matin, dans la gare de Maubeuge, occupée par les Allemands, arriva un train sanitaire. On en descendit les blessés et entre autres un malheureux soldat de la garde prussienne. Demi-mort, à quoi bon le traîner plus loin? Sa civière fut déposée dans une cour.
«Passe un major français, un de ceux qu'après la prise de la ville les Allemands ont gardés pour les aider auprès des malades. Le moribond voit ce Français, parvient à lui faire signe de s'approcher et fiévreusement embrasse le pantalon rouge. Un sous-officier boche qui passait haussa les épaules et dit: «C'est un Messin!»
Sous la trame transparente d'un roman Maurice Barrès nous a donné une belle tranche d'histoire messine, dans Colette Baudoche. Les humbles femmes qu'il met en scène, polies et mesurées à la française jusque dans les élans de leur patriotisme, jettent en souriant leurs fléchettes sur la baudruche du pédantisme prussien, mais comme on sent bien partout l'impérissable amour qui brûle dans leur cœur pour la France! Sous la mousse légère de leurs ironies, quel flot puissant de passion irrédentiste qui s'épanchera un jour de leur cœur dans le cœur de leurs fils! Le geste de Colette repoussant Asmus est bien, comme le dit la dernière ligne du livre, «un geste qui nous appelle».
[Note 1: La Pensée française en Alsace-Lorraine, par M. l'abbé
WETTERLÉ, p. 35, Paris, Plon-Nourrit.]
[Note 2: La Pensée française en Alsace-Lorraine, par M. l'abbé
WETTERLÉ, p. 41. Paris, Plon-Nourrit.]
La joie de la réunion.
Et voici que la France a répondu à ce geste. Un an, un an déjà, au moment où nous écrivons ces lignes, s'est écoulé depuis qu'elle a mis la main à son épée rédemptrice! Mais les libérateurs ne la déposeront pas jusqu'à ce qu'ils aient bouté les barbares «hors de toute France»!
Hors de toute France! C'est le mot charmant de Jeanne d'Arc! Hors de toute France, c'est hors de l'Alsace, hors de la Lorraine, hors de toutes les jolies provinces rhénanes qui s'échelonnent de Strasbourg à la mer du Nord. Les barbares au delà du Rhin, sur la rive droite du Rhin! Voilà leur place!
Oui, bientôt, ils auront cessé d'asphyxier de leur haleine physique et morale notre rive gauche, et nous en serons délivrés pour toujours. Metz retrouvera sa virginité; ce n'est plus elle seulement, mais l'Alsace-Lorraine, qui s'appellera Pucelle, et qui n'aura plus à craindre l'étreinte du reître sanglant.
* * * * *
Le statut politique de l'Alsace-Lorraine.
Pas de neutralisation! Il faut réunir purement et simplement les deux vieilles provinces celtiques. On a émis l'idée baroque d'en faire une sorte d'État-tampon entre la France et l'Allemagne, État dont l'indépendance et la neutralité seraient garanties par les grandes puissances.
C'est là une proposition intolérable. Ce serait une injustice flagrante, la violation des droits les plus certains et de la France et de l'Alsace qui réclament toutes deux une union absolue. Ce serait la séparation; or, on ne peut séparer ainsi une fille et une mère ni supposer sans leur faire injure qu'elles y puissent consentir.
Ce serait la conception dangereuse et absurde jadis réalisée par la constitution du royaume de Lotharingie, royaume instable qui devait nécessairement pencher vers la France ou l'Allemagne et qui en effet ne dura pas. Après de douloureuses oscillations, il tomba du côté de l'Allemagne.
Il en serait à plus forte raison de même de nos jours, car nous sommes payés pour savoir quel cas l'Allemagne fait de la neutralité de ses voisins. Elle chercherait à la première occasion à accaparer l'Alsace-Lorraine et ce serait de nouveau la guerre. Ce serait donc une suprême imprudence, une insanité criminelle de ne pas reprendre ces provinces qui ont besoin de nous comme nous avons besoin d'elles.
Pas de referendum non plus!
Arguant de ce principe excellent qu'il faut tenir compte de la volonté des populations dans le règlement de leur sort, le congrès socialiste international de Londres (février 1915) a proposé de faire voter les Alsaciens-Lorrains sur le statut politique et la nationalité qu'ils préfèrent, de leur offrir le choix entre la France et l'Allemagne.
Ce referendum est inutile et injurieux pour les intéressés.
Il y a longtemps que leur choix est fait. Il y en a 300.000 parmi eux qui voteraient évidemment pour l'Allemagne; ce sont les immigrés allemands. Mais, en vérité, ce serait par trop fort de permettre aux oppresseurs de décider du sort des opprimés! Il faudrait alors logiquement inviter Guillaume lui-même, qui possède des châteaux en Alsace, à venir déposer son bulletin de vote et à déclarer si, comme Alsacien, il opte pour la France ou pour l'Allemagne! On ne saurait s'attarder une minute à une idée aussi saugrenue. Les immigrés qui ne seraient pas contents d'appartenir à la France n'ont qu'à repasser précipitamment le Rhin, avec leurs frusques que l'on visitera à la douane, de peur qu'il ne s'y trouve quelques-unes de nos pendules.
Les autres, au nombre d'un million et demi, soupirent depuis un demi-siècle après leur véritable patrie, et nous leur ferions l'injure de douter de leurs sentiments en leur demandant de les exprimer de nouveau par un vote! Mais ils les ont exprimés mille et mille fois depuis 1870 en bravant la schlague! Mille et mille fois ils ont gémi de la tyrannie des Allemands et nous leur proposerions de s'y soumettre bénévolement après les en avoir délivrés au prix de quels sacrifices! En vérité ce serait se moquer des larmes de l'Alsace et du sang de nos soldats!
Ce serait exactement comme si, après avoir chassé les barbares des départements qu'ils occupent actuellement, nous demandions aux habitants de Lille, de Cambrai, de Saint-Quentin et de Mézières d'opter entre la France et l'Allemagne dont ils ont connu la douceur et les charmes depuis un an! On ne demande pas à des fils de choisir entre leur mère et une marâtre! On ne met pas en délibération un droit clair comme le jour!
Ce droit, notre droit comme celui de nos frères, Maurice Barrès l'a exprimé en novembre 1914, en ces quelques lignes simples et limpides comme un axiome de géométrie:
«L'Allemagne en nous déclarant la guerre a déchiré le traité de Francfort et supprimé toutes ses conséquences. Donc nous sommes ramenés à quarante-quatre ans en arrière. L'Alsace-Lorraine est un pays français qui vient d'être momentanément occupé par l'ennemi. Il faut la considérer comme les autres parties de la France que les Allemands occupent depuis quatre mois.»
D'ailleurs, nous avons eu la satisfaction d'entendre le gouvernement de la République affirmer énergiquement cette thèse qui est celle du bon sens, de la justice et du patriotisme.
Le 18 février 1915, M. Viviani, président du Conseil, interpellé sur le vote réclamé par le Congrès socialiste de Londres, déclarait, aux applaudissements de la Chambre, que «la question n'a pas lieu d'être posée, puisque les provinces qui nous ont été arrachées par la force devront nous être rendues, non par l'effet d'une conquête, mais par l'effet d'une restitution».
M. Poincaré avait déjà dit, le 7 décembre 1914, que la France voulait «une paix garantie par la réparation intégrale des droits violés et prémunie contre les attentats futurs». Cette phrase dit tout: la justice pour le passé, la sécurité pour l'avenir, voilà nos deux raisons de reprendre l'Alsace et la Lorraine.
Dans le discours qu'il a prononcé le 14 juillet 1915 lors de la translation des cendres de Rouget de l'Isle aux Invalides, le Président de la République affirmait de nouveau le devoir qu'a la France de refaire l'intégrité de son territoire. Or, cette intégrité suppose la reprise non seulement de Lille et de Mézières, mais de Metz et de Strasbourg. M. Poincaré signalait aussi éloquemment le danger qu'il y aurait pour nous à nous contenter d'une «paix boiteuse, essoufflée», qui n'irait pas jusqu'à la satisfaction complète de nos droits. Voici ces bonnes et fortes paroles:
«Mais, puisqu'on nous a contraints à tirer l'épée, nous n'avons pas le droit, Messieurs, de la remettre au fourreau, avant le jour où nous aurons vengé nos morts et où la victoire commune des alliés nous permettra de réparer nos ruines, de refaire la France intégrale et de nous prémunir efficacement contre le retour périodique des provocations.
«De quoi demain serait-il fait s'il était possible qu'une paix boiteuse vînt jamais s'asseoir, essoufflée, sur les décombres de nos villes détruites? Un nouveau traité draconien serait aussitôt imposé à notre lassitude et nous tomberions, pour toujours, dans la vassalité politique, morale et économique de nos ennemis. Industriels, cultivateurs, ouvriers français seraient à la merci de rivaux triomphants et la France humiliée s'affaisserait dans le découragement et dans le mépris d'elle-même.
«Qui donc pourrait s'attarder un instant à de telles visions? Qui donc oserait faire cette injure au bon sens public et à la clairvoyance nationale? Il n'est pas un seul de nos soldats, il n'est pas un seul citoyen, il n'est pas une seule femme de France qui ne comprenne clairement que tout l'avenir de notre race, et non seulement son honneur, mais son existence même, sont suspendus aux lourdes minutes de cette guerre inexorable. Nous avons la volonté de vaincre, nous avons la certitude de vaincre. Nous avons confiance en notre force et en celle de nos alliés comme nous avons confiance en notre droit.
«Non, non, que nos ennemis ne s'y trompent pas! Ce n'est pas pour signer une paix précaire, trève inquiète et fugitive entre une guerre écourtée et une guerre plus terrible, ce n'est pas pour rester exposée demain à de nouvelles attaques et à des périls mortels que la France s'est levée tout entière, frémissante, aux mâles accents de la Marseillaise.
«Ce n'est pas pour préparer l'abdication du pays que toutes les générations rapprochées ont formé une armée de héros, que tant d'actions d'éclat sont, tous les jours, accomplies, que tant de familles portent des deuils glorieux et font stoïquement à la Patrie le sacrifice de leurs plus chères affections. Ce n'est pas pour vivre dans l'abaissement et pour mourir bientôt dans les remords que le peuple français a déjà contenu la formidable ruée de l'Allemagne, qu'il a rejeté de la Marne sur l'Yser l'aile droite de l'ennemi maîtrisé, qu'il a réalisé, depuis près d'un an, tant de prodiges de grandeur et de beauté.»
Voilà, éloquemment exprimé, notre devoir: venger nos morts, réparer nos ruines, refaire la France intégrale, nous prémunir efficacement contre le retour périodique des provocations! Mais la France serait-elle intégrale sans l'Alsace-Lorraine, et serait-elle en sécurité s'il restait un seul canon allemand sur la rive gauche du Rhin?
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Le statut religieux de l'Alsace-Lorraine.
J'aborde ici une question délicate qui s'agite au plus intime des âmes alsaciennes et lorraines, dans le tréfonds de leur conscience. Les populations riveraines du Rhin et de la Moselle ont des traditions religieuses auxquelles elles sont profondément attachées. Ce serait pour elles une croix très dure, si elles perdaient, en venant à nous, la liberté d'y conformer leur conduite. Rien n'est plus angoissant pour des âmes libres que de sentir un antagonisme s'élever entre leur patriotisme et leur foi. S'il pouvait y avoir chez nos frères une hésitation à se rattacher à la France, elle viendrait de cette crainte.
M. Franck-Chauveau, ancien vice-président du Sénat, a traité cette question dans ces paroles d'une largeur de vues et d'une franchise courageuses:
«Sans doute, si les populations rhénanes deviennent nôtres, nous devrons apporter dans nos rapports avec elles une sagesse et un doigté auxquels beaucoup de politiciens ne sont pas habitués. On prétend qu'un certain nombre de nos parlementaires s'inquiètent des sentiments religieux de cette population, et qu'ils y trouveraient une objection contre l'annexion des pays rhénans. En effet, ces pays sont catholiques, et le Centre, au Reichstag, est composé surtout des représentants des provinces rhénanes. On raconte même qu'un de nos députés radicaux-socialistes, parlant des Alsaciens-Lorrains, témoignait une certaine appréhension et posait cette incroyable question: «Mais comment voteront-ils?»