#LA RIVE GAUCHE JUSQU'AU Xe SIÈCLE#
Période celtique.
Longtemps avant d'appartenir aux Gaulois, notre pays a été l'habitat des Ibères, puis des Ligures. Les Ibères remontent, semble-t-il, aux âges préhistoriques, à plus de trois mille ans avant Jésus-Christ. Les Ligures sont venus en Gaule vers l'an 1200 ou 1500. Mais aucune de ces deux races n'a péri; elles ont mêlé leur sang entre elles, puis à celui des Celtes qui les ont dominées environ sept à huit siècles avant notre ère. Il est parfaitement certain que nous sommes les descendants et les héritiers de ces trois peuples. Or, ils possédaient toute la rive gauche du Rhin, alors que la Germanie n'existait pas encore.
Quant à la race celtique elle-même, avant de passer le Rhin elle avait campé fort longtemps dans l'Europe centrale, en Allemagne. C'est de là qu'elle se répandit sur la plus grande partie de l'Occident.
«La puissance des Celtes, dit M. Bloch, arriva à son apogée dans le courant du IVe siècle avant Jésus-Christ. Leur domination s'étendait alors sur les Iles Britanniques, sur la moitié de l'Espagne, sur la France, moins le bassin du Rhône, sur le centre de l'Europe, c'est-à-dire sur l'Allemagne, moins le nord de ce pays et la Suisse, sur l'Italie septentrionale, sur les Alpes Orientales et sur toute la région du Moyen et du Bas Danube. Les villes de Lugidunum (Liegnitz) dans la Sibérie, de Noviodunum (Isakscha) en Roumanie, de Carrodunum en Russie, sur le Bas-Dniester, marquaient à l'Est l'extrême frontière de cet empire colossal[1].»
Rien n'égale la grandeur de la race celtique dans l'antiquité. Comme une immense nébuleuse elle s'épanche partout hors de son noyau central. En dehors de la Germanie, où elle s'est d'abord formée, et de la Gaule, où elle s'est ensuite condensée, elle forme une Gaule cisalpine dans la vallée du Pô, une Gaule celtibérique dans la vallée de l'Ebre, une Gaule britannique, une Gaule balkanique, une Galatie ou Gallo-Grèce jusque dans l'Asie. Et que voilà bien un vieux titre dont nous pourrions nous prévaloir pour revendiquer notre part dans le partage de l'Anatolie, si nous n'en avions de plus récents! «Bien des grandes villes européennes, dit le savant Camille Jullian, de l'Institut, doivent leur origine aux Celtes: Cracovie en Pologne, Vienne en Autriche, Coïmbre en Portugal, York en Angleterre, Milan en Italie ont des noms qui viennent du gaulois: ce sont des fondations d'hommes de notre pays et de notre race[2].»
Les Germains étaient alors humblement soumis aux Celtes. «Cette subordination, dit M. Bloch, se traduit d'une manière frappante dans leur langue. On a démêlé en effet dans la langue germanique certains emprunts faits au vocabulaire celtique. Ils se réduisent à un assez petit nombre de mots, mais qui ont tous rapport à la politique et à la guerre, les plus propres par conséquent à démontrer la suprématie du peuple qui les avait imposés[3].»
À cette époque, nos pères n'occupaient pas seulement la rive gauche, mais encore toute la rive droite du Rhin et les contrées adjacentes très loin à la ronde. Le Rhin fut donc pendant des siècles un fleuve entièrement celtique. «Le nom du Rhin, Renos, est un nom celtique que les Celtes ont transporté en Italie, en France, en Irlande. En Italie, ils l'ont donné à la petite rivière du Reno, voisine de la ville qu'ils ont appelée Bononia (Bologne). En France, ils l'ont appliqué à un affluent de droite de la Loire, le Reins, Renus; en Irlande, il a pris un sens plus général et a désigné la mer[4].»
Les Celtes, vers le 1er siècle avant Jésus-Christ, abandonnèrent la rive droite qui devint germanique, mais ils restèrent sur la rive gauche. La population de cette rive s'est chargée au cours des siècles d'éléments étrangers, mais elle est restée au fond substantiellement la même, c'est-à-dire celtique.
[Note 1: Histoire de France de E. LAVISSE, t. Ier, vol. II, p. 26, par M. BLOCH.]
[Note 2: Gallia, par Camille JULLIAN, p. 12. Paris, Hachette.]
[Note 3: Histoire de France de LAVISSE, t. Ier, vol. II, p. 24, par M. BLOCH.]
[Note 4: Ibidem, p. 23.]
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Période gallo-romaine.
Lorsque César eut conquis la Gaule, celle-ci adopta rapidement la civilisation romaine. Elle ne fut jamais l'esclave de Rome, mais son associée. Ses fils eurent accès aux plus hautes dignités de l'Empire et deux d'entre eux, Tetricus et Avitus, ceignirent même la couronne impériale. Les empereurs résidèrent bientôt habituellement en Gaule, à Arles, à Vienne, à Lyon, à Lutèce, à Trèves. C'est de là que plusieurs d'entre eux gouvernèrent le monde.
La terre gallo-romaine, naturellement riche et couverte de monuments artistiques superbes, exerçait de plus en plus une attraction sur les Germains moins fortunés. Mais les légions romaines ou gallo-romaines, parmi lesquelles se distingua à l'origine la fameuse légion de l'Alouette, fondée par César, montaient la garde sur le Rhin. Sous les ordres de Drusus et de Germanicus, elles refoulèrent si bien les Barbares qu'ils ne purent jamais s'établir sur la rive occidentale.
Le Rhin resta donc toujours la limite de la Gaule romaine, comme de la Gaule celtique. Il en était ainsi au temps de Vercingétorix. César écrit: «La Gaule s'étend du Rhin aux Pyrénées et des Alpes à l'Océan.» M. Gustave Hervé a écrit que «Jules César donnait, il y a deux mille ans, le Rhin comme limite à vue de nez à la vieille Gaule». Ce mot étonne de la part d'un professeur français, qui doit savoir que César a parcouru pendant dix ans la Gaule dans tous les sens, des bords du Rhin à la Bretagne, qu'il a traité avec toutes ses tribus, qu'il en notait minutieusement les caractères et la politique. Son témoignage est donc absolument irréfragable. Il concorde d'ailleurs avec celui des historiens et géographes grecs et latins des premiers siècles, Strabon, Tacite, Ptolémée, Polybe, Plutarque, Cyprien, Josèphe et Pline, qui donnent tous le Rhin comme frontière orientale à la Gaule. Tacite nous dit: «La Germanie est séparée de la Gaule par le Rhin.»
On comprend mieux une pareille critique de part des Allemands. Ils sont dans leur rôle en diminuant les droits et la grandeur de notre pays. Voici un exemple curieux de cet acharnement qu'ils mettent à nous dépouiller de nos gloires. Il a été raconté avec esprit par M. Maurice Barrès dans l'Écho de Paris.
César et Strabon disent formellement que le territoire des Médiomatriques, habitants de Metz, s'étendait jusqu'au Rhin. C'est d'ailleurs à priori très vraisemblable. Un peuple gaulois, maître de Metz, pouvait facilement par le col de Saverne descendre jusqu'à Strasbourg et devait tenir à s'appuyer au grand fleuve, véhicule de richesse. Le nom de Médiomatriques contient le radical Matra ou Motra, où l'on reconnaît la Moter ou Moder, principale rivière de la Basse-Alsace. D'ailleurs, personne jusqu'ici n'avait contesté la véracité et l'authenticité du témoignage de Strabon et de César. Il est accepté sans objection par Ernest Desjardins dans sa Géographie de la Gaule Romaine.
Mais il a déplu aux savants allemands que le pays messin et alsacien ait été gaulois. Ils ont donc décrété que le texte de César était interpolé et celui de Strabon de seconde main, copié chez un auteur alexandrin, Timagène, qui vivait à Rome au temps d'Auguste et ne connaissait la Gaule que par ouï-dire. Ils se sont d'ailleurs bien gardés d'apporter une preuve sérieuse de ces deux assertions, dont la précision a un air scientifique destiné à en imposer aux admirateurs de la Kultur.
Néanmoins, comme tout ce que rêve un Allemand est vérité sacro-sainte, le géographe Kiepert, dans la dernière édition de son Atlas antiquus (1914), a placé la limite des Médiomatriques aux Basses-Vosges. De la sorte, tout ce qui est au delà est baptisé germanique, germanique l'Alsace, germanique toute la rive gauche. Le tour est joué. Cela s'appelle en allemand de la science, mais en bon français c'est de la malhonnêteté.
Les auteurs du IVe et du Ve siècle nous montrent une vie gallo-romaine intense sur toute cette rive gauche du Rhin. Les villes ont des noms latins ou même de vieux noms celtiques; Aix-la-Chapelle c'est Aquæ; Cologne, Colonia Agrippina; Coblentz, Confluentes, le confluent de la Moselle et du Rhin; Mayence, Moguntia, la ville de Drusus; Worms, Borbetomagus; Spire, Noviomagus des Gaulois, et Colonia Nemeta des Romains; Trèves, Colonia Augusta Trevirorum; Metz, Divodurum; Strasbourg, Argentoratum. Les nombreux noms en gau, spey, mag, wall ou fall indiquent une origine celtique. Le Druidenberg, la montagne des Druides, nous révèle la présence d'un collège de prêtres gaulois. Les musées de Mayence, de Trèves, de Cologne, regorgent d'antiquités celtiques et gallo-romaines.
La plus grande, la plus riche des villes cisrhénanes était Trèves. Sa situation sur la Moselle, par où elle commandait le cours moyen du Rhin, lui donnait une extrême importance pour la défense de la Gaule. Aussi l'Empire en avait fait au IVe siècle la capitale militaire de la Gaule, le boulevard de l'Occident contre les invasions germaniques. Les légions s'élançaient de là sur tous les points menacés par les Barbares. «C'était, a dit éloquemment M. Maurice Barrès, la proue latine que battaient les flots du Nord.» Le poète Ausone, qui a chanté en un poème lyrique les charmes de la Moselle, considère Trèves comme la première ville des Gaules. «C'est elle, dit-il, qui nourrit, habille et arme les peuples de l'Empire.»
Sa gigantesque Porte Noire, son palais impérial, ses thermes, ses arènes, ses mausolées témoignent encore de sa splendeur passée. «Trèves, nous dit M. Camille Jullian, est aujourd'hui encore par ses ruines une ville toute romaine: c'est la seule cité du Nord qui ressemble à Nîmes et à Arles: elle mérite le surnom qu'on a pu lui donner quelque-fois d'Arles du Nord… À voir toutes ces ruines encore superbes, on sent le suprême effort du monde romain à la porte de la barbarie. Pendant tout le IVe siècle la vie militaire de l'Occident et les espérances de la Gaule et de l'Italie ont tenu dans ces murs[1].»
[Note 1: Gallia, par Camille JULLIAN, p. 297.]
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Invasions et infiltrations germaniques.
La possession de la rive gauche du Rhin et même du reste de la Gaule a été âprement disputée à nos pères par les Germains. Mais ceux-ci n'ont jamais réussi à s'y installer en maîtres pendant cette période gallo-romaine.
Ils y venaient tantôt en dévastateurs, comme des trombes renversant tout sur leur passage, tantôt en paisibles immigrants qui s'établissaient dans le pays d'accord avec les indigènes.
Il faut bien distinguer entre ces dernières infiltrations pacifiques et les invasions à main armée. Les invasions ne créent aucun droit aux envahisseurs; au contraire, elles fournissent aux envahis un motif de résistance et de représailles. Quant aux infiltrations, nous verrons qu'elles se retournaient spontanément contre la Germanie et que la Gaule n'eut pas à s'en plaindre.
Les invasions germaniques.—Déjà, au second siècle avant Jésus-Christ, les Cimbres et les Teutons avaient ravagé l'Occident et particulièrement la Gaule. Ils furent vaincus par Marius, les Cimbres à Verceil dans le Piémont en l'an 101, et les Teutons près d'Aix-en-Provence en l'an 102. Ils commirent beaucoup de dégâts, mais le Rhin resta gaulois après leur disparition.
En l'an 60 avant Jésus-Christ, deux peuples gaulois étaient en guerre. Les Séquanes (Franche-Comté), écrasés par les Éduens (Bourgogne), appellent à leur secours Arioviste, chef germain. Celui-ci accourt avec une cohue d'aventuriers, Suèves, Marcomans, Triboches, etc. Mais après avoir délivré les Séquanes, il s'installe dans leur pays et refuse de partir. César accourt à son tour, et refoule Arioviste et sa horde dans la Haute-Alsace (en 58). Cet événement fut l'origine de la conquête de la Gaule par les Romains.
Au temps d'Auguste, les Barbares recommencent à inquiéter le front romain. L'empereur résolut de réprimer leurs incursions et de conquérir la Germanie comme César avait conquis la Gaule. Il en chargea son fils adoptif Tibère et le frère de celui-ci, Drusus, qui poussèrent des pointes victorieuses au delà du Rhin. Drusus fit de Mayence une colonie et une citadelle importante, la vigie gallo-romaine du Rhin. Les Germains furent soumis. Une de leurs tribus, celle des Ubiens, montra même bientôt son loyalisme envers Rome, en élevant un autel à Auguste dans sa cité située sur l'emplacement de la future ville de Cologne.
Rome défendait bien la rive gauche du Rhin et faisait quelques conquêtes sur la rive droite, mais ne réussissait pas à soumettre l'immensité germanique, dont les tribus vaincues relevaient la tête sitôt après le passage des légions. La nation des Marcomans, fortement établie dans les monts de Bohême et commandée par son roi Marbod, bravait Tibère retenu par les révoltes de la Pannonie et de la Dalmatie.
En l'an 9 après Jésus-Christ, un chef chérusque, Hermann, en latin Arminius, qui servait dans l'armée romaine, attira perfidement Varus dans un guet-apens et fit massacrer ses légions dans la forêt de Teutberg. Les Allemands ont fait de ce traître leur héros national. On ne s'imagine pas à quel point il est populaire parmi eux et avec quel enthousiasme leurs poètes l'ont chanté. N'est-il pas doublement leur modèle et par ses mœurs et par son esprit? Par ses mœurs d'abord: n'a-t-il pas le premier mis en honneur l'avant-guerre, en vivant chez les Romains pour les étudier et les mieux trahir? Par son esprit ensuite: il incarne à leurs yeux la haine de Rome et le triomphe du germanisme sur le monde latin. Non seulement ils ne rougissent pas de sa félonie, mais ils en sont fiers. L'espionnage, la trahison, les embûches, tout est légitime et saint, dès qu'il s'agit d'écraser l'éternelle ennemie, la race latine qui a commis le crime d'éclipser si longtemps la race tudesque. Tout vrai Germain est un fils et un disciple d'Arminius. Tout vrai Germain, depuis cet espion jusqu'à Henri IV, Frédéric Barberousse et Frédéric II, jusqu'à Luther, jusqu'à Guillaume II, est l'ennemi de Rome. Tout vrai Germain peut répéter la parole que le Vandale Genséric disait à ses familiers: «J'entends souvent une voix qui me dit tout bas d'aller détruire Rome.»
Comparez les deux héros nationaux de la Gaule et de la Germanie dans leur lutte contre Rome. Vercingétorix est un héros noble, chevaleresque. Arminius est un vil bandit. L'un annonce Roland et l'autre Ganelon.
Le désastre de Teutberg fut un coup douloureux pour Auguste. Il chargea Tibère, en l'an 11, puis Germanicus, fils de Drusus, en l'an 13, de le venger. Germanicus mena une brillante campagne jusqu'à l'Elbe. Mais Tibère devenu empereur en l'an 14, et jaloux sans doute de ses succès, lui retira, en l'an 16, son commandement.
On peut se demander ce qui serait arrivé si Tibère avait continué la politique d'Auguste et si Rome avait subjugué la Germanie après la Gaule. La face du monde en eût été changée. Peut-être les Germains, civilisés comme nos pères, seraient-ils aujourd'hui plus fiers qu'eux de leur latinité et le monde ignorerait-il cette chose odieuse, le pangermanisme.
Mais Rome avait compris qu'elle devait renoncer aux projets de conquête d'Auguste et se contenter d'une puissante défensive. Elle fortifia la ligne du Rhin inférieur jusqu'à Mayence. La cité des Ubiens s'agrandit et s'appela Colonia Agrippina (Cologne) en l'an 50, en l'honneur d'Agrippine, fille de Germanicus. Vespasien, Domitien, Trajan élevèrent contre la Germanie le Limes Romanus, le seuil romain. C'était une longue muraille ou plutôt une levée de terre de cinq mètres de hauteur et de huit cents kilomètres de longueur, défendue de quinze en quinze kilomètres par des fortins, castella, qui allait de Coblentz sur le Rhin au Danube. Le Limes n'aurait pu arrêter une forte invasion, mais il permettait aux Romains de surveiller l'ennemi et constituait en même temps une limite douanière. Avec la ligne du Rhin inférieur qu'il continuait, il protégeait suffisamment la Gaule et l'Italie contre la barbarie teutonne. Mais on voit que la rive gauche restait toujours parfaitement gallo-romaine.
En l'an 70, Civilis, chef de la peuplade des Bataves, entraîna ses compatriotes, quelques autres tribus germaniques et même les Gaulois Lingons et Trévires dans une révolte contre Rome. La prêtresse Velléda enflammait leur ardeur et leur haine contre l'Empire. Des légions romaines furent encore massacrées. Mais le reste de la Gaule demeura fidèle et la tentative germanique fut étouffée dans le sang.
En 275, une invasion mit tout à feu et à sang dans la Gaule. Soixante villes opulentes où s'élevaient les plus splendides monuments furent détruites. Mais, comme toujours, les malfaiteurs disparurent et la rive gauche resta désolée, mais toujours libre et gauloise.
En 406, nouveaux et plus grands désastres. Tandis que les Wisigoths pénètrent et s'arrêtent quelque temps en Italie pour venir s'établir en 412 dans le midi de la Gaule, les Burgondes, les Suèves, les Alains, les Vandales passent le Rhin et commettent les plus épouvantables excès.
Saint Jérôme s'écrie en gémissant que la Gaule est devenue germanique. Les Vandales, descendus de la Prusse actuelle entre l'Oder et la Vistule, se distinguent parmi tous les Barbares par leur barbarie, comme les Prussiens de nos jours parmi les autres Allemands. La horde se promène pendant plus d'un siècle à travers l'Occident, couvre de ruines l'Italie, l'Espagne et l'Afrique du Nord, jusqu'au jour où ses débris sont exterminés par Bélisaire.
Mais si les Vandales sont morts, le vandalisme leur a survécu. Les
Germains ont soigneusement recueilli cet héritage de leurs frères.
C'était le germanisme du Ve siècle. Celui du XXe siècle est encore
pire. Guillaume II a dépassé son ancêtre Genséric!
En 450, Attila se précipite sur la Gaule. Il traîne derrière lui, outre ses Huns qui sont d'origine tartare, d'innombrables guerriers de race germanique qu'il a raccolés sur toutes les routes de l'Europe centrale, et dont la férocité n'est pas moindre que celle de leurs alliés. Mais il est vaincu à la célèbre journée des champs catalauniques, en 451, par les Gallo-romains d'Aétius, les Francs de Mérovée et les Wisigoths de Théodoric. La rive gauche saigne toujours, mais elle est restée gauloise.
Les infiltrations germaniques.—On vient de voir parmi les vainqueurs d'Attila deux peuples d'origine germanique, les Francs et les Wisigoths. Ils avaient pénétré en Gaule, eux aussi, l'épée à la main, mais leur invasion, celle des Francs surtout, n'avait pas eu le caractère de barbarie qui signalait d'ordinaire celles de leur race.
Depuis longtemps déjà certaines tribus d'outre-Rhin s'établissaient pacifiquement sur un territoire que la population gauloise leur abandonnait. Incorporées à la nation adoptive, elles étaient bientôt assimilées par elle et épousaient ses intérêts.
Cette faculté assimilatrice de la Gaule et la faculté correspondante qu'ont les Germains de se dégermaniser, quand ils entrent en contact avec la race latine, sont deux facteurs extrêmement importants dont il faut tenir compte dans nos relations passées et futures avec l'Allemagne. Elles sont peut-être appelées à aplanir bien des difficultés dans les règlements de compte qui suivront cette guerre.
Après le désastre d'Arioviste, César avait permis à quelques milliers de guerriers, de la tribu des Triboques ou Triboches,—un nom prédestiné!—de s'installer près de Strasbourg. Les Eburons, qui habitaient sur la Basse-Meuse—le pays actuel de Liége et de Maëstricht—étaient également d'origine germanique. Bien accueillis par la Gaule, ils adoptèrent sa langue et son esprit: sincèrement naturalisés, ils firent preuve de loyalisme. Les Eburons étaient les clients de la puissante nation des Trévires; ils prirent des noms gaulois; leur prince Ambiorix fut un des plus vaillants champions de la liberté de la Gaule.
Le plus illustre exemple de cette assimilation fut la fusion des Francs et des Gaulois au Ve et au VIe siècle. Les Francs, en se faisant chrétiens, en se mêlant à la race celtique, se dégermanisèrent, se latinisèrent, se civilisèrent avec une étonnante rapidité, puis, par une volte-face hardie, se retournèrent contre leurs anciens frères et mirent fin à leurs brigandages en les battant sous Clovis, à Tolbiac (496). À partir de ce jour, la barrière du Rhin fut fermée pour des siècles à la Barbarie: Gallia Germanis clausa, comme dira un jour Louis XIV.
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Période franque.
Les Francs ont contraint les Alamans à rentrer dans leurs Allemagnes. La rive gauche est purifiée de la souillure germanique. Elle reste gauloise tout en devenant franque. Clovis la visite, il remonte le cours du fleuve jusqu'en Alsace; il y édifie des églises et des abbayes. Ses descendants, notamment Clotaire et Dagobert, suivent ses traces. On retrouve çà et là les ruines ou les souvenirs des monuments qu'ils y élevèrent. Il faut croire que ces souvenirs restèrent longtemps bien vivants, car, dix siècles plus tard, comme nous le verrons bientôt, lors de l'expédition de Henri II sur le Rhin, le maréchal de Vieilleville les rappelait avec une mélancolique fierté et y voyait le fondement de nos droits historiques.
C'est alors que la France se divise en France de l'Est ou Austrasie et France de l'Ouest ou Neustrie. L'Austrasie comprend la France meusienne, mosellane et rhénane. Sa capitale est d'abord Reims, puis Metz. Elle comprend, outre la Hollande et la Belgique, toute la rive gauche du Rhin, c'est-à-dire la région que nous devons reprendre aujourd'hui: de là l'idée que nous avons suggérée plus haut, mais sous toutes réserves, de redonner le nom d'Austrasie à cette région.
Les rois d'Austrasie étendent leur pouvoir bien au delà du Rhin; ils vont fréquemment châtier les Barbares de la Bavière et de la Saxe. Ils détestent l'Allemagne; ils sont donc bien francs et non teutons, quoi qu'en disent les Teutons de nos jours.
Sous la dynastie carolingienne la rive gauche est de plus en plus franque. Charlemagne, roi des Francs, empereur des Romains et conquérant des Allemagnes, n'est pas germain, bien que les Allemands le revendiquent. Il appartient comme Clovis à la race franque qui est depuis longtemps dégermanisée; sa famille est originaire de la Belgique, mais la Belgique est essentiellement gallo-franque. Il a une résidence à Aix-la-Chapelle, mais c'est un poste d'où il surveille la Barbarie germanique et d'où il peut s'élancer pour la réprimer. Son vrai peuple, c'est le peuple franc de Neustrie et d'Austrasie, sur la fidélité et l'amour duquel il se repose, tandis qu'il doit toujours batailler et sévir contre la tumultuaire patrie de Witikind. Celle-ci n'est pour lui qu'un pays de conquête, une sorte de colonie où il est obligé de porter le fer et le feu pendant près d'un demi-siècle.
La Rive gauche devient germanique.
Au traité de Verdun en 843, l'empire de Charlemagne est divisé entre les trois fils de Louis le Débonnaire. Charles le Chauve a la France, Louis le Germanique l'Allemagne, tandis que Lothaire, outre le titre d'empereur, l'Italie et une partie de la Germanie entre Rhin et Weser, obtient un royaume intermédiaire qui s'étend du Nord au Sud entre le Rhin, l'Escaut et la Meuse et comprend en plus la Bourgogne et la Provence.
Ce royaume, sorte d'État-tampon entre la France et l'Allemagne, coïncide à peu près avec l'ancienne Austrasie; mais en 855, lorsque Lothaire Ier abdique, la partie septentrionale, qui s'étend du lac Léman à la mer du Nord, échoit à son fils Lothaire II, et prend de lui le nom de Lotharingie d'où est dérivé celui de Lorraine.
La rive gauche est ainsi détachée de la Gaule pour la première fois, mais elle n'est pas rattachée à l'Allemagne: elle est neutre.
Et elle reste neutre de 843 à 869, à la mort de Lothaire II, pendant vingt-six ans. Elle fait alors en grande partie retour à la France pour dix ans, de 869 à 879, sous le sceptre de Charles le Chauve.
En 879 elle devient pour la première fois allemande sous le roi de Germanie Arnoulf et le reste trente-deux ans. En 911 elle redevient française sous Charles le Simple pendant douze ans, jusqu'en 923 où elle est définitivement et pour des siècles incorporée à l'Allemagne.
Pour résumer, la rive gauche du Rhin, ibérique et ligurique pendant des siècles, est gauloise, gallo-romaine, puis gallo-franque, environ mille ans avant le Christ et près de mille ans après lui. Voilà pour nous, fils des Ibères, des Ligures, des Gaulois, des Latins et des Francs, un droit historique, une possession bi-millénaire qui fait pâlir tous les titres de l'Allemagne.
L'Allemagne n'avait aucun droit à mettre la main sur cette région. Elle sortait de chez elle. Elle prenait un bien qui nous appartenait de temps immémorial. C'était une usurpation, comme le dira un jour Richelieu, un rapt politique. À qui en revenait la faute? À la cupidité des souverains allemands trop bien servie par les institutions du temps.
Le partage que les Carolingiens se firent à plusieurs reprises de l'immense empire paternel était arbitraire, inspiré par leur ambition personnelle. Ils ne tenaient compte que des avantages qu'ils retiraient de l'héritage sans se demander si cet héritage n'avait pas des droits: il en avait cependant, car ce n'était pas une terre morte, mais un peuple vivant ou plutôt un monde de peuples.
Le nombre des parts et, par suite, la condition et le groupement des peuples dépendaient d'une circonstance fortuite, du nombre des héritiers. Si, au lieu d'être trois, les fils de Louis le Débonnaire avaient été deux au traité de Verdun, l'un aurait eu l'Allemagne et l'autre la France, et la rive gauche fût restée française au lieu de former le royaume hybride de Lotharingie: s'ils avaient été dix, on aurait créé dix royaumes pour les apanager. Du droit des populations, de leurs vœux, de leurs affinités ethniques et morales, il n'était pas question.
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Protestations de la France.
On ne voit pas dans les chroniques que l'attribution de leur pays à la Germanie ait soulevé des protestations parmi les peuples cisrhénans. Mais ce silence n'est pas surprenant; les intéressés n'étaient pas consultés; ils avaient l'habitude de se résigner, n'ayant aucun moyen de faire triompher leur droit, et, s'ils avaient crié, leur cri fût demeuré sans écho.
Cependant la mainmise de l'Allemagne sur notre domaine était si irrégulière que, à défaut du menu peuple sacrifié, les rois de France et nos hommes d'État ne cessèrent de protester au cours des siècles jusqu'au jour où ils finirent par obtenir plus ou moins complètement justice.
Cette conscience que nos pères avaient de leurs droits est la cause qui, pendant un siècle environ, fit, comme nous l'avons vu, osciller la possession de la Lotharingie entre les rois de France et ceux d'Allemagne. À la mort de Lothaire II, décédé sans enfants en 869, les seigneurs et prélats du royaume appelèrent non pas Louis le Germanique, mais Charles le Chauve que l'archevêque de Reims, Hincmar, alla sacrer roi de Lotharingie à Metz.
Il en fut encore de même en 911: les grands de ce royaume élurent le roi de France, Charles le Simple, qui sut faire respecter par Conrad et Henri l'Oiseleur ses droits sur l'Alsace et la Lorraine.
Lorsque la conquête du pays contesté eut été consommée au profit des souverains de la Germanie et alors même qu'elle semblait devoir être éternelle, sa légitimité paraissait douteuse à des Allemands eux-mêmes. Au XIIe siècle, Otton de Freissingen, évêque de Bavière, petit-fils et neveu d'empereurs, écrivant la vie de Frédéric Barberousse, dit incidemment que, «le Rhin franchi, on se trouve passé d'Allemagne en Gaule»; il regarde même comme gauloises, non seulement les villes d'Alsace, mais Spire et Mayence.
En 1299, Philippe le Bel a une entrevue à Vaucouleurs avec l'empereur Albert d'Autriche. À cette nouvelle, toute la France tressaille, persuadée qu'une pareille rencontre ne peut avoir pour objet que la rétrocession de nos antiques possessions rhénanes. Guillaume de Nangis écrit: «On dit qu'il fut convenu alors que le royaume de France, dont l'extrême frontière était marquée par le cours de la Meuse, reculerait jusqu'au Rhin.»
En 1208, Philippe-Auguste revendique Metz et une partie de la Lorraine. S'il ne réussit pas à les reconquérir, il a, du moins, la gloire de battre les Allemands à Bouvines.
Charles VII, à peine délivré des Anglais, songe à bouter les Allemands eux aussi hors du royaume, c'est-à-dire à reprendre non seulement l'Alsace et la Lorraine mais encore toute la rive gauche du Rhin. Voici les importantes paroles qu'il prononçait en 1444: «Le royaume de France a été depuis beaucoup d'années dépouillé de ses limites naturelles qui allaient jusqu'au Rhin; il est temps d'y rétablir sa souveraineté.»
Il passa immédiatement des paroles aux actes, en concertant avec son fils, le futur Louis XI, une action vigoureuse sur le Rhin. Le Dauphin pénétra dans la Haute-Alsace par Belfort, à la tête de 20.000 Écorcheurs, soudards à qui la cessation de la guerre avec l'Angleterre créait de redoutables loisirs et dont il fallait débarrasser le royaume. Il voulut s'emparer de la ville de Bâle, et, à la fin d'août 1444, infligea aux Suisses la sanglante défaite de Saint-Jacques. Les ambassadeurs impériaux étant venus lui faire des remontrances le 2 septembre, il leur dit qu'il avait pris les armes «pour recouvrer certaines terres, soumises anciennement à la couronne de France, qui s'étaient soustraites, volontairement et frauduleusement, à l'obéissance de cette couronne». Puis il fit prendre à ses troupes leurs quartiers d'hiver en Alsace, où elles se livrèrent à de terribles excès.
De son côté, le roi en personne s'empara, le 4 septembre, d'Épinal. Mais il ne put entrer dans Metz qui lui ferma ses portes. Les ambassadeurs de la cité ayant été reçus en audience royale, le conseiller Jean Rabateau leur dit: «Le roi prouvera suffisamment, si besoin est, par les chroniques et par l'histoire, que les Messins ont été, de tout temps, sujets du roi, de ses prédécesseurs et du royaume.» Charles se contenta d'affirmer ainsi ses droits, mais renonça pour le moment à les faire triompher en face de la résistance énergique des Messins. L'année suivante il conquit Toul et Verdun.
Cette double expédition n'eut pas de suites immédiates. Mais elle posa la question, elle affirma les droits de la couronne, elle orienta la politique française vers «les limites naturelles». Elle impressionna les esprits en Alsace et commença à les tourner vers la France au grand dépit des germanisants. L'humaniste Wimpheling, de Schlestadt, (1450-1528), s'emporte dans sa Germanie contre «ceux qui, par ignorance, se laissent aller à croire aux droits antiques des Valois sur la rive gauche du Rhin et qui préfèrent la France au Saint-Empire germanique_». Il y avait donc dès cette époque un parti français en Alsace. Il aurait été beaucoup plus fort, si le roi et le dauphin avaient su réprimer la barbarie des Écorcheurs.
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La campagne de Henri II.
Charles VII avait échoué devant Metz. Sa conquête de Toul et de Verdun avait été éphémère. Henri II recommença la même tentative en 1522 et fut plus heureux. Il reprit les trois grandes villes lorraines. Ce fut le premier pas de la France dans la voie de la reconquête. Mais cette campagne a un intérêt plus général, car elle manifeste les visées de la monarchie sur les provinces voisines elles-mêmes et sa résolution de les reprendre coûte que coûte.
Dans un lit de justice tenu à Paris au mois de février, Henri II avait annoncé qu'il allait faire la guerre à l'Allemagne: dans un manifeste contre Charles-Quint, il faisait revivre les anciens droits de la France contre sa rivale héréditaire. Cette nouvelle excita d'ardentes espérances et un immense enthousiasme dans le pays. On ne parlait que d'aller démembrer l'Empire et de reconstituer l'antique royaume d'«Austrasie». L'idée de reprendre le Rhin exaltait toutes les têtes, tous les cœurs, et rien ne prouve mieux combien grand était le patriotisme antigermanique.
Le maréchal de Vieilleville nous dit: «Toute la jeunesse se dérobait de père et de mère pour se faire enrôler; les boutiques demeuraient vides d'artisans, tant était grande l'ardeur, en toutes qualités de gens, de faire ce voyage et de voir la rivière du Rhin!»
Rabelais écrivait alors le prologue du IIIe livre de Pantagruel. Il se laisse gagner à l'enthousiasme général: «Par tout ce très noble royaume de France… un chascun aujour'huy part à la fortification de sa patrie et la défendre; part au repoulsement des ennemis et les offendre; le tout en police tant belle, en ordonnance si mirifique et à profit tant évident pour l'avenir, car désormais sera France superbement bornée et seront Français en repos assurés… »
Le 10 avril, en même temps que le connétable de Montmorency prend Metz, le roi reçoit les clefs de Toul. De là, il se rend à Nancy, puis, par le col de Saverne, il descend dans la plaine de l'Alsace. Le maréchal de Vieilleville qui faisait partie de l'expédition raconte que, arrivé sur une crête des Vosges, il resta ébloui du spectacle qui s'offrait à son regard:
«Tant que la vue se peut étendre, dit-il dans ses Mémoires, on découvrait une belle et fort grande plaine qui dure près de six grandes lieues de pays, peuplée de gros et grands villages, riches et opulents, de bois, rivières, ruisseaux, prairies et autres lieux de profits.»
À son retour le roi s'empara de Verdun en juillet. Cette expédition, commencée sous les meilleurs auspices, ne réussit qu'à prendre les Trois-Evêchés, mais échoua tristement en Alsace et dans les provinces rhénanes: les maladresses des chefs et les violences des soldats en furent la cause. Nos troupes furent bien reçues à Wissembourg, mais repoussées ou mal accueillies partout ailleurs, à Strasbourg, à Spire, à Haguenau.
Cet échec laissa d'amers regrets au cœur de la France. Le maréchal de Vieilleville rappelle avec tristesse que la rive gauche du Rhin nous revient et qu'elle est pleine de souvenirs de la munificence française: «Toutes les églises, cathédrales et grosses abbayes, écrit-il, sont bâties et fondées de nos rois, comme aussi les tours et anciens châteaux et la plupart des murs et enceintes des meilleures villes. Même un seul roi, nommé Dagobert, a fondé douze beaux monastères sur la rivière du Rhin et établi Strasbourg en évêché, imitant en cette dévotion le roi Clotaire son père, qui en avait fondé trois ou quatre et érigé Trèves en archevêché.» On voit que nos pères connaissaient et savaient invoquer le droit historique.
D'après Sully et d'Aubigné, Henri IV avait formé un «grand dessein», celui d'anéantir la maison de Habsbourg et de reconstituer la chrétienté sur un nouveau plan. Il y a lieu de croire que Sully, qui avait de l'imagination, a embelli ou exagéré le projet du Roi, mais ce projet a existé. Or, il comportait l'émiettement de l'Allemagne et la reprise des terres françaises perdues au Xe siècle. Mais d'autre part, et c'est en quoi éclate le bon sens du Béarnais, il n'impliquait pas d'annexion sur la rive droite du Rhin. Déjà Henri IV avait préparé une puissante armée, appuyée par les meilleures finances de son temps, et il allait partir pour Clèves, quand le poignard de Ravaillac l'arrêta.
Les visées de Richelieu sur le Rhin.
Les temps approchaient où la France, devenue plus forte, allait enfin réaliser son rêve séculaire, la reconquête des terres cisrhénanes. Mais elle devait procéder par étapes et reprendre successivement l'Alsace, la Lorraine et la province du Rhin inférieur.
Richelieu affirme énergiquement les droits de la France sur la rive gauche du Rhin: «La suzeraineté du duché de Lorraine, disait-il, n'appartient à l'Empereur que par une antique usurpation sur la couronne de France.»
Il a écrit dans son Testament politique: «J'ai voulu rendre à la Gaule les limites que la nature lui a destinées, identifier la Gaule avec la France et, partout où fut l'ancienne Gaule, y restituer la nouvelle.»
Après la reprise du duché de Bar sur Charles de Lorraine, un conseiller du roi écrivait:
«Nos ancêtres ne devaient point souffrir, du moins parmi les Français, que les terres de l'ancien royaume de Lorraine qui bornent la France fussent appelées «Terres de l'Empire», à cause du préjudice qu'elle en recevait. Il n'y a point de doute que cette dénomination a ôté de la mémoire des peuples que ces terres aient été usurpées sur la France.
«Maintenant que notre monarque a reconquis plusieurs provinces, villes, cités et places d'importance de son ancien royaume de Lorraine, il faut bannir cette appellation de «Terres de l'Empire», lorsqu'il sera question de désigner celles qui sont entre la Meuse et le Rhin.»
Richelieu est résolu d'aller jusqu'au bout, mais, prudent et avisé, il ne veut pas compromettre le succès par une attaque brusquée. Il déclare en 1629, dans un «avis au Roi», qu'«il faut penser à se fortifier à Metz et s'avancer jusqu'à Strasbourg, s'il est possible, pour acquérir une entrée en Allemagne, ce qu'il faut faire avec beaucoup de temps, grande discrétion et une douce et couverte conduite.»
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L'Alsace offerte à la France.
Mais des événements inattendus amenèrent bien plus vite que Richelieu ne l'avait espéré le retour de l'Alsace à la France.
En 1632, les Suédois, alliés de la France, avaient occupé l'Alsace, terre d'Empire, et l'avaient terriblement saccagée. Plusieurs villes, entre autres Saverne et Haguenau, pour échapper à leur fureur, se donnèrent à la France. En 1634, les Suédois et les princes confédérés d'Allemagne, voulant obtenir des secours de Louis XIII, offrirent de lui remettre l'Alsace en dépôt.
Comprenant sans doute que cette conquête serait précaire et susciterait de grosses difficultés, Richelieu ne l'accepta pas directement pour la France, mais en confia provisoirement le gouvernement à notre allié Bernard de Saxe-Weimar, se réservant de l'annexer en des temps meilleurs. Bernard eut fort à faire pour défendre l'Alsace contre nos ennemis: mais, grâce à son activité et au subside annuel de quatre millions de livres qu'il recevait de Paris, il parvint à consolider son autorité. Cependant il prenait goût au métier de souverain et commençait à montrer des velléités d'indépendance qui inquiétaient Richelieu, lorsqu'il mourut fort opportunément le 18 juillet 1639. Les capitaines de son armée offrirent de nouveau l'Alsace à la France, qui, cette fois, ne se fit plus scrupule de l'accepter et de l'occuper (octobre 1639).
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Le traité de Westphalie et l'Alsace.
Mazarin qui succéda à Richelieu en 1642 avait les mêmes vues que lui sur les provinces rhénanes. «Il faut, écrivait-il, étendre nos frontières au Rhin de toutes parts.» On voit, par ce mot: de toutes parts, qu'il ne se contentait pas de l'Alsace.
Pendant les négociations qui aboutirent au traité de Westphalie nos diplomates, le comte d'Avaux et Abel Servien, réclamèrent énergiquement l'Alsace. Le 17 septembre 1646, ils étaient arrivés à leurs fins et ils écrivaient à la régente: «Madame, Brisach et son territoire, les deux Alsaces et le Sundgau sont accordés… Votre Majesté aura cette gloire que, dans un temps de minorité, Elle aura étendu les limites de la France jusqu'à ses plus anciennes bornes.» Et en effet le traité de Westphalie, signé le 24 octobre 1648, nous garantissait l'Alsace.
Il est vrai qu'il contenait des clauses obscures et contradictoires. Dans la pensée de ses ambassadeurs, la France obtenait la province en toute souveraineté. Mais, dans la pensée de l'Allemagne, il y avait mille restrictions à son pouvoir: elle ne recevait que les domaines alsaciens des Habsbourg, c'est-à-dire presque toute la Haute-Alsace et presque rien en Basse-Alsace. Strasbourg, ville libre jusque-là, prétendait bien continuer à l'ètre. Les dix villes de la Décapole, parmi lesquelles étaient Landau, Wissembourg, Haguenau, Colmar, Munster, etc., espéraient aussi garder leur indépendance. De là des tiraillements et des insolences que Louis XIV supporta d'abord patiemment pour ne pas compromettre une conquête encore mal assise. Mais, en 1673, craignant des révoltes plus dangereuses, il rasa les murs de Colmar et des autres cités récalcitrantes.
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La campagne de Turenne.
Le 1er octobre 1674, les Impériaux et les Prussiens passèrent le Rhin à Strasbourg, grâce à la complicité des habitants. Mais ils se conduisirent en bandits. Un chroniqueur de Colmar écrivait: «Ils ont tout emporté, saccagé, fenêtres, portes, chambres, églises, jardins; ils ont fait du pays un vrai désert.»
Ce que voyant, Louis XIV envoie Turenne en Alsace. Ce grand homme de guerre, par une des manœuvres les plus hardies et les plus savantes qu'aient enregistrées les annales militaires, abandonne ostensiblement Saverne et, tandis que le grand Électeur de Brandebourg, le croyant rentré en France pour l'hiver, disperse ses troupes par toute l'Alsace, il se glisse sans bruit derrière le rideau des Vosges à travers les neiges et les glaces, rentre brusquement en Alsace par la trouée de Belfort le 28 décembre 1674, prend Mulhouse le 29, bat les Brandebourgeois à Turkheim le 5 janvier et, dans une marche foudroyante, refoule les ennemis au delà de Strasbourg et les oblige à repasser le Rhin.
Ce grand général, que Napoléon admirait tant, était un ardent patriote, un irrédentiste intransigeant. C'est alors, tandis qu'il cheminait le long des Vosges, qu'il dit un jour au chevalier de la Fare cette parole que nous avons déjà citée: «Il ne faut pas qu'il y ait un homme de guerre en repos en France tant qu'il y aura un Allemand en Alsace.» Bel axiome où brille le sens le plus clair de nos droits et de nos intérêts et que tout Français devrait graver au fond de son cœur.
Le traité de Nimègue consacra en 1678 cette conquête de Turenne en nous attribuant l'Alsace et en dissipant les ambiguïtés qu'avait laissé subsister le traité de Westphalie en 1648. Cependant les Allemands mirent de la mauvaise grâce à s'y soumettre et fomentèrent des résistances çà et là, notamment à Strasbourg où ils avaient des intelligences. Louis XIV résolut d'agir en maître. En 1681, Louvois entra brusquement dans la ville, suivi d'une armée de 35.000 hommes. Vauban y éleva une imprenable citadelle et une médaille fut frappée qui portait cette fière légende: «Gallia Germanis clausa, la France fermée aux Allemands.
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La France gagne le cœur de l'Alsace.
La conquête matérielle n'est rien sans la conquête des cœurs. La France sut gagner en peu de temps l'amour et la reconnaissance de l'Alsace. À vrai dire, elle avait déjà commencé depuis longtemps au grand dépit des Allemands. L'un d'eux Jean-Michel Moscherosch, mort en 1669 et qui vécut longtemps à Strasbourg, se montre gallophobe exaspéré autant que misanthrope aigri dans ses Visions de Philandre de Sittewald et dans À la mode Kerhaus. Ce qui l'exaspère, c'est de voir le succès qu'ont les modes, les lettres et les idées de France et la facilité avec laquelle elle subjugue les esprits et les cœurs des vaincus.
Mais ce fut surtout à partir du jour où elle fut installée en Alsace que la France se fit aimer des habitants. Elle les traita avec douceur; elle leur laissa dans une large mesure leurs anciens privilèges. Elle leur donna des intendants qui avaient pour mot d'ordre de respecter leurs traditions administratives, judiciaires, scolaires, tout en corrigeant les abus qui pesaient principalement sur le menu peuple.
C'est ainsi que, à la grande joie des populations, un édit du 1er septembre 1679 enleva aux petits et grands seigneurs le droit d'emprisonner, de bannir, de frapper d'amende ou de châtiments corporels les gens de leur seigneurie, et ils furent soumis, comme les autres, à la justice ordinaire.
Un des intendants royaux, Jacques de La Grange, nommé en 1674 et qui remplit ses fonctions pendant un quart de siècle, contribua plus que les autres, par son tact et son habileté, à franciser le pays sans heurt et sans violence.
On permettait l'usage de l'allemand non seulement dans la famille, les écoles, les églises, mais dans les actes administratifs et judiciaires. Un règlement du Conseil d'État proclama pour le principe en 1685 que le français serait la langue des tribunaux: mais il fut convenu, par ordre du gouvernement, que, dans la pratique, la liberté la plus entière serait laissée à cet égard.
Malgré cette tolérance, ou peut-être à cause même de cette tolérance, l'Alsace apprit vite le français. L'intendant de La Grange résumait impartialement la situation, lorsqu'il écrivait en 1698: «La langue commune de la province est l'allemand; cependant il ne s'y trouve guère de personnes un peu distinguées qui ne parlent assez le français pour se faire entendre et tout le monde s'applique à le faire apprendre à ses enfants, en sorte que cette langue sera bientôt commune à la province.»
Cette prédiction était complètement réalisée au milieu du XVIIIe siècle. Toute l'Alsace parlait ou entendait le français. M. Rod. Reuss, protestant et républicain, fait à ce propos cette réflexion: «Ce résultat peut être regardé comme d'autant plus satisfaisant qu'il a été obtenu en dehors de toute ingérence officielle sérieuse, et que la monarchie des Bourbons, de la paix de Westphalie à la Révolution, n'a jamais songé à entraver l'usage de la langue allemande en Alsace, ni considéré sa suppression comme nécessaire pour hâter l'assimilation de la province[1].» On sait que l'Allemagne tiendra plus tard la ligne de conduite opposée et fera tous ses efforts, sans y réussir, pour discréditer et étouffer le français.
[Note 1: Hist. d'Alsace, par Rod. REUSS, p. 165. Paris,
Boivin,1912.]
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L'Alsace, «brasier d'amour pour la France».
Par ce gouvernement maternel, la France eut vite gagné les cœurs. En 1709, c'est-à-dire moins de trente ans après l'entrée définitive des Français à Strasbourg, le baron de Schmettau, ambassadeur du roi de Prusse Frédéric 1er, présentait à La Haye, aux représentants des puissances coalisées contre Louis XIV, un mémoire où on lit cet aveu si honorable pour la France:
«Il est notoire que les habitants de l'Alsace sont plus Français que les Parisiens, et que le roi de France est si sûr de leur affection à son service et à sa gloire, qu'il leur ordonne de se fournir de fusils, de pistolets, de hallebardes, d'épées, de poudre et de plomb, toutes les fois que le bruit court que les Allemands ont dessein de passer le Rhin et qu'ils courent en foule sur les bords du Rhin pour en empêcher ou du moins disputer le passage à la nation germanique, au péril évident de leurs propres vies, comme s'ils allaient en triomphe.
«En sorte que l'Empereur et l'empire doivent être persuadés qu'en reprenant l'Alsace seule, sans recouvrer la Franche-Comté, ils ne trouveront qu'un amas de terre morte pour l'auguste maison d'Autriche, et qui couvera un brasier d'amour pour la France et de fervents désirs pour le retour de son règne en ce pays, auquel ils donneront toujours conseil, faveur, aide et secours dans l'occasion.»
Puis l'auteur conclut que l'Autriche doit reprendre la Franche-Comté à la France et rétablir l'entière indépendance de la Lorraine. «Ce seront là, dit-il, deux forts caveçons aux Alsaciens, soit qu'on les laisse au pouvoir du roi de France qu'ils adorent, soit qu'on lui en ôte les biens et les revenus, car on ne pourra pas lui ôter les cœurs d'autre manière que par une chaîne de deux cents ans[1].»
Une chaîne de deux cents ans! Deux cents ans de servitude et de tyrannie! Voilà donc sur quoi l'Allemagne compte pour enlever les cœurs à la France. Or il a suffi à celle-ci de trente ans de gouvernement, avec les souvenirs du passé, pour faire de l'Alsace «un brasier d'amour» à son égard, pour que «les Alsaciens adorent le roi de France», pour qu'ils «courent en foule sur les bords du Rhin en disputer le passage à la nation germanique». Voilà la différence des deux méthodes: d'un côté la violence, de l'autre côté l'amour!
En 1710 paraissait à Ratisbonne un ouvrage, la Topographie d'Alsace, dont l'auteur, François d'Ichtersheim, très germanophile, faisait cet aveu à l'honneur de la France: «Le Conseil souverain existe encore à Colmar et y fait régner une stricte justice. Ce qu'il faut particulièrement louer chez les tribunaux français, c'est que les procès n'y durent pas longtemps,… les frais n'y sont pas considérables et surtout on n'y regarde aucunement à la situation (sociale) des plaideurs, et l'on y voit tout aussi souvent le sujet gagner son procès contre son seigneur, le pauvre contre le riche, le laïque contre un clerc, le chrétien contre le juif, que vice versa[2].»
L'amour de la France ne fit que croître au cours du XVIIIe siècle. Lorsque Louis XV vint à Strasbourg en 1744, il fut reçu avec une splendeur et un enthousiasme indescriptibles. Les belles planches gravées par Weiss nous ont conservé le souvenir de ces fêtes.
Pendant la Révolution, l'Alsace, qui avait formé deux départements, le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, se signala par son dévouement à la France. Elle tressaillit la première aux accents de la Marseillaise, composée en 1792 à Strasbourg par Rouget de l'Isle, à la prière du maire Dietrich. Elle vit plusieurs de ses fils, Kléber, Kellermann, Rapp, Lefebvre, s'illustrer au service de la patrie. Elle connut comme eux l'ivresse des gloires impériales.
Après la chute de Napoléon, les patriotes allemands s'agitèrent violemment pour obtenir des Congrès de Paris et de Vienne que l'Alsace fût retirée à la France. L'un d'eux, le poète Moritz Arndt, déjà connu par sa haine contre les Welches, fit une brochure intitulée: «Le Rhin, fleuve allemand et non pas frontière allemande.» Ces prétentions excitèrent la colère des Alsaciens.
Les négociateurs des Traités de 1815 nous enlevèrent la région cisrhénane, mais n'osèrent toucher ni à l'Alsace ni à la Lorraine. Ces provinces étaient trop profondément françaises pour que leur confiscation pût passer sans provoquer des émeutes ni déchaîner la guerre. Elles restèrent donc attachées à la France jusqu'en 1870.
Leur amour pour notre pays grandit encore au cours du XIXe siècle. Elles lui devaient la paix, le bonheur, la richesse, une douce et brillante civilisation. Alors que l'Allemagne forçait tous ses sujets à parler allemand, Charles X félicitait les Alsaciens de leur fidélité à leur vieux dialecte et à leurs coutumes.
En 1848, l'Alsace célébra solennellement le second centenaire de sa réunion à la France. Le maire de Strasbourg, Édouard Kratz, qui avait pris l'initiative de ces fêtes, disait dans une circulaire: «Nous n'avons plus besoin de faire, une profession de foi solennelle et publique de notre inviolable attachement à la France… La France ne doute pas de nous, elle a foi dans l'Alsace. Mais si l'Allemagne se berce encore d'illusions chimériques, si elle croit trouver dans la persistance de la langue allemande au sein de nos campagnes un signe de sympathie irrésistible et d'attraction vers elle, qu'elle se détrompe! L'Alsace est aussi française que la Belgique, la Flandre et le pays des Basques, et elle veut le rester.»
L'Allemagne ne voulut pas entendre. En 1861, le botaniste Kirschleger, professeur à la Faculté de médecine de Strasbourg, assistait à Spire à un congrès de naturalistes. Les Allemands, avec le tact qui les distingue, lui parlèrent en termes tels du retour de l'Alsace à la Confédération germanique qu'il ne put s'empêcher de leur répondre avec vivacité: «Vous devriez au moins nous demander notre sentiment. Or nous voulons rester Français.»
[Note 1: LAMBERTY, _Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIIe siècle, t. V.—Cité par DONTENVILLE dans Après la guerre, p. 40.]
[Note 2: ROD. REUSS, Histoire d'Alsace, p. 141.]
La Lorraine est à nous.
Quand une terre d'un seul tenant a des limites bien définies, elle ne présente pas de difficultés de frontières, ou du moins la question en est facilement résolue par le droit ou par la force. C'est le cas de l'Alsace qui, nettement limitée par un grand fleuve et une chaîne de montagnes, est revenue d'un seul bloc à la France au XVIIe siècle.
Au contraire une plaine qui n'a ni fleuves, ni montagnes, ni mer pour l'encercler, ouverte à tous les vents du ciel et de la politique, peut devenir l'enjeu de sanglantes compétitions, et la question de ses frontières est souvent un imbroglio diplomatique épineux. C'est le cas de la Lorraine dont la limite a singulièrement varié et dont la surface a été maintes fois morcelée. La France ne l'a reconquise que successivement: le Barrois occidental ou mouvant sous Philippe-le-Bel; les Trois-Évêchés sous Henri II; le Duché sous Louis XV. Elle y a mis du temps, mais elle n'a cessé d'y tendre patiemment, inlassablement, à travers toutes les complications politiques.
Il le fallait bien, car la Lorraine est à nous par cent titres divers, par sa position géographique sur nos frontières, par une possession de vingt siècles antérieure à celle de l'Allemagne qui n'en compte pas dix, par son génie, clair et lumineux comme un paysage de Claude Lorrain, par son cœur, ses aspirations et sa langue. Elle n'a d'ailleurs eu avec l'Empire que le lien artificiel et extérieur de l'hommage féodal, car elle a su pratiquement s'en rendre indépendante dans sa vie intérieure. Elle est à nous par Jeanne d'Arc qui fut, comme nous le verrons, à la fois lorraine et française. Elle est à nous parce que, si l'Allemagne nous l'a enlevée au Xe siècle, nous n'avons cessé de la réclamer et elle n'a cessé de jeter vers la France un regard de tendresse filiale. Elle est chose de France, chose vivante et bien-aimée et elle crie vers nous: res clamat domino.
Un coup d'œil sur son histoire va nous montrer nos droits historiques et les invincibles et éternelles attractions qui devaient un jour la jeter de nouveau dans les bras de la France.
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La Lotharingie.
La Lorraine est le nom modernisé de l'ancienne Lotharingie ou royaume de Lothaire. Cet immense royaume s'étendait entre le Rhin d'une part et l'Escaut et la Meuse d'autre part. Il enclavait la Hollande, la Belgique, les provinces cisrhénanes, la Lorraine actuelle, l'Alsace et même la Bourgogne, la Franche-Comté et la Suisse. Peu à peu, en perdant ses provinces périphériques, il s'est réduit à un noyau central qui est la Lorraine actuelle.
Ces terres avaient, pendant des siècles, jusqu'en 843, fait partie du domaine celtique, gallo-romain et franc sous un autre nom, celui d'Austrasie. Et voilà, nous le répétons, un droit historique incontestable.
La Lotharingie ne s'est détachée de la France qu'après une suite d'oscillations qui la portaient tantôt de notre côté, tantôt du côté de l'Allemagne: on la voit successivement neutre sous les deux Lothaire, franque sous Charles le Chauve, germanique sous Arnoulf, franque sous Charles le Simple et enfin germanique pour longtemps sous Henri l'Oiseleur en 923.
En 954, Otton le Grand fait du royaume de Belgique un duché et le donne à son frère Brunon, archevêque de Cologne. Celui-ci divise le duché en deux en 959: la Basse-Lotharingie ou Lotharingie ripuaire ou Lothier, comprenant la Flandre, le Brabant, Liége, la Hollande, Cologne; et la Haute-Lotharingie ou Lotharingie mosellane.
La Basse-Lotharingie s'est transformée en Belgique et son histoire ne nous regarde pas. La Haute-Lotharingie au contraire est devenue la Lorraine actuelle. Après diverses vicissitudes, elle est donnée en 1048 par l'empereur à Gérard d'Alsace, souche de la famille ducale de Lorraine.
Pendant des siècles elle relève de l'Empire, mais sa dépendance est plus nominale que réelle. Il est difficile de dire si elle est plus française qu'allemande. Française, elle l'est de cœur et de langue; mais elle est allemande par l'hommage féodal. Ses ducs sont pratiquement indépendants, si bien qu'ils s'allient avec qui ils veulent.
De bonne heure les Trois-Évêchés lorrains de Metz, Toul et Verdun sont reconnus indépendants sous le gouvernement de leurs évêques; ils sont souvent en guerre, celui de Metz surtout, avec les ducs de Lorraine. Un de ceux-ci, Mathieu Ier, fait de Nancy sa capitale en 1150.
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Le duché de Bar.
Le duché de Bar était aussi lorrain, mais fut longtemps indépendant du duché de Lorraine. À l'origine, lorsque Brunon, archevêque de Cologne, divisa la Lotharingie, il en céda la partie mosellane à son neveu Frédéric Ier, comte de Bar, qui devint ainsi le premier duc de Lorraine. Sous Philippe le Bel, Henri III, comte de Bar, ayant aidé son beau-père, Édouard Ier, roi d'Angleterre, fut vaincu, fait prisonnier et dut, pour sa rançon, faire hommage au roi de France de la partie du Barrois située sur la rive gauche de la Meuse, qui s'appela depuis lors Barrois royal ou mouvant et resta attaché à la couronne. Ce fut le premier pas fait par la France dans la voie de la reconquête.
En 1354, le comté de Bar fut érigé en duché en faveur de Robert, comte de Bar. Les trois premiers fils de Robert étant morts sans postérité en 1415, à la bataille d'Azincourt où ils combattaient pour la France, le quatrième, Louis, cardinal de Bar, céda ses droits à son neveu René d'Anjou qui épousa Isabelle, fille unique et héritière de Charles II de Lorraine.
Le Barrois réuni ainsi à la Lorraine en fut bientôt séparé, mais pour peu de temps, car René II, comte de Vaudémont et duc de Bar, ayant épousé Yolande d'Anjou, fille de René Ier et héritière de Lorraine, le porta de nouveau et définitivement dans la maison ducale dont il a depuis suivi les destinées.
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Politique des ducs de Lorraine.
Les ducs de Lorraine prouvèrent souvent leur amour pour la France. Thibaut II aide Philippe le Bel à la bataille de Mons-en-Puelle en 1304. Ferri IV meurt en combattant pour nous à la bataille de Cassel en 1328 et Raoul à celle de Crécy en 1346. Jean Ier nous défend en 1356 à la bataille de Poitiers, où il est fait prisonnier.
Charles II, au contraire, se jette avec fougue dans le parti anglo-bourguignon et lutte avec acharnement contre la France. C'est avec lui que Jeanne d'Arc a une entrevue qui n'aboutit à rien. N'ayant pas de fils, il marie sa fille Isabelle à René d'Anjou: voici dans quelles circonstances.
Le dernier duc de Bar venait de mourir avec ses deux frères en 1415 en combattant pour la France à la sanglante journée d'Azincourt. Le Barrois revint à son oncle, le cardinal Louis de Bar, évêque de Châlons. Mais celui-ci le céda à son petit-neveu René d'Anjou qui n'avait que dix ans. L'année suivante, il faisait épouser au jeune duc la fille et l'héritière de Charles II, réunissant ainsi sur la même tête les couronnes de Bar et de Lorraine. Lui-même il échangeait la même année l'évêché de Châlons pour celui de Verdun.
Comme Charles II avait pris parti pour l'Angleterre, René d'Anjou, son gendre, fut, pendant quelques années, obligé de marcher avec lui contre la France. Mais en 1429, émerveillé des exploits de Jeanne d'Arc et d'ailleurs sollicité par ses sympathies de famille, car il était par sa sœur le beau-frère du roi de France Charles VII, il abandonna la cause anglo-bourguignonne et vint se ranger le 3 août auprès de la Pucelle.
Ainsi donc si la Lorraine s'était tournée avec son vieux duc contre la France, elle nous revenait avec son jeune successeur René d'Anjou: c'était là une de ces vicissitudes qu'amenait fatalement le régime des mariages et des apanages féodaux. Ce fut le grand vice de la féodalité de briser au profit des grandes maisons l'unité nationale. Le XVe siècle en présente le plus lamentable exemple dans la défection de la Bourgogne qui eut pour répercussion pendant quelque temps celle de la Lorraine. Il n'en faut pas accuser le patriotisme des populations que l'on ne consultait pas, et qui étaient d'autant plus facilement entraînées dans les querelles de leurs princes qu'elles ne croyaient pas combattre contre la France, mais contre une dynastie. C'était bien ainsi que les ducs de Bourgogne et même, chose curieuse mais certaine, les rois anglais eux-mêmes présentaient leur cause; ils se prétendaient bons Français et, de fait, ils avaient tous du sang capétien dans les veines. La faute en est donc aux institutions, au régime des apanages en particulier. Et c'est le grand service que nos rois ont rendu à la nation d'avoir combattu et aboli ce régime. Ils n'y avaient aucun mérite, dira-t-on, car ils luttaient pour eux-mêmes, pour la grandeur de leur maison. Soit, si l'on veut, mais c'est justement en quoi éclate le bienfait de la royauté chrétienne. C'était bien la maison de France, puisque sa grandeur coïncidait adéquatement avec la grandeur de la France et dépendait par-dessus tout de l'unité nationale.
Mais si la Lorraine nous a manqué dans la personne de Louis II, elle a bien compensé cette défaillance dans la personne de Jeanne d'Arc. Jeanne était-elle donc lorraine? N'était-elle pas française? Elle était l'un et l'autre.
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Jeanne d'Arc lorraine et française.
Mais, d'autre part, Jeanne était tout aussi incontestablement française, non seulement de cœur et d'esprit, non seulement par sa finesse, sa verve et sa vivacité gauloise, mais encore par son sang et sa nationalité. Le Barrois relevait par moitié de l'Empire et de la France; de l'Empire pour la rive droite de la Meuse, de la France pour la rive gauche; de l'Empire pour Commercy et Pont-à-Mousson, de la France pour Bar-le-Duc, Saint-Mihiel et surtout, nous verrons pourquoi, Vaucouleurs. Cette partie occidentale du duché s'appelait, depuis Philippe le Bel, le Barrois royal ou mouvant, parce qu'elle était dans la mouvance ou sous la suzeraineté de nos rois[1].
Le Barrois mouvant était contigu à la Champagne et dans la mouvance immédiate des comtes de Champagne: c'est même par cette province qu'il ressortissait à la France. On trouve à la bibliothèque de Troyes une carte dressée en 1785 par l'ingénieur Courtalon et annexée à son Histoire des Comtes de Champagne, restée inédite. On y voit une division de la Champagne, appelée Champagne-Lorraine; c'est, d'après l'explication de l'auteur, la partie de la Lorraine dont les comtes de Champagne étaient les suzerains[2].
J'ai dit que la région de Vaucouleurs appartenait à la France à un titre particulier. C'est qu'en effet elle avait été cédée en 1342 par le sire Ancel de Joinville à Philippe de Valois en échange de Méry-sur-Seine. On ne voit pas figurer Domremy et Greux parmi les dépendances de la châtellenie dans l'acte de cession, mais il y a des raisons de croire que ces villages en faisaient partie[3].
Il est du moins certain qu'ils appartenaient en 1429 au roi de France, car celui-ci, à la demande de Jeanne, les exempta à jamais de tout impôt; or, il est clair qu'il n'aurait pu agir ainsi si ces lieux avaient été soumis au duc de Bar.
Dans le procès de Rouen, le promoteur d'Estivet écrivit ces paroles qui furent soumises à la Pucelle et reconnues exactes par elle: «Jeanne est née à Domremy-sur-Meuse, au diocèse de Toul, dans le bailliage de Chaumont, dans la prévôté de Monteclère et d'Andelot.» Or, Chaumont, Monteclère et Andelot faisaient partie du comté de Champagne et le gouvernement anglo-français y avait établi ses fonctionnaires après le traité de Troyes. Si Jeanne avait été sujette du duc de Bar, elle aurait relevé de la prévôté barroise de Gondrecourt.
Aussi les contemporains attribuaient à la Libératrice la nationalité française. Le Mystère du Siège d'Orléans lui met ces paroles sur les lèvres:
Quant est de l'ostel de mon père,
Il est en pays barrois,
Honneste et loyal françois[4].
Jeanne est donc bien, à la suite de son père, barroise ou lorraine et champenoise ou française. Il faut bien comprendre que cette dualité de nationalité était non seulement possible mais fréquente à une époque où, par le jeu du droit féodal, les sujets appartenaient au lieu où ils étaient nés et au pays dont ce lieu était le fief.
On pourrait se demander si, au cas où Jeanne fût née en plein duché de Lorraine, par exemple à Nancy, elle serait encore française. Il faut répondre affirmativement, nous semble-t-il. Elle aurait encore été française par la langue, par la race, par l'appel du sang, par les profondes empreintes d'une terre restée celtique et franque, après comme avant le traité de Verdun.
Cependant elle l'aurait été moins qu'elle ne l'est par le fait de sa naissance sur la rive gauche de la Meuse. En fixant son berceau sur la limite des deux pays, dans le voisinage de Vaucouleurs, où, cinq fois depuis Robert le Pieux et saint Henri jusqu'à Philippe le Bel et Albert d'Autriche, les souverains de France et d'Allemagne se sont donné rendez-vous, Dieu a voulu, semble-t-il, faire d'elle le trait d'union de la France et de la Lorraine.
Le comte de Pange, qui soutient énergiquement la nationalité lorraine de la Pucelle dans son ouvrage sur le Pays de Jeanne d'Arc, a écrit à M. Hanotaux: «j affirme que la bonne lorraine est, par la volonté divine, le précurseur nécessaire de l'œuvre de Richelieu. Elle est l'affirmation miraculeuse du droit divin de la couronne de France sur le peuple français de Lorraine.» Sur quoi M. Hanotaux ajoute judicieusement: «Sur ces bases l'accord est établi entre les deux systèmes[5].»
[Note 1: AYROLES, La vraie Jeanne d'Arc, t. II, p. 64.]
[Note 2: AYROLES, La vraie Jeanne d'Arc, t. II, p. 247.]
[Note 3: «Domremy et Greux étaient du Barrois, sous la mouvance de France, frontière de Champagne et de Lorraine, assez près et au-dessus de Vaucouleurs, petite ville sur la même frontière qui est de domination française.» (LENGLET DU FRESNOY, Histoire de Jeanne d'Arc, t. II, p. 2.)]
[Note 4: Jeanne d'Arc, par G. HANOTAUX, p. 4. Hachette, Paris.—M. Hanotaux affirme, comme le P. Ayroles, la nationalité française de la Pucelle, mais il reconnaît, avec Langlet du Fresnoy, que Domremy était du Barrois, et, avec le Mystère du Siège d'Orléans, que Jeanne «venue est de terre lointaine,—de Barrois, pays de Lorraine». Seulement le fait d'être du Barrois n'excluait pas la nationalité française (p.4 et 79).]
[Note 5: Jeanne d'Arc, par G. HANOTAUX, p. 80.]
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La France reprend les Trois-Évêchés.
René II, duc de Lorraine (1473-1508), accentua encore la politique française de René Ier. Il combattit avec Louis XI contre Charles le Téméraire, et c'est sous les murs de sa capitale, Nancy, que mourut le grand-duc d'Occident en 1477.
Antoine le Bon (1508-1543), son fils, accompagna Louis XII et François
Ier dans leurs expéditions d'Italie, se distingua à Agnadel et à
Marignan, et tailla en pièces à Saverne (1525) une armée d'anabaptistes
allemands qui menaçait ses États.