—Eh! voyons-toi, Bichon....
T'es tortu, mais j'ai pas peur d'un tire-bouchon!
Viens.... Si ça t'est égal: éclairons la chandelle?
—Non.—Je voudrais te voir, j'aime Polichinelle....
Ah je te tiens; on sait jouer Colin-Maillard!...—
La matrulle ferma la porte....
—Ah tortillard!...
..........................................................................
Charivari!—Pour qui?—Quelle ronde infernale,
Quel paquet crevé roule en hurlant dans la salle?...
—Ah, peau de cervelas! ah, tu veux du chahut!
A poil! à poil! on va te caréner tout cru!
Ah, tu grognes, cochon! Attends, tu veux la goutte:
Tiens son ballon!... Allons, avale-moi ça ... toute!
Gare au grappin, il croche! Ah! le cancre qui mord!
C'est le diable bouilli!...—
C'était l'heureux Bitor.
—Carognes, criait-il, mollissez!... je régale....
—Carognes?... Ah, roussin! mauvais comme la gale!
Tu régales, Limonadier de la Passion?
On te régalera, va! double ration!
Pou crochard qui montais nous piquer nos punaises!
Cancre qui viens manger nos peaux!... Pas de foutaises,
Vous autres: Toi, la mère, apporte de là haut,
Un grand tapis de lit, en double et comme-y-faut!...
Voilà!—
Dix bras tendus hâlent la couverture
—Le tortillou dessus!... On va la danser dure;
Saute, Paillasse! hop là!...—
C'est que le matelot,
Bon enfant, est très dur quand il est rigolot.
Sa colère: c'est bon.—Sa joie: ah, pas de grâce!...
Ces dames rigolaient....
—Attrape: pile ou face?
Ah, le malin! quel vice! il échoue en côté!—
...Sur sa bosse grêlaient, avec quelle gaîté!
Des bouts de corde en l'air sifflant comme couleuvres;
Les sifflets de gabier, rossignols de manoeuvres,
Commandaient et rossignolaient à l'unisson....
—Tiens bon!...—
Pelotonné, le pauvre hérisson
Volait, rebondissait, roulait. Enfin la plainte
Qu'il rendait comme un cri de poulie est éteinte....
—Tiens bon! il fait exprès.... Il est dur, l'entêté!...
C'est un lapin! ça veut le jus plus pimenté:
Attends!...—
Quelques couteaux pleuvent ... Mary-Saloppe
D'un beau mouvement, hèle:—A moi sa place!—Tope!
Amène tout en vrac! largue!...—
Le jouet mort
S'aplatit sur la planche et rebondit encor....
Comme après un doux rêve, il rouvrit son oeil louche
Et trouble.... Il essuya dans le coin de sa bouche,
Un peu d'écume avec sa chique en sang.... -C'est bien;
C'est fini, matelot.. Un coup de sacré-chien!
Ça vous remet le coeur; bois!...—
Il prit avec peine
Tout l'argent qui restait dans son bon bas de laine
Et regardant Mary-Saloppe:—C'est pour toi,
Pourboire ... en souvenir.-Vrai: baise-moi donc, quoi!...
Vous autres, laissez-le, grands lâches! mateluches!
C'est mon amant de coeur ... on a ses coqueluches!
... Toi: file à l'embellie, en double, l'asticot:
L'échouage est mauvais, mon pauvre saligot!...—
Son oeil marécageux, larme de crocodile,
La regardait encore....—Allons, mon garçon, file!—
......................................................................
C'est tout. Le lendemain, et jours suivants, à bord
Il manquait.—Le navire est parti sans Bitor.—

Plus tard, l'eau soulevait une masse vaseuse
Dans le dock. On trouva des plaques de vareuse....
Un cadavre bossu, ballonné, démasqué
Par les crabes. Et ça fut jeté sur le quai,
Tout comme l'autre soir, sur une couverture.
Restant de crabe, encore il servit de pâture
Au rire du public; et les gamins d'enfants
Jouant au bord de l'eau noire sous le beau temps,
Sur sa bosse tapaient comme sur un tambour
Crevé....
—Le pauvre corps avait connu l'amour!
(Marseille.—La Joliette.—Mai.)

LE RENÉGAT
Ça c'est un renégat. Contumace partout:
Pour ne rien faire, ça fait tout.
Écumé de partout et d'ailleurs; crâne et lâche,
Écumeur amphibie, à la course, à la tâche;
Esclave, flibustier, nègre, blanc, ou soldat,
Bravo: fait tout ce qui concerne tout état;
Singe, limier de femme ... ou même, au besoin, femme;
Prophète in partibus, à tant par kilo d'âme;
Pendu, bourreau, poison, flûtiste, médecin,
Eunuque; ou mendiant, un coutelas en main....
La mort le connaît bien, mais n'en a plus envie....
Recraché par la mort, recraché par la vie,
Ça mange de l'humain, de l'or, de l'excrément,
Du plomb, de l'ambroisie ... ou rien—Ce que ça sent.—
Son nom?—Il a changé de peau, comme chemise....
Dans toutes langues c'est: Ignace ou Cydalyse,
Todos los santos.... Mais il ne porte plus ça;
Il a bien effacé son T. F. de forçat!...
—Qui l'a poussé ... l'amour?—Il a jeté sa gourme!
Il a tout violé: potence et garde-chiourme.
—La haine?—Non.—Le vol?—Il a refusé mieux.
—Coup de barre du vice?—Il n'est pas vicieux;
Non ... dans le ventre il a de la fille-de-joie,
C'est un tempérament ... un artiste de proie.
................................................................
Au diable même il n'a pas fait miséricorde.
—Hâle encore!—Il a tout pourri jusqu'à la corde,
Il a tué toute bête, éreinté tous les coups....
Pur, à force d'avoir purgé tous les dégoûts.
(Baléares.)

AURORA
    APPAREILLAGE D'UN BRICK CORSAIRE
«Quand l'on fut toujours vertueux
L'on aime à voir lever l'aurore.... »
Cent vingt corsaires, gens de corde et de sac,
A bord de la Mary-Gratis, ont mis leur sac.
—Il est temps, les enfants! on a roulé sa bosse....
Hisse!—C'est le grand foc qui va payer la noce.
Etarque!—Leur argent les fasse tous cocus!...
La drisse du grand-foc leur rendra leurs écus....
—Hisse hoé!... C'est pas tant le gendarm' qué jé r'grette!
—Hisse hoà!... C'est pas ça! Naviguons, ma brunette!
Va donc Mary-Gratis, brick écumeur d'Anglais!
Vire à pic et dérape!...—Un coquin de vent frais
Largue, en vrai matelot, les voiles de l'aurore;
L'écho des cabarets de terre beugle encore....
Eux répondent en choeur, perchés dans les huniers,
Comme des colibris au haut des cocotiers:
«Jusqu'au revoir, la belle,
Bientôt nous reviendrons.... »
Ils ont bien passé là quatre nuits de liesse,
Moitié sous le comptoir et moitié sur l'hôtesse....
«... Tachez d'être fidèle,
Nous serons bons garçons.... »
—Évente les huniers!... C'est pas ça qué jé r'grette....
—Brasse et borde partout!... Naviguons, ma brunette!
Adieu, séjour de guigne!... Et roule, et cours bon bord....
Va, la Mary-Gratis!—au nord-est quart de nord.—
... Et la Mary-Gratis, en flibustant l'écume,
Bordant le lit du vent se gîte dans la brume.
Et le grand flot du large en sursaut réveillé
A terre va bailler, s'étirant sur le roc:
Roul' ta bosse, tout est payé
Hiss' le grand foc!

Ils cinglent déjà loin. Et, couvrant leur sillage,
La houle qui roulait leur chanson sur la plage
Murmure solidement, revenant sur ses pas:
—Tout est payé, la belle!... ils ne reviendront pas.

LE NOVICE EN PARTANCE
et
SENTIMENTAL
   A LA DÉCENTE DES MARINS CHES
   MARIJANE SERRE A BOIRE & A
   MANGER COUCHE A PIEDS ET A
   CHEVAL.
                          DEBIT.
Le temps était si beau, la mer était si belle....
Qu'on dirait qu'y en avait pas.
Je promenais, un coup encore, ma Donzelle,
A terre, tous deux, sous mon bras.
C'était donc, pour du coup, la dernière journée.
Comme-ça: ça m'était égal....
Ça n'en était pas moins la suprême tournée
Et j'étais sensitif pas mal.
... Tous les ans, plus ou moins, je relâchais près d'elle
—Un mois de mouillage à passer—
Et je la relâchais tout fraîchement fidèle....
Et toujours à recommencer.
Donc, quand la barque était à l'ancre, sans malice
J'accostais, novice vainqueur,
Pour mouiller un pied d'ancre. Espérance propice!...
Un pied d'ancre dans son coeur!
Elle donnait la main à manger mon décompte
Et mes avances à manger.
Car, pour un mathurin faraud, c'est une honte:
[7]

De ne pas rembarquer léger.
J'emportais ses cheveux, pour en cas de naufrage,
Et ses adieux au long-cours.
Et je lui rapportais des objets de sauvage,
Que le douanier saisit toujours.
Je me l'imaginais pendant les traversées,
Moi-même et naturellement.
Je m'en imaginais d'autres aussi—sensées
Elle—dans mon tempérament.
Mon nom mâle à son nom femelle se jumelle,
Bout-à-bout et par à peu-près:
Moi je suis Jean-Marie et c'est Mary-Jane elle....
Elle ni moi n'ons fait exprès.
... Notre chien de métier est chose assez jolis
Pour un leste et gueusard amant;
Toujours pour démarrer on trouve l'embellie:
—Un pleur.... Et saille de l'avant!
Et hisse le grand foc!—la loi me le commande.—
Largue les garcettes, sans gant![8]

Etarque à bloc!—L'homme est libre et la mer est grande
La femme: un sillage!... Et bon vent!—
On a toujours, puisque c'est dans notre nature,
—Coulant en douceur, comme tout—
Filé son câble par le bout, sans fignolure....
Filé son câble par le bout!
—File!... la passion n'est jamais défrisée.
—Evente tout et pique au nord!
Borde la brigantine et porte à la risée!...
—On prend sa capote et s'endort....
—Et file le parfait amour! à ma manière,
—Ce n'est pas la bonne: tant mieux!
C'est encor la meilleure et dernière et première....
As pas peur d'échouer, mon vieux!
Ah! la mer et l'amour!—On sait—c'est variable....
Aujourd'hui: zéphyrs et houris!
Et demain ... c'est un grain: Vente la peau du diable!
Debout au quart! croche des ris!...
—Nous fesons le bonheur d'un tas de malheureuses,
Gabiers-volants de Cupidon!...
Et la lame de l'ouest nous rince les pleureuses....
—Encore une! et lave le pont!
............................................................................
Comme ça mol je suis. Elle, c'était la rose
D'amour, et du débit d'ici....
Nous cherchions tous deux à nous dire quelque chose
De triste.—C'est plus propre aussi.—
... Elle ne disait rien—Moi: pas plus.—Et sans doute,
La chose aurait duré longtemps....
Quand elle dit, d'un coup, au milieu de la route:
—Ah Jésus! comme il fait beau temps.—
J'y pensais justement, et peut-être avant elle....
Comme avec un même coeur, quoi!
Donc, je dis à mon tour:—Oh! oui, mademoiselle,
Oui...; Les vents hâlent le noroî....
—Ah! pour où partez-vous?—Ah! pour notre voyage....
—Des pays mauvais?—Pas meilleurs....
—Pourquoi?—Pour faire un tour, démoisir l'équipage....
Pour quelque part, et pas ailleurs:
New-York ... Saint-Malo....—Que partout Dieu vous garde!
—Oh!... Le saint homme y peut s'asseoir;
Ça n'est notre métier à nous, ça nous regarde:
Eveillatifs, l'oeil au bossoir!
—Oh! ne blasphémez pas! Que la Vierge vous veille!
—Oui: que je vous rapporte encor
Une bonne Vierge à la façon de Marseille:
Pieds, mains, et tête et tout, en or?...
—Votre navire est-il bon pour la mer lointaine?
—Ah! pour ça, je ne sais pas trop,
Mademoiselle; c'est l'affaire au capitaine,
Pas à vous, ni moi matelot.
—Mais le navire a-t-il un beau nom de baptême?
—C'est un brick ... pour son petit nom:
Un espèce de nom de dieu ... toujours le même,
Ou de sa moitié: Junon....
—Je tremblerai pour vous, quand la mer se tourmente....
—Tiens bon, va! la coque a deux bords....
On sait patiner ça! comme on fait d'une amante....
—Mais les mauvais maux?...—Oh! des sorts!
—Je tremble aussi que vous n'oubliiez mes tendresses
Parmi vos reines de là-bas....
—Beaux cadavres de femme: oui! mais noirs et singesses.
Et puis: voyez, là, sur mon bras:
C'est l'Hôtel de l'Hymen, dont deux coeurs en gargousse
Tatoués à perpétuité!
Et la petite bonne-femme en frac de mousse:
C'est vous, en portrait ... pas flatté.
—Pour lors, c'est donc demain que vous quittez?...—Peut-être.
—Déjà!...—Peut-être après-demain.
—Regardez en appareillant, vers ma fenêtre:
On fera bonjour de la main.
—C'est bon. Jusqu'au retour de n'importe où, m'amie....
Du Tropique ou Noukahiva.
Tâchez d'être fidèle, et moi: sans avarie....
Une autre fois mieux!—Adieu-vat!
(Brest-Recouvrance.)

LA GOUTTE
Sous un seul hunier—le dernier—à la cape,
Le navire était soûl; l'eau sur nous faisait nappe.
—Aux pompes, faillis chiens!—L'équipage fit—non.—
—Le hunier! le hunier!...
C'est un coup de canon.
Un grand froufrou de soie à travers la tourmente.
—Le hunier emporté!—C'est la fin. Quelqu'un chante.—
—Tais-toi, Lascar!—Tantôt.—Le hunier emporté!...
—Pare le foc, quelqu'un de bonne volonté!...
—Moi.—Toi, lascar?—Je chantais ça, moi, capitaine.
—Va.—Non: la goutte avant?—Non, après.—Pas la peine:
La grande tasse est là pour un coup....—
Pour braver,
Quoi! mourir pour mourir et ne rien sauver....
—Fais comme tu pourras: Coupe. Et gare à ta drisse.
—Merci—
D'un bond du singe il saute, de la lisse,
Sur le beaupré noyé, dans les agrès pendants.
—Bravo!—
Nous regardions, la mort entre les dents.
—Garçons, tous à la drisse! à nous! pare l'écoute!...
(Le coup de grâce enfin.... )—Hisse! barre au vent toute!
Hurrah! nous abattons!...—
Et le foc déferlé
Redresse en un clin d'oeil le navire acculé.
C'est le salut à nous qui bat dans cette loque
Fuyant devant le temps! Encor paré la coque!
—Hurrah pour le lascar!—Le lascar?...
—A la mer!
—Disparu?—Disparu—Bon, ce n'est pas trop cher.
......................................................................................
—Ouf! c'est fait—Toi, Lascar!—moi, Lascar, capitaine,
La lame m'a rincé de dessus la poulaine,
Le même coup de mer m'a ramené gratis....
Allons, mes poux n'auront pas besoin d'onguent-gris.
—Accoste, tout le monde! Et toi, Lascar, écoute:
Nous te devons la vie....—Après?—Pour ça?...—La goutte!
Mais c'était pas pour ça, n'allez pas croire, au moins....
—Viens m'embrasser!—Attrape à torcher les grouins.
J'suis pas beau, capitain', mais, soit dit en famille,
Je vous ai fait plaisir plus qu'une belle fille?...
..............................................................................
Le capitaine mit, ce jour, sur son rapport:
Gros temps. Laissé porter. Rien de neuf à bord.—
(A bord.)

BAMBINE
Tu dors sous les panais, capitaine Bambine
Du remorqueur havrais l' Aimable Proserpine,
Qui, vingt-huit ans, fit voir au Parisien béant,
Pour vingt sous: L' OCÉAN! L'OCÉAN!! L'OCÉAN!!!
Train de plaisir au large.—On double la jetée—
En rade: y a-z-un peu d'gomme....—Une mer démontée—
Et la cargaison râle:—Ah! commandant! assez!
Assez, pour notre argent, de tempête! cessez!—
Bambine ne dit mot. Un bon coup de mer passe
Sur les infortunés:—Ah—, capitaine! grâce!...
—C'est bon ... si ces messieurs et dam's ont leur content?...
C'est pas pour mon plaisir, moi, v's êtes mon chargement:
Pare à virer....—
Malheur! le coquin de navire
Donne en grand sur un banc....—Stoppe!—Fini de rire....
Et talonne à tout rompre, et roule bord sur bord
Balayé par la lame:—A la fin, c'est trop fort!...—
Et la cargaison rend des cris ... rend tout! rend l'âme
Bambine fait les cent pas.
Un ange, une femme
Le prend:—C'est ennuyeux ça, conducteur! cessez!
Faîtes-moi mettre à terre, à la fin! c'est assez!—
Bambine l'élongeant d'un long regard austère:
—A terre! q'vous avez dit?... vous avez dit: à terre....
A terre! pas dégoûtai!... Moi-z'aussi, foi d'mat'lot,
J'voudrais ben!... attendu q'si t'-ta-l'heure l'prim' flot
Ne soulag' pas la coque: vous et moi, mes princesses
J'bêrons ben, sauf respect, la lavure éd'nos fesses!—
Il reprit ses cent pas, tout à fait mal bordé:
—A terre!... j'crâis f...tre ben! Les femm's!... pas dégoûté!
(Havre-de-Grâce. La Hêve.—(Août.)

CAP'TAINE LEDOUX
A LA BONNE RELACHE DES CABOTEURS
           VEUVE-CAP'TAINE GALMICHE
CHAUDIÈRE POUR LES MARINS—COOK-HOUSE
                     BRANDY—LIQOEUR
                           —POULIAGE—
Tiens, c'est l'cap'tain' Ledoux!... eh quel bon vent vous pousse:
—Un bon frais, m'am' Galmiche, à fair' plier mon pouce:
R'lâchés en avarie, en rade, avec mon lougre....
—Auguss! on se hiss' pas comme ça desur les g'noux
Des cap'tain's!...—Eh, laissez, l'chérubin! c'est à vous:
—Mon portrait craché hein?...—Ah....
Ah! l'vilain p'tit bougre.
(Saint-Mâlo-de-l'Isle.)

LETTRE DU MEXIQUE
La Vera-Cruz, 10 février.
Vous m'avez confié le petit.—Il est mort.
«Et plus d'un camarade avec, pauvre cher être.
L'équipage ... y en a plus. Il reviendra peut-être
Quelques-uns de nous.—C'est le sort»—
«Rien n'est beau comme ça—Matelot—pour un homme
Tout le monde en voudrait à terre—C'est bien sur.
Sans le désagrément. Rien que ça: Voyez comme
Déjà l'apprentissage est dur.»
«Je pleure en marquant ça, moi, vieux Frère-la-côte.
J'aurais donné ma peau joliment sans façon
Pour vous le renvoyer.... Moi, ce n'est pas ma faute:
Ce mal-là n'a pas de raison.»
«La fièvre est ici comme Mars en carême,
Au cimetière on va toucher sa ration.
Le zouave a nommé ça—Parisien quand-même—
«Le Jardin d'acclimatation
«Consolez-vous. Le monde y crève comme mouches.
... J'ai trouvé dans son sac des souvenir de coeur:
Un portrait de fille, et deux petites babouches,
Et: marqué—Cadeau pour ma soeur.»—
«Il fait dire à maman: qu'il a fait sa prière.
Au père: qu'il serait mieux mort dans un combat.
Deux anges étaient là sur son heure dernière:
Un matelot. Un vieux soldat.»
Toulon, 24 mai.

LE MOUSSE
Mousse: il est donc marin, ton père?...
—Pêcheur. Perdu depuis longtemps.
En découchant d'avec ma mère,
Il a couché dans les brisants....
Maman lui garde au cimetière
Une tombe—et rien dedans.—
C'est moi son mari sur la terre,
Pour gagner du pain aux enfants
Deux petits.—Alors, sur la plage,
Rien n'est revenu du naufrage?...
—Son garde-pipe et son sabot....
La mère pleure, le dimanche,
Pour repos.... Moi: j'ai ma revanche
Quand je serai grand-matelot!—
(Baie des Trépassés.)

AU VIEUX ROSCOFF
Berceuse en Nord-Ouest mineur
Trou de flibustiers, vieux nid
A corsaires!—dans la tourmente,
Dors ton bon somme de granit
Sur tes caves que le flot hante....
Ronfle à la mer, ronfle à la brise;
Ta corne dans la brume grise,
Ton pied marin dans les brisans....
—Dors: tu peux fermer ton oeil borgne
Ouvert sur le large, et qui lorgne
Les Anglais, depuis trois cents ans.
—Dors, vieille coque bien ancrée;
Les margats et les cormorans
Tes grands poètes d'ouragans
Viendront chanter à la marée....
—Dors, vieille fille-à-matelots;
Plus ne te soûleront ces flots
Qui te faisaient une ceinture
Dorée, aux nuits rouges de vin,
De sang, de feu!—Dors.... Sur ton sein
L'or ne tondra plus en friture.
—Où sont les noms de tes amants....
—La mer et la gloire étaient folles!—
Noms de lascars! noms de géants!
Crachés des gueules d'espingoles....
Où battaient-ils, ces pavillons,
Écharpant ton ciel en haillons!...
—Dors au ciel de plomb sur tes dunes....
Dors: plus ne viendront ricocher
Les boulets morts, sur ton clocher
Criblé—comme un prunier—de prunes....
—Dors: sous les noires cheminées,
Écoute rêver tes enfants,
Mousses du quatre-vingt-dix ans,
Épaves des belles années....
............................................................
Il dort ton bon canon de fer,
A plat-ventre aussi dans sa souille,
Grêlé par les lunes d'hyver....
Il dort son lourd sommeil de rouille.
—Va: ronfle au vent, vieux ronfleur,
Tiens toujours ta gueule enragée
Braquée à l'Anglais!... et chargée
De maigre jonc-marin en fleur.
(Roscoff.—Décembre.)

LE DOUANIER
Élégie de corps-de-garde à la mémoire des douaniers
gardes-côtes
mis à la retraite le 30 novembre 1869.
Quoi, l'on te tend l'oreille! est-il vrai qu'on te rogne,
Douanier?... Tu vas mourir et pourrir sans façon,
Gablou?...—Non! car je vais rempailler—Qui qu'en grogne!—
Mais, sans te déflorer: avec une chanson;
Et te coller ici, boucané de mes rimes,
Comme les varechs secs des herbiers maritimes.
—Ange-gardien culotté par les brises,
Pénate des falaises grises,
Vieux oiseau salé du bon Dieu
Qui flânes dans la tempête,
Sans auréole à ta tête,
Sans aile à ton habit bleu!...
Je t'aime, modeste amphibie
Et ta bonne trogne d'amour,
Anémone de mer fourbie
Épanouie à mon bonjour!...
Et j'aime ton bonjour, brave homme,
Roucoulé dans ton estomac,
Tout gargarisé de rogomme
Et tanné de jus de tabac!
J'aime ton petit corps de garde
Haut perché comme un goéland
Qui regarde
Dans les quatre aires-de-vent.
Là, rat de mer solitaire,
Bien loin du contrebandier
Tu rumines ta chimère:
—Les galons de brigadier!—
Puis un petit coup-de-blague
Doux comme un demi-sommeil....
Et puis: bâiller à la vague,
Philosopher au soleil....
La nuit, quand fait la rafale
La chair-de-poule au flot pâle,
Hululant dans le roc noir....
Se promène une ombre errante;
Soudain: une pipe ardente
Rutile....—Ah! douanier, bonsoir.
....................................................................
—Tout se trouvait en toi, bonne femme cynique:
Brantôme, Anacréon, Barème et le Portique;
Homère-troubadour, vieille Muse qui chique!
Poète trop senti pour être poétique!...
—Tout: sorcier, sage-femme et briquet phosphorique,
Rose-des-vents, sacré gui, lierre bacchique,
Thermomètre à l'alcool, coucou droit à musique,
Oracle, écho, docteur, almanach, empirique,
Curé voltairien, huître politique....
—Sphinx d'assiette d'un sou, ton douanier souvenir
Lisait le bordereau même de l'avenir!
—Tu connaissais Phoebé, Phoebus, et les marées....
Les amarres d'amour sur les grèves ancrées
Sous le vent des rochers; et tout amant fraudeur
Sous ta coupe passait le colis de son coeur....
—Tu reniflais le temps, quinze jours à l'avance,
Et les noces: neuf mois ... et l'état de la France;
Tu savais tous les noms, les cancans d'alentour,
Et de terre et de mer, et de nuit et de jour!...
Je te disais ce que je savais écrire....
Et nous nous comprenions—tu ne savais pas lire—
Mais ta philosophie était un puits profond
Où j'aimais à cracher, rêveur ... pour faire un rond.
..............................................................................
Un jour—ce fut ton jour!—Je te vis redoutable:
Sous ton bras fiévreux cahotait la table
Où nageait, épars, du papier timbré;
La plume crachait dans tes mains alertes
Et sur ton front noir, tes lunettes vertes
Sillonnaient d'éclairs ton nez cabré....
—Contre deux rasoirs d'Albion perfide,
Nous verbalisions! tu verbalisais!
«Plus les deux susdits ... dont un baril vide....»
J'avais composé, tu repolissais....
..........................................................................
—Comme un songe passés, douanier, ces jours de fête!
Fais valoir maintenant tes droits à la retraite....
—Brigadier, brigadier, vous n'aurez plus raison!...
—Plus de longue journée à gratter l'horizon,
Plus de sieste au soleil, plus de pipe à la lune,
Plus de nuit à l'affût des lapins sur la dune....
Plus rien, quoi!... que la goutte et le ressouvenir....
—Ah! pourtant: tout: cela c'est bien vieux pour finir!
—Va, lézard démodé! Faut passer, mon vieux type;
Il faut te voir t'éteindre et s'éteindre ta pipe....
Passer, ta pipe et toi, parmi les vieux culots:
L'administration meurt, faute de ballots!...
Telle que, sans rosée, une sombre pervenche
Se replie, en closant sa corolle qui penche....
Telle, sans contrebande, on voit se replier
La capote gris-bleu, corolle du douanier!...
Quel sera désormais le terme du problème:
—L'ennui contemplatif divisé par lui-même?—
Quel balancier rêveur fera donc les cent pas,
Poète, sans savoir qu'il ne s'en doute pas....
Qui? sinon le douanier.—Hélas, qu'on me le rende!
Dussé-je pour cela foire la contrebande....
...........................................................................
—Non: fini!... réformé! Va, l'oreille fendue,
Rendre au gouvernement ta pauvre âme rendue....
Rends ton gabion, rends tes Procès-verbaux divers;
Rends ton bancal, rends tout, rends ta chique!...
Et mes vers.
(Roscoff.—Novembre.)

LE NAUFRAGEUR
Si ce n'était pas vrai—Que je crève!
.........................................................
J'ai vu dans mes yeux, dans mon rêve,
La NOTRE-DAME DES BRISANS
Qui jetait à ses pauvres gens
Un gros navire sur leur grève....
Sur la grève des Kerlouans
Aussi goélands que les goélands.
Le sort est dans l'eau: le cormoran nage,
Le vent bat en côte, et c'est le Mois Noir....
Oh! moi je sens bien de loin le naufrage!
Moi j'entends là-haut chasser le nuage.
Moi je vois profond dans la nuit, sans voir!
Moi je siffle quand la mer gronde,
Oiseau de malheur à poil roux!...
J'ai promis aux douaniers de ronde,
Leur part, pour rester dans leurs trous....
Que je sois seul!—oiseau d'épave
Sur les brisans que la mer lave....
..................................................................
Oiseau de malheur à poil roux!
—Et qu'il vente la peau du diable!
Je sens ça déjà sous ma peau.
La mer moutonne!...—Ho, mon troupeau!
—C'est moi le berger, sur le sable....
L'enfer fait l'amour.—Je ris comme un mort—
Sautez sous le Hû!... le des rafales,
Sur les noirs taureaux sourds, blanches cavales!
Votre écume à moi, cavales d'Armor!
Et vos crins au vent!...—Je ris comme un mort—
Mon père était un vieux saltin,[9]

Ma mère une vieille morgate...[10]

Une nuit, sonna le tocsin:
—Vite à la côte: une frégate!—
... Et dans la nuit, jusqu'au matin,
Ils ont tout rincé la frégate....
—Mais il dort mort le vieux saltin,
Et morte la vieille morgate....
Là-haut, dans le paradis saint
Ils n'ont plus besoin de frégate.
(Ranc de Kerlouan.—Novembre.)

A MON COTRE LE NÉGRIER
Vendu sur l'air de: Adieu, mon beau Navire!...
Allons file, mon côtre!
Adieu mon Négrier.
Va, file aux mains d'un autre
Qui pourra te noyer....
Nous n'irons plus sur la vague lascive
Nous gîter en fringuant!
Plus nous n'irons à la molle dérive
Nous rouler en rêvant....
—Adieu, rouleur de côtre,
Roule mon Négrier,
Sous les pieds plats de l'autre
Que tu pourras noyer.
Va! nous n'irons plus rouler notre bosse....
Tu cascadais fourbu;
Les coups de mer arrosaient notre noce,
Dis: en avons-nous bu!...
—Et va, noceur de côtre!
Noce, mon Négrier!
Que sur ton pont se vautre
Un noceur perruquier.
... Et, tous les crins au vent, nos chaloupeuses!
Ces vierges à sabords!
Te patinant dans nos courses mousseuses!...
Ah! c'étaient les bons bords!...