La pente est âpre, tout de même,
Et les stations sont des fours,
Au tableau remontant le cours
De l'Elysée à la Bohême....
—Oui, camarade, il faut qu'on sue
Après son harnais et son art!...
Apres les ailes: le brancard!
Vivre notre métier—ça tue....
Tués l'idéal et le râble!
Hue!... Et le coeur dans le talon!
..................................................
—Salut au convoi misérable
Du peintre écrémé du Salon!
—Parmi les martyrs ça te range;
C'est prononcé comme l'arrêt
De Rafaël, peintre au nom d'ange,
Par le Peintre au nom de ... courbet!
Bois de Boulogne, 1er mai.
Au Bois, les lauriers sont coupés,
Mais le Persil verdit encore;
Au Serpolet, petits coupés
Vertueux vont lever l'Aurore....
L'Aurore brossant sa palette:
Kh'ol, carmin et poudre de riz;
Pour faire dire—la coquette—
Qu'on fait bien les ciels à Paris.
Par ce petit-lever de Mai,
Le Bois se croit à la campagne:
Et, fraîchement trait, le Champagne
Semble de la mousse de lait.
Là, j'ai vu les Chère Madame
S'encanailler avec le frais....
Malgré tout prendre un vrai bain d'âme!
—Vous vous engommerez après.—
... La voix à la note expansive:
—Vous comprenez; voici mon truc:
Je vends mes Memphis, et j'arrive....
—Cent louis!...—Eh, Eh! Bibi....—Mon duc?...
On presse de petites mains:
—Tiens ... assez pur cet attelage.—
Même les cochers, au dressage,
Redeviennent simples humains.
—Encor toi! vieille Belle-Impure!
Toujours, les pieds au plat, tu sors,
Dans ce déjeuner de nature,
Fondre un souper à huit ressorts....—
Voici l'école buissonnière:
Quelques maris jaunes de teint,
Et qui rentrent dans ta carrière
D'assez bonne heure ... le matin.
Le lapin inquiet s'arrête,
Un sergent-de-ville s'assied,
Le sportsman promène sa bête,
Et le rêveur la sienne—à pied.—
Arthur même a presque une tête,
Son faux-col s'ouvre matinal....
Peut-être se sent-il poète,
Tout comme Byron—son cheval.
Diane au petit galop de chasse
Fait galoper les papillons
Et caracoler sur sa trace,
Son Tigre et les vieux beaux Lions.
Naseaux fumants, grand oeil en flamme,
Crins d'étalon: cheval et femme
Saillent de l'avant!....
—Peu poli.
—Pardon: maritime ... et joli.
Voir Naples et....—Fort bien, merci, j'en viens.—Patrie
D'Anglais en vrai, mal peints sur fond bleu-perruquier!
Dans l'indigo l'artiste en tous genres oublie.
Ce Ne-m'oubliez-pas d'outremer: le douanier.
—O Corinne!... ils sont là déclamant sur ma malle....
Lasciate speranza, mes cigares dedans!
—O Mignon!... ils ont tout éclos mon linge sale
Pour le passer au bleu de l'éternel printemps!
Ils demandent la main ... et moi je la leur serre!
Le portrait de ma Belle, avec morbidezza
Passe de mains en mains: l'inspecteur sanitaire
L'ausculte, et me sourit ... trouvant que c'est bien ça!
Je venais pour chanter leur illustre guenille,
Et leur chantage a fait de moi-même un haillon!
Effeuillant mes faux-cols, l'un d'eux m'offre sa fille....
Effeuillant le faux-col de mon illusion!
—Naples! panier percé des Seigneurs Lazzarones
Riches d'un doux ventre au soleil!
Polichinelles-Dieux, Rois pouilleux sur leurs trônes,
Clyso-pompant l'azur qui bâille leur sommeil!...
O Grands en rang d'oignons! Plantes de pieds en lignes!
Vous dont la parure est un sac, un aviron!
Fils réchauffes du vieux Phoebus! Et toujours dignes
Des chansons de Musset, du mépris de Byron!...
—Choeurs de Mazanielli, Torses de mandolines!
Vous dont le métier est d'être toujours dorés
De rayons et d'amour ... et d'ouvrir les narines,
Poètes de plein air! O frères adorés!
Dolce Farniente!...—Non! c'est mon sac!... il nage
Parmi ces asticots, comme un chien crevé;
Et ma malle est hantée aussi ... comme un fromage!
Inerte, ô Galilée! et ... è pur si muove....
—Ne ruolze plus ça, toi, grand Astre stupide!
Tas de pâles voyous grouillant à se nourrir;
Ce n'est plus le lézard, c'est la sangsue à vide....
—Dernier lazzarone à moi le bon Dormir!
(Napoli—Dogana del porto.)
Pompeïa-station—Vésuve, est-ce encor toi?
Toi qui fis mon bonheur, tout petit, en Bretagne,
—Du bon temps où la foi transportait la montagne—
Sur un bel abat-jour, chez une tante à moi:
Tu te détachais noir, sur un fond transparent,
Et la lampe grillait les feux de ton cratère.
C'était le confesseur, dit-on, de ma grand'mère
Qui t'avait rapporté de Rome tout flambant....
Plus grand, je te revis à l'Opéra-Comique.
—Rôle jadis créé par toi: Le Dernier Jour
De Pompeï.—Ton feu s'en allait en musique,
On te souillait ton rôle, et ... tu ne fis qu'un four.
—Nous nous sommes revus: devant-de-cheminée,
A Marseille, en congé, sans musique, et sans feu:
Bleu sur fond rose, avec ta Méditerranée
Te renvoyant pendu, rose sur un champ bleu.
—Souvent tu vins à moi la première, ô Montagne!
Je te rends ta visite, exprès, à la campagne.
Le Vrai Vésuve est toi, puisqu'on m'a fait cent francs!
......................................................................
Mais les autres petits étaient plus ressemblants.
Pompeï, aprile.
SONNETO A NAPOLI
ALL' SOLE, ALL' LUNA
ALL' SABATO, ALL' CANONICO
E TUTTI QUANTI
—CON PULCINELLA—
Il n'est pas de Samedi
Qui n'ait soleil à midi;
Femme ou fille soleillant,
Qui n'ait midi sans amant!...
Lune, Bouc, Curé cafard
Qui n'ait tricorne cornard!
—Corne au front et corne au seuil
Préserve du mauvais oeil.—
... L'Ombilic du jour filant
Son macaroni brûlant,
Avec la tarentela:
Lucia, Maz'Aniello,
Santa-Pia, Diavolo,
—CON PULCINELLA.—
Mergelina-Venerdi, aprile 15.
Sicelides Musae, paulo majora canamus.
(VIRGILE.)
Etna—j'ai monté le Vésuve....
Le Vésuve a beaucoup baissé:
J'étais plus chaud que son effluve,
Plus que sa crête hérissé....
—Toi que l'on compare à la femme....
—Pourquoi?—Pour ton âge? ou ton âme
De caillou cuit?...—Ça fait rêver....
—Et tu t'en fais rire à crever!—
—Tu ris jaune et tousses: sans doute,
Crachant un vieil amour malsain;
La lave coule sous la croûte
De ton vieux cancer au sein.
—Couchons ensemble, Camarade!
Là—mon flanc sur ton flanc malade:
Nous sommes frères, par Vénus,
Volcan!...
Un peu moins ... un peu plus....
(Palerme.—Août.)
LE FILS DE LAMARTINE et DE GRAZIELLA
«C'est ainsi que j'expiai par ces larmes
écrites la dureté et l'ingratitude de
mon coeur de dix-huit ans. Je ne puis
jamais relire ces vers sans adorer cette
fraîche image que rouleront éternellement
pour moi les vagues transparentes et
plaintives du golfe de Naples ... et sans
me haïr moi-même; mais les âmes pardonnent
là-haut. La sienne m'a pardonné.
Pardonnez-moi aussi, vous!!! J'ai pleuré.»
(LAMARTINE.—Graziella—1fr. 25c. le
vol.)
A l'île de Procide, où la mer de Sorrente
Scande un flot hexamètre à la fleur d'oranger,
Un Naturel se fait une petite rente
En Graziellant l'Étranger....
L'Etrangère surtout, confite en Lamartine,
Qui paye pour fluer, vers à vers, sur les lieux....
—Du Cygne-de-Saint-Point l'Homme a si bien la mine,
Qu'on croirait qu'il va rendre un vers ... harmonieux.
C'est un peintre inspiré qui lui trouva sa balle,
Sa balle de profil:—Oh mais! dit-il, voilà!
Je te baptise, au nom de la couleur locale:
—LE FILS DE LAMARTINE ET DE GRAZIELLA!—
Vrai portrait du portrait du Rafaël fort triste,[1] ....
Fort triste, pressentant qu'il serait décollé
De sa toile, pour vivre en la peau du Harpiste
Ainsi que de son fils, rafaël raffalé.
—Raphaël-Lamartine et fils!—O Fornarine-Graziella!
Vos noms font de petits profits;
L'écho dit pour deux sous: Le Fils de Lamartine!
Si Lamartine eût pu jamais avoir un fils!
—Et toi, Graziella.... Toi, Lesbienne Vierge!
Nom d'amour, que, sopran' il a tant déchanté!...
Nom de joie!... et qu'il a pleuré—Jaune cierge—
Tu n'étais vierge que de sa virginité!
—Dis: moins éoliens étaient, ô Grazielle,
Tes Mâles d'Ischia?... que ce pieux Jocelyn
Qui tenait, à côté, la lyre et la chandelle....
Et, de loin, t'enterrait en chants de sacristain....
Ces souvenirs sont loin....—Dors, va! Dors sous les pierres
Que voit, n'importe où, l'étranger,
Où fait paître ton Fils des familles entières
—Citron prématuré de ta Fleur d'Oranger—
Dors—l'Oranger fleurit encor ... encor se fane;
Et la rosée et le soleil ont eu ses fleurs....
Le Poète-apothicaire en a fait sa tisane:
Remède à vers! remède à pleurs',
—Dors—L'Oranger fleurit encor ... et la mémoire
Des jeunes d'autrefois dont l'ombre est encor là.
Qui ne t'ont pas pêchée au fond d'une écritoire....
Et n'en péchaient que mieux!—dis, ô picciola!
—Mère de l'Antéchrist de Lamartine-Père,
Aurore qui mourus sous un coup d'éteignoir,
Ton Orphelin, posthume et de père et de mère,
Allait—quand tu naquis—déjà comme un vieux Soir.
Graziella!—Conception trois fois immaculée....
D'un platonique amour, Messie et Souvenir,
Ce Fils avait vingt ans quand, Mère inoculée,
Tu mourus à seize ans!... C'est bien tôt pour mourir!
—Pour toi: c'est ta seule oeuvre mâle, ô Lamartine,
Saint-Joseph de la Muse, avec elle couché,
Et l'aidant à vêler ... par la grâce divine:
Ton fils avant la lettre est conçu sans péché!...
—Lui se souvient très peu de ces scènes passées....
Mais il laisse le vent et le flot murmurer,
Et l'Étranger, plongeant dans ses tristes pensées....
En tirer un franc—pour pleurer!
Et, tout bas, il vous dit, de murmure en murmures:
Que sa fille ressemble à L'AUTRE ... et qu'elle est là,
Qu'on peut pleurer, à l'heure, avec des rimes pures,
Et ...—pour cent sous, Signor—nommer Graziella!
(Isola di Capri.—Gennaio.)
A là cellule IV BIS (prison royale de Gènes.)
—Lasciate ogné.—
DANTE
O belle hospitalière
Qui ne me connais pas,
Vierge publique et fière
Qui m'as ouvert les bras....
Rompant ma longue chaîne,
L'eunuque m'a jeté
Sur ton sein royal, Reine!
—Vanité, vanité!—
Comme la Vénus nue.
D'un bain de lait de chaux
Tu sors, blanche Inconnue,
Fille des noirs cachots
Où l'on pleure, d'usage....
—Moi: jamais n'ai chanté
Que pour toi, dans ta cage,
Cage de la gaîté!
La misère parée
Est dans le grand égout;
Dépouillons la livrée
Et la chemise et tout!
Que tout mon baiser couvre
Ta franche nudité....
Vraie ou fausse, se rouvre
Une virginité!
—Plus ce ciel louche et rose
Ni ce soleil d'enfer!...
—Ta paupière mi-close,
Tes cils, barreaux de fer!
Ta ceinture-dorée,
De fer!—Fidélité—
Et ta couche encastrée
Tombeau de volupté!
A nos coeurs plus d'alarmes:
Libres et bien à nous!...
Sens planer les gendarmes,
Pigeons du rendez-vous;
Et Cupidon-Cerbère
A qui la sûreté
De nos amours est chère....
Quatre murs!—Liberté!
Ho! l'Espérance folle
—Ce crampon—est au clou.
L'existence qui colle
Est collée à l'écrou.
Le souvenir qui hante
A l'huys est resté;
L'huys n'a pas de fente....
—Oh le carcan ôté!—
Laissons venir la Muse,
Elle osera chanter;
Et, si le jeu t'amuse,
Je veux te la prêter....
Ton petit lit de sangle,
Pour nous a rajouté
Les trois bouts du triangle;
Triple amour!—Trinité!
Plus d'huissiers aux mains sales!
Ni mains de chers amis!
Ni menottes banales!...
—Mon nom est Quatre-Bis.—
Hors la terrestre croûte,
Désert mal habité,
Loin des mortels je goûte
Un peu d'éternité.
—Prison, sûre conquête
Où le poète est roi!
Et boudoir plus qu'honnête
Où le sage est chez soi.
Cruche, au moins ingénue,
Puits de la vérité!
Vide, quand on l'a bue....
—Vase de pureté!—
—Seule est ta solitude,
Et béats tes ennuis
Sans pose et sans étude....
Plus de jours, plus de nuits!
C'est tout le temps dimanche,
Et le far-niente
Dort pour moi sur la planche
De l'idéalité....
... Jusqu'au jour de misère
Où, condamné, je sors
Seul, ramer ma galère....
Là, n'importe où,... dehors.
Laissant emprisonnée
A perpétuité
Cette fleur cloisonnée,
Qui fut ma liberté....
—Va: reprends, froide et dure,
Pour le captif oison,
Ton masque, ta figure
De porte de prison....
Que d'autres, basse race
Dont le dos est voûté,
Pour eux te trouve basse,
Altière déité!
(Cellule 4.—Genova-la-Superba.)
Ils sont fiers ceux-là!... comme poux sur la gale!
C'est à la don-Juan qu'ils vous font votre malle.
Ils ne sentent pas bon, mais ils fleurent le preux:
Valeureux vauriens, crétins chevalereux!
Prenant sans demander—toujours suant la race,—
Et demandant un sol,—mais toujours pleins de grâce.
Là, j'ai fait le croquis d'un mendiant à cheval:
—Le Cid ... un cid par un été de carnaval:
—Je cheminais—à pieds—traînant une compagne;
Le soleil craquelait la route en blanc-d'Espagne;
Et le cid fut sur nous en un temps de galop....
Là, me pressant entre le mur et le garrot:
—Ah! seigneur Cavalier, d'honneur! sur ma parole!
Je mendie à genoux: un oignon ... une obole?...—
(Et son cheval paissait mon col.)—Pauvre animal,
Il vous aime déjà! Ne prenez pas à mal....
—Au large!—Oh! mais: au moins votre bout de cigare?...
La Vierge vous le rende.—Allons: au large! ou: gare!
(Son pied nu prenait ma poche en étrier.)
—Pitié pour un infirme, o seigneur-cavalier....
—Tiens donc un sou....—Senor, que jamais je n'oublie
Votre Grâce! Pardon, je vous ai retardé....
Senora: Merci, toi! pour être si jolie....
Ma Jolie, et: Merci pour m'avoir regardé!
(Cosas de Espana)
Qu'ils se payent des républiques,
Hommes libres!—carcan au cou—
Qu'ils peuplent leurs nids domestiques!...
—Moi je suis le maigre coucou.
—Moi,—coeur eunuque, dératé
De ce qui mouille et ce qui vibre....
Que me chante leur Liberté,
A moi? toujours seul. Toujours libre.
—Ma Patrie ... elle est par le monde;
Et, puisque la planète est ronde,
Je ne crains pas d'en voir le bout....
Ma patrie est où je la plante:
Terre ou mer, elle est sous la plante
De mes pieds—quand je suis debout.
—Quand je suis couché: ma patrie
C'est la couche seule et meurtrie
Où je vais forcer dans mes bras
Ma moitié, comme moi sans âme;
Et ma moitié: c'est une femme....
Une femme que je n'ai pas.
—L'idéal à moi: c'est un songe
Creux; mon horizon—l'imprévu—
Et le mal du pays me ronge....
Du pays que je n'ai pas vu.
Que les moutons suivent leur route,
De Carcassonne à Tombouctou....
—Moi, ma route me suit. Sans doute
Elle me suivra n'importe où.
Mon pavillon sur moi frissonne,
Il a le ciel pour couronne:
C'est la brise dans mes cheveux....
Et, dans n'importe quelle langue;
Je puis subir une harangue;
Je puis me taire si je veux.
Ma pensée est un souffle aride:
C'est l'air. L'air est à moi partout.
Et ma parole est l'écho vide
Qui ne dit rien—et c'est tout.
Mon passé: c'est ce que j'oublie.
La seule chose qui me lie
C'est ma main dans mon autre main.
Mon souvenir—Rien—C'est ma trace.
Mon présent, c'est tout ce qui passe
Mon avenir—Demain ... demain
Je ne connais pas mon semblable;
Moi, je suis ce que je me fais.
—Le Moi humain est haïssable....
—Je ne m'aime ni ne me hais.
—Allons! la vie est une fille
Qui m'a pris à son bon plaisir....
Le mien, c'est: la mettre en guenille,
La prostituer sans désir.
—Des dieux?...—Par hasard j'ai pu naître;
Peut-être en est-il—par hasard....
Ceux-là, s'ils veulent me connaître,
Me trouveront bien quelque part.
—Où que je meure: ma patrie
S'ouvrira bien, sans qu'on l'en prie,
Assez grande pour mon linceul....
Un linceul encor: pour que faire?...
Puisque ma patrie est en terre
Mon os ira bien là tout seul....
ARMOR
Sables de vieux os—Le flot râle
Des glas: crevant bruit sur bruit....
—Palud pâle, où la lune avale
De gros vers, pour passer la nuit.
—Calme de peste, où la fièvre
Cuit.... Le follet damné languit.
—Herbe puante où le lièvre
Est un sorcier poltron qui fuit....
—La Lavandière blanche étale
Des trépassés le linge sale,
Au soleil des loups....—Les crapauds.
Petits chantres mélancoliques
Empoisonnent de leurs coliques,
Les champignons, leurs escabeaux.
(Marais de Guérande.—Avril.)
Des coucous l'Angelus funèbre
A fait sursauter, à ténèbre,
Le coucou, pendule du vieux,
Et le chat-huant, sentinelle,
Dans sa carcasse à la chandelle
Qui flamboie à travers ses yeux.
—Écoute se taire la chouette....
—Un cri de bois: C'est la brouette
De la Mort, le long du chemin....
Et, d'un vol joyeux, la corneille
Fait le tour du toit où l'on veille
Le défunt qui s'en va demain.
(Bretagne.—Avril.)
O fortunatos nimdim, sua si....
VIRGILE.
C'est le bon riche, c'est un vieux pauvre en Bretagne,
Oui, pouilleux de pavé sans eau pure et sans ciel!
—Lui, c'est un philosophe-errant dans la campagne;
Il aime son pain noir sec—pas beurré de fiel....
S'il n'en a pas: bonsoir.—Il connaît une crèche
Où la vache lui prête un peu de paille fraîche,
Il s'endort, rêvassant planche-à-pain au milieu,
Et s'éveille au matin en bayant au Bon-Dieu.
—Panem nostrum....—Sa faim a le goût d'espérance....
Un Benedicite s'exhale de sa panse;
Il sait bien que pour lui l'oeil d'en haut est ouvert
Dans ce coin d'où tomba la manne du désert
Et le pain de son sac....
Il va de ferme en ferme.
Et jamais à son pas la porte ne se ferme,
—Car sa venue est bien.—Il entre à la maison
Pour allumer sa pipe en soufflant un tison....
Et s'assied.—Quand on a quelque chose, on lui donne;
Alors, il se secoue et rit, tousse et rognonne
Un Pater en hébreu. Puis, son bâton en main,
Il reprend sa tournée en disant: à demain.
Le gros chien de la cour en passant le caresse....
—Avec ça, peut-on pas se passer de maîtresse?...
Et,—qui sait,—dans les champs, un beau jour, la beauté
Peut s'amuser à faire aussi la charité....
—Lui, n'est pas pauvre: il est Un Pauvre,—et s'en contente
C'est un petit rentier, moins l'ennui de la rente.
Seul, il se chante vêpre en berçant son ennui....
—Travailler—Pour que faire?... On travaille pour lui.
Point ne doit déroger, il perdrait la pratique;
Il doit garder intact son vieux blason mystique.
—Noblesse oblige.—Il est saint: à chaque foyer
Sa niche est là, tout près du grillon familier.
Bon messager boiteux, il a plus d'une histoire
A faire froid au dos, quand la nuit est bien noire....
N'a-t-il pas vu, rôdeur, durant les clairs minuits
Dans la lande danser les cornandons maudits....
—Il est simple ... peut-être.—Heureux ceux qui sont simples!...
A la lune, n'a-t-il jamais cueilli des simples?...
—Il est sorcier peut-être ... et, sur le mauvais seuil,
Pourrait, en s'en allant, jeter le mauvais oeil....
—Mais non: mieux vaut porter bonheur; dans les familles,
Proposer ou chercher des maris pour les filles.
Il est de noce alors, très humble desservant
De la part du bon-dieu.—Dieu doit être content:
Plein comme feu Noé, son Pauvre est ramassé
Le lendemain matin au revers d'un fossé.
Ah, s'il avait été senti du doux Virgile....
Il eût été traduit par monsieur Delille,
Comme un «trop fortuné s'il connût son bonheur.... »
—Merci: ça le connaît, ce marmiteux seigneur!
(Saint-Thégonnec.)
DE
TU-PE-TU
C'est au pays de Léon.—Est vite petite chapelle à saint
Tupetu. (En breton: D'un côté ou de l'autre.)
Une fois l'an, les croyants—fatalistes chrétiens—s'y rendent
en pèlerinage, afin d'obtenir, par l'entremise du Saint, le
dénoûment fatal de toute affaire nouée: la délivrance d'un
malade tenace on d'une vache pleine; ou, tout au moins, quelque
signe de l'avenir: tel que c'est écrit là-haut.—Puisque cela
doit être, autant que cela soit de suite ... d'un côté ou de
l'autre—Tu-pe-tu.
L'oracle fonctionne pendant la grand' messe: l'officiant fait
faire, pour chacun, un tour à la Roulette-de-chance, grand
cercle en bois fixé à la voûte et manoeuvré par une longue corde
que Tupetu tient lui-même dans sa main de granit. La roue,
garnie de clochettes, tourne en carillonnant; son point d'arrêt
présage l'arrêt du destin:—D'un côté ou de l'autre.
Et chacun s'en va comme il est venu, quitte à revenir l'an
prochain ... Tu-pe-tu finit fatalement par avoir son effet.
Il est, dans la vieille Armorique,
Un saint—des saints le plus pointu—
Pointu comme un clocher gothique
Et comme son nom: TUPETU.
Son petit clocheton de pierre
Semble prêt à changer de bout....
Il lui faut, pour tenir debout,
Beaucoup de foi ... beaucoup de lierre....
Et, dans sa chapelle ouverte, entre
—Tête ou pieds—tout franc Breton
Pour lui tâter l'oeuf dans le ventre,
L'oeuf du destin: C'est oui?—c'est non?
—Plus fort que sainte Cunégonde
Ou Cucugnan de Quilbignon....
Petit prophète au pauvre monde,
Saint de la veine ou du guignon,
Il tient sa Roulette-de-chance
Qu'il vous fait aller pour cinq sous;
Ça dit bien, mieux qu'une balance,
Si l'on est dessus ou dessous.
C'est la roulette sans pareille,
Et les grelots qui sont parmi
Vont, là-haut, chatouiller l'oreille
Du coquin de Sort endormi.
Sonnette de la Providence,
Et serinette du Destin;
Carillon faux, mais argentin;
Grelottière de l'Espérance....
Tu-pe-tu—D'un bord ou de l'autre!
Tu-pe-tu—Banco—Quitte-ou-tout!
Juge-de-paix sans patenôtre....
TUPETU, saint valet d'atout!
Tu-pe-tu—Pas de milieu!...
TUPETU, sorcier à musique,
Croupier du tourniquet mystique
Pour les macarons du Bon-Dieu!...
Médecin héroïque, il pousse
Le mourant à sauter le pas:
Soit dans la vie à la rescousse....
Soit, à pieds joints, en plein trépas:
—Tu-pe-tu! cheval couronné!
—Tu-pe-tu! qu'on saute ou qu'on butte!
—Tu-pe-tu! vieillard obstiné!...
Au bout du fossé la culbute!
TUPETU, saint tout juste honnête,
Petit Janus chair et poisson!
Saint confesseur à double tête,
Saint confesseur à double fond!...
—Pile-ou-face de la vertu,
Ambigu patron des pucelles
Qui viennent t'offrir des chandelles.
Jésuite! tu dis:—Tu-pe-tu!...
LA RAPSODIE FORAINE
et
LE PARDON DE SAINTE-ANNE
La Palud, 27 Août, jour du Pardon.
Bénite est l'infertile plage
Où, comme la mer, tout est nud.
Sainte est la chapelle sauvage
De Sainte-Anne-de-la-Palud....
De la Bonne Femme Sainte Anne
Grand'tante du petit Jésus,
En bois pourri dans sa soutane
Riche ... plus riche que Crésus!
Contre elle la petite Vierge,
Fuseau frêle, attend l'Angelus;
Au coin, Joseph tenant son cierge,
Niche, en saint qu'on ne fête plus....
.................................................................
C'est le Pardon.—Liesse et mystères—
Déjà l'herbe rase a des poux....
—Sainte Anne, Onguent des belles-mères!
Consolation des époux!...
Des paroisses environnantes:
De Plougastel et Loc-Tudy,
Ils viennent tous planter leurs tentes,
Trois nuits, trois jours—jusqu'au lundi.
Trois jours, trois nuits, la palud grogne,
Selon l'antique rituel,
—Choeur séraphique et chant d'ivrogne—
Le CANTIQUE SPIRITUEL.
Mère taillée à coups de hache,
Tout coeur de chêne dur et bon;
Sous l'or de ta robe se cache
L'âme en pièce d'un franc-Breton!
—Vieille verte à face usée
Comme la pierre du torrent,
Par des larmes d'amour creusée,
Séchée avec des pleurs de sang....
—Toi dont la mamelle tarie
S'est refait, pour avoir porté
La Virginité de Marie,
Une mâle virginité!
—Servante-maîtresse altière,
Très-haute devant le Très-Haut:
Au pauvre monde, pas fière,
Dame pleine de comme-il-faut!
—Bâton des aveugles! Béquille
Des vieilles! Bras des nouveaux-nés!
Mère de madame ta fille!
Parente des abandonnés!
—O Fleur de la pucelle neuve!
Fruit de l'épouse au sein grossi!
Reposoir de la femme veuve....
Et dit veuf Dante-de-merci!
—Arche de Joachim! Aïeule!
Médaille de cuivre effacé!
Gui sacré! Trèfle-quatre-feuille!
Mont d'Horeb! Souche de Jessé!
—O toi qui recouvrais la cendre,
Qui filais comme on fait chez nous,
Quand le soir venait à descendre,
Tenant l'ENFANT sur tes genoux;
—Toi qui fus là, seule, pour faire
Son maillot neuf à Bethléem.
Et là, pour coudre son suaire
Douloureux, à Jérusalem!...
Des croix profondes sont tes rides,
Tes cheveux sont blancs comme fils....
—Préserve des regards arides
Le berceau de nos petits-fils!
Fais venir et conserve en joie
Ceux à naître et ceux qui sont nés.
Et verse, sans que Dieu te voie,
L'eau de tes yeux sur les damnés!
Reprends dans leur chemise blanche
Les petits qui sont en langueur....
Rappelle à l'éternel Dimanche
Les vieux qui traînent en longueur.
—Dragon-gardien de la Vierge,
Garde la crèche sous ton oeil.
Que, près de toi, Joseph-concierge
Garde la propreté du seuil!
Prends pitié de la fille-mère,
Du petit au bord du chemin....
Si quelqu'un leur jette la pierre,
Que la pierre se change en pain!