—Par Belzébuth! contre la borne
Je viens de me rompre la corne!
................................................
Comme les trucs sont démolis!
  IIIe ACTE (Sereno).
Hola!... je vois poindre un fanal oblique
—Flamberge au vent, joli Muguet!
Sangre Dios! rossons le guet!...
Un bonhomme mélancolique
Chante:—Bonsoir Senor, Senor Caballero,
Sereno....—Sereno toi-même!
—Minuit: second jour de carême,
Prêtez-moi donc un cigaro....
Gracia! la Vierge vous garde!
—La Vierge?... grand merci, vieux! Je sens la moutarde!...
—Par Saint-Joseph! Senor, que faites-vous ici?—
—Mais ... pas grand'chose et toi, merci.
—C'est pour votre plaisir?...—Je damne les alcades
De Tolose au Guadalété!
—Il est un violon, là-bas sous les arcades....
—Ça: n'as-tu jamais arrêté
Musset ... musset pour sérénade?
Santos!... non, sur la promenade,
Je n'ai jamais vu de mussets....
—Son page était en embuscade....
Ah Carambah! Monsieur est un senor Français
Qui vient nous la faire à l'aubade?...

PIECE A CARREAUX
Ah! si Vous avez à Tolède,
Un vitrier
Qui vous forge un vitrail plus raide
Qu'un bouclier!...
A Tolède j'irai ma flamme
Souffler, ce soir;
A Tolède tremper la lame
De mon rasoir!
Si cela ne vous amadoue:
Vais aiguiser,
Contre tous les cuirs de Cordoue,
Mon dur baiser:
—Donc—A qui rompra: votre oreille,
Ou bien mes vers!
Ma corde-à-boyaux sans pareille,
Ou bien vos nerfs?
—A qui fendra: ma castagnette,
Ou bien vos dents....
L'Idole en grès, ou le Squelette
Aux yeux dardants!
—A qui fondra: vous ou mes cierges,
O plombs croisés!...
En serez-vous beaucoup plus vierges,
Carreaux cassés?
Et Vous qui faites la cornue,
Ange là-bas!...
En serez-vous un peu moins nue,
Les habits bas?
—Ouvre! fenêtre à guillotine:
C'est le bourreau!
—Ouvre donc porte de cuisine!
C'est Figaro.
... Je soupire, en vache espagnole,
Ton numéro
Qui n'est, en français, Vierge molle!
Qu'un grand ZÉRO.
Cadix—Mai.

RACCROCS

LAISSER-COURRE
Musique de: ISAAC LAQUEDEM.
J'ai laissé la potence
Après tous les pendus,
Andouilles de naissance,
Maigres fruits défendus;
Les plumes aux canards
Et la queue aux renards....
Au Diable aussi sa queue
Et ses cornes aussi,
Au ciel sa chose bleue
Et la Planète—ici—
Et puis tout: n'importe où
Dans le désert au clou.
J'ai laissé dans l'Espagne
Le reste et mon château;
Ailleurs, à la campagne,
Ma tête et son chapeau;
J'ai laissé mes souliers
Sirènes, à vos pieds!
J'ai laissé par les mondes,
Parmi tous les frisons
Des chauves, brunes, blondes
Et rousses ... mes toisons.
Mon épée aux vaincus,
Ma maîtresse aux cocus....
Aux portes les portières,
La portière au portier,
Le bouton aux rosières,
Les roses au rosier,
A l'huys les huissiers,
Créance aux créanciers....
Dans mes veines ma veine,
Mon rayon au soleil,
Ma dégaîne en sa gaîne,
Mon lézard au sommeil;
J'ai laissé mes amours
Dans les tours, dans les fours....
Et ma cotte de maille
Aux artichauts de fer
Qui sont à la muraille
Des Jardins de l'Enfer;
Après chaque oripeau
J'ai laissé de ma peau.
J'ai laissé toute chose
Me retirer du nez
Des vers, en vers, en prose....
Aux bornes, les bornés;
A tous les jeux partout,
Des rois et de l'atout.
J'ai laissé la police
Captive en liberté,
J'ai laissé La Palisse
Dire la vérité....
Laissé courre le sort
Et ce qui court encor.
J'ai laissé l'Espérance,
Vieillissant doucement,
Retomber en enfance,
Vierge folle sans dent.
J'ai laissé tous les Dieux,
J'ai laissé pire et mieux.
J'ai laissé bien tranquilles
Ceux qui ne l'étaient pas,
Aux pattes imbéciles
J'ai laissé tous les plats;
Aux poètes la foi....
Puis me suis laissé moi.
Sous le temps, sans égides
M'a mal mené fort bien
La vie à grandes guides....
Au bout des guides—rien—
... Laissé, blasé, passé,
Rien ne m'a rien laissé....

A MA JUMENT SOURIS
Pas d'éperon ni de cravache,
N'est-ce pas, Maîtresse à poil gris....
C'est bon à pousser une vache,
Pas une petite Souris.
Pas de mors à ta pauvre bouche:
Je t'aime, et ma cuisse te touche.
Pas de selle, pas d'étrier:
J'agace, du bout de ma botte,
Ta patte d'acier fin qui trotte.
Va: je ne suis pas cavalier....
—Hurrah! c'est à nous la poussière!
J'ai la tête dans ta crinière,
Mes deux bras te font un collier.
—Hurrah! c'est à nous le hallier!
—Hurrah! c'est à nous la barrière!
—Je suis emballé: tu me tiens—
Hurrah!... et le fossé derrière....
Et la culbute!...—Femme tiens!!

A LA DOUCE AMIE
Ça: badinons—J'ai ma cravache—
Prends ce mors, bijou d'acier gris;
—Tiens: ta dent joueuse le mâche....
En serrant un peu: tu souris....
—Han!... C'est pour te faire la bouche....
—V'lan!... C'est pour chasser une mouche....
Veux-tu sentir te chatouiller
L'éperon, honneur de ma botte?...
—Et la Folle-du-logis trotte....—
Jouons à l'Amour-cavalier!
Porte-beau ta tête altière,
Laisse mes doigts dans ta crinière....
J'aime voir ton beau col ployer!...
Demain: je te donne un collier.
—Pourquoi regarder en arrière?...
Ce n'est rien: c'est une étrivière....
Une étrivière ... et—je te tiens!
..............................................
Et tu m'as aimé ...—rosse, tiens!

A MON CHIEN POPE
—GENTLEMAN-DOG FROM NEW-LAND—
mort d'une balle.
Toi: ne pas suivre en domestique,
Ni lécher en fille publique!
—Maître-philosophe cynique:
N'être pas traité comme un chien,
Chien! tu le veux—et tu fais bien.
—Toi: rester toi; ne pas connaître
Ton écuelle ni ton maître.
Ne jamais marcher sur les mains,
Chien!—c'est bon pour les humains.
... Pour l'amour—qu'à cela ne tienne
Viole des chiens—Gare la Chienne!
Mords—Chien—et nul ne te mordra.
Emporte le morceau—Hurrah!—
Mais après, ne fais pas la bête;
S'il faut payer—paye—Et fais tête
Aux fouets qu'on te montrera.
—Pur ton sang! pur ton chic sauvage!
—Hurler, nager—
Et, si l'on te fait enrager....
Enrage!
Ile de Batz—Octobre

A JUVÉNAL DE LAIT
Incipe, parve puer, risu cagnoscere....
A grands coups d'avirons de douze pieds, tu rames
En vers ... et contre tout—Hommes, auvergnats, femmes.—
Tu n'as pas vu l'endroit et tu cherches l'envers.
Jeune renard en chasse.... Ils sont trop verts—tes vers.
C'est le vers solitaire.—On le purge.—Ces Dames
Sont le remède. Après tu feras de tes nerfs
Des cordes-à-boyau; quand, guitares sans âmes,
Les vers te reviendront déchantés et soufferts.
Hystérique à rebours, ta Muse est trop superbe,
Petit cochon de lait, qui n'as goûté qu'en herbe,
L'acre saveur du fruit encore défendu.
Plus tard, tu colleras sur papier tes pensées,
Fleurs d'herboriste, mais, autrefois ramassées....
Quand il faisait beau temps au paradis perdu.

A UNE DEMOISELLE
Pour Piano et Chant
La dent de ton Erard, râtelier osanore,
Et scie et broie à crû, sous son tic-tac nerveux,
La gamme de tes dents, autre clavier sonore....
Touches qui ne vont pas aux cordes des cheveux!
—Cauchemar de meunier, ta: Rêverie agile!
—Grattage, ton: Premier amour à quatre mains!
O femme transposée en Morceau difficile,
Tes croches sans douleur n'ont pas d'accents humains!
Déchiffre au clavecin cet accord de ma lyre;
Télégraphe à musique, il pourra le traduire:
Cri d'os, dur, sec, qui plaque et casse—Plangorer....
Jamais!—La clef-de-Sol n'est pas la clef de l'âme,
La clef-de-Fa n'est pas la syllabe de Femme,
Et deux demi-soupirs ... ce n'est pas soupirer.

DÉCOURAGEUX
Ce fut un vrai poète: Il n'avait pas de chant.
Mort, il aimait le jour et dédaigna de geindre.
Peintre: il aimait son art—Il oublia de peindre....
Il voyait trop—Et voir est un aveuglement.
—Songe-creux: bien profond il resta dans son rêve;
Sans lui donner la forme en baudruche qui crève,
Sans ouvrir le bonhomme, et se chercher dedans.
—Par héros de roman: il adorait la brune,
Sans voir s'elle était blonde.... Il adorait la lune;
Mais il n'aima jamais—Il n'avait pas le temps.
—Chercheur infatigable: Ici-bas où l'on rame,
Il regardait ramer, du haut de sa grande âme.
Fatigué de pitié pour ceux qui ramaient bien....
Mineur de la pensée: il touchait son front blême,
Pour gratter un bouton ou gratter le problème
Qui travaillait là—Faire rien.—
—Il parlait: «Oui, la Muse est stérile! elle est fille
D'amour, d'oisiveté, de prostitution;
Ne la déformez pas en ventre de famille
Que couvre un étalon pour la production!»
«O vous tous qui gâchez, maçons de la pensée!
Vous tous que son caprice a touchés en amants,
—Vanité, vanité—La folle nuit passée,
Vous l'affichez en charge aux yeux ronds des manants!»
«Elle vous effleurait, vous, comme chats qu'on noie,
Vous avez accroché son aile ou son réseau,
Fiers d'avoir dans vos mains un bout de plume d'oie,
Ou des poils à gratter, en façon de pinceau!»
—Il disait: «O naïf Océan! O fleurettes,
Ne sommes-nous pas là, sans peintres, ni poètes!...
Quel vitrier a peint! quel aveugle a chanté!...
Et quel vitrier chante en raclant sa palette,
Ou quel aveugle a peint avec sa clarinette!
—Est-ce l'art?...»
—Lui resta dans le Sublime Bête
Noyer son orgueil vide et sa virginité.
(Méditerranée).

RAPSODIE DU SOURD
A Madame D——
L'homme de l'art lui dit:—Fort bien, restons-en là.
Le traitement est fait: vous êtes sourd. Voilà
Comme quoi vous avez l'organe bien perdu.—
Et lui comprit trop bien, n'ayant pas entendu.
—Eh bien, merci Monsieur, vous qui daignez me rendre
La tête comme un bon cercueil.
Désormais, à crédit, je pourrai tout entendre
Avec un légitime orgueil....
A l'oeil—Mais gare à l'oeil jaloux, gardant la place
De l'oreille au clou!...—Non—A quoi sert de braver:
... Si j'ai sifflé trop haut le ridicule en face,
En face, et bassement, il pourra me baver!...
Moi, mannequin muet, à fil banal!—Demain,
Dans la rue, un ami peut me prendre la main,
En me disant: vieux pot ..., ou rien, en radouci;
Et je lui répondrai—Pas mal et vous, merci!—
Si l'un me corne un mot, j'enrage de l'entendre;
Si quelqu'autre se tait: serait-ce par pitié?...
Toujours, comme un rébus, je travaille à surprendre
Un mot de travers....—Non—On m'a donc oublié!
—Ou bien—autre guitare—un officieux être
Dont la lippe me fait le mouvement de paître,
Croit me parler.... Et moi je tire, en me rongeant.
Un sourire idiot—d'un air intelligent!
—Bonnet de laine grise enfoncé sur mon âme!
Et—coup de pied de l'âne.... Hue!—Une bonne-femme
Vieille Limonadière, aussi, de la Passion!
Peut venir saliver sa sainte compassion
Dans ma trompe-d'Eustache, à pleins cris, à plein cor,
Sans que je puisse au moins lui marcher sur un cor!
—Bête comme une vierge et fier comme un lépreux,
Je suis là, mais absent.... On dit: Est-ce un gâteux,
Poète muselé, hérisson à rebour?...—
Un haussement d'épaule, et ça veut dire: un sourd.
—Hystérique tourment d'un Tantale acoustique!
Je vois voler des mots que je ne puis happer;
Gobe-mouche impuissant, mangé par un moustique,
Tête-de-turc gratis où chacun peut taper.
O musique céleste: entendre, sur du plâtre,
Gratter un coquillage! un rasoir, un couteau
Grinçant dans un bouchon!... un couplet de théâtre!
Un os vivant qu'on scie! un monsieur! un rondeau!...
—Rien—Je parle sous moi.... Des mots qu'à l'air je jette
De chic, et sans savoir si je parle en indou....
Ou peut-être en canard, comme la clarinette
D'un aveugle bouché qui se trompe de trou.
—Va donc, balancier soûl affolé dans ma tête!
Bats en branle ce bon tam-tam, chaudron fêlé
Qui rend la voix de femme ainsi qu'une sonnette,
Qu'un coucou!... quelquefois: un moucheron ailé....
—Va te coucher, mon coeur! et ne bats plus de l'aile.
Dans la lanterne sourde étouffons la chandelle,
Et tout ce qui vibrait là—je ne sais plus où—
Oubliette où l'on vient de tirer le verrou.
—Soyez muette pour moi, contemplative Idole,
Tous les deux, l'un par l'autre, oubliant la parole,
Vous ne me direz mot: je ne répondrai rien....
Et rien ne pourra dédorer l'entretien.
Le silence est d'or (Saint Jean Chrysostome)

FRÈRE ET SOEUR JUMEAUX
Ils étaient tous deux seuls, oubliés là par l'âge....
Ils promenaient toujours tous les deux, à longs pas,
Obliquant de travers, l'air piteux et sauvage....
Et deux pauvres regards qui ne regardaient pas.
Ils allaient devant eux essuyant les risées,
—Leur parapluie aussi, vert, avec un grand bec—
Serrés l'un contre l'autre et roides, sans pensées....
Eh bien, je les aimais—leur parapluie avec!—
Ils avaient tous les deux servi dans les gendarmes:
La Soeur à la popotte, et l'Autre sous les armes;
Ils gardaient l'uniforme encor—veuf de galon:
Elle avait la barbiche, et lui le pantalon.
Un Dimanche de Mai que tout avait une âme,
Depuis le champignon jusqu'au paradis bleu,
Je flânais aux bois, seul—à deux aussi: la femme
Que j'aimais comme l'air ... m'en doutant assez peu.
—Soudain, au coin d'un champ, sous l'ombre verdoyante
Du parapluie éclos, nichés dans un fossé,
Mes Vieux Jumeaux, tous deux, à l'aube souriante,
Souriaient rayonnants ... quand nous avons passé.
Contre un arbre, le vieux jouait de la musette,
Comme un sourd aveugle, et sa soeur dans un sillon,
Grelottant au soleil, écoutait un grillon
Et remerciait Dieu de son beau jour de fête.
—Avez-vous remarqué l'humaine créature
Qui végète loin du vulgaire intelligent,
Et dont l'âme d'instinct, au trait de la figure,
Se lit....—N'avez-vous pas aimé de chien couchant?...
Ils avaient de cela—De retour dans l'enfance,
Tenant chaud l'un à l'autre, ils attendaient le jour
Ensemble pour la mort comme pour la naissance....
—Et je les regardais en pensant à l'amour....
Mais l'Amour que j'avais près de moi voulut rire;
Et moi, pauvre honteux de mon émotion,
J'eus le coeur de crier au vieux duo: Tityre!—
.....................................................................
Et j'ai fait ces vieux vers en expiation.

LITANIE DU SOMMEIL
«J'ai scié le sommeil!»
                                                                               (MACBETH.)
Vous qui ronflez au coin d'une épouse endormie,
RUMINANT! savez-vous ce soupir: L'INSOMNIE?
—Avez-vous vu la Nuit, et le Sommeil ailé,
Papillon de minuit dans la nuit envolé,
Sans un coup d'aile ami, vous laissant sur le seuil,
Seul, dans le pot-au-noir au couvercle sans oeil:
—Avez-vous navigué?... La pensée est la houle
Ressassant le galet: ma tête ... votre boule.
—Vous êtes-vous laissé voyager en ballon?
—Non?—bien, c'est l'insomnie.—Un grand coup de talon
Là!—Vous voyez cligner des chandelles étranges:
Une femme, une Gloire en soleil, des archanges....
Et, la nuit s'éteignant dans le jour à demi,
Vous vous réveillez coi, sans vous être endormi.
Sommeil! écoute-moi: je parlerai bien bas:
Sommeil—Ciel-de-lit de ceux qui n'en ont pas!
Toi qui planes avec l'Albatros des tempêtes,
Et qui t'assieds sur les casques-à-mèche honnêtes!
SOMMEIL!—Oreiller blanc des vierges assez bêtes!
Et Soupape à secret des vierges assez faites!
—Moelleux Matelas de l'échine en arête!
Sac noir où les chassés s'en vont cacher leur tête!
Rôdeur de boulevard extérieur! Proxénète!
Pays où le muet se réveille prophète!
Césure du vers long, et Rime du poète!
SOMMEIL!—Loup-Garou gris! Sommeil Noir de fumée!
SOMMEIL!—Loup de velours, de dentelle embaumée!
Baiser de l'Inconnue, et Baiser de l'Aimée!
—SOMMEIL! Voleur de nuit! Folle-brise pâmée!
Parfum qui monte au ciel des tombes parfumées!
Carrosse à Cendrillon ramassant les Traînées!
Obscène Confesseur des dévotes mort-nées!
Toi qui viens, comme un chien, lécher la vieille plaie
Du martyr que la mort tiraille sur sa claie!
O Sourire forcé de la crise tuée!
SOMMEIL Brise alizée! Aurorale buée!
Trop-plein de l'existence, et Torchon neuf qu'on passe
Au CAFÉ DE LA VIE, à chaque assiette grasse!
Grain d'ennui qui nous pleut de l'ennui des espaces!
Chose qui court encor, sans sillage et sans traces!
Pont-levis des fossés! Passage des impasses!
SOMMEIL!—Caméléon tout pailleté d'étoiles!
Vaisseau-fantôme errant tout seul à pleines voiles!
Femme du rendez-vous, s'enveloppant d'un voile!
SOMMEIL!—Triste Araignée, étends sur moi ta toile!
SOMMEIL auréolé! féerique Apothéose,
Exaltant le grabat du déclassé qui pose!
Patient Auditeur de l'incompris qui cause!
Refuge du pêcheur, de l'innocent qui n'ose!
Domino! Diables-bleus! Ange-gardien rose!
Voix mortelle qui vibre aux immortelles ondes!
Réveil des échos morts et des choses profondes,
—Journal du soir: TEMPS, SIÈCLE et REVUE DES DEUX MONDES!
Fontaine de Jouvence et Borne de l'envie!
—Toi qui viens assouvir la faim inassouvie!
Toi qui viens délier la pauvre âme ravie,
Pour la noyer d'air pur au large de la vie!
Toi qui, le rideau bas, viens lâcher la ficelle
Du Chat, du Commissaire, et de Polichinelle,
Du violoncelliste et de son violoncelle,
Et la lyre de ceux dont la Muse est pucelle!
Grand Dieu, Maître de tout! Maître de ma Maîtresse
Qui me trompe avec toi—l'amoureuse Paresse—
O bain de voluptés! Éventail de caresse!
SOMMEIL! Honnêteté des voleurs! Clair de lune
Des yeux crevés!—SOMMEIL! Roulette de fortune
De tout infortuné! Balayeur de rancune!
O corde-de-pendu de la Planète lourde!
Accord éolien hantant l'oreille sourde!
—Beau Conteur à dormir debout: conte ta bourde?...
SOMMEIL!—Foyer de ceux dont morte est la falourde!
SOMMEIL—Foyer de ceux dont la falourde est morte!
Passe-partout de ceux qui sont mis à la porte!
Face-de-bois pour les créanciers et leur sorte!
Paravent du mari contre la femme-forte!
Surface des profonds! Profondeur des jocrisses!
Nourrice du soldat et Soldat des nourrices!
Paix des juges-de-paix! Police des polices!
SOMMEIL!—Belle-de-nuit entrouvrant son calice!
Larve, Ver-luisant et nocturne Cilice!
Puits de vérité de monsieur la Palisse!
Soupirail d'en haut! Rais de poussière impalpable,
Qui viens rayer du jour la lanterne implacable!

Sommeil—Écoute-moi, je parlerai bien bas:
Crépuscule flottant de l'Être ou n'Être pas!....
Sombre lucidité! Clair-obscur! Souvenir
De l'Inouï! Marée! Horizon! Avenir!
Conte des Mille-et-une-nuits doux à ouïr!
Lampiste d'Aladin qui sais nous éblouir!
Eunuque noir! muet blanc! Derviche! Djinn! Fakir!
Conte de Fée où le Roi se laisse assoupir!
Forêt-vierge où Peau-d'Ane en pleurs va s'accroupir!
Garde-manger où l'Ogre encor va s'assouvir!
Tourelle où ma soeur Anne allait voir rien venir!
Tour où dame Malbrouck voyait page courir....
Femme Barbe-Bleue oyait l'heure mourir!...
Belle au-Bois-Dormant dormait dans un soupir!
Cuirasse du petit! Camisole du fort!
Lampion des éteints! Éteignoir du remord!
Conscience du juste, et du pochard qui dort!
Contre-poids des poids faux de l'épicier de Sort!
Portrait enluminé de la livide Mort!
Grand fleuve où Cupidon va retremper ses dards
SOMMEIL!—Corne de Diane, et corne du cornard!
Couveur de magistrats et Couveur de lézards!
Marmite d'Arlequin!—bout de cuir, lard, homard—
SOMMEIL!—Noce de ceux qui sont dans les beaux-arts.
Boulet des forcenés, Liberté des captifs!
Sabbat du somnambule et Relai des poussifs!—
SOMME! Actif du passif et Passif de l'actif!
Pavillon de la Folle et Folle du poncif!...
—O viens changer de patte au cormoran pensif!
O brun Amant de l'Ombre! Amant honteux du jour!
Bal de nuit où Psyché veut démasquer l'Amour!
Grosse Nudité du chanoine en jupon court!
Panier-à-salade idéal! Banal four!
Omnibus où, dans l'Orbe, on fait pour rien un tour
Sommeil! Drame hagard! Sommeil, molle Langueur!
Bouche d'or du silence et Bâillon du blagueur!
Berceuse des vaincus! Perchoir des coqs vainqueurs!
Alinéa du livre où dorment les longueurs!
Du jeune homme rêveur Singulier Féminin!
De la femme rêvant pluriel masculin!
SOMMEIL!—Râtelier du Pégase fringant!
SOMMEIL!—Petite pluie abattant l'ouragan!
SOMMEIL!—Dédale vague où vient le revenant!
SOMMEIL!—Long corridor où plangore le vent!
Néant du fainéant! Lazzarone infini!
Aurore boréale au sein du jour terni!
Sommeil!—Autant de pris sur notre éternité!
Tour du cadran à blanc! Clou du Mont-de-Piété!
Héritage en Espagne à tout déshérité!
Coup de rapière dans l'eau du fleuve Léthé!
Génie au nimbe d'or des grands hallucinés
Nid des petits hiboux! Aile des déplumés!
Immense Vache à lait dont nous sommes les veaux!
Arche où le hère et le boa changent de peaux!
Arc-en-ciel miroitant! Faux du vrai! Vrai du faux!
Ivresse que la brute appelle le repos!
Sorcière de Bohême à sayon d'oripeaux!
Tityre sous l'ombrage essayant des pipeaux!
Temps qui porte un chibouck à la place de faux!
Parque qui met un peu d'huile à ses ciseaux!
Parque qui met un peu de chanvre à ses fuseaux!
Chat qui joue avec le peloton d'Atropos!
SOMMEIL!—Manne de grâce au coeur disgracié!
....................................................................
LE SOMMEIL S'ÉVEILLANT ME DIT: TU M'AS SCIÉ.
...................................................................................

Toi qui souffles dessus une épouse enrayée,
RUMINANT! dilatant ta pupille éraillée;
Sais-tu?... Ne sais-tu pas ce soupir—LE RÉVEIL!—
Qui baille au ciel, parmi les crins d'or du soleil
Et les crins fous de ta Déesse ardente et blonde?...
—Non?...—Sais tu le réveil du philosophe immonde
—Le Porc—rognonnant sa prière du matin;
Ou le réveil, extrait-d'âge de la catin?...
As-tu jamais sonné le réveil de la meute;
As-tu jamais senti l'éveil sourd de l'émeute,
Ou le réveil de plomb du malade fini?...
As-tu vu s'étirer l'oeil des Lazzaroni?...
Sais-tu?... ne sais-tu pas le chant de l'alouette?
—Non—Gluants sont tes cils, pâteuse est ta luette.
Ruminant! Tu n'as pas L'INSOMNIE, éveillé;
Tu n'as pas LE SOMMEIL, ô Sac ensommeillé!
(Lits divers—Une nuit de jour)

IDYLLE COÛPÉE
Avril.
C'est très parisien dans les rues
Quand l'Aurore fait le trottoir,
De voir sortir toutes les Grues
Du violon, ou de leur boudoir....
Chanson pitoyable et gaillarde;
Chiffons fanés papillotants,
Fausse note rauque et criarde
Et petits traits crûs, turlutants:
Velours râtissant la chaussée;
Grande-duchesse mal chaussée,
Cocotte qui court becqueter
Et qui dit bonjour pour chanter....
J'aime les voir, tout plein légères,
Et, comme en façon de prières,
Entrer dire.... Bonjour, gros chien—
Au merlan, puis au pharmacien.
J'aime les voir, chauves, déteintes,
Vierges de seize à soixante ans,
Rossignoler pas mal d'absinthes,
Perruches de tout leur printemps;
Et puis payer le mannezingue,
Au Polyte qui sert d'Arthur,
Bon jeune homme né brandezingue,
Dos-bleu sous la blouse d'azur.
—C'est au boulevard excentrique,
Au—BON RETOUR DU CHAMP DU NORD
Là: toujours vert le jus de trique,
Rose le nez des Croque-mort....
Moitié panaches, moitié cire,
Nez croqués vifs au demeurant,
Et gais comme un enterrement....
—Toujours le petit mort pour rire!—
Le voyou siffle—vilain merle—
Et le poète de charnier
Dans ce fumier cherche la perle,
Avec le peintre chiffonnier.
Tous les deux fouillant la pâture
De leur art ... à coups de grouins;
Sûrs toujours de trouver l'ordure.
—C'est le fonds qui manque le moins.
C'est toujours un fond chaud qui fume,
Et, par le soleil, lardé d'or....
Le rapin nomme ça: bitume;
Et le marchand de lyre: accord.
—Ajoutez une pipe en terre
Dont la spirale fait les cieux....
Allez: je plains votre misère,
Vous qui trouvez qu'on trouve mieux!
C'est le Persil des gueux sans poses,
Et des riches sans un radis....
—Mais ce n'est pas pour vous, ces choses,
O provinciaux de Paris!...
Ni pour vous, essayeurs de sauces,
Pour qui l'azur est un ragoût!
Grands empâteurs d'emplâtres fausses,
Ne fesant rien, fesant partout!
—Rembranesque! Raphaélique!
—Manet et Courbet au milieu—
... Ils donnent des noms de fabrique
A la pochade du bon Dieu!
Ces Gallimard cherchant la ligne,
Et ces Ducornet-né-sans-bras,
Dont la blague, de chic, vous signe
N'importe quoi ... qu'on ne peint pas.
Dieu garde encor l'homme qui glane
Sur le soleil du promenoir,
De flairer jamais la soutane
De la vieille dame au bas noir!
... On dégèle, animal nocturne,
Et l'on se détache en vigueur;
On veut, aveugle taciturne,
A soi tout seul être blagueur.
Savates et chapeau grotesque
Deviennent de l'antique pur;
On se colle comme une fresque
Enrayonnée au pied d'un mur.
Il coule une divine flamme,
Sous la peau; l'on se sent avoir
Je ne sais quoi qui fleure l'âme....
Je ne sais—mais ne veux savoir.
La Muse malade s'étire....
Il semble que l'huissier sursoit....
Soi-même on cherche à se sourire,
Soi-même on a pitié de soi.
Volez, mouches et demoiselles!...
Le gouapeur aussi vole un peu
D'idéal.... Tout n'a pas des ailes....
Et chacun vole comme il peut.
—Un grand pendard, cocasse, triste,
Jouissait de tout ça, comme moi,
Point ne lui demandais pourquoi....
Du reste—une gueule d'artiste—
Il reluquait surtout la tête
Et moi je reluquais le pié.
—Jaloux ... pourquoi? c'eût été bête,
Ayant chacun notre moitié.—
Ma béatitude nagée
Jamais, jamais n'avait bravé
Sa silhouette ravagée
Plantée au milieu du pavé....
—Mais il fut un Dieu pour ce drille:
Au soleil loupant comme ça,
Dessinant des yeux une fille....
—Un omnibus vert l'écrasa.

LE CONVOI DU PAUVRE
(Paris, le 30 avril 1873,
Rue Notre Dame-de Lorette.)
Ça monte et c'est lourd—Allons, Hue!
—Frères de renfort, votre main!...
C'est trop!... et je fais le gamin;
C'est mon Calvaire cette rue!
Depuis Notre-Dame-Lorette....
—Allons! la Cayenne est au bout,
Frère! du coeur! encor un coup!...
—Mais mon âme est dans la charrette:
Corbillard dur à fendre l'âme.
Vers en bas l'attire un aimant:
Et du piteux enterrement
Rit la Lorette notre dame....
C'est bien ça—Splendeur et misère!
Sous le voile en trous a brillé
Un bout du tréteau funéraire;
Cadre d'or riche ... et pas payé.