Quand ses chimères éborgnées
Viennent se heurter à son front,
Je fume.... Et lui, dans son plafond,
Ne peut plus voir les araignées.
... Je lui fais un ciel, des nuages,
La mer, le désert, des mirages;
—Il laisse errer là son oeil mort....
Et, quand lourde devient la nue,
Il croit voir une ombre connue,
—Et je sens mon tuyau qu'il mord.
—Un autre tourbillon délie
Son âme, son carcan, sa vie!
... Et je me sens m'éteindre.—Il dort—

—Dors encor: la Bête est calmée,
File ton rêve jusqu'au bout....
Mon Pauvre!... la fumée est tout.
—S'il est vrai que tout est fumée....
(Paris—Janvier)

LE CRAPAUD
Un chant dans une nuit sans air....
—La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.
... Un chant; comme un écho, tout vif
Enterré, là, sous le massif....
—Ça se tait: Viens, c'est là, dans l'ombre....
—Un crapaud!—Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle!
Vois-le, poète tondu, sans aile,
Rossignol de la boue....—Horreur!—
... Il chante.—Horreur!!—Horreur pourquoi
Vois-tu pas son oeil de lumière....
Non: il s'en va, froid, sous sa pierre.
........................................................
Bonsoir—ce crapaud-là c'est moi.
(Ce soir, 20 Juillet.)

FEMME
la Bête fer
Lui—cet être faussé, mal aimé, mal souffert,
Mal haï—mauvais livre ... et pire: il m'intéresse.—
S'il est vide après tout.... Oh mon dieu, je le laisse,
Comme un roman pauvre—entr'ouvert.
Cet homme est laid....—Et moi, ne suis-je donc pas belle,
Et belle encore pour nous deux!—
En suis-je donc enfin aux rêves de pucelle?...
—Je suis reine: Qu'il soit lépreux!
Où vais-je—femme!—Après ... suis-je donc cas légère
Pour me relever d'un faux pas!
Est-ce donc Lui que j'aime?—Eh non! c'est son mystère....
Celui que peut-être Il n'a pas.
Plus Il m'évite, et plus et plus Il me poursuit....
Nous verrons ce dédain suprême.
Il est rare à croquer, celui-là qui me fuit!...
Il me fuit—Eh bien non!... Pas même.
... Aurais-je ri pourtant! si, comme un galant homme,
Il avait allumé ses feux....
Comme Ève—femme aussi—qui n'aimait pas la Pomme,
Je ne l'aime pas—et j'en veux!—
C'est innocent.—Et Lui: ... Si l'arme était chargée....
—Et moi, j'aime les vilains jeux!
Et ... l'on sait amuser, avec une dragée
Haute, un animal ombrageux.
De quel droit ce regard, ce mauvais oeil qui touche:
Monsieur poserait le fatal?
Je suis myope, il est vrai,... Peut-être qu'il est louche;
Je l'ai vu si peu—mais si mal.—
... Et si je le laissais se draper en quenouille,
Seul dans sa honteuse fierté!...
—Non. Je sens me ronger, comme ronge la rouille,
Mon orgueil malade, irrité.
Allons donc! c'est écrit—n'est-ce pas—dans ma tête,
En pattes-de-mouche d'enfer;
Écrit, sur cette page où—là—ma main s'arrête.
—Main de femme et plume de fer.—
Oui!—Baiser de Judas—Lui cracher à la bouche
Cet amour!—Il l'a mérité—
Lui dont la triste image est debout sur ma couche,
Implacable de volupté.
Oh oui: coller ma langue à l'inerte sourire
Qu'il porte là comme un faux pli!
Songe creux et malsain, repoussant ... qui m'attire!
.................................................
Une nuit blanche ... un jour sali....

DUEL AUX CAMÉLIAS
J'ai vu le soleil dur contre les touffes
Ferrailler.—J'ai vu deux fers soleiller,
Deux fers qui faisaient des parades bouffes;
Des merles en noir regardaient briller.
Un monsieur en linge arrangeait sa manche;
Blanc, il me semblait un gros camélia;
Une autre fleur rose était sur la branche,
Rose comme.... Et puis un fleuret plia.
—Je vois rouge.... Ah oui! c'est juste: on s'égorge—
... Un camélia blanc—là—comme Sa gorge ...
Un camélia jaune,—ici—tout mâché....
Amour mort, tombé de ma boutonnière.
—A moi, plaie ouverte et fleur printannière!
Camélia vivant, de sang panaché!
(Veneris Dies 13***)

FLEUR D'ART
Oui—Quel art jaloux dans Ta fine histoire!
Quels bibelots chers!—Un bout de sonnet,
Un coeur gravé dans ta manière noire,
Des traits de canif à coups de stylet.—
Tout fier mon coeur porte à la boutonnière
Que tu lui taillas, un petit bouquet
D'immortelle rouge—Encor ta manière—
C'est du sang en fleur. Souvenir coquet.
Allons, pas de pleurs à notre mémoire!
—C'est la mâle-mort de l'amour ici—
Foin du myosotis, vieux sachet d'armoire!
Double femme, va!... Qu'un âne te braie!
Si tu n'étais fausse, eh serais-tu vraie?...
L'amour est un duel:—Bien touché! Merci.

PAUVRE GARÇON
La Bête féroce.
Lui qui sifflait si haut, son petit air de tête,
Etait plat près de moi; je voyais qu'il cherchait ...
Et ne trouvait pas, et ... j'aimais le sentir bête,
Ce héros qui n'a pas su trouver qu'il m'aimait.
J'ai fait des ricochets sur son coeur en tempête.
Il regardait cela.... Vraiment, cela l'usait?...
Quel instrument rétif à jouer, qu'un poète!...
J'en ai joué. Vraiment—moi—cela m'amusait.
Est-il mort?...—Ah—c'était, du reste, un garçon drôle.
Aurait-il donc trop pris au sérieux son rôle,
Sans me le dire ... au moins.—Car il est mort, de quoi?...
Se serait-il laissé fluer de poésie....
Serait-il mort de chic, de boire, ou de phthisie,
Ou, peut-être, après tout: de rien ...
ou bien de Moi.

DÉCLIN
Comme il était bien, Lui, ce Jeune plein de sève!
Apre à la vie O Gué!... et si doux en son rêve.
Comme il portait sa tête ou la couchait gaîment!
Hume-vent à l'amour!... qu'il passait tristement.
Oh comme il était Rien!...—Aujourd'hui, sans rancune
Il a vu lui sourire, au retour, la Fortune;
Lui ne sourira plus que d'autrefois; il sait
Combien tout cela coûte et comment ça se fait.
Son Coeur a pris du ventre et dit bonjour en prose.
Il est coté fort cher ... ce Dieu c'est quelque chose;
Il ne va plus les mains dans les poches tout nu....
Dans sa gloire qu'il porte en paletot funèbre,
Vous le reconnaîtrez fini, banal, célèbre....
Vous le reconnaîtrez, alors, cet inconnu.

BONSOIR
Et vous viendrez alors, imbécile caillette,
Taper dans ce miroir clignant qui se paillette
D'un éclis d'or, accroc de l'astre jaune, éteint
Vous verrez un bijou dans cet éclat de tain
Vous viendrez à cet homme, à son reflet mièvre
Sans chaleur.... Mais, au jour qu'il dardait la fièvre,
Vous n'avez rien senti, vous qui—midi passé—
Tombez dans ce rayon tombant qu'il a laissé.
Lui ne vous connaît plus, Vous, l'Ombre déjà vue,
Vous qu'il avait couchée en son ciel toute nue,
Quand il était un Dieu!... Tout cela—n'en faut plus.—
Croyez—Mais lui n'a plus ce mirage qui leurre,
Pleurez—Mais il n'a plus cette corde qui pleure.
Ses chants ...—C'était d'un autre; il ne les a pas plus.

LE POÈTE CONTUMACE
Sur la côte d'ARMOR,—Un ancien vieux couvent,
Les vents se croyaient là dans un moulin-à-vent,
Et les ânes de la contrée,
Au lierre râpé, venaient râper leurs dents
Contre un mur si troué que, pour entrer dedans,
On n'aurait pu trouver l'entrée.
—Seul—mais toujours debout avec un rare aplomb,
Crénelé comme la mâchoire d'une vieille,
Son toit à coups-de-poing sur le coin de l'oreille,
Aux corneilles bayant, se tenait le donjon,
Fier toujours d'avoir eu, dans le temps, sa légende....
Ce n'était plus qu'un nid à gens de contrebande,
Vagabonds de nuit, amoureux buissonniers,
Chiens errants, vieux rats, fraudeurs et douaniers.
—Aujourd'hui l'hôte était de la borgne tourelle,
Un Poète sauvage, avec un plomb dans l'aile,
Et tombé là parmi les antiques hiboux
Qui l'estimaient d'en haut.—Il respectait leurs trous,—
Lui, seul hibou payant, comme son bail le porte:
Pour vingt-cinq écus l'an, dont: remettre une porte.—
Pour les gens du pays, il ne les voyait pas:
Seulement, en passant, eux regardaient d'en bas,
Se montrant du nez sa fenêtre;
Le curé se doutait que c'était un lépreux;
Et le maire disait:—Moi, qu'est-ce que j'y peux,
C'est plutôt un Anglais ... un Etre.
Les femmes avaient su—sans doute par les buses,
Qu'il vivait en concubinage avec des Muses!...
Un hérétique enfin.... Quelque Parisien
De Paris ou d'ailleurs.—Hélas! on n'en sait rien.—
Il était invisible; et, comme ses Donzelles
Ne s'affichaient pas trop, on ne parla plus d'elles.
—Lui, c'était simplement un long flâneur, sec, pâle;
Un ermite-amateur, chassé par la rafale....
Il avait trop aimé les beaux pays malsains
Condamné des huissiers, comme des médecins,
Il avait posé là, seul et cherchant sa place
Pour mourir seul ou pour vivre par contumace....
Faisant, d'un à-peu-près d'artiste,
Un philosophe d'à peu près,
Râleur de soleil ou de frais,
En dehors de l'humaine piste.
Il lui restait encore un hamac, une vielle,
Un barbet qui dormait sous le nom de Fidèle;
Non moins fidèle était, triste et doux comme lui,
Un autre compagnon qui s'appelait l'Ennui.
Se mourant en sommeil, il se vivait en rêve.
Son rêve était le flot qui montait sur la grève,
Le flot qui descendait;
Quelquefois, vaguement, il se prenait attendre....
Attendre quoi ... le flot monter—le flot descendre—
Ou l'Absente.... Qui sait?
Le sait-il bien lui-même?... Au vent de sa guérite,
A-t-il donc oublié comme les morts vont vite,
Lui, ce viveur vécu, revenant égaré,
Cherche-t-il son follet, à lui, mal enterré?
—Certe, Elle n'est pas loin, celle après qui tu brames,
O Cerf de Saint-Hubert! Mais ton front est sans flammes....
N'apparais pas, mon vieux, triste et faux déterré....
Fais le mort si tu peux.... Car Elle t'a pleuré!
—Est-ce qu'il pouvait, Lui!... n'était-il pas poète....
Immortel comme un autre?... Et dans sa pauvre tête
Déménagée, encor il sentait que les vers
Hexamètres faisaient les cent pas de travers.
—Manque de savoir-vivre extrême—il survivait—
Et—manque de savoir-mourir—il écrivait:
«C'est un être passé de cent lunes, ma Chère,
En ton coeur poétique, à l'état légendaire.
Je rime, donc je vis ... ne crains pas, c'est à blanc.
—Une coquille d'huître en rupture de banc!—
Oui, j'ai beau me palper: c'est moi!—Dernière faute—
En route pour les cieux—car ma niche est si haute!—
Je me suis demandé, prêt à prendre l'essor:
Tête ou pile ...—Et voilà—je me demande encor....»
«C'est à toi que je fis mes adieux à la vie,
A toi qui me pleuras, jusqu'à me faire envie
De rester me pleurer avec toi. Maintenant
C'est joué, je ne suis qu'un gâteux revenant,
En os et ... (j'allais dire en chair).—La chose est sûre
C'est bien moi, je suis là—mais comme une rature.»
«Nous étions amateurs de curiosité:
Viens voir le Bibelot.—Moi j'en suis dégoûté.—
Dans mes dégoûts surtout, j'ai des goûts élégants;
Tu sais: j'avais lâché la Vie avec des gants;
L'Autre n'est pas même à prendre avec des pincettes ...
Je cherche au mannequin de nouvelles toilettes.»
«Reviens m'aider: Tes yeux dans ces yeux-là! Ta lèvre
Sur cette lèvre!... Et, là, ne sens-tu pas ma fièvre
—Ma fièvre de Toi?...—Sous l'orbe est-il passé
L'arc-en-ciel au charbon par nos nuits laissé?
Et cette étoile?...—Oh! va, ne cherche plus l'étoile
Que tu voulais voir à mon front;
Une araignée a fait sa toile,
Au même endroit—dans le plafond.»
«Je suis un étranger.—Cela vaut mieux peut-être....
—Eh bien! non, viens encor un peu me reconnaître;
Comme au bon saint Thomas, je veux te voir la foi,
Je veux te voir toucher la plaie et dire:—Toi!»—
«Viens encor me finir—c'est très gai: De ta chambre,
Tu verras mes moissons—Nous sommes en décembre—
Mes grands bois de sapin, les fleurs d'or des genêts,
Mes bruyères d'Armor ...—en tas sur les chenets.
Viens te gorger d'air pur—Ici j'ai de la brise
Si franche!... que le bout de ma toiture en frise.
Le soleil est si doux ...—qu'il gèle tout le temps.
Le printemps....—Le printemps n'est-ce pas tes vingt ans.
On n'attend plus que toi, vois: déjà l'hirondelle
Se pose ... en fer rouillé, clouée à ma tourelle.—
Et bientôt nous pourrons cueillir le champignon....
Dans mon escalier que dore ... un lumignon.
Dans le mur qui verdoie existe une pervenche
Sèche.—... Et puis nous irons à l'eau faire la planche
—Planches d'épave au sec—comme moi—sur ces plages.
La Mer roucoule sa Berceuse pour naufrages;
Barcarolle du soir ... pour les canards sauvages.»
«En Paul et Virginie, et virginaux—veux-tu—
Nous nous mettrons au vert du paradis perdu....
Ou Robinson avec Vendredi—c'est facile—
La pluie a déjà fait, de mon royaume, une île.»
«Si pourtant, près de moi, tu crains la solitude,
Nous avons des amis, sans fard—Un braconnier;
Sans compter un caban bleu qui, par habitude,
Fait toujours les cent-pas et contient un douanier....
Plus de clercs d'huissier! J'ai le clair de la lune,
Et des amis pierrots amoureux sans fortune.»
—«Et nos nuits!... Belles nuits pour l'orgie à la tour!...
Nuits à la Roméo!—Jamais il ne fait jour.—
La Nature au réveil—réveil de déchaînée—
Secouant son drap blanc ... éteint ma cheminée.
Voici mes rossignols ... rossignols d'ouragans—
Gais comme des poinçons—sanglots de chats-huans!
Ma girouette dérouille en haut sa tyrolienne
Et l'on entend gémir ma porte éolienne,
Comme chez saint Antoine en sa tentation....
Oh viens! joli Suppôt de la séduction!»
—«Hop! les rats du grenier dansent des farandoles!
Les ardoises du toit roulent en castagnoles!
Les Folles-du-logis....
Non, je n'ai plus de Folles!»
... «Comme je revendrais ma dépouille à Satan
S'il me tentait avec un petit Revenant....
—Toi—Je te vois partout, mais comme un voyant blême,
Je t'adore.... Et c'est pauvre: adorer ce qu'on aime!
Apparais, un poignard dans le coeur!—Ce sera,
Tu sais bien, comme dans Inès de La Sierra....
—On frappe ... oh! c'est quelqu'un....
Hélas! oui, c'est un rat.»
—«Je rêvasse ... et toujours c'est Toi. Sur toute chose,
Comme un esprit follet, ton souvenir se pose:
Ma solitude—Toi!—Mes hiboux à l'oeil d'or:
Toi!—Ma girouette folle: Oh Toi!...—Que sais-je encor,
Toi: mes volets ouvrant les bras dans la tempête....
Une lointaine voix: c'est Ta chanson!—c'est fête!...
Les rafales fouaillant Ton nom perdu—c'est bête—
C'est bête, mais c'est Toi! Mon coeur au grand ouvert
Comme mes volets en pantenne,
Bat, tout affolé sous l'haleine
Des plus bizarres courants d'air.»
«Tiens ... une ombre portée, un instant, est venue
Dessiner ton profil sur la muraille nue,
Et j'ai tourné la tête....—Espoir ou souvenir—
Ma Soeur Anne, à la tour, voyez-vous pas venir?»....
—«Rien!—je vois ... je vois, dans ma froide chambrette,
Mon lit capitonné de satin de brouette;
Et mon chien qui dort dessus—Pauvre animal—
... Et je ris ... parce que ça me fait un peu mal.»
«J'ai pris, pour t'appeler, ma vielle et ma lyre.
Mon coeur fait de l'esprit—le sot—pour se leurrer....
Viens pleurer, si mes vers ont pu te faire rire;
Viens rire, s'ils t'ont fait pleurer....»
«Ce sera drôle.... Viens jouer à la misère,
D'après nature:—Un coeur avec une chaumière.—
... Il pleut dans mon foyer, il pleut dans mon coeur feu.
Viens! Ma chandelle est morte et je n'ai plus de feu....»

Sa lampe se mourait. Il ouvrit la fenêtre.
Le soleil se levait. Il regarda sa lettre,
Rit et la déchira.... Les petits morceaux blancs,
Dans la brume, semblaient un vol de goélands.
(Penmarc'h—jour de Noël.)

SÉRÉNADE DES SÉRÉNADES

SONNET DE NUIT
O croisée ensommeillée,
Dure à mes trente-six morts!
Vitre en diamant, éraillée
Par mes atroces accords!
Herse hérissant rouillée
Tes crocs où je pends et mords!
Oubliette verrouillée
Qui me renferme ... dehors!
Pour Toi, Bourreau que j'encense,
L'amour n'est donc que vengeance?...
Ton balcon: gril à braiser?...
Ton col: collier de garotte?...
Eh bien! ouvre, Iscariote,
Ton judas pour un baiser!

GUITARE
Je sais rouler une amourette
En cigarette,
Je sais rouler l'or et les plats!
Et les filles dans de beaux draps!
Ne crains pas de longueurs fidèles:
Pour mûles mes pieds ont des ailes;
Voleur de nuit, hibou d'amour,
M'envole au jour.
Connais-tu Psyché?—Non?—Mercure?...
Cendrillon et son aventure?
—Non?—... Eh bien! tout cela, c'est moi:
Nul ne me voit.
Et je te laisserais bien fraîche
Comme un petit Jésus en crèche,
Avant le rayon indiscret....
—Je suis si laid!—
Je sais flamber en cigarette,
Une amourette!
Chiffonner et flamber les draps,
Mettre les filles dans les plats!

RESCOUSSE
Si ma guitare
Que je répare,
Trois fois barbare:
Kriss Indien.
Cric de supplice,
Bois de justice,
Boîte à malice,
Ne fait pas bien....
Si ma voix pire
Ne peut te dire
Mon doux martyre....
—Métier de chien!
Si mon cigare,
Viatique et phare,
Point ne t'égare;
—Feu de brûler....
Si ma menace,
Trombe qui passe,
Manque de grâce;
—Muet de hurler....
Si de mon âme
La mer en flamme
N'a pas de lame;
—Cuit de geler....
Vais m'en aller!

TOIT
Tiens non! J'attendrai tranquille,
Planté sous le toit,
Qu'il me tombe quelque tuile,
Souvenir de Toi!
J'ai tondu l'herbe, je lèche
La pierre,—altéré
Comme la Colique-sèche
De Miserere!
Je crèverai—Dieu me damne!—
Ton tympan ou la peau d'âne
De mon bon tambour!
Dans ton boîtier, ô Fenêtre!
Calme et pure, gît peut-être....
...........................
Un vieux monsieur sourd!

LITANIE
Non ... Mon coeur te sent là, Petite,
Qui dors pour me laisser plus vite
Passer ma nuit, si longue encor,
Sur le pavé comme un rat mort....
—Dors. La berceuse litanie
Sérénade jamais finie
Sur Ta lèvre reste poser
Comme une haleine de baiser:
—«Nénuphar du ciel! Blanche Etoile!
Tour ivoirine! Nef sans voile!
Vesper, amoris Aurora
Ah!je sais les répons mystiques,
Pour le cantique des cantiques
Qu'on chante ... au Diable, Senora!

CHAPELLET
A moi, grand chapelet! pour égrener mes plaintes,
Avec tous les AVE de Sa Perfeccion,
Son nom et tous les noms de ses Fêtes et Saintes ...
Du Mardi-gras jusqu'à la Circoncicion:
Navaja-Dolorès-y-Crucificcion!....
—Le Christ avait au moins son éponge d'absinthe....—
Quand donc arriverai-je à ton Ascencion!...
—Isaac Laquedem, prête-moi ta complainte.
O Todas-las-Santas! Tes vitres sont pareilles,
Secundum ordinem, à ces fonds de bouteilles
Qu'on casse à coups de trique à la Quasimodo....
Mais, ô Quasimodo, tu ne viens pas encore;
Pour casse-tête, hélas! je n'ai que ma mandore....
Se habla espanol: Paraque ... raquando?...

ELIZIR D'AMOR
Tu ne me veux pas en rêve,
Tu m'auras en cauchemar!
T'écorchant au vif, sans trêve,
—Pour moi ... pour l'amour de l'art.
—Ouvre: je passerai vite,
Les nuits sont courtes, l'été....
Mais ma musique est maudite,
Maudite en l'éternité!
J'assourdirai les recluses,
Éreintant à coups de pieux,
Les Neuf et les autres Muses....
Et qui n'en iront que mieux!...
Répéterai tous mes rôles
Borgnes—et d'aveugle aussi....
D'ordinaire tous ces drôles
Ont assez bon oeil ici:
—A genoux, haut Cavalier,
A pied, traînant ma rapière,
Je baise dans la poussière
Les traces de Ton soulier!
—Je viens, Pèlerin austère,
Capucin et Troubadour,
Dire mon bout de rosaire
Sur la viole d'amour.
—Bachelier de Salamanque,
Le plus simple et le dernier....
Ce fonds jamais ne me manque:
—Tout voeux! et pas un denier!—
—Retapeur de casserolles,
Sale Gitan vagabond,
Je claque des castagnoles
Et chatouille le jambon....
—Pas-de-loup, loup sur la face,
Moi chien-loup maraudeur,
J'erre en offrant de ma race:
—Pur-Don-Juan-du-Commandeur.—
Maîtresse peut me connaître,
Chien parmi les chiens perdus:
Abeilard n'est pas mon maître,
Alcibiade non plus!

VÉNERIE
O Vénus, dans ta Vénerie,
Limier et piqueur à la fois,
Valet-de-chiens et d'écurie,
J'ai vu l'Hallali, les Abois!...
Que Diane aussi me sourie!...
A cors, à cris, à pleine voix
Je fais le pied, je fais le bois;
Car on dit que: bête varie....
—Un pied de biche: Le voici,
Cordon de sonnette sur rue;
—Bois de cerf: de la porte aussi;
—Et puis un pied: un pied-de-grue!...
O Fauve après qui j'aboyais,
—Je suis fourbu, qu'on me relaie!—
O Bête! es-tu donc une laie:
...............................................
Bien moins sauvage te croyais!

VENDETTA
Tu ne veux pas de mon âme
Que je jette à tour de bras:
Chère, tu me le payeras!...
Sans rancune—je suis femme!—
Tu ne veux pas de ma peau:
Venimeux comme un jésuite.
Prends garde!... je suis ensuite
Jésuite comme un crapaud,
Et plat comme la punaise,
Compagne que j'ai sur moi,
Pure ... mais,—ne te déplaise,—
Je te préférerais, Toi!
—Je suis encor, Ma très-Chère,
Serpent comme le Serpent
Froid, coulant, poisson rampant
Qui fit pécher ta grand'mère....
Et tu ne vaux pas, Pécore,
Beaucoup plus qu'elle, je croi....
Vaux-tu ma chanson encore?...
Me vaux-tu seulement moi!...

HEURES
Aumône au malandrin en chasse
Mauvais oeil à l'oeil assassin!
Fer contre fer au spadassin!
—Mon âme n'est pas en état de grâce!—
Je suis le fou de Pampelune,
J'ai peur du rire de la Lune,
Cafarde, avec son crêpe noir....
Horreur! tout est donc sous un éteignoir.
J'entends comme un bruit de crécelle....
C'est la male heure qui m'appelle.
Dans le creux des nuits tombe: un glas ... deux glas
J'ai compté plus de quatorze heures....
L'heure est une larme—Tu pleures,
Mon coeur!... Chante encor, va—Ne compte pas.

CHANSON EN SI
Si j'étais noble Faucon,
Tournoierais sur ton balcon....
—Taureau: foncerais ta porte....
—Vampire: te boirais morte....
Te boirais!
—Geôlier: lèverais l'écrou....
—Rat: ferais un petit trou....
Si j'étais brise alizée,
Te mouillerais de rosée....
Roserais!
Si j'étais gros Confesseur,
Te fouaillerais, ô Ma Soeur!
Pour seconde pénitence,
Te dirais ce que je pense....
Te dirais....
Si j'étais un maigre Apôtre,
Dirais: «Donnez-vous l'un l'autre,
Pour votre faim apaiser:
Le pain-d'amour: Un baiser.»
Si j'étais!...
Si j'étais Frère-quêteur,
Quêterais ton petit coeur
Pour Dieu le Fils et le Père,
L'Église leur Sainte Mère....
Quêterais!
Si j'étais Madone riche,
Jetterais bien, de ma niche,
Un regard, un sou béni
Pour le cantique fini....
Jetterais!
Si j'étais un vieux bedeau,
Mettrais un cierge au rideau....
D'un goupillon d'eau bénite,
L'éteindrais, la vespre dite,
L'éteindrais!
Si j'étais roide pendu,
Au ciel serais tout rendu:
Grimperais après ma corde,
Ancre de miséricorde,
Grimperais!
Si j'étais femme.... Eh, la Belle,
Te ferais ma Colombelle....
A la porte les galants
Pourraient se percer des flancs....
Te ferais....
Enfant, si j'étais la duègne
Rossinante qui te peigne,
SENORA, si j'étais Toi....
J'ouvrirais au pauvre Moi.
—Ouvrirais!—

PORTES ET FENÊTRES
N'entends-tu pas?—Sang et guitare!—
Réponds!... je damnerai plus fort.
Nulle ne m'a laissé, Barbare,
Aussi longtemps me crier mort!
Ni faire autant de purgatoire!...
Tu ne vois ni n'entends mes pas,
Ton oeil est clos, la nuit est noire:
Fais signe—Je ne verrai pas.
En enfer j'ai pavé ta rue.
Tous les damnés sont en émoi....
Trop incomparable Inconnue!
Si tu n'es pas là ... préviens-moi!
A damner je n'ai plus d'alcades,
Je n'ai fait que me damner moi,
En serinant mes sérénades....
—Il ne reste à damner que Toi!

GRAND OPÉRA
  Ier ACTE (Vêpres).
Dors sous le tabernacle, ô Figure de cire!
Triple Châsse vierge et martyre,
Derrière un verre, tout le plomb,
Et dans les siècles des siècles.... Comme c'est long!
Portes-tu ton coeur d'or sur ta robe lamée,
Ton âme veille-t-elle en la lampe allumée?...
Elle est éteinte
Cette huile sainte....
Il est éteint
Le sacristain!...
L'orgue sacré, ses flots et ses bruits de rafale
Sous les voûtes, font-ils frissonner ton front pâle?...
Dans ton éternité sais-tu la barbarie
De mon orgue infernal, orgue de Barbarie?
Du prêtre, sous l'autel, n'ouïs-tu pas les pas
Et le mot qu'à l'Hostie il murmure tout bas?...
—Et bien! moi j'attendrai que sur ton oreiller,
La trompette de Dieu vienne te réveiller!
.......................................................................
Chasse, ne sais-tu pas qu'en passant ta chapelle,
De par le Pape, tout fidèle,
Évêque, publicain ou lépreux, a le droit
De t'entr'ouvrir sa plaie et d'en toucher ton doigt?...
A Saint-Jacques de Compostelle
J'en ai bien fait autant pour un bout de chandelle.
A ce prix-là je dois baiser la blanche hostie
Qui scelle, sur ta bouche en or, ta chasteté
Close en odeur de sainteté
............................................
Cordieu! Madame est donc sortie?...
  IIe ACTE (Sabbat).
Je suis un bon ange, ô bel Ange!
Pour te couvrir, doux gardien....
La terre maudite me tient.
Ma plume a trempé dans la fange....
Ha! je ne bats plus que d'une aile!...
Prions ... l'esprit du Diable est prompt....
—Ah! si j'étais lui, de quel bond
Je serais sur toi, la Donzelle!
... Ma blanche couronne à ma tête
Déjà s'effeuille; la tempête
Dans mes mains a brisé mon lys....