Sauf les amoureux commençons ou finis
qui veulent commencer par la fin il y
a tant de choses qui finissent par le
commencement que le commencement
commence à finir par être la fin la fin
en sera que les amoureux et autres
finiront par commencer à recommencer par
ce commencement qui aura fini par n'être
que la fin retournée ce qui commencera
par être égal à l'éternité qui n'a ni
fin ni commencement et finira par être
aussi finalement égal à la rotation de
la terre où l'on aura fini par ne
distinguer plus où commence la fin d'où
finit le commencement ce qui est toute
fin de tout commencement égale à tout
commencement de toute fin ce qui est le
commencement final de l'infini défila
par l'indéfini—Égale une épitaphe égale
une préface et réciproquement
(SAGESSE DES NATIONS)
Il se tua d'ardeur, ou mourut de paresse.
S'il vit, c'est par oubli; voici ce qu'il se laisse:
—Son seul regret fut de n'être pas sa maîtresse.—
Il ne naquit par aucun bout,
Fut toujours poussé vent-de-bout,
Et fut un arlequin-ragoût,
Mélange adultère de tout.
Du je-ne-sais-quoi.—Mais ne sachant où;
De l'or,—mais avec pas le sou;
Des nerfs,—sans nerf. Vigueur sans force;
De l'élan,—avec une entorse;
De l'âme,—et pas de violon;
De l'amour,—mais pire étalon.
—Trop de noms pour avoir un nom.—
Coureur d'idéal,—sans idée;
Rime riche,—et jamais rimée;
Sans avoir été,—revenu;
Se retrouvant partout perdu.
Poète, en dépit de ses vers;
Artiste sans art,—à l'envers,
Philosophe,—à tort à travers.
Un drôle sérieux,—pas drôle.
Acteur, il ne sut pas son rôle;
Peintre: il jouait de la musette;
Et musicien: de la palette.
Une tête!—mais pas de tête;
Trop fou pour savoir être bête;
Prenant pour un trait le mot très.
—Ses vers faux furent ses seuls vrais.
Oiseau rare—et de pacotille;
Très mâle ... et quelquefois très fille;
Capable de tout,—bon à rien;
Gâchant bien le mal, mal le bien.
Prodigue comme était l'enfant
Du Testament,—sans testament.
Brave, et souvent, par peur du plat,
Mettant ses deux pieds dans le plat.
Coloriste enragé,—mais blême;
Incompris ...—surtout de lui-même;
Il pleura, chanta juste faux;
—Et fut un défaut sans défauts.
Ne fut quelqu'un, ni quelque chose
Son naturel était la pose.
Pas poseur,—posant pour l'unique;
Trop naïf, étant trop cynique;
Ne croyant à rien, croyant tout.
—Son goût était dans le dégoût.
Trop crû,—parce qu'il fut trop cuit,
Ressemblant à rien moins qu'à lui,
Il s'amusa de son ennui,
Jusqu'à s'en réveiller la nuit.
Flâneur au large,—à la dérive,
Épave qui jamais n'arrive....
Trop Soi pour se pouvoir souffrir,
L'esprit à sec et la tête ivre,
Fini, mais ne sachant finir,
Il mourut en s'attendant vivre
Et vécut, s'attendant mourir.
Ci-gît,—coeur sans coeur, mal planté,
Trop réussi—comme raté.
LES AMOURS JAUNES
Mannequin idéal, tête-de-turc du leurre,
Éternel Féminin!... repasse tes fichus;
Et viens sur mes genoux, quand je marquerai l'heure,
Me montrer comme on fait chez vous, anges déchus.
Sois pire, et fais pour nous la joie à la malheure,
Piaffe d'un pied léger dans les sentiers ardus.
Damne-toi, pure idole! et ris! et chante! et pleure,
Amante! Et meurs d'amour!... à nos moments perdus.
Fille de marbre! en rut! sois folâtre!... et pensive.
Maîtresse, chair de moi! fais-toi vierge et lascive ...
Féroce, sainte, et bête, en me cherchant un coeur....
Sois femelle de l'homme, et sers de Muse, ô femme,
Quand le poète brame en Ame, en Lame, en Flamme!
Puis—quand il ronflera—viens baiser ton Vainqueur!
Éternel Féminin de l'éternel Jocrisse!
Fais-nous sauter, pantins nous payons les décors!
Nous éclairons la rampe.... Et toi, dans la coulisse,
Tu peux faire au pompier le pur don de ton corps.
Fais claquer sur nos dos le fouet de ton caprice,
Couronne tes genoux!... et nos têtes dix-cors;
Ris! montre tes dents! mais ... nous avons la police,
Et quelque chose en nous d'eunuque et de recors.
... Ah tu ne comprends pas?...—Moi non plus—Fais la belle
Tourne: nous sommes soûls! Et plats: Fais la cruelle!
Cravache ton pacha, ton humble serviteur!...
Après, sache tomber!—mais tomber avec grâce—
Sur notre sable fin ne laisse pas de trace!...
—C'est le métier de femme et de gladiateur.—
Ne m'offrez pas un trône!
A moi tout seul je fris,
Drôle, en ma sauce jaune
De chic et de mépris.
Que les bottes vernies
Pleuvent du paradis,
Avec des parapluies ...
Moi, va-nu-pieds, j'en ris!
—Plate époque râpée,
Où chacun a du bien;
Où, cuistre sans épée,
Le vaurien ne vaut rien!
Papa,—pou, mais honnête,—
M'a laissé quelques sous,
Dont j'ai fait quelque dette,
Pour me payer des poux!
Son habit, mis en perce,
M'a fait de beaux haillons
Que le soleil traverse;
Mes trous sont des rayons
Dans mon chapeau, la lune
Brille à travers les trous,
Bête et vierge comme une
Pièce de cent sous!
—Gentilhomme!... à trois queues:
Mon nom mal ramassé
Se perd à bien des lieues
Au diable du passé!
Mon blason,—pas bégueule,
Est, comme moi, faquin:
—Nous bandons à la gueule,
Fond troué d'arlequin.—
Je pose aux devantures
Où je lis:—DÉFENDU
DE POSER DES ORDURES—
Roide comme un pendu!
Et me plante sans gêne
Dans le plat du hasard,
Comme un couteau sans gaine
Dans un plat d'épinard.
Je lève haut la cuisse
Aux bornes que je voi:
Potence, pavé, suisse,
Fille, priape ou roi!
Quand, sans tambour ni flûte.
Un servile estafier
Au violon me culbute,
Je me sens libre et fier!...
Et je laisse la vie
Pleuvoir sans me mouiller.
En attendant l'envie
De me faire empailler.
—Je dors sous ma calotte,
La calotte des cieux;
Et l'étoile palotte
Clignotte entre mes yeux.
Ma Muse est grise ou blonde....
Je l'aime et ne sais pas;
Elle est à tout le monde....
Mais—moi seul—je la bats!
A moi ma Chair-de-poule!
A toi! Suis-je pas beau,
Quand mon baiser te roule
A crû dans mon manteau!...
Je ris comme une folle
Et sens mal aux cheveux,
Quand ta chair fraîche colle
Contre mon cuir lépreux!
Jérusalem.—Octobre.
Il n'est plus, ô ma Dame,
D'amour en cape, en lame,
Que Vous!...
De passion sans obstacle,
Mystère à grand spectacle,
Que nous!...
Depuis les Tour de Nesle
Et les Château de Presle,
Temps frais,
Où l'on couchait en Seine
Les galants, pour leur peine....
—Après.—
Quand vous êtes Frisette,
Il n'est plus de grisette
Que Toi!...
Ni de rapin farouche,
Pur Rembrandt sans retouche,
Que moi!
Qu'il attende, Marquise,
Au grand mur de l'église
Flanqué,
Ton bon coupé vert-sombre,
Comme un bravo dans l'ombre,
Masqué.
—A nous!—J'arme en croisière
Mon fiacre-corsaire,
Au vent,
Bordant, comme une voile,
Le store qui nous voile:
—Avant!...
—Quartier-dolent—tourelle
Tout au haut de l'échelle....
Quel pas!
—Au sixième—Eh! madame,
C'est tomber, sur mon âme!
Bien bas!
Au grenier poétique,
Où gîte le classique
Printemps,
Viens courre, aventurière,
Ce lapin de gouttière:
Vingt-ans!
Ange, viens pour ton hère
Jouer à la misère
Des Dieux!
Pauvre diable à ficelles,
Lui, joue avec tes ailes.
Aux cieux!
Viens, Béatrix du Dante,
Mets dans ta main charmante
Mon front ...
Ou passe, en bonne fille,
Fière au bras de ton drille,
Le pont.
Demain, ô mâle amante,
Reviens-moi Bradamante!
Muguet!
Eschôlier en fortune,
Narguant, de vers la brune,
Le guet!
AVEC LA MANIÈRE DE S'EN SERVIR
Réglons notre papier et formons bien nos lettres:
Vers filés à la main et d'un pied uniforme,
Emboîtant bien le pas, par quatre en peloton;
Qu'en marquant la césure, un des quatre s'endorme....
Ça peut dormir debout comme soldats de plomb.
Sur le railway du Pinde est la ligne, la forme;
Aux fils du télégraphe:—on en suit quatre, en long;
A chaque pieu, la rime—exemple: chloroforme,
—Chaque vers est un fil, et la rime un jalon.
—Télégramme sacré—20 mots.—Vite à mon aide....
(Sonnet—c'est un sonnet—) ô Muse d'Archimède!
—La preuve d'un sonnet est par l'addition:
—Je pose 4 et 4 = 8! Alors je procède,
En posant 3 et 3!—Tenons Pégase raide:
«O lyre! O délire! O....»—Sonnet—Attention!
Pic de la Maladetta.—Août.
Chien de femme légère, braque anglais pur sang.
Beau chien, quand je te vois caresser ta maîtresse,
Je grogne malgré moi—pourquoi?—Tu n'en sais rien.
—Ah! c'est que moi—vois-tu—jamais je ne caresse,
Je n'ai pas de maîtresse, et ... ne suis pas beau chien.
—Bob! Bob!—Oh! le fier nom à hurler d'allégresse!...
Si je m'appelais Bob.... Elle dit Bob si bien!...
Mais moi je ne suis pas pur sang.—Par maladresse,
On m'a fait braque aussi ... mâtiné de chrétien.
—O Bob! nous changerons, à la métempsycose:
Prends mon sonnet, moi ta sonnette à faveur rose;
Toi ma peau, moi ton poil—avec puces ou non....
Et je serai sir Bob—Son seul amour fidèle!
Je mordrai les roquets, elle me mordrait, Elle!...
Et j'aurai le collier portant Son petit nom.
Britisch channel.—5 may.
A une passagère.
En fumée elle est donc chassée
L'éternité, la traversée
Qui fit de Vous ma soeur d'un jour,
Ma soeur d'amour!...
Là-bas: cette mer incolore
Où ce qui fut Toi flotte encore.
Ici: la terre, ton écueil.
Tertre de deuil!
On t'espère là.... Va légère!
Qui te bercera, Passagère....
O passagère mon coeur,
Ton remorqueur!...
Quel ménélas, sur son rivage,
Fait le pied?...—Va, j'ai ton sillage....
J'ai,—quand il est là voir venir,—
Ton souvenir!
Il n'aura pas, lui, ma Peureuse,
Les sauts de ta gorge houleuse!...
Tes sourcils salés de poudrain
Pendant un grain!
Il ne t'aura pas: effrontée!
Par tes cheveux au vent fouettée!...
Ni, durant les longs quarts de nuit,
Ton doux ennui....
Ni ma poésie où:—Posée,
Tu seras la mouette blessée,
Et moi le flot qu'elle rasa ...
Et coetera.
—Le large, bête sans limite,
Me paraîtra bien grand, Petite,
Sans Toi!... Rien n'est plus l'horizon
Qu'une cloison.
Qu'elle va me sembler étroite!
Tout seul, la boîte à deux!... la boîte
Où nous n'avions qu'un oreiller
Pour sommeiller.
Déjà le soleil se fait sombre
Qui ne balance plus ton ombre,
Et la houle a fait un grand pli....
—Comme l'oubli!—
Ainsi déchantait sa fortune,
En vigie, au sec, dans la hune.
Par un soir frais, vers le matin,
Un pilotin.
10' long. O.
40' lat. N.
Attouchez, sans toucher. On est dévotieuse,
Ni ne retient à son escient.
Mais On pâme d'horreur d'être: luxurieuse
De corps et de consentement!...
Et de chair ... de cette oeuvre On est fort curieuse.
Sauf le vendredi—seulement:
Le confesseur est maigre ... et l'extase pieuse
En fait: carême entièrement.
... Une autre se donne.—Ici l'On se damne—
C'est un tabernacle—ouvert—qu'on profane.
Bénitier où le serpent est caché!
Que l'Amour, ailleurs, comme un coq se chante....
CI-GIT! La pudeur-d'-attentat le hante....
C'est la Pomme (cuite) en fleur de pêché.
(Rome.—40 ans.—16 août.)
J'aime la petite pluie
Qui s'essuie
D'un torchon de bleu troué!
J'aime l'amour et la brise,
Quand ça frise ...
Et pas quand c'est secoué.
—Comme un parapluie en flèches,
Tu te sèches,
O grand soleil! grand ouvert....
A bientôt l'ombrelle verte
Grand' ouverte!
Du printemps—été d'hiver.—
La passion c'est l'averse
Qui traverse!
Mais la femme n'est qu'un grain:
Grain de beauté, de folie
Ou de pluie....
Grain d'orage—ou de serein.—
Dans un clair rayon de boue,
Fait la roue,
La roue à grand appareil,
—Plume et queue—une Cocotte
Qui barbotte;
Vrai déjeuner de soleil!
—«Anne! ou qui que tu sois, chère ...
Ou pas chère,
Dont on fait, à l'oeil, les yeux....
Hum ... Zoé! Nadjejda! Jane!
Vois: je flâne,
Doublé d'or comme les cieux!»
«English spoken?—Espagnole?...
Batignolle?...
Arbore le pavillon
Qui couvre ta marchandise,
O marquise
D'Amaëgur!... Frétillon!...»
«Nom de singe ou nom d'Archange?
Ou mélange?...
Petit nom à huit ressorts?
Nom qui ronfle, ou nom qui chante:
Nom d'amante?...
Ou nom à coucher dehors?...
Veux-tu, d'une amour fidelle,
Éternelle!
Nous adorer pour ce soir?...
Pour tes deux petites bottes
Que tu crottes,
Prends mon coeur et le trottoir!»
«N'es-tu pas doña Sabine?
Carabine?...
Dis: veux-tu le paradis
De l'Odéon?—traversée
Insensée!...
On emporte des radis.»—
C'est alors que se dégaine
La rengaine:
—«Vous vous trompez.... Quel émoi!...
Laissez-moi ... je suis honnête....»
«—Pas si bête!
—Pour qui me prends-tu?—Pour moi!...»
«... Prendrais-tu pas quelque chose
Qu'on arrose
Avec n'importe quoi ... du
Jus de perles dans des coupes
D'or?... Tu coupes!...
Mais moi? Mina, me prends-tu?»
—«Pourquoi pas: ça va sans dire!»—
«—O sourire!...
Moi, par dessus le marché!...
Hermosa, tu m'as l'air franche
De la hanche!
Un cuistre en serait fâché!»
—«Mais je me nomme Aloïse....»
«Héloïse!
Veux-tu, pour l'amour de l'art,
—Abeilard avant la lettre—
Me permettre
D'être un peu ton Abeilard?»
Et, comme un grain blanc qui crève,
Le doux rêve
S'est couché là, sans point noir....
Donne à ma lèvre apaisée,
«La rosée
D'un baiser-levant—Bonsoir»—
«C'est le chant de l'alouette,
Juliette!
Et c'est le chant du dindon....
Je te fais, comme l'aurore
Qui te dore,
Un rond d'or sur l'édredon.»
Rose, rose-d'amour vannée,
Jamais fanée.
Le rouge-fin est ta couleur,
O fausse-fleur!
Feuille où pondent les journalistes
Un fait-divers,
Papier-Joseph, croquis d'artistes:
—Chiffres ou vers—
Coeur de parfum, montant arôme
Qui nous embaume ...
Et ferait même avec succès,
Après décès;
Grise l'amour de ton haleine,
Vapeur malsaine,
Vent de pastille-du-sérail,
Hanté par l'ail!
Ton épingle, épine-postiche,
Chaque nuit fiche
Le hanneton-d'or, ton amant ...
Sensitive ouverte, arrosée
De fausses-perles de rosée,
En diamant!
Chaque jour palpite à la colle
De ta corolle
Un papillon-coquelicot,
Pur calicot.
Rose-thé!...—Dans le grog, peut-être!—
Tu dois renaître
Jaune, sous le fard du tampon,
Rose-pompon!
Vénus-Coton, née en pelotte,
Un soir-matin,
Parmi l'écume ... que culotte
Le clan rapin!
Rose-mousseuse, sur toi pousse
Souvent la mousse
De l'Ai..... Du BOCK plus souvent
—A 30 Cent.
—Un coup-de-soleil de la rampe!
Qui te retrempe;
Un coup de pouce à ton grand air
Sur fil-de-fer!...
Va, gommeuse et gommée, ô rose
De couperose,
Fleurir les faux-cols et les coeurs,
Gilets vainqueurs!
Vierge-folle hors barrière
et
D'UN LOUIS
Bougival, 8 mai.
Elle était riche de vingt ans,
Moi j'étais jeune de vingt francs,
Et nous fîmes bourse commune,
Placée, à fond-perdu, dans une
Infidèle nuit de printemps....
La lune a fait trou dedans,
Rond comme un écu de cinq francs,
Par où passa notre fortune:
Vingt ans! vingt francs!... et puis la lune!
—En monnaie—hélas—les vingt francs!
En monnaie aussi les vingt ans!
Toujours de trous en trous de lune,
Et de bourse en bourse commune....
—C'est à peu près même fortune!
—Je la trouvai—bien des printemps,
Bien des vingt ans, bien des vingt francs,
Bien des trous et bien de la lune
Après—Toujours vierge et vingt ans,
Et ... colonelle à la Commune!
—Puis après: la chasse aux passants,
Aux vingt sols, et plus aux vingt francs....
Puis après: la fosse commune,
Nuit gratuite sans trou de lune.
(Saint-Cloud.—Novembre)
Odor della feminita
Moi, je fais mon trottoir, quand la nature est belle,
Pour la passante qui, d'un petit air vainqueur,
Voudra bien crocheter, du bout de son ombrelle,
Un clin de ma prunelle ou la peau de mon coeur....
Et je me crois content—pas trop!—mais il faut vivre:
Pour promener un peu sa faim, le gueux s'enivre....
Un beau jour—quel métier!—je faisais, comme ça,
Ma croisière.—Métier!...—Enfin, Elle passa
—Elle qui?—La Passante! Elle, avec son ombrelle!
Vrai valet de bourreau, je la frôlai ...—-mais Elle
Me regarda tout bas, souriant en dessous,
Et ... me tendit sa main, et ...
m'a donné deux sous.
(Rue des Martyrs.)
Que me veux-tu donc, femme trois fois fille?...
Moi qui te croyais un si bon enfant!
—De l'amour?...—Allons: cherche, apporte, pille!
M'aimer aussi, toi!... moi qui t'aimais tant.
Oh! je t'aimais comme ... un lézard qui pèle
Aime le rayon qui cuit son sommeil....
L'Amour entre nous vient battre de l'aile:
—Eh! qu'il s'ôte de devant mon soleil!
Mon amour, à moi, n'aime pas qu'on l'aime;
Mendiant, il a peur d'être écouté....
C'est un lazzarone enfin, un bohème,
Déjeunant de jeûne et de liberté.
—Curiosité, bibelot, bricolle?...
C'est possible: il est rare—et c'est son bien—
Mais un bibelot cassé se recolle;
Et lui, décollé, ne vaudra plus rien!...
Va, n'enfonçons pas la porte entr'ouverte
Sur un paradis déjà trop rendu!
Et gardons à la pomme, jadis verte,
Sa peau, sous son fard de fruit défendu.
Que nous sommes-nous donc fait l'un à l'autre?...
—Rien....—Peut-être alors que c'est pour cela;
—Quel a commencé?—Pas moi, bon apôtre!
Après, quel dira: c'est donc tout—voilà!
—Tous les deux, sans doute....—Et toi, sois bien sûre
Que c'est encor moi le plus attrapé:
Car si, par erreur, ou par aventure,
Tu ne me trompais ... je serais trompé!
Appelons cela: l'amitié calmée;
Puisque l'amour veut mettre son holà.
N'y croyons pas trop, chère mal-aimée....
—C'est toujours trop vrai ces mensonges-là!—
Nous pourrons, au moins, ne pas nous maudire
—Si ça t'est égal—le quart-d'heure après.
Si nous en mourons—ce sera de rire....
Moi qui l'aimais tant ton rire si frais!
Morire.
Oh le printemps!—Je voudrais paître!...
C'est drôle, est-ce pas: Les mourants
Font toujours ouvrir leur fenêtre,
Jaloux de leur part de printemps!
Oh le printemps! Je veux écrire!
Donne-moi mon bout de crayon
—Mon bout de crayon, c'est ma lyre—
Et—là—je me sens un rayon.
Vite!... j'ai vu, dans mon délire,
Venir me manger dans la main
La Gloire qui voulait me lire!
—La gloire n'attend pas demain.—
Sur ton bras, soutiens ton poète,
Toi, sa Muse, quand il chantait,
Son Sourire quand il mourait,
Et sa Fête ... quand c'était fête!
Sultane, apporte un peu ma pipe
Turque, incrustée en faux saphir,
Celle qui va bien à mon type....
Et ris!—C'est fini de mourir;
Et viens sur mon lit de malade;
Empêche la mort d'y toucher,
D'emporter cet enfant maussade
Qui ne veut pas s'aller coucher.
Ne pleure donc plus,—je suis bête—
Vois: mon drap n'est pas un linceul....
Je chantais cela pour moi seul....
Le vide chante dans ma tête.
Retourne contre la muraille.
—Là—l'esquisse—un portrait de toi—
Malgré lui mon oeil soûl travaille
Sur la toile.... C'était de moi.
J'entends—bourdon de la fièvre—
Un chant de berceau me monter:
«J'entends le renard, le lièvre,
Le lièvre, le loup chanter.»
... Va! nous aurons une chambrette
Bien fraîche, à papier bleu rayé;
Avec un vrai bon lit honnête
A nous, à rideaux ... et payé!
Et nous irons dans la prairie
Pêcher à la ligne tous deux,
Ou bien mourir pour la patrie!...
—Tu sais, je fais ce que tu veux.
... Et nous aurons des robes neuves,
Nous serons riches à bâiller
Quand j'aurai revu mes épreuves!
—Pour vivre, il faut bien travailler....
—Non! mourir....
La vie était belle
Avec toi! mais rien ne va plus....
A moi le pompon d'immortelle
Des grands poètes que j'ai lus!
A moi, Myosotis! Feuille morte
De Jeune malade à pas lent!
Souvenir de soi ... qu'on emporte
En croyant le laisser—souvent!
—Décès: Rolla:—l'Académie—
Murger, Beaudelaire:—hôpital,—
Lamartine:—en perdant la vie
De sa fille, en strophes pas mal....
Doux bedeau, pleureuse en lévite,
Harmonieux tronc des moissonnés
Inventeur de la larme écrite,
Lacrymatoire d'abonnés!...
Moreau—-j'oubliais—Hégésippe,
Créateur de l'art-hôpital....
Depuis, j'ai la phthisie en grippe;
Ce n'est plus même original.
—Escousse encor: mort en extase
De lui; mort phthisique d'orgueil.
—Gilbert: phthisie et paraphrase
Rentrée, en se pleurant à l'oeil.
—Un autre incompris: Lacenaire,
Faisant des vers en amateur
Dans le goût anti-poitrinaire,
Avec Sanson pour éditeur.
—Lord Byron, gentleman-vampire,
Hystérique du ténébreux;
Anglais sec, cassé par son rire,
Son noble rire de lépreux.
—Hugo: l'Homme apocalyptique,
L'Homme-Ceci-tûra-cela,
Meurt, gardenational épique;
Il n'en reste qu'un—celui-là!—
... Puis un tas d'amants de la lune,
Guère plus morts qu'ils n'ont vécu,
Et changeant de fosse commune
Sans un discours, sans un écu!
J'en ai lus mourir!... Et ce cygne
Sous le couteau du cuisinier:
—Chénier—... Je me sens—mauvais signe!—
De la jalousie.—O métier!
Métier! Métier de mourir....
Assez, j'ai fini mon étude.
Métier: se rimer finir!...
C'est une affaire d'habitude.
Mais non, la poésie est: vivre,
Paresser encore, et souffrir
Pour toi, maîtresse! et pour mon livre;
Il est là qui dort
—Non: mourir!
Sentir sur ma lèvre appauvrie
Ton dernier baiser se gercer,
La mort dans tes bras me bercer....
Me déshabiller de la vie!...
(Charenton.—Avril.)
Insomnie, impalpable Bête!
N'as-tu d'amour que dans la tête:
Pour venir te pâmer à voir,
Sous ton mauvais oeil, l'homme mordre
Ses draps, et dans l'ennui se tordre!...
Sous ton oeil de diamant noir.
Dis: pourquoi, durant la nuit blanche,
Pluvieuse comme un dimanche,
Venir nous lécher comme un chien:
Espérance ou Regret qui veille,
A notre palpitante oreille
Parler bas ... et ne dire rien?
Pourquoi, sur notre gorge aride,
Toujours pencher ta coupe vide
Et nous laisser le cou tendu,
Tantales, soiffeurs de chimère:
—Philtre amoureux ou lie amère
Fraîche rosée ou plomb fondu!—
Insomnie, es-tu donc pas belle?...
Eh pourquoi, lubrique pucelle,
Nous étreindre entre tes genoux?
Pourquoi râler sur notre bouche,
Pourquoi défaire notre couche,
Et ... ne pas coucher avec nous
Pourquoi, Belle-de-nuit impure,
Ce masque noir sur ta figure?...
—Pour intriguer les songes d'or?...
N'es-tu pas l'amour dans l'espace,
Souffle de Messaline lasse,
Mais pas rassasiée encor!
Insomnie, est-tu l'Hystérie....
Es-tu l'orgue de barbarie
Qui moud l'Hosannah des Élus?...
—Ou n'es-tu pas l'éternel plectre,
Sur les nerfs des damnés-de-lettre,
Raclant leurs vers—qu'eux seuls ont lus.
Insomnie, es-tu l'âne en peine
De Buridan—ou le phalène
De l'enfer?—Ton baiser de feu
Laisse un goût froidi de fer rouge....
Oh! viens te poser dans mon bouge!...
Nous dormirons ensemble un peu.
Je suis la Pipe d'un poète,
Sa nourrice, et: j'endors sa Bête.