Et lui, Tartarin, son existence tout entière n'était-elle pas un rêve fabuleux!…
Les lions, les nihilistes, la Jungfrau, le gouvernement de cette île à cinq mille lieues de France! Certes il ne contestait pas la supériorité de l'Empereur, à certains points de vue; mais lui, du moins, n'avait pas fait verser le sang, des fleuves de sang! ni terrifié le monde comme l'otre…
Cependant l'île disparaissait au loin, et Tartarin, appuyé contre le bastingage, continuait à parler à haute voix pour la galerie, pour les matelots qui enlevaient les escarbilles tombées sur le pont, pour les officiers de quart qui s'étaient rapprochés.
À la longue, il devenait ennuyeux. Pascalon lui demanda la permission d'aller à l'avant se mêler aux Tarasconnais, dont on apercevait de loin quelques groupes consternés sous la pluie, afin, disait-il, de savoir un peu ce qu'ils pensaient du Gouverneur, surtout dans l'espérance de glisser à sa chère Clorinde quelques mots d'encouragement et de consolation.
Une heure plus tard, en revenant, il trouva Tartarin installé sur le divan du petit salon, à l'aise, en caleçon de flanelle et foulard de tête, comme chez lui à Tarascon, dans sa petite maison du Cours, en train de fumer pipette devant un délicieux sherry- gobbler.
D'une humeur adorable, le maître demanda:
«Hé bien, qu'est-ce qu'ils vous ont dit de moi, ces braves gens?»
Pascalon ne cacha pas qu'ils lui avaient paru tous «très montés!»
Empilés dans l'entrepont de l'avant comme des bestiaux, mal nourris, durement traités, ils rendaient le Gouverneur responsable de toutes leurs déconvenues.
Mais Tartarin haussa les épaules; il connaissait son peuple, vous pensez bien!
Tout cela sécherait au premier matin de soleil.
«Sûr qu'ils ne sont pas méchants, répondit Pascalon, mais c'est ce mauvais gueux de Costecalde qui les excite.
— Costecalde. Comment ça?… Que parlez-vous de Costecalde?»
Tartarin s'était troublé en entendant ce nom funeste.
Pascalon lui expliqua comment leur ennemi, rencontré et recueilli en mer par le _Tomahawk _dans un canot où il mourait de faim et de soif, avait traîtreusement signalé la présence d'une colonie provençale sur territoire anglais, et guidé le navire jusque dans la rade de Port-Tarascon. Les yeux du Gouverneur étincelèrent «Ah! le gueux!… Ah! le forban!…»
Il se calma au récit que lui fit Pascalon des sinistres aventures de l'ancien fonctionnaire et de ses acolytes.
Truphénus noyé!… Les trois autres miliciens, en descendant à terre pour faire de l'eau, pris par les anthropophages!… Barban trouvé mort d'inanition au fond de la barque!… Quant à Rugimabaud, un requin l'avait mangé.» _Ah vai! _un requin!… Dites plutôt cet infâme Costecalde.
— Mais le plus extraordinaire de tout, monsieur le Gou… Gouverneur, c'est que Costecalde prétend avoir rencontré en pleine mer, un jour de tempête, sous les éclairs, devinez qui?…
— Que diable veux-tu que je devine?
— La Tarasque la mère-grand!
— Quelle imposture!…»
Après tout, qui sait?… Le _Tutu-panpan pouvait avoir fait naufrage; ou peut-être qu'un coup de mer avait enlevé la Tarasque amarrée sur le pont… À ce moment le steward vint présenter le menu à M. le Gouverneur, qui s'attablait quelques instants après, avec son secrétaire, en face d'un excellent dîner au Champagne, où figuraient de superbes tranches de saumon, un roastbeef rosé, cuit à miracle, et pour dessert le plus savoureux pudding. Tartarin le trouva si bon qu'il en fit porter une bonne part au Père Bataillet et à Franquebalme; quant à Pascalon, il confectionna quelques sandwichs de saumon qu'il mit de côté. Est-il besoin de dire pour qui, pécaïre! _ Dès le deuxième jour de navigation, lorsque l'île ne fut plus en vue, comme si elle eût été au milieu de ces archipels un réservoir isolé de brouillards et de pluie, le beau temps apparut.
Chaque matin, après le déjeuner, Tartarin montait sur le pont et s'installait à une place, toujours la même, pour causer avec Pascalon.
Ainsi Napoléon, à bord du _Northumberland, _avait son poste favori, ce canon auquel il s'appuyait et qu'on appelait le canon de l'Empereur.
Le grand Tarasconnais pensait-il à cela? Cette coïncidence était- elle voulue? Peut-être; mais elle ne doit le diminuer en rien à nos yeux. Est-ce que Napoléon, en se livrant à l'Angleterre, ne songeait pas à Thémistocle, et sans même le dissimuler?
«Je viens comme Thémistocle…» Et qui sait si Thémistocle lui- même, venant s'asseoir au foyer des Perses…? L'humanité est si vieille, si encombrée, si piétinée! On y marche toujours dans les traces de quelqu'un…
Du reste, les détails que Tartarin donnait à son petit Las Cases ne rappelaient en rien l'existence de Napoléon et lui étaient bien personnels à lui, Tartarin de Tarascon.
C'était son enfance sur le Tour-de-Ville, ses précoces aventures en revenant du cercle, la nuit; tout petit, déjà le goût des armes, des chasses aux grands fauves; et toujours ce bon sens latin qui ne l'abandonnait pas dans les plus folles escapades, cette voix intérieure qui lui disait «Rentre de bonne heure…, ne t'enrhume pas.»
C'était encore, au lointain de sa mémoire, dans une excursion au pont du Gard, une vieille, vieille gitane, lui disant, après avoir regardé les lignes de sa main «Un jour, tu seras roi.» Vous pensez si cet horoscope fit rire tout le monde! Il devait se réaliser pourtant.
Ici le grand homme s'interrompit:
«Je vous jette ces choses, voyez, un peu à la bousculade, comme elles me viennent, mais pour le Mémorial je crois que cela pourra vous être utile…
— Certes!» fit Pascalon, qui buvait les paroles de son héros, tandis qu'une demi-douzaine de jeunes midships, groupés autour de Tartarin, écoutaient ses récits, bouche bée.
Mais la plus attentive était la femme du commodore, une toute jeune, dolente et délicate créole, étendue non loin de là sur une chaise longue en bambou, avec des poses abandonnées, la pâleur chaude d'un magnolia, de grands yeux noirs, doux, profonds, pensifs… Celle-là, oui, s'en abreuvait des histoires de Tartarin.
Tout fier de voir son maître si passionnément écouté, Pascalon le voulait plus glorieux encore, lui faisait raconter ses chasses au lion, son ascension de la Jungfrau, la défense de Pampérigouste. Et le héros, bon enfant comme toujours, prêtant la main à cet innocent compérage, se livrait tout entier, se laissait feuilleter comme un livre, mais un livre à images, illustré par son expressive mimique tarasconnaise et les _pan! pan! de _ses aventures de chasse.
La créole, frileusement pelotonnée sur sa chaise longue, tressaillait à chaque éclat de voix, et ses émotions se marquaient d'une touche fine, d'une vaporeuse montée de rosé sur son teint délicat d'aquarelle.
Quand le mari, le commodore, sorte de Hudson Lowe à museau de fouine méchante, venait la chercher pour la faire rentrer, elle suppliait:
«Non, non…, pas encore,» coulant un regard vers le grand homme de Tarascon, qui n'était pas sans l'avoir remarquée non plus et, pour elle, haussait la voix avec quelque chose de plus noble dans l'attitude et dans l'accent.
Quelquefois, en regagnant leur cabine après une de ces séances, il interrogeait Pascalon d'un air négligent:
«Que vous a dit la dame du commodore? Il me semble qu'il était question de moi, hé?…
— Effectivement, maî…ître. Cette personne me disait qu'elle avait déjà beaucoup entendu parler de vous.
— Cela ne m'étonne pas, fit Tartarin simplement, je suis très populaire en Angleterre.»
Encore une analogie avec Napoléon.
Un matin, monté sur le pont de bonne heure, il fut très étonné de ne pas y trouver sa créole comme d'habitude. Sans doute le mauvais temps qu'il faisait ce jour-là, la température un peu vive, les embruns éclaboussant la dunette, ne lui avaient pas permis de sortir, si délicate de santé, si nerveusement impressionnable!
Le pont lui-même et l'équipage semblaient gagnés par l'agitation de la mer.
Une baleine venait d'être signalée, fait assez rare dans ces parages. Elle n'avait pas d'évents, ne lançait pas de jets d'eau; à quoi des matelots prétendaient reconnaître une femelle, d'autres une baleine d'espèce particulière. On n'était pas d'accord.
Comme elle restait sur la route du navire sans s'éloigner, un délégué du carré des élèves alla demander au commandant la permission de la pêcher. Il refusa, mauvais chien comme toujours, sous prétexte qu'on n'avait pas de temps à perdre et donna seulement l'autorisation de tirer à la bête quelques coups de fusil.
Elle se trouvait à deux cent cinquante ou trois cents mètres environ, et tantôt se montrait, tantôt disparaissait, suivant le mouvement de la mer, moutonnante et très lourde, ce qui rendait le tir difficile.
Après quelques coups de feu, dont les gabiers dans les enfléchures annonçaient les résultats, elle n'avait pas encore été touchée, car elle continuait à jouer, à cabrioler au ras de l'eau, et tout le monde regardait, même les Tarasconnais, qui grelottaient là-bas à l'avant, arrosés, trempés, bien plus exposés aux éclaboussures des coups de mer que les gentlemen de l'arrière.
Mêlé aux jeunes officiers, qui essayaient leur adresse, Tartarin jugeait les coups:
«Trop loin!… trop court!…
— Si vous tiriez, maî…aître?» bêla Pascalon.
Aussitôt, d'un geste vif de jeunesse, un midship se tourna vers
Tartarin:
«Voulez-vous, monsieur le Gouverneur?»
Il offrait sa carabine; et ce fut quelque chose, la façon dont Tartarin prit l'arme, la soupesa, l'épaula, tandis que Pascalon demandait, fier et timide:
«Combien comptez-vous pour la baleine?
— Je n'ai pas souvent tiré ce gibier-là, répondit le héros, mais il me semble qu'on peut compter dix.»
Il visa, compta dix, tira et rendit la carabine à l'officier.
«Je crois qu'elle en a, dit le midshipman.
— Hurrah!… criaient les matelots.
— Je le savais,» dit Tartarin, modeste.
Mais à ce moment des hurlements épouvantables remplirent l'air, une bousculade enragée qui fit accourir le commandant, croyant à quelque assaut de son bord par une bande de pirates. Les Tarasconnais de l'avant bondissaient, gesticulaient, vociférant tous ensemble dans le bruit du vent et des vagues.
«La Tarasque… Il a tiré sur la Tarasque… Il a tiré sur la mère-grand…
— _Outre! _Que disent-ils donc?» fit Tartarin, qui pâlissait.
À dix mètres maintenant du navire, la Tarasque de Tarascon, la monstrueuse idole, dressait au-dessus des flots verts son dos squameux, sa tête chimérique au rire féroce et vermillonné, aux yeux sanglants.
Faite de bois très dur, solidement charpentée, elle tenait la lame depuis le jour où, comme on le sut plus tard, un coup de mer l'avait arrachée du pont de Scrapouchinat. Elle roulait au gré de tous les courants marins, luisante, algueuse, coquillageuse, mais sans avarie, échappée aux typhons les plus épouvantables, intacte, indestructible; et sa première, son unique blessure, était celle que Tartarin de Tarascon venait de lui faire…
Lui! à elle! La cicatrice toute fraîche apparaissait au milieu du front de la pauvre mère-grand!
Un officier anglais s'exclama:
«Regardez donc, lieutenant Shipp, quel drôle d'animal est-ce que cela?
— C'est la Tarasque, jeune homme, dit Tartarin solennel. C'est l'aïeule, la grand'mère vénérable de tout bon Tarasconnais.»
L'officier resta stupéfait, et il y avait de quoi, en apprenant que ce monstre bizarre était la grand'mère de l'étrange peuplade noiraude et moustachue, recueillie sur une île sauvage à cinq mille lieues en mer.
Tartarin s'était découvert respectueusement en parlant ainsi, mais déjà la mère-grand était loin, emportée par les courants du Pacifique, où elle doit errer encore, insubmersible épave que les récits des voyageurs, sous le nom de poulpe géant, de serpent de mer, signalent tantôt ici, tantôt là, à la grande terreur des équipages baleiniers.
Aussi longtemps qu'on put la voir, le héros la suivit des yeux, sans mot dire; quand elle ne fut plus qu'un petit point noir à l'horizon blanchissant des flots, alors seulement il murmura d'une voix faible:
«Pascalon, je vous le dis, voilà un coup de fusil qui me portera malheur!» Et tout le reste du jour il demeura soucieux, plein de remords et de terreur sacrée.
Chapitre II
Un dîner chez le commodore. - Tartarin esquisse un pas de farandole. - Définition du Tarasconnais par le lieutenant Shipp. - En vue de Gibraltar. - La vengeance de la Tarasque.
On naviguait depuis une semaine, on approchait des côtes parfumées de l'Inde, sous le même ciel laiteux, sur la même mer huileuse et douce qu'au premier voyage, et Tartarin, par une belle après-midi de chaleur et de clarté, faisait la sieste en caleçon dans se chambre, sa bonne grosse tête serrée dans son foulard à pois, dont les bouts, trop longs, se dressaient comme de paisibles oreilles de ruminant.
Tout à coup Pascalon se précipita dans la cabine.
«Hein!… Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qu'il y a?» demanda brusquement le grand homme en arrachant son serre-tête, car il n'aimait pas qu'on le vit ainsi.
Pascalon répondit, suffoquant, les yeux ronds, bègue plus que jamais:
«Je crois qu'elle en tient.
— Qui?… La Tarasque?… Hé, coquin de sort! je ne le sais que trop.
— Non, dit Pascalon, plus bas qu'un souffle, la dame du commodore.
— Pécaïre! pauvre petite! encore une!… Mais qui vous fait croire cela?» Pour toute réponse, Pascalon tendit un carton imprimé, par lequel lord commodore et lady William Plantagenet priaient Son Excellence le Gouverneur Tartarin et M. Pascalon, directeur du secrétariat, à dîner pour le soir même.
«Oh! les femmes!… les femmes!… s'écria Tartarin, car évidemment cette invitation à dîner venait de la femme du commandant; l'idée ne pouvait être du mari, il n'avait pas une tête à invitations.
Puis, s'interrogeant avec gravité:
«Dois-je accepter, pas moins?… Ma situation de prisonnier de guerre…»
Pascalon, qui savait ses auteurs, rappela qu'à bord du _Northumberland, _Napoléon mangeait à la table de l'amiral.
«Voilà qui me décide, fit aussitôt le Gouverneur.
— Seulement, ajouta Pascalon, l'Empereur se retirait avec les dames dès qu'on apportait les vins.
— Parfaitement, ceci me décide encore plus. Répondez, à la troisième personne, que nous acceptons.
— L'habit, n'est-ce pas, maître?
— Certes.»
Pascalon aurait voulu aussi endosser son manteau de première classe, mais le maître ne fut pas de cet avis; lui-même ne passerait pas le cordon de l'Ordre.
«Ce n'est pas le Gouverneur qu'on invite, dit-il à son secrétaire, c'est Tartarin. Il y a une nuance.»
Ce diable d'homme comprenait tout.
Le dîner fut vraiment princier, servi dans une vaste salle à manger, toute reluisante, richement meublée en thuya et en érable, et pour cloisons, pour plancher, de ces jolies boiseries anglaises, si fines, si minutieuses, dont les minces lamelles semblent s'emboîter comme des joujoux.
Tartarin était assis à la place d'honneur, à la droite de lady William. Peu de monde invité, seulement le lieutenant Shipp et le docteur du bord, qui comprenaient le français. Un domestique en livrée nankin, raide, solennel, se tenait debout derrière chaque convive. Rien de riche comme le service des vins, la massive argenterie aux armes des Plantagenet, et au milieu de la table un magnifique surtout garni des orchidées les plus lares.
Pascalon, très intimidé au milieu de tout ce luxe, bégayait d'autant plus qu'il se trouvait toujours la bouche pleine au moment où on lui adressait la parole.
Il admirait l'aisance tranquille de Tartarin en face de ce commodore aux babines de chat-tigre, aux yeux verts striés de sang sous des cils d'albinos.
Mais le Tartarin, bon traqueur de fauves, se moquait un peu des chats-tigres, et faisait sa cour à lady Plantagenet avec autant d'empressement et de grâce que si le commodore eût été à cent lieues de là. Milady, de son côté, ne cachait pas sa sympathie pour le héros et le regardait avec des yeux tendres, des yeux extraordinaires.
«Les malheureux! Le mari va tout voir,» se disait à chaque instant
Pascalon.
Eh bien, non, le mari ne voyait rien, et semblait lui aussi prendre un plaisir extrême aux récits du grand Tarasconnais.
Sur un désir de lady William, Tartarin conta l'histoire de la Tarasque, sainte Marthe et son ruban bleu; il parla de son peuple, dit la race tarasconnaise, ses traditions, son exode; puis il exposa son gouvernement, ses projets, ses réformes, le nouveau code qu'il préparait. Un code, par exemple, c'était bien la première fois qu'il lui arrivait d'en parler, même à Pascalon; mais sait-on jamais tout ce que roulent ces vastes cervelles de conducteurs de peuples!
Il fut profond, il fut gai, il chanta des airs du pays, Jean de Tarascon pris par les corsaires, ses amours avec la fille du sultan.
Penché vers lady William, de quel vibrant et brûlant «à mi-voix» il lui fredonnait le couplet:
«On dit qu'en étant général d'armée, — la tête enramée — avec du laurier, la fille du roi jolie et luisante, — de lui amoureuse, — un jour lui disait…
La languissante créole, si pâle d'ordinaire, en devenait toute rose.
Puis, la chanson finie, elle voulut savoir ce que c'était que la farandole, cette danse dont les Tarasconnais parlent toujours.
«Oh mon Dieu, c'est bien simple, vous allez voir…,» fit le bon
Tartarin.
Et, voulant ménager l'effet pour lui tout seul, il dit à son secrétaire:
«Restez, vous, Pascalon.»
Il s'était levé, il esquissa un pas en le rythmant sur un air de farandole, _Ra-pa-taplan, pa-ta-tin, pa-ta-tan… _Malheureusement le navire tanguait: il tomba, se releva, toujours de bonne humeur, et fut le premier à rire de sa mésaventure.
Malgré le _cant et _la discipline, toute la table s'esclaffait, trouvait le Gouverneur délicieux.
Tout à coup les vins apparurent. Aussitôt lady William quitta la salle, et Tartarin, jetant brusquement sa serviette, se retira à son tour sans saluer, sans s'excuser, conformément à la légende napoléonienne.
Les Anglais se regardèrent avec stupeur, échangeant quelques mots à voix basse.
«Son Excellence ne boit jamais de vin…,» dit Pascalon, qui crut devoir expliquer la sortie de son bon maître et prendre la parole à sa place.
Il tarasconnait fort agréablement lui aussi et, tout en tenant tête aux Anglais pour boire le claret, il les égayait, les frictionnait de sa verve joyeuse et de sa chaude pantomime.
Puis, lorsqu'on se leva de table, se doutant bien que Tartarin était monté sur le pont rejoindre lady Plantagenet, il s'offrit insidieusement pour faire la partie du commodore, grand amateur d'échecs.
Les autres convives du dîner causaient et fumaient autour d'eux; et à un moment, le lieutenant Shipp ayant chuchoté au docteur une drôlerie qui le fit beaucoup rire, le commodore leva la tête:
«Qu'est-ce qu'il a dit, ce Shipp?» Le lieutenant répéta sa phrase, et l'on rit encore plus fort sans que Pascalon pût comprendre de quoi il s'agissait.
Là-haut, pendant ce temps, appuyé au fauteuil de lady William, dans le parfum de la brise mourante et l'éblouissant reflet sur la mer, sur le pont du navire, d'un soleil couchant qui suspendait à tous les cordages des gouttelettes de groseille, Tartarin racontait ses amours avec la princesse Likiriki, et leur séparation déchirante. Il savait que les femmes aiment à consoler, et que porter ses chagrins de coeur en écharpe est la meilleure façon de réussir auprès d'elles.
Oh! la scène des adieux entre la petite et lui, chuchotée de tout près par Tartarin dans le mystère du crépuscule! Qui n'a pas entendu cela n'a rien entendu.
Je ne vous affirmerai pas que le récit fût absolument exact, que la scène ne fût pas un rien arrangée; mais, en tout cas, c'était comme il aurait voulu que cela fût, une Likiriki passionnée et brûlante, la pauvre princesse prise entre ses sentiments de famille et son amour conjugal, s'accrochant au héros de ses petites mains désespérées:
«Emmène-moi! emmène-moi!»
Lui, le coeur broyé, la repoussant, s'arrachant à ses étreintes «Non, mon enfant, il le faut. Reste avec ton vieux père, il n'a plus que toi,…»
En racontant ces choses, il versait de vraies larmes et il lui semblait que les beaux yeux créoles levés vers lui se mouillaient à son récit, pendant que le soleil, lentement descendu dans la mer, laissait l'horizon noyé dans une buée violette.
Soudain des ombres s'approchèrent, et la voix du commodore, coupante, glaciale, rompit le charme:
«Il est tard, il fait trop frais pour vous, ma chère, il faut rentrer.»
Elle se leva, s'inclina légèrement:
«Bonne nuit, monsieur Tartarin!»
Et il resta tout ému de la douceur qu'elle avait mise dans cette parole.
Pendant quelques instants encore il se promena sur le pont, entendant toujours ce «Bonne nuit, monsieur Tartarin!» Mais le commodore avait raison, le soir fraîchissait rapidement, il prit le parti d'aller se coucher.
En passant devant le petit salon, il aperçut par la porte entrouverte Pascalon, assis à une table, la tête dans ses mains, très occupé à feuilleter un dictionnaire.
«Que faites-vous là, enfant?»
Le fidèle secrétaire lui apprit le scandale causé par son brusque départ, les chuchotements indignés autour de la table et surtout une certaine phrase mystérieuse du lieutenant Shipp, que le commodore avait fait répéter et dont ils s'étaient tous tant égayés.
«Quoique j'entende passablement l'anglais, je n'ai pas bien saisi ce que cela voulait dire, mais j'ai retenu les mots et je suis en train de reconstituer la phrase.»
Pendant ces explications Tartarin s'était couché, bien étendu dans son lit, bien à l'aise, la tête enveloppée de son foulard, un grand verre d'eau de fleur d'oranger, et il demanda, en allumant la pipe qu'il fumait tous les soirs avant de s'endormir:
«Êtes-vous venu à bout de votre traduction?
— Oui, mon bon maître, la voici: En somme, le type tarasconnais, c'est le Français grossi, exagéré, comme vu dans une boule de jardin.
— Et vous dites qu'ils ont tant ri là-dessus?
— Tous, le lieutenant, le docteur, le commodore lui-même, ils ne s'arrêtaient pas de rire.»
Tartarin haussa les épaules avec une moue de pitié.
«Il se connaît que ces Anglais n'ont pas souvent occasion de rire, pour s'amuser de bêtises pareilles! Allons, bonsoir, mon enfant, va te coucher.»
Et bientôt tous deux furent partis dans les rêves où l'un retrouvait sa Clorinde, l'autre la dame du commodore, car Likiriki était déjà bien loin.
Les jours suivaient les jours, se groupaient en semaines, et le voyage continuait, une traversée charmante, délicieuse, où Tartarin, qui aimait tant à inspirer la sympathie, l'admiration, les sentait autour de lui sous les formes les plus variées.
C'est lui qui aurait pu dire comme Victor Jacquemont[8] dans sa correspondance: «Que ma fortune est bizarre avec les Anglais! Ces hommes, qui paraissent si impassibles et qui entre eux demeurent toujours si froids, mon abandon les détend aussitôt. Ils deviennent caressants malgré eux et pour la première fois de leur vie, je fais des bonnes gens, je fais des Français de tous les Anglais avec lesquels je reste vingt-quatre heures.»
Tout le monde, à bord, l'arrière comme l'avant du Tomahawk, officiers et matelots l'adoraient; il n'était plus question de prisonnier de guerre, de procès devant les tribunaux anglais; on devait le relâcher dès qu'on arriverait à Gibraltar.
Quant au farouche commodore, enchanté d'avoir trouvé un partenaire de la force de Pascalon, il le tenait le soir, pendant des heures, devant l'échiquier, ce qui désespérait l'infortuné soupirant de Clorinde et l'empêchait d'aller lui porter, à l'avant, des friandises de son dîner.
Car les pauvres Tarasconnais, eux, continuaient à mener leur triste vie d'émigrants, toujours parqués dans leur chiourme, et c'était la tristesse, le remords de Tartarin, lorsqu'il pérorait sur la dunette ou fusait sa cour, à l'heure mélancolique du couchant, de voir au loin, en contre-bas, ses compatriotes entassés comme un vil bétail, sous la garde d'une sentinelle, détournant leurs regards de lui avec horreur, surtout depuis le jour où il avait tiré sur la Tarasque.
Ils ne lui pardonnaient pas ce crime, et lui non plus ne l'oubliait pas, ce coup de fusil qui devait lui porter malheur.
On avait passé le détroit de Malacca, la mer Rouge, doublé la pointe de Sicile; on approchait de Gibraltar.
Un matin, la terre étant signalée, Tartarin et Pascalon préparaient leurs malles, aidés par un des domestiques, quand tout à coup ils eurent la sensation de balancement que produit un navire à l'arrêt. Le Tomahawk stoppait; en même temps, on entendait s'approcher un bruit de rames.
«Regardez donc, Pascalon, dit Tartarin, c'est peut-être le pilote…»
Le canot accostait en effet, mais ce n'était pas le pilote; il portait le pavillon français, des matelots français le montaient; et parmi eux deux hommes habillés de noir, en chapeaux hauts de forme. L'âme de Tartarin vibra.
«Ah! le drapeau français!… Laisse que je le regarde, mon enfant.»
Il s'élança vers le hublot, mais à ce moment la porte de la cabine s'ouvrit, laissant passer un grand flot de lumière; et deux agents de police en bourgeois, aux façons communes et brutales, munis de mandats d'arrêt, de permis d'extradition, tout le tremblement posèrent leurs pattes sur le malheureux État de choses et sur son secrétaire.
Le Gouverneur recula, blême et digne:
«Prenez garde à ce que vous faites, je suis Tartarin de Tarascon.
— C'est vous que nous cherchons, justement.»
Et les voilà tous deux emballés, sans un mot d'explication ni de réponse à leurs questions multiples, sans savoir ce qu'ils avaient fait, pourquoi on les arrêtait, où on les conduisait. Rien que la honte de passer chargés de fers, car on leur avait mis les menottes, devant les matelots et les midships, sous les rires et les huées de leurs compatriotes, qui, penchés au-dessus du bordage, applaudissaient, criaient à toute gorge:
«C'est bien fait!… zou… zou…» pendant qu'on descendait les captifs dans le canot.
En ce moment Tartarin eût voulu s'engloutir au fond de la mer.
De prisonnier de guerre comme Napoléon et Thémistocle, passer à l'état de vulgaire filou!
Et la dame du commodore qui regardait!
Décidément, il avait raison, la Tarasque se vengeait, elle se vengeait cruellement.
Chapitre III
5 juillet. Prison de Tarascon sur Rhône.
—_ _Je reviens de l'instruction, je sais enfin de quoi l'on nous accuse, le Gouverneur et moi, et pourquoi, brusquement saisis sur le _Tomahawk, _harponnés en plein bonheur, en plein rêve, comme deux langoustes tirées du fond de l'eau claire, nous fûmes transbordés sur un navire français, ramenés à Marseille, les menottes aux poings, dirigés sur Tarascon et mis au secret dans la prison de la ville.
Nous sommes prévenus d'escroquerie, d'homicide par imprudence et d'infraction aux lois sur l'émigration. Ah! pour sûr que j'ai dû l'enfreindre, la loi sur l'émigration, car c'est la première fois que j'entends son nom, seulement son nom, à cette coquine de loi.
Après deux jours d'incarcération, avec défense absolue de parler à quiconque — c'est ça qui est terrible pour des Tarasconnais, — nous fûmes conduits au palais par-devant le juge d'instruction, M. Bonaric.
Ce magistrat a commencé sa carrière à Tarascon, il y a une dizaine d'années, et me connaissait parfaitement, étant venu plus de cent fois à la pharmacie, où je lui préparais une pommade pour un eczéma chronique qu'il a dessus la joue.
Pas moins qu'il m'a demandé mes nom, prénoms, âge, profession, comme si nous ne nous étions jamais vus. J'ai dû dire tout ce que je savais de l'affaire de Port-Tarascon et parler deux heures durant sans m'arrêter. Son greffier ne pouvait pas me suivre, tant j'allais. Puis, ni bonjour ni bonsoir «Prévenu, vous pouvez vous retirer».
Dans le corridor du palais de justice, trouvé mon pauvre Gouverneur que je n'avais pas revu depuis le jour de notre incarcération. Il m'a paru bien changé.
Au passage, il me serra la main et me fit de sa bonne voix:
«Courage! enfant. La vérité est comme l'huile, elle remonte toujours dessus.»
Il n a pas pu m'en dire plus, les gendarmes l'entraînaient brutalement.
Des gendarmes, pour lui!… Tartarin dans les fers, à Tarascon!…
Et cette colère, cette haine de tout un peuple!…
Je les aurai toujours dans l'oreille ces cris de fureur de la populace, ce souffle chaud de rafataille, quand la voiture cellulaire nous a ramenés à la prison, cadenassés chacun dans notre compartiment.
Je ne pouvais rien voir, mais j'entendais autour de nous une grande rumeur de foule.
À un moment, la voiture s'est arrêtée sur la place du Marché; j'ai reconnu cela à l'odeur qui me venait par les fentes, dans les petites raies de lumière blonde, et c'était comme l'haleine même de la ville, cette odeur de pommes d'amour, d'aubergines, de melons de Cavaillon, et de poivrons rouges et de gros oignons doux. De sentir toutes ces bonnes choses dont je suis privé depuis si longtemps, cela m'agourmandait.
Il y avait tant de monde que nos chevaux ne pouvaient plus avancer. Un Tarascon plein, bondé, à croire que jamais personne n'a été tué, ni noyé, ni dévoré par les anthropophages. Ne m'a-t- il pas semblé reconnaître la voix de Cambalalette, le cadastreur! C'est une illusion, certainement, puisque Bézuquet lui-même en a mangé, de notre regretté Cambalalette. Par exemple, je suis sûr d'avoir entendu le gong d'Excourbaniès. Celui-là, il n'y a pas à s'y tromper, il dominait tous les autres cris «À l'eau!… Zou!… au Rhône! au Rhône. _Fen dé brut! _À l'eau Tartarin!»
À l'eau Tartarin!… Quelle leçon d'histoire! Quelle page pour le Mémorial! J'oubliais de dire que le juge Bonaric m'a rendu mon registre saisi à bord du _Tomahawk. _Il l'a trouvé intéressant, m'a même engagé à le continuer, et, à propos de certaines locutions tarasconnaises qui s'y glissent de temps en temps, il m'est venu comme ça en souriant dans ses favoris roux:
«Nous avions déjà le _Mémorial; _vous, c'est le _Méridional de
Sainte-Hélène.» _J'ai fait semblant de rire de son jeu de mots.
_Du 5 au 6 juillet. — _La prison de ville, à Tarascon, est un château historique, l'ancien château du roi René, qui se voit de loin au bord du Rhône, flanqué de ses quatre tours.
Nous n'avons pas de chance avec les châteaux historiques. Déjà, en
Suisse, quand notre illustre Tartarin fut pris pour un chef
nihiliste et nous tous avec lui, on nous jeta dans le cachot de
Bonnivar, au château de Chillon.
Ici, il est vrai, c'est moins triste; on est en pleine lumière, ventilé par le vent du Rhône, et il ne pleut pas comme en Suisse ou à Port-Tarascon.
Mon cachot est très étroit: quatre murs de pierre crépie, un lit de fer, une table et une chaise. Le soleil y entre par un fenestron grillagé, à pic sur le Rhône.
C'est de là que, pendant la grande Révolution, les Jacobins ont été précipités dans le fleuve, sur l'air fameux: Dé brin o dé bran, cabussaran…
Et, comme le répertoire populaire ne change pas beaucoup, on nous le chante à nous aussi, ce sinistre refrain. Je ne sais pas où ils ont logé mon pauvre gouverneur; mais il doit entendre comme moi ces voix qui montent, le soir, des bords du Rhône et il doit faire d'étranges réflexions.
Encore si l'on nous avait mis l'un près de l'autre!… quoique, à vrai dire, j'éprouve, depuis mon arrivée un certain soulagement à être seul, à me reprendre.
L'intimité d'un grand homme est si fatigante à la longue! Il vous parle toujours de lui et ne s'occupe jamais de ce qui vous intéresse. Ainsi, sur le _Tomahawk, _pas une minute à moi, pas un instant pour être auprès de ma Clorinde. Tant de fois je me disais «Elle est là-bas!» Mais je ne pouvais m'échapper. Après dîner, j'avais déjà la partie d'échecs du commodore, puis le reste du jour Tartarin ne me lâchait plus, surtout depuis que je lui avais fait l'aveu du Mémorial.» Écrivez ceci… N'oubliez pas de dire cela…» Et des anecdotes sur lui, sur ses parents souvent, pas très intéressantes.
Songez-vous que Las Cases a fait ce métier pendant des années! L'Empereur le réveillait à six heures du matin, l'emmenait, à pied, à cheval, en voiture, et sitôt en route:
«Vous y êtes, Las Cases?… Alors continuons… Quand j'eus signé le traité de Campo-Formio…» Le pauvre confident avait ses affaires, lui aussi, son enfant malade, sa femme restée en France, mais qu'était cela pour l'autre qui ne songeait qu'à se raconter, à s'expliquer devant l'Europe, l'Univers, la Postérité, tous les jours, tous les soirs et pendant des années! C'est-à-dire que la vraie victime de Sainte-Hélène n'a pas été Napoléon, mais Las Cases. Moi, maintenant, ce supplice m'est épargné. Dieu m'est témoin que je n'ai rien fait pour cela, mais on nous a mis à part et j'en profite pour penser à moi, à mon infortune, qui est grande, à ma Clorinde bien-aimée. Me croit-elle coupable?… Elle, non; mais sa famille, tous ces Espazettes de l'Escudelle de Lambesc?… Dans ce monde là, un homme sans titre est toujours coupable. En tous cas je n'ai plus d'espoir qu'on m'accueille jamais pour mari de Clorinde, déchu que je suis de mes grandeurs; j'irai reprendre mon emploi entre les bocaux de Bézuquet, à la pharmacie de la Placette… Et voilà la gloire!
17 juillet. - Une chose qui me fait inquiéter beaucoup, c'est que personne ne vienne me voir dans ma prison. Ils m'en veulent autant qu'à mon maître. Ma seule distraction, tout seulet dans ma cellule, est de monter sur la table; j'arrive ainsi au fenestron, et de là j'ai une vue merveilleuse entre les barreaux.
Le Rhône roule du soleil éparpillé parmi ses petites îles d'un vert pâle que le vent ébouriffe. Le ciel est tout rayé du vol noir des martinets; leurs petits cris se poursuivent, passant tout contre moi ou tombant de très haut, et tout en bas se balance le pont de fil de fer, si long, si mince, qu'on s'attend toujours à le voir partir, envolé un chapeau.
Sur les bords du fleuve, des ruines de vieux châteaux, celui de Beaucaire avec la ville à ses pieds, ceux de Courterolle, de Vacquerie. Derrière ces gros murs, éboulés par le temps, il se tenait autrefois des «cours d'amour», où les trouvères, les félibres d'alors, étaient aimés par des princesses et des reines qu'ils chantaient, comme Pascalon chante sa Clorinde. Mais quel changement, pécaïre! depuis ces époques lointaines. À présent les somptueux manoirs ne sont plus que des trous envahis de ronces; et les félibres ont beau célébrer grandes dames et damoiselles, les damoiselles se moquent joliment d'eux.
Une vue moins attristante est celle du canal de Beaucaire avec tous ses bateaux peints en vert, en jaune, serrés en tas, et sur les quais les taches rouges des militaires que je vois se promener du haut de mon fenestron. Ils doivent être bien contents, les gens de Beaucaire, de la mésaventure de Tarascon et de l'écroulement de notre grand homme; car la renommée de Tartarin les offusquait, ces orgueilleux voisins d'en face. Dans mon enfance, je me rappelle quels _esbrouffes _ils faisaient encore avec leur foire de Beaucaire. On y venait de partout, — pas de Tarascon, par exemple, le pont en fil de fer est si dangereux! — C'était une affluence énorme, plus de cinq cent mille âmes au moins, ensemble sur le champ de foire!…
D'année en année tout cela s'est vidé. La foire de Beaucaire existe toujours, mais personne n'y vient.
En ville on ne voit que des écriteaux: _À louer…, À louer…, _et s'il arrive par hasard un voyageur, un représentant de maison de commerce, l'habitant lui fait fête, on se l'arrache, le conseil municipal va au-devant de lui, musique en tête. Finalement, Beaucaire a perdu tout renom; tandis que Tarascon devenait célèbre… Et grâce à qui, sinon à Tartarin?
Monté sur ma table, tout à l'heure, je regardais dehors en songeant à ces choses. Le soleil disparu, la nuit venait, et tout à coup, de l'autre côté du Rhône, un grand feu s'alluma sur la tour du château de Beaucaire.
Il brûla longtemps, longtemps je le regardai, et il me sembla qu'il avait quelque chose de mystérieux, ce feu, jetant un reflet rougeâtre sur le Rhône, dans le grand silence de la nuit traversé par le vol mou des orfraies. Qu'est-ce que cela peut être? Un signal?
Est-ce que quelqu'un, quelque admirateur de notre grand Tartarin, voudrait le faire évader?… C'est si extraordinaire, cette flamme allumée tout en haut d'une tour en ruines et juste en face de sa prison!
_18 juillet. — _En revenant aujourd'hui de l'instruction, comme la voiture cellulaire passait devant Sainte-Marthe, entendu la voix, toujours impérieuse de la marquise des Espazettes qui criait avec l'accent d'ici:
«Cloréïnde!… Cloréïnde!» et une voix douce, angélique, la voix de ma bien-aimée, qui répondait «Mamain!»
Sans doute elle allait à l'église prier pour moi, pour l'issue du procès.
Rentré dans ma prison, très ému… Écrit quelques vers provençaux sur Le soir, à la même heure, toujours le même feu sur la tour de Beaucaire. Il brille là-bas, dans la nuit, comme les bûchers qu'on allume pour la Saint-Jean.
Évidemment, c'est un signal.
Tartarin, avec qui j'ai pu échanger deux mots à l'instruction dans le couloir du juge, a vu comme moi ces feux à travers les barreaux de sa geôle, et quand je lui ai dit ce que j'en pensais, que des amis voulaient peut-être le faire évader comme Napoléon à Sainte- Hélène, il a paru très frappé de ce rapprochement.
«Ah! vraiment, Napoléon à Sainte-Hélène…, on a essayé de le sauver?»
Mais, après un moment de réflexion, il m'a déclaré qu'il n'y consentirait jamais.
«Certes, ce n'est pas la descente des trois cents pieds de la tour sur une échelle de corde, secouée la nuit par le vent du Rhône, qui me ferait peur. Non, ne croyez pas cela, enfant!… Ce que je redouterais le plus, c'est que j'aurais l'air de fuir l'accusation: Tartarin de Tarascon ne s'évadera pas.»
Ah! si tous ceux qui hurlent sur son passage: «Au Rhône! Zou! au Rhône!» avaient pu l'entendre!… Et on l'accuse d'escroquerie! On a pu le croire complice de ce misérable duc de Mons!… Allons donc!… Est-ce que c'est possible?…
Tout de même il ne le soutient plus, son duc, maintenant; il le juge à sa véritable valeur, ce scélérat de Belge! On le verra bien à sa belle défense, car Tartarin se défendra lui-même devant le tribunal. Pour moi, je bégaye trop pour parler publiquement: je serai défendu par Cicéron Franquebalme, et tout le monde sait quelle incomparable logique de raisonnement il sait mettre dans ses plaidoyers.
_20 juillet, soir. — _Ces heures que je passe chez le juge d'instruction sont bien douloureuses pour moi! Le difficile n'est pas de me défendre, mais de le faire sans trop accabler mon pauvre maître. Il a été si imprudent, il a eu tant de confiance en ce duc de Mons! Et puis, avec l'eczéma intermittent de M. Bonaric, on ne sait jamais si l'on doit craindre ou espérer; la maladie tourne chez ce magistrat à l'idée fixe, furieux quand «ça se voit», bon enfant quand «ça ne se voit pas».
Quelqu'un chez qui ça se voit, et ça se verra toujours, c'est le malheureux Bézuquet, qui vivait autrefois très bien avec son tatouage là-bas, dans les mers lointaines, mais maintenant, sous le ciel tarasconnais, se dégoûte lui-même, ne sort plus, reste terré tant qu'il peut au fond de son officine, où il combine des herbages, des omelettes, et sert les clients sous un masque de velours, comme un conjuré d'opéra-comique.
Il est à remarquer combien les hommes sont sensibles à tous ces maux physiques, dartres, taches, eczémas; plus peut-être que les femmes. De là sans doute la rancune de Bézuquet contre Tartarin, cause de tous ses maux.
_24 juillet — _Appelé de nouveau hier devant M. Bonaric, je crois que c'est la dernière fois. Il m'a montré une bouteille trouvée dans les îles par un pêcheur du Rhône, et m'a fait lire une lettre que renfermait cette bouteille:
«Tartarin. — Tarascon. — Prison de ville. — Courage! Un ami veille de l'autre côté du pont. Il passera quand le moment sera venu.
Le juge m'a demandé si je me rappelais avoir déjà vu cette écriture. J'ai répondu que je ne la connaissais pas; et, comme il faut toujours dire le vrai, j'ai ajouté qu'une première fois on avait tenté ce genre de correspondance avec Tartarin: qu'avant notre départ de Tarascon une bouteille toute semblable lui était parvenue avec une lettre, sans qu'il y eût attaché d'importance, ne voyant là que l'effet d'une plaisanterie. Le juge m'a dit «C'est bien.» Et là-dessus, comme toujours:
«Vous pouvez vous retirer.»
_26 juillet. — _L'instruction est terminée, on annonce le procès comme très prochain. La ville est en ébullition. Les débats commenceront vers le 1er août. D'ici là, je ne vais pas dormir. Il y a longtemps d'ailleurs que je n'ai plus guère de sommeil, dans cette étroite logette brûlante comme un four. Je suis obligé de laisser le fenestron ouvert: il entre des nuées de moustiques et j'entends les rats qui grignotent dans tous les coins.
Ces jours derniers, j'ai eu plusieurs entrevues avec Cicéron
Franquebalme. Il m'a parlé de Tartarin avec beaucoup d'amertume;
je sens qu'il lui en veut de ne pas lui avoir confié sa cause.
Pauvre Tartarin, il n'a personne pour lui!
Il parait qu'on a renouvelé tout le tribunal. Franquebalme m'a donné les noms des juges: Président, Mouillard; assesseurs, Beckmann et Robert du Nord. Pas d'influences à faire agir. Ces messieurs ne sont pas d'ici, me dit-on. D'ailleurs leurs noms semblent l'indiquer.
Pour je ne sais quel motif, on a disjoint de la poursuite dirigée contre nous les deux chefs d'accusation relatifs au délit d'homicide par imprudence et à l'infraction des lois sur l'émigration. Cités à comparoir: Tartarin de Tarascon, le duc de Mons — mais ça m'étonnerait bien qu'il comparoisse! — et Pascal Testanière dit Pascalon.
_31 juillet. — _Nuit de fièvre et d'angoisse. C'est pour demain. Resté au lit très tard.
Seulement la force d'écrire sur la muraille ce proverbe tarasconnais que j'ai entendu si souvent dire à Bravida, qui les savait tous:
Rester au lit sans dormir, Attendre sans voir venir, Aimer sans avoir plaisir, Sont trois choses qui font mourir
Chapitre IV
Un procès dans le Midi. - Dépositions contradictoires. - Tartarin jure devant Dieu et devant les hommes. - Les brodeurs de Tarascon. - Rugimabaud mangé par le requin. - Un témoin inattendu.
Ah! _boufre _non, qu'ils n'étaient pas d'ici, les juges du pauvre Tartarin. Il n'y avait, pour s'en convaincre, qu'à les voir par cette flamboyante après-midi d'août où se plaidait l'affaire du Gouverneur dans la grand'salle du palais de justice, pleine à faire craquer les murs.
Le mois d'août à Tarascon, je vous dirai, est le mois de la lourde chaleur. Il y fait chaud comme en Algérie, et les précautions contre l'ardeur du ciel sont les mêmes que dans nos villes d'Afrique: la retraite dans les rues avant midi, les casernes consignées, les auvents mis à toutes les boutiques. Mais le procès de Tartarin avait changé ces habitudes locales, et l'on imagine aisément la température que devait atteindre cette salle d'audience bondée de monde, avec les dames à falbalas et à panaches empilées sur les tribunes du fond.
Deux heures sonnaient au jaquemart du palais; et par les hautes fenêtres larges ouvertes, devant lesquelles descendaient de longs rideaux jaunes formant stores, entrait, avec les battements de la lumière réverbérée, le bruit assourdissant des cigales sur les alisiers et les platanes du Cours, — gros arbres à feuilles blanches, à feuilles de poussière, — les rumeurs de la foule restée dehors, les cris des marchands d'eau, comme aux arènes les jours de courses:
«Qui veut boire? L'eau est fraîche!…»
Vraiment il fallait être de Tarascon pour résister à la chaleur qu'il faisait là-dedans, une de ces chaleurs où même un condamné à mort se serait endormi pendant le prononcé de sa sentence. Aussi les plus écrasés dans la salle étaient-ils les trois juges, tous étrangers à ce brûlant Midi. Le président Mouillard, un Lyonnais, comme un Suisse de France, l'air austère, tête longue, chenue et philosophique, donnant envie de pleurer rien qu'à le regarder, puis ses deux assesseurs, Beckmann qui arrivait de Lille, et Robert du Nord, d'encore bien plus haut.
Dès le commencement des débats, ces trois messieurs étaient tombés malgré eux dans une vague torpeur, les yeux fixés sur les grands carrés de lumière découpés derrière les rideaux jaunes, et pendant l'interminable appel des témoins, au nombre de deux cent cinquante au moins, et tous à charge, ils avaient fini par s'endormir tout à fait.
Les gendarmes, qui n'étaient pas du Midi davantage et à qui l'on avait eu la cruauté de laisser leurs lourdes buffleteries, dormaient aussi. Sans doute ce sont là de mauvaises conditions pour rendre la vraie justice. Heureusement que les magistrats avaient étudié l'affaire d'avance, sans cela ils n'y auraient jamais rien compris, n'entendant, dans leur inattentive somnolence, que le bruit des cigales et un confus bourdonnement de mouches et de voix.
Après le défilé des témoins, le substitut Bompard du Mazet commença la lecture de l'acte d'accusation.
Du plein Midi, celui-là, par exemple! un tout petit velu, chevelu, bedonnant, une barbe en copeaux noirs, des yeux sortis comme d'un coup de pouce et tout sanglants dans un teint de vésicatoire, une voix de cuivre qui vous crachait du métal dans les oreilles; et une mimique, et des bonds!… La gloire du parquet tarasconnais. On faisait des lieues pour l'entendre; mais, cette fois, ce qui pimentait son réquisitoire, c'était la parenté de l'orateur avec le fameux Bompard, une des premières victimes de l'affaire de Port-Tarascon.
Jamais accusateur ne se montra plus acharné, plus passionné moins juste, moins partial; c'est ce qu'on aime à Tarascon, tout ce qui vibre, tout ce qui vous monte!…
Comme il le secouait le pauvre Tartarin, assis avec son secrétaire entre deux gendarmes! Quelle loque, sous ses crocs baveux, devenait tout ce passé de gloire!
Pascalon, éperdu, honteux, se cachait la tête dans ses mains; mais Tartarin, lui, très calme, écoutait, le front droit, les yeux clairs, sentant sa journée finie, l'heure venue du grand déclin, sachant qu'il y a des lois naturelles de grandeur comme de pesanteur, et résigné à les subir toutes, pendant que Bompard du Mazet, de plus en plus insultant, le représentait comme un vulgaire escroc abusant d'une renommée illusoire, de lions peut- être jamais tués, d'ascensions peut-être jamais faites, s'associant à un aventurier, à un inconnu, à ce duc de Mons que la justice ne retrouvait même pas devant elle. Et il faisait Tartarin plus scélérat encore que ce duc de Mons, qui du moins n'exploitait pas ses compatriotes, tandis que lui avait spéculé sur les Tarasconnais, les avait volés, jugulés, réduits à aller aux portes, à fouiller les balayures pour y chercher leur pain.»
Qu'attendre, d'ailleurs, messieurs de la Cour, qu'attendre d'un homme qui a tiré sur la Tarasque, sur la mère-grand?…»
À cette péroraison, des sanglots patriotiques roulèrent dans les tribunes; des hurlements leur répondaient de la rue, où la voix du substitut était arrivée, fracassant portes et fenêtres; et lui- même, bouleversé par ses propres accents, se mit à larmoyer, à gargouiller si fort que les juges se réveillèrent en sursaut. Croyant que toutes les gouttières et chêneux du palais crevaient sous une pluie d'orage.
Bompard du Mazet avait parlé pendant cinq heures.
À ce moment, bien que la chaleur tût encore écrasante, un petit vent frais du Rhône commençait à gonfler les rideaux jaunes des fenêtres. Le président Mouillard ne se rendormit plus; nouvellement installé dans le pays, la stupeur où le plongeait la fougue inventive des Tarasconnais suffit largement à le tenir éveillé.
Tartarin le premier donna le signal de cette naïve et délicieuse imposture qui est comme l'arôme, le bouquet de l'endroit.
À un passage de son interrogatoire, que nous croyons devoir raccourcir, il se leva brusquement et, la main tendue:
«Devant Dieu et devant les hommes, je jure que je n'ai pas écrit cette lettre.»
Il s'agissait d'une lettre envoyée par lui de Marseille à Pascalon, rédacteur de la _Gazette, _pour l'émoustiller, l'exciter à des inventions plus fertiles, plus abondantes.
Non, mille fois non, l'accusé n'avait pas écrit cela; il se débattait, protestait.
«Peut-être, je ne dis pas, le sieur de Mons, non comparant…» Et comme il sifflait entre ses lèvres dédaigneuses ce «non comparant»!
Le président alors:
«Faites passer cette lettre à l'accusé.»
Tartarin la prit, la regarda et répondit très simplement:
«C'est vrai, c'est bien mon écriture. Cette lettre est de moi, je ne m'en rappelais pas.»
Il y avait de quoi faire pleurer des tigres!
Un moment après, le même épisode avec Pascalon, à propos d'un article de la Gazette racontant la réception à l'hôtel de ville de Port-Tarascon des passagers de la _Farandole _et du _Lucifer par _les indigènes, le roi Négonko et les premiers occupants de l'île, avec une description très détaillée de l'hôtel de ville.
La lecture de cet article soulevait à chaque mot dans la salle d'inextinguibles fous rires coupés de cris d'indignation; Pascalon lui-même se révoltait, protestait de son banc, à tour de bras: ce n'était pas de lui, jamais de la vie il n'aurait pu signer de si énormes invraisemblances.
On lui mit sous les yeux l'article imprimé, illustré d'images faites sur ses indications, signé de son nom, de plus son propre texte retrouvé à l'imprimerie Trinquelague.
«C'est écrasant dit alors le malheureux Pascalon, les yeux en boule, ça m'était complètement sorti de la tête.»
Tartarin prit la défense de son secrétaire:
«La vérité, monsieur le président, c'est que, croyant aveuglément à toutes les histoires du sieur de Mons, non comparant…
— Il a bon dos, le sieur de Mons, interrompit férocement le substitut.
— Je donnais à ce malheureux enfant, continua Tartarin, l'idée de l'article à faire en lui disant «Brodez là-dessus.» Et il brodait.
— C'est vrai que je n'ai jamais fait que bro… broder…,» bégaya timidement Pascalon.
Ah! des brodeurs, il allait en voir, le président Mouillard, en interrogeant les témoins, tous de Tarascon, tous inventifs, démentant aujourd'hui ce qu'ils avaient affirmé la veille.
«Mais vous l'avez dit à l'instruction.
— Moi, j'ai dit ça? ah! vrai… Je n'en ai pas ouvert la bouche.
— Mais vous avez signé.
— Signés?… Pas plus…
— Voici votre signature.
— C'est, pardi, vrai… Eh! bien, monsieur le président, personne de plus surpris que moi.»
Et pour tous c'était ainsi, aucun ne se rappelait. Les juges restaient effarés, hagards, devant ces contradictions, ces apparences de mauvaise foi, ne sachant pas, ces froids hommes du Nord, faire la part de l'invention et de la fantaisie des pays de lumière.
Un des plus extraordinaires fut Costecalde. Racontant qu'il avait été chassé de l'île, forcé d'abandonner sa femme et ses enfants par les exactions de Tartarin le tyran. Il fallait entendre le drame de la chaloupe, les morts effrayantes et successives de ses malheureux compagnons; Rugimabaud, qui nageait près de la barque pour se donner un peu de fraîcheur au corps, brusquement entraîné par un requin, coupé en deux.
«Ah! le sourire de mon ami… je le vois encore; il me tendait les bras, j'allais à lui, tout à coup sa figure se crispe, il disparaît, et plus rien… rien qu'un rond de sang qui s'élargissait sur l'eau.» Et il faisait un grand rond devant lui avec sa main crispée, tandis que de ses yeux tombaient des larmes grosses comme des pois chiches.
En entendant le nom de Rugimabaud, les deux juges Beckmann et Robert du Nord, depuis un moment réveillés, se penchèrent vers le président, et dans l'unanime explosion de sanglots causée par le récit de Costecalde on voyait les trois toques noires dodelinant de l'une à l'autre. Puis le président Mouillard s'adressa au témoin:
«Vous dites que Rugimabaud a été mangé sous vos yeux par un requin? Mais le tribunal vient d'entendre comme cité à charge un certain Rugimabaud débarqué de ce matin…; ne serait-ce pas le même que celui de la chaloupe?…
— Mais si, parfaitement…, c'est moi, je suis le même…,» clama l'ancien sous-directeur aux cultures.
«Tiens, Rugimabaud est ici, fit Costecalde pas plus troublé. Je ne l'avais pas vu, c'est la première nouvelle.»
Une toque noire observa:
«Il n'aurait donc pas été mangé comme vous venez de le dire?
— C'est que j'aurai confondu avec Truphénus…
— Boufre! Mais je suis là, moi aussi, je n'ai pas été mangé…,» protesta la voix de Truphénus.
Et Costecalde, qui commençait à s'impatienter:
«Enfin, que ce soit l'un ou l'autre, je sais toujours qu'il y en a eu un de dévoré par un requin, j'ai vu le rond.»
Là-dessus, il continua sa déposition, comme si rien ne s'était passé.
Avant qu'il quittât la barre, le président voulut savoir à combien se montait, selon lui, le nombre des victimes. Le témoin répondit:
«_Crante _mille au moins», ce qui est la façon, là-bas, de prononcer quarante mille.
Or, comme les registres de la colonie constataient qu'il n'y avait jamais eu plus de quatre cents habitants dans l'île, on se figure l'effarement du président Mouillard et de ses juges. Ils en suaient à pleins seaux, les malheureux, n'ayant jamais ouï débats pareils, dépositions aussi extravagantes. Ce n'était sur ce banc des témoins que démentis farouches, brusques interruptions; des gens qui bondissaient, s'arrachaient les mots de la bouche, à croire que la bouche allait venir avec; et des grincements de dents, et des rires démoniaques! Un procès fantastique, tragi- comique, où il n'était question que de Tarasconnais mangés, noyés, cuits, rôtis, bouillis, dévorés, tatoués, hachés en petits morceaux, se retrouvant là tous sur le même banc, bien portants, leurs membres au complet, sans une dent de moins, pas même une éraflure.
Les deux ou trois qui manquaient encore à l'appel, on les attendait d'une minute à l'autre, ils devaient avoir eu la même veine que leurs compagnons, et c'est pour cela que le juge d'instruction Bonaric, plus au fait des moeurs de ses compatriotes, avait engagé le président à laisser de côté la question d'homicide par imprudence.
Cependant le défilé des témoins continuait, de plus en plus bruyant et cocasse.
Dans la salle, le public prenait parti, conspuait, applaudissait, riant sans peur ni vergogne au nez du président, qui menaçait à chaque instant de faire évacuer le prétoire, mais, tout ahuri lui- même par tant de vacarme et d'incohérence, ne faisait rien évacuer du tout et, les coudes sur la table, prenait à deux mains sa tête près d'éclater.
Dans une embellie relative, Robert du Nord, un grand vieux mince, aux lèvres ironiques entre deux longues floches de favoris blancs, dit en se renversant, la toque sur l'oreille:
«En somme, dans tout cela, je ne vois guère que la Tarasque qui ne soit pas revenue»
Le substitut Bompard du Mazet se dressa brusquement, sorti de sa boite comme un diable:
«Et mon oncle?…
— Et Bompard?» fit la salle en écho.
Le substitut continua de sa voix d'ophicléide:
«Je ferai remarquer au tribunal que mon oncle Bompard a été une des premières victimes. Si j'ai eu la discrétion de ne pas parler de lui dans mon réquisitoire, il n'en est pas moins vrai que celui-là du moins n'est pas revenu, qu'il ne reviendra jamais…
— Pardon, monsieur le substitut, interrompit le président, mais voici justement un M. Bompard qui me fait passer sa carte et demande à être entendu… Est-ce le vôtre?»
C'était le sien, Bompard (Gonzague).
Ce nom, si connu de tous les Tarasconnais, souleva un immense tumulte. Public, témoins, accusés, tout le monde était debout, montait sur les bancs, se penchait, criait, cherchait à voir, haletant d'impatience et de curiosité. Devant cette agitation, le président Mouillard ordonna une suspension d'audience de quelques minutes, dont on profita pour emporter une douzaine de gendarmes évanouis, demi-morts de chaleur et d'ahurissement.
Chapitre V
Bompard a passé le pont. — Histoire d'une lettre à huit cachets rouges. — Bompard en appelle à tout Tarascon, qui ne répond pas. — «Mais lisez-la donc, cette lettre, coquin de sort!» - Menteurs du Nord et menteurs du Midi.
«C'est lui, c'est Gonzague!… Vé! Vé!
— Comme il a forci!
— Qu'il est blafard!
— Il semble un Teur (Turc).»
Depuis si longtemps qu'ils ne l'avaient vu, nos Tarasconnais le reconnaissaient à peine, ce brave Bompard si maigre autrefois avec sa tête de Palikare moustachu, ses yeux de chèvre folle; gras maintenant, _boudenfle, _comme ils disent, mais la même moustache, les mêmes yeux délirants dans sa face élargie et bouffie.
Sans regarder ni à droite ni à gauche, il s'avança derrière l'huissier jusqu'à la barre.
Demande:
«C'est bien vous Gonzague Bompard?
— À dire le vrai, monsieur le président, j'en doute presque quand je vois — geste emphatique de Bompard vers le banc des accusés — quand je vois, dis-je, sur ce banc d'infamie notre gloire la plus pure, quand j'entends conspuer dans cette enceinte l'honneur et la probité mêmes…
— Merci, Gonzague,» fit de sa place Tartarin étranglé d'émotion.
Il avait supporté sans broncher toutes les injures, mais la sympathie de son vieux camarade lui crevait le coeur, lui faisait monter les larmes comme à un enfant sur lequel on s'apitoie. Bompard reprit:
«Va, mon vaillant concitoyen, tu n'y moisiras pas sur ton sale blanc, et j'apporte ici la preuve…, la preuve…»
Il cherchait dans ses poches, tirait une pipe de Marseille, un couteau, un vieux silex, un briquet, un peloton de ficelle, un mètre, un baromètre, une boîte homéopathique, et posait ces objets l'un après l'autre sur la table du greffier.
«Voyons, témoin Bompard, quand vous aurez fini!» dit le président impatienté.
Et le substitut Bompard du Mazet:
«Allons, mon oncle, dépêchons-nous.»
L'oncle se retourna vers lui:
«Ah! oui, je t'engage, toi, après tout ce que tu t'es permis de dire à notre pauvre ami!… Attends un peu que je te déshérite! Scélérat!»
Le neveu resta froid sous cette menace, et l'oncle, toujours en quête dans ses poches, étalant devant lui toute une collection d'objets fantastiques, trouva à la fin ce qu'il cherchait une grande enveloppe scellée de cinq cachets rouges.
«Monsieur le président, voici un document duquel il appert que le duc de Mons est le dernier des drôles, des galériens, des…» Les gros mots allaient venir. Le président l'interrompit:
«C'est bon, donnez le document.»
Il ouvrit la lettre mystérieuse et, après l'avoir lue, la communiqua à ses deux assesseurs, qui mirent leur nez dessus, l'épluchèrent soigneusement, sans rien laisser voir de leurs impressions. De vrais juges du Nord, pardi! fermés, cadenassés.
Qu'y avait-il dans cette coquine de lettre? Avec ces types-là, il était difficile de s'en faire une idée.
Les assistants se haussaient, se penchaient, regardant de loin, les mains en abat-jour; on s'interrogeait jusqu'au fond des tribunes:
«_Qu'es aco? _qu'est-ce que, diable, ça peut être?»
Et comme tous les incidents de l'audience gagnaient le dehors, grâce aux fenêtres et aux portes restées ouvertes, une grande rumeur montait sur le cours, des clameurs confuses, le frémissement d'une houle de mer lorsqu'il se lève jolie brise.
Pour le coup, les gendarmes ne dormaient plus, les mouches en grappes au plafond se réveillaient, elles aussi, et la fraîcheur du soir pénétrant dans la salle, avec l'épouvante des courants d'air particulière aux Tarasconnais, ceux qui étaient près des fenêtres demandaient à grands cris qu'on fermât, «qu'il y avait de quoi prendre le mal de la mort».
Pour la centième fois le président Mouillard glapit:
«Un peu de silence, ou je fais évacuer», et l'interrogatoire continua:
«D. Témoin Bompard, comment cette lettre est-elle venue entre vos mains et à quel moment?
R. Au départ de la _Farandole, _à Marseille, le duc, ou soi-disant duc de Mons, me remit donc mes pouvoirs de gouverneur provisoire de Port-Tarascon, et en même temps il me glissa ce pli, fermé de cinq cachets rouges bien qu'il n'y eût pas d'argent dedans. J'y trouverais, disait-il, ses dernières instructions, et il me recommandait bien de ne l'ouvrir que devant une quelconque des îles de l'Amirauté par je ne sais quel degré de latitude et de longitude. Du reste c'est marqué sur l'enveloppe, vous pouvez voir…
D. Oui, oui, je vois,… Et alors?