«Vous dire que la joie la plus vive éclate sur la figure de ces malheureux au fur et à mesure que les explications leur sont données, vous le croirez sans peine, car vraiment ils comprennent qu'ils seront heureux, libres et salariés avec les Français, ou esclaves avec les Portugais et les Espagnols; il n'y a pas à balancer. Aussi tous répondent avec joie: «Nous voulons aller avec les Français,» et cette décision est traduite par des battements de mains et par des danses joyeuses.

«Dès que l'engagement est fait et signé, nous faisons passer les engagés dans les grands baracoons préparés pour leurs logements. Le barbier leur rase la tête, nous les envoyons ensuite aux bains de mer et nous leur remettons des pagnes neufs pour se vêtir.

«Chaque matin, les escouades sont conduites au bord de la mer pour y prendre un bain de propreté; elles reviennent ensuite dans l'enceinte de la factorerie, où nous les occupons à des travaux souvent inutiles, à transporter de la terre sur un point pour l'y rapporter le lendemain, mais ce travail les occupe et c'est nécessaire.

«Dans chaque cour nous avons un noir bomba, qui raconte des histoires, chante des chansons, préside aux danses et entretient la gaieté parmi les engagés.

«Les repas se composent de racines de manioc et de haricots, parfois de poisson frais ou sec, quelquefois de cabris ou moutons lorsqu'on peut se les procurer. Ces repas sont au nombre de deux par jour, à neuf heures et à quatre heures du soir. La nourriture revient, en moyenne, à soixante centimes par jour, y compris le tabac et les fruits du pays, qu'on leur distribue de temps à autre dans la journée.

«Les femmes sont séparées des hommes dans des baraques à part pendant la nuit, et occupent une division marquée sous les hangars pendant le jour et aux heures des repas.»

Voilà pour les prétendues violences avec lesquelles s'exerceraient les engagements, et voici pour l'accueil fait aux engagés dans nos colonies:

«Nous vous annonçons avec plaisir, écrivait à la Revue coloniale un des plus honorables habitants de la Martinique, que les Africains introduits par la Stella satisfont les colons; leur santé est excellente; la plupart jargonnent déjà le français; ils travaillent bien et sont très-contents.

«Ce sont là surtout les Africains qu'il nous faut, et non pas de ces Africains recrutés à Sierra-Leone, qui sont la plupart de mauvais sujets, malins, roués et voleurs. Ceux-là sont, au contraire, d'excellents travailleurs, de caractère doux et obéissant. J'en ai cinq sur mon habitation, je voudrais en avoir cent. Je les amènerai de l'habitation le jour de l'arrivée du Dahomey, pour qu'ils apprennent aux nouveaux venus le bonheur dont ils jouissent ici, et pour aider à ne pas séparer les engagés des mêmes tribus.

«Vous aurez une idée du bonheur que ces Africains éprouvent dans ce pays, en sachant que la plus forte peine qu'on peut leur infliger, c'est la menace de les renvoyer en Afrique. Alors ils se jettent à nos pieds et promettent de ne plus commettre de fautes[80].»

[Note 80: Revue coloniale d'août 1858.]

«Dans ces hommes, venus librement au milieu de vous pour vous assister dans vos travaux, disait M. le gouverneur de la Guadeloupe aux conseillers généraux de l'île, en octobre dernier, nous devons voir autre chose que des instruments de travail, nous devons voir surtout des hommes libres, engagés par un contrat légal et appelés sous la protection de nos lois et la garantie de nos règlements tutélaires. D'où vient donc que l'immigration africaine, accomplie dans ces conditions de surveillance et de garantie, a excité des défiances, ému des scrupules dont il faut respecter la sincérité? D'où vient que ces méfiances et ces scrupules ne se sont pas manifestés au sujet de l'immigration indienne, accomplie dans des conditions identiques? Et, cependant, l'Africain, en débarquant sur cette terre peuplée d'hommes de sa race, est sûr d'y rencontrer plus de sympathies que l'Indien; cette terre n'est pas pour lui une terre étrangère: il y retrouve, au sein d'une société qui lui tend la main, les vestiges encore vivants de son idiome natal, et dans ce milieu sympathique si différent de celui qu'il vient de quitter, il puisera une plus facile initiation à la foi chrétienne et au régime de liberté et de civilisation auquel il est convié.

«D'où vient donc, je le répète, que l'immigration africaine, oeuvre d'humanité et de civilisation, a suscité ces défiances, ému ces scrupules? C'est que l'immigration africaine se recrute dans cette race où, pendant des siècles, s'est recruté l'esclavage; c'est qu'au lieu de tourner les yeux vers l'avenir, on les détourne obstinément vers le passé, et que cette contemplation égare l'opinion dans des comparaisons impossibles; c'est qu'enfin ce passé avec lequel nous répudions toute solidarité comme toute comparaison, ce passé pèse encore sur le présent pour le dénaturer et le flétrir.

«Eh bien! messieurs, c'est à l'administration coloniale, c'est aux habitants à s'inspirer de la pensée du gouvernement, pensée d'humanité et de civilisation, non moins que d'intérêt pour les colonies; c'est à eux à seconder ses vues généreuses et fécondes et à répondre par leur vigilance et leur sollicitude à sa vigilance et à sa sollicitude. Voilà le devoir que je vous signalais tout à l'heure. Nous n'y faillirons pas et j'ose dire ici, messieurs, que ce devoir a été compris et pratiqué

Ces quelques lignes, nous l'avouons, sont pour nous consolantes et le seront également sans doute pour beaucoup d'autres. Chez qui donc, en effet, le seul mot d'engagé n'éveille-t-il pas je ne sais quel sentiment de mélancolie? Pauvre jeune homme, à vingt ans, s'arracher aux bras de son vieux père et de sa mère en larmes; se courber une dernière fois sur le groupe inquiet de ses frères et de ses soeurs; partir en laissant là son coeur et, du haut de la colline, saluer de la main la cabane où sa place accoutumée sera vide ce soir!

Eh! ne vous apitoyez pas à distance, faites grâce à cet engagé de votre sensiblerie; chaque année, sous vos yeux, dans les mêmes conditions à peu près, le recrutement en prend 80,000 qui laissent, eux aussi, leur coeur à la maison; enfants, il en fera des hommes; ignorants, il les instruira et les rendra bientôt à leurs familles, dégrossis d'intelligence et de tournure, fiers de tenue, causeurs en bon langage, alertes au travail et joyeux au repos. C'est par le va-et-vient périodique de ses engagés que la France, en cinquante ans, s'est comme eux dégrossie et régénérée. Il en sera de même des engagés noirs et de la Nigritie.

Puisons-y donc à pleins vaisseaux et que «les faits de Dieu par nous s'accomplissent.» Cette vieille devise française est ici celle de tous les peuples chrétiens, et, de tous, l'Angleterre est la plus intéressée à l'écrire sur son drapeau; car c'est elle surtout que presse le besoin d'une large immigration noire, non pas seulement en raison de l'état de ses colonies, mais parce qu'elle y peut trouver un moyen facile et pratique de s'affermir à jamais dans l'Inde.

L'expérience lui a aujourd'hui démontré qu'elle ne peut faire aucune foi sur ses cipayes, ni même sur la population de son vaste empire de l'Asie.—Il n'y aura jamais alliance ni assimilation du mahométan avec le chrétien, non plus que du brahme,—car pour qu'il y eût alliance entre eux, il faudrait qu'il y eût communauté d'intérêts; pour assimilation, conversion des uns aux moeurs et à la religion des autres; or, leurs intérêts sont opposés et le prosélytisme chrétien le plus dévoué a toujours échoué chez un peuple qui se targue d'une religion révélée; le païen, au contraire, dont les idées sur Dieu sont indécises et qui n'a point de culte organisé, est aisément convertissable. Quels progrès ont faits, par exemple, les missions dans l'Inde, et de quelle influence, au point de vue religieux, y a été la domination anglaise, pas plus que la nôtre en Algérie?

De même, si les missions d'Afrique avaient eu quelque espoir d'agir sur l'esprit des Soudaniens musulmans de la haute Égypte, elles se seraient établies au centre du pays, et non pas à son extrémité sud, ainsi qu'elles l'ont fait, pour diriger de là leur action exclusive sur le Soudan central et païen.

Il y a moins de soixante ans que toute la zone soudanienne du Sénégal au lac Tchad était païenne; elle est musulmane aujourd'hui, comme ses conquérants, les Fellaths.—Le nègre enfin sera ce qu'on voudra le faire, musulman au Maroc, à Tunis, en Égypte, à Constantinople, en Arabie; chrétien dans les Antilles, dans les Guyanes, au Brésil, selon que son éducateur sera lui-même chrétien ou musulman. Sa facilité d'assimilation s'étend également au langage et aux habitudes spéciales qu'on veut lui faire prendre; agriculteur, ouvrier d'art, serviteur de la famille, matelot comme au Sénégal, soldat comme en Égypte avec Napoléon, comme au Maroc, comme en Algérie avec nos tirailleurs, comme à Sainte-Marie Bathurst et à Makarty avec les Anglais.

«La garnison de Sainte-Marie Bathurst est forte de deux compagnies de soldats noirs commandées par des officiers anglais appartenant aux west indies, régiments qui forment les garnisons de la côte ouest d'Afrique et qui fournissent aussi des détachements sur quelques points de la côte est de l'Amérique … Les Anglais traitent leurs soldats noirs comme des Européens: ils sont bien nourris, bien logés, bien payés et assurés d'un avancement régulier. Aussi sont-ils devenus de véritables soldats; leur tenue est excellente, et ils portent l'uniforme avec une certaine coquetterie et une sorte d'orgueil militaire; fréquemment exercés, et n'étant jamais employés à autre chose qu'à leur service, ils manoeuvrent avec ensemble et précision. La manière dont je leur ai vu faire l'exercice de tirailleurs (c'est un officier français qui parle), sans autre commandement que le son du clairon, m'a étonné[81].»

[Note 81: Hyacinthe Hecquard, Voyage sur la côte et dans l'Afrique occidentale (1855).]

Cette digression, qui, du reste, est suffisamment motivée par les déductions qu'on en peut tirer, avait pour but de nous amener où nous en sommes; à savoir que les Anglais ont su par la discipline militaire et des soins intelligents transformer des sauvages en bons soldats. Quel enseignement pour l'Angleterre que celui-là, et pourquoi donc, à défaut de soldats nationaux, irait-elle en chercher ailleurs que sur les deux côtes de l'Afrique pour les opposer dans l'Inde à la révolte et y assurer sa domination? Zanzibar, Berbera, les Comores, Madagascar sont à la porte de Calcutta; elle peut en six mois y lever une armée, et l'avoir, six mois après, disciplinée et mise en marche.

Les nouveaux engagés, acclimatés d'avance, mais absolument étrangers par leur langage au langage de l'ennemi, par conséquent inaccessibles à toute tentative de défection; de plus en plus anglais d'ailleurs, à mesure qu'ils s'identifieraient davantage avec leurs chefs et avec leurs compagnons blancs qui seraient pour eux autant de moniteurs, élèveraient bientôt leur vanité native jusqu'à l'orgueil d'un dévouement national. Leurs officiers feraient le reste; et n'oublions pas que le prix de rachat d'un nègre n'est que de 15 à 20 francs sur la côte est de l'Afrique.

Il ne nous appartient pas de développer ce projet, mais son exposé suffira, nous l'espérons, pour nous faire pardonner par les abolitionnistes d'outre-Manche notre boutade de tout à l'heure, à moins qu'ils ne soient aveuglément plus abolitionnistes qu'Anglais.

Les Etats-Unis, qui, jusqu'à ce jour, se sont tenus à peu près en dehors du progrès qu'ont fait dans le monde civilisé les idées antislavistes, ne sauraient cependant y être indifférents autant qu'ils le paraissent, aussitôt que se sont apaisés les incidents plus ou moins graves dont les élections présidentielles sont la cause ordinaire.

Dans l'Union américaine, en effet, la question de l'esclavage a pris la gravité d'une question vitale qui, dans un temps donné, se résoudra par un cataclysme.

Que l'abolition de l'esclavage soit décrétée dans le Congrès, et les Etats du Sud, s'ils se soumettent à cette décision, sont livrés à plus de cinq millions d'esclaves, donc au pillage, aux massacres, à l'incendie comme Saint-Domingue, ou tout au moins au chômage comme les Antilles; qu'ils ne s'y soumettent pas, et la violence des discussions parlementaires poussées à ce sujet de l'injure aux coups de cravache nous donne une idée de ce que sera la lutte transportée en dehors du Congrès et compliquée de la révolte des noirs.

Et cependant les Etats du Nord, par leurs émissaires et par leurs déclamations abolitionnistes, surexcitent ce terrible élément noir qui menace les Etats du Sud, à ce point qu'on n'ose plus s'y avouer l'imminence de la catastrophe, faute d'un expédient pour la conjurer.

Qu'on le cherche où on voudra, cet expédient indispensable, il en faudra venir, pour le trouver, à un grand mouvement par flux et reflux entre l'Afrique et l'Amérique.

Ce principe accepté, la difficulté, de politique et sociale qu'elle est aujourd'hui, ne sera plus que financière; mais les Etats du Sud sont assez riches, assez prévoyants pour s'assurer contre un péril de ruine absolue par un sacrifice d'argent.—Ce sacrifice d'ailleurs ne sera que momentané, ainsi que nous le prouverons plus loin; encore vaut-il mieux faire la part au feu que de laisser aller l'incendie.

Quant à la France, à l'Espagne, au Portugal et aux autres pays à colonies, quant au Brésil lui-même, s'il n'y a pas pour eux, ainsi que pour l'Angleterre et les Etats-Unis, un intérêt politique aussi direct, aussi flagrant dans cette mise en mouvement de l'élément nègre, ils se doivent de l'organiser en vue de leurs intérêts économiques, qui périclitent faute de bras, et de s'y associer comme chrétiens.

Il ne s'agit pas, en effet, de restreindre cette oeuvre miséricordieuse à telles ou telles mottes de terre éparpillées dans les océans, mais de l'étendre à trois continents du globe; car elle est de celles qui, sacrées du signe de Dieu, s'imposent de temps à autre à l'humanité comme une phase nécessaire dans sa marche progressive.

A cet effet donc, que les gouvernements s'emparent résolument de la traite, et, sous le nom d'émigration, l'élèvent à la hauteur d'une institution de bienfaisance.

Que l'avis en soit donné dans le continent africain, à tous les rois nègres riverains et du centre, dont les étables sont encombrées d'esclaves.

Que ces malheureux leur soient rachetés en aussi grand nombre que possible.

Qu'ils soient embarqués par groupes de famille et de nationalité, avec des interprètes chargés de leur faire comprendre qu'il n'y a plus de guerre au pays où on les mène; qu'ils ne souffriront plus ni la faim, ni la soif; qu'on ne les battra point; qu'on ne les accablera point de travail; que ce même vaisseau qui les emporte les rapportera libres et riches, dans un temps donné. Beaucoup étant déjà trop heureux de quitter leurs maîtres, quelques bons soins aidant, les plus désespérés seront bien vite résignés:—ce sont de grands enfants.

Arrivés au port de débarquement, ils seraient placés chez les industriels et les planteurs à titre d'engagés, avec salaire convenu, et sous la surveillance de l'administration, qui, par toutes voies de droit, s'assurerait de l'exécution mutuelle des clauses du contrat d'engagement.

Sous la même surveillance, dans chaque paroisse, il serait pourvu à leur éducation morale et religieuse, en même temps que par leur travail journalier ils s'en feraient une professionnelle.

Tous les dimanches, les hommes seraient exercés au maniement des armes, en vue de les préparer aux luttes qu'ils auront certainement à soutenir, comme les fondateurs de Libéria, après leur rapatriement.

On pourrait même, ainsi que l'idée en a été émise devant le Conseil d'État en 1854, après avoir été appliquée aux affranchis, avec un plein succès, dès 1853, par M. le contre-amiral comte Gueydou, gouverneur de la Martinique, faire rentrer les engagés pour une part assez notable dans les garnisons coloniales, jusqu'ici presque exclusivement composées d'Européens dont le surcroît de solde, les frais d'hôpitaux et les transports constituent une dépense énorme, et dont la mortalité est effrayante[82].

[Note 82: Revue coloniale, avril 1858.]

Leurs enfants seraient élevés jusqu'à six ans dans des salles d'asile; de six à dix ans, dans des écoles tenues par des religieux pour les garçons, par des religieuses pour les filles; et, passé cet âge, utilisés, à prix réduit, sur les habitations, selon leur aptitude et leurs forces, jusqu'à quatorze ans, où ils seraient admis dans la catégorie des hommes.

Ce sont là, du reste, ou à peu près, les conditions générales du système d'engagement actuel dans nos colonies, mais elles nous semblent incomplètes:

1° En ce qu'elles laissent partie à la charge de la Caisse d'immigration, partie à la charge de l'engagiste qui s'en rembourse sur le salaire de ses engagés, le prix de ces derniers, évalué par homme de quatorze à trente-six ans, et par femme de douze à vingt-cinq, dits adultes, à 500 francs; par non adulte, à 300 francs, et par enfant accompagnant sa mère, à 50 francs, frais de rachat, de transport, de vêtements et de nourriture à bord compris[83].

[Note 83: Traité Régis pour l'introduction d'engagés africains à la
Martinique et à la Guadeloupe.—Décision de M. le gouverneur de la
Martinique; Journal les Antilles, 24 novembre 1858.

Qu'il nous soit permis d'offrir ici tous nos remercîments à M. Régis, vice-président de la Chambre de commerce de Marseille, pour l'obligeance qu'il a mise à nous fournir de précieux renseignements.]

2° En ce que le salaire des engagés, 12 francs par mois pour les hommes, 10 francs pour les femmes, et 8 francs pour les, non adultes, sur lequel il est prélevé mensuellement 3 francs, 2 francs, et 1 fr. 50 c. pour couvrir leurs frais de libération, plus un dixième pour couvrir ceux de leur rapatriement, est insuffisant; car il en résulte qu'en fin d'engagement le pauvre nègre, qui n'a aucun instinct d'économie, et à qui d'ailleurs il serait difficile d'économiser, est rapatrié sans ressources d'aucune sorte.

3° En ce que la période d'engagement n'étant que de dix années, sur lesquelles deux sont à peu près perdues en apprentissage, l'engagiste a intérêt à rengager les mêmes individus, ce qui tend à les domicilier définitivement au détriment possible de la sécurité du pays où, dans un temps donné d'ailleurs, les vieillards consommeront sans produire; et au détriment certain de l'oeuvre civilisatrice, qui ne s'accomplira dans les Soudans que par le rapatriement intégral et périodique de ses émigrants.

Nous proposerions donc, et qu'on veuille bien se rappeler qu'il s'agit ici d'étendre la mesure à toutes les colonies du globe, nous proposerions de porter à douze années la période d'engagement, et d'élever le salaire des engagés à 20 francs par mois pour les hommes, à 15 francs pour les femmes, et à 12 francs pour les non adultes, qui bénéficieraient pendant huit années de leur passage à quatorze ans dans la catégorie des hommes.

Sur chaque solde mensuelle de ce salaire, il serait opéré une retenue qui, versée dans une caisse-tontine dite d'immigration, produirait intérêt et se grossirait de toutes les sommes laissées vacantes par les décédés.

Cette retenue pourrait être, par jour, pour les hommes, de 25 centimes, soit pour douze années, avec les intérêts accumulés (chiffre rond), de 1,450 fr. Pour les femmes, de 20 centimes 1,160 Pour les non adultes, de 5 centimes pendant quatre ans 78 fr} Et de 25 centimes pendant huit ans. 1,050 } 1,128

La moyenne constatée de la mortalité des esclaves étant autrefois de 2-3/4 pour 100 dans nos colonies, et de 3 pour 100 dans les Antilles anglaises[84], nous devons supposer que celle des engagés, placés dans des conditions de bien-être et d'état moral beaucoup meilleures, ne sera que de 2 pour 100 ou, pour douze années, de 24, d'où il suit que pour chaque catégorie le pécule accumulé par les retenues s'augmentera par les successions d'un sixième environ, et s'élèvera par conséquent:

Pour les hommes, à 1,690 fr.
Pour les femmes, à 1,350
Pour les non adultes faits hommes, à 1,315

De cette somme, il serait fait trois parts, dont l'une serait acquise à la caisse-tontine d'immigration à titre de remboursement du prix de rachat, de transport et de rapatriement de l'engagé; dont l'autre serait payée à chaque ayant droit en marchandises à son choix et selon qu'il les jugerait de défaite plus avantageuse dans les Soudans, avec obligation aux hommes toutefois d'y comprendre un fusil, un sabre, de la poudre et des balles; et dont la troisième lui serait remise en numéraire.

[Note 84: Recherches statistiques sur l'esclavage colonial, par Moreau de Jonnès.]

Ces trois parts seraient:

                          Prix de rachat
                        et de rapatriement Argent Marchandises

Hommes, 700 fr. 600 fr. 390 fr.
Femmes, 700 500 150
Non adultes faits hommes, 500 600 215

Quant aux enfants proprement dits, ils seraient rapatriés à la charge de leurs parents.

Or, en opérant de concert sur un recrutement annuel de 130,000 engagés, qu'on pourrait aisément, s'il en était besoin, portera 150,000 et même à 200,000, car le Brésil à lui seul, avant d'avoir adhéré à l'abolition de la traite, en absorbait de 50,000 à 70,000 par voie de négriers, malgré les croisières anglaises[85], et d'après Mgr Kobès, vicaire apostolique de la Guinée et de la Sénégambie, le chiffre des populations soudaniennes s'élève à 50 millions d'âmes[86]; en opérant de concert, les puissances à colonies et les Etats américains se pourvoiraient en douze ans de 1,560,000 travailleurs inoffensifs sans contredit, en raison de la position qui leur serait faite, et les seuls qui puissent leur donner la somme la plus grande de travail possible.

[Note 85: Adresse du comité de l'Association anglaise et étrangère pour l'abolition de l'esclavage au comte Derby (juin 1858).]

[Note 86: Mission apostolique de la Guinée et de la Sénégambie.]

Réduits, en fin d'engagement, à 100,000, environ, par une mortalité normale et proportionnelle, c'est-à-dire à 54,000 hommes, 38,000 femmes et 8,000 non adultes faits hommes, sans tenir compte des enfants pour simplifier nos calculs, ils doteraient à leur départ les caisses d'immigration d'une somme à elles acquise de SOIXANTE-HUIT MILLIONS QUATRE CENT MILLE FRANCS, qui désormais, assurant les opérations de recrutement sans retenue sur le salaire des engagés, permettrait de le réduire d'autant au bénéfice des engagistes;

Ils laisseraient au commerce, en échange de leurs pacotilles,
CINQUANTE-SIX MILLIONS DEUX CENT MILLE FRANCS;

Et ils emporteraient, argent comptant, une somme de VINGT-HUIT MILLIONS QUATRE CENT QUATRE-VINT MILLE FRANCS à peu près, qui vivifierait les Soudans et reviendrait bientôt elle-même à son point de départ en échange d'objets d'exportation dont le prix de fabrique aurait été cinq ou six fois moindre, et d'objets d'importation qui quintupleraient de valeur sur les marchés européens et coloniaux.

Ce mouvement annuel de 100,000 individus, une fois le courant d'aller et de retour établi, entraînerait donc un mouvement commercial de CENT CINQUANTE-TROIS MILLIONS DE FRANCS, et ce ne serait là qu'un chiffre insignifiant comparé à celui qui s'agiterait dans les manufactures et sur les marchés du monde européen, en raison des produits coloniaux désormais surabondants, par conséquent à la portée des classes les plus pauvres, et sur les marchés soudaniens.

Quant à nos engagés, outre qu'ils seraient initiés à la vie civilisée, ils se seraient enrichis d'une somme relativement considérable et telle qu'une famille composée, par exemple, du père, de la mère, d'un non adulte fait homme en cours d'engagement et d'un ou plusieurs enfants en bas âge, après avoir remboursé son prix de rachat et son double transport, après avoir vécu douze ans dans une véritable aisance, posséderait en propre 755 francs en argent et 1,700 francs en marchandises, plus les économies qu'elle aurait pu réaliser.

Le rapatriement périodique s'opérerait enfin sur des points de la côte d'Afrique achetés ou même occupés par la force dans ce but; car il ne s'agit pas de marchander avec les moyens, et jamais coups de canon n'auraient été tirés pour plus noble cause.

Les cessions de territoire ne seraient ni coûteuses d'ailleurs, ni difficiles à obtenir; celui de Libéria, d'une étendue de 2,000 kilomètres de côtes sur une profondeur de 645, et que cédèrent, en 1821, au capitaine Stockton et au docteur Elie Ayres quatre rois riverains qui apposèrent une croix pour signature au traité, ne coûta pas un millier de francs représenté par six mousquets, une boîte de verroteries, dix boucauts de tabac, un baril de poudre, six pots de fer, douze couteaux et douze fourchettes, un baril de clous, quatre parapluies, un baril de rhum et autres bagatelles.

L'Angleterre, en 1852, acquit du roi de Cartebar un vaste pied-à-terre, au même prix à peu près, dissimulé sous forme de présent, par cette clause adroite du contrat de vente: «La reine d'Angleterre, par suite de son amitié pour le roi de Cartebar, et en considération de ce qu'il a conclu le présent traité, lui fait don des objets suivants: une livre d'ambre, dix gallons de rhum, soixante-quinze livres de tabac, etc., etc.»

Rien n'empêcherait que, simultanément à notre système de recrutement, on appliquât notre organisation des engagés à tous ces affranchis fainéants dont regorgent aujourd'hui les colonies anglaises et les nôtres.—Attentat à la liberté! non vraiment: répression du vagabondage, organisation du travail, prévoyance humaine et charitable, mesure économique et politique.

Il en pourrait être de même pour les esclaves du Brésil, de l'Espagne, des Etats-Unis, etc., etc.

Qu'ils soient déclarés libres et engagés, et, cette première satisfaction leur étant donnée, ils cesseront d'être impatients de liberté sans frein et de révolte.—Dans l'Union américaine, elle sera saluée comme une ère de réconciliation entre les Etats du Nord et les Etats du Sud, en même temps qu'elle aura pour conséquence de substituer dans tous les pays à esclaves l'engagement à l'esclavage, dans nos colonies et dans les colonies anglaises l'engagement à l'émancipation brutale, et d'introduire partout un élément nouveau, par conséquent inoffensif, en prélevant d'autant sur l'élément ancien, qui, se désagrégeant et se renouvelant ainsi peu à peu, sera mis promptement hors de valeur dangereuse sans que les travailleurs perdent en force numérique.

Il en résultera encore pour Cuba, le Brésil et les Etats-Unis, où un esclave, acheté 150 on 200 francs à la côte d'Afrique, se vend de 1,500 à 2,000 francs, parce que les négriers exploitent leur position compromettante de contrebandiers, que les travailleurs leur seront livrés au prix de 500 francs une fois payés à la caisse d'immigration.

Et qu'on ne suppose point un renchérissement dans le taux actuel des rachats ou des engagements, car pour bien longtemps encore l'offre sera malheureusement supérieure à la demande.

Que si, dans les conditions plus haut posées et sur les trente millions d'hommes importés depuis trois cents ans dans les colonies d'Amérique ou d'Asie, quinze millions seulement, plus on moins ébauchés par la civilisation, eussent été rapatriés, il serait, à n'en pas douter, arrivé ceci:

Sous leur influence civilisatrice, des besoins nouveaux se seraient révélés dans les Soudans;

Sous la même influence, le commerce d'importation se serait centuplé;

Celui d'exportation se serait enrichi d'une somme énorme de richesses minérales, animales et végétales, qui nous sont inconnues ou ne nous sont connues que par échantillon;

La chasse aux nègres, qui coûte la vie à dix hommes pour un qu'elle livre à la traite, n'existerait plus;

A la traite elle-même se serait substitué un système de recrutement par engagement volontaire;

Par contre, nous aurions détruit l'esclavage chez les musulmans et la traite par caravane;

L'Afrique, enfin, acquise au christianisme, affiliée à la civilisation, serait à présent relevée de la malédiction qui pèse sur elle depuis quatre mille ans, et le monde chrétien n'aurait pas à se laver du crime de lèse-humanité qui le souille depuis trois siècles.

Or, ce qu'on n'a pas fait, qu'on le fasse: et la zone des Libéria, qui d'abord étreindra la Nigritie barbare et sauvage, s'étendant chaque année davantage, en moins d'un demi-siècle l'aura tout à fait étouffée.

Il n'y a point à se dissimuler quelles nombreuses difficultés entraveront ce vaste système à l'application; et, loin que ce nous soit une raison pour en formuler les dispositions de détail, ce nous en est une pour ne le poser qu'en principe. Il touche à tant et de si complexes intérêts; il tend à une révolution si radicale, que sa mise à l'étude, quant aux moyens d'exécution, ne doit et ne peut être élucidée que par autant d'hommes compétents qu'il met en cause de parties. Mais que la France, par le droit que lui en a laissé Montesquieu de provoquer une convention générale de miséricorde et de pitié, fasse appel à tous les pays à esclaves ou à colonies, et que dans un congrès ouvert à Paris, où chacun d'eux déléguerait, selon son importance, un ou plusieurs représentants, on discute et l'on élabore une série de questions toutes relatives au sujet qui nous occupe; l'ensemble de leurs solutions partielles sera la solution même du grand problème resté debout, malgré l'abolition de la traite et l'émancipation, tel que nous l'a posé la Providence.

Que si, pour les difficultés d'intervenir activement dans la mise en application de l'oeuvre civilisatrice dont je viens d'esquisser le programme, on nous faisait l'honneur de la laisser à notre charge, acceptons-la résolument. Aussi bien nous semble-t-elle en partie dévolue par la conquête de l'Algérie et par notre position au Sénégal.

Attaquons la Nigritie par ces deux points simultanément.

Au Sénégal, où M. le colonel Faidherbe, l'un des officiers les plus éminents de l'école Bugeaud, accomplit, par un système de guerre identique à celui du grand maréchal qui nous a donné l'Algérie, une révolution dont on ne saurait nier le caractère providentiel quant à l'ordre d'idées qui nous occupe; au Sénégal, sur la rive droite, la blanche, ménageons-nous des influences auprès des Maures Trarzas, Braknas, Dowich, qui sont évidemment des Berbers Senhadjas[87], en possession, ainsi que leur commerce l'atteste, des forêts de gommiers du désert; en relation nécessaire avec les Touaregs disséminés jusqu'au Touat, et dont, pour ce motif, il nous importe d'assurer la protection aux caravanes que nous allons diriger tout à l'heure du Sahara algérien sur Tombouctou et le haut Sénégal[88].

[Note 87: Le mot Sénégal n'est que la corruption du mot Senhadja, et il viendrait de l'émigration des Senhadjas, Berbers du Moghreb, sur la rive droite du fleuve. D'après Iben Rhaldoun, cette émigration aurait eu lieu au commencement du neuvième siècle.]

[Note 88: La nouvelle de la bataille d'Isly est arrivée au Sénégal par le désert.]

Sur la rive gauche, la noire, faisons également des traités d'amitié avec tous les chefs, déjà nos alliés intéressés ou nos serviteurs plus ou moins soumis, et, en échange de la protection dont nous les avons couverts, de la paix que nous leur avons donnée, obtenons d'eux des cessions de territoires suffisants pour y créer des villages.

Faisons de Bakel une ville de huit ou dix mille âmes qui, par sa position, dominerait le haut du fleuve, protégerait nos établissements de la Falémé, que nous multiplierions, et serait un entrepôt de transit pour les importations du bassin du Niger, où nous arriverons de proche en proche par le Khasso et le Bélédégou.

Peuplons ces premières occupations, stratégiquement combinées, avec des familles nègres exportées de nos colonies; et dans cette émigration de bonne volonté, immergeons de force, s'il le faut, les meneurs dangereux qui se sont signalés dans les dernières séditions avec tous ces libres vagabonds déclassés par l'émancipation à leur préjudice autant qu'au préjudice du pays qu'ils affament en parasites.

En retour, fournissons-nous de captifs rachetés et d'engagés libres que nous placerons à loyer dans nos Antilles aux conditions déjà connues.

Après douze années révolues, et sans insister autrement sur les effets moraux produits, nous aurions pour effets matériels acquis et constatés, au Sénégal et sur le Niger, la densité d'un peuplement agricole, à nous dévoué; une production considérable qui nous fait défaut en coton, en arachides, en indigo, etc., etc., la traite des gommes assurée et l'exploitation facile des riches mines d'or du Bambouk; aux Antilles, une affluence de travailleurs et l'extinction du vagabondage.

Pas plus que pour le projet général, je n'entrerai pour ce projet partiel dans les détails d'exécution; il doit être étudié par une commission sous la présidence de M. le ministre des colonies.

Je serai plus explicite au point de vue algérien.

VI.

D'une immigration de noirs libres en Algérie.

Les pages qui précèdent et celles qui vont suivre, moins les modifications de détail justifiées par l'actualité et les nouvelles preuves à l'appui qu'il nous a été donné d'y introduire, furent écrites il y a dix ans, sous l'impression que nous avait laissée l'exploration, par renseignements, du Sahara, du grand désert et du Soudan, que venait de faire, de 1843 à 1848, M. le sénateur, général Daumas, alors colonel, directeur général des affaires arabes à Alger, et à laquelle il avait bien voulu nous associer[89]. Si nous ne les avons pas publiées plus tôt, c'est qu'elles avaient contre elles de devancer l'opinion publique, pour un moment enrayée par le préjugé sur la voie sans issue où l'avaient égarée l'abolition de la traite et l'émancipation des esclaves. La conscience satisfaite—par la mise en application de ces deux tristes mesures, dont l'une a eu pour effet d'interner tous les nègres de l'Afrique dans la barbarie, en les externant de tout contact avec les blancs; l'autre de les rendre à leurs instincts brutaux natifs et de ruiner nos colonies,—la philanthropie dormait en paix.

[Note 89: Le Sahara algérien, publié par le ministère de la guerre (1845). Le Grand Désert, ou voyage d'une caravane du Sahara au pays des nègres (1847).]

Gardez-vous bien, nous disait-on, de l'éveiller en sursaut, au milieu de son rêve humanitaire. Quelque précaution oratoire que vous y mettiez, elle criera sur vous—en français aussi bien qu'en anglais—au rétablissement de la traite!

Nous ne nous sentions pas assez fort pour braver l'anathème; mais aujourd'hui qu'en plein Parlement il a été porté contre S. M. l'empereur lui-même, c'est un devoir pour tous que de prendre parti dans un débat devenu national.

Nous avons, d'ailleurs, autorité, nous autres Algériens, providentiellement placés que nous sommes à la porte de sortie des émigrants; nous aussi, qui manquons de bras au grand détriment de la France; nous avons autorité pour réclamer à notre bénéfice, et plus encore peut-être au bénéfice des nègres eux-mêmes, esclaves aujourd'hui chez eux, demain libres chez nous, et que dans un temps donné nous rendrons à leur case paternelle chrétiens, riches et relativement civilisés, la mise en application d'un projet identique à celui qui doit raviver nos colonies.

Ce n'est pas pour la première fois du reste que la question est ainsi posée: dès 1841, dans un ouvrage en deux volumes, l'un des plus remarquables par la perspicacité des aperçus et l'intuition de l'avenir, qui aient été publiés sur l'Algérie, M. le baron Baude émettait cet avis, qu'il fallait appeler à nous les nègres du Soudan pour en faire à la fois des soldats, des matelots, des travailleurs agricoles, des serviteurs de la famille.

«Osons donc, disait-il, rétablir les caravanes dont les importations des noirs sont l'aliment: les noirs ramenés par elles s'identifieront avec les moeurs, les idées, les intérêts de leurs maîtres. Admis dans la famille, ils apprendront à s'en former une; associés aux travaux des blancs, ils contracteront des habitudes laborieuses…. Si l'éducation que nous devons aux noirs est bien conduite en Algérie, un jour viendra où ceux qui l'auront reçue reflueront vers la patrie de leurs aïeux, et, missionnaires puissants, lui porteront, sous les bannières de la France, le christianisme et la liberté. Nous aurons alors mieux fait que l'Angleterre: elle poursuit la traite sur les mers, et, grâce à nous, on pourra la permettre impunément[90].»

[Note 90: L'Algérie, par M. le baron Baude; NÈGRES, chap. XVII, 2e vol., p. 303.]

De quelques considérations économiques, philosophiques et religieuses que cette idée fût étayée, elle était trop audacieuse pour son époque.—Son heure n'était pas venue.—Elle avait d'ailleurs, elle a contre elle encore aujourd'hui d'opérer avec l'élément esclave, et de raviver, bien que dans des conditions meilleures, cet abominable trafic dont le nom doit être à jamais rayé du vocabulaire de toute nation civilisée.

En d'autres termes, dans l'esprit de M. Baude, le rétablissement du commerce algérien-soudanien était subordonné au rétablissement de la traite par caravane, et l'amélioration du sort des importés à leur servitude préalable chez nous et chez les musulmans.

Nous devons, nous pouvons mieux faire.

Plus tard, M. le général Duvivier, dans un opuscule de quelques pages, en appelait aux mêmes considérations à peu près, pour arriver au même but.

Et M. le général Daumas, dont le nom se retrouve partout où l'on parle de l'Algérie, signait avec nous cette phrase, dont ce nouveau travail n'est que le développement:

«Des intérêts d'une haute gravité se rattachent à la connaissance de l'Afrique intérieure qui, dans un avenir plus ou moins éloigné, peut être ouverte au commerce de notre colonie. Les caravanes sont le seul moyen de communication possible entre ce Nord et ce Midi séparés par l'immensité.

«……Est-ce un moyen, est-ce le seul moyen de moraliser les nègres et de les initier à la civilisation que de les arracher à leur pays; ou vaut-il mieux, en les laissant chez eux, les voir s'égorger par milliers, ou, captifs du parti vainqueur, travailler enchaînés et mourir à la peine, par la faim et sous le bâton[91]?»

[Note 91: Préface du Grand Désert; 1re édition.]

Enfin, la Chambre consultative d'agriculture d'Alger, justement émue de l'état languissant où se débat, faute de bras, l'élément premier de colonisation dont elle représente les intérêts, émit l'avis, il y a deux ans, qu'il y avait lieu de faire appel à l'immigration des noirs.

Ce sont là, sans contredit, de graves autorités, confirmées par celle du Moniteur algérien, journal officiel de la colonie, où nous lisons:

«…….Les esclaves ne sont pas admis dans nos possessions, et nous tenons à honneur de ne pas profiter de ce commerce, quelque lucratif qu'il soit; mais la philanthropie, qui a voulu justement l'abolition de l'esclavage, ne nous paraît pas avoir dit encore à ce sujet son dernier mot. Elle parviendra un jour, nous l'espérons, à sauver tous ces malheureux qui, pris à la guerre, et ne pouvant être vendus ni nourris par le vainqueur, seraient inévitablement destinés à être massacrés.

«Le moyen d'atteindre ce but, nous l'ignorons. Nous dirons seulement que ces nègres pourraient nous rendre d'utiles services, et que cette branche si importante du commerce soudanien exercé dans des conditions humanitaires que la civilisation n'aurait pas à désavouer, deviendrait pour l'Algérie une source de prospérité[92].»

[Note 92: Numéro du 10 janvier 1858.]

Le moyen d'atteindre ce but, nous l'avons dans la main par notre prise de possession d'El-Aghouat, de Tugurt, de toutes les oasis du Sahara, situées sous la même latitude; par nos relations désormais assurées avec les Beni-M'zab, les Chambas-Ouergla et surtout les Touaregs qui, d'étapes en étapes, rayonnent par eux-mêmes ou par influence sur tous les marchés du Soudan, du lac Tchad au Niger et jusque sur les rives du Sénégal.

A nous donc aujourd'hui de mettre à profit la situation que nous nous sommes faite par les armes, par la paix, par l'équité; certes, la France peut être fière d'un aussi noble résultat, et nul ne saurait justement lui contester le droit d'en recueillir les avantages.

Cette condition première de sécurité parfaite étant donnée dans ce pays de l'anarchie traditionnelle, des guerres sans merci et des coupeurs de route,—qu'une jeune fille peut aujourd'hui traverser une couronne d'or sur la tête,—le mot est saharien,—cette condition première étant donnée, et la bonne renommée de notre loyauté nous ayant devancés sur tous les chemins du Soudan, notre jeune Algérie ne saurait être plus mal venue que ses soeurs des Antilles à dire à l'Empereur:

«Sire, Dieu m'a livrée barbare à la France; me voici déjà chrétienne et civilisée. Je suis impatiente de reconnaissance envers ma mère d'adoption, et j'ai sous les pieds des trésors enfouis qui lui sont destinés, mais que je ne puis suffire à ramener sur le sol.

«Des travailleurs, sire, j'en vois à l'horizon par milliers qui n'attendent qu'un signe de vous pour venir à moi.—Pauvres barbares, plus que je ne l'étais moi-même, et que je ferai chrétiens; pauvres esclaves que je ferai libres; pauvres ignorants que je civiliserai.—En échange de cette éducation morale, professionnelle, agricole, qu'ils recevront à mon école, ils me donneront à mains pleines, et je donnerai moi-même à la France un tribut assez riche pour l'exonérer des centaines de millions qu'elle expatrie à l'étranger.

«Leur temps d'école accompli et leur éducation faite, je rapatrierai mes travailleurs en même temps que j'en appellerai d'autres; et, par ce double courant régulier, j'initierai les Soudans à la loi de l'Evangile, et je les absorberai dans des relations commerciales dont le va-et-vient annuel, sur Maroc, Tunis et Tripoli, s'élève à plus de cent millions.»

Quant aux moyens pratiques d'exécution qui doivent nous conduire à notre but, et quant à leurs résultats économiques, industriels, agricoles et commerciaux, traduits en chiffres,—car ici le bénéfice va de pair avec la bonne oeuvre,—les voici:

Nous allons avoir à traverser le grand désert en plusieurs sens,—c'est une véritable navigation. La métaphore est acceptée, nous la continuerons: dans l'ordre d'idées qui nous occupe, la mise en scène y gagnera en clarté; il est, d'ailleurs, singulier qu'en parlant du grand désert on arrive forcément à la technologie de la géographie maritime.

Le désert, c'est la mer; une mer qui baigne deux continents: le Tell et le Soudan, à cinq cents lieues de distance. Les derniers rameaux de l'Atlas lui font des golfes et des caps, des baies et des falaises, et les villes du Sahara sont ses ports d'atterrage. Au sud, elle meurt sur la plage ou dort dans les criques des dunes.

Cette mer a sa houle avec le vent du nord, ses vagues avec le vent d'est, ses tempêtes et ses naufrages avec les vents de l'ouest et du sud. Ses îles sont les oasis, ici groupées en archipel, là-bas isolées dans l'espace, escales ou ports de relâche; ses flottes sont les caravanes, faisant parallèlement à la côte le petit et le grand cabotage; du nord au sud, des voyages au long cours; guidées par les étoiles, comme celles de l'Océan avant l'invention de la boussole. Les Touaregs sont ses pirates et ses douaniers. Les armateurs des maisons du Maroc ont des comptoirs à Tombouctou, à Djenné, à Ségo; ceux de Tunis en ont à Sakkatou, à Kanou et à Cachena; ceux de Tripoli dans le Bournou.—Nous seuls n'en avons nulle part.

Ce ne sont cependant point les Barbaresques qui bénéficient en propre de ce commerce: ils ne sont guère qu'entreposeurs, courtiers, revendeurs et colporteurs: il est accaparé presque en entier,—exportation et importation,—par l'Angleterre, à Souira (Mogador), Rebat, Tanger, Tetuan, Tunis et Tripoli, et même, sur nos limites est et ouest, par contrebande. A peine fournissons-nous au petit cabotage des caravanes, quand, de notre position centrale, nous pourrions rayonner sur toute la Nigritie et faire de l'Algérie le grand port du Soudan.

Cet état de choses a plusieurs raisons d'être: elles ressortiront d'un exposé succinct du mouvement commercial des Sahariens.

Ce mouvement est celui du flux et du reflux: à des époques fixes, les nomades, et avec eux, sous leur protection, les marchands des villes et des kessours, se rapprochent du Tell pour s'y approvisionner de grains, écouler les produits de leur sol, de leur industrie, de leurs chasses, de leurs troupeaux, et se fournir, par échange ou par achat, d'objets manufacturés ou de nécessité première. Ces opérations terminées, ils rebroussent chemin, et c'est alors que s'organisent dans les centres d'entrepôt les caravanes du Soudan. J'ai dit s'organisent, j'aurais dû dire s'organisaient; car, bien que les hardis aventuriers qui tentaient ces périlleux voyages gagnassent 500 ou 600 pour 100 sur les objets d'exportation, c'était surtout sur les esclaves importés qu'ils réalisaient d'énormes bénéfices. Or, les premiers effets de la conquête de l'Algérie ont eu pour double conséquence de faire diverger vers le Maroc et vers Tunis les caravanes soudaniennes; et, par contre, de suspendre toutes relations de notre sud avec la Nigritie. Avec la paix, les petites caravanes, celles que j'ai appelées de cabotage, sont en partie revenues à nous, et il en eût été ainsi sans doute des caravanes de long cours, si nous ne leur avions pas enlevé leur premier mobile en proclamant la liberté des noirs et l'abolition de l'esclavage dans nos possessions. C'est une prétendue bonne oeuvre, qui, sans résultat aucun pour l'amélioration du sort des nègres, mais au grand bénéfice du Maroc et du Tripoli, donc des Anglais, leurs fournisseurs, porte au commerce algérien un coup fatal; car, outre qu'une somme considérable de marchandises s'écoulait par les caravanes soudaniennes, et qu'elles en versaient à leur lieu d'arrivage une somme plus considérable encore et surtout plus précieuse, elles vivifiaient tous les marchés de la régence et y attiraient de nombreux trafiquants qui s'en sont retirés avec elles.

Il faut bien l'avouer d'ailleurs, si pénible que soit l'aveu: on a trop souvent, ici, donné raison à M. Blanqui, l'économiste, qui écrivait dans le Dictionnaire du commerce: «Acheter à bon marché et vendre cher, mentir et tromper, résume, aux yeux d'un grand nombre de marchands, la science commerciale.»

Si nombreuses que soient les honorables exceptions que n'atteint point cette appréciation, elles seront sans influence et subiront la méfiance des indigènes aussi longtemps qu'elles resteront a l'état d'exceptions.

Quand nos marchands comprendront-ils donc ce que l'on comprend si bien en Angleterre: qu'en commerce la véritable adresse est la bonne foi?—Et cette adroite bonne foi, les Anglais la poussent jusqu'au scrupule: leurs pièces de cotonnades et de toiles sont livrées à tel aunage, calculé sur le retrait qu'elles subiront au lavage. Ce fait que j'ai pu constater à Tunis se reproduit partout où l'Angleterre ouvre un comptoir, et jusqu'au fond de la Nigritie où nous avons précisément à lui faire concurrence.

Aussi, les tissus anglais jouissent-ils au détriment des nôtres d'une faveur si marquée, qu'en 1844, quand ils furent frappés en Algérie d'un droit prohibitif, la maison Cohen Scali, d'Oran, qui s'en trouva largement pourvue, réalisa en quelques mois une fortune énorme.

Si donc, en même temps que nous rappellerons à nous les caravanes en leur rendant l'aliment nègre qui nous les ramènera certainement, nous ne prenons de très-sérieuses mesures pour contraindre notre commerce à lutter de loyauté avec ses concurrents, nous verrons encore les Sahariens se bifurquer les uns à droite, les autres à gauche, dans leurs migrations périodiques, au risque des pillards et des impôts, mais à l'abri de nos marchands.

A toutes ces raisons que j'essaye d'exposer avec tous les ménagements possibles, mais qu'il faut bien, en somme, exposer clairement; à toutes ces raisons qui tendent à refouler les indigènes eh dehors de nos marchés, j'en ai entendu joindre une autre qui ne me paraît pas aussi concluante. Comme on la pose toutefois sous forme d'aphorisme philosophique, et qu'elle en acquiert un certain semblant d'importance, je suis forcé de la prendre au sérieux et de la détruire consciencieusement.

On croit donc que notre qualité de chrétiens réduit les relations commerciales des musulmans avec nous aux exigences les plus étroites de la nécessité et de la politique.

C'est ne connaître ni les Arabes, ni l'histoire de leurs relations avec la France, l'Espagne et l'Italie au moyen âge, à cette époque de la glorification la plus insensée du fanatisme religieux musulman; ni ces curieux traités qui, non-seulement ouvraient les ports barbaresques à l'Europe méridionale, mais qui donnaient droit de cité sur la côte à des comptoirs, à des couvents, permettaient aux Pisans de se mêler aux caravanes sahariennes, et dont les dates ont cela de remarquable, qu'elles coïncident avec celles des croisades. Ainsi, pendant que, d'un côté, les chevaliers chrétiens guerroyaient avec l'infidèle, l'infidèle, de l'autre, pactisait avec les marchands chrétiens[93].

[Note 93: Voir, pour tous ces traités: L'Algérie, par M. le baron Baude, 2e vol.;—Aperçu des Relations commerciales de l'Italie avec les Etats barbaresques, par M. de Mas-Latrie;—Mémoires historiques sur l'Algérie, par H. Pelissier;—Notice des principaux traités de commerce conclus entre la France et les Etats barbaresques;—Du commerce de l'Afrique septentrionale, par M. de Maury;—Lettres édifiantes, 2e vol., mission du Levant;—L'Orient, Marseille et le Méditerranée, par M. Ed. Salvador.]

On disait de Pisé, au douzième siècle: C'est une ville impie où l'on trouve des Turcs, des Arabes, des Libyens, des Parthes, des Chaldéens et autres païens[94].

[Note 94: Lebas, Histoire du moyen âge, p. 479.]

Que n'en peut-on dire autant d'Alger!

Les Arabes en général, comme tous les peuples en enfance, qu'ils en soient là parce qu'ils sont trop jeunes ou parce qu'ils sont trop vieux, ont pour premier mobile l'égoïsme, l'intérêt; les Sahariens, dont nous avons surtout à nous occuper, subissent particulièrement cette loi de nécessité, imposée à toute société rudimentaire ou en décadence; ils en ont fait un proverbe: «Nous ne sommes, disent-ils, ni musulmans ni chrétiens; nous sommes de notre ventre.» Ils ajoutent: «La terre du Tell est notre mère, celui qui l'a épousée est notre père.» Si donc nous savons donner satisfaction à cet égoïsme du ventre; si nous ne le trompons point dans ses appétits; si, au contraire, nous l'exploitons avec intelligence, ainsi que Fourier veut qu'on fasse de la gourmandise chez les enfants; si, en somme, aujourd'hui que les Sahariens sont assurés de trouver sur nos routes sécurité, protection, justice, toutes garanties essentielles qui leur manquent sur les chemins de Fez et de Tunis; le prix et la qualité de nos marchandises et la bonne foi de nos marchands étant, d'ailleurs, les mêmes que dans l'est et dans l'ouest, ils viendront droit à nous.

Cette revue rétrospective des transactions commerciales du monde chrétien avec le monde musulman pendant près de cinq siècles, du dixième au quinzième, témoigne assez de l'énorme quantité de marchandises qu'ils échangeaient entre eux, et, comme conséquence, de l'énorme mouvement de fonds mis par eux en circulation au grand bénéfice de nos fabriques. Ce commerce toutefois, quand nous avons pris Alger, n'était plus que relativement insignifiant. Depuis longtemps déjà, deux grands événements, la découverte de Colomb et celle de Gama, l'avaient dépaysé. Ce fut toute une révolution pour le commerce en général. De méditerranéen qu'il était jusque-là, il devint transatlantique et transaustral. Les riches produits de l'Asie intérieure cessèrent d'arriver aux ports de la mer Noire, de la Syrie, de l'Arabie et de l'Égypte, pour descendre dans ceux de l'Inde et du golfe Persique, où les flottes européennes venaient à leur avance[95].

[Note 95: Le commerce qui se fait à Alep, de toutes sortes de marchandises qu'on y apporte de Perse et des Indes, rend la ville très-peuplée; mais on remarque que ce commerce, qui était autrefois très-grand, est un peu diminué depuis que les négociants européens ont trouvé le moyen d'aller par mer aux Indes. (Mémoire sur la vie d'Alep, Lettres édifiantes, t. II, p. 75.)]

En Amérique, on pillait l'or à pleins vaisseaux.

Cette terrible et double concurrence devait ruiner l'Afrique, et la mettre, par contre, en oubli. On ne se souvint d'elle que pour lui demander des esclaves. L'avarice réhabilita l'esclavage: digne origine!

«De là date la décadence des Etats barbaresques que les Turcs, leurs nouveaux conquérants, opprimaient d'ailleurs en même temps qu'ils substituaient aux relations commerciales des musulmans avec les chrétiens la piraterie organisée et la traite des blancs.»

Mais nous ne saurions admettre, quoi qu'on en ait dit, que les guerres des Espagnols, en deçà et au delà du détroit, aient concouru, avec la découverte de l'Amérique et du cap de Bonne-Espérance, à séquestrer les Barbaresques en dehors du monde commercial. Quelque acharnées qu'on les suppose, elles n'auraient pas autrement agi sans doute que les croisades; elles eurent, au contraire, pour résultat de verser en Barbarie, avec les Maures expulsés d'Espagne, un renfort d'industrie et de civilisation. Ce que nous en avons trouvé en Algérie, ce qu'on en trouve encore à Tunis et dans le Maroc, ordre d'architecture, orfèvrerie, armurerie, damasquinage, broderie sur cuir et sur étoffe, tissages, calligraphie, n'est, pour la forme et le dessin, qu'un décalque plus ou moins habile des types merveilleux de l'art mauresque-espagnol. Il en est de même pour les sciences: les plus savants en sont encore, en médecine, en astronomie, en géographie, en jurisprudence, en histoire, à ce que leur ont légué leurs premiers siècles. Arts et sciences traditionnels, les uns incertains, les autres légendaires, tous à la fois dégénérés sous la fatalité de cette loi commune aux sociétés comme aux individus: progrès ou décadence.

Quelles que soient du reste les causes qui pendant plus de trois cents ans ont expatrié le commerce européen de la Méditerranée, elles cessent d'avoir tout effet aujourd'hui par la constitution de la Grèce en État indépendant; par la position da l'Angleterre à Malte et à Corfou; par la nôtre en Algérie; par les tendances de Tunis à se dégager de la barbarie; par l'impuissant isolement de Tripoli; par cette alternative faite au Maroc de s'ouvrir à la civilisation, comme l'Égypte, on de lui être acquis par les armes, comme Alger; par la force des choses qui entraîne Constantinople et qui entraînera la Perse dans le concert européen; par les derniers événements qui se sont accomplis dans la mer Noire; par ceux qui se préparent dans l'Inde, en Chine et en Cochinchine; par la multiplicité toujours croissante de ces flottes pacifiques à vapeur qui relient l'ouest au levant;—et surtout par l'ouverture de ce simple fossé, qui s'appellera le détroit Lesseps, et qui rapprochera de trois mille lieues les deux mondes.

Nulle nation mieux que la France, par Marseille et par Alger, n'est en position de se donner le premier rôle dans cette révolution commerciale, et de la faire pénétrer jusque dans les Soudans.

Le commerce soudanien d'ailleurs, tout réduit qu'il est à ne pourvoir qu'à des besoins de nécessité première ou de luxe peu coûteux, et à n'exporter que des produits naturels, peut à bon droit déjà, et plus qu'il ne l'a fait encore, solliciter notre attention.

Une quantité considérable d'or natif, dit M. Perron, ancien directeur de l'école de médecine du Caire[96], est apportée du Soudan au Mareb par les caravanes; les redevances ou tributs que s'imposent les uns aux autres les petits Etats et les provinces ou qu'imposent les gouvernements à leurs chefs de district sont souvent fixés par once d'or.

[Note: 96: Précis de jurisprudence musulmane, traduit par M. Perron, t. III, p. 568. Voir également, pour la production en or des mines de la Falémé, l'ouvrage de M. Anne Raffenel.—Ce sont celles dont le gouvernement français a prescrit l'exploitation.]

«…. De douze à quinze millions d'or natif sortent annuellement du Soudan pour s'embarquer sur les navires d'Europe qui courent les côtes occidentales de la moitié septentrionale de l'Afrique. De vingt à trente autres millions, encore or natif, traversent tous les ans les sables du Sahara, pour passer sur la rive nord de toute la Mauritanie, et s'en aller par mer du côté de la Turquie, de la Grèce, de l'Asie Mineure, de la Syrie et pénétrer jusqu'en Perse et dans les Indes. Il y a environ quarante ans, il s'exportait, au Maroc seulement, plus de soixante millions, dont la plus grande partie était de la poudre d'or[97]. D'après Mac Queen, l'État de Tombouctou payait au Maroc, en 1590, un tribut annuel de soixante quintaux d'or.»

[Note 97: La poudre d'or est recueillie par les nègres dans des tuyaux de plumes ou de roseaux, on même dans de simples chiffons noués; les marchands voyageurs la portent dans des sacs faits de la peau du cou d'un chameau. L'or s'exporte également, grossièrement ouvré, en tiges ou en chaînons plats ou tordus, non soudés. Sous les deux formes, il est estimé par mitkal; le mitkal représente 4 gr. 78-1/2 ou une valeur de 14 fr. 82 c.—A Tombouctou, 2 mitkals d'or, soit 29 fr. 62 c., s'échangent contre 1 douro d'Espagne, 5 francs. Le poids de 100 mitkals s'appelle zarra. (Prax, Commerce de l'Algérie avec l'intérieur de l'Afrique, 1850.)]

On lit dans Ibn Khaldoun, cité par M. Berbrugger, que le roi de Malli arriva de son pays au Caire avec quatre-vingts charges de poudre d'or, pesant chacune trois quintaux.

«Un homme véridique de Selgemessa, ajoute le même historien, m'a raconté, en 776 (1374 de notre ère), que dans le pays de Kaskar, chez les noirs, le sultan Data, successeur de Mensa-Moussa, vendit le célèbre bloc d'or regardé comme le trésor le plus rare des sultans de Malli. Il pesait vingt quintaux et était tel qu'on l'avait retiré de la mine.»

Un Anglais qui voyageait en 1842 dans le Maroc et l'Algérie résumait comme il suit ses impressions de voyage[98]:

«L'occupation complète de l'Algérie par la France livrera à cette nation un commerce d'importation et d'exportation que j'estime à cent soixante-quinze millions. Aujourd'hui, la majeure partie du négoce avec Tombouctou et le désert se fait par Tlemcen et Fez, d'où les marchandises anglaises sont emportées dans le sud par les trafiquants indigènes.

[Note 98: Scott, A Journal of residence in the Esmailla, p. 150.]

«Mais si la ligne de la Tafna est jamais occupée par les troupes françaises, il y aura peu de demandes en Algérie de marchandises anglaises, dussent-elles y entrer franches de droits, parce que les manufacturiers français pourraient fournir à meilleur marché que les nôtres. En voici la raison: les marchandises européennes payent 10 pour 100 au moment du débarquement dans un port du Maroc; elles payent un autre droit de 10 pour 100 quand elles doivent aller à l'intérieur.—Elles auraient donc acquitté 20 pour 100 avant d'atteindre l'Algérie ou le sud. Bien plus, les Français, mettant à profit les droits élevés que les produits européens payent dans le Maroc, pourraient introduire leurs marchandises en contrebande par la frontière de l'ouest et en inonder les Etats de Moula Abd-er-Rhaman.»

Or, ce commerce considérable, qu'il dépend de nous d'élever à des proportions toujours progressives, en raison directe des besoins nouveaux que notre apport plus ou moins actif de civilisation fera se révéler chez les races nègres, nous pouvons, sans nous faire contrebandiers, comme nous le conseille M. Scott, mais ouvertement et loyalement, l'accaparer tout entier, importation et exportation, par un système intelligent de caravanes.—Nous pouvons, par nos ports, inonder l'Algérie de nos produits, et, par elle, le Sahara, et par le Sahara la Nigritie. En retour, tout cet or en pondre, en paillettes, en torsades, en chaînons, si patiemment recueilli dans les sables étincelants des tropiques, et si magnifiquement donné par les nègres et les négresses en échange de verroteries, d'étoffes voyantes, d'aiguilles, de miroirs, de tabac, de poudre, de quincaillerie, etc., toutes choses dont nous n'avons que faire, nous pouvons l'attirer à nous avec toutes ces cargaisons d'ivoire, de parfums, d'épices, de gomme, de civette, d'alun, d'encens, de plumes d'autruche, etc., etc., sous le poids desquelles s'agenouillent cent mille chameaux.

La Nigritie, du Sénégal au lac Tchad, forme la base d'un triangle dont l'Algérie est le sommet, et dont les deux côtés sont les routes des caravanes,—position unique au monde!—Tout le commerce soudanien peut, à l'exportation, rayonner du sommet à la base; à l'importation, s'engouffrer de la base au sommet.

Si nous avons donné à cette question un aussi long développement, c'est que nous la considérons comme capitale: le commerce, au temps où nous vivons, est ou doit être l'agent le plus actif de la civilisation; et pour n'appliquer la formule qu'à l'exception qui nous occupe, nous demeurons convaincu que si le commerce en se retirant des côtes barbaresques les a réduites au déplorable état où nous les avons trouvées, il peut les rappeler a la vie, et, de là, par le grand désert, porter en Nigritie notre contagion moralisatrice.

Avec chaque ballot s'importe une idée.

Les intérêts agricoles de l'Algérie et, avec eux, ceux de sa métropole, sont ici placés directement en cause, comme ceux de leur commerce: l'Algérie complète, en effet, cette zone régionale des cultures industrielles, circonscrites dans quelques-uns de nos départements méridionaux, et dont la production en huiles, en matières soyeuses brutes ou préparées, en essences, en garance, etc., etc., reste de 200 millions au-dessous des besoins de la France.

Quant aux autres produits que la France demande à l'étranger, soit comme apport à sa production générale insuffisante, soit parce que son climat les lui refuse, et que l'Algérie peut lui fournir, ils s'élèvent à la valeur de 450 millions[99].

[Note 99: Voir, pour les chiffres exacts et spéciaux à chaque objet, la Statistique générale de la France et le Catalogue des produits de l'Algérie à l'Exposition universelle de 1855, publié par le ministre de la guerre.]

Or, toutes ces richesses de la terre, que le ciel a réparties d'un hémisphère à l'autre, comme pour inviter les peuples, dont les besoins sont communs et les ressources dispersées, à fraterniser entre eux, nous pouvons les grouper sur notre sol algérien, dans ce vaste jardin d'acclimatation générale où ces deux associés prédestinés, le nègre et le blanc, peuvent impunément se donner rendez-vous; et dont le coton de l'Amérique, les arachides de la Guinée, le café de l'Yémen, peut-être, occuperont le sud; le riz de l'Italie, l'embouchure des fleuves; le blé, le tabac, la cochenille, la garance, le mûrier, les vastes plaines; l'olivier, les montagnes; le figuier, la vigne et l'amandier, les coteaux; tous les arbres à fruits d'Europe, les vallées; tous les arbres à fruits des deux Amériques et de l'Asie, les vergers; tous les arbres à fleurs du globe, les jardins.

Nous pouvons multiplier, dans nos prairies, les plus beaux et les meilleurs chevaux du monde; développer par des soins intelligents les qualités natives des bestiaux indigènes; façonner au joug les buffles des Maremmes; y parquer les vaches de la Suisse, du Piémont et du Charolais.—Nous pouvons, sur les hauts plateaux, parfumés de plantes aromatiques, et déjà peuplés de gazelles, nous donner par milliers les mérinos d'Andalousie, les chèvres de Cachemire et celles d'Angora.

Pour nos plaisirs de luxe, nous pouvons enfin peupler nos forêts—où fourmillent les sangliers, les renards, les chacals et le menu gibier—de daims, de chevreuils et de cerfs.

Ne désespérons donc point de voir un jour l'émigration européenne prendre le chemin le plus court pour arriver à la fortune.—Il semble contraire, en effet, à l'esprit de la Providence que le trop-plein de l'Europe se déverse en Amérique quand elle a l'Algérie à sa porte.

Mais, comme sous tous les climats méridionaux où la race de Japhet va se faire une patrie nouvelle, il lui faudra, sous le nôtre, l'indispensable auxiliaire de la race de Cham d'avance acclimatée.—Peut-être même Dieu n'attend-il, pour faire diverger vers l'Algérie le courant d'émigration des blancs, que l'arrivée au même point d'une émigration soudanienne, qui prépare le terrain à recevoir ses nouveaux hôtes.

Ainsi que le fait remarquer M. Baude, que nous avons toujours à citer, «certaines entreprises ne sont exécutables que par les mains des noirs. Les défrichements, dont les résultats donnent à la longue le meilleur de tous les assainissements, ne se font pas toujours impunément, même en Europe; et lorsque la terre est exposée à l'action de l'air et du soleil, après y avoir été longtemps soustraite, elle ne reprend sa fertilité qu'après s'être purgée de miasmes d'autant plus dangereux que le climat est plus chaud; mais les nègres bravent impunément des émanations mortelles pour les blancs, et cette propriété les appelle à devenir les pionniers avancés de l'Algérie.

«C'est à eux à dessécher les marais qui repoussent le laboureur, à creuser des canaux et des ports, à apprendre enfin dans ces travaux à cultiver le sol pour leur propre compte.»

La race nègre, en effet, si elle n'a point en elle le principe de la perfectibilité spontanée, possède à un haut degré les facultés d'imitation et d'assimilation. Dans tous les pays où ils ont été importés, les noirs ont donné d'excellents ouvriers agricoles et d'art, et de précieux serviteurs de la maison.

Sans arriver, sinon difficilement, à parler très-purement la langue de leurs maîtres, ils arrivent très-vite à s'en faire une dont le vocabulaire est assez étendu pour suffire à l'échange obligé des idées où leur intelligence est appelée à se mouvoir.

Nous n'avons point, du reste, à nous préoccuper des objections qu'on pourrait nous faire quant à leurs aptitudes générales, leur soumission, leur fidélité. Une expérience de trois cents ans donne à la question valeur de chose jugée; s'ils ont pris quelque part, comme à Saint-Domingue, une attitude de révolte absolue, ou de sédition, comme à la Martinique et à la Guadeloupe; s'ils en ont une aujourd'hui menaçante aux Etats-Unis, c'est que dans leur condition d'esclaves et de bétail humain leurs passions et leurs instincts devaient tôt ou tard se traduire par un dévergondage de liberté, mais il est remarquable que dans les Etats musulmans, où le nègre esclave n'est que le serviteur de son maître; où la couleur de sa peau n'est point un stigmate d'infamie; où sa condition n'est qu'une condition inférieure, rien de plus; où l'affranchi rentre dans la société sans que son origine le relègue à distance du mépris des blancs, l'histoire de l'esclavage n'offre pas un seul exemple de sédition.

La position que nous leur ferons sera bien autre encore, et telle que nous n'aurons point à craindre qu'ils arrivent jamais, quel que soit leur nombre, à l'état de valeur dangereuse.

Dans l'ordre politique, il y va d'ailleurs d'un résultat immédiat non moins grave. Avec quatre ou cinq cent mille hectares seulement en culture de blé, l'Algérie, dont le rendement est de quinze à seize hectolitres à l'hectare (façon européenne), comblerait le déficit annuel de la France et la mettrait à l'abri de toute éventualité de disette. Or, toute année de disette est le prélude de quelques perturbations politiques,—malesuada fames, que les Arabes traduisent par: «Quand le ventre est creux, il gronde; quand il est plein, il dit à la tête: Chante!»

Et cette question d'alimentation, à laquelle est plus ou moins subordonnée la stabilité des Etats modernes, prend chaque jour des proportions plus effrayantes. M. Michel Chevalier, qui fait autorité en pareille matière, démontré que rapport annuel en blé des pays producteurs, tel que la Russie et les Etats-Unis, n'est que de treize millions d'hectolitres qui répondent à peine aux besoins de la seule Angleterre; et il est arrivé à en conclure qu'il faut s'habituer à faire entrer le maïs pour une part considérable dans la panification[100].

[Note 100: Le blé, par Michel Chevalier (_Annuaire de l'Economie politique, 1855).]