Dans la nuit, je revins à moi. Alors entre la vie et la mort je fis un effroyable rêve: je suffoquais; une fumée brûlante me desséchait la poitrine; j'étais environné de flammes, et à la lueur sinistre de l'incendie qui dévorait la tour, je me vis baignant dans le sang, au milieu des cadavres. Je jetai des cri, inarticulés; je m'élançai dehors, sans savoir où j'étais, ni ce que je faisais. Je courus ainsi quelque temps, fou d'horreur, entre les balles que m'envoyaient les sentinelles. Enfin, à bout de forces je m'évanouis et restai jusqu'au matin, inanimé à la même place.
Quand je me réveillai, le soleil brillait, les oiseaux chantaient, les fleurs embaumaient. Devant cet épanouissement de la vie et du bonheur dans la nature je me dis: «Allons, j'ai fait un mauvais rêve.» Mais ayant levé la tête, je vis au loin des murs noircis, des ruines fumantes. C'était là tout ce qui restait du village des Aïth-Aziz. Au même instant, j'entendis des voix d'homme a quelque distance de moi. Je me traînai derrière un buisson, me cachant de mon mieux; je regardai: c'était Ali avec des tirailleurs indigènes et des soldats français. Ils causaient, ils riaient ensemble comme des amis à la promenade. D'un mouvement irréfléchi, je cherchai mon fusil pour envoyer une balle au coeur du traître. Je m'aperçus que je n'avais plus cette arme, à laquelle je tenais tant parce qu'elle me venait de mon père. Seule, ma fidèle gadoum était restée attachée à mon côté. Je la saisis d'une main convulsive et voulus m'élancer sur mon ennemi. Mes jambes refusèrent de me porter, je retombai la face contre terre; je restai longtemps ainsi, abîmé dans mon désespoir. La vue de ces lieux qui m'avaient été si chers m'était devenue insupportable. Cette lumière éblouissante, cette campagne fleurie, tout, jusqu'à la joie des oiseaux et des insectes, irritait ma douleur. J'éprouvais un amer dégoût de la vie, et je fus sur le point de suivre l'exemple de ces manefguis qui, chez les Iraten, s'étaient précipités du haut de leurs rochers pour ne point survivre à la liberté morte. Ma haine pour Ali, le devoir de l'oussiga [Vengeance.], me retinrent au bord de l'abîme. Alors aussi me revinrent la pensée de ma mère et celle de ma fiancée. Je fus saisi de l'irrésistible besoin de les revoir, de les serrer contre ma poitrine. Et j'entrepris aussitôt le plus pénible voyage qu'un homme grièvement blessé ait jamais accompli. Je ne pouvais marcher, ni même me tenir debout, tellement était grande ma faiblesse. Il me fallut donc me traîner sur mes genoux pour franchir les quatre heures de marche qui me séparaient du village de Soummeur. Là étaient ma bonne mère Hasna, Yasmina ma bien-aimée! Et chaque fois que mon courage m'abandonnait, je cherchais des yeux l'Azerou-N'tour [Pic du Djurjura qui domine le col de Tirourda près de Soummeur.]; il m'attirait à lui comme l'aimant attire le fer. Depuis longtemps la nuit était venue quand j'atteignis enfin la porte du village. Cette porte était fermée; mais les hommes de garde veillaient. En vain je voulus répondre aux cris des sentinelles. Je n'en eus plus la force. M'étant redressé par un dernier effort, je tombai à la renverse.
Ah! cette fois le réveil fut doux. Elles étaient là, près de moi, toutes les deux, les chères femmes! Et entre elles j'en vis une troisième au visage fier et bienveillant. C'était Lalla Fathma. Elle m'avait recueilli dans sa maison; si je vivais, je le devais bien plus à son pouvoir surnaturel qu'à l'huile chaude et aux aromates. J'essayai de porter à mes lèvres un pan de son kaïk, mais la sainte retint ma main; elle mit la sienne sur mon front. A ce moment il me sembla que le mal m'était enlevé comme par miracle. Je m'endormis d'un sommeil profond et si bienfaisant que dès le lendemain je pus me tenir sur mes jambes.
Plusieurs jours s'étaient écoulés pendant lesquels, en proie à la fièvre, je n'avais eu connaissance de rien. J'avais été comme un fou qui se bat avec un ennemi invisible. J'appris cela de ma mère et de ma bien-aimée que, dans mon égarement, j'avais cruellement maltraitées. Je leur en demandai pardon. Elle me répondirent par des larmes et des baisers. Un matin que je me sentais beaucoup mieux:
—Mais, leur demandai-je, les Roumis, que sont-ils donc devenus?
Je les vis l'une et l'autre changer de couleur. Ma mère Hasna mit mon bras sous le sien. Yasmina appuya une de mes mains sur son épaule; et ainsi soutenu, on me mena sur une éminence d'où la vue embrasse presque tout le territoire des Zouaoua de l'Est.
—Regarde! dit ma mère Hasna, et son visage devint blanc comme de la cire.
Toutes nos tribus étaient envahies. D'innombrables tentes occupaient le fond des vallées ou s'éparpillaient sur les pentes. Les crêtes aussi étaient militairement occupées. La tente de votre amin el oumena [L'amin des amins, qui exerce le commandement en chef en temps de guerre.] était dressée sur le pic de Tamesguida chez les Aïth-Ithourar. Seul le territoire des Aïth-Illilten, où nous nous trouvions, demeurait encore libre.
—Et les Mlikeuch? fis-je.
—Les Mlikeuch ont fait leur soumission.
Mes yeux s'étant portés sur l'Azerou-N'Thour, j'y vis briller des armes.
—Ce sont les nôtres qui sont là? demandai-je.
—Non, répondit ma mère Hasna en frémissant; ce sont les démons de
France. Les djenouns les y ont amenés cette nuit.
Au même instant des vieillards, des femmes, des enfants, effarés, gémissant et poussant devant eux leur bétail, accouraient vers le village:
—Les Roumis! criaient-ils, les Roumis! Ils viennent! Ils sont là!
Tout à coup la fusillade éclata dans la montagne. Nos derniers défenseurs ripostent en cent endroits au feu de l'ennemi plus nombreux que jamais et plus terrible, car il est maintenant pressé d'en finir avec cette poignée de patriotes qui offense son orgueil. Ce sont des Aïth-Illilten, des Aïth-Illoula-Oumalou, des Aïth-Ithourar, des Aïth-Idger et des guerriers de diverses tribus vaincues et soumises.
Ici le beau Kabyle parut de nouveau frappé de mutisme; mais faisant un effort sur lui-même, il s'écria:
—Puisque c'est la vérité, je dois vous la dire: eh bien, une partie de nos anciens alliés, comme s'ils étaient jaloux de nous voir libres encore, ne se montrèrent pas moins empressés d'en finir avec nous que vos propres soldats. Ils se joignirent à eux; et nous les apercevions, là-bas, qui se battaient, eux Kabyles, contre nous, leurs frères. Le malheur est mauvais conseiller: les vieilles haines qui existaient entre des tribus ou des villages, entre des sofs ennemis, saisirent avec empressement le prétexte ou l'occasion de se satisfaire. Alliés dans la guerre contre l'étranger, unis pour la commune défense, nous vîmes les divisions anciennes réapparaître dans nos rangs au lendemain de nos premières défaites. Et c'est ainsi que plusieurs villages furent pillés et brûlés, non par des mains françaises, mais par des mains kabyles. Il me fallait vous faire ce pénible aveu qui couvre mon visage de honte.
Ma mère, ma fiancée et moi, nous regagnâmes la maison de Lalla Fathma sans échanger une seule parole. Qu'aurions-nous pu nous dire? Tout n'était-il pas fini pour nous?
La fusillade se rapprochait d'instant en instant. De notre côté, elle était aussi de moins en moins nourrie. Autour de moi, ce n'était que lamentations. Des femmes, des enfants s'entassaient dans l'amrah [La cour.] et jusque dans l'aouens [Logement du chef de la famille.] où la sainte se tenait assise sur la doukana [Banc de pierre ou lit.]. A l'expression de son visage, on devinait qu'elle aussi avait renoncé à toute espérance, et qu'elle attendait, désolée mais résignée, l'inévitable destinée. Pour nous, elle ne pouvait plus rien que nous donner l'exemple du courage devant la mort, et ce devoir, elle s'en acquittait.
Mais voici que les lamentations redoublent. Les coups de fusil éclatent maintenant à l'entrée même du village. Chacun comprend que nous touchons au moment suprême. Alors je ne sais quel vertige s'empare de moi: il me semble voir, je vois ma mère Hasna, je vois Yasmina ma fiancée, aux mains de l'ennemi, exposées aux derniers outrages. Je les presse sur mon coeur pour me persuader à moi-même que ce n'est là qu'une hallucination. Mais l'épouvante des femmes, leurs cris déchirants, m'avertissent que ce qui n'est à présent qu'une affreuse illusion deviendra tout à l'heure la réalité même. Aussitôt, je m'arrache des bras chéris qui me retiennent:
—Non, m'écrié-je, cela ne sera pas, moi vivant.
Doué d'une force surnaturelle, je bondis hors de la maison, je m'élance du côté où l'on se bat encore; à défaut de fusil, j'ai ma gadoum. Le premier ennemi qui se rencontre à ma portée est un tirailleur indigène. Il décharge son fusil sur moi et me manque. Je lui fends la tête. Un de ses camarades accourt, et je tombe percé d'un coup de baïonnette [L'attaque des Aïth-Illilten et la prise de Lalla Fathma au village de Soummeur eurent lieu le 11 juillet 1857.].
Le beau Kabyle, entrouvrant sa gandoura, nous montra sur sa poitrine une horrible cicatrice. Son récit nous avait tous vivement émus. La chaleur que Bel-Kassem avait mise à le traduire, prouvait bien qu'il n'était pas demeuré insensible, lui non plus, aux exploits de ce héros.
—Mohamed-Ameur-et-Aïn, lui dit le Général en lui tendant la main, nous honorons le courage chez nos adversaires autant que chez nos propres soldats. Nous admirons le tien. Assurément tu étais digne d'une meilleure fortune. Mais qu'advint alors de ta mère, de ta fiancée et de toi-même?
—Lalla Fathma, avec les femmes et les enfants qui l'entouraient, fut amenée prisonnière devant Sidi [Seigneur.] Randon, au pic de Tamesguida. Son frère, Sidi Thaïeb, l'accompagnait. Aux questions qui lui furent adressées, elle répondit d'une voix calme et ferme: «C'était écrit!» Le jour suivant, on la dirigea sur le bordj de Tizi-Ouzou, et de là sur celui des Ben Sliman où elle subit, soumise aux volontés d'Allah, une triste captivité. Quant aux autres prisonniers de Soummeur, ils furent envoyés chez les Aïth-Bou-Youcef, alors les alliés des Français. Ma mère et ma fiancée se trouvaient parmi eux. Les Aïth-Bou-Youcef n'eurent pas d'ailleurs à les garder longtemps; car les Aïth-Illilten, les Aïth-Illoula-Oumalou, les Aïth-ldger, les Aïth-Ithourar, en un mot les derniers défenseurs du Djurjura durent faire leur soumission dans les vingt-quatre heures. L'amende payée, les otages livrés, on permit à ces malheureux manefguis, de retourner dans leurs villages dont plusieurs n'étaient plus que des ruines. Ces choses, je ne les ai apprises, comme vous le pensez bien, que longtemps après, à mon retour dans la montagne. Quelle train charitable me releva à l'endroit où j'étais tombé expirant? Quand, comment et par qui fus-je transporté à l'hôpital de Tizi-Ouzou? C'est ce que je ne saurais vous dire. Tout cela n'a laissé dans mon esprit qu'un souvenir confus. Je me souviens seulement qu'un matin, un thebib français m'arracha un grand cri en enfonçant un instrument dans le trou béant de ma poitrine. En le voyant sourire d'un air de satisfaction, j'éprouvai pour la première fois de ma vie un sentiment de peur. Ah! pensai-je, la cruauté de nos ennemis peut-elle aller jusque-là! Mes yeux exprimaient sans doute ce que je ressentais; car un turco blessé qui était couché dans un lit près du mien, s'empressa de me dire:
—Ne crains donc rien, ami; le thebib français est content, car, dit-il, puisque tu cries, c'est que tu as envie de vivre.
J'ouvris la bouche pour le remercier. Après tout, puisque je n'étais pas mort, je n'étais pas fâché de revoir la lumière. Mais le thebib français mit vivement sa main sur mes livres; puis il parla au turco, mon voisin.
—Il t'avertit, me dit celui-ci, que si tu souffles un mot de la journée, tu ne seras bon ce soir qu'à être mis en terre.
Je ne me le fis pas répéter deux fois. Je n'ouvris plus la bouche, mais je pensai à ma bonne mère Hasna, à ma bien-aimée Yasmina. Et pourquoi ne l'avouerais-je pas? je pensai aussi à Ali, mon mortel ennemi. Je me souvins même de ce regard que je lui avais jeté chez les Aïth-Iraten et qui disait: «C'est bien, Ali, nous règlerons notre compte ensemble après la guerre.» Ah! maintenant, je ressentais l'ardent désir de vivre: je n'avais pas seulement à venger mon père tué par les hommes de sa kharouba, mais encore ma patrie, trahie par lui-même. Ces souvenirs et ces projets avaient sans doute rappelé la fièvre; car une femme jeune et belle encore, en robe grise, la tête couverte d'une grande coiffe blanche, m'observait debout devant mon lit. Mes yeux ayant rencontré les siens, elle mit un doigt sur ses lèvres pour me recommander le silence; puis, penchée sur moi, elle fit tomber dans ma bouche quelques gouttes d'une liqueur qui m'endormit presque aussitôt.
Combien de jours, combien de semaines, suis-je resté là couché sur le dos, soigné par le thebib français et par cette femme si douce et si patiente, en qui j'avais confiance comme en ma propre mère? Ce que je sais, c'est que mon voisin le turco s'en était allé avec beaucoup d'autres, morts ou guéris, tandis que moi j'étais toujours à la même place. On me traitait comme le fils d'une kharouba où il n'était né avant lui que des filles. Cependant l'impatience me gagnait; le désespoir même s'emparant de moi, l'on me surprenait parfois à sangloter comme un enfant. Ainsi se passa tout l'été et une partie de l'automne. Enfin, ma plaie se ferma; je vous parle de celle de la poitrine; la blessure de mon bras n'était rien, et pour ce qui est de celle de ma tête, nous avons coutume de dire qu'aucun thebib, si savant qu'il soit, n'a jamais pu savoir ce qui est le plus dur d'un crâne kabyle ou d'un caillou roulé.
Un matin, la bonne femme me mit dans la main une petite médaille et un grand pain. J'étais guéri!
Le beau Kabyle nous montra sa médaille. Elle portait sur l'une de ses faces une image de la Vierge avec cette inscription: «Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous.» Sur l'autre face, une croix couronnée d'étoiles surmontant un grand M.
Je partis, reprit-il, après avoir baisé pieusement la main de ma bienfaitrice et remercié du fond du coeur le thebib français. Pour regagner mon village, je suivis d'abord la nouvelle route, celle que vos soldats avaient ouverte aux flancs du rocher, et je compris pourquoi ils avaient là tant fait parler la poudre. Sur le Souk-el-Arba des Iraten, le fort entièrement achevé se dressait menaçant, et dans l'intérieur du fort des maisons, grandes ou petites, s'élevaient comme si un magicien les eût fait sortir de terre. Je m'éloignai en toute hâte de ces lieux remplis de sortiléges. Douze heures de marche seulement me séparaient de mon village, de ma mère, de ma fiancée. Et comme le coeur me battait à la pensée que j'allais les revoir! car la sainte de Tizi-Ouzou m'avait assuré que toutes les femmes, excepté Lalla Fathma, avaient été remises en liberté. Quant à ma maison, était-elle encore debout? Peu m'importait! La guerre, me disais-je, n'en aura du moins pas emporté les pierres, et le l'aurai, moi, bientôt relevée avec l'aide de mon tuteur qui est maçon.
Je me parlais ainsi à moi-même en traversant Ichariten, où la plupart, des maisons brûlées avaient déjà été reconstruites. Déjà les traces de la lutte avaient presque partout disparu; car le Kabyle ne se montre pas moins ardent aux oeuvres de la paix qu'à celles de la guerre. Tout en marchant d'un pas rapide, je formais de doux projets. Je n'avais point les cent douros d'Espagne que le vieux Salem exigeait pour la dot, d'Yasmina: je n'en avais même pas le premier. Mais cet homme-là, me disais-je encore, ne sera pas impitoyable quand j'aurai fait justice d'Ali, comme c'est mon droit et mon devoir. Il sera trop heureux alors de me donner sa pupille pour que je lui assure, moi, sa nourriture.
Je m'étais arrêté à une fontaine; j'y avais fait mes ablutions en disant, selon la coutume: «O mon Dieu, fais-moi sentir l'odeur du paradis.» Comme je me relavais et montrais mon visage, quelqu'un près de moi s'écria au comble de la surprise:
—Vraiment est-ce toi, Mohamed, est-ce bien toi?
C'était un homme des Aïth-Aziz, Yacoub, un de mes camarades d'enfance.
—Nous t'avons tous cru mort. Ta mère t'a pleuré, Yasmina aussi.
—Yasmina aussi, fis-je machinalement, car je ne savais plus ce que je disais, accablé sous le pressentiment de quelque nouveau malheur.
—Oui, reprit Yacoub, elle t'a bien pleuré, la pauvre petite; mais il y a une fin à tout, et le vieux Salem lui ayant apporté la preuve de ta mort…
—Quelle preuve? m'écriai-je hors de moi.
—Ta gadoum qu'elle a reconnue aux signes que tu y avais gravés avec ton couteau. Ta mère Hasna aussi l'a reconnue.
—Et alors?
Alors son tuteur l'a tour à tour suppliée, menacée, lui répétant sans cesse qu'elle offensait le ciel en vouant sa vieillesse à la misère par son refus obstiné d'épouser Ali.
—Elle, la femme d'Ali! criai-je; en saisissant le bras de Yacoub. Mes ongles s'enfonçaient dans sa chair.
—Pas encore, s'empressa-t-il de me répondre, mais tu me fais mal.
—Allah est grand!
Je me jetai au cou de mon ami; je l'embrassai de toutes mes forces.
—Tu n'as pas de temps à perdre, reprit-il, si tu veux arriver là-bas avant que le marabout ait récité la fatha [La prière qui consacre le mariage.].
—C'est donc demain?
—Oui, c'est demain.
Je mesurai la distance:
—Yacoub, m'écriai je, Ali n'épousera demain que la mort.
Et comme un fou je me mis à courir dans la direction de mon village. Mais je n'avais pas retrouvé mes jambes d'autrefois, et dans ma poitrine il y avait un fer rouge. Ma blessure s'enflammait; elle menaçait de se rouvrir. A chaque fontaine je m'arrêtais, et j'avalais de grandes gorgées d'eau pour éteindre le feu qui dévorait mes poumons et ma gorge. Je ne disais plus: «O mon Dieu, fais-moi sentir l'odeur du paradis;» mais je disais: «O mon Dieu, prends ma vie, mais que du moins, avant de mourir, je puisse frapper ce traître!»
En vérité, vous pouvez m'en croire, si je vous dis que ce voyage-là fut encore plus pénible que l'autre, celui que j'avais dû faire sur les genoux pour parvenir jusqu'au village de Soummeur. Cette fois aussi l'amour fut le plus fort, l'amour et une autre passion enracinée dans le coeur des Kabyles: la passion de la vengeance.
Je n'atteignis le plateau des Aïth-Aziz que vers le milieu du jour. Je me glissai le long des haies et derrière les maisons, mon couteau dans la main, épuisé, haletant, tout ruisselant d'une sueur d'angoisse, dévoré d'une soif que du sang pouvait seul éteindre: le sang de mon ennemi. Je passai ainsi près de notre maison, près de ma mère. Je ne m'aperçus pas que l'incendie l'avait épargnée; je ne pensai même pas à ma mère. Ah! je ne veux pas me faire meilleur à vos yeux que je ne le suis: je n'étais plus un homme, mais un tigre. Je n'avais plus qu'une seule chose devant les yeux: Yasmina dans les bras d'Ali! Et cela me rendait fou.
Je continuai donc d'avancer vers les maisons des Aïth-Ahmed-bou-Smaïl, d'où s'élevaient des bruits de fête. On entendait la musique des flûtes et des tambours. Tout à coup, ayant fait encore quelques pas, je vois s'avancer le cortége. Les hommes, armés comme pour la guerre, marchaient devant Ali et le vieux Salem. Entre eux venait Yasmina blanche comme la neige, les yeux creusés par les larmes.
Devant cette grande douleur où éclate tout son amour pour moi, le couteau s'échappe de ma main, et je m'élance les deux bras étendus vers ma bien-aimée:
—Yasmina! Yasmina!
Ella pousse un cri, fait un bond et se suspend à mes lèvres. Dans le premier moment, Ali et ceux de sa kharouba demeurent tous frappés de stupeur. Eux aussi sans doute, ils me croyaient bien mort, et mon retour les étonne comme un prodige. Mais je n'attends pas, moi, qu'ils reviennent à la réalité. Chargé de mon précieux fardeau, je me précipite vers les maisons de ma kharouba en criant:
—A moi, à moi, parents et amis des Ameurel-Aïn!
Ma bien-aimée appuyée sur mon coeur, je ne sens plus ni souffrance ni fatigue: j'ai des ailes! J'arrive à la maison, je dépose sur ma doukana Yasmina évanouie, et me mets à crier: imma! imma!
Elle est au jardin, mais elle a entendu mon appel. Elle veut accourir, ses genoux se dérobent sous elle; je la prends dans mes bras et l'emporte en la couvrant de baisers.
—Imma, dis-je, as-tu pour moi une arme? Les Aïth-Bou-Smaïl vont venir.
Elle me regarde sans m'écouter; elle demeure là devant moi comme en extase.
—Imma, nos ennemis vont venir nous attaquer.
Alors, comme si elle sortait d'un rêve:
—Nous attaquer, dit-elle, lui Ali! Il faut le tuer!
—Mais je n'ai plus mon fusil.
—Je l'ai moi! le voici! Les nôtres l'ont ramassé dans la tour parmi les cadavres, et ils me l'ont apporté en souvenir de toi. Voici de la poudre et des balles.
Une grande clameur s'élevait au dehors. Je courus vers la porte. Je la fermai en la barricadant de mon mieux. Il n'était que temps: une balle siffla près de mon oreille. J'entr'ouvris l'asfalou [Petite fenêtre.]:
—Mal tiré, Ali, criai-je; tu m'as manqué, mais moi je ne te manquerai pas.
Cependant ma chère Yasmina était revenue à elle. Ma bonne mère Hasna la couvrait de caresses; et moi, sans m'éloigner de l'asfalou, je lui exprimais tout ce que mon coeur renfermait pour elle de tendresse. Jamais félicité pareille à la mienne n'avait été goûtée par une créature humaine. Eh bien, ce fut à ce moment-là que la foudre m'écrasa.
Je vis, je vois, oui, je verrai toujours se glisser comme une vipère à la dent mortelle, par une de nos thikouathin [Petits jours percés dans le haut de la muraille pour donner de l'air à l'intérieur du logis.], le long canon d'un fusil. Avant que j'eusse pu crier: tamourt! tamourt [A terre! à terre!]! le coup partit. Yasmina jeta un faible cri et s'affaissa sur ma doukana.
Ignorant encore toute l'étendue de mon malheur, j'ouvre la porte en hurlant de rage; je m'élance derrière la maison, je vois Ali le traître fuyant de toute la vitesse de ses jambes. Je l'ajuste, le canon de mon fusil appuyé, je tire! Ah! cette fois, Allah est avec moi! le misérable trébuche, il roule à terre.
—Ah! je t'avais bien dit que je ne te manquerais pas!
Il me sembla entendre un ricanement. Je courus vers Ali avec ma gadoum que ma mère Hasna m'avait aussi rendue. Mon ennemi n'était plus qu'un cadavre. Alors je revins à pas lents à la maison. Je n'osais pas y rentrer. Je demeurai sur le seuil, chancelant, livide: ma mère agenouillée sanglotait.
Yasmina, la fleur de ma vie, était morte.
La résidence de Ben-Ali-Chérif couronne, à deux mille mètres de l'Oued-Sahel, une petite éminence devant laquelle de belles prairies légèrement accidentées et décorées de bouquets d'arbres forment comme un parc anglais.
Extérieurement, c'est un bordj: une enceinte continue, percée de meurtrières, forme un carré de défense. Nous y pénétrons par une porte monumentale qui regarde la vallée.
Au fond d'une première cour intérieure, nous apparaît tout à coup une vaste maison française à un étage. A gauche sont les communs et les logements des hôtes, à droite un grand hangar pour les chevaux et les bêtes de bât. Plus de cent Kabyles se tiennent accroupis ou debout près de la porte du bordj, et tout le long du bâtiment qui occupe le quatrième côté de la cour. L'aga est là qui écoute la plainte des uns et apaise leurs griefs, qui réprimande ou punit les autres.
Plusieurs serviteurs accourent, empressés à nous conduire devant leur maître. L'hospitalité des pauvres montagnards s'est gravée dans nos coeurs. Le grand seigneur de la vallée pourra-t-il la surpasser ou même l'égaler? Qu'on en juge.
Nous sommes introduits auprès d'un fort bel homme de trente-cinq à quarante ans. Il a grand air. Ses traits nobles, sa physionomie à la fois douce et fière, sa haute stature magnifiquement drapée dans plusieurs burnous d'un tissu fin, et encore rehaussée par le turban oriental qui surmonte son front comme une couronne, tout, jusqu'à ses mains fines, annonce en lui le maître, le chef ou du moins le premier d'entre ses pairs. Il est assis devant un bureau à l'européenne, et à côté de lui se tient, une plume à la main, un jeune Français en veste rose: c'est un sous-officier que le général commandant la division de Constantine a attaché à sa personne en qualité de secrétaire. En nous voyant entrer, Ben-Ali-Chérif se lève et nous salue en homme du meilleur monde:
—Soyez la bien venue, madame, et vous aussi, messieurs, nous dit-il sans le moindre accent kabyle. Je vous remercie de la faveur que vous voulez bien me faire en venant de si loin me demander l'hospitalité. Ma maison est la vôtre, mes gens et moi sommes vos serviteurs. Je regrette que Paris soit si loin, et que nous soyons encore ou peu s'en faut des Barbares. Je crains que vous ne vous en aperceviez trop. Mais vous me tiendrez compte, je l'espère, de ma bonne volonté.
Le secrétaire met sous les yeux de Ben-Ali-Chérif la lettre où le gouverneur général nous recommande aux autorités françaises et indigènes. Notre hôte nous la rend gracieusement sans la lire, et levant aussitôt la séance de justice, il nous introduit dans sa maison. Il nous fait traverser une vaste salle à manger pour nous conduire dans une seconde cour intérieure, autour de laquelle règnent des colonnes de porphyre. Elles supportent, un peu massives, la galerie à dentelles d'une riche habitation mauresque. Partout ici l'Afrique et l'Europe se coudoient; mais chez le maître du logis le désir est manifeste de donner le pas à l'Europe sur l'Afrique. Nous montons, entre deux panneaux de faïence napolitaine, les degrés de pierre d'un escalier spacieux et commode, et nous voici dans un salon. Quel plaisir de retrouver Paris au pied du Djurjura! L'ameublement est rouge et or. Des fauteuils, des divans, des coussins brodés, des rideaux en lampas, des tables de boule, des bronzes et des glaces partout; puis là-bas, le soleil incendiant les hauts sommets kabyles: ce contraste étonnant s'offre à nos yeux ravis comme un régal unique.
L'aga nous fait servir du café dans des petites coupes de Sèvres. C'est un vieil Osmanli qui nous le présente, un serviteur d'avant la conquête, né et élevé dans la Maison d'Or. Avec une politesse raffinée, Ben-Ali-Chérif nous interroge sur les incidents de notre voyage. Il s'excuse ensuite de nous quitter pour quelques instants: il veut s'occuper lui-même de notre installation. Lui sorti, nous nous regardons tous quatre sans mot dire; mais ce silence est éloquent, et tout rempli d'actions de grâces pour le Général à qui nous devons cette féerie après tant d'autres. N'est-ce pas madame Elvire qui a conçu le projet d'une excursion dans le monde kabyle, et qui en a combiné le plan? Pour l'exécuter, n'est-ce pas dans son courage que nous avons puisé le nôtre? A force de nous regarder ainsi, nous éclatons de rire: nous avons des mines de brigands, nos visages et nos mains sont kabyles. Le soleil a teint en cramoisi une des joues du Caporal, et changé le nez du Conscrit en tomate mûre; le voile en lambeaux du Général a tatoué en vert son front, sa joue et son menton. Comment notre hôte a-t-il pu garder son sérieux en nous voyant accommodés de la sorte? Il vient bientôt pour nous conduire à nos appartements. La chambre que le Conscrit a l'honneur de partager avec son Général est magnifiquement meublée à la française. Grand lit en palissandre, tapis moelleux, riche toilette avec une aiguière en vermeil donnée à Ben-Ali-Chérif par le gouvernement français, et des savons de Chardin, et des essences de Lubin: bref, tout le nécessaire des élégances parisiennes. Allons! endossons l'habit noir, c'est bien le moins que nous puissions faire pour honorer notre hôte. Nous retournons au salon; les fauteuils ne s'indignent plus de nous recevoir entre leurs bras.
—Vous plaît-il que je vous mène à mon jardin de France? Nous avons le temps d'y aller et d'en revenir avant la nuit.
Nous suivons Ben-Ali-Chérif dans la première cour où nous attendent, impatients et blanchissant leur frein d'écume, des chevaux de haute race et une mule si bien faite et si fringante que la mule du Prophète devait lui ressembler. L'aga a soulevé madame Elvire comme il eût fait d'une petite fille pour l'asseoir sur une selle incrustée de corail et d'émaux. Puis, nous montrant le chemin, il prend la tête du cortége. Je me sentais presque honteux, je l'avoue, assis moi cavalier de la dernière classe, sur le dos d'un noble arabe à la robe noire, à l'oeil de feu.
Il le cède à peine en beauté à la cavale blanche de notre hôte qui, dans son triple burnous aux plis flottants et sous son grand turban en coupole, marche devant nous comme un triomphateur.
—Quelles magnifiques bêtes! s'écrie madame Elvire, qui, écuyère émérite, dévore des yeux la cavale blanche et le cheval noir.
—Aussi douces et obéissantes que belle, madame; elles sont dans ma famille, de père en fils, depuis deux ou trois siècles. Leur généalogie se confond avec la mienne; mais la plus belle et la meilleure, c'est ma mule que vous montez. Je ne la troquerais pas contre le plus noble cheval d'Arabie. J'ai fait avec elle bien des fois le chemin de Constantine à Batna en dix heures, devançant la diligence qui en met quatorze à franchir ces trente lieues et fait quatre relais. Elle va toujours, sans boire ni manger; à l'arrivée, elle a le poil aussi sec qu'au départ. Elle n'a peur de rien, pas même du lion que nous avons deux fois rencontré en chemin. Enfin, elle est aussi bonne personne qu'intelligente et brave. Aussi est-elle traitée comme un membre de la famille.
Le jardin de France où nous arrivons en un temps de galop offre l'aspect appétissant et plantureux d'un jardin de prieuré. Une riche variété de fleurs odorantes décorent les plates-bandes; et par de là, dans les carrés, ce sont des légumes opulents. Il y a aussi des tonnelles où grimpent le long des treillages de jeunes vignes. Les poiriers, les cerisiers, les abricotiers sont les arbres précieux et rares; les orangers, les citronniers, les cédrats, les grenadiers et les néfliers du Japon sont les communs. Le jardinier qui est de Versailles paraît enchanté de voir des pays. Il s'approche de nous en ôtant sa casquette.
—Monsieur Ben-Ali-Chérif, avant un mois vous mangerez des cerises.
—Voici un jardin bien tenu, dis-je, je vous en fais mon compliment. Mais aussi quelle terre! Il ne lui faut pas d'engrais. C'est assez de jeter la semence et d'arracher les herbes gourmandes. Avec de l'eau, on ferait ici pousser des pierres.
—Elle ne te manque pas, n'est-ce pas, François? dit l'aga.
—Non, monsieur Ben-Ali-Chérif.
—Cette conduite nous amène l'eau du Djurjura que j'ai fait analyser. Elle est claire, fraîche et point du tout saumâtre comme celle de beaucoup de sources que vous rencontrerez dans la vallée; et vous ferez bien de n'y pas boire. Voulez-vous juger de la végétation dans l'Oued-Sahel? Regardez ces orangers; quel âge leur donnez-vous?
—Ils sont grands et forts comme des pommiers de vingt ans. Nous leur donnons cet âge-là.
—Ils ont six ans.
Nous nous récrions tous, incrédules.
—François, est-ce que je me trompe d'une année?
—Non, monsieur Ben-Ali-Chérif.
Dans une allée du jardin nous rencontrons un jeune homme de dix-huit ans. Sa taille est élevée, sa figure noble et bienveillante. Il s'incline devant nous et salue l'aga en l'appelant Sidi; puis il garde un silence respectueux. Notre hôte nous le présente:
—Le chérif, mon fils aîné, nous dit-il; ne vous étonnez pas de son mutisme. Chez nous le fils ne parle pas devant son père. Le chérif a fait ses études au collége arabe d'Alger, et je me propose de l'envoyer en France pour s'y perfectionner. Si les circonstances me le permettent, je ferai même avec lui le tour d'Europe. J'éprouve, moi aussi, un grand besoin d'apprendre. Tout ce qui vous rappelle ici la France est le fruit d'un voyage que je fis à Paris en 1854. A cette époque, je savais à peine quelques mots de français appris dans mes fréquentes relations avec vos officiers; car depuis mon plus jeune âge, j'ai compris ou plutôt j'ai pressenti que l'avenir de mon pays, de ma chère Kabylie, était entre les mains de la France [Ben-Ali-Chérif n'en prit pas moins part à la révolte des Kabyles en 1870.]. Aussi, m'y suis-je dévoué corps et âme; de 1847 à 1857 j'ai entretenu, à mes frais, pour son service, cent soixante hommes et quatre-vingt-dix chevaux, postés là haut, à Chellata. Ce qui n'empêcha pas qu'en 1857 je faillis, sur de faux rapports, être arrêté comme traître et rebelle. On me rendit justice, Dieu merci, et je fus récompensé par la croix d'officier. Ce que je vis à Paris et dans toute la France produisit sur moi une impression inexprimable dans votre langue comme dans la mienne. Dire que je fus émerveillé, enthousiasmé, transporté, cela ne pourrait rendre ce que j'éprouvai; je pensai un moment que j'en perdrais la raison. Je voulus absolument parler et lire le français, l'écrire aussi. Il me fallut une maison française, je n'en suis qu'à l'a, b, c de mon éducation, et j'ai bien d'autres projets; mais je suis jeune encore, et, si Dieu le veut, je les réaliserai: mes compatriotes n'auront pas à s'en plaindre, ni la France non plus.
Le chérif s'était éloigné sur un mot que son père lui avait dit en kabyle; il revint avec la plus belle rose des plates-bandes.
—Permettez-moi de vous l'offrir, dit galamment l'aga à madame Elvire; il y en a de plus rares, mais aucune n'a son parfum.
Nous retrouvons le jardinier près de la porte du jardin. Étant demeuré en arrière:
—François, lui dis-je, quelle besogne faites-vous là?
—Vous le voyez, Monsieur, je sale un jambon.
—Mais je n'ai pas vu un seul porc dans toute la Kabylie.
—C'est une cuisse de sanglier que je mets dans le sel; je la ferai ensuite sécher au soleil. M. Ben-Ali-Chérif ou M. le chérif, son fils, chaque fois qu'ils vont chasser dans la montagne d'Akbou, abattent plusieurs de ces bêtes qui ont par ici la taille de petits veaux. Et lorsqu'ils parviennent à en soustraire un morceau à leurs grands coquins de lévriers, de véritables tigres, ils ont la bonté de me le réserver. Pour eux, apprivoisé ou non, un sanglier est toujours un porc.
Le soleil s'est couché, et brusquement le jour a fait place à la nuit; les diamants célestes commencent à jeter leurs feux étincelants dans un azur pâle comme le regard de la jeune mourante. Le silence, frère des ténèbres, a envahi l'immense vallée. De temps à autre, le cri sinistre d'un chat-huant ou d'une hyène jette l'épouvante au coeur des troupeaux endormis. Arraché par cette menace à son premier sommeil, un agneau y répond par un bêlement plaintif, en se pressant contre le flanc maternel. Çà et là un feu s'allume pour tenir en respect les carnassiers qui sortent affamés de leurs tanières. La petite cavalcade a pris les devants. Je remonte sur mon arabe. Je lui lâche les rênes. Il part comme un fils d'Éole auquel son père a ouvert la caverne. Ses jarrets sont si flexibles que je ne reçois nulle secousse de son galop. On dirait que, suspendu dans l'air, il dévore l'espace avec des ailes invisibles. En un clin-d'oeil, il a rejoint ses frères, sa soeur, la cavale blanche et la mule, sa cousine. Sa course précipite la leur; en trois minutes nous franchissons deux kilomètres. En descendant de mon cheval, j'avance, pour le baiser, mes lèvre vers son museau. Il me laisse faire. Un serviteur s'approche de l'aga et lui dit: «Monsieur Ben-Ali-Chérif est servi.» Nous entrons dans la salle à manger, où la table dressée à la française est éclairée aux bougies. Argenterie, cristaux et porcelaines, tout est de bon goût et marqué au chiffre de notre hôte. Mais pourquoi donc la nappe est-elle d'une blancheur douteuse? Assurément, elle a été passée à l'eau depuis que la diffa fut servie à ceux qui nous out précédés dans cette maison si grandement hospitalière. Vos lavandières, mon cher hôte, ignorent-elles donc l'usage du savon? Des valets kabyles, la serviette sous le bras, s'empressent autour de nous, prompts à changer nos assiettes et à remplir nos verres. Ah! pour le coup, voici du médoc authentique et du moët glacé. Ben-Ali-Chérif a donné la place d'honneur à madame Elvire, il s'est mis à sa gauche: il a la science innée des convenances. Il nous sert, tout en causant. Sa conversation, où les traits sont semés avec mesure, passe sans effort du grave au doux, du plaisant au sévère. Il prend plaisir à nous prouver que la France pourra, quand elle le voudra, s'attacher le coeur de la Kabylie tout entière.
—Les Kabyles, nous dit-il, sont accessibles encore aux excitations des marabouts fanatiques, j'en conviens; mais qu'on fonde chez eux des écoles françaises, qu'on ouvre des routes dans leurs montagnes, qu'on fasse quelque chose pour leur bien-être, qu'on favorise un peu leur industrie nationale, qu'on leur apprenne à tirer un meilleur parti de leurs oliviers et de leurs figuiers, qu'on remplace sur le Djurjura les glands doux par des châtaignes, qu'on introduise partout la culture de la pomme de terre et celle aussi du mûrier; en un mot qu'on sache, par un peu d'aide, en respectant leurs coutumes et leur noble passion de liberté, répandre l'aisance où règne aujourd'hui la misère, et la génération qui monte sera française. Ce n'est pas tout: la propriété privée récemment décrétée achèvera la conquête de l'Algérie; mais pour la constituer en pays arabe, que d'obstacles à vaincre! Elle existe ici, et cette population surabondante que la montagne ne peut nourrir, et qui va chaque année, en émigrant, gagner péniblement sa vie jusque sur les frontières du Maroc, s'offre comme un élément vigoureux et fécond de colonisation dans la plaine. Donnez de la terre à ces braves gens qui meurent de faim, faites-en des propriétaires et des fermiers modèles, vous aurez du même coup des partisans dévoués de la France, d'utiles intermédiaires entre les Arabes et vous. Mêlez, si vous le voulez, des colons kabyles aux colons français: ils sont faits pour s'entendre, et si la révolte éclate de nouveau dans le Sud, ne craignez pas alors qu'ils se joignent aux Arabes. Ils les combattront avec vous, car ils auront à défendre contre eux leurs propres intérêts. Et quels colons que les Kabyles! Demain matin, si vous le voulez bien, nous irons déjeuner à ma maison de campagne. Eh bien! tout le long de la route, vous verrez des cultures magnifiques. Tout récemment encore, c'était un maquis impénétrable, habité par des chacals, des sangliers et des hyènes. J'ai cédé ces terrains à de pauvres diables, en pleine propriété, à la condition de les défricher, et vous pourrez vous convaincre qu'en quelques années ils en ont fait une corne d'abondance.
Tandis que Ben-Ali-Chérif nous édifiait de la sorte sur l'avenir de la Kabylie et sur la vertu d'une colonisation kabyle auxiliaire des colons d'Europe, nous savourions les délices d'un succulent dîner maure: la shourba, potage gras pimenté; la tourta, mélange de viandes et de pâtes; la makrouda, composée d'oeufs, de viande et de farine; la doulma, hachis au riz, fortement assaisonné de poivre; puis des grives en conserves, au beurre; enfin une biklanva, plat exquis d'amandes, de sucre, de beurre et de farine, et le kouskoussou traditionnel, mais accommodé aux raisins secs et aux corinthes. Au dessert, les fruits les plus délicieux: des oranges parfumées à la vanille comme Mahomet en offre aux saints du septième paradis. Pour prendre le café, nous retournons au salon.
—Messieurs, fumez! dit madame Elvire.
—Puisque vous l'ordonnez… madame. Goûtez donc ce chebli qui vient des Ouled-Chebel, dans la Mitidja, ou ce tabac récolté dans le Souf à soixante lieues au sud de Biskra. Vous apprécierez ainsi, exempts de tout mélange, nos deux meilleurs tabacs indigènes: une des grandes promesses de l'avenir algérien.
Nous trouvons le chebli agréable; le tabac du Souf a de l'arôme; mais il est âpre et violent: c'est du felfel en cigarettes.
—Monsieur Ben-Ali-Chérif, avez-vous plusieurs… enfants?
Madame Elvire avait failli lui demander: avez-vous plusieurs femmes?
Il répondit en souriant:
—Madame Ben-Ali-Chérif eût été très-heureuse de vous faire elle-même les honneurs de sa maison; mais depuis deux jours elle est souffrante, et vous prie de vouloir bien l'excuser. J'ai deux enfants, madame, deux fils: celui que vous avez vu, c'est l'aîné, et un autre d'un an, un bien joli enfant; je vous le montrerai demain.
Le visage de Ben-Ali-Chérif se voila de tristesse.
—Est-ce le plus jeune qui vous cause du chagrin?
Notre hôte hésita avant de répondre:
—Pourquoi vous le cacherais-je? dit-il; je tremble d'en perdre un. Jamais depuis des siècles aucun des miens n'a pu conserver plus d'un fils. C'est là une fatalité qui pèse sur ma famille, et dussiez-vous sourire, madame, c'est écrit!
Cette confession nous frappa. Ainsi la superstition de l'inévitable pèse sur le plus intelligent et le plus civilisé des Kabyles comme sur le plus sauvage.
Le sommeil nous gagnait. Nos membres étaient rompus par trente-six heures de mulet, et les merveilles de ces trois jours étaient comme un fardeau sur nos âmes. Avant de dormir nous allâmes pourtant, par un grand effort de courage, prendre congé de nos bons muletiers, du beau Kabyle et de notre ami Bel-Kassem.
—Au revoir jusque là-haut, nous dit-il en nous montrant le ciel; car vous ne reviendrez pas en Kabylie, et moi je mourrai sur le rocher où je suis né; mais quand je serai vieux je me rappellerai, comme les plus belles, ces heures si courtes que j'ai passées près de vous.
Quant au beau Kabyle, il porta à son front, en s'inclinant, la main de madame Elvire, et dit:
—Allah isselmec! La protection de Dieu soit avec vous!
—Nous faisons tout d'un somme le tour du cadran. A dix heures on vient nous annoncer que les chevaux sont sellés, la mule harnachée, et que notre hôte nous attend dans la cour.
—Partons! nous dit-il; sous la tente comme sur la table, le déjeuner veut être mangé à point.
En notre honneur plusieurs cavaliers en burnous blancs ouvrent la marche, le mousquet dressé; devant ou derrière les chevaux s'ébat une bande de lévriers géants, aux formes élégantes, à la dent féroce. Plusieurs portent des cicatrices héroïques; les défenses formidables du plus vieux solitaire ne les arrêtent pas. Ils font la guerre à la hyène; un chacal leur coûte à peine un coup de dent. Ont-ils faim? ils étranglent une chèvre ou un mouton dont ils font trois bouchées. À droite et à gauche de la route ondoient de luxurieuses moissons: le maquis défriché par les colons de Ben-Ali-Chérif est un eldorado.
Après une heure de marche, nous arrivons à son azib d'été. C'est un grand parc de citronniers, d'orangers et de cédrats, au milieu duquel sur un petit monticule une tente arabe est pittoresquement dressée. Ici l'enchantement recommence. Le magicien, c'est l'orient radieux, tout imprégné de parfums. Au fond de la coupole d'azur, le soleil incandescent fait déborder la vie universelle. Toute la nature éclate de joie. Une vapeur tiède monte de la terre fraîchement remuée au pied des arbres odoriférants. Il y mêle leurs arômes. Nous nous enivrons de cet encens. Les feuilles réfléchissent la lumière comme de l'acier poli; et lorsque la brise les agite, on croirait voir une bande de scarabées verts marchant à la conquête des Hespérides. Sur la même branche se pressent les pommes d'or, les fruits en promesse et les bouquets de fleurs. L'aga offre à madame Elvire une de ces branches, divin emblème de la nature féconde. Nous voici sous la tente. Elle est décorée d'arabesques multicolores qu'encadrent des triangles entrecroisés. Ces trèfles à six feuilles, sont-ce les gardiens du bonheur domestique? Ben-Ali-Chérif habite parfois, l'été, cet azib avec sa famille. Ces deux mains, à l'entrée, le protègent sans doute contre le mauvais oeil. Entre les tapis de Smyrne et les coussins de brocart, court au milieu de la tente et gazouille en courant une source vive. Un canal de fleurs la conduit vers un moulin de pygmée. Que cela est charmant! Le bon serviteur qui a voulu égayer les yeux de son maître a dû construire, en jouant, plus d'un de ces thisirth [Moulin à eau.] lorsqu'il était enfant. La roue est une orange naine où s'enfoncent, en guise de dents, des brins de paille; elle tourne sous l'effort de l'eau, et fait tourner une Fleur-de-Marie. Saab [Le nuage.], le chien favori, Saab, le plus beau et le moins méchant, est couché aux pieds de son seigneur. Seul il a accès dans la tente, et les autres qui rôdent à l'entour, jaloux et farouches, jettent sur lui des regards menaçants. Là-bas, des marmitons kabyles s'empressent, affairés, autour d'un feu flambant sur lequel un maître-queux fait cuire à la broche un mouton entier. Plus loin, ce sont les chevaux d'Éole et la mule du Prophète qui, attachés à des piquets, grignotent quelques brins d'herbe ou promènent leurs naseaux sur les citrons et les oranges. Plus loin encore, une forêt d'oliviers; puis la vallée radieuse, couverte de moissons et de troupeaux, pleine de fleurs et de chansons. Enfin, le Djurjura, au midi comme au nord imposant et superbe!
—Je vous demande pardon, dit Ben-Ali-Chérif, de vous faire déjeuner de peu de chose, une omelette et un mouton!
Nous sommes couchés sur le brocart, et si nous mangeons l'omelette à la française, nous nous régalons du mouton à la kabyle, nous servant de nos doigts en guise de fourchette et de couteau.
Pendant que nous savourons cette chair tendre et succulente, un vieil Arabe, courbé en deux par la misère encore plus que par l'âge, s'approche de notre hôte et lui baise la main. Nous voudrions lui faire la charité.
—Cet homme ne manque de rien, nous dit l'aga; c'est un de mes commensaux. J'en ai deux à trois cents tous les jours de l'année.
Nous savons que la Maison d'Or ne se ferme devant personne, et que celui qui y entre n'est jamais invité à en sortir.
—C'est de tradition dans ma famille, et comme le droit des malheureux; quelques-uns en abusent mais bien peu. J'héberge depuis quatre mois un vieil invalide français à qui sa croix et sa pension font un revenu de six cents francs. Ce brave homme à la jambe de bois a trouvé le pays si beau et la maison si à son gré, qu'il ne peut pas se décider, me disait-il hier, à porter ailleurs ses pénates. Quant à cet Arabe, il m'arriva un soir, il y a deux ans, avec une petite fille, tous deux nus et mourant de faim. Ils ne m'ont plus quitté. Le père a cherché à se rendre utile; il donne l'orge à ma jument blanche et l'attache au piquet, lorsque je viens visiter mon orangerie.
—Il doit vous en coûter un beau denier de nourrir tout ce monde.
—Je ne compte pas avec le pauvre. Ce que je sais, c'est que ma maison consomme quatre-vingt mille litres d'huile par an, et pour deux mille francs de farine par semaine.
Un serviteur apporte et présente à son maître une aiguière en argent de forme antique et d'un travail précieux. D'une main, notre hôte la tient devant madame Elvire, et de l'autre il lui verse de l'eau sur les doigts. Il lui présente ensuite une serviette tissée en laine d'agneau, douce à la peau comme une caresse.
—Ah! quel souvenir nous garderons de votre hospitalité!
—Quelqu'un, Madame, a pourtant écrit dans un livre que le voyageur sans galons n'était pas le bienvenu chez moi.
—Et moi, dis-je, je raconterai aussi dans un livre l'accueil que vous fîtes à des gens qui, en se présentant devant vous, ne payaient certes pas de mine.
—Je n'ai qu'un regret, c'est que vous vouliez partir aujourd'hui; mais si le site vous plaît, vous y reviendrez, je l'espère, et daignerez alors m'accorder quelques jours. J'ai tracé le plan d'une villa qu'on va me construire ici même; dans un an, vos chambres y seront prêtes.
Ah! que l'endroit est bien choisi, et qu'il y fait bon vivre! Qu'on oublie aisément, en face de cette belle nature et de sa resplendissante harmonie, tant d'espérances déçues, tant de luttes stériles, tant d'iniquités triomphantes! Et comme le corps et l'âme, enivrés de parfums et de lumière, délivrés de la chaîne infinie des misères humaines, s'y sentent libres et heureux. Mais ce paradis retrouvé n'est qu'une étape: il faut partir! Ben-Ali-Chérif nous ramène à son bordj à travers une forêt d'oliviers séculaires. Beaucoup de ses clients y sont occupés à faire de l'huile dans la maïnsera [Moulin à huile.]. Les uns broient les oliviers sous une grosse meule; les autres soumettent cette pâte au pressoir dont la vis, artistement faite, est taillée sans règle ni compas dans un tronc d'arbre avec la seule gadoum. Chaque village possède un ou plusieurs maïnsera qui font partie de son communal, comme le mechmel, terrain banal, cimetière, chemin, place publique ou pacage, et l'azzela, bien en déshérence, acquis au trésor public par un vote de la djemâa. Nous remontons au bordj. Devant la porte, une jeune Kabyle promène sur son bras un bel enfant coiffé d'une calotte brodée d'or.
—Voici mon dernier-né, dit notre hôte, et l'ayant pris entre les bras de sa bonne, il l'embrasse tendrement et l'emporte, assis sur son épaule, dans la cour de la maison.
D'autres muletiers nous attendent. L'aga offre sa propre mule à madame Elvire. Un cavalier nous accompagnera jusqu'au bordj des Beni-Mansour. De là, nous irons demain aux Bibans, aux fameuses Portes de Fer, et à la forêt d'Anif, pleine de légendes terribles, repaire redouté des djenouns et des bêtes féroces.
Vite, qu'on charge les bagages; la traite est longue, et le soir Sidi-Izem [Le seigneur lion.] cherche son souper dans la vallée. Il faut arriver chez les Beni-Mansour avant la nuit. Nous prenons congé de notre hôte:
—Nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir: nous nous reverrons à
Paris.
—Ou en Kabylie, vous me l'avez promis.
Il est quatre heures de l'après-midi quand nous redescendons dans la vallée. Nous suivons l'Oued-Sahel, sur la rive gauche, ayant à notre droite le Djurjura. Le siroco souffle et nous embrasse en plein visage. Il soulève des tourbillons de poussière qui, par moments, nous aveuglent en nous enveloppant d'un brouillard fauve et brûlant. Alors le soleil est comme l'oeil d'une monstrueuse panthère. La mule de l'aga va d'une telle allure que, pour suivre son pas, il nous faut subir le trot heurté et cruel de nos bêtes. Le cavalier a mis son cheval au petit galop.
—Kodêche Sâa [Combien d'heures?]? lui demandons-nous.
—Besef! besef [Beaucoup! beaucoup!]! Et nous crions har'r har'r! en faisant la grimace; car à chaque pas un millier d'épingles s'enfoncent dans notre chair. Madame Elvire, assise à califourchon sur une selle trop large, souffre, elle aussi, un supplice inconnu, et avec quel stoïcisme! Nos muletiers, tous jeunes, alertes et gais, font de la fantasia pédestre. D'innombrables oliviers, de grasses prairies et des orges touffues forment un beau jardin sur chaque bord de la rivière, tandis que son large lit à sec avec ses sables jaunes, ses graviers arides et ses cailloux roulés nous donne comme un avant-goût du Désert. Devant et derrière nous, de chaque côté, c'est la K'bila-Ousammeur, la Kabylie exposée au soleil, la Kabylie méridionale. A droite, sur les contreforts djurjuriens, voici les Aïth-Illoula du sud, 27 villages, 1,655 fusils, avec la zaouïa de Chellata. Hier, à la même heure, nous descendions leurs rochers. A côté d'eux, vers l'ouest, les Aïth-Mlikeuch, 24 villages, 850 fusils: manefguis farouches, pillards déterminés, naguère toujours en lutte, soit entre eux, soit avec leurs voisins, surtout avec les Aïth-Abbès dont les sépare l'Oued-Sahel. Il fut un temps où cette tribu sanhadja possédait Alger et son territoire, et il semble que l'ancien souvenir de sa grandeur passée la soulève incessamment contre sa misère présente. Chez elle Bou-Bar'la trouva des patriotes non moins ardents à piller qu'à combattre. On dit d'un Aïth-Mlikeuch qu'il tue son ami pour un douro, son frère pour deux et son père pour trois. Autrefois, quand le khalifat du bey de Constantine passait au pied de leurs montagnes pour aller porter le tribut à Alger, ils lui jetaient un chien garrotté, en lui criant: «Voilà pour ta diffa!» Soumis depuis 1857, ils commencent à s'amender pourtant, et trouvent dans la fabrication des moulins à huile et à farine des ressources moins précaires que dans le vol et dans le meurtre. Puis ce sont, toujours à l'ouest, les Aïth-Kani, 7 villages et 370 fusils, alliés par leur faiblesse aux Aïth-Mlikeuch; les Aïth-Ouakhour, 2 villages, 160 fusils, qui fournissent le ciment des toits aux maisons des crêtes neigeuses; la Chorfa, village de marabouts, et les Aïth-Mchedallah, 14 villages, 343 fusils, avec le Thamgouth par excellence qui fut la doukana de Lalla-Khredidja, la grande sainte canonisée par les Kabyles. Enfin, adossés aux Guechtoula du revers nord, au sommet, sur le flanc ou au pied du revers sud, les Aïth-Aïssi, longtemps persécutés par leurs voisins, les Mchedallah; les Aïth-Yalla, 12 villages, 640 fusils, qui vivent dans des gourbis arabes; les Aïth-Meddour, Merkalla et Ouled-el-Aziz, groupés sur les déclivités qui descendent vers la plaine du Hamza, où s'élève un ancien fortin turc, le bordj du Petit Puits, ou bordj Bouïra.
Notre course se précipite; la nuit approche, et nous sommes loin du but. La mule excitée par la marche a le diable au corps. Le Général est un martyr écartelé sur une selle kabyle. Madame Elvire aurait bien envie de pleurer; mais elle sourit toujours. Le Caporal se lamente pour elle, tout en sanglant des coups de fouet à son mulet rétif qui s'en venge par des ruades dans le vide. Le Conscrit s'évertue en vain à maintenir ses pieds entre les fentes du tellis, il s'impatiente, il s'irrite, il geint comme un enfant qui ne parvient pas à faire tourner sa toupie. Moi, je regrette amèrement mon arabe, me dût-il emporter à travers cette vallée immense où le jour qui se meurt ne nous montre ni une maison ni un homme.
Eh! qu'est-ce donc là, au bord de la rivière? Cette ferme française entre des saules, et cette mare où barbottent des canards ne sont-elles qu'un mirage décevant? Non, non, la France vit et travaille dans cette solitude. Si nous allions serrer la main au fermier et embrasser la fermière?
—Cavalier, sommes-nous encore loin des Beni-Mansour?
Il secoue la tête, il ne nous comprend pas.
—Kodèche Sâa?
—Besef! besef!
Il faut marcher, marcher vite; voici la nuit qui accourt sur son cheval noir, lancé au grand galop. Nous passons la rivière. Ces larges flaques d'eau, où s'éteint le ciel pâle, ont des reflets sinistres, et ces galets dont les prismes ne scintillent plus sous la lumière nous regardent d'un air morne. Le clapotement de l'eau sur les pierres est comme une voix qui se plaint. Que cette rivière est longue a passer! Nous pressons nos bêtes.
—Choua! choua! [Doucement! doucement!] nous crie le cavalier. De la prudence, ne nous écartons pas du gué. Il y a des endroits où l'eau tourbillonne: ce sont autant de trous creusés par les djenouns de l'Oued-Sahel, où ils se divertissent à noyer les voyageurs. Enfin, nous voici sur l'autre bord. Mais l'obscurité nous enveloppe, et notre isolement nous met une vague angoisse au coeur. Nos muletiers n'ont pu nous suivre, ils sont loin, très-loin en arrière. Le cavalier est seul avec nous. A-t-il du moins son bon fusil pour nous défendre?
—Et votre revolver, Caporal? dit madame Elvire d'un air railleur.
—Il est au fond de ma malle.
—Ah!
—Désirez-vous que je l'en retire?
—Mais votre malle est à une lieue d'ici, sur le dos du mulet aux bagages.
—C'est vrai; je n'y songeais pas.
—A quoi songez-vous donc?
—A vos souffrances, madame.
—Bah! on s'habitue à tout, même à une selle kabyle.
—Je vous admire, et…
Un bruit formidable s'élève du fond de la vallée, comme l'écho d'un tonnerre lointain. Nos mulets tressaillent, la mule du Général dresse les oreilles.
—Sidi-Yzem! dit le cavalier en étendant la main dans la direction de la forêt d'Anif. Alors, parmi nous un grand silence se fait. Nous n'entendons plus rien que le bruit du coeur dans la poitrine. Les mulets ont les jambes de la mule, et la mule a des ailes. De grands nuages noirs pareils à des démons, escaladant le ciel, nous dérobent les étoiles, si chères au voyageur nocturne. Sommes-nous sur le chemin de l'enfer? On le croirait, tant les ténèbres sont profondes. Tout à coup, deux lueurs rouges phosphorescentes, deux charbons incandescents brillent devant nous et s'éteignent. Sont-ce les yeux de Lucifer? Une sueur glacée perle sur nos fronts. Le danger passé:
—C'est un chacal qui a peur, dit madame Elvire.
—Ou une hyène qui fuit, ajouté-je.
Cette course échevelée dure une heure environ, puis nos bêtes d'elles-mêmes ralentissent leur allure. Nous approchons du bordj des Beni-Mansour. Allah soit loué! nous en franchissons la porte. Un rire éclate; mais dans ce rire, il y a des sanglots.
—Jamais, dit le Général, je ne pourrai descendre de ma mule!
Le Conscrit lui tend ses bras. Madame Elvire s'y laisse tomber; elle ne peut se tenir sur ses jambes. Alors, sans pitié pour elle-même, elle brave la douleur qui lui arrache des larmes. Son mari offre de la porter.
—Je marcherai!
—Mais pourquoi?
—Parce que je le veux!
Et elle marche vers une lumière qui, en l'éclairant, nous montre deux grands yeux cerclés de noir, illuminant des joues décolorées. Nous trouvons le commandant du bordj à table avec le médecin militaire, le maître d'école et sa fille. Ah! pauvre enfant! Je ne vous raconterai pas sa triste histoire, ni celle de son père, ex-professeur du collége d'Alger, tombé… de verre d'absinthe en verre d'absinthe jusqu'à l'école primaire des Beni-Mansour. J'aime mieux vous dire le menu qui s'étale fastueusement sur la table: un brouet vert où l'oseille nage dans l'eau de la source prochaine, deux vieilles perdrix et… un appétit kabyle!
—Et nos poulets! dit le Caporal à l'oreille du Général; c'est le moment de les manger ou jamais.
—Assurément; mais ils se promènent encore sur la route. Sidi-Yzem nous en débarrassera.
—Hélas! non, madame, lui répond M. Jules visiblement mortifié. A
Sidi-Yzem il faut de la chair fraîche.
Avant le dessert, nous dormons sur nos chaises. Il n'y a qu'un lit; celui du commandant qui l'offre courtoisement à madame Elvire. Est-il heureux le Conscrit, de pouvoir le partager avec son Général! Mais on dort bien aussi entre les bras d'un fauteuil ou sur une botte de paille.
Au petit jour, dispos et gais, nous sommes en route; le soleil a chassé les djenouns et nous promet un nouveau jour de fête. Nos montures sont efflanquées et maigres; mais ne les jugeons pas sur la mine, non plus que nos guides qui certes ne mangent pas deux fois par an le kouskoussou à la viande. Nous ferons avec eux aujourd'hui quinze lieues en douze heures! Madame Elvire ne troquerait pas son pauvre bât kabyle contre sa selle d'hier, fût-elle constellée de diamants. Les campagnes que nous traversons d'abord, en remontant la vallée de l'Oued-Sahel, sont fertiles et assez bien cultivées. Mais bientôt les blés deviennent rares, rares aussi les figuiers et les oliviers. Et lorsqu'après une heure de marche vers l'ouest, nous tournons brusquement à gauche, vers le sud, laissant le Djurjura derrière nous, voici que tout à coup la nature change de toilette: elle se montre à nous parée d'une indicible sauvagerie. Nous sommes dans le pays d'Anif. Plus de moissons, plus d'arbres fruitiers, mais des massifs de pins et de mélèzes parsemés çà et là de tamarins, de tuyas, de lentisques, de térébenthes, de lauriers-roses. Un sol schisteux, raviné, déchiré, bouleversé, gris, noir ou fauve; de grands sapins, les uns encore debout, dont la racine s'évertue en vain à percer la pierre que recouvre à peine une mince couche végétale; les autres, renversés et tordu par l'ouragan, couchés sur le roc comme des squelettes blanchis. Partout autour de nous, quelle désolation!
Cependant des aubépines blanches corrigent un peu l'aspect lugubre de ce cimetière; d'autres fleurs s'y épanouissent aussi, nous montrant la vie qui renaît sur chaque tombe. Les plus nombreuses, ce sont les El-atey à cinq pétales roses. Les Kabyles en font une boisson aromatique que les Roumis dédaignent, mais qu'estimaient les Osmanlis. Dans chaque bas-fond où les torrents d'hiver charrient et accumulent l'humus, se presse une herbe touffue dont le vert éclatant est une joie pour les regards attristés par les teintes mornes du paysage. Au milieu d'un de ces prés si riants se dresse, majestueux, un palmier centenaire. Il y a un siècle ou plus, quelque fils du Désert jeta en cet endroit le noyau de sa datte qui ombrage à présent une nouvelle oasis. Nous atteignons une haute montagne au pied de laquelle coule l'Oued-Mahrir. La grande porte des Bibans est devant nous, formée par deux crêtes verticales de dyke de calcaire siliceux, violemment soulevées. Entre elles, dans une étroite et profonde crevasse, gronde la rivière. Est-ce elle qui s'est ouvert ce passage à travers la pierre, et si c'est elle combien de milliers d'années lui a-t-il fallu pour cela? Les Français se sont aventurés pour la première fois dans ce défilé impraticable le 29 octobre 1839, sous la conduite du duc d'Orléans. Nous nous y engageons par un sentier de chèvres que la pioche a taillé dans d'abruptes rochers; et nous trouvons sur la pierre cette inscription grossièrement gravée: «3e de ligne, 2me bataillon, mai 1860, les soldats ont fait ce chemin.» En sortant du défilé, nous traversons une plaine aride que sillonne la rivière profondément encaissée, et qu'égayent à peine quelques maigres bouquets d'arbres.
Qu'est-ce donc qui fume là-bas sur cette colline blanche? Est-ce le foyer d'un géant, le dernier survivant de sa race? car nos guides nous conduiront tout à l'heure devant des tombeaux qui renferment des morts d'une taille surhumaine. Rassurons-nous: c'est un nuage de vapeur d'eau que dégagent deux sources chaudes en jaillissant, bouillonnantes, du rocher. Elles sont très-sulfureuses et marquent à notre thermomètre quatre-vingt-dix-sept degrés. Un de nos guides nous fait comprendre par signes qu'un marabout a frappé en cet endroit la terre de son bâton; puis, en marmottant une prière, il va se baigner dans une piscine rustique, très-ancienne, que forment quelques pierres amoncelées au pied du coteau. C'est qu'en effet, après les géants et avant les djenouns, des hommes habitèrent cette contrée, ainsi que l'attestent les ruines nombreuses de villages abandonnés, tels que Thagadirth-Tamokranth, Akarouï, Agouni-Gouzal et d'autres encore [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.]. Adoraient-ils le dieu Gouzil, fils de Jupiter-Ammon, qu'une idole berbère recueillie par le musée d'Alger nous représente avec des cornes de bélier? Le nom d'un de ces villages en ruines ou entièrement disparus semble en offrir, sinon une preuve, du moins un indice. A une époque récente et jusqu'à la conquête de la Kabylie, le pays d'Anif, avant d'être le domaine exclusif des lions et des panthères, était la forêt de Bondy de l'Afrique, et les Portes-de-Fer, un coupe-gorge. Nos muletiers nous l'apprennent par une pantomime très-expressive, accompagnée de plusieurs besef! besef! au moment où nous entrons dans le défilé de la Petite-Porte.
Entre de colossales assises, séparées les unes des autres par des crevasses profondes, verticales et régulières comme si elles avaient été taillées au ciseau, l'architecte de ce prodigieux monument a jeté le lit d'un torrent. A chaque crue d'eau le flot s'engouffre, déchaîné et terrible dans cette gorge si étroite que deux mulets à peine peuvent y marcher de front. Alors le torrent en escalade les parois jusqu'à dix, quinze ou vingt mètres, entraînant dans sa fureur, pour les briser les uns contre les autres, d'énormes blocs de pierre. De chaque côté du défilé, appuyées sur les assises géantes, s'entassent des masses rocheuses, d'aspect formidable.
Oh! certes ce fut la citadelle des Titans en révolte, foudroyée et démantelée par les guerriers célestes! Et parmi les murs croulants, en signe de paix et de rédemption, s'épanouissent des fleurs colorées de ce vif incarnat qui pare la joue des vierges, et si belles, si douces à voir sur ce rempart ruiné des cyclopes, que nous ne pouvions en détacher nos yeux.
En sortant de cette gorge unique au monde, et qui à elle seule eût largement payé la fatigue du voyage, nous retrouvons la forêt des schistes, des pins et des mélèzes, et nous la parcourrons jusqu'au soir.
Nous voulons atteindre le bordj de Thazemath, situé dans l'Oued-Sahel, entre Akbou et le bordj des Beni-Mansour, à mi-chemin de l'un et de l'autre. Il nous faut donc revenir sur nos pas; mais nous ne reprenons pas la grande route de la vallée.
A travers une solitude aride, dévastée et sauvage, où les rampes et les pentes se multiplient comme à plaisir sur le flanc des rochers calcaires, nous gagnons, en marchant au sud-est, les crêtes des montagnes de la Kabylie méridionale. Tantôt nous côtoyons des maquis impénétrables, où il ne serait pas sage d'ailleurs d'essayer de pénétrer: on y pourrait marcher sur la patte d'un dormeur dont la colère est terrible quand on le réveille. Tantôt, nous avançons péniblement en zig-zag, entre de longs amas de pierres gisantes provenant de montagnes en décomposition. A notre gauche, sur la rive droite de l'Oued-Sahel, nous laissons plusieurs tribus qui payent au dormeur dont nous avons respecté le sommeil, un tribut annuel de boeufs, de moutons et de chèvres qu'il prélève sur elles, la nuit, quand c'est la faim qui le tient éveillé: les Aïth-Hal-Ksor', 3 villages, 250 fusils, qui récoltent le goudron dans la forêt d'Anif; les Aïth-Seubkha, 1 village, 87 fusils, qui exploitent leurs sources riches en sel, et plus au nord, les Aïth-Ouled-Ali-Bou-Beker, dont le miel est renommé en Kabylie; puis les Aïth-Mansour, plus à l'est, 7 villages, 223 fusils, voués surtout à l'industrie des oliviers.
Du haut de la crête, où trottent vers six heures du soir nos mulets infatigables, nous apercevons à nos pieds, sur une éminence, le bordj qui nous abrita la nuit dernière; la première pierre en fut posée en avril 1851. Plus bas, nous admirons se déroulant de l'ouest à l'est, l'incomparable vallée de l'Oued-Sahel et le grand Djurjura que le soleil à son déclin coiffe d'un turban écarlate: un de ces chefs d'oeuvre dont on ne se lasse jamais.
En face de nous, c'est le territoire des Aïth-Abbès, 39 villages, 1,563 fusils, les plus industrieux et les plus civilisés des Kabyles. Demain, si Allah le veut, nous irons visiter leur capitale Kalaa [Lieu difficile à atteindre.] sur un rocher à pic de plus de mille mètres. Enfin, plus à l'est, sur les basses collines qui descendent vers Bougie, habite la nombreuse tribu des Aïth-Aïdel, dont les 20 villages ne comptent pas moins de 2,130 fusils. Le bordj de Tazemath, vers lequel nous courons avec les jambes d'acier de nos bêtes, est devant nous couché comme un cygne blanc sur un large nid de verdure. Les dernières lueurs du jour éclairent vaguement des pierres romaines gisant sur un mamelon, entre le bordj et la rivière: là fut Ausum. Le soleil est couché lorsque nous mettons pied à terre.
Prévenu de notre arrivée par Ben-Ali-Chérif, le commandant nous accueillit comme s'il était notre ami, notre frère. C'est le lieutenant ***. Sa modestie pourrait s'effaroucher, si je disais ici le bien que je pense de lui. Le dîner, où son ordonnance épuise tout l'art culinaire, a bientôt réparé nos forces. La conversation du lieutenant est un assaisonnement qui nous ferait manger les volailles de nos tellis irrévocablement répudiées et pour plus d'une cause. La seule sur laquelle je veuille et doive insister est celle-ci: pendant tout notre voyage en Kabylie, il ne nous fut pas permis de toucher à nos provisions de bouche autrement que pour luncher, entre les heures des repas et loin des maisons hospitalières. Et ceci, de même que la sûreté parfaite du voyageur dans la montagne, nous amena à faire cette variante au proverbe kabyle de l'enfant et de la couronne d'or: «un voyageur peut parcourir toute la Kabylie sans révolver dans sa malle, sans poulets rôtis dans ses tellis, et même, s'il est assez bon piéton pour se passer d'un mulet, sans un sou dans sa poche.»