—J'aurai cet honneur, colonel.

—Tu les accompagneras jusque chez Ben-Ali-Chérif, ou plus loin, s'ils le désirent.

Le Kabyle s'inclina.

—Tu leur procurera pour demain matin cinq bons mulets, quatre pour eux et un cinquième pour les bagages.

—Un sixième pour toi, Bel-Kassem, dit madame Elvire.

Bel-Kassem la remercia par un salut accompagné d'un sourire comme on n'en sait plus faire depuis l'ancienne cour. Les Kabyles sont des modèles de politesse; il est très-rare de rencontrer un rustre parmi eux. Par l'aisance autant que par la noblesse native de leurs manières, les barbares du Djurjura font honte aux civilisés d'Europe.

En sortant de chez le commandant supérieur, nous redescendions vers l'hôtel, lorsque Bel-Kassem accourut, et, s'inclinant devant madame Elvire:

—La grande Kabylie, lui dit-il, est belle à voir au coucher du soleil.

Il nous mena sur le haut du rempart, et nous restâmes là, bouche béante, devant un spectacle si grandiose et si splendide qu'il défie toute description. Aussi ma plume tremble-t-elle dans ma main, comme le pinceau dans celle du rapin qui aborde sa première toile.

Bel-Kassem, pourquoi ma mémoire infidèle ne retrouve-t-elle pas les brillantes images où tu nous peignais si bien les merveilles de ton pays natal, étalées sous nos yeux? Pardonne-moi, fils des montagnes berbères, si le tableau que j'essaye d'en tracer est aussi pâle que ma lampe devant ton soleil.

Toute la haute Kabylie nous apparaît, pays de la féerie et le plus prodigieux qu'elle ait jamais enfanté. En face de nous, à huit ou dix lieues vers le sud, le Djurjura, en formant une courbe de l'ouest à l'est, la tient dans son bras de pierre comme un géant qui enlace une naine.

Depuis la crête qui couronne le fort National jusqu'au formidable rempart en demi-cercle jeté par le souffle volcanique entre le petit Atlas et Bougie, c'est un chaos fantastique de pitons aigus aux flancs tordus, déchirés, crevassés où la roche calcaire alterne avec l'argile schisteuse, et de précipices verticaux, étroits et profonds, tellement resserrés entre les montagnes qu'à peine l'éclatante lumière de midi en éclaire le fond. La robe verte de ces pitons, fouillis inextricable de champs d'orge, d'oliviers, de figuiers, de vignes et de frênes, semble déchirée ou trouée en beaucoup d'endroits où la roche se montre nue.

Chacun d'eux porte à son sommet un village, et çà et là, sur les toits rouges, tranche la coupole blanche d'une koubba ou d'une mosquée. Ces pics se dressent pour la plupart à sept, huit ou neuf cents mètres, et souvent la distance qui les sépare n'équivaut pas à la moitié de leur hauteur. Les demeures kabyles s'y pressent les unes contre les autres, penchées sur l'abîme et se disputant le terrain horizontal.

Sur leurs déclivités tourmentées rampent, comme d'énormes serpents jaunes ou rouges, des ravins où, en été, ruisselle, or et rubis liquides, l'eau des sources vives; en hiver, les pluies et les neiges s'y précipitent: torrents ou avalanches, entraînant dans leur chute vertigineuse les arbres, les récoltes en promesse, les champs même qui les portaient. Alors le Kabyle, debout sur le toit de sa maison, regarde tristement toute sa richesse s'abîmer dans le gouffre; puis, la tourmente passée, lui et les siens y descendent, et patiemment en rapportent sur leur dos la terre nourricière dont ils recouvrent la pierre dénudée. Dans chaque endroit accessible au montagnard, fleurit un potager, un verger, et n'y eût-il place que pour un arbre, cet arbre s'y épanouit. Partout où la montagne repousse même le pied kabyle, s'étalent des bouquets de fleurs multicolores parmi le grès calcaire et le schiste ardoisé: aubépines, chèvrefeuilles, églantiers, clématites, absinthes, mauves, thyms, genêts, lauréoles d'hiver, chardons géants, géraniums musqués, lauriers-roses, renoncules à grandes feuilles, menthes, ivraies, houx, scorpiures, sauges, pavots, asphodèles, bourraches, bruyères arborescentes, cressons de fontaine; et à côté des violettes et des marguerites, les plus élégantes et les plus précieuses orchidées. Cette belle flore épanouie comme un sourire sur les aspérités du rocher aride et farouche, ces oliviers à tête ronde, ces figuiers aux bras sinueux, ces frênes au port superbe, ces moissons verdoyantes accrochées aux escarpements; puis, sur les sommets, dominant ces épais massifs de verdure et ces pierres enguirlandées, d'innombrables villages blancs et rouges, éblouissants de lumière, séparés entre eux par des gorges profondes et noires; enfin, la montagne géante, le Djurjura, appuyé sur ses contre-forts de treize cents mètres, élevant orgueilleusement jusqu'au ciel sa tête rocheuse, ornée de cèdres et constellée de neige: tel est le spectacle unique qui nous ravit tous en extase. A notre droite, le soleil à son déclin descend derrière les montagnes de l'ouest qui nous masquent l'horizon. Dès que son disque a disparu sous les crêtes des Iraten et des Flisset, la nuit sort des vallées; elle étend sur toute la Kabylie un voile bleuâtre que, par endroits, des échappées radieuses changent en une résille d'or. Sur leurs pitons que la nuit escalade, les villages paraissent en feu. Déjà le pied du Djurjura s'abîme dans les ténèbres; mais sa croupe n'est qu'un vaste incendie, et, par-dessus l'embrasement de ses rochers et de ses cèdres, la neige lui forme un turban éblouissant de blancheur. La nuit monte toujours; bientôt, ses grandes ombres à peine transparentes, et qui s'épaississent d'instant en instant, éteignent les feux des montagnes. Son rideau qui passe du bleu au gris, puis au noir, enveloppe les villages. Seuls, les plus rapprochés de nous se dessinent encore vaguement dans la lumière crépusculaire. De petites lueurs naissent dans l'obscurité et brillent comme des vers luisants: ce sont des lampes kabyles qui s'allument. Le sombre rideau s'étend maintenant par-dessus les plus hautes crêtes, où il étouffe l'incendie. Il couvre les contre-forts du Djurjura comme une draperie funéraire. Mais, ô magie! dans une gloire de pourpre et d'or, le front du colosse semble défier le flot montant des ténèbres… Il s'y enfonce à son tour!

Le retour à l'hôtel fut silencieux: un coucher de soleil en Kabylie est un des plus émouvants spectacles qui se puissent voir; et s'il est des gens blasés sur les beautés de la nature, nous les engageons à aller rallumer au fort National la flamme éteinte de leur enthousiasme. Bel-Kassem, qui avait joui de notre admiration en Kabyle amoureux de ses montagnes, nous accompagne jusqu'à la porte de l'hôtel; puis il se retire discrètement, quoique nous insistions pour le garder à dîner.

Nous nous mîmes à table avec un appétit qu'ignoreront toujours les estomacs de la plaine. L'hôte, qui nous servait lui-même, était un grand Alsacien pâle et maigre, à l'oeil mélancolique. Il composait avec sa femme, déjà sur le retour et borgne, tout le personnel de l'établissement.

Quelle vicissitude avait poussé jusque sur les plus hautes cimes des Aïth-Iraten ce Philémon tudesque et sa fidèle Baucis? J'aurais bien voulu le leur demander; mais le mutisme triste de cet homme me retint de satisfaire cette indiscrète envie.

Il allait et venait, apportant les plats garnis, emportant les plats vides, sans faire plus de bruit qu'une ombre, raide, froid et silencieux. Parfois seulement, un sourire furtif passait sur ses lèvres quand l'un de nous vantait les talents culinaires de sa moitié.

Les mets préparés sans raffinement, à la mode bourgeoise, étaient très- proprement servis; le linge avait une odeur fraîche, les assiettes et les couverts reluisaient; on se fût miré dans les verres. La maison, bien tenue, avait sous son habit de pauvreté un air particulièrement honnête. C'était moins une auberge que le dernier refuge et la suprême planche de salut de deux braves gens que voulait noyer la Fortune. Ce fut madame Elvire qui imagina ce petit roman: elle le débita d'une voix attendrie qui nous eût certes coupé l'appétit… mais nous en étions aux noisettes.

Cette maison hospitalière manquait pourtant d'une chose essentielle.
Devinez laquelle?

En vain la cherchâmes-nous par les escaliers, de la cave au grenier, puis dans la cour et jusqu'au fond du poulailler.

—Ah! mosié, me dit l'hôtelier consterné, nous l'affre eue et barfaidement contidionnée… Un dorrent l'affre embordée!

Nous nous couchons de bonne heure dans des lits où les plumes sont rares, mais par compensation les puces aussi. Au point du jour nous sommes sur pied, le soleil étant venu nous baiser au visage.

Déjà Bel-Kassem nous attend, savourant la cigarette matinale sur la porte de l'hôtel. Pour nous faire honneur, il a changé la grosse casaque du soldat contre un élégant habit maure. Par-dessus une veste de soie bleu-clair ornée de passementeries d'argent, il porte un large burnous d'un tissu fin. Une écharpe rouge lui ceint la taille.

Ses jambes brunes et nerveuses sortent d'amples chausses en cotonnade blanche. Il a aux pieds des chaussettes de laine et des souliers de cuir verni. Les fiers contours de sa tête intelligente, ses beaux yeux noirs, ses lèvres rouges et bienveillantes, tout en lui, jusqu'au sourire par lequel il nous accueille nous semble plus expressif encore que la veille, et redouble notre sympathie pour lui.

Les muletiers sont là avec leurs bêtes.

—Bonjour, mes amis, leur dit madame Elvire.

Bono, Bono, Francésé! nous répondent-ils en souriant.

Ils ont tous de bons visages, et leurs mulets aussi.

—Bel-Kassem, où dormirons-nous ce soir?

—Chez le caïd de Thifilkouth, Madame, si tu le veux bien.

—A quelle distance en sommes-nous?

—Je ne l'ai pas mesurée, mais il y a huit heures de marche.

Les Kabyles ne mesurent les distances que par le temps qu'ils mettent à les franchir: aussi varient-elles beaucoup suivant la vigueur et l'agilité des uns, ou l'humeur plus apathique des autres. Quand nous leur demandions: Kodèche Sâa? combien d'heures? le plus vif nous montrait quatre doigts, un moins agile six, le plus paresseux de tous élevait ses dix doigts à la hauteur de sa tête.

—Et les vivres? s'écria le Général avec l'emportement d'un estomac montagnard; vous ne pensez donc à rien, Caporal!

A cette réprimande imméritée de son chef, le Caporal ne répondit que par un geste, mais quel geste! Les tellis [Sacs ou poches qui pendent de chaque côté du bât.] regorgeaient de provisions de bouche, et par-dessus les tellis, sur le dos des mulets, étaient assujettis des matelas de troupe. Le directeur des fournitures militaires nous les avait obligeamment prêtés. Le Conscrit et moi, nous criâmes: Vive le Caporal! Madame Elvire daigna sourire, et M. Jules fut au ciel.

—Les matelas vous serviront bien, dit Bel-Kassem, car le caïd de
Thifilkouth n'a pas à vous offrir un palais de France comme Ben Ali
Chérif, chez qui vous coucherez demain. Mais pour ce qui est des
provisions, elles sont tout à fait inutiles.

—Vraiment, répliqua le Caporal un peu piqué, j'avais pensé que dix pains de quatre livres, douze poulets, sans compter mes saucissons d'Arles et de Lyon, une terrine de foie gras et quelques bouteilles de vin, n'étaient en fait de vivres que le strict nécessaire.

—Partout où madame daignera s'arrêter, répondit Bel-Kassem, on lui offrira, à elle et à vous, la diffa, le kouskoussou à la volaille, réservé aux hôtes de distinction. Dans une heure, le caïd de Thifilkouth sera averti de votre arrivée.

—Par le télégraphe peut-être?

—Oui, par le télégraphe… kabyle, qui fonctionne presque aussi vite que le télégraphe français, plus sûrement, sans frais et partout. On va annoncer avec la voix votre passage et votre arrivée pour ce soir, de village en village, de montagne en montagne.

—Mais ces braves gens qui nous accompagnent, il faut les nourrir.

—Non, ils emportent dans la poche de leur burnous une galette d'orge et des figues. Nous les verrez s'arrêter aux sources pour faire leurs ablutions et se désaltérer; vous leur payerez trois francs par jour, leur nourriture comprise et celle de leurs bêtes, qui se contenteront tout le jour des brins d'herbe et des feuilles qu'elles pourront arracher en chemin. Ce soir, chez le caïd, mulets et muletiers seront aussi des hôtes. Ces hommes qui sont de mon village et de braves gens, comme vous dites, accepteront volontiers un morceau de pain; et, si vous leur donnez un morceau de sucre, ils croiront manger le paradis. Mais ils ne toucheront ni à votre saucisson, qui est préparé avec de la chair de porc, ni a vos poulets, parce qu'on les a saignés au lieu de leur couper la tête. Enfin, au caïd ou à l'amin qui vous offre la diffa, vous ne voudrez pas faire l'injure de dédaigner son kouskoussou.

—Et si je préfère, moi, ma croûte, objecte le Philosophe, ne suis-je pas libre de la manger? O liberté! ne serais-tu qu'un vain mot?

—Vous la mangerez, Monsieur, votre croûte, mais après avoir goûté d'abord à tout ce qui vous aura été offert. C'est l'usage: vous ne voudriez pas passer pour un homme mal élevé.

—Tu es un garçon d'esprit, Bel-Kassem, dit madame Elvire, et son éloge fit rougir le jeune Kabyle.

Neuf heures sonnent lorsque nous franchissons la porte du Djurjura. Contre les périls du voyage nous avons muni nos estomacs d'un déjeuner solide; nous emportons en outre les bons souhaits de l'hôte et de l'hôtesse, qui ne demandent au ciel d'autre faveur que quatre voyageurs comme nous pendant toute l'année.

—Alorsé, nous avait dit l'Alsacien, ché bourrais refoir engore afant té mourir mon cher bays t'enfance.

Notre petite colonne s'engage dans une route muletière qui serpente tantôt sur les crêtes, tantôt sur les flancs de la montagne. En tête marche le Général, regardant sans pâlir l'abîme ouvert sous ses pieds. Son grand voile vert flotte comme un panache sur son épaule; car, pour bien jouir du paysage, madame Elvire livre ses joues roses aux ardents baisers du soleil kabyle. Derrière elle vient M. Jules, son fouet à la main. Attentif et pâlissant au moindre faux pas du mulet qui porte son chef, le Caporal se tient prêt à s'élancer à son secours. Puis, c'est le Conscrit, couché plutôt qu'assis sur un matelas militaire. Il fume et il rêve, les yeux à demi clos. A quoi rêve-t-il? au bâton de maréchal? Non, en s'enivrant d'air pur et de liberté, il caresse sa divine chimère: la république universelle. Ma bête, un peu paresseuse, le suit à quelque distance, et, à trois pas en arrière de moi, Bel-Kassem, étendu tout de son long sur la sienne, la tête appuyée sur les main:, se laisse bercer en vrai sybarite africain. Le mulet aux bagages forme l'arrière-garde, ou, si l'on veut, son maître et lui sont nos traînards. L'un porte la plus lourde charge, l'autre a fort à faire pour l'empêcher de rouler dans le précipice, tellement les tellis sont larges et le chemin étroit. Nos muletiers babillent et rient en babillant. Leur gaieté, comme le beau temps, nous fait fête.

—Bel-Kassem, de quoi s'amusent-ils tant?

—De tout et de rien. Les Kabyles n'ont pas, comme les Français, de grands cafés pour les distraire; ils n'ont que leur langue, et ils s'en servent.

Nous voici au milieu des hauts pitons et des profonds abîmes. C'est comme un monde nouveau où nous pénétrons; la féerie d'hier soir nous semble plus merveilleuse encore à la grande lumière et de près que de loin. Dans ce chaos de pierres amoncelées, les rayons et les ombres produisent des contrastes surprenants, où le blanc et le noir se heurtent avec violence et dont l'oeil se détourne, ébloui, blessé, pour aller se reposer avec délices sur le vert des moissons et des arbres, sur les nuances de la flore harmonieusement diaprée. Partout autour de nous, des lamelles de feldspath brillent comme des diamants. Sur notre droite, c'est un formidable entassement où la roche calcaire en décomposition alterne avec une terre jaunâtre, et qui descend par déclivités abruptes jusqu'au pied des contre-forts djurjuriens. Là sont deux vallées: la vallée de l'Asif Aïssi vers l'est, et celle de l'Asif Bou-R'ni vers l'ouest. Dans celle-ci, les Turcs possédaient un bordj armé de huit canons et appuyé sur les tribus makhzen des Nezlioua, 6 villages, 875 fusils; des Harchaoua, 4 villages, 218 fusils; et des Abid, d'origine nègre, 2 villages, 40 fusils. Ce bordj, abandonné vers 1830 par les janissaires, fut remplacé, après l'expédition d'octobre 1851 contre Bou-Bar'la, par celui de Dra'-el-Mizan, érigé dans une position dominante, à l'entrée de la vallée. Ç'a été, jusqu'à l'établissement du fort National, le seul poste militaire français dans la haute Kabylie. Il fut longtemps commandé par le fameux colonel Beauprêtre, dont nous allions, à quelques jours de là, apprendre la mort tragique dans la révolte arabe de l'Ouest. Entre le sentier que nous suivons et les deux vallées, sur ces pics et dans ces ravins, vivent les huit fractions confédérées des Aïth-Aïssi, 45 villages, 2362 fusils, anciens alliés des lraten pendant la guerre, et toujours avec eux en relations de commerce et de labour. Ils exercent plusieurs industries, notamment celle des poteries, où leurs femmes excellent. Plus loin, dans la direction du bordj de Dra'-el-Mizan, sont les quatre groupes des Aïth-Maâtka, 39 villages, 2,011 fusils, soumis depuis 1851.

—Aperçois-tu, me dit Bel-Kassem, cette pierre blanche qui domine un village?

—Oui.

—C'est le village de Sidi-Ali-ou-Mouça, un de nos plus fameux marabouts; et la pierre blanche, c'est la belle Lalla-Mimouna et son fiancé. Ils arrivèrent un matin chez le marabout pour qu'il leur récitât la fatha [Prière.] après laquelle le mariage est conclu. Voyez le contre-temps! il n'était pas à la maison. Toute la journée ils l'attendirent en vain et avec la plus grande impatience, car ils étaient follement amoureux. La nuit venue… ma foi! monsieur, je suis fort embarrassé pour te dire ce qui arriva. Toujours est-il qu'ayant commis un gros péché auprès d'un lieu saint, la zaouïa de Sidi-Ali-ou-Mouça, celui-ci, de retour le lendemain, punit leur profanation en les changeant en pierre.

Sur notre gauche, la contrée qui s'étend vers la mer et que traverse l'Asif Sebaou, quoique très-accidentée, n'offre pourtant pas un aspect aussi étrangement sauvage. Les pentes y sont moins raides, les plateaux plus nombreux. Il semble que la tourmente souterraine ne s'y soit pas déchaînée avec la même fureur. Là habitent, sur la rive gauche du Sebaou, les Aïth-Fraoucen, 19 villages, 1,225 fusils. Ils se donnent une origine française: sont-ils ou ne sont-ils pas les descendants des Francs qui se ruèrent, au troisième siècle, sur l'Europe occidentale et jusque sur le littoral africain? Au nord, leur territoire borde la grande vallée que suivaient les Romains pour aller de Bougie à Dellys; ceux-ci y ont laissé de nombreuses ruines, notamment au chef lieu du limes Tigensis qui devint, sous les Turcs, la Djemâa-Saharidj [La réunion des bassins.], riche de quatre-vingt-dix-neuf sources. C'est en grande partie avec ces pierres romaines que les Fraoucen ont bâti leurs maisons. A côté d'eux sont les Aïth-Khelili, 10 villages, 610 fusils, qui prétendent provenir des Maures d'Espagne. Puis, plus à l'est, les Aïth-Bouchaïk, 9 villages, 755 fusils, une des rares tribus qui savent tisser le lin. Sur la rive droite du Sebaou, en regard de ces tribus et, de celles des Iraten, vivent assez pauvrement les six fractions des Aïth-Djennad, 44 villages, 2,710 fusils, qui «ne peuvent blanchir leurs maisons, ni posséder des ânes, ni manger des pois, ni passer la nuit hors de chez eux pour coucher sur des meules de paille [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].» Pourquoi? parce que telle fut la volonté de leur marabout Si-Mançour, dont la koubba s'élève sur le thamgouth du Sebaou, le plus haut pic du littoral kabyle. A l'ouest de leur territoire habitent les huit fractions des Aïth-Ouaguenoun, 55 villages, 1,940 fusils. Ils conservèrent les derniers l'antique usage de la mzerag [Lance.] échangée avec l'ennemi comme gage de paix après la guerre. Voulaient-ils la recommencer, ils renvoyaient la lance: les Romains jetaient un javelot. De l'autre côté, à l'est et vers la mer, les Aïth-Zarfaoua, 16 villages, 740 fusils, se pressent sur un territoire trop étroit, tout parsemé de grandes ruines, autour de Zeffoun, l'ancien port Rusubeser. Ces Kabyles affirment que leurs ancêtres faisaient un commerce d'échange avec Marseille, Livourne et Gênes.

—Quelle est ta tribu à toi, Bel-Kassem?

—La plus civilisée et la plus glorieuse de toutes, me répond-il en redressant la tête avec orgueil. La plus civilisée, car nous exerçons toutes ou presque toutes les industries éparses chez les autres Kabyles, et aussi les plus nobles. Nous avons des orfévres, des armuriers, des forgerons. Naguère nous fabriquions la poudre. Nous tannons le cuir, nous cardons la laine et faisons un grand commerce de ces produits. Nous travaillons le bois et le façonnons en plats et autres ustensiles. Nous produisons de la cire et de l'huile. Nous savons teindre les vêtements. Nos coiffures brodées et nos ceintures multicolores sont recherchées par toutes les femmes de la Kabylie. La plus glorieuse aussi, car…

Je pousse un cri: le mulet du guide s'est abattu. Je vois avec épouvante Bel-Kassem penché sur un précipice de cinq ou six cents mètres. Mais déjà les voici debout tous les deux, et l'homme est remonté sur la tête.

—N'êtes-vous pas blessé?

—Non! non!

Tout le monde s'était arrêté.

—Ce pauvre Bel-Kassem, dit madame Elvire avec un peu de moquerie.

—Marchons! s'écrie le Kabyle furieux.

Nous repartons; mais cette chute a réveillé notre prudence, et chacun de nous instinctivement se penche du côté opposé à l'abîme.

—Allah, dis-je, a puni ton orgueil.

—Vous parlez comme un Arabe, et cela ne m'empêche pas de répéter que ma tribu, celle des lraten, est la plus noble et la plus glorieuse de toute la Kabylie; la preuve, la voilà!

Et d'un geste dont rien ne saurait rendre l'énergie, il nous montre un rocher tout déchiqueté par des balles françaises, puis au bord du rocher un grand frêne mort des blessures qu'il a reçues pendant le terrible assaut d'Ichariten, le 24 juin 1857.

—C'est mon village, dit-il. Sept mille Français l'ont attaqué avec des canons, des obusiers et des fusées. En se retranchant dans leurs camps, après la prise du Souk-el-Arba, ils nous avaient appris à faire les barricades. Nous en avions élevé deux avec des arbres et des pierres. Vous voyez cette pente raide et nue qui descend vers un petit plateau couronné d'arbres. Eh bien, c'est par là que les zouaves et la ligne sont montés à découvert sous le feu de mon village. Et jamais, malgré leur courage ils ne seraient venus à bout de l'enlever, car ils tombaient comme des figues mûres: les nôtres, abrités, ne tiraient qu'à coup sûr, chaque balle kabyle trouait une poitrine française; mais voici que, tout à coup, la légion étrangère, faisant un coude, se jette sur le flanc de nos barricades. Tous nos fusils sont braqués sur elle; elle avance toujours. Mille, deux mille coups sont dirigés contre le commandant et aucun ne l'abat. C'est pourquoi on le tient parmi nous pour plus invulnérable encore que Mohamed-el-Debbah [Voyez page 25.].

Et comme nous passions devant le cimetière:

—Bien des nôtres sont morts et dorment là, ajoute Bel-Kassem; mais bien des Français aussi sont enterrés au pied de ce monticule.

Besef [Beaucoup.] Francésé morto! dit un des muletiers en nous désignant de la main la pente d'Ichariten; et il répéta: besef! besef!

—Avoue, mon ami, que les Iraten et tous les autres Kabyles en veulent terriblement aux Français d'être venus dans leurs montagnes.

—Oui et non, me répondit le guide avec un fin sourire. Un assez bon nombre d'Iraten ont vendu leurs fusils: les uns jugeant qu'ils ne leur serviraient plus à rien, les autres par amitié pour les Français ou du moins pour observer vis-à-vis d'eux la foi jurée. A vous avouer toute la vérité, les plus vieux vous détestent; ils vivent dans un passé où ils ont vu toute la Kabylie libre. Mais les jeunes, ceux surtout qui vont travailler dans les villes ou dans les fermes, et d'autres qui comme moi ont fréquenté l'école, ma foi, ils trouvent que les Français ont du bon.

—Vraiment! fis-je en riant.

—Et pour ma part, répondit Bel-Kassem en riant aussi, je préfère beaucoup leur cuisine à la nôtre.

—Que vous disais-je, hier? s'écria le Philosophe; la corruption est déjà entrée ici avec nous.

Nous laissons à gauche Agmoun-Izen, le dernier village des lraten. Nous descendons ou remontons des pentes et des rampes. Les villages deviennent moins nombreux; le pays prend un aspect encore plus sauvage. Près d'une fontaine, au fond d'un massif d'arbres, la colonne s'augmente d'une recrue: c'est un enfant de Marseille qui casse une croûte et se désaltère au ruisseau.

Il vient d'Alger; il traverse à pied toute la Kabylie pour aller à
Bougie exercer son état de maçon.

—Si vous voulez bien me le permettre, nous dit-il, je serai des vôtres.

—Très-volontiers.

—Vive la France!

Et il jette sa casquette en l'air. C'était un bon compagnon, haut en couleur, chevelu et poilu, court des jambes, large des épaules, à physionomie expressive et joviale. Un peu plus loin, dans un chemin creux, nouvelle recrue. Un Kabyle cette foi, un Kabyle du Djurjura, et le plus beau que nous ayons vu dans tout le voyage: élancé et flexible comme un jonc, des yeux de velours, un nez grec, un front superbe, une bouche fière et admirablement dessinée: enfin un port et une démarche si nobles que, sous son burnous grossier, on l'eût pris pour le maître de toutes ces montagnes. A la manière dont il salua madame Elvire, nous vîmes qu'elle venait de faire sa conquête. Après quelques mots échangés avec le guide et les muletiers, il alla se placer derrière elle et n'en détacha plus ses yeux.

—Quel est cet homme? demanda à Bel-Kassem M. Jules un peu inquiet.

—Parbleu! dit le Philosophe en riant, c'est l'amoureux de ma femme.

—Un Kabyle des Aïth-Illoula-Oumalou, ajoute Bel-Kassem; son village est à l'entrée du col de Chellata, par où nous franchirons demain la crête du Djurjura. Il y retourne, venant d'Alger, et a voulu savoir si vous comptiez aller jusque-là aujourd'hui. Il a même très-vivement insisté pour que vous acceptiez son hospitalité.

—Et tu l'as remercié pour nous, repartit M. Jules.

—Oui.

—Mais lui as-tu dit que nous nous proposions de nous arrêter ce soir à
Thifilkouth?

—Ah! ah! fit le Conscrit, craignez-vous, Caporal, que ce magnifique sauvage ne veuille enlever notre Général?

En ce moment madame Elvire, d'une main coquettement gantée, nous montre à cinquante mètres sous nos pied, dans le précipice, une fleur d'or qui se balance sur sa tige flexible et haute. C'est la première de cette espèce que nous rencontrons.

Nouar-el-Maryem [Fleur de Marie.]! s'écrie le beau Kabyle, et bondissant vers la fleur comme un lion qui veut saisir une proie, il descend et remonte en un clin d'oeil, suspendu sur le vide, l'escarpement à pic; puis d'un air de triomphe, il offre la Nouar-el-Maryem à madame Elvire.

—Qui de vous, Messieurs, dit-elle, serait capable de tant de galanterie?

Alors, ouvrant une petite boîte en nacre, elle y prend une dragée et la présente en souriant au Kabyle radieux. Elle lui fait signe qu'il doit la mettre dans sa bouche:

—Bonbon! dit-elle.

Mléah! Mléah! traduit le guide.

Mais le beau montagnard secoue la tête, et glissant délicatement la dragée dans un sachet en cuir qu'il porte sur sa poitrine nue, il s'écrie:

Anaya!

Bel-Kassem échange avec lui quelques mots en riant aux éclats.

—Que dit-il, Bel-Kassem, qui vous fasse tant rire, demande le Général.

—Madame, il dit que ton présent lui servira d'anaya lorsqu'il ira te retrouver à Paris; mais peut-être ignores-tu ce que c'est que l'anaya?

—Oui.

—L'anaya est la plus sainte et la plus respectée des lois kabyles. C'est un gage qui rend inviolable la personne qui le reçoit. La fleur que t'a donnée cet homme rend ta personne sacrée non-seulement pour sa tribu, mais encore pour toutes celles qui ont fait alliance avec elle. Muni d'un anaya, on peut se promener dans une tribu ennemie comme dans son jardin. Il y en a cent, il y en a mille espèces. Ainsi quand deux tribus, deux villages ou deux parties d'un village sont en guerre, les chemins par où les femmes vont à la fontaine sont couverts par l'anaya, et nul n'y est inquiété. Lorsqu'un meurtrier réclame et obtient l'anaya d'une tribu, il reçoit chez elle protection et asile. Tout peut servir d'anaya à un voyageur: un enfant qui l'accompagne, un mulet qui le porte, une lettre, un objet quelconque, le moindre brin d'herbe. Le nom même d'un homme, d'une tribu ne sera jamais par lui, chez cette tribu, vainement invoqué. Celui qui brise l'anaya paye l'amende, il est déshonoré. En un mot, c'est la loi de Dieu, et personne en Kabylie ne la viole impunément. Les kanouns portent que l'homme possédé du démon qui livre à ses ennemis ou tue à prix d'argent celui qui est venu chercher un refuge dans le village sera chassé honteusement; sa maison sera brûlée, ses biens seront confisqués. S'il ne possède rien, on le lapide.

—L'anaya des femmes vaut-il celui des hommes?

—Souvent, sinon toujours; et vous voyez devant vous un village où deux partis se sont livrés des combats acharnés pour un anaya donné par une femme. En l'absence de son mari, elle avait remis à un homme sous le coup d'une vengeance une chienne qui devait le protéger. La bête revint ensanglantée, l'homme fut assassiné: de là bataille! Et depuis ce temps ce village s'appelle Thaourirth-n'Thakd-jounth, le piton de la chienne.

—Je préfère, dit le Philosophe, l'anaya à notre police et à nos gendarmes.

—Mais, observai-je, supprime-t-il les assassins et les voleurs?

—Non, répondit Bel-Kassem, il y en a en Kabylie comme en France. Le vol est puni d'amendes depuis 3 francs 60 centimes jusqu'à 250 francs. Le dommage qui en résulte doit en outre être réparé par le voleur envers le volé. Les amendes sont doubles pour les vols de nuit, et la plus forte punit ceux commis sur les chemins à main armée. Dans ce dernier cas, on brise les tuiles de la maison du coupable. Celui qui tue pour voler est expulsé du pays et ses biens sont confisqués. Les mêmes peines sont infligées à celui qui tue son père, son fils ou son frère pour hériter d'eux; chacun a le droit de le tuer comme un chien. Les menaces de mort et les blessures sont aussi frappées d'amendes. Dans un seul cas, le meurtrier est absous: celui de la vengeance légitime, l'oussiga, qui est un droit et un devoir. Le Kabyle qui ne poursuit pas le prix du sang, la diâ, mais se contente d'une indemnité pécuniaire, attire sur lui le mépris de tous.

Le kanoun de Thaourirth-Thamokhanht, village des Aïth-Iraten, porte: « Quand un meurtre est commis, c'est le meurtrier qui doit mourir. S'il meurt accidentellement, le prix du sang retombe sur sa succession. Si le meurtrier se sauve, ses biens et sa maison sont donnés à la famille de la victime. Celui qui, contrairement à la loi, en tue un autre que le meurtrier, paye cent réaux, et la peine de mort retombe sur lui.» D'autres kanouns frappent d'une amende de deux cents francs quiconque s'interpose entre deux individus ayant à tirer l'un de l'autre une vengeance légitime. Cependant l'usage a prévalu dans beaucoup de tribus de ne point éterniser l'oussiga. Si le meurtrier ou, en général, l'auteur de l'insulte vient à mourir avant que la vengeance ait pu être exercée contre lui, c'est son héritier seul qui doit acquitter la diâ; mais les autres membres de la kharouba [Famille.] ne sont plus responsables.

—Et la prison, demanda l'un de nous, quand donc y condamne-t-on?

—La prison! répondit Bel-Kassem avec un air de souverain mépris, la prison! Il n'y en a pas une seule dans toutes nos montagnes. La liberté est un besoin plus impérieux que la faim ou la soif. L'idée d'emprisonner un homme ne nous est jamais venue; ceux qui se seraient avisés de cela auraient été traités de fous par tous les autres. Le Kabyle préfère la mort à la perte de la liberté.

Le Philosophe rayonnait:

—Qu'on me vante, dit-il, la civilisation du dix-neuvième siècle! Qu'on me cite notre Code pénal comme une merveille!

—Mais les Kabyles ne sont-ils pas jugés au criminel, comme les autres indigènes et les Français de la colonie, par les cours d'assises ou les conseils de guerre d'Alger, de Constantine et d'Oran?

—Oui, mais ce qui est crime en France ne l'est pas toujours en Kabylie, et réciproquement: le commandant supérieur décide, dans chaque cas qui arrive à sa connaissance, s'il faut ou non poursuivre le coupable devant la justice française. Pour tout le reste, nous appliquons nos kanouns et n'avons d'autres juges que nous-mêmes. C'est la djemâa [Assemblée de village.] qui prononce les peines et applique les amendes. Chaque dachera ou thadderth [Village.] a la sienne, formée par tous les hommes en état de porter les armes. En politique, elle délibère souverainement et décide de la paix et de la guerre, ainsi que des alliances ou sofs à former. En justice, elle juge sans appel en appliquant les lois, elle en fait de nouvelles ou modifie les anciennes. En matière de finances, elle fixe par tête l'impôt que nous payons aux Français, quinze, dix, cinq francs ou rien, suivant les fortunes. Elle dispose des fonds de la djamâa [Trésor public, caisse municipale.] où sont versés les amendes, les dons volontaires et les taxes prélevées sur les naissances, les mariages, les divorces et les successions. Elle décrète les travaux d'utilité générale et gère tous les intérêts de la commune. Enfin, elle tâche d'écarter les différends qui surgissent entre les familles ou les partis du village. Pour me servir d'une comparaison, chacun de nos villages est une république gouvernée par la djemâa, ou assemblée des hommes en état de porter un fusil.

—Voilà, ajouta le Philosophe, ce qu'il faut appeler un peuple souverain.

—Je pensais, dis-je, que le gouvernement, c'était l'amin.

—Oh! non, Monsieur, l'amin est l'agent de la djemâa chargé d'exécuter ses décisions: mais il n'est pas le maître du village. Il est élu par le suffrage universel, ordinairement pour un an; il est rééligible ou peut même, si tout le monde est satisfait de lui, continuer pendant un temps indéterminé ses fonctions où l'assistent les dhamen, représentants élus des kharouba ou familles. L'amin et les dhamen composent une sorte de conseil municipal; mais c'est l'assemblée de tous les hommes portant le fusil qui fait les affaires de la commune.

Chaque kharouba comprend tous les membres d'une famille; elle forme dans le village un groupe distinct, très-souvent un parti qui a ses sofs amis ou ennemis. De là les querelles qui éclatent, surtout pour l'élection de l'amin, chacun tenant à faire élire un membre de sa kharouba, puis les luttes qui ensanglantent le village, car si la djemâa ne parvient pas à mettre d'accord ses sofs hostiles, ils courent aux armes et se fusillent entre eux.

Voici, en cette matière, la législation des Kabyles: «Quand la division s'est mise dans le thadderth et que les troubles ont commencé, aucune fraction n'a le droit de nommer un amin dans son sein. Quand les troubles commencent, et qu'on est sur le point d'en venir aux mains, les gens de bien s'interposent. Celui qui, pendant ce temps, commet un vol quelconque, ou tire un coup de fusil, ou entre dans la maison d'un individu d'un sof ennemi, est passible d'une amende de 250 francs. S'il a tué quelqu'un, il doit être tué à son tour. Dès lors, il y a guerre ouverte, et chacun se prépare à la lutte.»

—Mais s'il se rencontrait parmi vous, Bel Kassem, des ambitieux qui voulussent s'emparer du pouvoir et imposer leur volonté aux autres.

—Cela ne s'est jamais vu, et toute tentative de ce genre serait vaine. Quiconque voudrait faire la loi à la djemâa se verrait aussitôt abandonné par tous ses partisans, par sa propre kharouba. Le cas, d'ailleurs, est prévu: celui qui fomente des troubles systématiquement et avec persistance est condamné à la plus forte amende: 400 francs.

—Et s'il ne veut ou ne peut la payer?

—Il lui faudra quitter le village, à moins que quelqu'un ne la paye pour lui. Il en est de même pour toutes les amendes. Aussi sont-elles très-exactement acquittées. Qui n'a pas d'argent, en emprunte; mais la meurda, le prêt d'une semaine à l'autre, coûte cher.

—L'usure à la petite semaine.

—Nous avons aussi la r'ania ou l'hypothèque, plus onéreuse encore, car l'emprunteur abandonne la jouissance de son bien pour une somme souvent minime, et jusqu'au jour où il pourra la rendre. La r'ania des figues est surtout en usage. Pour dix ou vingt francs qu'il emprunte en avril, un Kabyle qui va moissonner dans la plaine s'oblige à restituer en septembre cet argent, plus une mesure de figues de valeur égale.

—Et les kanouns tolèrent un pareil vol! s'écria Madame Elvire indignée.

—Ils font bien, dit le Philosophe, de respecter la liberté des transactions ainsi que toutes les autres. L'argent doit être un objet de commerce comme le blé, le fer ou le charbon.

—Cependant, observai-je, Mâakara ne se trompait pas, hier, lorsqu'il a dit: «Pour la plupart des Kabyles, un sou, c'est comme une pièce d'or pour vous, Madame.»

—Et dans ma poche, cent francs, ajouta Bel-Kassem, équivalent à un million dans le portefeuille de M. de Rothschild.

—Tu le connais donc, M. de Rothschild?

—Parfaitement; au fort National, je lis souvent les journaux de Paris, et puis le Mobacher, journal indigène d'Alger, a parlé plus d'une fois de cet Amin-el-Oumêna des banquiers.

—Qu'est-ce que ce personnage?

—C'est l'amin des amins d'une arch [Tribu.]. Il est élu par eux. Autrefois on ne le nommait que pour la guerre où il commandait et conduisait au combat les sofs alliés. Maintenant il sert d'intermédiaire entre les Kabyles et l'autorité française. Il en est de même des caïds institués depuis peu comme juges de paix, et qui perçoivent en outre dans chaque cercle la lezma ou impôt de capitation.

—Que produit cet impôt?

—Je sais seulement que le cercle du fort paye une lezma annuelle de quatre-vingt mille francs.

—Connais-tu la population de la Kabylie?

—Le dernier recensement quinquennal la porte à sept cent mille âmes.

—Tu es savant comme un livre, mon ami.

—Madame me flatte.

—Y en a-t-il d'autres que toi dans ces montagnes qui lisent les journaux de Paris?

—Peu; mais beaucoup lisent le Mobacher.

—Combien?

—Je ne les ai pas comptés. Je suppose que le Mobacher a ici de trois à quatre cents abonnés.

—Tu plaisantes fort agréablement.

—«Par Dieu! par la bénédiction de Dieu! par le Fort! par la Sainte Ecriture!» je jure, dit le Kabyle avec un grand sérieux, que je ne plaisante pas. Nous prends-tu donc pour des sauvages?

—Mais ceux qui savent écrire, demandai-je, sont-ils aussi nombreux?

—Non, quand on a besoin d'une lettre on va trouver le thaleb
[Savant.].

—Est-ce lui aussi qui dresse vos contrats de vente, vos titres de propriété?

—Nous n'en avons guère. Notre parole donnée vaut tous les actes de vos notaires. D'ailleurs, partout où il y a un olivier, un figuier, un terrain grand comme la main, tout le monde sait à qui il est. Sans l'autorisation de la djemâa, personne n'a le droit de construire sa maison hors du village, ni de vendre son bien à un étranger. Les propriétés ne passent donc que d'une kharouba à une autre, et cela au vu et au su de chacun, soit par vente ou par héritage. Les femmes…

—Nous savons qu'elles n'héritent pas.

—Et si une fille, en se mariant, quitte le village, elle n'emporte que ses bijoux, sa tête légère et… Bel-Kassem demeura sur ce: et…

—Quoi donc? fit une petite bouche curieuse.

—Sa vertu.

Madame Elvire sourit. A ce signal, notre rire éclate. Cette gaieté gagne les muletiers et même «l'amoureux de ma femme,» grave et mélancolique. Brusquement arraché à son extase, il nous montre ses dents plus éblouissantes que les neiges du Djurjura.

—Bagasse! que je m'amuse, moi! s'écrie le Marseillais. C'est une vraie fête de voyager avec vous; mais je casserais volontiers une croûte.

—Et moi aussi!

—Et moi donc!

—Je mangerais de l'herbe, s'il y en avait sur ce rocher.

—Moi, je boirais la mer et ses poissons.

Seuls, nos braves bêtes et leurs maîtres marchent depuis cinq heures et marcheront jusqu'au soir sans éprouver le besoin de manger ni de boire.

—Bel-Kassem, ne pourrais-tu découvrir par ici un bon hôtel avec un dîner cuit à point.

—Non, Madame, le colonel t'en a prévenue.

—Un bouchon, un petit bouchon.

—S'il ne te faut que cela, il y en a aux bouteilles.

Nouvel éclat de rire: le guide nous regarde d'un air effaré.

—Cassandre, mon ami, dit le Marseillais avec le plus pur accent de la Canebière, tu ne sais donc pas qu'un bouchon, c'est un paradis où les bons compagnons rigolent.

—Mais, Caporal, à quoi pensez-vous? J'ai faim! j'ai soif! et vous avez dans vos tellis tout ce qu'il faut! Où trouverons-nous pour rigoler un bouchon comme celui-ci?

—Encore cinq minutes de marche, dit Bel-Kassem, nous rencontrerons une source: les hommes et les bêtes pourront boire.

Nous gravissions depuis une heure un énorme rocher nu et venions d'en atteindre la crête, où il ne poussait pas un brin d'herbe. Un grand silence nous enveloppait. Le sabot des mulets retentissait sur la pierre sonore. A droite et à gauche, le précipice se creusait presque a pic à une profondeur de mille mètres. La vue planait sur un horizon immense ceint d'un côté par le Djurjura recourbé en demi-cercle, de l'autre par la mer qui apparaissait dans une échancrure de montagnes. La grandeur épique du paysage nous plongeait dans une sorte de stupeur, contre laquelle réagissait notre gaieté un peu fébrile. Pas une maison française, aucun vestige d'Europe, le monde berbère dans sa splendide et prodigieuse sauvagerie. Nous sommes au coeur de la grande Kabylie.

D'un seul coup d'oeil nous embrassons toutes les tribus des deux grandes confédérations ou K'bila [K'bila, hommes associés.] des Zouaoua. Leurs sofs R'raba [De l'Ouest.] et leurs sofs Cheraga [De l'Est.] occupent tout le versant septentrional du Djurjura, depuis les Aïth-Guechtoula et les Aïth-Sedka vers Dra'-el-Mizan, jusqu'aux tribus de l'Oud-el-Hammam vers la mer et le cap Sigli. Nous les passons en revue du haut d'un pic des Aïth-Menguelate, 14 villages, 1,350 fusils, une des tribus les plus considérables de la confédération de l'Ouest.

Chez les Menguelate, comme chez les lraten, la guerre a marqué son passage. En juillet 1854 et en juin 1857, ils se sont battus contre les Français qui leur ont brûlé plusieurs villages. Ils taillent ou tournent dans le bois des thaoulath [Pelles.], des djefoun [Plats.], des kabkab [Sabots.] et autres ustensiles. Au sud de leur territoire, jusqu'à la crête djurjurienne, habitent les Aïth-Betroun qui s'appellent eux-mêmes le coeur des Zouaoua. Ces Kabyles de moeurs farouches, très-rigides dans l'observation de leurs kanouns, se divisent en quatre tribus. La plus industrieuse est celle des Aïth-Yenni, 7 villages, 1,325 fusils, soumis en juin 1857: armuriers renommés, forgerons et orfèvres, naguère encore faux monnayeurs. Leurs quatre principaux villages, rapprochés les uns des autres, se détachent en un groupe lumineux sur l'obscurité des vallées et forment à l'ouest, entre le fort national et le Djurjura, comme une grande ville kabyle. Ce sont Aïth-et-Arba, Thaourirth-Mimoun, Thaourirth-el-Hadjadj et Aïth-el-Hassen, bourgade considérable de 400 fusils. Au-dessus d'eux, sur le flanc du Djurjura, les Aïth-Ouasif, 7 villages, 1,220 fusils, fabriquent de la cire et des cardes pour la laine; plus haut encore et jusqu'aux cimes neigeuses, les Aïth-bou-Akkach, 4 villages, 765 fusils, font des peignes à pointes de fer avec lesquels les femmes, en tissant, serrent la trame sur la chaîne; et les Aïth-Boudrar, 6 villages, 1,225 fusils, habiles jardiniers, cultivent le terrible felfel, le poivre des Zouaoua [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].

La soumission des trois dernières tribus suivit celle de la première en 1857.

A l'ouest des Aïth-Betroun, habitent les autres tribus de cette k'bila: les Aïth-Attaf, 2 villages, 544 fusils, fabricants d'ustensiles de bois et maîtres voleurs; les Aïth-H'al-Aqbile, 6 villages, 985 fusils, jardiniers et pépiniéristes; les Aïth-Bouyoucef, 7 villages, 650 fusils, d'origine juive, dit-on, peu industrieux et d'humeur assez pacifique. Ces tribus se soumirent en même temps que les Menguelate, au commencement de juillet 1857.

La confédération de l'Est comprend six tribus échelonnées sur le Djurjura, depuis le coude qu'il forme en se repliant vers le nord-est: les Aïth-Illilten,13 villages, 1,090 fusils, manefguis ou patriotes fanatiques et sauvages; c'est à leur hospitalité que nous allons confier nos têtes, et déjà leur village de Thifilkouth nous apparaît sur un mamelon qu'on prendrait pour un avorton de la grande montagne. Au-dessus d'eux sont les Aïth-llloula-Oumalou, 14 villages, 1,150 fusils, avec la singulière Zaouïa de Ben-Dris, marabouts voleurs, tolbas [Savants.] de la Kzoula [Massue ferrée.], qui naguère encore ne s'appliquaient qu'à la science du meurtre et de la rapine. Puis, sur les déclivités inférieures, les Aïth-Ithourar, 26 villages, 1,845 fusils, qui fabriquent des filets et autres engins de chasse. Au nord de leur territoire habitent les Aïth-Yahia, 13 villages, 1,035 fusils, qui possèdent Koukou, la capitale du roi ou plutôt du fameux chef berbère Ahmed ben-el-Kadi. Marmol la visita vers 1535 et l'a décrite, ainsi que l'État de Koukou, dans son Africa qui fut publiée en 1573. Cette ville est entièrement déchue de son ancienne splendeur. Adossée à l'Azerou-Kuelaâ, la pierre difficile à atteindre, elle était ceinte autrefois d'une muraille bastionnée de deux mille mètres de circuit, percée de trois portes: l'Azerou-n'Tassassin, la pierre des hommes de garde; la Thabourth-n'Sour, la porte du rempart; et la Thir'ilth-el-Medefia, la crête des canons. Il faut croire qu'en effet des canons défendaient cette forteresse, car les Français en ont retrouvé deux lorsqu'ils sont entrés à Koukou, sans combat, pendant l'expédition de juin 1854. A quelque distance de la ville est l'Ourthou-Thaadjeth, le jardin de la princesse: était-ce le jardin de la merveilleuse beauté, fille de Ben-el-Kadi, qu'épousa, en 1561, Hassan, fils de Kheir-ed-Din, sultan d'Alger?

Enfin, et toujours dans la direction du nord-est, les Aïth-ldjer, 26 villages, 2,240 fusils, avec les Aïth-Zikki, 5 villages, 225 fusils, leurs alliés obligés de la crête djurjurienne. Cette grande et industrieuse tribu se livre avec succès à la culture du lin et au tissage d'une toile à les étroits; elle confectionne aussi l'izar: c'est un épouvantail qui fascine la perdrix craintive.

Pauvre petite, tu as raison de trembler, car c'est la mort qui s'avance vers toi. Mais pourquoi ne fuis-tu pas à tire-d'ailes? Tu n'as rien à craindre de cette tête de chacal qui grimace sur cette bande de tuile tendue et curieusement enluminée, ni de cette queue qui, au bas de l'appareil, se balance menaçante, ni de ces petits miroirs qui remplacent les yeux fauves et qui ont un éclat si terrifiant. Tu demeures, pétrifiée d'épouvante, en face d'un fantôme, sans voir le chasseur; il s'approche lentement, tenant d'une main l'izar qui te le cache, et de l'autre son fusil. Fuis! fuis! ou tu es morte! Il va te tirer à coup sûr… Pan! la perdrix a vécu.

Les Idjer, très-superstitieux comme tous les Kabyles, n'approchent qu'avec terreur de leurs grottes profondes, de celles surtout de Bou-Khiar, où les djenouns [Mauvais esprits, démons.] ont enfoui et gardent des trésors incalculables. Chez eux aussi, on rencontre de grandes excavations cylindriques d'aspect étrangement sauvage. Bel-Kassem nous assure, d'un air qui n'admet pas de réplique, qu'elles furent habitées autrefois par des géants troglodytes plus terribles que le lion, plus féroces que la panthère. C'étaient, nous dit-il, les sujets d'un roi dont la taille atteignait mille coudées. Il régnait sur un pays de hautes montagnes, lorsqu'il vit un jour arriver dans son royaume le peuple de Dieu, à la recherche de la terre promise. Prévoyant qu'il serait vaincu s'il engageait la lutte avec Moïse, il prit le parti de fuir; mais il emporta sur ses épaules ses montagnes qui n'étaient autres que le Djurjura. Arrivé en Kabylie, il finit par succomber sous ce poids écrasant, et ses sujets abandonnés à leurs instincts cruels, se détruisirent entre eux ou périrent misérablement dans un isolement farouche.

—Bel-Kassem, dit le Général, n'arriverons-nous donc jamais à ta fontaine?

—Encore cinq minutes, répond le guide avec un malin sourire; cinq petites minutes, Madame, et tu te reposeras.

—Je ne suis pas fatiguée, mon ami; mais il paraît que tes minutes se multiplient comme les poissons de l'Évangile. Voici plus d'une heure que nous marchons, et il nous faut maintenant marcher encore.

—Qué! dit le Marseillais avec humeur, les minutes kabyles ne finissent jamais. Ces hommes mangent, boivent et dorment en marchant, et, comme le Juif-Errant, ils vont du Fort à Alger sans se reposer en route. Trente-cinq lieues, bagasse! Nous nous engageons entre deux chaînes de roches à pic tourmentées et nues. Le sentier serpente, étroit et périlleux, à mi-hauteur de l'une d'elles. Le fond du précipice, où leurs larges pieds se touchent presque, présente un effrayant désordre de blocs amoncelés, arrondis, dégradés par les eaux.

Çà et là un arbre arraché, brisé, tordu, étend vers nous d'un air lamentable ses bras de squelette. Toute végétation a disparu, plus un village; rien que des pierres géantes, brunes, fauves ou grises, qui n'ont pour couvrir leur nudité que des lambeaux de mousse d'un vert terne et jaunâtre. D'instant en instant le sentier devient plus abrupte.

—Un endroit merveilleusement choisi pour le sabbat des sorcières.

—Ah! prends garde, Madame; cette gorge est au pouvoir des djenouns, qui s'amusent à jeter les voyageurs dans l'abîme. Ton amoureux le sait bien, et c'est pourquoi il a pris la bride de ton mulet.

En effet, le beau Kabyle marchait devant madame Elvire, entre elle et le précipice, voulant la protéger contre la méchanceté des djenouns. Tout à coup il s'écria:

Thâla! thâla! la fontaine! la fontaine!

Une de ces crevasses que l'eau met plusieurs milliers d'années à creuser dans la pierre nous apparaît à un coude du sentier. Nos bêtes ont deviné la source qui coule limpide en babillant joyeusement. L'espoir de ce régal des humbles et des grands qui ont soif ranime leur ardeur. Cette fois, au bout des cinq minutes de Bel-Kassem, dix ou vingt fois menteuses, nous sommes assis autour de l'eau promise. Les tellis sont ouverts, les provisions étalées sur la nappe rocheuse. Nous offrons des saucissons, des poulets et du vin aux muletiers qui ont fait leurs ablutions, qui ont bu et dont les bêtes boivent.

Makache bono [Pas bon.]!

—Ils tirent de leur burnous une mince galette d'orge où le son se mêle abondamment à la farine; ils y mordent à belles dents.

—Pauvres gens! Offrez-leur donc du pain Caporal, et du sucre.

Cette fois leur gourmandise s'allume, et ce sont des Allah isselmec! Le Marseillais regarde le saucisson du coin de l'oeil, comme un enfant le pot aux confitures. Le beau Kabyle s'est éloigné discrètement.

—Où est donc mon amoureux?

—Au-dessus de vous, Madame. Assis sur le rocher, il vous contemple en mangeant ses figues.

Madame Elvire lui fait signe d'approcher. Il accourt vers elle, souriant et rougissant sous sa peau de cuivre. M. Jules lui présente un demi-pain et du sucre. Mais avant de rien accepter, lui, d'un geste noble, tend vers le Général ses deux mains rapprochées et pleines:

Thagerth [Des figues.]! dit-il.

De belles figues blondes, exquises au goût, appétissantes aux yeux; par malheur, elles sortent d'un burnous qui ne s'est jamais rafraîchi à aucune fontaine.

Le Général en prit deux.

Arnou! arnou [Encore! encore!]! dit l'amoureux aux figues.

—Merci.

Arnou! arnou! répète le beau Kabyle.

Le Général prend bravement une troisième figue; mais avant de la porter à sa bouche, il hésite un peu.

—Bah! dit le Philosophe pour l'encourager, il y a des bêtes partout, petites ou grosses; cela dépend d'un simple effet d'optique. Mords dans ta figue, crois-moi; il n'y a que le premier coup de dent qui coûte.

Madame Elvire y mordit.

—Exquise! Bono! bono! dit-elle au montagnard ravi qui remonte sur sa pierre, emportant son pain et son sucre.

Ce fut au tour des muletiers de venir nous offrir des fruits, figues, raisins secs et caroubes, dans leurs mains rapprochées en forme de corbeille. Nous en prenons tous et mangeons… ce dessert parfumé d'essence de burnous.

Nous nous remettons sur nos bâts. Bientôt, en sortant de la gorge, nous apercevons, couchés à nos pieds, le village de Thifilkouth. La descente commence. Déjà le soleil s'incline vers l'horizon; avant une heure, il aura disparu derrière les montagnes.

—Combien faut-il de tes minutes, Bel-Kassem, pour aller chez le caïd?

—Cinq, Madame, répond le guide en riant, cinq toutes petites, toutes petites.

Le traître! il faut plus d'une heure. Nous avons des crampes dans les jambes, car nos pieds s'échappent sans cesse des poches du tellis dont Kabyles et Arabes se servent en guise d'étriers. Les bâts sont minces, les mulets maigres: leur épine dorsale nous scie en deux. Et quelle descente! Plus de sentier, mais un escalier de pierre, grossièrement taillé dans le rocher à pic. Telle marche n'a que six pouces, mais telle autre a deux mètres, elle est arrondie, glissante; et le mulet, à chaque pas, s'arc-boute des quatre jambes pour ne pas piquer une tête dans le vide; ou bien, c'est un chemin-ravin, détrempé par les dernières pluies, où la bête s'enfonce jusqu'aux genoux dans la boue. Nous voici arrêtés devant un passage impraticable.

—Ah! s'écrie le Conscrit, j'aimerais mieux être sur une grande route!

—Marchons! dit le Général, cela nous dégourdira les jambes.

—Mais, Madame, objecte le Caporal consterné, vous ne pourrez jamais vous tirer de ce cloaque!

—Eh! observe judicieusement Bel-Kassem, il vaut mieux se salir les pieds que la tête.

Nous sommes de son avis et descendons de nos bêtes. Nous passons à gué des ruisseaux boueux sur des pierres jetées là par des femmes kabyles. La pente toujours aussi raide devient moins périlleuse à mesure qu'on la descend. Une terre fertile recouvre le rocher; des oliviers et des figuiers innombrables, des haies d'épines entourent des champs d'orge et nous protégent contre l'abîme. Ici, comme à la montée du fort National, c'est bientôt un enchevêtrement inextricable de branches, de feuilles et de fleurs où la vigne se marie aux arbres fruitiers et aux frênes. Les rossignols et les fauvettes de Thifilkouth nous accueillent par des chansons. Un jeune pâtre nous regarde passer avec de grands yeux effarés. Un troupeau bêlant de chevreaux trottine devant lui, pressé de regagner le village, car ces pauvres petits ont soif du lait et des caresses de leurs mères dont ils sont séparés depuis le matin. Enfin, au fond de la vallée, nous traversons un asif où courent en grondant sur des pierres roulées les neiges fondues du Djurjura. Quelques pas encore, et nous serons à Thifilkouth.

Le village couronne un mamelon à pentes assez douces. Il est entouré d'un mur flanqué de tours blanchies à la chaux, et qui ressemblent à des minarets. Nous pénétrons dans cette enceinte fortifiée par une porte à voûte basse d'aspect belliqueux. Thifilkouth est une vraie citadelle. Bel-Kassem nous apprend que ces tours sont gardées en temps de guerre et que des sentinelles y veillent alors nuit et jour. Quand l'ennemi se risque à livrer un assaut, des femmes, les plus braves, y viennent le pistolet au poing, faire le coup de feu ou recharger les fusils de leurs fils, de leurs maris, de leurs frères. Toutes les autres, jeunes et vieilles, parées comme pour une fête, entonnent un chant guerrier en se tenant par la main, ou poussent des cris perçants qui exaltent le courage des hommes.

Mais si le village est emporté, quel est leur sort?

Pour le vainqueur, la femme du vaincu est sacrée. Ces attaques de village sont d'ailleurs assez rares. Beaucoup sont si bien protégés par les défenses naturelles de leurs pitons à pic qu'il ne leur en faut guère d'autres. Pour arrêter l'ennemi, il suffit de barrer l'unique chemin de la crête, et de fermer la porte massive qui bouche l'entrée de thadderth. Le plus souvent les sofs se déclarent la guerre et s'y préparent plusieurs jours d'avance. Dans quelques tribus, la bataille se livre en un endroit choisi. Les combattants s'en approchent de chaque côté, lentement, en rampant et s'abritant derrière une pierre, derrière un arbre. Tout homme en état de porter les armes doit combattre sous peine d'infamie. «Si quelqu'un, disent les kanouns, quitte le village pendant une guerre, sa maison est rasée.» Le même sort est réservé au traître, l'espion est lapidé. Dès qu'un enfant peut se servir d'un fusil, son père le présente à la djemâa. A partir de ce jour-là, il a sa place au combat comme dans l'assemblée. Pendant la lutte, les plus vieux qui n'ont plus la force de combattre, postés en sentinelle sur le sommet de la montagne, signalent par leurs cris l'approche de l'ennemi: «Les voici! ils avancent, ils reculent, ils vont tirer! Dérobez-vous! tamourt! tamourt_! à terre! à terre!» Après la bataille, si l'un des partis n'a pas de mort, il décharge ses armes en signe de joie; ou, s'il en a, il demande la dhomana [Trêve.] pour les enterrer. Tout le village assiste aux funérailles. Les hommes, silencieux et tristes, creusent la fosse; les femmes poussent des plaintes lamentables et avec les ongles se déchirent le visage. Parfois des combattants ennemis assistent à ce deuil, pour honorer le courage de leurs victimes. Malheur aux blessés! si la gadoum [Hache.] ou le flissa [Sabre.] ne les a pas achevés, ils demeurent souvent estropiés pour la vie: car la balle kabyle, quoique d'un trop petit calibre pour le fusil, n'en casse pas moins fort bien une jambe ou un bras, et, pour raccommoder ce membre, les montagnards n'ont d'autre médecin que la nature. Quelques-uns pourtant, les plus riches, se donnent le luxe d'un thebib [Chirurgien arabe.]; mais les autres, pour guérir leur blessure, se contentent d'y appliquer un chiffon de papier où la main de quelque pieux marabout a tracé à leur intention une formule miraculeuse. Jadis les montagnards se battaient avec la mzerag [Lance.]; ils ont encore le loueh, grand bouclier à l'épreuve de la balle. Ils s'en couvrent deux ou trois, lorsqu'avec le thanhizth, longue perche armée d'une pointe d'acier, ils veulent ouvrir une brèche dans le mur d'une maison ou d'un village.

Pendant quelques instants, nous longeons l'enceinte dont le soleil couchant colore les tours en carmin. Devant nous, au milieu d'un massif de verdure, est couché Thifilkouth sur une crête bizarrement accidentée; et plus loin, derrière le village, se dresse, imposant et superbe, le Djurjura, enveloppé de pourpre. Ces murs et ces tours d'aspect étrange, ce prodigieux amas d'arbres et de fleurs où la lumière et l'ombre dessinent en se jouant des arabesques multicolores, ce village fantastique appuyé sur le pied d'un colosse rouge, tout ici, comme sur le rempart du fort National, nous transporte en pleine féerie.

Nous passons sous plusieurs voûtes basses et noires, puis sous une porte qui fait corps avec les maisons de Thifilkouth. Elle donne accès dans une salle vaste et sombre où plusieurs Kabyles sont assis, accroupis, couchés sur des dalles qui forment, à trois pieds du sol, de larges bancs le long des murs et autour des piliers.

—Est-ce encore une maison de garde, Bel-Kassem? il y a là des meurtrières.

—C'est le themegaïth, la salle de la djemâa; elle s'y réunit une ou deux fois la semaine. C'est aussi un lieu ouvert à tous, où jeunes et vieux viennent à chaque heure du jour, pour s'entretenir de la chose publique et de leurs propres affaires.

Combien de burnous ont poli ces dalles grossièrement taillées, combien de générations les ont creusées par places en venant s'y asseoir! Il y a du sauvage dans le masque, impassible de ces hommes qui nous regardent. Nous les saluons de la tête; un seul, le plus jeune, nous répond: Ouach-halek! C'est le salut kabyle. Les autres demeurent silencieux; pas un muscle de leur visage ne bouge.

—Bel-Kassem, sommes-nous donc ici chez des Arabes?

—Non, Madame; mais ce sont des rustres, des Kabyles peu civilisés.

Le guide les raille sur leur grossièreté; il nous donne apparemment pour des gens d'importance, car tous se lèvent pour nous mener chez le caïd; tous, excepté un, qui nous tourne le dos: il a bien quatre-vingt-dix ans. Son crâne est dénudé, une longue barbe blanche lui descend jusqu'au milieu de la poitrine. Sur son épaule repose sa fidèle gadoum, qui ne l'a jamais quitté; à son côté droit est son debouz, son bâton ferré, avec lequel il a assommé plus d'un ennemi dans sa jeunesse. Il porte le tabenta, tablier de cuir, qui fait partie du costume de guerre. Son burnous orde, bruni par sa sueur presque séculaire, est percé de plusieurs trous de grandeur inégale.

—Ce sont, dit Bel-Kassem, des balles qui les ont faits. Les petits proviennent de balles kabyles; les grands, de balles françaises. Ce vieux s'est battu toute sa vie, et il est aussi fier de son burnous troué qu'aucun de vos soldats peut l'être de son ruban rouge.

Nous suivons une rue étroite, bordée de maisons basses, sans fenêtres; les eaux ménagères ruissellent entre les pierres, toutes les ordures du village s'y étalent sans vergogne. Cette rue monte ou descend court à droite, puis à gauche, en zigzag. C'est un vrai casse-cou, parsemé çà et là de flaques croupissantes et puantes. Chaque maison y a accès par une porte pratiquée dans son mur et qui ouvre sur une cour intérieure.

A cette porte, qui s'entre-bâille dès que nous l'avons dépassée, apparaissent des visages de femmes, curieux et effarés: très-beaux parfois, jolis souvent, mais peu ou point du tout lavés. Un cortége nombreux d'hommes et de petits garçons nous accompagne, grossissant sans cesse et se pressant contre nous, naïvement effrontés. L'affluence est grande surtout autour du Général.

Jamais Parisienne n'a mis le pied dans ce village berbère, et c'est à qui la verra de plus près, à qui pourra palper l'étoffe de son manteau. Bel-Kassem et le beau Kabyle s'évertuent en vain à écarter cette foule importune. Le Caporal s'alarme, le Conscrit s'irrite, le Marseillais jure, les muletiers crient: Choua! choua [Doucement! doucement!]! Madame Elvire sourit et dit:

—Oh! la plaisante aventure!

Enfin nous voici chez le caïd de Thifilkouth. La porte d'une cour intérieure s'est refermée sur nous. Les membres de la kharouba et quelques intimes nous entourent. Le caïd, averti de notre arrivée par le télégraphe kabyle, s'avance pour nous saluer. C'est un petit homme blond, d'une cinquantaine d'années. Il y a de la malice et de la ruse sur ses lèvres souriantes et dans ses yeux bleus qui clignotent. Il s'appuie sur une canne et boite en marchant: car, l'an dernier, il est tombé de mulet, il s'est cassé la jambe, et l'amulette du marabout la lui a mal remise. M. Jules lui débite en gentleman accompli un petit compliment de circonstance sur l'hospitalité des Kabyles et les incomparables beautés de leur pays. Le guide traduit ces paroles élogieuses un peu brièvement. Bel-Kassem a faim et soif, Bel-Kassem est fatigué; le soleil est couché, et Bel-Kassem voudrait manger, boire et dormir.

—Entrons! entrons! dit le guide morose comme un enfant assailli par le sommeil: on ne nous servira pas le kouskoussou avant le jour, si nous restons à babiller comme des femmes au moulin.

Quand les femmes vont à la fontaine et au moulin, elles font entre elles pendant une heure ou deux la petite chronique scandaleuse. Babiller est au reste le plus grand et presque le seul divertissement pour elles comme pour les hommes.

Le caïd nous introduit dans la maison des hôtes. Le madré est fort à son aise. Il reçoit du gouvernement un traitement d'un millier de francs comme juge de paix. Les mauvaises langues de Thifilkouth prétendent que tout l'argent qui entre dans son coffre ne sort pas de cette seule bourse. Et puis il a du bien au soleil: champs, oliviers, figuiers, vignes, sans compter le bétail. Il n'y a que lui parmi les plus huppés de l'endroit qui possède une maison des hôtes. Elle s'élève à droite, dans l'amrah [Cour intérieure.], sur un pan de roche. Nous y grimpons avec le caïd suivi de ses parents et des principaux du village, parmi lesquels nous remarquons un gendarme Kabyle attaché à sa personne. L'usage veut que les notables honorent par leur présence les voyageurs de distinction, et qu'ils aident le maître du logis à les traiter le mieux possible. Parfois, dans ce but, ils ajoutent à la diffa un ou plusieurs plats, des oeufs et des gâteaux au miel en guise de dessert.

La maison ne contient qu'une seule pièce partagée en deux compartiments. Dans le premier, l'aouens, à gauche de la thabourth [Porte.], flambe dans un kanoun [Trou creusé en terre.] un feu de feuilles et de branches sèches. La fumée remplit la maison et s'échappe au gré de sa fantaisie par la porte qui reste ouverte, par l'asfalou [Petite ouverture pratiquée dans le toit.] et par les thikouathin [Jours étroits ou plutôt meurtrières dans la muraille.]. On étend un maigre tapis sur la terre piétinée et durcie. Le caïd y prend place avec nous; les autres demeurent debout au fond de la salle. Une lampe kabyle à plusieurs becs brûle entre le feu et nous. Les muletiers apportent nos bagages. Bienvenues de nous, humbles couchettes du soldat! vous nous semblez en ce moment plus moelleuses que le lit de plumes d'une petite maîtresse. Nous plaçons les matelas les uns sur les autres pour en former un divan délicieux. Le caïd nous révèle ses instincts de sybarite par le nonchaloir avec lequel il s'y étend à côté de madame Elvire. Les valises, les sacs, les couvertures, tout notre attirail de voyage est déposé dans le second compartiment de la salle. Un mur de quatre pieds le sépare du premier. Sur ce mur s'appuie un plancher, et sous ce plancher règne une cavité profonde et noire: c'est l'adaïnin, l'étable où le boeuf, la vache, la chèvre et le mulet habitent près de leur maître. Car il a, lui, sa doukana, son banc de pierre, sa couche, dans un angle adossé à l'étable; et sur le plancher qui recouvre celle-ci dorment, à côté du fourrage, sa femme et ses enfants. Son lit d'ailleurs n'est pas plus doux que celui de sa famille: pour oreiller et pour matelas il n'a qu'un thaguerthil [Mince natte en sparterie.]. Telle est l'akham [La maison kabyle, qui se construit en quinze jours.]. Le propriétaire en rassemble les matériaux lui-même. Les pierres abondent à la porte du village; il n'y a qu'à les ramasser, mais il faut payer les tuiles, le mortier et le maçon: tout cela coûte de deux à trois cents francs. Les plus spacieuses, ou celles qui ont une deuxième soupente par-dessus la première, afin de séparer les filles des garçons, en valent jusqu'à trois cent cinquante.