Rome avait entouré la Berbérie d'un cercle militaire: au nord, le limes Tubusuptitanus vers Bougie, le limes Taugensis (Taourga) vers Dellys, et le limes Tigensis (Djemmaâ Saharidj), sur les bords du Sebaou; au sud, le limes Auziensis à Aumale. Ils occupèrent aussi par les armes la vallée de l'Oued-Sahel qui, sur l'autre versant du Djurjura, ouvre une brèche parallèle à la première dans les montagnes de la Kabylie méridionale. Les mercenaires de Rome ont passé sur les cailloux roulés de ces rivières qui sont à sec une partie de l'année, et presque toujours guéables. Les étrangers qui vinrent après eux du Nord, de l'Est ou de l'Ouest, suivirent les mêmes chemins. Mais sur le Mons Ferratus, sauvage et redouté, dans cet asile inviolé jusqu'en 1857 de la nationalité berbère, aucune de ces pierres éparpillées depuis le littoral jusqu'au Désert, où la reine du monde a gravé son chiffre! nul vestige non plus de quelque autre domination, même éphémère!

Les Turcs, en possession seulement des deux vallées, y relevèrent les fortins romains, comme à Taourga et à Djemmaâ-Saharidj, ou en construisirent de nouveau, notamment le bordj Sebaou et le bordj de Tizi-Ouzou, qui nous apparaissent sur des éminences. Ces postes étaient garnis de quelques canons, mais cette artillerie manquait souvent d'artilleurs, soit que la garnison eût succombé dans une surprise des montagnards, soit que, trop faible pour leur résister ou assiégée par la famine, elle se fût résignée à battre en retraite. Près du bordj Sébaou, un vieux Kabyle voulut nous montrer, au fond d'une citerne, les crânes blanchis des soldats turcs égorgés vers 1830. A cette époque, l'autorité du pacha d'Alger était à ce point affaiblie sur les confins berbères, que le bordj Saharidj, le plus avancé dans la vallée du Sebaou, avait été entièrement abandonné.

Il n'y avait de garnisons permanentes qu'aux bordjs Sebaou, Bour'ni, Bouïra, Sour-er-Rozlan (Aumale) et Zammorâ; et elles se réduisaient à seize seffras de vingt-trois janissaires chacune, soit en tout un effectif de trois cent quatre-vingt-huit hommes. Les Turcs employaient contre ces montagnards indomptés d'autres moyens plus efficaces d'oppression ou de défense. C'était d'abord l'organisation des Zmouls [Réunions de familles, pluriel de Zmala.]: colonies militaires, imitées de celles des Romains. A quiconque venait s'établir autour d'un de leurs bordjs, ils offraient un zouidja (environ douze hectares) s'il était fantassin, et deux s'il était cavalier.

Ils lui remettaient, en outre, les instruments de la guerre et ceux du labourage, mais à titre d'avances dont ils se remboursaient sur les récoltes de ce soldat-colon. Ainsi, se formèrent les tribus du Makhzen, vouées à la défense de la domination turque, et qui ne furent dans l'origine qu'un ramassis de gens sans feu ni lieu, d'Arabes chassés de leurs douars, de Kabyles expulsés de leurs villages, de Koulourlis ruinés dans les villes et de femmes de mauvaise vie. Les commandants des bordjs exerçaient un pouvoir absolu sur ces enfants perdus de la société africaine, auxquels vinrent se joindre peu à peu des familles des Flisset, des Guechtoula, des Iraten et d'autres tribus fuyant la terrible vendetta kabyle: l'oussiga [Vengeance.] et la diâ [Prix du sang.]. Les tribus makhzen étaient exemptes d'impôts; mais elles devaient prendre les armes au premier appel des lieutenants du pacha qui les menait au combat et au pillage. On se servait d'elles pour arracher violemment, de temps à autre, un maigre impôt à quelques tribus voisines qu'on se flattait d'accoutumer de la sorte à une obéissance qui ne fût pas illusoire, et aussi pour prélever sur les marchés la taxe plus productive du meks, ou en tenir éloignés tous ceux avec qui l'on était en guerre. La pauvreté de certaines tribus, obligeant un assez grand nombre de leurs hommes à aller à Alger, où ils faisaient partie de la corporation des Berranis [Étrangers.], fournit également une arme aux Turcs contre les Kabyles qui leur livraient ainsi, par nécessité, des otages. Chaque année, quelques têtes montagnardes ornaient, trophée hideux et menteur, la porte de Bab-el-oued. Le glaive du bourreau, suspendu sur la tête de leurs fils qui descendaient dans la plaine, déterminait parfois ces tribus à payer l'impôt qui n'était en réalité qu'une rançon.

Les Amaraoua, 22 villages, 1,402 fusils, dont nous traversons le territoire, étaient la plus considérable des colonies militaires de l'Est. Ils ont rempli—comme le dit leur nom—la vallée, au pied de la haute Kabylie. Ils formaient une cavalerie nombreuse et redoutable. Leur tâche consistait à emprisonner dans leurs rochers verticaux les tribus les plus hostiles, notamment les belliqueux Iraten, atteints pour la première fois en 1857, et à garder la route du Djurjura à la Mitidja et à Alger. Il fallait pour cela couper en deux les sofs jadis étroitement liés des Flisset-oum-el-lil, et des Flisset-Behar, 25 villages, 1,165 fusils, tribu énergique qui s'étend depuis la rive droite de l'Oued Sebaou jusqu'à la mer.

Cette confédération puissante des Flisset, maîtresse de l'une et l'autre rives, rendait la vallée inabordable pour les Turcs. Ce fut pour la rompre et enlever ainsi aux montagnards la clé de la plaine, que le pacha d'Alger fonda les Makhzen des Amaraoua, en les appuyant sur les bordjs de Sebaou et de Tizi-Ouzou. Après 1830, les Zmouls accoururent souvent dans la Mitidja pour s'y livrer, sur les premières fermes françaises, à leurs habitudes invétérées de pillage. Aujourd'hui, exclusivement agriculteurs, ils s'associent pour le labour et l'élève du bétail avec leurs ennemis séculaires, les Kabyles. Leurs cultures réjouissent nos yeux; elles sont bien plus soignées que celles des Arabes ou même des Kabyles de la plaine. D'Alger aux Issers, le baromètre agronomique descend; des Issers à Tizi-Ouzou, il remonte, et, dans la haute Kabylie, nous allons le voir au beau fixe.

Mais voici un groupe de maisons blanches qui, par leur structure, nous rappellent le vieil Alger. C'est Taourga (la fourmilière), autrefois Taugensis, chef-lieu d'un canton militaire romain, à présent habité par des Turcs et des Koulourlis qui fournissaient aux cavaliers du Makhzen leurs selles, leurs harnachements et leurs djbiras [Espèces de valises en cuir ornementé à plusieurs poches.].

En admirant les champs des Amaraoua, nous nous étonnons de trouver leurs habitations dans un état si misérable. Ce ne sont guère que des gourbis arabes agrandis et construits en forme de ruches avec des branchages. Là-dedans, la famille demeure exposée à toutes les intempéries, et c'est à peine si quelques endroits fermés au moyen d'un torchis de terre et de fumier lui offrent un abri contre les pluies d'automne ou les neiges d'hiver.

Maintenant devant nous, sur la route, se pressent des boeufs, des vaches, des moutons, des mulets en plus grand nombre, précédés ou suivis de leurs guides, et ployant sous le faix de leurs larges tellis tout gonflés de marchandises. Hommes et bêtes se rendent au Souk-el-Sebt de Tizi-Ouzou. Le mulet kabyle remplace ici le petit âne arabe. Il en est le digne émule par la sobriété, la résignation et le courage; mais, plus robuste que lui, il est un peu moins malheureux. De temps à autre quelques bêtes effrayées, boeufs ou moutons, se mettent à courir devant la diligence, et le maître du bétail de crier, et le postillon de faire claquer son fouet, et les animaux que ce vacarme épouvante de redoubler de vitesse. Souvent cette course burlesque dure l'espace d'une lieue. Alors les pauvres bêtes folles de terreur, mais épuisées d'haleine, s'élancent brusquement sur les pentes raides de la montagne ou du ravin, et le Kabyle saute, grimpe, bondit derrière elles, sue sang et eau pour les rassembler et les ramener sur la route. La diligence ne ralentit jamais son allure: tant pis pour qui se fera écraser! Les Kabyles sont tout aussi lents à se garer que les arabes. Cependant le postillon ne les avertit qu'en cas de péril imminent; et encore est-ce presque toujours avec le fouet qu'il leur donne cet avertissement.

—Eh! postillon, s'écrie le Général indigné, vous traitez ces braves gens en véritable Turc.

—Je mène la poste, Madame, ne vous l'ai-je pas dit? et si je devais m'arrêter toutes les fois qu'ils me barrent le chemin eux et leurs bêtes, nous n'arriverions pas aujourd'hui, mais demain. Ils doivent me faire place et le savent bien; mais ça les ennuie, ces messieurs, de se déranger pour des Roumis.

A Tizi-Ouzou [Le col du genêt épineux.], où nous arrivons vers cinq heures du soir, nous nous retrouvons en pleine France. La diligence s'engage dans une large rue bordée de maisons bien bâties et s'arrête devant un hôtel d'assez bonne apparence. Plusieurs indigènes s'offrent pour porter nos bagages. L'un d'eux, un beau garçon de dix-huit ans, à l'oeil vif, au front intelligent, nous fait le salut militaire:

—Madame, dit-il, vous plaît-il que ce soit moi?

—Oui, mais où as-tu donc appris à parler si poliment?

—A l'école de Tizi-Ouzou, Madame, et puis mon père est un des spahis du commandant.

—Sais-tu lire?

—Sans doute; écrire aussi, et calculer.

Le Philosophe s'écrie, transporté:

—Tous les fusils et tous les canons de France pour un maître d'école!

—Voulez-vous m'emmener? lui demande le jeune Kabyle.

—Où cela?

—A Paris. Je vous servirai fidèlement.

—Tu quitterais tes montagnes?

—Et ma famille, et ma femme: tout pour aller en France.

—Tu es marié?

—Depuis un an.

—Tu n'aimes donc pas ta femme? dit madame Elvire d'un air de reproche.

Un dédaigneux sourire arqua les lèvres du jeune Kabyle:

—Qu'est-ce que nos femmes à nous auprès des dames françaises qui sont tout ensucrées?

Les Kabyles sont si friands de sucre que neuf sur dix escaladeraient le plus ardu des thamgouths [Pics.] pour en croquer un morceau.

Devant la porte de l'hôtel, plusieurs hommes nous attendent: ce sont des guides qui viennent là, chaque jour, à l'arrivée de la diligence. Ils nous offrent leurs mulets pour monter au fort National. Nous l'apercevons là-haut, sur le pic le plus élevé des Aïth-Iraten, comme un aigle en son aire. Mais si imposant que soit le rempart naturel qu'il couronne, nos regards s'en détournent aussitôt, attirés par un formidable géant de pierre, d'aspect sombre et menaçant, qui nous dérobe le ciel et enfonce profondément dans les nues sa tête blanche. Muets, nous contemplons le Djurjura; à cette admiration silencieuse se mêle une crainte vague.

Pendant qu'on dresse la table, je me fais conduire par notre jeune Kabyle au bordj de Tizi-Ouzou qui domine un mamelon: c'est une ancienne citadelle turque; une garnison française l'occupe depuis 1855; on y monte par une rampe empierrée assez douce, en laissant à droite, à mi-hauteur de la colline, une jolie église de construction récente.

—Vous allez au fort Napoléon [Aujourd'hui le fort National]? me demanda mon guide.

—Demain.

—Et après-demain, vous reviendrez à Tizi-Ouzou pour retourner à Alger.

—Nous nous proposons de traverser toute la Kabylie et de faire l'ascension du Djurjura.

—Oh! exclama-t-il.

—Y a-t-il du danger?

—Non, avec de bons mulets. Le commandant vous en procurera.

—Mais… les Kabyles? ajoutai-je, non sans un peu d'embarras.

—Ils vous offriront la diffa [Repas des hôtes.].

—Et la nuit? nous n'avons pas de tentes.

—Vous dormirez dans un village, chez un caïd [Juge de paix.], ou chez l'amin [Maire.].

—Et nous pourrons dormir tranquilles?

—Oui, si les puces ne vous tourmentent pas trop.

—N'aurons-nous pas d'autres ennemis à craindre?

Le jeune Kabyle parut blessé autant que surpris de ma question:

—Est-ce qu'en France on tue les hôtes? s'écrie-t-il; en Kabylie, ils sont sacrés, et voici ce que porte le kanoun [La charte.] de mon village: «Tuer son hôte pour le voler est un crime qui ne peut s'expier que par la lapidation. Tous les biens du coupable sont confisqués. Sa maison sera détruite de fond en comble.»

—Quelques tribus pourtant, les Mlikeuch entre autres, passent pour être des voleurs et des assassins.

—Les Mlikeuch ont souvent tué et volé les Arabes qui traversent la vallée de l'Oued-Sahel, ou bien leurs ennemis, les Aïth-Abbès; mais aucun d'eux n'a jamais dépouillé son dif [Hôte.]. Outre le déshonneur qui en retomberait sur toute la tribu, celle-ci est responsable de vos personnes et de vos bagages. Et puis un de nos proverbes dit: Un enfant peut parcourir toute la Kabylie, une couronne d'or sur la tête.

—Eh bien! dis-je en serrant cordialement la main de mon guide, je ne demanderai pas d'escorte au commandant.

Le commandant de Tizi-Ouzou m'accueillit avec cette bonne grâce particulière à l'officier français, homme du monde, et que nous devions retrouver comme un charme de plus ajouté aux plaisirs du voyage, partout, jusqu'au Désert.

—Pour aller au fort, me dit-il, vous n'aurez pas besoin d'escorte, vous pourriez vous passer d'un guide en suivant la route. Mais je vous donnerai un de mes cavaliers qui vous y conduira par la traverse. Dans la grande Kabylie, vous serez d'autant mieux gardés que vous ne le serez pas du tout.

Le bordj, quand j'y entrai, m'avait paru entièrement dégarni de troupes. J'exprimai mon étonnement qu'il n'en fallût pas davantage pour défendre une position si importante; car, outre que là est la clé de la vallée du Sébaou, le bordj renferme un grand appareil militaire, des réserves d'artillerie et des munitions de guerre, un hôpital pour quatre cents hommes et une manutention pour douze mille rations de pain.

—Les Kabyles sont-ils donc absolument soumis? demandai-je au commandant.

Il sourit finement, et se contenta de me répondre:

—Nous ne sommes pas leurs hôtes, nous, mais leurs maîtres: on l'oublie trop à Alger. Pour quelle heure voulez-vous vos mulets?

—Pour six heures du matin.

—Eh! partez à dix heures après déjeuner; d'ici au fort il n'y a qu'une promenade. Vous arriverez pour dîner.

En descendant la colline, je vis de gros nuages qui venaient de l'ouest.

—Mon ami, dis-je au jeune garçon, quel temps fera-t-il demain?

—Es-tu sorcier, Monsieur?

—Non.

—Eh bien! moi non plus; mais il y a un moyen de le savoir.

—Ah! lequel?

—C'est d'attendre à demain.

Et il se mit à rire de grand coeur. D'humeur joviale et goguenarde, le Kabyle aime ce genre de plaisanteries naïves. S'ils sont plusieurs, ils s'y exercent entre eux, et c'est alors à qui mystifiera les autres.

Je trouvai mes compagnons, la serviette dépliée; la soupe fumait sur la table.

On nous servit un potage gras ornementé d'un alphabet en pâtes, des hors-d'oeuvre, une dorade de la Méditerranée, un gigot provenant par malheur d'un mouton à queue plate, qui ne vaut pas à beaucoup près le mouton à queue ronde; des petits pois nouveaux; une salade du vert le plus tendre, gloire récente des jardiniers kabyles, qui sont les premiers jardiniers du monde; enfin, l'inévitable dessert d'Algérie: fromage de gruyère, oranges, figues, amandes et raisins secs. On ne dîne pas trop mal vraiment sur le col du Genêt épineux.

En apprenant qu'il faudrait nous engager sans escorte dans la haute montagne, le Général ne put réprimer un mouvement d'alarme. Mais comme il était le plus brave de nous quatre, ce fut lui qui, l'instant d'après, réconforta le Caporal. La pluie tombait à grosses gouttes, et M. Jules venait de nous exposer le péril d'être assaillis sur le Djurjura par une de ces tempêtes diluviennes si fréquentes pendant l'hiver et jusqu'en avril, qui arrachent les arbres, renversent les hommes et rendent les chemins impraticables, même pour les mulets kabyles.

—Le pis qui puisse nous arriver, observa flegmatiquement le Conscrit, c'est de nous noyer dans un torrent ou de nous casser la tête au fond d'un précipice. Or, rien ne pouvant m'empêcher de partager le sort de mon Général, je me dis: mourir ici ou ailleurs, il faut toujours finir par là.

Le lendemain, par un soleil radieux, nous enfourchons nos bêtes avec l'ardent désir de vivre et, de visiter ce coin du monde presque inexploré, que son mystère pare à nos yeux de couleurs magiques.

Maintenant la croupe d'argent du Djurjura étincelle, et la lumière enveloppe ses flancs comme un immense voile blanc. Le cavalier du commandant est là, fièrement campé sur son bon cheval arabe qui secoue la crinière et frappe du pied la terre. Nos bagages sont chargés sur un cinquième mulet. Pauvre bête! il a la plus lourde charge; son maître le plaint, et les autres muletiers, tout en poursuivant de leurs lazzis l'homme et l'animal, finissent par prendre à la main, celui-ci un sac de nuit, celui-là une petite valise, le troisième, un rouleau de couvertures de voyage. Partons-nous? Partons-nous?

Voici le commandant à cheval qui descend au grand galop la rampe du bordj. Il vient saluer madame Elvire; et quelques-uns des Kabyles qui nous entourent, les vieux surtout, demeurent tout ébahis en voyant un personnage si considérable témoigner à une femme les marques du plus profond respect.

Enfin, nous sommes en route, quelqu'un accourt: c'est notre jeune
Kabyle.

—Pourquoi ne voulez-vous pas m'emmener? dit-il. L'an dernier, un Anglais de passage ici m'avait promis de me prendre pour domestique; mais pendant que j'étais allé embrasser mon père, il disparut et je ne l'ai plus revu. Pour vous suivre et voir Paris, je donnerais la moitié de ma vie.

—Eh bien, lui répond très-sérieusement le Philosophe, je te chercherai une place à Paris.

Avis à qui voudra se donner le luxe original d'un valet de chambre kabyle: nous sommes en mesure de lui en fournir un. Ce jeune et beau montagnard, amoureux de la France, nous souhaite un bon voyage d'un air mélancolique. Pour le consoler, je lui offre un cigare, et madame Elvire lui met délicatement entre les lèvres une pastille de chocolat.

A peine sortis de Tizi-Ouzou, nous quittons la route carrossable pour prendre la traverse. Nous suivons l'Oued Sebaou dont le lit, très-large en cet endroit et presque partout à sec, se resserre sur notre gauche, vers les gorges de Timizar-el-Robar [Les gorges des terrains friables.], où la rivière, en temps de crue, devient un torrent furieux. Sur notre droite, resplendit le Djurjura, frappé en plein par le soleil. Devant nous sont les montagnes des Aïth-Iraten, aux pieds desquelles coule un affluent de l'Oued Sebaou, l'Oued Aïssi, peu profond, mais très-rapide. Nos mulets y entrent résolument; ils le traversent sans encombre, ayant de l'eau jusqu'au ventre, et en suivant d'instinct une direction oblique contre le courant. Au milieu de jardins et de prairies où il y a autant de fleurs que de brins d'herbe, nous voyons les derniers gourbis en torchis et en branchages. Déjà au sommet des premiers mamelons, nous distinguons les murs blancs et les toits rouges des Aïth-Irdjen.

La route que nous avons reprise, près d'une ferme française abandonnée et en ruines, court entre des champs d'orge tout constellés de fleurettes jaunes qui éblouissent nos yeux comme de petites étoiles d'or. Nos mulets foulent des géraniums multicolores. Des arbres d'un vert ardent et d'autres d'un vert tendre se pressent pêle-mêle sur les flancs de la montagne; ce sont les principales richesses kabyles: les figuiers et les oliviers. Nous faisons une courte halte devant un pauvre taudis où plusieurs hommes sont étendus sur une natte en sparterie. Près de là, une vieille femme maigre coupe de l'herbe sur le talus de la route. Elle est couverte de guenilles et coiffée d'une calotte rouge d'où s'échappe une chevelure hérissée. Un homme décharné, son mari, sort de la case; un burnous troué cache mal sa nudité. Il arrache quelques branches au toit de sa demeure, puis retourne à l'intérieur pour les placer sur un feu de braise qui brille au fond d'un trou. Il se couche par terre et souffle son feu dont la fumée s'échappe par la porte et par les fissures.

—Quelle misère! dit madame Elvire attristée.

—C'est un café kabyle, Madame, lui répond le cavalier, il n'y en a pas d'autre d'ici au fort, et tu n'en rencontreras pas un seul dans la grande Kabylie.

—Les gens de la montagne n'aiment-ils pas le café?

—Oh! beaucoup, beaucoup; mais ils n'en boivent guère, et ce brave homme, quoique placé sur la grande route d'Alger, en débite à peine six tasses dans sa journée.

—Et pourquoi donc?

—Parce que la tasse coûte un sou, et que pour la plupart de nous un sou, c'est comme une pièce d'or pour toi, Madame.

Le cafaoudji nous sert le café dans de petites coupes en porcelaine de Gibraltar. Nous le trouvons exquis, et invitons à ce régal le cavalier et les muletiers. Si pauvre qu'il soit, l'établissement a pourtant son parasite: un Kabyle à tête branlante, plus décharné encore et plus nu que le cafetier lui-même; mais il n'est pas plus honteux de sa nature que de sa misère. En ce pays de vraie égalité, où le préjugé de l'argent ne gouverne pas plus que le préjugé de la naissance, celui qui n'a que la terre pour lit et le ciel pour toit est estimé par les autres, comme par lui-même, ce qu'il vaut. Nous offrons au vieillard du café et une aumône qu'il accepte d'un air digne.

Alors, quittant de nouveau la route, nous gravissons les premières pentes de la montagne. Le cavalier, que le moka sucré a mis de belle humeur, nous chante la Chanson du marabout.

Nous atteignons un plateau couronné d'oliviers; c'est l'emplacement des Souk-et-H'ad (marché du dimanche) des Aïth-Iraten. Nous nous y arrêtons pour contempler un paysage qui défie la plume et le pinceau: dans le fond de la vallée, l'Asif Aïssi et l'Asif Sébaou serpentent en capricieux méandre, ici rivières, là-bas ruisseaux, ailleurs flaques d'eaux miroitantes. A droite et à gauche, se dressent presque à pic les montagnes des Aïth-Iraten, que nous commençons à gravir et où nos yeux, éblouis par l'éclat métallique de la pierre, se reposent sur la robe verte des arbres. A leur pied, entre les sables, les graviers et les cailloux roulés des deux rivières, ondulent des froments, des orges et des foins qui ressemblent de loin à des massifs de roses. Partant, autour de nous, resplendissent les merveilles du printemps dans un cadre magique de lumières et d'ombres, violent, mais pourtant harmonieux en ses tons heurtés qui passent incessamment, sous le jeu des rayons solaires, du noir de suie au blanc d'argent, ou du jaune d'or au rouge de pourpre. Un vautour à tête blanche plane, tantôt immobile, le bec au vent, s'enivrant d'air, ou tantôt en quête d'une proie, faisant un large circuit dans l'azur. Là-bas, au milieu d'une eau courante, c'est une cigogne qui, appuyé sur une de ses échasses, attend patiemment qu'Allah lui envoie un barbeau ou une alose.

En 1857, dans les premiers jours de mai, la plaine mamelonnée qui descend vers Tizi-Ouzou se couvrait de tentes blanches et de cabanes en branchages. La voix du clairon se mêlait à la voix des sources qui bruissent en des rigoles naturelles qu'elles ont profondément creusées au flanc du rocher. Du haut de leurs pics réputés inaccessibles, les Aïth-Iraten considéraient d'un oeil calme ce flot d'ennemis grossissant de jour en jour. Des quatorze expéditions dirigées contre la Kabylie depuis 1830, aucune n'avait encore pu les atteindre. Ils se fiaient aux murailles presque verticales que la nature avait érigées pour servir de rempart à l'indépendance berbère: à elles de rendre vain l'assaut des Roumis, à eux-mêmes de changer leur audace en confusion et en désastre. En se voyant si nombreux et appuyés par tous leurs alliés en armes, ils ne comptaient plus leurs adversaires; ils escomptaient déjà la victoire et se flattaient d'affranchir à jamais, du même coup, toutes les épaules kabyles. Le cavalier Maâkara nous assure que telle était chez eux la certitude du succès, qu'ils dormirent sur les deux oreilles dans la nuit du 24; mais ce jour-là, quel réveil! Au roulement du tambour, toute l'armée s'ébranle: la division Yusuf au centre, les divisions MacMahon et Renault formant les deux ailes. Elles abordent résolûment les contre-forts qui supportent le plateau culminant du Souk-el-Arba [Marché du vendredi.], à la fois le principal marché des Aïth-Iraten et comme le sanctuaire inviolé de leur race. C'est là qu'il faut aller planter sous le feu de l'ennemi le drapeau tricolore! Par quels chemins? Il n'y en a pas. En beaucoup d'endroits, se dresse un mur vertical, et partout ailleurs la pente est si raide qu'elle ferait hésiter les chèvres.

Le tir des Kabyles est plus meurtrier que celui des Arabes. Ils ne lâchent leur coup qu'après avoir bien visé, le canon du fusil appuyé. Les défenseurs de cette redoutable citadelle sont intrépides; à ses bastions naturels, ils ont ajouté des barricades; et si à la violence de leur feu on peut juger qu'ils combattent par milliers, c'est à un ennemi invisible qu'on a affaire, car il s'embusque derrière une pierre ou derrière un arbre, il rampe, il bondit, et avant qu'on ait eu le temps de lui renvoyer une balle, il a déjà disparu. Cependant vers quatre heures de l'après-midi, refoulés d'étage en étage et partout repoussés malgré une défense héroïque, les plus vaillants, frappés de stupeur, se retirent en désordre sur le plateau du Souk-el-Arba. En voyant les Roumis vainqueurs en couronner les trois crêtes, quelques-uns cherchent la mort pour ne pas survivre au spectacle de leur montagne conquise.

Le maréchal Randon, qui commande en chef, établit son quartier général au village de Tir-ilt-el-Hadj-Ali, avec la division Yusuf; la division MacMahon campe à Imaïseren et Bou-Arfâa, et la division Renault à Ouailel. Cette journée a coûté aux Français 63 morts et 443 blessés [Émile Carrey, Récits de Kabylie, campagne de 1857.]. Nul n'a compté les victimes du patriotisme kabyle. Elles furent sans doute cruellement nombreuses, car presque toutes les tribus de la confédération des Aïth-Iraten et beaucoup d'autres sofs alliés avaient fait parler la poudre.

La grande et belliqueuse tribu des Aïth-Iraten se divise en cinq fractions: les Aïth-Irdjen, 16 villages, 975 fusils; les Aïth-Akerma, 25 villages, 1060 fusils; les Aïth-Oumalou, 14 villages, 840 fusils; les Aïth-Ousammeur, 8 villages, 780 fusils; et les Aïth-Aguacha, 11 villages, 600 fusils: soit 74 villages et 4055 fusils. Les tribus qui, de gré ou de force, ont constamment suivi leur politique, sont: les Aïth-Fraoucen, les Aïth-Bou-Chaïb, les Aïth-Khelili [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].

A ces combattants, s'étaient joints les contingents des Aïth-Yenni, des Aïth-Menguelate, des Aïth-Illilten et d'autres accourus de toutes parts à la défense de la patrie.

Le lendemain au point du jour, la lutte recommence plus acharnée, car le désespoir inspire à ces héros vaincus le mépris de la mort ou le dégoût de la vie. Quand la poudre est épuisée et toute résistance inutile, cinquante maires de villages viennent demander l'aman [Pardon.].

Leur attitude est triste, mais digne et fière encore. Au nom de tous les fils des Iraten, ils s'engagent à remplir les conditions du vainqueur.

—Vous reconnaîtrez, leur dit-on, l'autorité de la France [Émile Carrey, Récits de Kabylie.]. Nous irons sur votre territoire comme il nous plaira; nous ouvrirons des routes, construirons des bordjs, nous couperons les récoltes qui nous seront nécessaires pendant notre séjour, mais nous respecterons vos figuiers et vos oliviers.

Les amins s'inclinent; mais lorsqu'on leur dit qu'ils auront à livrer des otages et à payer cent cinquante francs par fusil, un dernier cri de révolte s'échappe de quelques poitrines:

—Les Aïth-Iraten ne sont pas tous riches, et parmi eux beaucoup n'ont pas assez d'argent pour payer cette somme.

Cependant ils apprennent qu'on ne leur prendra ni leurs femmes, ni leurs enfants, ni leurs maisons, ni leurs champs, ni même une figue sans la payer, qu'ils seront admis sur tous les marchés, et que leurs kanouns seront respectés sous la seule réserve que les amins, élus par eux, seront agréés de l'autorité française: alors les fronts assombris s'illuminent.

Et la paix signée, les vaincus d'accourir en foule dans le camp des vainqueurs, où, avec cette mobilité d'humeur qui caractérise les deux races, Kabyles et Français se mêlent, se parlent et se comprennent par signes, se traitent mutuellement comme s'ils avaient toujours été les meilleurs amis. Quiconque a pu reconnaître leurs nombreux traits d'union doit se demander s'il était bien nécessaire de verser tant de sang, et si, en le versant, on a choisi le bon moyen de faire de la Kabylie une amie dévouée de la France. On n'a pas touché à leurs institutions nationales: pour nous un devoir, et pour eux un droit. Mais ne pouvait-on les conquérir plus sûrement que par les armes, et les attacher étroitement à la fortune de la colonie, en s'adressant à leur intelligence très-vive en même temps qu'à leur intérêt aiguillonné par la misère?

J'interrogeai là-dessus notre guide Maâkara:

—Monsieur, me répondit-il, tous les Kabyles qui ont eu des relations avec les Français les préfèrent et de beaucoup aux Arabes qu'ils détestent et aux Juifs qu'ils méprisent. Il y a déjà maintenant plus d'argent chez eux que du temps des Turcs, qui pillaient leurs villages, brûlaient leurs récoltes, dépouillaient et souvent égorgeaient les malheureux qui vont faire la moisson dans la plaine, ou exercer un métier dans les villes du littoral. Au lieu de les égorger ou de les piller, les Français les protègent contre les malfaiteurs; ils ont construit de bonnes routes par où un peu de bien-être commence à pénétrer dans nos montagnes. Les Kabyles ne sont pas des ingrats et encore moins des aveugles. Celui qui leur apportera la richesse fera d'eux tout ce qu'il voudra.

—La richesse! s'écria le Philosophe, elle fera pousser un gros ventre au Kabyle allègre! elle changera en Romain du Bas-Empire ce libre et fier républicain! Tu ne sais donc pas, ô Maâkara, que la richesse est la grande misère des Français?

Le cavalier comprit-il ce singulier aphorisme? je ne sais; mais il répondit en souriant:

—Ah! Monsieur, j'en voudrais bien un peu, moi, de cette misère-là!

Nous montons par un sentier kabyle impraticable pour quiconque n'est pas mulet ou muletier indigène: plutôt un escalier qu'un chemin, formé de pierres inégales, grandes, petites, pointues, arrondies, assemblées par le hasard, tenant ensemble par la force de l'habitude, se détachant parfois; ou bien c'est le rocher que nos bêtes gravissent par bonds périlleux. De l'un ou l'autre côté de ce casse-cou sinueux et pittoresque, partout où la pierre est recouverte d'une couche de terre végétale, s'étalent de belles plantes potagères dans des jardins merveilleusement cultivés que gardent des haies d'épines. Puis ce sont des oliviers et des figuiers où des rossignols et des fauvettes se disputent le prix du chant. Au pied de chaque arbre, le sol, légèrement creusé, forme comme une vasque pour retenir les eaux d'arrosage. Ailleurs, verdissent des blés d'orge et de froment de la plus belle venue; là, peu ou point d'herbes parasites. Des arbres de luxe, vignes, orangers, cédrats, grenadiers, cerisiers, pommiers, pruniers et noyers décorent quelques enclos; beaucoup sont en pleine floraison, et l'air est tout imprégné de leurs arômes suaves. Nous marchons maintenant à travers un inextricable fouillis de branches, de feuilles et de fleurs. Ces arbres, amis de l'homme, étendent vers nous leurs bras dans le sentier, nous montrant leurs fruits en promesses. Les figuiers vigoureux et qui ont besoin d'espace nous barrent par moment le chemin; ils nous obligent d'admirer leurs larges feuilles luisantes, si élégamment découpées, et la riche récolte que le montagnard fera au prochain kherif ou cueillette des figues. Pendant ces jours d'abondance, il ira avec sa famille habiter son asib [Maison ou gourbi d'été.]; ils s'enivrera en savourant la figue fraîche, blanche ou noire, comme le vigneron de France en dégustant le vin nouveau. Mais cette ivresse des figues n'est ni grossière ni méchante; elle exalte en lui jusqu'au fanatisme l'amour de la liberté. Alors les pauvres iront de jardin en jardin, bien accueillis partout, et mangeront à discrétion de ces fruits nourrissants et exquis. Alors aussi, mêlés à eux, couverts de haillons sordides, les derviches fanatiques trouveront l'oreille des Kabyles plus accessible, quand, pour les pousser à la rébellion, ils leur diront: «Que le Roumi vienne! où qu'il nous faille aller pour le combattre, nous trouverons à vivre! et s'il brûle nos villages, cet arbre qui nous donne la nourriture nous procurera un toit pour la nuit.»

Devant nous, quel charmant tableau! Dans l'angle d'un carrefour auquel aboutissent plusieurs sentiers, coule une thâla [Fontaine.]. Des femmes, des jeunes filles et des enfants se pressent autour d'un mince filet de cristal liquide. A notre approche, deux ou trois, les plus timides, fuient dans la montagne, emportant, gracieusement posée sur l'épaule, leur medhid [Cruche à eau.] d'une belle forme antique. D'autres se voilent le visage avec la main, mais nous regardent entre leurs doigts aux ongles teints de henné. L'une d'elles nous accueille par un sourire, et, avec un geste plein de coquetterie mutine, c'est un de ses yeux seulement qu'elle nous dérobe. Pourquoi?… Ah! pauvre enfant! elle est borgne. Les plus petites, qui ont aussi une cruche mesurée à leur taille,—car à peine sorties du berceau, on leur enseigne le dur labeur de la ménagère kabyle,—se réfugient dans les jambes maternelles en criant: O imma! ô imma! ô maman! ô maman! Nos muletiers vont à la fontaine, faire leurs oudou-el-seghir, ablutions que tout bon musulman doit renouveler cinq fois dans un jour. Ils mouillent leurs mains, se gargarisent et aspirent l'eau par les narines en disant: «O mon Dieu! fais-moi sentir l'odeur du paradis.» Pendant ce temps, nos regards demeurent attachés sur le groupe féminin. De son côté, il nous contemple avec une curiosité ébahie qui touche à la stupeur.

—Maâkara, sais-tu l'âge de cette fillette dont les dents sont des perles, et les yeux des diamants noirs?

—Madame, c'est une femme mariée et déjà mère.

—Tu la connais?

—Non, mais le bijou qu'elle porte au front dit qu'elle a mis au monde un garçon.

C'était le glorieux tavezimth tant désiré des jeunes épousées: grand anneau d'argent ouvragé et orné de corail qu'elles étalent avec orgueil sur leur front le jour où elles donnent naissance à un fils; si c'est une fille, elles le placent modestement sur leur poitrine, entre les seins.

—Quel âge as-tu? demanda le cavalier à la belle Kabyle.

—Quatorze ans.

—Mais à quel âge, Maâkara, mariez-vous donc vos filles?

—A quinze ans, à douze, à dix ou même à neuf ans, dès qu'elles deviennent nubiles. Parfois, le marché se conclut quand la petite tette encore; et jusqu'au jour où le mari la prend dans sa maison, elle est déjà comme sa femme.

—Et qu'est-ce que vaut une femme en Kabylie?

—Le prix varie, Madame, depuis soixante jusqu'à cinq cents ou mille francs. Cela dépend de la beauté de la fille, de l'amour ou de la fortune du prétendant.

—Le Kabyle qui achète sa femme en est donc quelquefois amoureux?

—Tu en as la preuve là, sous tes yeux. L'achaoua [Coiffure en toile tissée chez les Aïth-Idjer.] dont cette jolie blonde paraît si fière lui a été donnée par un amant éperdument épris qui y a brodé pour elle ces arabesques éclatantes.

La tête, le cou, les oreilles, les poignets et les chevilles de ces femmes et de ces jeunes filles, qui rivalisaient entre elles par la finesse et l'élégance des formes, étaient chargés de bijoux. Ce luxe contrastait étrangement avec l'aspect misérable des vêtements, avec la malpropreté des visages et des chevelures. Si j'étais le gouvernement français, au risque de passer pour le plus grand de tous les despotes, j'ordonnerais, par décret, aux femmes kabyles de se laver, et j'en ferais ainsi les plus belles du monde.

Nous passons en revue tout l'attirail des ornements féminins: après le tavezimth des jeunes mères et l'achaoua des amoureuses ardemment désirées, le thazath, collier, assemblage de verroteries, de coquillages, de morceaux de corail, de pinces de monnaie, et même de boutons de cuivre portant les numéros des régiments français; le dah, bracelet en argent ou en cuivre, curieusement ouvré; les khralkhrals, anneaux des pieds en argent, plus épais et plus lourds que les cercles de fer rivés à la cheville des forçats, et les amkies, moins précieux, en cuir, en bois ou en corne; les kouneïs, boucles d'oreilles en argent ornementé de corail: les unes, les zerouïar, si grandes et si pesantes que les oreilles ne peuvent les porter, et qu'il faut les attacher dans les cheveux au moyen de chaînettes, les autres, les thiounissen, plus légères, mais bien moins estimées; le thacebth et le zerir, bijoux pour la tête, chaînettes d'argent enrichies de corail, de perles, de pièces d'or ou d'argent, d'émaux multicolores, formant diadème ou ferronnière; enfin les ibezimen, épingles-broches avec lesquelles les femmes attachent le haïk et toutes les pièces de leur vêtement: car elles ignorent le fil, les aiguilles, les cordons et les agrafes.

Les plus pauvres possèdent plusieurs ibezimen d'argent ou de fer, sentinelles de la pudeur, gardiennes de la décence. On nous avait montré quelques-uns de ces bijoux sur le marché des Issers, mais de peu de valeur et médiocrement prisés. Les vrais, les beaux ne se font guère que sur commande. Quand monsieur veut plaire à madame, ou un prétendu à sa future, il va trouver l'orfèvre chez les Aïth-Yenni ou les Aïth-Abbès, selon qu'il habite au nord ou au sud de la crête djurjurienne. Il lui compte un nombre de pièces d'argent équivalant à la richesse du présent que la vanité ou l'amour le détermine à faire. Au bout du temps convenu, l'artiste rend un bijou d'égal poids, et reçoit pour son travail un salaire fixé d'avance.

Nous saluons ces dames et ces demoiselles de la tête seulement, car les kanouns défendent aux hommes tout entretien avec les femmes à la fontaine. Ils frappent d'amende les désobéissants. L'amende est plus forte pour qui aborde une femme sur une route ou dans un bois. La plus forte de toutes, trois à quatre cents francs, est infligée à qui outrage une femme par des propositions ou des tentatives coupables, et les tuiles de sa maison sont brisées. Et si un aimable jeune homme s'en vient en l'absence de monsieur rendre visite à madame qui s'ennuie à la maison, le mari le tue bel et bien, et répudie sa femme. La loi ne tolère aucun échange de galanterie, fût-il le plus innocent du monde [Voici ce que portent les Kanouns: Celui qui va à la fontaine des femmes payera 25 francs; celui qui accoste une femme sur une route dans un bois, 50 francs; s'il lui fait des propositions honteuses, 300 francs; s'il porte la main sur elle dans un but malhonnête, 400 francs; les tuiles de sa maison seront brisées par la djemâa réunie, et le mari a de plus le droit de se venger de lui. Si la femme a consenti, son mari doit la répudier, ou payer une amende égale à celle du coupable et il ne sera plus écouté comme témoin.].

—Et toi aussi, Maâkara, qui as l'air d'un si bon enfant, tu serais sans pitié pour celui qui aurait échangé avec ta femme trois mots de galanterie tout à fait sans conséquence?

—Oh! oh! sans conséquence, Madame! chez nous, quand les yeux ont parlé, tout est dit: entre les lèvres de la femme et celles de l'homme, il n'y a qu'un baiser.

—Ainsi tu répudierais l'une et tuerais l'autre?

—Sans doute, ne voulant pas qu'on me coupe mon nif.

—Qu'est-ce que cela? fit madame Elvire.

—Mon nif, c'est mon nez; et le nez d'un Kabyle, c'est le drapeau de son honneur.

—Ainsi, dit le Philosophe en riant, le ridicule est le même en Kabylie qu'en France; seulement, vous le portez sur votre nez et nous sur notre front. Décidément, mon ami, nous sommes faits pour nous entendre.

—Mais, cavalier, reprit madame Elvire, comment les Kabyles peuvent-ils être si jaloux de femmes qu'ils achètent?

—D'abord, Madame, parce que nous les aimons malgré cela…

—Voilà une raison.

—Quand elles sont belles. Et puis, si nous étions moins sévères, personne ne connaîtrait plus son père: elles ne sont pas comme les Françaises, et ne se font aucun scrupule de couper le nif à leurs maris.

—Et c'est bien fait, puisque vous les traitez, dit-on, en esclaves.

—Bah! à chacun son lot: nous les nourrissons, elles tiennent le ménage; si nous ne les estimons pas en masse, nous honorons celles qui se distinguent par leurs vertus ou se signalent par des miracles. Les Kanouns ne leur accordent aucun droit. Elles n'héritent pas; ce qu'elles ont appartient à leurs maris ou à leurs parents; mais elles n'ont aucune charge: filles, femmes ou veuves, c'est aux hommes de pourvoir à leur entretien.

—Est-il vrai qu'après les avoir épousées sans leur consentement, vous puissiez les répudier par caprice, et consommer d'un mot votre divorce avec elles?

—Oui, mais elles peuvent se remarier.

—C'est bien heureux vraiment!

—A la condition toutefois, ajouta Maâkara, que le nouvel acquéreur remettra au premier mari la somme que celui-ci a payée aux parents de la femme.

—Oh! comme je me vengerais! fit madame Elvire courroucée.

—Elles se donnent assez souvent ce plaisir-là. J'en connais une qui, après avoir été achetée six fois, a empoisonné son dernier acquéreur pour convoler en septièmes noces avec un jeune homme auquel elle avait donné l'amulette qui fait aimer.

—Vos femmes ont des poisons?

—Elles se servent d'arsenic pour s'épiler par tout le corps.

—Et cette amulette, où la trouve-t-on?

—Tu peux le demander à cette vieille sorcière que nous apercevons là-haut, grimpant vers son village, avec une charge de bois mort sur le dos. Elle a dû composer plus d'un philtre d'amour ou de mort, et non-seulement elle est adroite à glisser un charme dans le haïk d'une femme ou d'une fille, dans le burnous d'un jeune garçon, mais elle sait aussi faire disparaître le fruit d'un amour coupable.

—Maâkara, tu ne m'as pas dit où l'on trouve cette amulette.

—Ah! ah! repart le cavalier en riant, serait-ce pour t'en servir,
Madame? Vraiment, tu n'en as pas besoin.

Nous éclatâmes de rire. Le Général éprouvait un peu de confusion.

—Vous irez, continua le cavalier, trouver un thaleb [Un savant.]. Vous lui ferez écrire un mot, un nom, une devise sur un petit morceau de papier, puis sur un autre. Vous porterez sur vous le premier de ces deux talismans, et vous chargerez une vieille femme ou une jeune, peu importe, de mettre le second dans les vêtements du bien-aimé. Au bout de quelques jours, vous tomberez inévitablement dans les bras l'un de l'autre.

Le rire de madame Elvire retentit sonore au milieu des nôtres.

—Merci, Maâkara, mon ami, dit le Conscrit, pour les précieux renseignements que tu donnes à ma femme! Rends grâce à Allah que je ne sois pas un mari kabyle; je pourrais me venger de toi.

Le cavalier regarda du coin de l'oeil le mari français, non sans un peu d'inquiétude.

—Rassure-toi, mon garçon, reprit aussitôt celui-ci. En France, nous sommes débonnaires, confiants et crédules, beaucoup trop infatués d'ailleurs de notre propre mérite pour nous faire à nous-mêmes l'injure de supposer que nos femmes puissent nous préférer aucun homme de la terre.

—Mais les jeunes filles sont-elles traitées avec la même rigueur?

—Oui, Madame. Naguère encore, une fille-mère était punie de mort, lorsqu'elle ne parvenait pas à fléchir ses parents, à épouser son séducteur ou quelque bon diable qui voulût réparer sa faute. L'autorité française a aboli cet usage. Et puis, il y a bien peu de filles séduites dans nos montagnes: d'abord parce qu'on marie les enfants de bonne heure, et ensuite parce que chaque injure faite à l'honneur d'une famille entraîne des vengeances terribles. Celui qui, parmi nous, ne venge pas son nif outragé, demeure déshonoré aux yeux de toute sa tribu. Il faut venger son injure ou quitter le pays. Et si l'insulté meurt avant d'avoir exercé l'oussiga, la vengeance, c'est à son héritier de faire payer à l'insulteur la diâ, le prix du sang. Il est arrivé souvent que des tribus entières, avec tous leurs sofs alliés, ont pris les armes pour venger l'injure faite à un de leurs membres, tous se trouvant atteints dans la personne d'un seul.

—C'est le dernier mot de la perfection sociale, s'écria le Philosophe avec feu. Quand nous en serons là en Europe, le despotisme aura vécu. Et pour ce qui est des femmes de Kabylie, si peu enviable que soit leur sort, elles ont du moins un très-réel avantage sur les femmes de France: on ne les épouse pas pour leur dot. Marché pour marché, je préfère encore celui des Kabyles.

Une femme montait devant nous, pâle, ridée, flétrie, ployant sous sa lourde cruche d'eau; elle traînait par la main une petite fille de quatre à cinq ans, qui portait une mignonne amphore. La mère avait des tatouages bleuâtres aux tempes et au front; l'enfant, déjà coquette, s'était parée de feuilles d'alfa qui entouraient, en guise de bijoux, son cou, ses bras et ses jambes.

Le visage riant de celle-ci contrastait avec l'air morne de l'autre.

—Que cette femme a l'air triste! dit madame Elvire émue de pitié.

—Si elle avait eu un fils au lieu d'une fille, répondit Maâkara, elle serait plus fière à présent. Elle serait la maîtresse au logis, tandis qu'elle est la servante. Je connais son mari; il voulait absolument avoir un garçon, et pour cela il a acheté une seconde femme qui a comblé ses voeux.

—Deux femmes!

—Le Koran en permet jusqu'à quatre; mais la plupart de nous trouvent que c'est assez d'en nourrir une. Quel âge donnez-vous à celle-ci?

—Cinquante ans pour le moins.

—Elle n'en a pas encore trente. Elle s'est usée au travail, abîmée dans la jalousie. A elle les gros labeurs et les dédains du maître, tandis que la nouvelle n'a guère souci que d'allaiter le fils de la maison. Pour lui, on a fait parler la poudre; on a célébré sa naissance le septième jour par un thâam [Festin.], auquel le père a convié ses amis et ses proches. Mais quand la petite fille est née, il n'y a pas eu la moindre réjouissance.

—Et c'est une injustice criante, observa M. Jules en regardant madame
Elvire.

—C'est ainsi, Monsieur, dans toutes les familles, reprit le cavalier; aussi, quand une femme se marie, ne manque-t-elle jamais d'invoquer les plus saints marabouts afin d'engendrer un garçon.

—Nous arrivons chez les Aïth-Adeni, fraction de la tribu des Irdjen, une des cinq des Iraten; et, nous étant retournés, des oh! et des ah! admiratifs nous échappent devant le tableau incomparable qui se déroule sous nos regards. Madame Elvire rayonne, le Philosophe rêve, M. Jules pleure, et moi je prends des notes; enfin, le cavalier a le sourire de l'amour-propre satisfait, car c'est lui qui a prémédité de nous conduire à ce point de vue. Les muletiers s'interrogent entre eux pour savoir ce qui nous peut impressionner de la sorte.

L'immense abîme est baigné dans un brouillard éblouissant. Ce n'est pas de la vapeur d'eau, mais de la lumière condensée. Au fond de ces ondes transparentes qui forment comme un fleuve rayonnant entre les montagnes, apparaît la vallée du Sebaou, avec ses flaques d'eau, ses arbres et ses fleurs. C'est un lit d'or enrichi de diamants, d'émeraudes et de perles. Les grandes ombres des hauts pitons, projetées çà et là sur les flots radieux, produisent des effets fantastiques; en quelques endroits où deux rochers verticaux forment un angle, le soleil et la nuit, en s'y mariant, enfantent des profondeurs bleuâtres, insondables comme le ciel et comme lui infinies. En face de nous, Tizi-Ouzou et son bordj: on les tiendrait dans la main. Puis, les montagnes des Aïth-Flisset, entre lesquelles serpente la route d'Alger; elles rejoignent à l'horizon la chaîne du Petit-Atlas. A droite, l'Asif Sebaou s'enfonce dans les gorges des terrains friables; à gauche, le Djurjura resplendit comme un dieu dans sa gloire! Derrière nous, dans un cimetière, des hommes et des femmes prient accroupis. Au seuil de sa maison, un vieux Kabyle, appuyé sur son debouz [Bâton ferré.], nous regarde d'un air farouche; une bande de petits garçons effarés, hardis et méfiants comme des moineaux francs, vient s'abattre à quelques pas de nous, criant Soldis! soldis [Des sous! des sous!]! Enfin, sur la grande route qui sillonne les flancs de la montagne, nous apercevons, prodigieux contraste! les poteaux et les fils du télégraphe. L'extrême civilisation et l'extrême sauvagerie s'embrassent ici, et du fort National, au coeur de la Kabylie, nous pourrons dire à nos amis de Paris: «Nous allons bien, et vous?» Le sentier traverse le cimetière. Pourquoi ces jours entre les pierres des tombes? Les Kabyles veulent que leurs morts jouissent comme eux de l'air et de la lumière. Bientôt nous atteignons la grande route, où des gamins cuivrés, beaux et nus comme l'Amour antique, se disputent nos soldis; ce sont les mêmes batailles que celles des petits paysans blonds et joufflus qui suivent en courant les diligences de l'Alsace ou de la Normandie.

Le 2 juin 1857, vingt-cinq mille pelles, pioches, scies, haches, secondées par deux cents feux de pétards, livraient aux rochers des Aïth-Iraten un assaut bien plus glorieux que celui du 24 mai. Et le 23 juin, après vingt-deux jours d'efforts héroïques, deux pièces de douze, attelées de six chevaux, montaient de Tizi-Ouzou au plateau conquis de Souk-el-Arba, par cette brèche que l'armée venait d'ouvrir à une autre civilisation que celle du canon. Les Kabyles, soumis ou insoumis, suivaient avec des yeux consternés ce serpent de vingt-cinq mille mètres qui rampait jusqu'à leurs crêtes inaccessibles pour y venir dévorer l'indépendance nationale. Pour les réconforter, les marabouts leur disaient: «Le Prophète a suscité les Français comme un fléau vivant afin de punir les crimes des Kabyles; mais, si Mahomet veut le châtiment de ses enfants coupables, il ne veut pas leur asservissement à des infidèles. Voici déjà que, du haut du ciel, Allah frappe de vertige tous ces Roumis ameutés par lui: pour une route inutile, voyez comme ils jettent leur poudre aux rochers de la montagne!»

En vain, cette fois, des fanatiques s'efforcent-ils d'abuser ces hommes naïfs et crédules, mais pourtant pleins de bon sens. Et lorsqu'après le 14 juin, anniversaire du débarquement des Français en Afrique, qui fut choisi pour la pose de la première pierre du fort National, un vieil amin vit sur le Souk-el-Arba des bastions sortir de terre, il s'écria: «Un bordj! Regardez-moi: quand un homme va mourir, il se recueille et ferme les yeux. Amin des Kabyles, je ferme les yeux, car la Kabylie va mourir [Émile Carrey, Récits de Kabylie.]!»

Vers six heures du soir, nous entrons au fort par la porte d'Alger. Ravis du voyage, mais rompus, nous descendons de nos montures. Nous payons nos muletiers: trois francs pour l'homme et la bête, et un franc de pourboire. Nous nous séparons très-satisfaits les uns des autres, et remercions notre bon guide Maâkara, en lui glissant une pièce de cinq francs dans la main. Ce brave garçon nous suivrait, au bout du monde. Nous entrons dans un hôtel, le meilleur; il y en a deux. Lequel est-ce? Je l'ai oublié, et je ne le retrouve pas sur mes tablettes: ô ingratitude!

*[Les habitants les plus anciens de la partie septentrionale de l'Afrique, à l'ouest des Égyptiens, nous sont signalés, il y a cinq ou six mille ans, dans la traduction grecque des annales égyptiennes de Manethon, sous le nom de Libuès, que nous rendons par le mot Libyen et que rendait le mot égyptien Lebou ou Rebou. Sous la quatrième dynastie, le roi Neferkhérès est dit avoir soumis une portion des Libyens terrifiés par la vue d'une éclipse. Cette époque devait répondre à celle des pierres taillées dont on retrouve des traces sur les points les plus distants de l'Algérie: près d'Alger, à la pointe Pescade, sur les confins du Sahara, dans l'oasis d'Ouargla. A partir de la dix-huitième dynastie, sinon plus tôt, de nombreux indices donnent à penser qu'à ces Lebous est venu s'ajouter un peuple nouveau aux yeux bleus. Le fait devient certain en 1400 avant notre ère. Des déserts, à l'occident du Delta, un flot de nomades aux yeux bleus et aux cheveux blonds descend des îles de la Méditerranée, sur le continent africain, menace les provinces du nord de l'Égypte et n'est contenu qu'avec de grands efforts par les armées égyptiennes. Ces envahisseurs comprennent des Lebous, des Maschouach, dont descendraient les Macas d'Hérodote, les Mazigues de Ptolémée et les Amazigs (Touaregs) d'aujourd'hui, etc., et étaient désignés sous le nom général de Tamahou. Plus intelligents que les autochtones, ils les auraient subjugués, et en retour leur auraient apporté l'art de construire les monuments mégalithiques. La présence actuelle de ces monuments en quantité innombrable des côtes du Maroc jusqu'à la Tunisie et d'individus blonds dans cette même étendue et jusque dans les îles Canaries établit en quelque sorte les frontières de leur domination d'alors. C'était l'époque de la pierre polie en Algérie, et plus tard celle des métaux; la première paraît y avoir été fort courte. De la fondation de Carthage jusque vers l'invasion romaine, la chaîne de l'Atlas, du Djebel-Amour et de l'Aurès et ses deux versants, allant d'une part à la Méditerranée et de l'autre au Sahara, étaient donc occupés par un peuple formé de deux éléments ethniques déjà, et même de trois, en y ajoutant l'élément nègre qui, incontestablement, existait. Ce peuple n'avait aucune unité nationale, à en juger par la variété de noms sous lesquels les auteurs en parlent: les Numides, les Gétules, les Gamarantes, les Augils, les Atlantes ou tribus de l'Atlas, les Troglodytes, etc.

La plupart des inscriptions en langue berbère retrouvées sur des rochers ou des dalles sont de cette époque. (Voir la Collection complète des inscriptions numidiques (libyques) avec des aperçus ethnographiques sur les Numides, par le général Faidherbe. Paris, 1870.) On sait les soulèvements continus dans les montagnes de la Kabylie qu'eurent a réprimer les Romains, et le nombre de postes militaires qu'il leur fallut entretenir sur les confins du Beledjerid pour contenir l'esprit belliqueux et indépendant des indigènes. Plus tard même, une fraction importante de ce peuple refusa de plier devant l'invasion musulmane et émigra en masse dans le désert; ce furent les Touaregs. Arrivant à l'époque actuelle et écartant de la population indigène véritable tous les éléments conquérants et accidentels, nous restons donc en présence d'une masse essentiellement composée de bruns par les cheveux, les yeux et même la peau, mais parsemée çà et là d'individus tirant plus ou moins sur le blond et ayant parfois les yeux bleus ou la peau d'une complexion blanc-mat ou rouge-brique, marquée d'éphélides, comme il s'en rencontre dans les pays du Nord. Évidemment les premiers, les bruns, sont les représentants de la race la plus ancienne, numériquement plus forte et appropriée au sol qui la vit se constituer, tandis que les seconds, les blonds, sont les restes d'une autre race, née sous d'autres climats, et venue postérieurement se fondre dans la précédente. Les premiers sont les Lebous; les plus purs des seconds sont les Tamahou, dont le type est figuré sur les monuments égyptiens. La fusion, toutefois, est aujourd'hui si intime, le type ethnique numériquement le plus fort a si bien repris le dessus en vertu de la grande loi anthropologique du retour aux ancêtres, qu'il y a lieu de regarder la race berbère actuelle comme une, etc.—Revue d'anthropologie, t. III, 1874.

A considérer dans leur ensemble les pays qui furent la Libye ancienne, l'Afrique du Nord et le Sahara de nos jours, ces pays paraissent n'avoir subi que des changements peu sensibles. Ils ont dégénéré cependant, quelques parties du moins, et ils se sont dépeuplés. L'homme est allé s'amoindrissant, dans les siècles modernes, sous l'empire de luttes sans trêve, au milieu des ruines accumulées et de toutes les dévastations commises par les dominateurs; et par une loi de corrélation nécessaire, le sol a suivi la fortune de l'homme. Cette contrée du Magreb est toujours l'El-Khadra (la Verte) des Arabes de la conquête; mais les mêmes terres qui nourrissaient Rome sous les empereurs ne nourrissent même plus aujourd'hui leurs habitants. Du Nil à l'Océan, de la Méditerranée au Niger, nous retrouvons a peu près les mêmes peuples qu'anciennement, qui n'ont guère fait que changer souvent de lieux et aussi de noms; les uns plutôt fixes, agriculteurs; les autres plutôt pasteurs et nomades. Et il est rationnel de croire que, sauf sans doute la proportion, des blonds et leur répartition au milieu des populations actuelles, ils ont conservé en général la physionomie et les principaux traits qui caractérisaient leurs ancêtres. Nous ne savons rien de plus. Des races dites Berbères. J.-A.-N. PÉRIER, Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, 1873.

Quel rôle ont joué les populations immigrées, du moins quelles traces ont-elles laissées?

Ces vieux envahisseurs et ces primitives immixtions ont eu jadis une influence considérable sur la constitution des peuples dans ce pays, et s'il en subsiste surtout des noms, la population dans son ensemble n'en demeure pas modifiée aujourd'hui autant qu'on pourrait le penser. En effet, sauf des nuances entre la plaine envahie et la montagne où n'a pas pénétré la conquête, entre l'Est et l'Ouest, et beaucoup de différences individuelles, traces dernières d'anciennes intrusions et d'anciens mélanges, le Kabyle du Tell algérien est à peu près partout le même; et il est permis de croire que ces divers peuples, aventureux et venus de loin, auront fini par succomber dans la lutte avec les conditions nouvelles, au point qu'il n'en reste guère que des vestiges peu nombreux et parfois à peine reconnaissables.

Les effets des croisements, lorsqu'ils ont eu lieu, ne se sont pas perpétués; et, à défaut de continuité dans le recrutement, comme il arrive en cas semblables, la plupart de ces populations étrangères, quand elles ne se sont pas éteintes d'elles-mêmes, auront été finalement absorbées dans le sang indigène, à la manière des fleuves qui se perdent dans la mer. Que si les Arabes seuls ont prospéré sur ce sol, comme par exemple ils prospèrent en Égypte, c'est qu'ils ont trouvé là des conditions de vie corrélatives à leur type, et par conséquent une autre patrie. Leur nombre actuel, néanmoins, n'est évalué qu'à 500,000 en Algérie, où l'on compterait environ, suivant M. Warnier, 2,200,000 individus de races dites berbères.—Idem.]

CHAPITRE II
DU FORT NATIONAL AU DJURJURA.

Le fort National couvre un espace d'environ douze hectares, comprenant le plateau du Souk-el-Arba, ainsi que l'emplacement du village d'Icheraouïa, qui en occupait la partie supérieure, et qu'on a démoli après l'avoir acheté pour vingt-cinq mille francs aux Kabyles. Une enceinte continue de deux mille mètres, percée de meurtrières, flanquée de dix-sept bastions et en plusieurs endroits casematée, forme, sur ce point culminant, une position presque inexpugnable qui défie la belliqueuse ardeur des patriotes berbères. Si le bordj de Tizi-Ouzou est la clef de la Kabylie occidentale, le fort National ouvre la porte du Djurjura; et c'est le nom qui a été très-bien donné à l'une des deux entrées, celle qui regarde l'est. Entre la porte du Djurjura et la porte d'Alger, s'étend une large rue, la principale. A égale distance de l'une et de l'autre, elle aboutit à une jolie place carrée, plantée en quinconce, où deux bâtiments situés en regard offrent un aspect monumental: la place Randon; le cercle des officiers et les bureaux militaires. Dans la grande rue s'élèvent déjà un assez grand nombre de maisons européennes, où s'exerce l'industrie privée, boutiques ou cabarets, une ville embryonnaire. En contre-bas, sur la déclivité du plateau, dans l'espace compris entre le mur d'enceinte et les deux portes, on rencontre successivement, en allant de celle d'Alger vers celle du Djurjura, le quartier de la cavalerie et les fourrages, les ateliers du génie, l'hôpital, la manutention et les magasins militaires.

Le dîner commandé, nous suivons la grande rue; puis, revenant sur nos pas, nous trouvons à gauche une église en construction et presque achevée. Nous faisons le tour de la place Randon, émerveillés de ses monuments; mais notre admiration est au comble, quand madame Elvire, s'arrêtant devant des affiches étalées sur un mur, se met à les lire à haute voix:

SAMEDI PROCHAIN, 9 AVRIL
BAL PARÉ DE LA JEUNE FRANCE
TENU PAR M. JOUVE

Le Bal commencera à 9 heures.—Prix d'entrée: 1 fr.

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DIMANCHE PROCHAIN, 10 AVRIL
GRAND BAL AU CAFÉ CHANTANT
TENU PAR M. AUNACQ

On commencera à h. 8 1/2.—Prix d'entrée: 50 c

Mabile, tu es détrôné! Casino Cadet, ta gloire est éclipsée! O bon peuple de France, lorsque dans la terrible Josaphat retentira la trompette de l'archange, c'est en chantant et en dansant que tu paraîtras devant le Père éternel! c'est par tes pirouettes et ton rire que tu désarmeras le grand vieillard au front d'airain!

Au fond de la place Randon, appuyé contre une colline, se dresse un double escalier de pierre. Nous le montons pour nous rendre chez le colonel qui commande le fort. La garnison ordinaire est de trois mille hommes; mais ici, comme à Tizi-Ouzou, l'effectif a été réduit dans une proportion telle que, si elle n'est pas le fait d'une confiance aveugle, imprévoyante et téméraire, elle semble condamner absolument l'emploi de tout moyen violent contre la Kabylie. Huit cents baïonnettes opposées à soixante-quinze mille fusils! Le Sud s'est soulevé, la révolte arabe s'est propagée depuis la frontière du Maroc jusqu'aux portes d'Aumale, jusqu'aux confins kabyles: et pas un coup de fusil n'a été tiré sur le Djurjura [Ceci a été écrit avant la révolte des Kabyles en 1870.]! Les guerriers montagnards les plus intrépides et les derniers soumis seraient-ils donc devenus tout à coup, par miracle, des hommes pusillanimes? Est-ce vraisemblable? Non, aussi intelligents que braves, ils ont compris déjà que dans le commerce des Français ils ont peu à perdre et beaucoup à gagner. Mais alors était-il bien nécessaire de les réduire par la violence? et la sanglante campagne de 1857 est-elle justifiée? Là-dessus entre nous, grande controverse. Le Philosophe soutient que toute guerre est en soi immorale et condamnable, par la seule raison qu'elle force les hommes à s'entr'égorger; qu'elle le devient doublement si elle s'attaque à l'indépendance d'un peuple, et qu'en cette matière-là, pas plus qu'en aucune autre, le but ne saurait justifier les moyens.

—Ainsi, dis-je, il fallait respecter ces bons pirates d'Alger qui venaient exercer leur honnête métier de meurtre et de pillage jusque dans les eaux de Marseille ou de Gênes?

—Je veux bien, me répondit-il, vous concéder le droit de détruire les brigands, comme les lions et les panthères: ceci constitue le cas de légitime défense; mais je n'irai pas plus loin.

M. Jules cherchait à se former une opinion dans les yeux de madame
Elvire.

—Ami, dit-elle, en prenant le bras de son mari, tu ne seras jamais qu'un rêveur, affolé de la plus insaisissable de toutes les chimères: l'absolu. Et c'est par là surtout que tu m'as plu. Sois juste cependant, et avoue que, sans la campagne de 1857, les Kabyles ne posséderaient pas cette belle route, par où la civilisation et la richesse vont pénétrer dans leur pays.

—Eh! qu'importe? l'éclat des plus puissants empires du monde vaut-il la pauvreté républicaine?

—Chut! fis-je, nous sommes ici en France.

La résidence du commandant supérieur, vers laquelle nous nous dirigeons, occupe, avec les casernes de l'infanterie, la partie dominante du plateau. Là aussi on rencontre, en descendant vers la porte d'Alger, le bureau arabe, la maison des hôtes, la prison et l'établissement de l'artillerie.

Le colonel nous reçoit dans son cabinet où règne une simplicité antique: un bureau en bois peint, quatre chaises de paille, deux chaouchs [Huissiers.] kabyles: voilà tout. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, à l'air intelligent, à la mâchoire énergique. La bienveillance couronne son front. On lit sur son visage qu'il a regardé plus d'une fois la mort en face, et qu'elle ne saurait le faire pâlir.

—Colonel, dit M. Jules, notre Nestor, nous voulons faire une petite excursion en Kabylie.

—Une grande, Monsieur, ajoute madame Elvire.

—Où voulez-vous aller, Madame?

—Sur le Djurjura, dans la neige, par le chemin le plus pittoresque.

—Ah! vous êtes Parisienne.

—De coeur, sinon de naissance.

—Eh bien, Madame, vous êtes la première, je pense, qui ait eu cette fantaisie.

—Quel bonheur!

—J'admire votre courage; mais, s'il y a de la gloire, il y a aussi du péril.

—Tant mieux!

—Peut-être, observai-je, est-ce impossible pour une femme?

Les beaux yeux de madame Elvire me foudroyèrent.

—Oh! pas pour ma femme, dit le Philosophe, puisqu'elle le veut.

—Vous êtes-vous munis de tentes et de cantines?

—Nous avons nos couvertures de voyage.

—Mais vous ne trouverez pas le moindre caravansérail sur la crête ou les versants du Djurjura: vous serez obligés de passer les nuits dans les villages kabyles.

—C'est mon désir.

—Vous ignorez le supplice qui vous y attend.

—Lequel? fit-elle un peu alarmée.

—Vous serez assiégée, littéralement envahie par des centaines, que dis-je, par des milliers de…

—Oh! si ce n'est que cela, partons!

—A dix kilomètres du fort, plus de chemins; à droite ou à gauche, un abîme qui donne le vertige, et souvent des deux côtés à la fois.

—C'est superbe. En route! en route!

Le colonel sourit. M. Jules lui demande une escorte.

—Où est Bel-Kassem? fit l'officier.

Au bout d'un instant, Bel-Kassem-ben-Saïd parut. C'était un beau Kabyle de dix-neuf à vingt ans, parlant et écrivant correctement le français, double mérite qui lui avait valu la faveur d'être attaché au bureau du commandant, pour y remplir les fonctions d'interprète.

Il portait la longue tunique bleue des fusiliers indigènes, aussi appelés gendarmes maures. Sa tête spirituelle, rasée et enfoncée dans le capuchon du burnous, nous plut au premier coup d'oeil.

Sur le seuil de la porte, il fit le salut militaire, et, dans une attitude respectueuse mais digne, attendit les ordres du commandant supérieur.

—Tu conduiras madame et ces messieurs au Djurjura.