The Project Gutenberg eBook of En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura

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Title: En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura

Author: J. Vilbort


Release date: March 21, 2005 [eBook #15434]
Most recently updated: December 14, 2020

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/15434

Credits: Produced by Aaron Bull

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN KABYLIE: VOYAGE D'UNE PARISIENNE AU DJURJURA ***

Produced by Aaron Bull, aabull@shaw.ca

J. Vilbort

EN KABYLIE VOYAGE D'UNE PARISIENNE AU DJURJURA

Paris Charpentier et Cie, Libraires-Éditeurs 28, quai du Louvre

1875

CHAPITRE PREMIER
D'ALGER AU FORT NATIONAL.

Nos amis d'Alger nous disaient: Aller en Kabylie et au Désert! y pensez-vous? Le Sud est en fermentation. Les marabouts fanatiques annoncent partout l'arrivée du Moule-Saâ [Le maître de l'heure.], qui, venant de l'Ouest, du Maroc, du Gharb, du Mogreb-el-Aksa, doit, avec son yatagan, couper la tête à tous les Roumis [Chrétiens.]. Réfléchissez que nous sortons du Rhamadhan [Le feu qui purifie.], et qu'à ce jeûne rigoureux du neuvième mois s'ajoutent les excitations du printemps pour agiter les ferments de haine et de révolte que tout Arabe ou tout Kabyle puise dans le lait de sa mère. Restez donc parmi nous, à Alger la bien gardée, qui, en avril, n'est que parfum et lumière. Où trouverez-vous un ciel plus pur, un air plus doux? N'allez pas vous jeter dans un coupe-gorge.

Mais à ces exhortations de l'amitié prudente, le Général ne répondait que par un dédaigneux sourire. Comment, faible femme, supporteriez-vous les fatigues d'un pareil voyage? Ignorez-vous que jamais un phaéton, ni même le plus méchant des voiturins, n'a pu gravir les pentes kabyles? Quelques chevaux ont tenté l'escalade, mais presque tous s'y sont cassé les reins. La route est bonne jusqu'à Tizi-Ouzou, et les cochers d'Alger vous y mèneront. De Tizi-Ouzou au fort National, il y a un chemin très-pittoresque, dit-on, que l'armée du maréchal Randon tailla, en 1857, dans les flancs de la montagne; mais vous ne pourrez vous y aventurer qu'avec huit ou dix mulets du train. Vous courrez le risque de vous noyer dans le Sébaou, grossi par les torrents d'hiver et qu'il faut passer à gué. Après cela, rien que des escarpements abruptes, des précipices effroyables, où les plus fortes têtes gagnent le vertige, et que les mulets eux-mêmes hésitent à franchir quand il pleut, car il suffit d'une glissade pour s'aller briser en morceaux au fond d'un abîme de mille mètres.

Et ce n'est pas le pire danger, Madame: à peine aurez-vous mis le pied sur la terre berbère, que vous serez assiégée par une légion affamée et furieuse, acharnée à défendre l'indépendance nationale. Vous aurez beau invoquer l'autorité française et l'hospitalité kabyle, rien ne vous préservera des insultes ni des blessures de la puce musulmane. Et s'il n'y avait qu'elle seule à combattre! Mais il est un être immonde dont le Kabyle comme l'Arabe a fait son plus intime ami. Il l'héberge dans sa gandoura [Chemise de laine.]; il le nourrit de sa chair et l'abreuve de son sang. Quand cet hôte parasite se rend par trop importun, il le prend entre le pouce et l'index pour le déposer à terre, délicatement et comme à regret. L'odieux compagnon de voyage! Il est encore d'autres périls. Et d'abord, votre teint se gardera-t-il du hâle?

Et Sidi-Yzem [Le seigneur lion.], Madame! Si tout à coup il se dressait devant vous, hérissant sa terrible crinière, dardant sur vous ses prunelles de feu, voudriez-vous, à la manière des femmes kabyles, désarmer sa colère en lui disant:

«O Sidi, toi qui es si fort, si puissant, qui fais trembler les hommes, à qui rien ne résiste, tu es trop généreux pour faire la moindre peine à une pauvre femme qui t'admire et qui ferait tout pour te plaire; car je ne suis qu'une femme, moi! regarde…»

Vous voyez-vous assaillie sur un thamgouth [Pic.] du Djurjura par un ouragan de neige? retenue prisonnière par un déluge dans une écurie kabyle? ou bien, j'en frémis pour vous, enlevée par un montagnard aussi entreprenant qu'amoureux? Un proverbe du cru dit que la femme juive marche devant le diable, et que la musulmane vient immédiatement derrière lui; mais la chrétienne, la Française surtout, est un ange aux yeux de ces barbares: s'il vous fallait partager la couche d'un Mlikeuch, voleur, assassin et qui ne se lave jamais!

Madame Elvire haussa légèrement les épaules et s'écria: Je pars demain vendredi 7 avril; que les courageux me suivent!

Partir un vendredi! Cependant nous nous trouvâmes trois au point du jour sur la place Bresson, autour du Général: trois, les braves des braves, mais aussi quel général! De grands yeux gris un peu enfoncés sous leurs arcades orgueilleuses, tour à tour naïfs et doux comme des yeux de gazelle, ou brillants comme des yeux d'aigle; le nez aquilin et fier, surmontant une petite bouche souriante; le front large, couronné d'un magnifique diadème de cheveux bruns. Grande, svelte, avec des pieds d'enfant et les plus belles mains que les fils d'Adam admirèrent depuis Ève. Le bon sens d'un vieux juge et la fantaisie d'une petite maîtresse, l'esprit du diable et le coeur d'une soeur de charité; enfin, le courage du lion dans une enveloppe fragile, car le docteur Andral avait envoyé madame Elvire en Algérie pour y rétablir sa santé altérée par les hivers de Paris.

Son habit de voyage était des plus pittoresques sur un ample vêtement d'étoffe anglaise, elle portait un manteau doublé de petit-gris qui l'enveloppait tout entière, la protégeant contre la pluie, la poussière et le vent. Elle avait un grand chapeau de feutre aux larges bords, recouvert d'une coiffe blanche qui retombait sur les épaules. Un voile vert, flottant au vent, pouvait au besoin fermer la fenêtre que la coiffe laissait ouverte devant un visage blanc et rose, qui se trouvait ainsi défendu contre l'ardeur du soleil ou la curiosité des indigènes. «Je suis laide à faire peur,» nous dit-elle en nous abordant. Certes, il fallait qu'elle fût belle pour I'être encore dans cet appareil bizarre; mais il est des femmes douées de la grâce originelle qui embellit tout.

Un des trois braves était le mari de madame Elvire. Dès la première étape, et d'une voix unanime, on l'appela le Conscrit; car nous reconnûmes que, rêveur et distrait, absorbé en lui-même, il était incapable de nous conduire. D'ailleurs, le Général paraissait lui inspirer une admiration sans bornes. Si merveilleux que fût le paysage, ses yeux, après s'y être arrêtés un instant, se tournaient toujours vers madame Elvire comme pour chercher en elle un point de comparaison. Bientôt aussi il manifesta, dans sa façon d'envisager les hommes et les choses du monde africain, une tendance paradoxale qui lui valut par surcroît le beau surnom de Philosophe. Voici l'homme en trois lignes: de moyenne taille, blond, assez sentimental, très-myope, et le mari le plus amoureux de sa femme qui se soit jamais vu.

M. Jules ***, qui faisait partie de notre corps d'armée, mérita les galons de Caporal par le zèle qu'il déploya au moment du départ. C'est lui qui retint nos places à la diligence d'Alger à Tizi-Ouzou et fit charger les bagages. Il fut en outre investi des fonctions d'agent comptable. Il portait sur ses épaules, très-bravement, ma foi! une soixantaine d'années dont plusieurs pesaient double. Plus nous avons l'épiderme sensible, et plus les ronces du chemin nous blessent cruellement: cet homme excellent s'était déchiré à plus d'un buisson épineux; mais il avait la jeunesse qui délie le temps, celle du coeur. M. Jules entourait madame Elvire de soins si empressés et si délicats, que l'heureux mari pouvait rêver tout le long de la route, certain que son trésor et lui-même étaient bien gardés par ce bon compagnon. Donc nous partîmes d'Alger le vendredi 7 avril, deux jours avant la révolte des Ouled-Sidi-Cheikh, qui allait gagner successivement les Harars, les Ouled-Naïl, puis remonter dans le Tell jusqu'aux approches de Téniet, de Titéri et de Sétif. La Fortune était avec nous: quarante-huit heures plus tard, l'autorité se fût jointe à nos amis pour nous retenir de gré ou de force; car, en pays insurgé, les touristes sont pour elle d'autant plus incommodes, qu'ils sont plus aventureux.

Quand la diligence quitta la place Bresson, emportée dans la rue de Constantine par ses six chevaux lancés au galop, le soleil sortait radieux de son lit d'or et de pourpre. Un grand calme règne sur la mer qui, à l'horizon, embrasse le ciel derrière le magique rideau des brouillards irisés. A gauche, la rade d'Alger, du cap Matifou à la pointe Pescade, ressemble à une énorme coquille de nacre de perle aux reflets changeants; à droite, les crêtes de la Bou-Zaréah et de Mustapha-Supérieur se dorent et se découpent en arêtes vives sur un azur à teintes d'opale. Les villas éparses brillent comme autant de perles dans le collier d'émeraudes des collines, dont le pied demeure enveloppé de vapeurs noires. Derrière nous, coiffée comme d'un turban maure par les maisons de sa ville haute superposées en terrasse, Alger, inondée de lumière, caressée par les brises marines, parfumée par la flore orientale, semble vouloir déployer toutes ses séductions pour nous retenir dans ses murs hospitaliers.

Madame Elvire est émue: un diamant étincelle entre les cils de sa paupière, et elle dit en soupirant: «Mon doux Alger, quand te reverrai-je?» La conquête de 1830 n'est-elle pas justifiée par ce regret et cette larme?

Nous saluons de la main, comme un ami, le palmier de la rue de Constantine qui, sous le souffle de la première brise, s'incline pour nous souhaiter un bon voyage. A Mustapha-lnférieur, nous prenons la route de la Maison-Carrée, qui contourne à gauche le champ des manoeuvres. Le Conscrit, qui est monté sur le siège pour fumer, cherche à distraire le Général de sa mélancolie.

—Vois-tu, lui dit-il, là-bas, au pied des collines, la Koubba [Mausolée.] de Sidi-Mohamed Abd-er-Rhaman-bou-Kobrin? C'était un marabout fameux et un sorcier de première force. Vers 1785, ce Medhi, ou précurseur du Moule-Saâ, fonda la société secrète des Khouâns [Frères affiliés.]. Cette association politico-religieuse nous a fait beaucoup de mal, car elle a constamment soufflé la révolte au coeur des Arabes et surtout des Kabyles. Son foyer principal est en Kabylie, dans la Zaouïa [Sanctuaire, lieu consacré.] des Aïth-Smahil, une des six tribus de la confédération des Guechtoula.

Abd-el-Kader, Bou-Bar'la et d'autres grands agitateurs sollicitèrent l'Oueurd [La rose.], l'initiation du Mek'-Addem [Celui qui avance.] ou chef des Khouâns. Les frères affiliés s'engagent, par les plus terribles serments, à obéir aveuglément au cheikh spirituel de l'ordre; ils forment en outre une sorte de franc-maçonnerie, où ils se doivent entre eux aide et protection. On les prépare à l'initiation par un jeûne prolongé dans un endroit sombre, propice aux jongleries et aux hallucinations du fanatisme. Le général Yusuf détruisit cette Zaouïa pendant l'expédition d'août et de septembre 1856. Il n'en épargna que le tombeau du saint, qui, dans les premières années de ce siècle, s'était retiré chez les Guechtoula, où il mourut. Les Maures d'Alger lui érigèrent, de leur côté, le mausolée que nous apercevons d'ici. Mais une koubba sans sarcophage, c'est comme une châsse sans reliques.

Donc une bande de pieux pèlerins, amplement munie d'ouadas [Offrandes religieuses.], gravit un beau matin les escarpements du Djurjura, et pénétra le soir dans la maison hospitalière des Aïth-Smahil.

Ils reçurent des tolbas [Religieux.] d'Abd-er-Rhaman l'accueil de la bouche en coeur que des moines n'ont jamais refusé aux pèlerins qui viennent à eux les mains pleines. On leur offrit du kouskoussou à la viande, du lebben [lait aigre.], des figues et le gîte: bref, on les traita en hôtes de distinction. Mais quelle fut la stupeur des Kabyles quand le bruit se répandit dans leurs montagnes que les pèlerins avaient emporté la dépouille du saint pour la déposer au Hamma d'Alger! Déjà ils couraient aux armes. Un sage marabout s'avisa d'ouvrir le tombeau: le précurseur du Montader [Celui qui est attendu.] n'avait pas quitté les Adrars [Pierres.] kabyles.

Et voilà comment l'illustre marabout, opérant après sa mort un prodige plus extraordinaire que tous ceux par lesquels il s'était signalé de son vivant, est devenu Bou-Kobrin, ou l'homme aux deux tombes.

—Ami, demanda madame Elvire, assise dans le coupé entre M. Jules et moi, y a-t-il une moralité à ton petit conte?

—Assurément, répondit le philosophe, et la voici: la superstition est un chancre qui ronge tous les peuples du monde. Aussi longtemps qu'on ne l'aura pas extirpé, il n'y aura rien de raisonnable à attendre des hommes. Que les fanatiques d'Europe donnent la main aux fanatiques d'Afrique! ils se valent, ils sont frères. Ceux-ci béatifient Bou-Kobrin et Lalla-Khrédidga, la sainte du Thamgouth [Le plus haut pic du Djurjura.]; ceux-là canonisent Labre, un fainéant sordide, et Marie Alacocque, une nonne hystérique. Les jésuites font la guerre aux libres penseurs et à toutes nos libertés; les marabouts excitent les grands enfants d'Afrique à détester les Roumis qui leur apportent l'instruction et le bien-être. Les uns et les autres conspirent contre la civilisation moderne; entre leurs mains la religion n'est qu'une arme politique, un instrument de réaction universelle.

Madame Elvire fit entendre une petite toux sèche qui lui était familière et ajoutait je ne sais quoi de touchant à sa beauté.

—Ah! l'air est trop vif pour vous, Madame, dit M. Jules en lui tendant un pan de son manteau. Elle, dans le même instant, s'écria:

—Prenez donc garde, postillon, vous écrasez ce pauvre bourrico [Petit âne.].

La roue heurta si violemment l'un des amples couffins [Paniers en tiges d'alfa.] qui formaient comme un potager de chaque côté de l'animal, que celui-ci en fut renversé dans le fossé avec l'Arabe qu'il portait par surcroît de charge.

Le général poussa un cri.

—Bah! dit le postillon, ça leur apprendra à se garer une autre fois, et ce n'est pas l'Arabe qu'il faut plaindre, mais son bourrico qui n'est pas la plus grosse des deux bêtes.

Cependant l'Arabe et son petit âne s'étaient déjà repris sur leurs jambes. L'homme redressa ses couffins, et, ayant pris l'élan d'un cavalier accompli, il se retrouva sur sa monture. Har'r! Har'r! fit-il d'un accent guttural, et le bourrico recommença à trotter menu au beau milieu de la route pour se faire culbuter de nouveau par un corricolo [Voiture publique d'Alger.].

—Je crois en vérité, observai-je, que les ânes de ce pays ont la bosse de la fatalité aussi développée que leurs maîtres, et s'en tiennent comme eux à ceci: «Ce qui arrive doit arriver; nul n'échappe à sa destinée.»

—Assurément, ajouta le Philosophe, l'Arabe en tombant dans le fossé a dit: C'était écrit! le bourrico l'a pensé, et voilà pourquoi la grosse bête est remontée sur la petite, tandis que celle-ci reprenait le haut du pavé. C'est le fond de l'islamisme et de toutes les doctrines politiques, religieuses ou sociales qui reposent sur le dogme de l'immuable. Pour le général de l'ordre de Loyola, l'âme de tous les complots tramés contre la raison, comme pour le Khalifa des Mouleï-Taïeb qui, dans sa petite ville d'Ouazan, au Maroc, tient le fil de toutes les conspirations africaines contre le progrès apporté par la France, cet Arabe et son bourrico atteignent à la perfection divine et terrestre.

—Tais-toi! Conscrit, fit le Général en riant, et regarde! Voici mes beaux palmiers du jardin d'Essai! Ah! qu'ils me donnent envie d'être au Désert! mais quel dommage qu'il faille quitter ma chère Méditerranée! Si j'étais fée, j'emporterais à Paris, d'abord cette mer bleue, puis cette lumière éblouissante, la fête de l'âme comme celle des yeux; enfin ces palmiers, et encore ces superbes orangers chargés à la fois de fruits d'or et de fleurs odorantes.

—Est-ce tout? demandai-je.

—Non, non, j'emporterais aussi cet air doux comme une caresse d'enfant, ces grands rochers qui se dressent là-bas devant nous, et dont les crêtes aiguës et neigeuses resplendissent au soleil comme des lances d'argent.

—Le Djurjura! nous n'en sommes plus qu'à trente-neuf lieues, Madame, et nous y arriverons demain soir.

—Quel bonheur! s'écria-t-elle en frappant des mains.

Pauvre Alger! déjà cette belle inconstante ne te regrettait plus.

Nous laissons à droite et à gauche des jardins légumiers et des bananeries que protège contre la main des maraudeurs et le souffle salé de la mer une haie impénétrable de cactus monstrueux: les figuiers de Barbarie dont les épines acérées gardent en outre leurs propres fruits, fort prisés des Arabes. Près du ruisseau Aïn-el-Abiad [La fontaine blanche.], nous apercevons, à moitié ensevelie dans les sables de la mer, la Koubba de Sidi-Belal. Ce marabout, vénéré des nègres d'Alger, pourrait bien n'être que le dieu Bélus ou Baal, dont le culte fut importé par les Phéniciens dans le Soudan. Les cérémonies religieuses de ces noirs enfants, qui se piquent d'être aussi bons musulmans que les Arabes ou les Maures, ont conservé un caractère tout païen. A Alger, vers la fin de mars, nous avions assisté, dans une maison de nègres, à des sacrifices sanglants. Nous y vîmes immoler des poulets, des moutons, un boeuf par des sacrificateurs d'ébène. Une grande prêtresse, plus noire que l'enfer, rendait, d'un air très-majestueux, des oracles tirés du sang fumant des victimes. Le mercredi de chaque semaine, sur la plage de Saint-Eugène, hors la porte de Bab-el-Oued, à la Sebâ-Aïoun [Les sept fontaines.], les Mauresques galantes, toutes celles qui ont à se plaindre d'un mari ou à se faire aimer d'un amant, viennent demander des conseils, des augures et des philtres aux Guezzanâtes [Négresses sorcières.]: c'est un carnage de poulets algériens. Mais vienne le temps où la fève commence à noircir, un effroyable vacarme éclate dans la haute ville, aux abords de la Kasba [Citadelle.]. Bientôt, par groupes de cinq ou six, les fils de Cham à la peau de suie descendent dans la ville basse, en dansant sur une musique assourdissante, la Derdeba. Ils la font avec des tambours, des tamtams et des Karakobs, énormes castagnettes en fer, plus pesantes qu'un boulet de vingt-quatre. Cette danse et cette musique en plein air durent plusieurs jours et du matin au soir. Quels poignets! et quelles jambes!

Ces bons diables montrent toutes leurs dents à chaque sou qu'on leur donne, mais ils ne tendent point la main. Cet argent fera les frais de l'aïd-el-foul, la fête des fèves. Ils viendront la célébrer à la Koubba de Sidi-Belal, le premier mercredi du Nissam, printemps des nègres. Ce jour-là, sacrifices sanglants au bord de la mer, danses frénétiques, régal et orgie: toute la population noire se pare, mange, crie, gesticule, se démène et s'amuse vingt-quatre heures durant et pour tout le reste de l'année. Ce sont, la plupart, de très-braves gens, sobres, laborieux et paisibles qui n'ont que rarement maille à partir avec la police.

Malgré leur peau de suie, madame Elvire les préférait de beaucoup aux Arabes d'Alger, paresseux, sordides et filous, aux Maures à la face blafarde, aux Koulourlis, fils étiolés des Turcs et des Mauresques, et même aux Juifs industrieux, qui ont l'art de s'enrichir où tant d'autres s'appauvrissent et possèdent aujourd'hui la moitié de la ville. Elle n'aimait guère non plus les Mzabis ou Mozabites, gens au nez pointu, à la lèvre mince, fanatiques, remuants et perfides, venus du Mzab sous le méridien, pour gagner l'argent du Roumi en attendant qu'ils pussent lui couper la gorge. Mais ceux qui avaient su gagner toute sa sympathie, c'étaient le Biskris et surtout les Kabyles, que la misère chasse, les premiers, des oasis du Ziban, les seconds des roches djurjuriennes: presque tous ces hommes-là ont un bon visage.

A mesure que nous avançons sur la route, l'heure matinale nous fait rencontrer un nombre considérable d'Arabes auxquels se mêlent quelques Maures et quelques Kabyles. Tous portent des légumes au marché d'Alger. Chacun pousse devant soi un ou plusieurs bourricos ployant sous la charge. Les bourreaux! Et quand donc la Société protectrice des animaux viendra-t-elle en aide à leurs victimes? Le maître stimule sa bête en la piquant sans cesse, avec la pointe d'un bâton, à un même endroit de la cuisse qui, à force d'être ainsi aiguillonnée, présente une large plaie saignante; et le pauvre petit âne, qui n'a que la taille d'un grand veau, va trottinant toujours, sous un fardeau trop lourd, jusqu'à ce qu'il tombe mort. Que mange-t-il? et quand mange-t-il? On ne l'a jamais su.

Quel regard triste! et comme sa tête se penche mélancoliquement! mais il paraît pourtant résigné à son sort. Ah! c'est heureux vraiment qu'il soit fataliste! Mahomet aurait bien dû lui réserver une place dans son paradis!

L'autorité, qui se mêle de tout en Algérie comme en France, ne peut-elle rien pour l'infortuné bourrico? Elle ordonne aux gendarmes de briser, dans la main de l'Arabe, l'instrument de torture chaque fois qu'il est armé d'une pointe en fer. La pointe en bois est-elle donc moins cruelle?

Nous nous croisons avec de vieilles haridelles chargées de fruits superbes: des oranges exquises qui mûrissent, après celles d'Alger et de Blidah, chez les Amaraoua, tribus de la basse Kabylie. Puis ce sont de légères carrioles conduites par de jolies petites femmes au teint brun, à l'oeil noir, à la mine très-éveillée: les maraîchères mahonnaises du fort de l'Eau. Cette colonie, fondée en 1850 par des familles de Mahon, est très-florissante; elle approvisionne le marché d'Alger de légumes excellents, elle exporte en France des primeurs d'artichauts et de petits pois. A Bougie, à Philippeville, à Bône comme à Alger et sur tout le littoral, les Mahonnais, colons à demeure fixe, out trouvé une veine d'or dans la culture maraîchère et dans celle des arbres fruitiers. Voici de grands chariots traînés par quatre chevaux qui conduisent au vapeur en partance pour Marseille un million d'artichauts récoltés au fort de l'Eau et dans les champs très-fertiles des deux rives de l'Arrach. Nous passons sous la Maison-Carrée. Ce fortin turc construit sur une éminence est devenu un pénitencier d'indigènes rebelles.

La diligence s'arrête devant l'auberge du Roulage. Le conducteur demande un champoreau: mélange de café noir, d'eau-de-vie et de sucre que l'ouvrier de Paris appelle un gloria. Il nous engage à faire comme lui: nous allons traverser un pays de broussailles vierges et de mares stagnantes, où habite une alliée des Arabes hostiles: la fièvre!

Nous nous plaçons sous l'égide du champoreau; mais à peine madame Elvire a-t-elle trempé ses lèvres dans le breuvage fébrifuge, qu'elle les en écarte avec un geste de dégoût. Elle l'offre à un Arabe en guenilles qui l'avale en faisant claquer sa langue contre son palais et s'écrie: Bono! bono! pour la remercier. C'est tout ce qu'il sait de français.

—O fille d'Ève! dis-je, vous faites perdre à ce pauvre diable sa place dans le paradis.

—Hé! l'ami, fit-elle en se tournant vers le petit fils de Sem, il faut aller à confesse et avouer au mufti [Prêtre musulman.] que tu as bu de I'eau-de-vie.

Pour toute réponse l'Arabe lui montre les trous de son burnous à travers lesquels reluit sa peau cuivrée. Nous lui jetons quelques sous qu'il ramasse d'une main rapace. Beaucoup d'Arabes demandent l'aumône; tous ou presque tous la reçoivent sans vergogne.

—Cela leur donne sur nous une incontestable supériorité, observe le Philosophe: la pauvreté n'est pas pour eux un sujet de honte, puisqu'ils n'en rougissent pas.

En route! postillon! nous n'aimons pas ces quatre murs carrés derrière lesquels des malheureux pleurent la plus belle, la plus chérie des amantes: la liberté! et d'où ils ne sortiront que plus aigris encore et plus acharnés contre leurs maîtres: les chiens de France.

Nous sommes à la Reghaïa. En 1837, ce n'était qu'une ferme naissante qui fut vigoureusement attaquée le 9 mai de cette année-là par les Kabyles du bas pays, ayant à leur tête le frère d'Abd-el-Kader, Mustapha-el-Hadj [Le pèlerin de la Mecque.]. Ce coup de main, qui était une provocation, motiva la première expédition en territoire kabyle. Le village borde un ruisseau ombragé de lauriers roses et dont l'eau verte ne coule que très-lentement.

Deux ou trois habitants sont sur leur porte; ils ont le visage d'un blanc jaunâtre. Est-ce le reflet du ruisseau? Leurs joues creuses nous serrent le coeur; et pourtant nous apercevons là-bas des plantations vigoureuses, des champs bien cultivés et en plein rapport. Le pain ne manque pas à la Reghaïa, ni même le bien-être; mais à quoi bon faire double récolte et avoir sa grange pleine, quand la fièvre vous coupe la faim?

Pourquoi a-t-on couché ce village dans ce bas-fond, au lieu de l'ériger sur cette colline où l'air est salubre? Partout où les colons ont été établis sur la hauteur, ils n'ont pas payé à la camarde paludéenne cet effroyable tribut de deux générations d'hommes qu'elle préleva sur Boufarik, avant que le défrichement et l'aménagement des eaux eussent fait de ce campement empesté où «les corneilles elles-mêmes ne pouvaient vivre [Dicton arabe.]» le marché le plus florissant de la Mitidja.

La voici! L'immense plaine de deux cent mille hectares se déroule devant nous, jusqu'au pied de l'Atlas: à notre gauche, vers la mer, jusqu'à la pointe du cap Matifou; à notre droite, jusqu'aux massifs du Sahel. Elle baigne entièrement dans un brouillard épais que les premiers rayons du soleil ont précipité des hauteurs du ciel, en condensant les sueurs nocturnes de la terre. Le jeu de la lumière produit des effets merveilleux dans cette mer profonde de vapeurs accumulées: d'un bleu d'ardoise au raz du sol, elle offre au regard, à mesure qu'il s'élève, des ondes lumineuses d'un gris d'argent traversées çà et là par des rayons solaires pareils à des flèches d'or. Les plus hautes montagnes de l'Atlas, vigoureusement dessinées sur le ciel où s'effacent les dernières étoiles, s'élancent comme des îlots de ces flots diaphanes dans lesquels s'enfoncent leurs grandes ombres noires. Les cultures ont disparu. Ce sont partout d'impénétrables maquis de lentisques, de lauriers-roses, de genêts épineux, de bruyères géantes, d'asphodèles dont les distillateurs algériens font de la fine-champagne. Il y a là aussi des chênes-liéges, et quelques chênes-zen, mais petits et rabougris. Nul autre vestige de civilisation que la route empierrée, nouveau sillon ouvert dans ce sol abandonné. De chaque côté de la pierre concassée par les nègres à veste rouge qu'on rencontre sur toutes les grandes routes, martelant le gris sous un soleil vertical, se presse une herbe courte et drue, tout émaillée d'une flore sauvage.

On dirait un tapis de velours vert où la main d'une fée a brodé, avec les couleurs de l'arc-en-ciel, les arabesques les plus bizarres.

Madame Elvire s'extasie sur ce paysage enchanté.

—Euh! exclame le Philosophe, nous respirons la peste. Des broussailles vierges aux portes d'Alger! et l'on répond aux colons qui demandent de la terre qu'on n'en a pas à leur donner! Et la France ne peut pas nourrir ses habitants dans les années médiocres! Et dans les meilleures, l'Angleterre et la Belgique sont obligées d'aller acheter aux États-Unis ou en Russie le tiers de la récolte qui leur manque! Et…

—Un chacal! fit madame Elvire, en désignant du doigt un animal qui traversa la route comme une flèche.

—Pardon, Madame! dit le postillon, mais ce chacal est tout bonnement…

—Quoi donc?

—Un lapin!

Un peu plus loin, deux oiseaux s'envolèrent.

—Des perdrix! fis-je.

—Oui, Monsieur, ajouta le postillon, des perdrix rouges.

—Que n'ai-je mon fusil! dit M. Jules en soupirant.

—Quoi! exclama le Général, tuer ces pauvres petites bêtes!… et devant moi!

Le Caporal s'enfonça repentant dans son coin.

Tout à coup le décor change.

Quel fléau a passé par ici? Quel Vandale a piétiné le tapis de velours brodé par la fée? Plus une fleur, plus un brin d'herbe! Quel sauvage a arraché leur robe verte à ces arbres dont les troncs et les bras nus se tordent d'un air désespéré? Pas un oiseau, pas un insecte! Le silence de la mort règne dans ces lieux désolés que recouvre aussi loin que s'étend la vue un linceul de poussière grise et noire.

—Ce sont ces coquins d'Arabes, dit le postillon, qui ont mis le feu aux broussailles du côté de la mer, il y a quinze jours environ. L'incendie, poussé par le vent, prit sa course d'une telle vitesse, que mes chevaux, lancés au grand galop, pouvaient à grand'peine le devancer. Nous venions de Tizi-Ouzou, et ce diable de feu se mit à nous poursuivre aux approches de l'Alma. Je vous réponds que je n'avais pas besoin de jouer du violon à mes bêtes. Le curieux de l'histoire, c'est que devant nous, à deux ou trois cents mètres, sur la route, galopait un lion…

—Un lion! en êtes-vous bien sûr, postillon, et n'était-ce pas aussi un lapin?

—Un vrai lion, Madame, de la grande espèce fauve: car il y a aussi le lion noir qui est moins grand et moins commun, sinon moins dangereux.

—Et duquel, mon ami, eûtes-vous le plus peur, de ce diable de feu ou de ce grand lion fauve?

—Vous n'avez donc pas lu dans les livres, que le Sidi, le seigneur, comme disent les Arabes, ne recule pas devant tout un douar [Les tentes d'une famille.] en armes, mais qu'une bûche qui flambe le met en fuite?

—Et comment prîtes-vous congé de ce compagnon?

—Là-bas derrière nous, à l'endroit où la route fait un angle, l'incendie suivit son chemin en droite ligne dans la direction du vent, et le Sidi disparut dans les broussailles en rugissant…

—Oui, de plaisir?

—Il ne m'a pas laissé le temps de le lui demander, Madame.

Nous descendons par une pente rapide au fond d'un ravin pour passer un ruisseau de mauvaise mine: le Bou-Douaou, frère ou cousin de celui de la Reghaïa.

Nous entrons dans le village de l'Alma, créé en 1856. Ce n'est pas un colon qui nous regarde avec ces yeux ternes; c'est la fièvre en personne! Quel barbare ou quel étourdi, après l'expérience d'un quart de siècle, a condamné ses frères de France à dépérir misérablement au fond de ce marécage, quand il pouvait les faire vivre bien portants et heureux sur cette riante colline qui reçoit en plein, l'été, le souffle tonique et rafraîchissant de la mer? Combien d'hommes ont déjà payé et payeront encore de leur vie cette faute d'une ignorance ou d'une légèreté également coupables!

On change de chevaux. Les braves bêtes qui nous ont amenés d'Alger viennent de faire, sans débrider, neuf lieues au train de poste. Ils n'ont soufflé que pendant une minute ou deux à la Maison-Carrée. Ils font ce trajet tous les jours, et il est des gens qui disent que les chevaux arabes n'ont pas de fonds!

Tandis qu'on mène ces courageux sous un hangar où ils se sèchent en se roulant sur la litière, le Conscrit est envoyé à la cuisine de l'auberge. Nos estomacs crient famine; le Général veut savoir si le déjeuner est à point et quel en est le menu. Bientôt l'impatience le gagne et grandit avec sa fringale. Le Conscrit ne reparaît pas.

—Il n'aura pas trouvé la cuisine! allez, Caporal, allez!

L'instant d'après, M. Jules revient avec un visage consterné.

—Ce n'est pas ici qu'on déjeune, Madame.

—Ah!… mais où donc?

—Aux Issers.

—A trente kilomètres!

—Venez!

Nous suivons le Général dans l'auberge.

—Que pouvez-vous nous servir?

—Madame, tout ce qu'il vous plaira.

—A la bonne heure! Eh bien, servez-nous.

—Quoi? de l'absinthe?

C'est la première chose qu'on vous offre dans toute l'Algérie, depuis huit heures du matin jusqu'à six heures du soir; c'est aussi la plus pernicieuse.

—Des champoreaux?

—Merci! nous venons d'en prendre. Servez-nous un poulet, des oeufs, du jambon…

—C'est que…

Le Général fronce le sourcil.

—Nos poules ne pondent pas encore, nos jambons sont mangés; et quant à un poulet, il faudrait le temps de le saigner, de le plumer et de le mettre à la broche.

—Du pain alors!

—Et du fromage, oui, Madame; et du vin, si madame le désire.

—Sans doute.

—Du cacheté! vieux médoc, avec la marque de Bordeaux.

Les visages se dérident. Le Conscrit nous rejoint, l'oreille basse. Distrait comme toujours, il a pris la porte de l'étable pour celle de la cuisine, puis il s'est égaré dans le potager. Il prétend avoir découvert avec sa lorgnette la Koubba de Mohamed-el-Debba [L'égorgeur.] située à l'entrée du col des Beni-Aïcha, porte naturelle du pays kabyle. C'était un terrible Turc. Il jouit d'une renommée légendaire chez les montagnards de l'Ouest, les Aïth-Flisset-oum-el-il, fils de la nuit, et les Aïth-Flisset-Behar, fils de la mer. Ils lui attribuent indistinctement tous les coups que leur a portés la domination turque. Du haut de son bordj de Tizi-Ouzou, ce lieutenant d'Ali-Pacha, dey d'Alger (1757), observait tout le massif de leurs montagnes ondulées qui s'étend de chaque côté de la vallée du Sebaou, au nord jusqu'à la mer, au sud jusqu'au Djurjura et à l'Oued [Rivière.] Isser. Armé de son redoutable cimeterre, il tombait sur eux à l'improviste, et ne pouvant leur imposer le joug du Beylik, il s'en vengeait par le massacre et le pillage. Le flissa [Sabre.] le mieux aiguisé n'entamait pas sa peau, et c'est à peine si la balle d'un fusil des Yenni, les meilleurs armuriers du Djurjura, parvenait à trouer son burnous. Invulnérable par le fer et par le plomb, dit la légende, il fallait, pour l'abattre, lui envoyer dans le corps une charge de pièces d'argent.

Nous dévorons à belles dents un pain savoureux, confectionné avec de la farine de blé dur qu'on répudiait, il y a quelques années, comme impropre à la panification. O préjugé! quand cesseras-tu d'outrager la nature? La faim assouvie, c'est la soif qui nous tourmente. Nous débouchons le médoc authentique. Madame Elvire demande de l'eau: l'aubergiste secoue la tête; elle fronce les sourcils.

—C'est de la poison, Madame! et, pour en avoir bu, voilà plus de six mois que ma femme est malade.

—Pouah! c'est votre vin qui est de la poison, s'écrie le Conscrit en faisant une affreuse grimace. C'était du bleu, le terrible bleu de Cette qu'on boit à Alger, à Oran, à Constantine, à Biskra, à Laghouat, à Géryville, au nord, au sud, partout et jusqu'à Tougourt, où le drapeau tricolore flotte sur la lisière du Grand-Désert. En Algérie, bordeaux, bourgogne, mâcon, côte rôtie, crus de la Gironde ou crus du Rhône, du bleu, toujours l'inévitable bleu! Le plus fâcheux, c'est que ce vin, dur à la gorge, pesant à l'estomac et qui offense tout palais délicat, est remonté avec du trois-six qui en fait une boisson aussi malsaine que désagréable. Et pourtant le soleil africain est l'amant de la vigne; sous ses baisers ardents, elle s'épanouit, devient féconde, et se couvre de magnifiques grappes blondes ou vermeilles. A Médéah, j'ai dégusté d'excellents échantillons de vins blancs ou rouges. L'Algérie, les plateaux du littoral surtout, peuvent produire une grande richesse vinicole: il ne faut pour cela que de bons vignerons.

Nous remontons en voiture, et bientôt nous arrivons au milieu d'admirables cultures. Ce n'est pas la charrue arabe qui a ouvert des sillons profonds dans cette terre brunie par des détritus séculaires. Le laboureur indigène effleure avec un soc trop court la surface du sol. S'il rencontre un de ces pieds de palmier nain qui sont la vermine de la Mitidja, il ne l'arrache point, mais tourne à l'entour avec son chétif attelage de deux boeufs maigres: en sorte qu'un champ arabe est un fouillis de mauvaises herbes au milieu desquelles le blé est parcimonieusement semé. Ici, de ces cultures qui vous transportent tout d'un coup dans la Beauce ou la Flandre, s'élève, avec l'encens de l'humus, un hymne sacré à la Cérès africaine dont la mamelle inépuisable nourrissait jadis les conquérants du monde. Dans vingt ans, dans dix ans, si la France ne dédaigne pas, comme aujourd'hui, d'attacher ses lèvres à cette généreuse mamelle, elle y puisera non seulement plus de force et de bien-être pour elle-même, mais elle pourra encore par surcroît nourrir ses amis les Anglais. Ils se dépiteront peut-être de manger le pain français; mais en apprécieront-ils moins la saveur?

Des garçons et des filles aux yeux bleus, aux cheveux de filasse, la bêche ou le râteau sur l'épaule, sortent d'un vaste bâtiment à gauche de la route: les gens de la ferme de l'Oued Corso. Ils sont de pure race germanique. Ils vont au travail en chantant de vieux lieder de la Westphalie ou de la Thuringe. Parfois sans doute leur regard se tourne humide vers le clocher natal, sous lequel achève de vivre pauvrement le grand-père ou l'aïeule; mais, s'ils n'étaient pas heureux dans leur nouvelle patrie, chanteraient-ils?

Nous arrivons au col des Beni-Aïcha. En face de nous, à l'horizon, se dresse un gigantesque bloc de pierre d'un bleu foncé, presque noir, et qui se découpe sur le ciel en arêtes verticales. Sa masse imposante et sombre est ornée d'un collier de neige qui resplendit au soleil. Salut au Djurjura! Salut à la république kabyle! Par ce col ont passé les cohortes de Rome, les Vandales de Genséric, les Arabes de la première et de la deuxième invasion, les seffras de janissaires turcs. Tous se flattaient d'imposer leur joug aux épaules berbères. Mais le fier génie de l'indépendance qui, du haut de ces pics, défiait tous les conquérants, ne devait succomber qu'en 1857, sous les coups redoublés de la France et au bout de vingt ans de combats héroïques.

Dans la nuit du 17 au 18 mai 1837, huit jours après l'attaque de la Reghaïa par les Kabyles, nos soldats pénétrèrent pour la première fois sur leur territoire par le col des Beni-Aïcha. Ils trouvèrent là, parmi les ruines romaines du Bas-Empire, une inscription tronquée exprimant ce voeu prophétique: «Puisses-tu, ô Christ! posséder avec les tiens le pays que nous voyons!»

Nous traversons l'Oued Isser, puis l'Oued Djemâ qui sillonnent une plaine ondulée, très-fertile, où les cultures abondent. D'ici au pied du Djurjura et même jusqu'à sa cime, nos yeux ne seront plus attristés par ces grandes landes abandonnées au palmier nain ou à la broussaille, qui nous donnaient un avant-goût du désert aux portes mêmes d'Alger. Plus on avance en pays kabyle, et plus ou rencontre de terres labourées. Les moissons ne sont pas beaucoup plus riches qu'en pays arabe, les épis sont maigres et rares; des herbes parasites, parmi lesquelles pullulent les pieds-d'alouette, dévorent les meilleurs sucs de ces sillons qu'ouvrit un soc trop court, et où le grain fut semé d'une main trop avare. Mais ici du moins la terre n'est pas délaissée comme dans la zone d'Alger, où les colons n'ont pas remplacé les indigènes qui reculèrent vers le sud devant l'invasion française. Les terrains incultes que nous apercevons çà et là ne sont que des champs en jachère. Le Kabyle, comme l'Arabe, épuise le sillon qui le nourrit; il ne lui apporte que peu ou point d'engrais, laissant à la nature le soin de refaire le sol appauvri par une ou plusieurs récoltes. Mais ce n'est pas de sa part indifférence ou paresse: le bétail est rare en Kabylie, où l'herbe et le fourrage n'abondent pas. Donc, peu de fumier; ce qu'il y en a est nécessaire aux oliviers et aux figuiers, dont la racine ne trouve souvent sur le rocher qu'une mince couche végétale, insuffisante pour vivre. Le paysan berbère ne pratique guère jusqu'à présent l'art des prairies artificielles; d'ailleurs, où ce n'est pas la terre, c'est souvent l'eau qui manque. Aussi, l'hiver, n'a-t-il presque à offrir à ses boeufs et à ses chèvres que des feuilles de frêne; et ces bons animaux, qui font partie de sa famille et ont leur place à son foyer, s'en contentent en voyant leur maître mordre dans une dure galette de glands doux.

—Il fut un temps, dis-je, où la population de ces montagnes, hommes et troupeaux, n'en était pas réduite à d'aussi misérables aliments. Ils vivaient grassement dans l'immense plaine que domine le massif djurjurien*. Leurs ancêtres, les Sanhadja, Berbères de l'Ouest, possédaient toute la province d'Alger, et les Kétama, Berbères de l'Est, la province de Constantine; au midi, les uns et les autres promenaient leurs tentes par delà Sétif et Aumale, jusqu'aux oasis des Ziban, où l'on retrouve, au pied des palmiers, les rejetons de cette souche aborigène. Par qui ces premiers occupants de la terre africaine furent-ils refoulés dans leurs âpres rochers? à quelle époque renoncèrent-ils à leurs habitudes nomades, remplaçant les tentes en poil de chèvre ou de chameau par des murs de pierre recouverts de tuiles rouges? quel ennemi les contraignit à aller vivre dans la région des sapins et des neiges, au bord des abîmes et sur des pics inaccessibles? C'est un mystère que garde le passé et sur lequel la tradition demeure muette comme l'histoire. Il est vraisemblable que beaucoup de Berbères de la plaine se réfugièrent dans le Djurjura pendant les deux invasions arabes (septième et onzième siècles). Mais déjà à l'époque romaine, les rochers de la grande Kabylie étaient habités par les Quinquegentiani (les hommes des cinq tribus) [Berbrugger, les Époques militaires de la grande Kabylie.], les Tindenses, les Massinissenses, les Isaflenses, les Jubaleni et les Jesaleni. Ne reconnaît-on pas dans les Isaflenses les Ifflissen ou les Flisset d'à présent, tribus nombreuses et guerrières de la Kabylie occidentale? Les Jubaleni étaient les montagnards par excellence, que la géographie ancienne place sur les plus hautes cimes du Djurjura. Vingt-cinq ans avant Jésus-Christ, Rome leur faisait déjà la guerre, et les maîtres de l'univers ne purent jamais réduire à l'obéissance cette poignée d'hommes. Encore deux jours, et nous irons demander l'hospitalité à leurs petits-fils, les Zouaoua, dans ce chaos entre terre et ciel dont l'âpreté rebutait les généraux romains, notamment le comte Théodose, et que l'historien arabe Ebn-Khaldoun représentait, au quatorzième siècle, comme un ensemble de «précipices formés par des montagnes tellement élevées que la vue en est éblouie, et tellement boisées qu'un voyageur ne pourrait jamais y trouver son chemin.» Quant aux Berbères eux-mêmes, il les dépeignait comme un peuple «puissant, redoutable, brave et nombreux.» Il leur attribuait les vertus qui honorent le plus l'humanité: la noblesse d'âme, la haine de l'oppression, la bravoure, la fidélité aux promesses, la bonté pour les malheureux, le respect envers les vieillards, l'hospitalité, la charité, la constance dans l'adversité. Quel plaisir nous aurons à nous égarer dans ce labyrinthe de rochers sauvages, et à toucher du doigt «ces peuples très-féroces, «ferocissimos populos», du panégyrique de Maximien, «qui se fiaient aux inaccessibles hauteurs de leurs montagnes et aux fortifications naturelles de leur territoire! Inaccessis montium jugis et naturali munitione fidentes

Madame Elvire bâilla éloquemment, et tandis que M. Jules tournait vers elle un regard consterné, le Philosophe s'écria:

—Ce plaisir-là et tous les plaisirs du monde, je les donnerais en ce moment pour un beefsteak aux pommes de terre!

Je n'en fus pas du tout mortifié. Je n'avais étalé cette science d'emprunt que pour tromper ma faim et celle des autres. Nos estomacs, un instant endormis par la croûte cassée à l'Alma, se réveillaient en pleine révolte. Il était une heure après-midi et nous n'avions pas déjeuné!

—Mais, dit le Caporal, j'ai deux saucissons, moi, un de Lyon et un d'Arles.

Le Général sourit.

—Faites-en quatre parts, dit le Conscrit: à la guerre comme à la guerre!

—C'est qu'ils sont avec mon revolver, au fond de ma malle.

Madame Elvire haussa légèrement les épaules, et M. Jules, désolé, s'enfonça plus avant dans son coin. Mais tout à coup, jeté hors de son rôle passif par la fringale, le Conscrit mit la main sur les rênes des chevaux:

—Arrêtez, postillon!

—Pourquoi donc?

—Il me faut la malle de monsieur.

—Défaire toute la diligence… impossible! je mène la poste; d'ailleurs, nous arrivons.

Le caravansérail des Issers nous apparut sur un monticule. Les angles de ses murs blancs se dessinaient en lignes nettes sur l'azur. On voyait près de la porte un mendiant arabe accroupi, et un peu plus loin un officier français à cheval qu'escortaient deux spahis au manteau rouge. On distinguait des pigeons sur le toit.

—Regardez ce nuage bleu, dit joyeusement madame Elvire: c'est notre déjeuner qui fume.

—Hélas! exclama M. Jules, nous en sommes encore à huit kilomètres!

Il disait vrai: du haut des terrasses d'Alger, par les temps clairs, on voit à douze lieues flamber ou fumer les feux allumés sur l'Atlas; et telle est la transparence de l'air, que de la pointe Pescade on aperçoit la pointe Dellys qui en est à quarante.

Cependant à peine eûmes-nous dépassé un coude de la route que la révolte de nos estomacs s'apaisa devant le tableau pittoresque qui régala nos yeux. Au pied du mamelon des Issers, dans une plaine baignée de lumière, des milliers de Kabyles étaient rassemblés pour le Souk-el-Djemâa, le marché du vendredi. A côté des hommes, debout ou accroupis, isolés ou réunis par groupes, il y avait des chevaux, des boeufs, des vaches, des chèvres, des moutons et une quantité considérable de mulets qui avaient apporté tous les produits de l'industrie indigène dans leurs tellis, sacs à double poche en laine, en poils de chèvre ou de chameau, qui recouvrent le bât. Dans cette masse de visages cuivrés et de burnous d'un blanc sale, à leurs larges chapeaux de feutre, à leurs vêtements sombres et à leurs ceintures de flanelle rouge, on distinguait quelques Roumis. C'est le nom que les Kabyles donnent aux Européens de toute provenance; mais dans leur bouche, ce n'est pas comme dans celle des Arabes une expression méprisante. L'intolérance religieuse de ceux-ci n'a point pénétré chez ceux-là avec le Koran. Pour l'Arabe, le Koran est à la fois toute la religion, toute la morale, toute la politique: il est la loi divine et humaine.

En Kabylie, au contraire, en dehors du code musulman appuyé sur le dogme de la fatalité, il existe une constitution politique et civile, susceptible de perfectionnement comme en France, et que le prestige de Mahomet n'a jamais pu dominer. Dans leurs prises d'armes, l'orgueil national, le fanatisme de l'indépendance bien plus que le fanatisme religieux, soulevaient contre nous ces montagnards aux épaules vierges. Ne parlez pas à l'Arabe nomade d'indépendance et de patrie; pour lui ces mots n'ont aucun sens. Pendant trois cents ans, il a, victime résignée, tendu son cou au yatagan du Turc.

Dans toutes ses révoltes contre la domination française, ce n'est pas l'étranger qu'il combat, mais le chrétien que ses marabouts et ses derviches lui enseignent à haïr et à égorger. Cette différence essentielle entre les deux races conquises, si importante par ses conséquences, est aussi, comme l'hostilité innée et réciproque des Kabyles et des Arabes, un des traits de moeurs qui devaient le plus vivement nous frapper. Aux yeux des Kabyles, les Roumis sont les descendants des Romains, qui ainsi que nous passèrent la mer pour aborder à la côte africaine. Et si beaucoup d'entre eux nous détestent encore, c'est parce que nous sommes des envahisseurs, et non pas parce que nous sommes des chrétiens.

La scène du marché, plus animée et plus variée, à mesure que nous en approchions, nous fit trouver trop court le trajet jusqu'aux Issers. Au lieu d'un seul tableau, cette plaine qui n'était que bruit, mouvement et soleil, nous en offrait à présent mille. Tous également sollicitaient nos regards. Et tel fut l'enthousiasme qu'ils excitaient chez le Général, qu'en descendant de voiture il voulut nous entraîner au milieu du Souk [Marché.]. Nous ne répondîmes à un si bel élan que par ce cri famélique:

—Déjeunons!

Seul, M. Jules fit trois pas derrière madame Elvire pour la défendre au besoin, en véritable chevalier français, contre deux ou trois mille ennemis. On nous avait si fort monté la tête à l'endroit des Kabyles, que nous les considérions tous alors comme brigands et coupe-jarret. C'était par fanfaronnade et pour imiter le Général, que nous n'avions d'autres armes que nos cravaches et le revolver à six coups enfoui par M. Jules dans le fond de sa malle.

En voyant notre couardise, madame Elvire jeta sur son mari et sur moi un regard plein d'une ironie charmante, et revint sur ses pas. Nous la suivîmes dans une grande salle crépie à la chaux, où, sur une nappe plus ou moins blanche, on nous servit un copieux déjeuner d'oeufs, de volaille, de poisson et de gibier. M. Jules était radieux: à sa joie de l'avoir emporté sur nous dans l'esprit du Général, se mêlait visiblement le plaisir de dévorer des yeux tant de mets succulents étalés sur la table. Nous ne mangeâmes pas comme de simples mortels, mais comme le divin Gargantua.

Un brave chien kabyle, au poil hérissé, aux crocs énormes, que les fumets de la cuisine française avaient entièrement rallié à nous, fit, avec nos reliefs, le plus beau festin qu'il dut faire de sa vie: il mangea à lui seul autant que nous quatre ensemble.

Rien de tel qu'un bon repas pour relever le courage. Après déjeuner, nous eussions, sur un signe du Général, escaladé le Djurjura, qui, à vingt lieues, se dressait superbe par-dessus les montagnes des Flisset-oum-el-lil, comme un grand sphinx de pierre à croupe d'argent.

Tous les quatre, marchant de front, nous allâmes visiter le marché.

Dès les premiers pas, tandis que les Kabyles nous accueillent avec des visages souriants, et que plusieurs nous disent bonjour en fort bon français, nous voyons ramper vers nous, à quatre pattes, un être hideux, décharné, presque nu, qui étale sous nos yeux, avec une sorte d'ostentation, ses guenilles sordides et sa peau collée à ses os. Il se met à nous regarder fixement, en marmottant d'une voix aigre des versets du Koran. Nous lui jetons quelque monnaie qu'il saisit avec une prestesse singulière; puis, nous tournant brusquement le dos, il s'en va comme il est venu. C'est le mendiant arabe que nous avions aperçu de loin, en arrivant aux Issers.

—Qu'est-ce que cet homme? demanda curieusement madame Elvire, et que nous disait-il?

Un Roumi s'approcha:

—Madame, il disait: «Dieu n'accordera sa miséricorde qu'aux miséricordieux: faites donc l'aumône, ne fût-ce que de la moitié d'une datte. Qui fait l'aumône aujourd'hui sera rassasié demain.» Et il vous demandait l'aumône au nom de Sidi-Abdel-Kader-el-Djelali, qu'invoquent tous les mendiants.

—Vraiment, je regrette de n'avoir pas mieux fait la charité à ce malheureux.

—Ce malheureux, Madame, est un coquin qui parcourt les marchés en excitant contre nous les Kabyles. C'est un derviche qui a fait voeu de pauvreté; mais je gagerais qu'il a enfoui dans la terre dix fois plus de pièces de cent sous que je n'en aurai jamais dans mon coffre. Et cet argent est perdu pour tout le monde, car il ne reverra pas la lumière. Le plus grand bonheur que ce misérable pût éprouver, ce serait de vous couper la tête, à vous, Madame, à ces messieurs et à moi, avec le couteau de Bouçada qu'il cache sous ses loques. Heureusement les gens d'ici ont plus de bon sens que les Arabes; mais, s'ils sont bien moins fanatiques, ils ne sont pourtant, eux aussi, que de grands enfants crédules et superstitieux: ils croient aux mauvais esprits, aux djenouns, aux sorciers. Cet homme à museau de chacal leur inspire une sainte peur: ils redoutent ses maléfices. Lui et ses confrères en jongleries, derviches et marabouts, sont la peste de l'Algérie.

—Oui, ajouta sentencieusement le Philosophe, le surnaturel, quelle que soit sa forme ou sa grimace, a été et sera toujours la plus grande calamité que les hommes puissent s'infliger à eux-mêmes.

Madame Elvire remercia par un gracieux sourire le Roumi, qui s'en alla débattre bruyamment avec plusieurs Kabyles un marché de céréales.

De tous côtés, c'étaient des éclats de voix accompagnés d'une mimique si expressive, qu'on eût dit des gens qui se querellent. Autant l'Arabe est calme, impassible, silencieux, autant le Kabyle parle, s'agite et gesticule: celui-ci tout en dehors, celui-là tout en dedans; entre eux le seul trait d'union est une égale finesse.

Quelques Arabes, gravement assis devant des sacs de froment ou d'orge, se laissent aisément reconnaître. On les eût pris pour des statues, si le clignotement des paupières ne vous eût averti de temps à autre que sous ces masques de bronze il y avait des êtres animés. Ils nous regardaient passer d'un air indifférent, ne répondant même pas au salut que leur adressait madame Elvire pour se bien convaincre que ce n'était pas du métal. Ces bons Kabyles, au contraire, nous faisaient fête, criant: Bono! bono! ou nous répondant quand nous leur adressions la parole:

Makache sabir, nous ne vous comprenons pas.

Beaucoup de jeunes hommes contemplaient madame Elvire en écarquillant les yeux, et lui montraient trente-deux dents du plus bel ivoire. Plusieurs, s'inclinant devant elle, baisèrent le pan de son manteau.

La prenaient-ils, à cause de son grand air, pour une maraboute, arrière- petite-fille de la glorieuse Damia-bent-Nifak? Cette héroïne, armée de la mzerag [Lance.], tint tête, pendant cinq ans, aux Arabes de la première invasion. Aussi, au fond du désert de Barka, où elle les avait rejetés, l'appelèrent-ils Kahina, la sorcière. Ou bien ceux qui attachaient sur le Général des regards brillants d'admiration lui trouvaient-ils un air de ressemblance avec la vaillante Chemsi-Cheikha [Chef.], des Aïth-Iraten, qui s'illustra pendant la deuxième invasion? Tandis que nous gravissions, le lendemain, les montagnes de ces tribus invaincues jusqu'en 1857, notre guide, Maâkara, Kabyle de Tizi-Ouzou, nous assura que cette guerrière était née sur le piton même au haut duquel il nous montrait le fort National comme un nid d'aigle. Ou bien encore s'imaginaient-ils revoir la fameuse Lalla-Khredidja, la Velléda berbère du Thamgouth, le plus haut pic du Djurjura, laquelle chevauchait à travers l'espace sur un rocher? ou enfin Lalla-Fathma-bent-Cheikh, la druidesse inspirée des Aïth-Illilten, qui pendant plusieurs années et jusqu'en 1857 souleva le Djurjura contre la France? Cette année-là, en juillet, vers la fin de la grande guerre, la Kabylie vaincue, le général Yusuf la trouva au village de Soummeur, assise sur sa doukana [Banc de pierre.], où elle rendait des oracles; et depuis, elle est prisonnière au bordj du Bachaga des Beni-Sliman, près d'Aumale. Imposante et fort belle, de la parole ou du regard, elle allumait dans les âmes le feu sacré de la liberté. Maintenant elle pleure, dit-on, l'indépendance berbère au tombeau, et chante parfois d'une voix dolente la complainte héroïque où un poète djurjurien a célébré sa gloire. Étrange contradiction chez ce peuple qui divinise quelques-unes de ses femmes, et rejette toutes les autres au rang des bêtes de somme!

Le Général avançait en souriant à travers les feux croisés des regards. Madame Elvire recevait l'hommage rendu à sa beauté, comme si elle eût traversé un salon de Paris; et pourtant elle était la seule de son sexe, car les femmes de Kabylie ne vont pas au marché. Elle voulait tout voir, elle vit tout. Ici, les blés, les orges, les pois chiches, la bechna, espèce de sorgo que le Kabyle sème en avril. On mesurait les céréales avec la fernana, plateau en chêne-liége, à bords relevés; ou les vendait aussi au tellis ou à la sâa (à peu près un hectolitre). Là, l'huile d'olive, le goudron, le miel qu'on transvasait avec l'habbar dont la contenance varie d'un à cinq litres selon les tribus. Puis, les figues sèches, blanches et noires, qu'on achetait au panier; le tabac en paquets ou en feuilles; le café, le sucre, le benjoin qu'on vendait au rethol, la livre, ou en moins grande quantité, car ce sont des denrées précieuses dont les riches seuls peuvent se donner la jouissance. Et l'eau de rose, fabriquée à Alger avec des géraniums, enfermée en de petits flacons illustrés, imitant ceux de Constantinople et de Smyrne; et le terrible felfel, piment rouge des Zouaoua, dont nos estomacs gardent un cuisant souvenir. Ensuite les cotonnades qu'ils mesurent au dra, une coudée; les laines, vendues par toisons; des burnous pour les hommes, des haïks pour les femmes; les gandouras, chemises longues en laine, tenant lieu de culotte et de caleçon; les djellabas, tuniques courtes sans manches; les kachebias, blouses en laine à manches et à capuchon. Çà et là, l'industrie d'Europe coudoyait l'industrie kabyle: de la quincaillerie grossière, de petits miroirs, de méchants couteaux, quelques foulards aux couleurs violentes, des allumettes chimiques portant la marque de Marseille, et jusqu'à des crayons. Puis, à côté des lampes berbères à plusieurs becs, curieusement illustrées et façonnées par les femmes de la montagne, des guêtres en laine tricotées par leurs maris; des tabenta, tabliers en cuir, pour ceux qui pressent les olives; des gadoum, petites haches à double tranchant, et des calottes de cuir ou de laine blanche, ne quittant plus jamais, et pas plus la nuit que le jour, les têtes qui s'en sont une fois coiffées. A vrai dire, beaucoup de ces hommes allaient tête nue, défiant les ardeurs du soleil africain. Cela ne se voit qu'en Kabylie: les Arabes, sous le capuchon du burnous, ont pour le moins une calotte ou deux; quelques-uns, les gros bonnets, en ont jusqu'à six, emboîtées les unes dans les autres et qui forment comme un dôme au-dessus de leur front.

Nous avancions au hasard, régalant nos yeux, quand tout à coup, près de la rivière, à l'endroit où se tenait le marché du bétail, madame Elvire jeta un cri d'horreur. La terre était inondée du sang des victimes pantelantes. A côté de cette boucherie en plein vent, des hommes aux mains et aux bras rouges taillaient des morceaux de cuir dans les peaux encore tièdes; d'autres se les attachaient aux pieds avec des lisières d'alfa. C'est la chaussure des Kabyles; les plus riches seuls portent des souliers qu'excellent à confectionner les cordonniers d'Alger. Les femmes, par un étrange usage, ne se chaussent que dans la maison, quand elles se chaussent. Elles courent pourtant comme des chèvres dans les sentiers hérissés de pierres aiguës, et presque toujours en ployant sous des fardeaux trop lourds. Comment font-elles pour ne pas déchirer leurs pieds mignons et charmants?

Comme nous tournions le dos à la scène sanglante, nous fûmes attirés par une spirale bleue qui montait lentement du milieu d'un cercle de badauds: car il n'y a pas que les gens de commerce ou d'industrie qui aillent aux sept souks de la semaine: el Ethnin du lundi, el Tleta du mardi, el Arba du mercredi, el Khemis du jeudi, el Djemâa du vendredi, el Sebt du samedi et el H'ad du dimanche. Les gens de loisir, s'il en est en Kabylie, ou tous ceux qui trouvent le temps de ne pas travailler, n'hésitent pas à faire huit ou dix lieues rien que pour le plaisir de se mêler à la compagnie bruyante des marchés. Quelques figues dans la poche du burnous, et un sou pour boire la petite tasse de café, voilà tous les frais de la fête. Ils étaient là une douzaine, jeunes et vieux, assis, les jambes croisées, autour du cafaoudji [Cafetier.] et babillant comme des femmes. Ils nous saluent très-amicalement. Nous faisons remplir leurs tasses depuis fort longtemps vides. C'est une profusion d'Allah-Isselmec [Merci: littéralement protection de Dieu.]!

Les Arabes n'eussent répondu à notre politesse que par le silence. Mais les Kabyles ont, presque au même degré que les Français, l'esprit de sociabilité; comme eux, ils sont d'humeur mobile et se montrent avides de choses nouvelles: «Ingenio mobili, novarum rerum avidum,» a dit Tacite en parlant du peuple berbère. Nous donnons un franc au cafetier qui se confond en remerciements: quatre sous de pourboire! quatre-vingts centimes les seize tasses d'excellent moka sucré! Et quel établissement splendide! un tapis d'un vert d'émeraude et tout émaillé de boutons d'or et de perles blanches; un plafond d'azur avec un lustre éblouissant, des murs d'opale hauts de cent mille coudées! O Parisiens, combien nous vous plaignons, vous les raffinés, vous les enviés de tout l'univers, de boire en des lieux empestés de la chicorée amère à cinquante centimes la gorgée!

Le postillon fait claquer son fouet, nous remontons en diligence. Le marché touche à sa fin, et la route est maintenant égayée par une multitude champêtre, paysans et troupeaux, qui s'en retournent au village. Le général s'étonne de voyager en pleine bucolique: ni fusils, ni pistolets, pas le moindre flissa [Sabre.]. Nous n'avons pas vu sur le souk un grain de poudre. Le postillon nous apprend que depuis quelques années la vente des armes est prohibée sur les marchés:

—D'abord, dit-il, parce que cela leur mettait des idées de guerre en tête, et puis aussi parce que des hommes de sofs ennemis, se rencontrant, en venaient souvent à se battre et à se piller entre eux.

—Qu'est-ce qu'un sof? demanda madame Elvire.

—C'est, lui répondis-je, une association armée de tribus ou de villages, ou même seulement d'un certain nombre de familles qui s'engagent à se défendre réciproquement contre les entreprises d'un sof ennemi, et à faire ainsi de la cause d'un seul la cause de tous. La Kabylie tout entière est organisée en sofs.

—Admirable! s'écria le Philosophe, une société de secours mutuels qui s'étend à tout un peuple! Qu'on vienne après cela nous dire que ces gens-là ne sont pas plus civilisés que nous!

—Sans doute, le sof a son bon côté; mais il y a un revers à la médaille: si les faibles, en se liguant contre les puissants, trouvent dans leur union une protection efficace, il arrive souvent aussi que la querelle d'un seul, si injuste qu'elle soit, entraîne des centaines et même des milliers d'hommes à se déclarer la guerre et à s'entr'égorger.

—Ils ont du moins cet avantage de combattre et de mourir pour la défense d'un principe, pour le droit d'un citoyen, d'un ami, d'un frère, et non pour le caprice du prince.

—Conscrit! dit le Général, tu as bien mérité de la république… kabyle.

En avançant vers l'est, nous laissons à gauche une plaine très-riche qui s'étend vers la mer, et que des irrigations pratiquées avec les eaux de l'Oued Isser rendraient encore plus productive. C'est le territoire des lssers-Ouled-Smir, des Issers-Djédian, des Isser-Dreuh qui ne comptent pas moins de 141 villages et de 2,852 fusils, c'est-à-dire autant d'hommes en état de combattre. Aux portes de Dellys, habitent les Beni-Tour, 23 villages, 615 fusils; et les Beni-Siyem, 20 Villages, 372 fusils [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].

Ces Kabyles des basses pentes n'ont pas l'humeur batailleuse de leurs frères des hauts pitons.

Sur notre droite, s'étend jusqu'au pied du Djurjura le pays montagneux des Aïth-Flisset-oum-el-lil ou Fils de la nuit, qui comprend 14 tribus, 136 villages, 5856 fusils. Cette race belliqueuse, l'une des quinquegentiennes, se signala à toutes les époques par son ardeur à combattre l'étranger. Elle prit part aux guerres contre Rome, notamment aux révoltes de Firmus et de Gildon. Soutenir quiconque se soulevait dans la plaine contre la domination existante, ce fut la politique traditionnelle des montagnards kabyles; mais si celui qui avait obtenu l'appui de leurs armes devenait maître et tyran à son tour, ils se tournaient aussitôt contre lui.

C'est ce qui arriva peu d'années après le débarquement en Afrique des corsaires osmanlis 'Aroudj et Kheir-ed-Din, Barberousse et Noureddin. Ils se liguèrent avec eux pour chasser les Espagnols de Gigelli et d'Alger, où ceux-ci s'étaient établis, en 1510, dans la tour du Pegnon qui supporte maintenant le phare. Et lorsqu'ensuite ces deux aventuriers, qui n'étaient pas «fils de prince», comme ils le disaient eux-mêmes, mais les enfants d'un petit commerçant de Métellin, le turc Yacoub, se furent emparés pour leur propre compte du riche territoire que convoitaient alors les rois d'Espagne, les Kabyles se retournèrent contre eux. Vers 1519, les Flisset massacrèrent un corps d'armée turc dans les défilés de leurs montagnes. Peu de temps après, dix-huit cents des leurs prirent part à la bataille que livra à Kheir-ed-Din, le chef de Koukou, Ben-el-Kadi, au col des Beni-Aïcha où périt, assassiné par des traîtres, ce grand guerrier si fameux dans les annales berbères. Ce fut depuis ce temps une guerre à mort entre eux et les Osmanlis auxquels ils portèrent des coups terribles. On les vit à diverses reprises, non moins ardents au pillage qu'au combat, s'élancer de leurs sommets jusqu'aux portes d'Alger. Au siècle dernier, Mohamed-bey l'Égorgeur exerça sur eux de cruelles représailles, mais sans abattre leur courage ou amoindrir leur audace. Ce fut lui qui jeta sur la lisière de leur territoire le bordj Menaïel, que nous apercevons à droite de la route. Peut-être ne fit-il que relever les ruines de Vasana [Aucapitaine, les Kabyles et la colonisation en Algérie.], fortin romain, autrefois posté en sentinelle à l'entrée de la vallée du Sebaou. Mais les canons turcs n'en imposèrent pas plus aux Fils de la nuit, que les javelots romains: en 1807 et en 1811, ils pénétrèrent de nouveau jusqu'au coeur de la Mitidja, tuant, dévastant et pillant; et ils ne retournèrent dans leurs thaderth [Villages.], que pour y mettre en sûreté leur butin.

Les Français eurent maille à partir avec eux dès 1830, où ils vinrent, conduits par Ben-Zamoun, attaquer Blidah le 26 novembre. En 1851, le grand agitateur Bou-Bar'la, après ses échecs dans le Djurjura oriental, parvint à soulever les Flisset, en même temps que leurs voisins, les Guechtoula et les Maâtka, tribus djurjuriennes de l'ouest. Le général Pélissier leur brûla une trentaine de villages, et depuis lors leur humeur guerrière semble s'être un peu calmée. D'ailleurs, leur territoire est rendu accessible aujourd'hui par de bonnes routes carrossables ou muletières; le fort National, les bordjs de Tizi-Ouzou et de Dra-el-Mizan, les placent dans un triangle de feux croisés. Ils commencent aussi à apprécier les douceurs d'une paix qui leur procure le bien-être.

Leur état perpétuel de guerre sous les Turcs les avait fort appauvris. Leurs villages offrent un aspect misérable: quelques maisons, et un plus grand nombre de gourbis. Un point blanc brille sur un de leurs sommets: c'est la koubba du Thimezerith [Lieu élevé.] ou des quarante vieillards.

—Leur miracle, dit le Philosophe, vaut vraiment bien celui de Notre-Dame de la Salette. Il est plus original et surtout plus poétique. Une nuit, quarante têtes blanches ou chauves, tous marabouts, apparurent à un petit chevrier qui gardait son maigre troupeau dans la montagne. C'étaient les ancêtres des Flisset. Ils demandaient un tombeau. Les tribus s'empressèrent d'élever une koubba à quarante niches, une pour chacun de ces saints dont la protection leur assura la victoire dans toutes les rencontres avec les Turcs. Ah! si les révérends pères savaient du moins nous faire des miracles comme celui-là!

Nous sommes en plein pays de montagnes. A mesure qu'on avance, le précipice se creuse tantôt à droite, tantôt à gauche de la route. Au fond de la vallée serpente une rivière: c'est l'Oued Sebaou. Elle naît dans la grande Kabylie qu'elle parcourt de l'est à l'ouest pour aller verser dans la mer, près de Dellys, toutes les eaux du Djurjura septentrional. Elle s'appelle d'abord l'Asif [Asif, rivière en kabyle; oued en arabe.] Bourbehir, formée par les sources des Aïth-Illoula-Oumalou; des Aïth-Ithourar et des Aïth-Idjer. Lorsqu'elle passe chez les Amaraoua, cette tribu lui donne son nom, et c'est là une coutume qui s'applique à la plupart des cours d'eau: rivières, ruisseaux ou fontaines.

En approchant de la mer, elle devient l'Oued Neça, la rivière des femmes: un trait que l'ironie des montagnards lance contre les Beni-Tour et les Beni-Slyem aux instincts plus pacifiques. L'Oued Sebaou coupe en deux le massif des montagnes qui vont en déclinant depuis les crêtes neigeuses du Djurjura jusqu'à la Méditerranée. Elle y ouvre une brèche naturelle par où, à toutes les époques, l'étranger s'est élancé à l'assaut de l'indépendance berbère. Mais avant le soldat français, nul n'avait pu escalader ces pics aigus, du haut desquels les guerriers kabyles tombaient comme une avalanche sur tout ennemi qui se flattait de pénétrer jusqu'au coeur de leur pays.