Sire, dit-elle, le calife fut extrêmement étonné de ce que le jeune homme venait de lui raconter. Mais ce prince équitable trouvant qu'il était plus à plaindre qu'il n'était criminel, entra dans ses intérêts: «L'action de ce jeune homme, dit-il, est pardonnable devant Dieu et excusable auprès des hommes. Le méchant esclave est la cause unique de ce meurtre. C'est lui seul qu'il faut punir. C'est pourquoi, continua-t-il en s'adressant au grand vizir, je te donne trois jours pour le trouver. Si tu ne me l'amènes dans ce terme, je te ferai mourir à sa place.»
Le malheureux Giafar, qui s'était cru hors de danger, fut accablé de ce nouvel ordre du calife; mais comme il n'osait rien répliquer à ce prince dont il connaissait l'humeur, il s'éloigna de sa présence et se retira chez lui les larmes aux yeux, persuadé qu'il n'avait plus que trois jours à vivre. Il était tellement convaincu qu'il ne trouverait point l'esclave, qu'il n'en fit pas la moindre recherche: «Il n'est pas possible, disait-il, que dans une ville telle que Bagdad, où il y a une infinité d'esclaves noirs, je démêle celui dont il s'agit. À moins que Dieu ne me le fasse connaître comme il m'a déjà fait découvrir l'assassin, rien ne peut me sauver.»
Il passa les deux premiers jours à s'affliger avec sa famille, qui gémissait autour de lui en se plaignant de la rigueur du calife. Le troisième étant venu, il se disposa à mourir avec fermeté, comme un ministre intègre et qui n'avait rien à se reprocher. Il fit venir des cadis et des témoins qui signèrent le testament qu'il fit en leur présence. Après cela, il embrassa sa femme et ses enfants, et leur dit le dernier adieu. Toute sa famille fondait en larmes; jamais spectacle ne fut plus touchant. Enfin, un huissier du palais arriva, qui lui dit que le calife s'impatientait de n'avoir ni de ses nouvelles ni de celles de l'esclave noir qu'il lui avait commandé de chercher. «j'ai ordre, ajouta-t-il, de vous mener devant son trône.» L'affligé vizir se mis en état de suivre l'huissier. Mais comme il allait sortir, on lui amena la plus petite de ses filles, qui pouvait avoir cinq ou six ans. Les femmes qui avaient soin d'elle la venaient présenter à son père, afin qu'il la vît pour la dernière fois.
Comme il avait pour elle une tendresse particulière, il pria l'huissier de lui permettre de s'arrêter un moment. Alors il s'approcha de sa fille, la prit entre ses bras et la baisa plusieurs fois. En la baisant, il s'aperçut qu'elle avait dans le sein quelque chose de gros et qui avait de l'odeur.» Ma chère petite, lui dit-il, qu'avez-vous dans le sein? - Mon cher père, lui répondit-elle, c'est une pomme sur laquelle est écrit le nom du calife notre seigneur et maître. Rihan, notre esclave, me l'a vendue deux sequins.»
Aux mots de pomme et d'esclave, le grand vizir Giafar fit un cri de surprise mêlée de joie, et mettant aussitôt la main dans le sein de sa fille, il en tira la pomme. Il fit appeler l'esclave, qui n'était pas loin, et lorsqu'il fut devant lui: «Maraud, lui dit-il, où as-tu pris cette pomme? - Seigneur, répondit l'esclave, je vous jure que je ne l'ai dérobée ni chez vous ni dans le jardin du commandeur des croyants. L'autre jour, comme je passais dans une rue auprès de trois ou quatre petits enfants qui jouaient, et dont l'un la tenait à la main, je la lui arrachai, et l'emportai. L'enfant courut après moi eu me disant que la pomme n'était pas à lui, mais à sa mère, qui était malade; que son père, pour contenter l'envie qu'elle en avait, avait fait un long voyage d'où il en avait apporté trois; que celle-là en était une qu'il avait prise sans que sa mère en sût rien. Il eut beau me prier de la lui rendre, je n'en voulus rien faire; je l'apportai au logis et la vendis deux sequins à la petite dame votre fille. Voilà tout ce que j'ai à vous dire.»
«Giafar ne put assez admirer comment la friponnerie d'un esclave avait été cause de la mort d'une femme innocente et presque de la sienne. Il mena l'esclave avec lui; et quand il fut devant le calife, il fit à ce prince un détail exact de tout ce que lui avait dit l'esclave, et du hasard par lequel il avait découvert son crime.
«Jamais surprise n'égala celle du calife. Il ne put se contenir ni s'empêcher de faire de grands éclats de rire. À la fin il reprit un air sérieux, et dit au vizir que puisque son esclave avait causé un si étrange désordre, il méritait une punition exemplaire. «Je ne puis en disconvenir, sire, répondit le vizir; mais son crime n'est pas irrémissible. Je sais une histoire plus surprenante d'un vizir du Caire nommé Noureddin[39] Ali, et de Bedreddin Hassan de Balsora. Comme votre majesté prend plaisir à en entendre de semblables, je suis prêt à vous la raconter, à condition que si vous la trouvez plus étonnante que celle qui me donne occasion de vous la dire, vous ferez grâce à mon esclave. - Je le veux bien, repartit le calife; mais vous vous engagez dans une grande entreprise, et je ne crois pas que vous puissiez sauver votre esclave: car l'histoire des pommes est fort singulière.» Giafar, prenant alors la parole, commença son récit dans ces termes:
HISTOIRE DE NOUREDDIN ALI ET DE BEDREDDIN HASSAN. «Commandeur des croyants, il y avait autrefois en Égypte un sultan grand observateur de la justice, bienfaisant, miséricordieux, libéral, et sa valeur le rendait redoutable à ses voisins. Il aimait les pauvres et protégeait les savants, qu'il élevait aux premières charges. Le vizir de ce sultan était un homme prudent, sage, pénétrant, et consommé dans les belles-lettres et dans toutes les sciences. Ce ministre avait deux fils très-bien faits, et qui marchaient l'un et l'autre sur ses traces: l'aîné se nommait Schemseddin[40] Mohammed[41], et le cadet Noureddin Ali. Ce dernier principalement avait tout le mérite qu'on peut avoir. Le vizir leur père étant mort, le sultan les envoya quérir, et les ayant fait revêtir tous deux d'une robe de vizir ordinaire: «J'ai bien du regret, leur dit-il, de la perte que vous venez de faire. Je n'en suis pas moins touché que vous-mêmes. Je veux vous le témoigner, et comme je sais que vous demeurez ensemble et que vous êtes parfaitement unis, je vous gratifie l'un et l'autre de la même dignité. Allez, et imitez votre père.»
«Les deux nouveaux vizirs remercièrent le sultan de sa bonté, et se retirèrent chez eux, où ils prirent soin des funérailles de leur père. Au bout d'un mois ils firent leur première sortie, ils allèrent pour la première fois au conseil du sultan; et depuis ils continuèrent d'y assister régulièrement les jours qu'il s'assemblait. Toutes les fois que le sultan allait à la chasse, un des deux frères l'accompagnait, et ils avaient alternativement cet honneur. Un jour qu'ils s'entretenaient après le souper de choses indifférentes, c'était la veille d'une chasse où l'aîné devait suivre le sultan, ce jeune homme dit à son cadet: «Mon frère, puisque nous ne sommes point encore mariés, ni vous ni moi, et que nous vivons dans une si bonne union, il me vient une pensée: épousons tous deux en un même jour deux soeurs que nous choisirons dans quelque famille qui nous conviendra. Que dites-vous de cette idée? - Je dis, mon frère, répondit Noureddin Ali, qu'elle est bien digne de l'amitié qui nous unit. On ne peut pas mieux penser; et pour moi, je suis prêt à faire tout ce qu'il vous plaira. - Oh! ce n'est pas tout encore, reprit Schemseddin Mohammed; mon imagination va plus loin: supposé que nos femmes conçoivent la première nuit de nos noces, et qu'ensuite elles accouchent en un même jour, la vôtre d'un fils et la mienne d'une fille, nous les marierons ensemble quand ils seront en âge. - Ah! pour cela, s'écria Noureddin Ali, il faut avouer que ce projet est admirable! Ce mariage couronnera notre union, et j'y donne volontiers mon consentement. Mais mon frère, ajouta-t-il, s'il arrivait que nous fissions ce mariage, prétendriez-vous que mon fils donnât une dot à votre fille? - Cela ne souffre pas de difficulté, repartit l'aîné, et je suis persuadé qu'outre les conventions ordinaires du contrat de mariage, vous ne manqueriez pas d'accorder en son nom, au moins trois mille sequins, trois bonnes terres et trois esclaves. - C'est de quoi je ne demeure pas d'accord, dit le cadet. Ne sommes-nous pas frères et collègues revêtus tous deux du même titre d'honneur? D'ailleurs ne savons-nous pas bien, vous et moi, ce qui est juste? Le mâle étant plus noble que la femelle, ne serait-ce pas à vous à donner une grosse dot à votre fille? À ce que je vois, vous êtes homme à faire vos affaires aux dépens d'autrui.
«Quoique Noureddin Ali dit ces paroles en riant, son frère, qui n'avait pas l'esprit bien fait, en fut offensé: «Malheur à votre fils! dit-il avec emportement, puisque vous l'osez préférer à ma fille. Je m'étonne que vous ayez été assez hardi pour le croire seulement digne d'elle. Il faut que vous ayez perdu le jugement pour vouloir aller de pair avec moi, en disant que nous sommes collègues. Apprenez, téméraire, qu'après votre impudence, je ne voudrais pas marier ma fille avec votre fils, quand vous lui donneriez plus de richesses que vous n'en avez.» Cette plaisante querelle de deux frères sur le mariage de leurs enfants qui n'étaient pas encore nés, ne laissa pas d'aller fort loin. Schemseddin Mohammed s'emporta jusqu'aux menaces: «Si je ne devais pas, dit-il, accompagner demain le sultan, je vous traiterais comme vous le méritez; mais, à mon retour, je vous ferai connaître s'il appartient à un cadet de parler à son aîné aussi insolemment que vous venez de faire.» À ces mots, il se retira dans son appartement, et son frère alla se coucher dans le sien.
«Schemseddin Mohammed se leva le lendemain de grand matin et se rendit au palais, d'où il sortit avec le sultan, qui prit son chemin au-dessus du Caire, du côté des Pyramides. Pour Noureddin Ali, il avait passé la nuit dans de grandes inquiétudes, et après avoir bien considéré qu'il n'était pas possible qu'il demeurât plus longtemps avec un frère qui le traitait avec tant de hauteur, il forma une résolution. Il fit préparer une bonne mule, se munit d'argent, de pierreries et de quelques vivres, et ayant dit à ses gens qu'il allait faire un voyage de deux ou trois jours et qu'il voulait être seul, il partit.
«Quand il fut hors du Caire, il marcha, par le désert, vers l'Arabie. Mais sa mule venant à succomber sur la route, il fut obligé de continuer son chemin à pied. Par bonheur, un courrier qui allait à Balsora l'ayant rencontré, le prit en croupe derrière lui. Lorsque le courrier fut arrivé à Balsora, Noureddin Ali mit pied à terre et le remercia du plaisir qu'il lui avait fait. Comme il allait par les rues, cherchant où il pourrait se loger, il vit venir un seigneur accompagné d'une nombreuse suite, et à qui tous les habitants faisaient de grands honneurs en s'arrêtant par respect jusqu'à ce qu'il fût passé. Noureddin Ali s'arrêta comme les autres. C'était le grand vizir du sultan de Balsora qui se montrait dans la ville pour y maintenir, par sa présence, le bon ordre et la paix.
«Ce ministre, ayant jeté les yeux par hasard sur le jeune homme, lui trouva la physionomie engageante: il le regarda avec complaisance, et comme il passait près de lui et qu'il le voyait en habit de voyageur, il s'arrêta pour lui demander qui il était et d'où il venait. «Seigneur, lui répondit Noureddin Ali, je suis d'Égypte, né au Caire, et j'ai quitté ma patrie par un si juste dépit contre un de mes parents, que j'ai résolu de voyager par tout le monde et de mourir plutôt que d'y retourner.» Le grand vizir, qui était un vénérable vieillard, ayant entendu ces paroles, lui dit: «Mon fils, gardez-vous bien d'exécuter votre dessein. Il n'y a dans le monde que de la misère, et vous ignorez les peines qu'il vous faudra souffrir. Venez, suivez-moi plutôt; je vous ferai peut-être oublier le sujet qui vous a contraint d'abandonner votre pays.»
«Noureddin Ali suivit le grand vizir de Balsora, qui, ayant bientôt connu ses belles qualités, le prit, en affection; de manière qu'un jour, l'entretenant en particulier, il lui dit: «Mon fils, je suis, comme vous voyez, dans un âge si avancé, qu'il n'y a pas d'apparence que je vive encore longtemps. Le ciel m'a donné une fille unique qui n'est pas moins belle que vous êtes bien fait, et qui est présentement en âge d'être mariée. Plusieurs des plus puissants seigneurs de cette cour me l'ont déjà demandée pour leurs fils; mais je n'ai pu me résoudre à la leur accorder. Pour vous, je vous aime et vous trouve si digne de mon alliance, que, vous préférant à tous ceux qui l'ont recherchée, je suis, prêt à vous accepter pour gendre. Si vous recevez avec plaisir l'offre que je vous fais, je déclarerai au sultan mon maître que je vous aurai adopté par ce mariage, et je le supplierai de vous accorder la survivance de ma dignité de grand vizir dans le royaume de Balsora; en même temps, comme je n'ai plus besoin que de repos dans l'extrême vieillesse où je suis, je ne vous abandonnerai pas seulement la disposition de tous mes biens, mais même l'administration des affaires de l'état.».
«Ce grand vizir de Balsora n'eut pas achevé ce discours rempli de bonté et de générosité, que Noureddin Ali se jeta à ses pieds, et dans des termes qui marquaient la joie et la reconnaissance dont son coeur était pénétré, il lui témoigna qu'il était disposé à faire tout ce qui lui plairait. Alors le grand vizir appela les principaux officiers de sa maison, leur ordonna de faire orner la grande salle de son hôtel et préparer un grand repas. Ensuite il envoya prier tous les seigneurs de la cour et de la ville, de vouloir bien prendre la peine de se rendre chez lui. Lorsqu'ils y furent tous assemblés, comme Noureddin Ali l'avait informé de sa qualité, il dit à ces seigneurs, car il jugea à propos de parler ainsi pour satisfaire ceux dont il avait refusé l'alliance: «Je suis bien aise, seigneurs, de vous apprendre une chose que j'ai tenue secrète jusqu'à ce jour. J'ai un frère qui est grand vizir du sultan d'Égypte, comme j'ai l'honneur de l'être du sultan de ce royaume. Ce frère n'a qu'un fils, qu'il n'a pas voulu marier à la cour d'Égypte, et il me l'a envoyé pour épouser ma fille, afin de réunir par là nos deux branches. Ce fils, que j'ai reconnu pour mon neveu à son arrivée, et que je fais mon gendre, est ce jeune seigneur que vous voyez ici et que je vous présente. Je me flatte que vous voudrez bien lui faire l'honneur d'assister à ses noces, que j'ai résolu de célébrer aujourd'hui.» Nul de ces seigneurs ne pouvant trouver mauvais qu'il eût préféré son neveu à tous les grands partis qui lui avaient été proposés, ils répondirent tous qu'il avait raison de faire ce mariage; qu'ils seraient volontiers témoins de la cérémonie, et qu'ils souhaitaient que Dieu lui donnât encore de longues années pour voir les fruits de cette heureuse union.»
En cet endroit, Scheherazade voyant paraître le jour, interrompit sa narration, qu'elle reprit ainsi la nuit suivante:
Sire, dit-elle, le grand vizir Giafar continuant l'histoire qu'il racontait au calife: «Les seigneurs, poursuivit-il, qui s'étaient assemblés chez le grand vizir de Balsora, n'eurent pas plus tôt témoigné à ce ministre la joie qu'ils avaient du mariage de sa fille avec Noureddin Ali, qu'on se mit à table; on y demeura très- longtemps. Sur la fin du repas on servit des confitures, dont chacun, selon la coutume, ayant pris ce qu'il put emporter, les cadis entrèrent avec le contrat de mariage à la main. Les principaux seigneurs le signèrent, après quoi toute la compagnie se retira.
«Lorsqu'il n'y eut plus personne que les gens de la maison, le grand vizir chargea ceux qui avaient soin du bain qu'il avait commandé de tenir prêt, d'y conduire Noureddin Ali, qui y trouva du linge qui n'avait point encore servi, d'une finesse et d'une propreté qui faisaient plaisir à voir, aussi bien que toutes les autres choses nécessaires. Quand on eut décrassé, lavé et frotté l'époux, il voulut reprendre l'habit qu'il venait de quitter; mais on lui en présenta un autre de la dernière magnificence. Dans cet état, et parfumé d'odeurs les plus exquises, il alla retrouver le grand vizir son beau-père, qui fut charmé de sa bonne mine, et qui, l'ayant fait asseoir auprès de lui: «Mon fils, lui dit-il, vous m'avez déclaré qui vous êtes, le rang que vous teniez à la cour d'Égypte; vous m'avez dit même que vous avez eu un démêlé avec votre frère, et que c'est pour cela que vous vous êtes éloigné de votre pays; je vous prie de me faire la confidence entière, et de m'apprendre le sujet de votre querelle. Vous devez présentement avoir une parfaite confiance en moi et ne me rien cacher.»
«Noureddin Ali lui raconta toutes les circonstances de son différend avec son frère. Le grand vizir ne put entendre ce récit sans éclater de rire: «Voilà, dit-il, la chose du monde la plus singulière! Est-il possible, mon fils, que votre querelle soit allée jusqu'au point que vous dites pour un mariage imaginaire? Je suis fâché que vous vous soyez brouillé pour une bagatelle avec votre frère aîné; je vois pourtant que c'est lui qui a eu tort de s'offenser de ce que vous ne lui avez dit que par plaisanterie, et je dois rendre grâces au ciel d'un différend qui me procure un gendre tel que vous. Mais, ajouta le vieillard, la nuit est déjà avancée, et il est temps de vous retirer. Allez, mon fils, votre épouse vous attend. Demain je vous présenterai au sultan; j'espère qu'il vous recevra d'une manière dont nous aurons lieu d'être tous deux satisfaits.»
«Noureddin Ali quitta son beau-père pour se rendre à l'appartement de sa femme. Ce qu'il y a de remarquable, continua le grand vizir Giafar, c'est que le même jour que ses noces se faisaient à Balsora, Schemseddin Mohammed se mariait aussi au Caire; et voici le détail de son mariage:
«Après que Noureddin Ali se fut éloigné du Caire, dans l'intention de n'y plus retourner, Schemseddin Mohammed, son aîné, qui était allé à la chasse avec le sultan d'Égypte, étant de retour au bout d'un mois, car le sultan s'était laissé emporter à l'ardeur de la chasse et avait été absent durant tout ce temps-là, courut à l'appartement de Noureddin Ali; mais il fut fort étonné d'apprendre que, sous prétexte d'aller faire un voyage de deux ou trois journées, il était parti sur une mule le jour même de la chasse du sultan, et que depuis ce temps-là il n'avait point paru. Il en fut d'autant plus fâché qu'il ne douta pas que les duretés qu'il lui avait dites ne fussent la cause de son éloignement. Il dépêcha un courrier qui passa par Damas et alla jusqu'à Alep; mais Noureddin était alors à Balsora. Quand le courrier eut rapporté à son retour qu'il n'en avait appris aucune nouvelle, Schemseddin Mohammed se proposa de l'envoyer chercher ailleurs, et, en attendant, il prit la résolution de se marier. Il épousa la fille d'un des premiers et des plus puissants seigneurs du Caire, le même jour que son frère se maria avec la fille du grand vizir de Balsora.
«Ce n'est pas tout, poursuivit Giafar; commandeur des croyants, voici ce qui arriva encore: Au bout de neuf mois, la femme de Schemseddin Mohammed accoucha d'une fille au Caire, et le même jour celle de Noureddin mit au monde, à Balsora, un garçon qui fut nommé Bedreddin Hassan[42]. Le grand vizir de Balsora donna des marques de sa joie par de grandes largesses et par les réjouissances publiques qu'il fit faire pour la naissance de son petits-fils. Ensuite, pour marquer à son gendre combien il était content de lui, il alla au palais supplier très-humblement le sultan d'accorder à Noureddin Ali la survivance de sa charge, afin, dit-il, qu'avant sa mort, il eût la consolation de voir son gendre grand vizir à sa place.
«Le sultan, qui avait vu Noureddin Ali avec bien du plaisir lorsqu'il lui avait été présenté après son mariage, et qui depuis ce temps-là en avait toujours ouï parler fort avantageusement, accorda la grâce qu'on demandait pour lui avec tout l'agrément qu'on pouvait souhaiter. Il le fit revêtir en sa présence de la robe de grand vizir.
«La joie du beau-père fut comblée le lendemain lorsqu'il vit son gendre présider au conseil en sa place, et faire toutes les fonctions de grand vizir. Noureddin Ali s'en acquitta si bien qu'il semblait avoir, toute sa vie, exercé cette charge. Il continua dans la suite d'assister au conseil toutes les fois que les infirmités de la vieillesse ne permirent pas à son beau-père de s'y trouver. Ce bon vieillard mourut quatre ans après ce mariage, avec la satisfaction de voir un rejeton de sa famille qui promettait de la soutenir longtemps avec éclat.
«Noureddin Ali lui rendit les derniers devoirs avec toute l'amitié et la reconnaissance possibles, et sitôt que Bedreddin Hassan son fils eut atteint l'âge de sept ans, il le mit entre les mains d'un excellent maître qui commença de l'élever d'une manière digne de sa naissance. Il est vrai qu'il trouva dans cet enfant un esprit vif, pénétrant et capable de profiter de tous les enseignements qu'il lui donnait.»
Scheherazade allait continuer; mais s'apercevant qu'il était jour, elle mit fin à son discours. Elle le reprit la nuit suivante, et dit au sultan des Indes:
Sire, le grand vizir Giafar poursuivant l'histoire qu'il racontait au calife: «Deux ans après, dit-il, que Bedreddin Hassan eut été mis entre les mains de ce maître, qui lui enseigna parfaitement bien à lire, il apprit l'Alcoran par coeur; Noureddin Ali, son père, lui donna ensuite d'autres maîtres qui cultivèrent son esprit de telle sorte, qu'à l'âge de douze ans il n'avait plus besoin de leurs secours. Alors, comme tous les traits de son visage étaient formés, il faisait l'admiration de tous ceux qui le regardaient.
«Jusque là, Noureddin Ali n'avait songé qu'à le faire étudier, et ne l'avait point encore montré dans le monde. Il le mena au palais pour lui procurer l'honneur de faire la révérence au sultan, qui le reçut très-favorablement. Les premiers qui le virent dans les rues furent si charmés de sa beauté qu'ils en firent des exclamations de surprise et qu'ils lui donnèrent mille bénédictions.
«Comme son père se proposait de le rendre capable de remplir un jour sa place, il n'épargna rien pour cela, et il le fit entrer dans les affaires les plus difficiles, afin de l'y accoutumer de bonne heure. Enfin, il ne négligeait aucune chose pour l'avancement d'un fils qui lui était si cher, et il commençait à jouir déjà du fruit de ses peines lorsqu'il fut attaqué tout à coup d'une maladie dont la violence fut telle, qu'il sentit fort bien qu'il n'était pas éloigné du dernier de ses jours. Aussi ne se flatta-t-il pas, et il se disposa d'abord à mourir en vrai musulman. Dans ce moment précieux, il n'oublia pas son cher fils Bedreddin; il le fit appeler et lui dit: «Mon fils, vous voyez que le monde est périssable; il n'y a que celui où je vais bientôt passer qui soit véritablement durable. Il faut que vous commenciez dès à présent à vous mettre dans les mêmes dispositions que moi; préparez-vous à faire ce passage sans regret et sans que votre conscience puisse rien vous reprocher sur les devoirs d'un musulman ni sur ceux d'un parfait honnête homme. Pour votre religion, vous en êtes suffisamment instruit et par ce que vous en ont appris vos maîtres et par vos lectures. À l'égard de l'honnête homme, je vais vous donner quelques instructions que vous tâcherez de mettre à profit. Comme il est nécessaire de se connaître soi- même et que vous ne pouvez bien avoir cette connaissance que vous ne sachiez qui je suis, je vais vous l'apprendre.
«J'ai pris naissance en Égypte, poursuivit-il; mon père, votre aïeul, était premier ministre du sultan du royaume. J'ai moi-même eu l'honneur d'être un des vizirs de ce même sultan avec mon frère votre oncle, qui, je crois, vit encore, et qui se nomme Schemseddin Mohammed. Je fus obligé de me séparer de lui, et je vins en ce pays où je suis parvenu au rang que j'ai tenu jusqu'à présent. Mais vous apprendrez toutes ces choses plus amplement dans un cahier que j'ai à vous donner.»
«En même temps, Noureddin Ali tira ce cahier qu'il avait écrit de sa propre main et qu'il portait toujours sur soi, et le donnant à Bedreddin Hassan: «Prenez, lui dit-il, vous le lirez à votre loisir; vous y trouverez entre autres choses, le jour de mon mariage et celui de votre naissance. Ce sont des circonstances dont vous aurez peut-être besoin dans la suite, et qui doivent vous obliger à le garder avec soin.» Bedreddin Hassan, sensiblement affligé de voir son père dans l'état où il était, touché de ses discours, reçut le cahier, les larmes aux yeux, en lui promettant de ne s'en dessaisir jamais.
«En ce moment, il prit à Noureddin Ali une faiblesse qui fit croire qu'il allait expirer. Mais il revint à lui, et reprenant la parole: «Mon fils, dit-il, la première maxime que j'ai à vous enseigner, c'est de ne vous pas abandonner au commerce de toutes sortes de personnes. Le moyen de vivre en sûreté, c'est de se donner entièrement à soi-même et de ne se pas communiquer facilement.
«La seconde, de ne faire violence à qui que ce soit, car en ce cas, tout le monde se révolterait contre vous, et vous devez regarder le monde comme un créancier à qui vous devez de la modération, de la compassion et de la tolérance.
«La troisième, de ne dire mot quand on vous chargera d'injures: On est hors de danger, dit le proverbe, lorsque l'on garde le silence. C'est particulièrement en cette occasion que vous devez le pratiquer. Vous savez aussi à ce sujet qu'un de nos poètes a dit que le silence est l'ornement et la sauvegarde de la vie, qu'il ne faut pas, en parlant, ressembler à la pluie d'orage qui gâte tout. On ne s'est jamais repenti de s'être tu, au lieu que l'on a souvent été fâché d'avoir parlé.
«La quatrième, de ne pas boire de vin, car c'est la source de tous les vices.
«La cinquième, de bien ménager vos biens: si vous ne les dissipez pas, ils vous serviront à vous préserver de la nécessité; il ne faut pas pourtant en avoir trop ni être avare: pour peu que vous en ayez et que vous le dépensiez à propos, vous aurez beaucoup d'amis; mais si, au contraire, vous avez de grandes richesses et que vous en fassiez mauvais usage, tout le monde s'éloignera de vous et vous abandonnera.»
«Enfin Noureddin Ali continua jusqu'au dernier moment de sa vie à donner de bons conseils à son fils; et quand il fut mort on lui fit des obsèques magnifiques…» Scheherazade, à ces paroles, apercevant le jour, cessa de parler et remit au lendemain la suite de cette histoire.
La sultane des Indes ayant été réveillée par sa soeur Dinarzade à l'heure ordinaire, elle prit la parole et l'adressa à Schahriar: Sire, dit-elle, le calife ne s'ennuyait pas d'écouter le grand vizir Giafar, qui poursuivit ainsi son histoire: «On enterra donc, dit-il, Noureddin Ali avec tous les honneurs dus à sa dignité. Bedreddin Hassan de Balsora, c'est ainsi qu'on le surnomma à cause qu'il était né dans cette ville, eut une douleur inconcevable de la mort de son père. Au lieu de passer un mois, selon la coutume, il en passa deux dans les pleurs et dans la retraite, sans voir personne et sans sortir même pour rendre ses devoirs au sultan de Balsora, lequel, irrité de cette négligence et la regardant comme une marque de mépris pour sa cour et pour sa personne, se laissa transporter de colère. Dans sa fureur, il fit appeler le nouveau grand vizir, car il en avait fait un dès qu'il avait appris la mort de Noureddin Ali; il lui ordonna de se transporter à la maison du défunt et de la confisquer avec toutes ses autres maisons, terres et effets, sans rien laisser à Bedreddin Hassan, dont il commanda même qu'on se saisît.
«Le nouveau grand vizir, accompagné d'un grand nombre d'huissiers du palais, de gens de justice et d'autres officiers, ne différa pas de se mettre en chemin pour aller exécuter sa commission. Un des esclaves de Bedreddin Hassan, qui était par hasard parmi la foule, n'eut pas plus tôt appris le dessein du vizir, qu'il prit les devants et courut en avertir son maître. Il le trouva assis sous le vestibule de sa maison, aussi affligé que si son père n'eût fait que de mourir. Il se jeta à ses pieds tout hors d'haleine, et après lui avoir baisé le bas de sa robe: «Sauvez- vous, seigneur, lui dit-il, sauvez-vous promptement. - Qu'y a-t- il? lui demanda Bedreddin en levant la tête? Quelle nouvelle m'apportes-tu? - Seigneur, répondit-il, il n'y a pas de temps à perdre. Le sultan est dans une horrible colère contre vous, et on vient de sa part confisquer tout ce que vous avez, et même se saisir de votre personne.»
«Le discours de cet esclave fidèle et affectionné mit l'esprit de Bedreddin Hassan dans une grande perplexité.» Mais ne puis-je, dit-il, avoir le temps de rentrer et de prendre au moins quelque argent et des pierreries? - Non. seigneur, répliqua l'esclave; le grand vizir sera dans un moment ici. Partez tout à l'heure, sauvez-vous.» Bedreddin Hassan se leva vite du sofa où il était, mit les pieds dans ses babouches, et après s'être couvert la tête d'un bout de sa robe pour se cacher le visage, s'enfuit sans savoir de quel côté il devait tourner ses pas pour s'échapper du danger qui le menaçait. La première pensée qui lui vint, fut de gagner en diligence la plus prochaine porte de la ville. Il courut sans s'arrêter jusqu'au cimetière public, et, comme la nuit s'approchait, il résolut de l'aller passer au tombeau de son père. C'était un édifice d'assez grande apparence en forme de dôme, que Noureddin Ali avait fait bâtir de son vivant; mais il rencontra en chemin un juif fort riche qui était banquier et marchand de profession. Il revenait d'un lieu où quelque affaire l'avait appelé, et il s'en retournait dans la ville.
«Ce juif ayant reconnu Bedreddin, s'arrêta et le salua fort respectueusement.» En cet endroit, le jour venant à paraître, imposa silence à Scheherazade, qui reprit son discours la nuit suivante.
Sire, dit-elle, le calife écoutait avec beaucoup d'attention le grand vizir Giafar, qui continua de cette manière: «Le juif, poursuivit-il, qui se nommait Isaac, après avoir salué Bedreddin Hassan et lui avoir baisé la main, lui dit: «Seigneur, oserais-je prendre la liberté de vous demander où vous allez à l'heure qu'il est, seul en apparence, un peu agité? Y a-t-il quelque chose qui vous fasse de la peine? - Oui, répondit Bedreddin; je me suis endormi tantôt, et dans mon sommeil mon père s'est apparu à moi. Il avait le regard terrible, comme s'il eût été dans une grande colère contre moi. Je me suis réveillé en sursaut et plein d'effroi, et je suis parti aussitôt pour venir faire ma prière sur son tombeau. - Seigneur, reprit le juif, qui ne pouvait pas savoir pourquoi Bedreddin Hassan était sorti de la ville, comme le feu grand vizir votre père et mon seigneur d'heureuse mémoire avait chargé en marchandises plusieurs vaisseaux qui sont encore en mer et qui vous appartiennent, je vous supplie de m'accorder la préférence sur tout autre marchand. Je suis en état d'acheter argent comptant la charge de tous vos vaisseaux; et pour commencer, si vous voulez bien m'abandonner celle du premier qui arrivera à bon port, je vais vous compter mille sequins. Je les ai ici dans une bourse, et je suis prêt à vous les livrer d'avance.» En disant cela il tira une grande bourse qu'il avait sous son bras, par-dessous sa robe, et la lui montra cachetée de son cachet.
«Bedreddin Hassan, dans l'état où il était, chassé de chez lui et dépouillé de tout ce qu'il avait au monde, regarda la proposition du juif comme une faveur du ciel. Il ne manqua pas de l'accepter avec beaucoup de joie. «Seigneur, lui dit alors le juif, vous me donnez donc pour mille sequin le chargement du premier de vos vaisseaux qui arrivera dans ce port. - Oui, je vous le vends mille sequins, répondit Bedreddin Hassan, et c'est une chose faite.» Le juif, aussitôt, lui mit entre les mains la bourse de mille sequins, en s'offrant de les compter. Mais Bedreddin lui en épargna la peine en lui disant qu'il s'en fiait bien à lui. «Puisque cela est ainsi, reprit le juif, ayez la bonté, seigneur, de me donner un mot d'écrit du marché que nous venons de faire.» En disant cela, il tira son écritoire qu'il avait à la ceinture, et après en avoir pris une petite canne bien taillée pour écrire, il la lui présenta avec un morceau de papier qu'il trouva dans son porte-lettres, et pendant qu'il tenait le cornet, Bedreddin Hassan écrivit ces mots:
«Cet écrit est pour rendre témoignage que Bedreddin Hassan de Balsora a vendu au juif Isaac, pour la somme de mille sequins qu'il a reçus, le chargement du premier de ses navires qui abordera dans ce port.
«Après avoir fait cet écrit, il le donna au juif, qui le mit dans son porte-lettres, et qui prit ensuite congé de lui. Pendant qu'Isaac poursuivait son chemin vers la ville, Bedreddin Hassan continua le sien vers le tombeau de son père Noureddin Ali. En y arrivant, il se prosterna la face contre terre, et, les yeux baignés de larmes, il se mit à déplorer sa misère. «Hélas! disait- il, infortuné Bedreddin, que vas-tu devenir? Où iras-tu chercher un asile contre l'injuste prince qui te persécute? N'était-ce pas assez d'être affligé de la mort d'un père si chéri? Fallait-il que la fortune ajoutât un nouveau malheur à mes justes regrets?» Il demeura longtemps dans cet état; mais enfin il se releva, et ayant appuyé sa tête sur le sépulcre de son père, ses douleurs se renouvelèrent avec plus de violence qu'auparavant, et il ne cessa de soupirer et de se plaindre jusqu'à ce que, succombant au sommeil, il leva la tête de dessus le sépulcre et s'étendit tout de son long sur le pavé, où il s'endormit.
«Il goûtait à peine la douceur du repos, lorsqu'un génie qui avait établi sa retraite dans ce cimetière pendant le jour, se disposant à courir le monde cette nuit, selon sa coutume, aperçut ce jeune homme dans le tombeau de Noureddin Ali. Il y entra; et comme Bedreddin était couché sur le dos, il fut frappé, ébloui de l'éclat de sa beauté…» Le jour qui paraissait ne permit pas à Scheherazade de poursuivre cette histoire cette nuit: mais le lendemain, à l'heure ordinaire, elle la continua de cette sorte:
«Quand le génie, reprit le grand vizir Giafar, eut attentivement considéré Bedreddin Hassan, il dit en lui-même: «À juger de cette créature par sa bonne mine, ce ne peut être qu'un ange du paradis terrestre que Dieu envoie pour mettre le monde en combustion par sa beauté.» Enfin, après l'avoir bien regardé, il s'éleva fort haut dans l'air, où il rencontra par hasard une fée. Ils se saluèrent l'un l'autre, ensuite il lui dit: «Je vous prie de descendre avec moi jusqu'au cimetière où je demeure, et je vous ferai voir un prodige de beauté qui n'est pas moins digne de votre admiration que de la mienne.» La fée y consentit. Ils descendirent tous deux en un instant, et lorsqu'ils furent dans le tombeau: «Hé bien! dit le génie à la fée en lui montrant Bedreddin Hassan, avez-vous jamais vu un jeune homme mieux fait et plus beau que celui-ci?»
«La fée examina Bedreddin avec attention, puis se tournant vers le génie: «Je vous avoue, lui répondit-elle, qu'il est très-bien fait; mais je viens de voir au Caire, tout à l'heure, un objet encore plus merveilleux, dont je vais vous entretenir si vous voulez m'écouter. - Vous me ferez un très-grand plaisir, répliqua le génie. - Il faut donc que vous sachiez, reprit la fée, car je vais prendre la chose de loin, que le sultan d'Égypte a un vizir qui se nomme Schemseddin Mohammed, et qui a une fille âgé d'environ vingt ans. C'est la plus belle et la plus parfaite personne dont on ait jamais ouï parler. Le sultan, informé par la voie publique de la beauté de cette jeune demoiselle, fit appeler le vizir son père un de ces derniers jours, et lui dit: «J'ai appris que vous avez une fille à marier; j'ai envie de l'épouser; ne voulez-vous pas bien me l'accorder?» Le vizir, qui ne s'attendait pas à cette proposition, en fut un peu troublé, mais il n'en fut pas ébloui; et au lieu de l'accepter avec joie, ce que d'autres à sa place n'auraient pas manqué de faire, il répondit au sultan: «Sire, je ne suis pas digne de l'honneur que votre majesté me veut faire, et je la supplie très-humblement de ne pas trouver mauvais que je m'oppose à son dessein. Vous savez que j'avais un frère nommé Noureddin Ali, qui avait, comme moi, l'honneur d'être un de vos vizirs. Nous eûmes ensemble une querelle qui fut cause qu'il disparut tout à coup, et je n'ai point eu de ses nouvelles depuis ce temps-là, si ce n'est que j'appris, il y a quatre jours, qu'il est mort à Balsora, dans la dignité de grand vizir du sultan de ce royaume. Il a laissé un fils, et comme nous nous engageâmes autrefois tous deux à marier nos enfants ensemble, supposé que nous en eussions, je suis persuadé qu'il est mort dans l'intention de faire ce mariage. C'est pourquoi, de mon côté, je voudrais accomplir ma promesse, et je conjure votre majesté de me le permettre. Il y a dans cette cour beaucoup d'autres seigneurs qui ont des filles comme moi, et que vous pouvez honorer de votre alliance.»
«Le sultan d'Égypte fut irrité au dernier point contre Schemseddin Mohammed……» Scheherazade se tut en cet endroit, parce qu'elle vit paraître le jour. La nuit suivante, elle reprit le fil de sa narration, et dit au sultan des Indes, en faisant toujours parler le vizir Giafar au calife Haroun Alraschid:
«Le sultan d'Égypte, choqué du refus et de la hardiesse de Schemseddin Mohammed, lut dit avec un transport de colère qu'il ne put retenir: «Est-ce donc ainsi que vous répondez à la bonté que j'ai de vouloir bien m'abaisser jusqu'à faire alliance avec vous? Je saurai me venger de la préférence que vous osez donner sur moi à un autre, et je jure que votre fille n'aura pas d'autre mari que le plus vil et le plus mal fait de tous mes esclaves.» En achevant ces mots, il renvoya brusquement le vizir, qui se retira chez lui plein de confusion et cruellement mortifié.
«Aujourd'hui, le sultan a fait venir un de ses palefreniers qui est bossu par-devant et par-derrière, et laid à faire peur; et, après avoir ordonné à Schemseddin Mohammed de consentir au mariage de sa fille avec cet affreux esclave, il a fait dresser et signer le contrat par des témoins en sa présence. Les préparatifs de ces bizarres noces sont achevés, et à l'heure que je vous parle, tous les esclaves des seigneurs de la cour d'Égypte sont à la porte d'un bain, chacun avec un flambeau à la main. Ils attendent que le palefrenier bossu, qui y est et qui s'y lave, en sorte, pour le mener chez son épouse, qui, de son côté, est déjà coiffée et habillée. Dans le moment que je suis partie du Caire, les dames assemblées se disposaient à la conduire, avec tous ses ornements nuptiaux, dans la salle où elle doit recevoir le bossu et où elle l'attend présentement. Je l'ai vue et je vous assure qu'on ne peut la regarder sans admiration.»
«Quand la fée eut cessé de parler, le génie lui dit: «Quoique vous puissiez dire, je ne puis me persuader que la beauté de cette fille surpasse celle de ce jeune homme. - Je ne veux pas disputer contre vous, répliqua la fée; je confesse qu'il mériterait d'épouser la charmante personne qu'on destine au bossu, et il me semble que nous ferions une action digne de nous, si, nous opposant à l'injustice du sultan d'Égypte, nous pouvions substituer ce jeune homme à la place de l'esclave. - Vous avez raison, repartit le génie; vous ne sauriez croire combien je vous sais bon gré de la pensée qui vous est venue: trompons, j'y consens, la vengeance du sultan d'Égypte; consolons un père affligé, et rendons sa fille aussi heureuse qu'elle se croit misérable: je n'oublierai rien pour faire réussir ce projet, et je suis persuadé que vous ne vous y épargnerez pas; je me charge de le porter au Caire, sans qu'il se réveille, et je vous laisse le soin de le porter ailleurs quand nous aurons exécuté notre entreprise.»
«Après que la fée et le génie eurent concerté ensemble tout ce qu'ils voulaient faire, le génie enleva doucement Bedreddin, et le transportant par l'air d'une vitesse inconcevable, il alla le poser à la porte d'un logement public, et voisin du bain d'où le bossu était près de sortir avec la suite des esclaves qui l'attendaient.
«Bedreddin Hassan s'étant réveillé en ce moment, fut fort surpris de se voir au milieu d'une ville qui lui était inconnue. Il voulut crier pour demander où il était; mais le génie lui donna un petit coup sur l'épaule et l'avertit de ne dire mot. Ensuite lui mettant un flambeau à la main: «Allez, lui dit-il, mêlez-vous parmi ces gens que vous voyez à la porte de ce bain, et marchez avec eux jusqu'à ce que vous entriez dans une salle où l'on va célébrer des noces. Le nouveau marié est un bossu que vous reconnaîtrez aisément. Mettez-vous à sa droite en entrant, et dès à présent ouvrez la bourse de sequins que vous avez dans votre sein, pour les distribuer aux joueurs d'instruments, aux danseurs et aux danseuses, dans la marche. Lorsque vous serez dans la salle, ne manquez pas d'en donner aussi aux femmes esclaves que vous verrez autour de la mariée quand elles s'approcheront de vous. Mais toutes les fois que vous mettrez la main dans la bourse, retirez- la pleine de sequins, et gardez-vous de les épargner. Faites exactement tout ce que je vous dis avec une grande présence d'esprit; ne vous étonnez de rien, ne craignez personne, et vous reposez du reste sur une puissance supérieure qui en dispose à son gré.»
«Le jeune Bedreddin, bien instruit de tout ce qu'il avait à faire, s'avança vers la porte du bain: la première chose qu'il fit, fut d'allumer son flambeau à celui d'un esclave; puis, se mêlant parmi les autres, comme s'il eût appartenu à quelque seigneur du Caire, il se mit en marche avec eux et accompagna le bossu, qui sortit du bain et monta sur un cheval de l'écurie du sultan;»
Le jour, qui parut, imposa silence à Scheherazade, qui remit la suite de cette histoire au lendemain.
Sire, dit-elle, le vizir Giafar continuant de parler au calife: «Bedreddin Hassan, poursuivit-il, se trouvant près des joueurs d'instruments, des danseurs et des danseuses, qui marchaient immédiatement devant le bossu, tirait de temps en temps de sa bourse des poignées de sequins qu'il leur distribuait. Comme il faisait ses largesses avec une grâce sans pareille et un air très- obligeant, tous ceux qui les recevaient jetaient les yeux sur lui, et dès qu'ils l'avaient envisagé, ils le trouvaient si bien fait et si beau qu'ils ne pouvaient plus en détourner leurs regards.
«On arriva enfin à la porte du vizir Schemseddin Mohammed, oncle de Bedreddin Hassan, qui était bien éloigné de s'imaginer que son neveu fût si près de lui. Des huissiers, pour empêcher la confusion, arrêtèrent tous les esclaves qui portaient des flambeaux, et ne voulurent pas les laisser entrer. Ils repoussèrent même Bedreddin Hassan; mais les joueurs d'instruments, pour qui la porte était ouverte, s'arrêtèrent en protestant qu'ils n'entreraient pas si on ne le laissait entrer avec eux. «Il n'est pas du nombre des esclaves, disaient-ils; il n'y a qu'à le regarder pour en être persuadé. C'est sans doute un jeune étranger qui veut voir, par curiosité, les cérémonies que l'on observe aux noces en cette ville.» En disant cela, ils le mirent au milieu d'eux, et le firent entrer malgré les huissiers. Ils lui ôtèrent son flambeau, qu'ils donnèrent au premier qui se présenta, et après l'avoir introduit dans la salle, ils le placèrent à la droite du bossu, qui s'assit sur un trône magnifiquement orné, près de la fille du vizir.
«On la voyait parée de tous ses atours; mais il paraissait sur son visage une langueur, ou plutôt une tristesse mortelle dont il n'était pas difficile de deviner la cause, en voyant à côté d'elle un mari si difforme et si peu digne de son amour. Le trône de ces époux si mal assortis était au milieu d'un sofa. Les femmes des émirs, des vizirs, des officiers de la chambre du sultan, et plusieurs autres dames de la cour et de la ville étaient assises de chaque côté, un peu plus bas, chacune selon son rang, et toutes habillées d'une manière si avantageuse et si riche que c'était un spectacle très-agréable à voir. Elles tenaient de grandes bougies allumées.
«Lorsqu'elles virent entrer Bedreddin Hassan, elles jetèrent les yeux sur lui, et admirant sa taille, son air et la beauté de son visage, elles ne pouvaient se lasser de le regarder. Quand il fut assis, il n'y en eut pas une qui ne quittât sa place pour s'approcher de lui et le considérer de plus près; et il n'y en eut guère qui, en se retirant pour aller reprendre leurs places, ne se sentissent agitées d'un tendre mouvement.
«La différence qu'il y avait entre Bedreddin Hassan et le palefrenier bossu dont la figure faisait horreur, excita des murmures dans l'assemblée. «C'est à ce beau jeune homme, s'écrièrent les dames, qu'il faut donner notre épousée, et non pas à ce vilain bossu.» Elles n'en demeurèrent pas là: elles osèrent faire des imprécations contre le sultan, qui, abusant de son pouvoir absolu, unissait la laideur avec la beauté. Elles chargèrent aussi d'injures le bossu et lui firent perdre contenance, au grand plaisir des spectateurs, dont les huées interrompirent pour quelque temps la symphonie qui se faisait entendre dans la salle. À la fin, les joueurs d'instruments recommencèrent leurs concerts, et les femmes qui avaient habillé la mariée s'approchèrent d'elle.»
En prononçant ces dernières paroles, Scheherazade remarqua qu'il était jour. Elle garda aussitôt le silence, et, la nuit suivante, elle reprit ainsi son discours:
Sire, dit Scheherazade au sultan des Indes, votre majesté n'a pas oublié que c'est le grand vizir Giafar qui parle au calife Haroun Alraschid. «À chaque fois, poursuivit-il, que la nouvelle mariée changeait d'habit, elle se levait de sa place, et, suivie de ses femmes, passait devant le bossu sans daigner le regarder, et allait se présenter devant Bedreddin Hassan, pour se montrer à lui dans ses nouveaux atours. Alors Bedreddin Hassan, suivant l'instruction qu'il avait reçue du génie, ne manquait pas de mettre la main dans sa bourse et d'en tirer des poignées de sequins qu'il distribuait aux femmes qui accompagnaient la mariée. Il n'oubliait pas les joueurs et les danseurs, il leur en jetait aussi. C'était un plaisir de voir comme ils se poussaient les uns les autres pour en ramasser; ils lui en témoignèrent de la reconnaissance, et lui marquaient par signes qu'ils voulaient que la jeune épouse fût pour lui et non pour le bossu. Les femmes qui étaient autour d'elle lui disaient la même chose, et ne se souciaient guère d'être entendues du bossu, à qui elles faisaient mille niches; ce qui divertissait fort tous les spectateurs.
«Lorsque la cérémonie de changer d'habit tant de fois fut achevée, les joueurs d'instruments cessèrent de jouer, et se retirèrent en faisant signe à Bedreddin Hassan de demeurer. Les dames firent la même chose en se retirant après eux, avec tous ceux qui n'étaient pas de la maison. La mariée entra dans un cabinet où ses femmes la suivirent pour la déshabiller, et il ne resta plus dans la salle que le palefrenier bossu, Bedreddin Hassan et quelques domestiques. Le bossu, qui en voulait furieusement à Bedreddin, qui lui faisait ombrage, le regarda de travers et lui dit: «Et toi, qu'attends-tu? Pourquoi ne te retires-tu pas comme les autres! marche»« Comme Bedreddin n'avait aucun prétexte pour demeurer là, il sortit assez embarrassé de sa personne; mais il n'était pas hors du vestibule, que le génie et la fée se présentèrent à lui et l'arrêtèrent: «Où allez-vous? lui dit le génie; demeurez; le bossu n'est plus dans la salle, il en est sorti pour quelque besoin: vous n'avez qu'à y rentrer et vous introduire dans la chambre de la mariée. Lorsque vous serez seul avec elle, dites-lui hardiment que vous êtes son mari; que l'intention du sultan a été de se divertir du bossu; et que pour apaiser ce mari prétendu vous lui avez fait apprêter un bon plat de crème dans son écurie. Dites-lui là-dessus tout ce qui vous viendra dans l'esprit pour la persuader. Étant fait comme vous êtes, cela ne sera pas difficile, et elle sera ravie d'avoir été trompée si agréablement. Cependant nous allons donner ordre que le bossu ne rentre et ne vous empêche de passer la nuit avec votre épouse: car c'est la vôtre et non pas la sienne.»
«Pendant que le génie encourageait ainsi Bedreddin et l'instruisait de ce qu'il devait faire, le bossu était véritablement sorti de la salle. Le génie s'introduisit où il était, prit la figure d'un gros chat noir et se mit à miauler d'une manière épouvantable. Le bossu cria après le chat et frappa des mains pour le faire fuir; mais le chat, au lieu de se retirer, se raidit sur ses pattes, fit briller des yeux enflammés, et regarda fièrement le bossu en miaulant plus fort qu'auparavant, et en grandissant de manière qu'il parut bientôt gros comme un ânon. Le bossu, à cet objet, voulut crier au secours; mais la frayeur l'avait tellement saisi qu'il demeura la bouche ouverte sans pouvoir proférer une parole. Pour ne lui pas donner de relâche, le génie se changea à l'instant en un puissant buffle, et, sous cette forme, lui cria d'une voix qui redoubla sa peur: «Vilain bossu.» À ces mots, l'effrayé palefrenier se laissa tomber sur le pavé, et, se couvrant la tête de sa robe pour ne pas voir cette bête effroyable, lui répondit en tremblant: «Prince souverain des buffles, que demandez-vous de moi? - Malheur à toi, lui repartit le génie; tu as la témérité d'oser te marier avec ma maîtresse! - Eh! seigneur, dit le bossu, je vous supplie de me pardonner: si je suis criminel ce n'est que par ignorance; je ne savais pas que cette dame eût un buffle pour amant. Commandez-moi ce qu'il vous plaira, je vous jure que je suis prêt à vous obéir. - Par la mort, répliqua le génie, si tu sors d'ici ou que tu ne gardes pas le silence jusqu'à ce que le soleil se lève; si tu dis le moindre mot, je t'écraserai la tête. Alors, je te permets de sortir de cette maison, mais je t'ordonne de te retirer bien vite sans regarder derrière toi; et si tu as l'audace d'y revenir il t'en coûtera la vie.» En achevant ces paroles, le génie se transforma en homme, prit le bossu par les pieds, et après l'avoir levé, la tête en bas, contre le mur: «Si tu branles, ajouta-t-il, avant que le soleil soit levé, comme je te l'ai déjà dit, je te reprendrai par les pieds et te casserai la tête en mille pièces contre cette muraille.»
«Pour revenir à Bedreddin Hassan, encouragé par le génie et par la présence de la fée, il était rentré dans la salle et s'était coulé dans la chambre nuptiale, où il s'assit en attendant le succès de son aventure. Au bout de quelque temps la mariée arriva, conduite par une bonne vieille qui s'arrêta à la porte, exhortant le mari à bien faire son devoir, sans regarder si c'était le bossu ou un autre; après quoi elle la ferma et se retira.
«La jeune épouse fut extrêmement surprise de voir, au lieu du bossu, Bedreddin Hassan qui se présenta à elle de la meilleure grâce du monde. «Hé quoi! mon cher ami, lui dit-elle, vous êtes ici à l'heure qu'il est? Il faut donc que vous soyez camarade de mon mari. - Non, madame, répondit Bedreddin, je suis d'une autre condition que ce vilain bossu. - Mais, reprit-elle, vous ne prenez pas garde que vous parlez mal de mon époux. - Lui, votre époux! madame, repartit-il. Pouvez-vous conserver si longtemps cette pensée? Sortez de votre erreur. Tant de beautés ne seront pas sacrifiées au plus méprisable de tous les hommes. C'est moi, madame, qui suis l'heureux mortel à qui elles sont réservées. Le sultan a voulu se divertir en faisant cette supercherie au vizir votre père, et il m'a choisi pour votre véritable époux. Vous avez pu remarquer combien les dames, les joueurs d'instruments, les danseurs, vos femmes et tous les gens de votre maison se sont réjouis de cette comédie. Nous avons renvoyé le malheureux bossu, qui mange, à l'heure qu'il est, un plat de crème dans son écurie, et vous pouvez compter que jamais il ne paraîtra devant vos beaux yeux.»
«À ce discours, la fille du vizir, qui était entrée plus morte que vive dans la chambre nuptiale, changea de visage, prit un air gai qui la rendit si belle, que Bedreddin en fut charmé. «Je ne m'attendais pas, lui dit-elle, à une surprise si agréable, et je m'étais déjà condamnée à être malheureuse tout le reste de ma vie. Mais mon bonheur est d'autant plus grand que je vais posséder en vous un homme digne de ma tendresse.» En disant cela, elle acheva de se déshabiller et se mit au lit. De son côté, Bedreddin Hassan, ravi de se voir possesseur de tant de charmes, se déshabilla promptement. Il mit son habit sur un siège et sur la bourse que le juif lui avait donnée, laquelle était encore pleine, malgré tout ce qu'il en avait tiré. Il ôta aussi son turban, pour en prendre un de nuit qu'on avait préparé pour le bossu; et il alla se coucher en chemise et en caleçon[43]. Le caleçon était en satin bleu et attaché avec un cordon tissu d'or.»
L'aurore, qui se faisait voir, obligea Scheherazade à s'arrêter. La nuit suivante, ayant été réveillée à l'heure ordinaire, elle reprit le fil de cette histoire et la continua dans ces termes:
«Lorsque les deux amants se furent endormis, poursuivit le grand vizir Giafar, le génie, qui avait rejoint la fée, lui dit qu'il était temps d'achever ce qu'ils avaient si bien commencé et conduit jusqu'alors. «Ne nous laissons pas surprendre, ajouta-t- il, par le jour qui paraîtra bientôt; allez, et enlevez le jeune homme sans l'éveiller.»
«La fée se rendit dans la chambre des amants, qui dormaient profondément, enleva Bedreddin Hassan dans l'état où il était, c'est-à-dire en chemise et en caleçon; et, volant avec le génie d'une vitesse merveilleuse jusqu'à la porte de Damas en Syrie, ils y arrivèrent précisément dans le temps que les ministres des mosquées, préposés pour cette fonction, appelaient le peuple à haute voix à la prière de la pointe du jour. La fée posa doucement à terre Bedreddin, et, le laissant près de la porte, s'éloigna avec le génie.
«On ouvrit les portes de la ville, et les gens qui s'étaient déjà assemblés en grand nombre pour sortir furent extrêmement surpris de voir Bedreddin Hassan étendu par terre, en chemise et en caleçon. L'un disait: «Il a tellement été pressé de sortir de chez sa maîtresse, qu'il n'a pas eu le temps de s'habiller. - Voyez un peu, disait l'autre, à quels accidents on est exposé! il aura passé une bonne partie de la nuit à boire avec ses amis; il se sera enivré, sera sorti ensuite pour quelque nécessité, et, au lieu de rentrer, il sera venu jusqu'ici sans savoir ce qu'il faisait, et le sommeil l'y aura surpris.» D'autres en parlaient autrement, et personne ne pouvait deviner par quelle aventure il se trouvait là. Un petit vent qui commençait alors à souffler, leva sa chemise et laissa voir sa poitrine qui était plus blanche que la neige. Ils furent, tous tellement étonnés de cette blancheur, qu'ils firent un cri d'admiration qui réveilla le jeune homme. Sa surprise ne fut pas moins grande que la leur, de se voir à la porte d'une ville où il n'était jamais venu, et environné d'une foule de gens qui le considéraient avec attention. «Messieurs, leur dit-il, apprenez-moi, de grâce, où je suis et ce que vous souhaitez de moi.» L'un d'entre eux prit la parole et lui répondit: «Jeune homme, on vient d'ouvrir la porte de cette ville, et en sortant, nous vous avons trouvé couché ici dans l'état où vous voilà. Nous nous sommes arrêtés à vous regarder. Est-ce que vous avez passé ici la nuit? et savez-vous bien que vous êtes à une des portes de Damas? - À une des portes de Damas! répliqua Bedreddin, vous vous moquez de moi; en me couchant, cette nuit, j'étais au Caire.» À ces mots, quelques-uns touchés de compassion, dirent que c'était dommage qu'un jeune homme si bien fait eût perdu l'esprit, et ils passèrent leur chemin.
«Mon fils, lui dit un bon vieillard, vous n'y pensez pas; puisque vous êtes ce matin à Damas, comment pouviez-vous être hier soir au Caire? cela ne peut pas être. - Cela est pourtant très-vrai, repartit Bedreddin, et je vous jure même que je passai toute la journée d'hier à Balsora.» À peine eut-il achevé ces paroles, que tout le monde fit un grand éclat de rire et se mit à crier: C'est un fou! c'est un fou! Quelques-uns néanmoins le plaignaient à cause de sa jeunesse, et un homme de la compagnie lui dit: «Mon fils, il faut que vous ayez perdu la raison; vous ne songez pas à ce que vous dites. Est-il possible qu'un homme soit le jour à Balsora, la nuit au Caire et le matin à Damas? Vous n'êtes pas, sans doute, bien éveillé: rappelez vos esprits. - Ce que je dis, reprit Bedreddin Hassan, est si véritable, qu'hier au soir j'ai été marié dans la ville du Caire.» Tous ceux qui avaient ri auparavant redoublèrent leurs ris à ce discours. «Prenez-y bien garde, lui dit la même personne qui venait de lui parler, il faut que vous ayez rêvé tout cela et que cette illusion vous soit restée dans l'esprit. - Je sais bien ce que je dis, répondit le jeune homme; dites-moi vous-même comment il est possible que je sois allé en songe au Caire, où je suis persuadé que j'ai été effectivement, où l'on a par sept fois amené devant moi mon épouse, parée d'un nouvel habillement chaque fois, et où enfin j'ai vu un affreux bossu qu'on prétendait lui donner. Apprenez-moi encore ce que sont devenus ma robe, mon turban et la bourse de sequins que j'avais au Caire?»
«Quoiqu'il assurât que toutes ces choses étaient réelles, les personnes qui l'écoutaient n'en firent que rire; ce qui le troubla de sorte qu'il ne savait plus lui-même ce qu'il devait penser de tout ce qui lui était arrivé.»
Le jour, qui commençait à éclairer l'appartement de Schahriar, imposa silence à Scheherazade, qui continua ainsi son récit le lendemain:
Sire, dit-elle, après que Bedreddin Hassan se fut opiniâtré à soutenir que tout ce qu'il avait dit était véritable, il se leva pour entrer dans la ville, et tout le monde le suivait en criant: C'est un fou! c'est un fou! À ces cris, les uns mirent la tête aux fenêtres, les autres se présentèrent à leurs portes, et d'autres, se joignant à ceux qui environnaient Bedreddin, criaient comme eux: C'est un fou, sans savoir de quoi il s'agissait. Dans l'embarras où était ce jeune homme, il arriva devant la maison d'un pâtissier qui ouvrait sa boutique, et il entra dedans pour se dérober aux huées du peuple qui le suivait.
Ce pâtissier avait été autrefois chef d'une troupe de vagabonds qui détroussaient les caravanes, et quoiqu'il fût venu s'établir à Damas, où il ne donnait aucun sujet de plainte contre lui, il ne laissait pas d'être craint de tous ceux qui le connaissaient. C'est pourquoi dès le premier regard qu'il jeta sur la populace qui suivait Bedreddin, il la dissipa. Le pâtissier, voyant qu'il n'y avait plus personne, fit plusieurs questions au jeune homme; il lui demanda qui il était et ce qui l'avait amené à Damas. Bedreddin Hassan ne lui cacha ni sa naissance, ni la mort du grand vizir son père. Il lui conta ensuite de quelle manière il était sorti de Balsora, et comment, après s'être endormi la nuit précédente sur le tombeau de son père, il s'était trouvé, à son réveil, au Caire, où il avait épousé une dame. Enfin, il lui marqua la surprise où il était de se voir à Damas sans pouvoir comprendre toutes ces merveilles.
«Votre histoire est des plus surprenantes, lui dit le pâtissier; mais, si vous voulez suivre mon conseil, vous ne ferez confidence à personne de toutes les choses que vous venez de me dire, et vous attendrez patiemment que le ciel daigne finir les disgrâces dont il permet que vous soyez affligé. Vous n'avez qu'à demeurer avec moi jusqu'à ce temps-là, et comme je n'ai pas d'enfants, je suis prêt à vous reconnaître pour mon fils, si vous y consentez. Après que je vous aurai adopté, vous irez librement par la ville et vous ne serez plus exposé aux insultes de la populace.»
Quoique cette adoption ne fît pas honneur au fils d'un grand vizir, Bedreddin ne laissa pas d'accepter la proposition du pâtissier, jugeant bien que c'était le meilleur parti qu'il devait prendre dans la situation où était sa fortune. Le pâtissier le fit habiller, prit des témoins, et alla déclarer devant un cadi qu'il le reconnaissait pour son fils; après quoi Bedreddin demeura chez lui sous le simple nom de Hassan, et apprit la pâtisserie.
Pendant que cela se passait, à Damas, la fille de Schemseddin Mohammed se réveilla, et, ne trouvant pas Bedreddin auprès d'elle, crut qu'il s'était levé sans vouloir interrompre son repos et qu'il reviendrait bientôt. Elle attendait son retour, lorsque le vizir Schemseddin Mohammed son père, vivement touché de l'affront qu'il croyait avoir reçu du sultan d'Égypte, vint frapper à la porte de son appartement, résolu de pleurer avec elle sa triste destinée. Il l'appela par son nom, et elle n'eut pas plus tôt entendu sa voix qu'elle se leva pour lui ouvrir la porte. Elle lui baisa la main et le reçut d'un air si satisfait, que le vizir, qui s'attendait à la trouver baignée de pleurs et aussi affligée que lui, en fut extrêmement surpris. «Malheureuse! lui dit-il en colère, est-ce ainsi que tu parais devant moi? Après l'affreux sacrifice que tu viens de consommer, peux tu m'offrir un visage si content!»
Scheherazade cessa de parler en cet endroit, parce que le jour parut. La nuit suivante, elle reprit son discours et dit au sultan des Indes:
Sire, le grand vizir Giafar continuant de raconter l'histoire de Bedreddin Hassan: «Quand la nouvelle mariée, poursuivit-il, vit que son père lui reprochait la joie qu'elle faisait paraître, elle lui dit: «Seigneur, ne me faites point, de grâce, un reproche si injuste; ce n'est pas le bossu, que je déteste plus que la mort, ce n'est pas ce monstre que j'ai épousé: tout le monde lui a fait tant de confusion qu'il a été contraint de s'aller cacher et de faire place à un jeune homme charmant qui est mon véritable mari. - Quelle fable me contez-vous? interrompit brusquement Schemseddin Mohammed. Quoi! le bossu n'a pas couché cette nuit avec vous? - Non, seigneur, répondit-elle, je n'ai point couché avec d'autre personne qu'avec le jeune homme dont je vous parle, qui a de gros yeux et de grands sourcils noirs.» À ces paroles, le vizir perdit patience et se mit dans une furieuse colère contre sa fille. «Ah! méchante, lui dit-il, voulez-vous me faire perdre l'esprit par le discours que vous me tenez? - C'est vous, mon père, repartit-elle, qui me faites perdre l'esprit à moi-même par votre incrédulité. - Il n'est donc pas vrai, répliqua le vizir, que le bossu…… - Hé! laissons là le bossu, interrompit-elle avec précipitation, maudit soit le bossu! Entendrai-je toujours parler du bossu! Je vous le répète encore, mon père, ajouta-t-elle, je n'ai point passé la nuit avec lui, mais avec le cher époux que je vous dis, et qui ne doit pas être loin d'ici.»
«Schemseddin Mohammed sortit pour l'aller chercher; mais au lieu de le trouver, il fut dans une surprise extrême de rencontrer le bossu, qui avait la tête en bas, les pieds en haut, dans la même situation où l'avait mis le génie. «Que veut dire cela? lui dit- il; qui vous a mis en cet état?» Le bossu, reconnaissant le vizir, lui répondit: «Ah! ah! c'est donc vous qui vouliez me donner en mariage la maîtresse d'un buffle, l'amoureuse d'un vilain génie? Je ne serai pas votre dupe, et vous ne m'y attraperez pas.»
Scheherazade en était là lorsqu'elle aperçut la première lumière du jour; quoiqu'il n'y eût pas longtemps qu'elle parlât, elle n'en dit pas davantage cette nuit. Le lendemain, elle reprit ainsi la suite de sa narration, et dit au sultan des Indes:
Sire, le grand vizir Giafar poursuivant son histoire: «Schemseddin Mohammed, continua-t-il, crut que le bossu extravaguait quand il l'entendit parler de cette sorte, et il lui dit: «Ôtez-vous de là, mettez-vous sur vos pieds. - Je m'en garderai bien, repartit le bossu, à moins que le soleil ne soit levé. Sachez qu'étant venu ici hier au soir, il parut tout à coup devant moi un chat noir, qui devint insensiblement gros comme un buffle; je n'ai pas oublié ce qu'il m'a dit; c'est pourquoi allez à vos affaires et me laissez ici.» Le vizir, au lieu de se retirer, prit le bossu par les pieds et l'obligea de se relever. Cela étant fait, le bossu sortit en courant de toute sa force sans regarder derrière lui. Il se rendit au palais, se fit présenter au sultan d'Égypte, et le divertit fort en lui racontant le traitement que lui avait fait le génie.
«Schemseddin Mohammed retourna dans la chambre de sa fille, plus étonné et plus incertain qu'auparavant de ce qu'il voulait savoir. «Hé bien, fille abusée, lui dit-il, ne pouvez-vous m'éclaircir davantage sur une aventure qui me rend interdit et confus? - Seigneur, lui répondit-elle, je ne puis vous apprendre autre chose que ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous dire. Mais voici, ajouta-t-elle, l'habillement de mon époux, qu'il a laissé sur cette chaise; il vous donnera peut-être les éclaircissements que vous cherchez.» En disant ces paroles elle présenta le turban de Bedreddin au vizir qui le prit et qui, après l'avoir bien examiné de tous côtés: «Je le prendrais, dit-il, pour un turban de vizir s'il n'était à la mode de Moussoul.» Mais s'apercevant qu'il y avait quelque chose de cousu entre l'étoffe et la doublure, il demanda des ciseaux, et ayant décousu, il trouva un papier plié. C'était le cahier que Noureddin Ali avait donné en mourant à Bedreddin son fils, qui l'avait caché en cet endroit pour mieux le conserver. Schemseddin Mohammed ayant ouvert le cahier, reconnut le caractère de son frère Noureddin Ali, et lut ce titre: Pour mon fils Bedreddin Hassan. Avant qu'il pût faire ses réflexions, sa fille lui mit entre les mains la bourse qu'elle avait trouvée sous l'habit. Il l'ouvrit aussi, et elle était remplie de sequins, comme je l'ai déjà dit: car, malgré les largesses que Bedreddin Hassan avait faites, elle était toujours demeurée pleine par les soins du génie et de la fée. Il lut ces mots sur l'étiquette de la bourse: _Mille sequins appartenant au juif Isaac; _et ceux-ci au- dessous, que le juif avait écrits avant que de se séparer de Bedreddin Hassan: Livrés à Bedreddin Hassan pour le chargement qu'il m'a vendu du premier des vaisseaux qui ont ci-devant appartenu à Noureddin Ali, son père, d'heureuse mémoire, lorsqu'il aura abordé en ce port. Il n'eut pas achevé celle lecture, qu'il fit un grand cri et s'évanouit.»
Scheherazade voulait continuer, mais le jour parut, et le sultan des Indes se leva, résolu d'entendre la fin de cette histoire.