LXIII NUIT.

Ma chère soeur, s'écria Dinarzade sur la fin de la nuit, si vous ne dormez pas, dites-nous, je vous en conjure, l'histoire de Zobéide, car cette dame la raconta sans doute au calife. - Elle n'y manqua pas, répondit Scheherazade. Dès que le prince l'eut rassurée par le discours qu'il venait de faire, elle lui donna de cette sorte la satisfaction qu'il lui demandait:

HISTOIRE DE ZOBÉIDE. «Commandeur des croyants, dit-elle, l'histoire que j'ai à raconter à votre majesté est une des plus surprenantes dont on ait jamais ouï parler. Les deux chiennes noires et moi sommes trois soeurs nées d'une même mère et d'un même père, et je vous dirai par quel accident étrange elles ont été changées en chiennes.

«Les deux dames qui demeurent avec moi et qui sont ici présentes sont aussi mes soeurs de même père, mais d'une autre mère. Celle qui a le sein couvert de cicatrices se nomme Amine, l'autre s'appelle Safie, et moi Zobéide.

«Après la mort de notre père, le bien qu'il nous avait laissé fut partagé entre nous également, et lorsque ces deux dernières soeurs eurent touché leur portion, elles se séparèrent et allèrent demeurer en particulier avec leur mère. Mes deux autres soeurs et moi restâmes avec la nôtre qui vivait encore, et qui depuis en mourant nous laissa à chacune mille sequins.

«Lorsque nous eûmes touché ce qui nous appartenait, mes deux aînés, car je suis la cadette, se marièrent, suivirent leurs maris et me laissèrent seule. Peu de temps après leur mariage, le mari de la première vendit tout ce qu'il avait de biens et de meubles, et avec l'argent qu'il en put faire et celui de ma soeur, ils passèrent tous deux en Afrique. Là, le mari dépensa en bonne chère et en débauche tout son bien et celui que ma soeur lui avait apporté. Ensuite se voyant réduit à la dernière misère, il trouva un prétexte pour la répudier, et la chassa.

«Elle revint à Bagdad, non sans avoir souffert des maux incroyables dans un si long voyage. Elle vint se réfugier chez moi dans un état si digne de pitié qu'elle en aurait inspiré aux coeurs les plus durs. Je la reçus avec l'affection qu'elle pouvait attendre de moi. Je lui demandai pourquoi je la voyais dans une si malheureuse situation: elle m'apprit en pleurant la mauvaise conduite de son mari et l'indigne traitement qu'il lui avait fait. Je fus touchée de son malheur et j'en pleurai avec elle. Je la fis ensuite entrer au bain, je lui donnai de mes propres habits et lui dis: «Ma soeur, vous êtes mon aînée et je vous regarde comme ma mère. Pendant votre absence, Dieu a béni le peu de bien qui m'est tombé en partage, et l'emploi que j'en fais à nourrir et à élever des vers à soie. Comptez que je n'ai rien qui ne soit à vous et dont vous ne puissiez disposer comme moi-même.»

«Nous demeurâmes toutes deux et vécûmes ensemble pendant plusieurs mois en bonne intelligence. Comme nous nous entretenions souvent de notre troisième soeur et que nous étions surprises de ne pas apprendre de ses nouvelles, elle arriva en aussi mauvais état que notre aînée. Son mari l'avait traitée de la même sorte; je la reçus avec la même amitié.

«Quelque temps après, mes deux soeurs, sous prétexte qu'elles m'étaient à charge, me dirent qu'elles étaient dans le dessein de se remarier. Je leur répondis, que si elles n'avaient pas d'autres raisons que celle de m'être à charge, elles pouvaient continuer de demeurer avec moi en toute sûreté; que mon bien suffisait pour nous entretenir toutes trois d'une manière conforme à notre condition. Mais, ajoutai-je, je crains plutôt que vous n'ayez véritablement envie de vous remarier. Si cela était, je vous avoue que j'en serais fort étonnée. Après l'expérience que vous avez du peu de satisfaction qu'on a dans le mariage, y pouvez-vous penser une seconde fois? Vous savez combien il est rare de trouver un mari parfaitement honnête homme. Croyez-moi, continuons de vivre ensemble le plus agréablement qu'il nous sera possible.

«Tout ce que je leur dis fut inutile. Elles avaient pris la résolution de se remarier, elles l'exécutèrent. Mais elles revinrent me trouver au bout de quelques mois et me faire mille excuses de n'avoir pas suivi mon conseil. «Vous êtes notre cadette, me dirent-elles, mais vous êtes plus sage que nous. Si vous voulez bien nous recevoir encore dans votre maison et nous regarder comme vos esclaves, il ne nous arrivera plus de faire une si grande faute. - Mes chères soeurs, leur répondis-je, je n'ai point changé à votre égard depuis notre dernière séparation: revenez, et jouissez avec moi de ce que j'ai. Je les embrassai, et nous demeurâmes ensemble comme auparavant.

Il y avait un an que nous vivions dans une union parfaite, et voyant que Dieu avait béni mon petit fonds, je formai le dessein de faire un voyage par mer et de hasarder quelque chose dans le commerce. Pour cet effet, je me rendis avec mes deux soeurs à Balsora, où j'achetai un vaisseau tout équipé, que je chargeai de marchandises que j'avais fait venir de Bagdad. Nous mîmes à la voile avec un vent favorable et nous sortîmes bientôt du golfe Persique. Quand nous fûmes en pleine mer, nous prîmes la route des Indes, et après vingt jours de navigation nous vîmes terre. C'était une montagne fort haute, au pied de laquelle nous aperçûmes une ville de grande apparence. Comme nous avions le vent frais, nous arrivâmes de bonne heure au port, et nous y jetâmes l'ancre.

«Je n'eus pas la patience d'attendre que mes soeurs fussent en état de m'accompagner: je me fis débarquer seule et j'allai droit à la ville. J'y vis une garde nombreuse de gens assis et d'autres qui étaient debout avec un bâton à la main. Mais ils avaient tous l'air si hideux que j'en fus effrayée. Remarquant toutefois qu'ils étaient immobiles et qu'ils ne remuaient pas même les yeux, je me rassurai, et m'étant approchée d'eux, je reconnus qu'ils étaient pétrifiés.

«J'entrai dans la ville et passai par plusieurs rues où il y avait des hommes d'espace en espace dans toutes sortes d'attitudes, mais ils étaient tous sans mouvement et pétrifiés. Au quartier des marchands, je trouvai la plupart des boutiques fermées, et j'aperçus dans celles qui étaient ouvertes des personnes aussi pétrifiées. Je jetai la vue sur les cheminées, et n'en voyant pas sortir la fumée, cela me fit juger que tout ce qui était dans les maisons, de même que ce qui était dehors, était changé en pierre.

«Étant arrivée dans une vaste place au milieu de la ville, je découvris une grande porte couverte de plaques d'or et dont les deux battants étaient ouverts. Une portière d'étoffe de soie paraissait devant, et l'on voyait une lampe suspendue au-dessus de la porte. Après avoir considéré le bâtiment, je ne doutai pas que ce ne fût le palais du prince qui régnait en ce pays-là. Mais, fort étonnée de n'avoir rencontré aucun être vivant, j'allai jusque-là dans l'espérance d'en trouver quelqu'un. Je levai la portière, et ce qui augmenta ma surprise, je ne vis sous le vestibule que quelques portiers ou gardes pétrifiés, les uns debout et les autres assis ou à demi couchés.

«Je traversai une grande cour où il y avait beaucoup de monde. Les uns semblaient aller et les autres venir, et néanmoins ils ne bougeaient de leur place, parce qu'ils étaient pétrifiés comme ceux que j'avais déjà vus. Je passai dans une seconde cour, et de celle-là dans une troisième; mais ce n'était partout qu'une solitude, et il y régnait un silence affreux.

«M'étant avancée dans une quatrième cour, j'y vis en face un très- beau bâtiment dont les fenêtres étaient fermées d'un treillis d'or massif. Je jugeai que c'était l'appartement de la reine. J'y entrai. Il y avait dans une salle plusieurs eunuques noirs pétrifiés. Je passai ensuite dans une chambre très-richement meublée, où j'aperçus une dame aussi changée en pierre. Je connus que c'était la reine à une couronne d'or qu'elle avait sur la tête et à un collier de perles très-rondes et plus grosses que des noisettes. Je les examinai de près; il me parut qu'on ne pouvait rien voir de plus beau.

«J'admirai quelque temps les richesses et la magnificence de cette chambre, et surtout le tapis de pied, les coussins et le sofa, garni d'une étoffe des Indes à fond d'or, avec des figures d'hommes et d'animaux en argent d'un travail admirable.»

Scheherazade aurait continué de parler; mais la clarté du jour vint mettre fin à sa narration. Le sultan fut charmé de ce récit. Il faut, dit-il en se levant, que je sache à quoi aboutira cette pétrification d'hommes étonnante.

LXIV NUIT.

Dinarzade, qui avait pris beaucoup de plaisir au commencement de l'histoire de Zobéide, ne manqua pas d'appeler la sultane avant le jour: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous supplie de nous apprendre ce que vit encore Zobéide dans ce palais singulier où elle était entrée. - Voici, répondit Scheherazade, comment cette dame continua de raconter son histoire au calife:

«Sire, dit-elle, de la chambre de la reine pétrifiée je passai dans plusieurs autres appartements et cabinets propres et magnifiques qui me conduisirent dans une chambre d'une grandeur extraordinaire, où il y avait un trône d'or massif, élevé de quelques degrés et enrichi de grosses émeraudes enchâssées, et sur le trône, un lit d'une riche étoffe, sur laquelle éclatait une broderie de perles. Ce qui me surprit plus que tout le reste, ce fut une lumière brillante qui partait de dessus ce lit. Curieuse de savoir ce qui la rendait, je montai, et, avançant la tête, je vis sur un petit tabouret un diamant gros comme un oeuf d'autruche, et si parfait que je n'y remarquai nul défaut. Il brillait tellement que je ne pouvais en soutenir l'éclat en le regardant au jour.

«Il y avait au chevet du lit, de l'un et de l'autre côté, un flambeau allumé dont je ne compris pas l'usage. Cette circonstance néanmoins me fit juger qu'il y avait quelqu'un de vivant dans ce superbe palais, car je ne pouvais croire que ces flambeaux pussent s'entretenir allumés d'eux-mêmes. Plusieurs autres singularités m'arrêtèrent dans cette chambre, que le seul diamant dont je viens de parler rendait inestimable.

«Comme toutes les portes étaient ouvertes ou poussées seulement, je parcourus encore d'autres appartements aussi beaux que ceux que j'avais déjà vus. J'allai jusqu'aux offices et aux garde-meubles, qui étaient remplis de richesses infinies, et je m'occupai si fort de toutes ces merveilles que je m'oubliai moi-même. Je ne pensais plus à mon vaisseau ni à mes soeurs, je ne songeais qu'à satisfaire ma curiosité. Cependant la nuit s'approchait, et son approche m'avertissant qu'il était temps de me retirer, je voulus reprendre le chemin des cours par où j'étais venue; mais il ne me fut pas aisé de le trouver. Je m'égarai dans les appartements, et me retrouvant dans la grande chambre où étaient le trône, le lit, le gros diamant et les flambeaux allumés, je résolus d'y passer la nuit et de remettre au lendemain de grand matin à regagner mon vaisseau. Je me jetai sur le lit, non sans quelque frayeur de me voir seule dans un lieu si désert, et ce fut sans doute cette crainte qui m'empêcha de dormir.

«Il était environ minuit lorsque j'entendis la voix comme d'un homme qui lisait l'Alcoran de la même manière et du ton que nous avons coutume de le lire dans nos temples. Cela me donna beaucoup de joie. Je me levai aussitôt, et prenant un flambeau pour me conduire, j'allai de chambre en chambre du côté où j'entendais la voix. Je m'arrêtai à la porte d'un cabinet d'où je ne pouvais douter qu'elle ne partît. Je posai le flambeau à terre, et regardant par une fente, il me parut que c'était un oratoire. En effet, il y avait, comme dans nos temples, une niche qui marquait où il fallait se tourner pour faire la prière, des lampes suspendues et allumées, et deux chandeliers avec de gros cierges de cire blanche allumés de même.

«Je vis aussi un petit tapis étendu, de la forme de ceux qu'on étend chez nous pour se poser dessus et faire la prière. Un jeune homme de bonne mine, assis sur ce tapis, récitait avec grande attention l'Alcoran qui était posé devant lui sur un petit pupitre. À cette vue, ravie d'admiration, je cherchais en mon esprit comment il se pouvait faire qu'il fût le seul vivant dans une ville où tout le monde était pétrifié, et je ne doutais pas qu'il n'y eût en cela quelque chose de très-merveilleux.

«Comme la porte n'était que poussée, je l'ouvris; j'entrai, et, me tenant debout devant la niche, je fis cette prière à haute voix: «Louange à Dieu, qui nous a favorisées d'une heureuse navigation! Qu'il nous fasse la grâce de nous protéger de même jusqu'à notre arrivée en notre pays. Écoutez-moi, Seigneur, et exaucez ma prière.

«Le jeune homme jeta les yeux sur moi et me dit: «Ma bonne dame, je vous prie de me dire qui vous êtes et ce qui vous a amenée dans cette ville désolée. En récompense je vous apprendrai qui je suis, ce qui m'est arrivé, pour quel sujet les habitants de cette ville sont réduits en l'état où vous les avez vus, et pourquoi moi seul je suis sain et sauf dans un désastre si épouvantable.»

«Je lui racontai en peu de mots d'où je venais, ce qui m'avait engagé à faire ce voyage, et de quelle manière j'avais heureusement pris port après une navigation de vingt jours. En achevant je le suppliai de s'acquitter à son tour de la promesse qu'il m'avait faite, et je lui témoignai combien j'étais frappée de la désolation affreuse que j'avais remarquée dans tous les endroits par où j'avais passé.

«Ma chère dame, dit alors le jeune homme, donnez-vous un moment de patience. À ces mots il ferma l'Alcoran, le mit dans un étui précieux et le posa dans la niche. Je pris ce temps-là pour le considérer attentivement, et je lui trouvai tant de grâce et de beauté que je sentis des mouvements que je n'avais jamais sentis jusqu'alors. Il me fit asseoir près de lui, et avant qu'il commençât son discours, je ne pus m'empêcher de lui dire d'un air qui lui fit connaître les sentiments qu'il m'avait inspirés: «Aimable seigneur, cher objet de mon âme, on ne peut attendre avec plus d'impatience que j'attends l'éclaircissement de tant de choses surprenantes qui ont frappé ma vue depuis le premier pas que j'ai fait pour entrer en votre ville, et ma curiosité ne saurait être assez tôt satisfaite. Parlez, je vous en conjure; apprenez-moi par quel miracle vous êtes seul en vie parmi tant de personnes mortes d'une manière inouïe.»

Scheherazade s'interrompit en cet endroit et dit à Schahriar: Sire, votre majesté ne s'aperçoit peut-être pas qu'il est jour. Si je continuais de parler, j'abuserais de votre attention. Le sultan se leva, résolu d'entendre, la nuit suivante, la suite de cette merveilleuse histoire.

LXV NUIT.

Si vous ne dormez pas, ma soeur, s'écria Dinarzade, le lendemain avant le jour, je vous prie de reprendre l'histoire de Zobéide et de nous raconter ce qui se passa entre elle et le jeune homme vivant qu'elle rencontra dans ce palais dont vous nous avez fait une si belle description. - Je vais vous satisfaire, répondit la sultane. Zobéide poursuivit son histoire dans ces termes:

«Madame, me dit le jeune homme, vous m'avez fait assez voir que vous avez la connaissance du vrai Dieu par la prière que vous venez de lui adresser. Vous allez entendre un effet très- remarquable de sa grandeur et de sa puissance. Je vous dirai que cette ville était la capitale d'un puissant royaume dont le roi mon père portait le nom. Ce prince, toute sa cour, les habitants de la ville et tous ses autres sujets étaient mages, adorateurs du feu et de Nardoun, ancien roi des géants rebelles à Dieu.

«Quoique né d'un père et d'une mère idolâtres, j'ai eu le bonheur d'avoir dans mon enfance pour gouvernante une bonne dame musulmane, qui savait l'Alcoran par coeur et l'expliquait parfaitement bien. «Mon prince, me disait-elle souvent, il n'y a qu'un vrai Dieu. Prenez garde d'en reconnaître et d'en adorer d'autres.» Elle m'apprit à lire en arabe, et le livre qu'elle me donna pour m'exercer fut l'Alcoran. Dès que je fus capable de raison, elle m'expliqua tous les points de cet excellent livre, et elle m'en inspirait tout l'esprit à l'insu de mon père et de tout le monde. Elle mourut, mais ce fut après m'avoir fait toutes les instructions dont j'avais besoin pour être pleinement convaincu des vérités de la religion musulmane. Depuis sa mort, j'ai persisté constamment dans les sentiments qu'elle m'a fait prendre, et j'ai en horreur le faux dieu Nardoun et l'adoration du feu.

«Il y a trois ans et quelques mois qu'une voix bruyante se fit tout à coup entendre par toute la ville si distinctement, que personne ne perdit une de ces paroles qu'elle dit: «Habitants, abandonnez le culte de Nardoun et du feu; adorez le Dieu unique qui fait miséricorde.»

«La même voix se fit ouïr trois années de suite, mais personne ne s'étant converti, le dernier jour de la troisième, à trois ou quatre heures du matin, tous les habitants généralement furent changés en pierre en un instant, chacun dans l'état et la posture où il se trouva. Le roi mon père éprouva le même sort: il fut métamorphosé en une pierre noire, tel qu'on le voit dans un endroit de ce palais, et la reine ma mère eut une pareille destinée.

«Je suis le seul sur qui Dieu n'ait pas fait tomber ce châtiment terrible: depuis ce temps-là je continue de le servir avec plus de ferveur que jamais, et je suis persuadé, ma belle dame, qu'il vous envoie pour ma consolation; je lui en rends des grâces infinies, car je vous avoue que cette solitude m'est bien ennuyeuse.»

«Tout ce récit et particulièrement ces derniers mots achevèrent de m'enflammer pour lui. «Prince, lui dis-je, il n'en faut pas douter, c'est la Providence qui m'a attirée dans votre port pour vous présenter l'occasion de vous éloigner d'un lieu si funeste. Le vaisseau sur lequel je suis venue peut vous persuader que je suis en quelque considération à Bagdad, où j'ai laissé d'autres biens assez considérables. J'ose vous y offrir une retraite jusqu'à ce que le puissant commandeur des croyants, le vicaire du grand Prophète que vous reconnaissez, vous ait rendu tous les honneurs que vous méritez. Ce célèbre prince demeure à Bagdad, et il ne sera pas plus tôt informé de votre arrivée en sa capitale, qu'il vous fera connaître qu'on n'implore pas en vain son appui. Il n'est pas possible que vous demeuriez davantage dans une ville où tous les objets doivent vous être insupportables. Mon vaisseau est à votre service, et vous en pouvez disposer absolument.» Il accepta l'offre, et nous passâmes le reste de la nuit à nous entretenir de notre embarquement.

«Dès que le jour parut nous sortîmes du palais et nous rendîmes au port, où nous trouvâmes mes soeurs, le capitaine et mes esclaves fort en peine de moi. Après avoir présenté mes soeurs au prince, je leur racontai ce qui m'avait empêchée de revenir au vaisseau le jour précédent, la rencontre du jeune prince, son histoire et le sujet de la désolation d'une si belle ville.

«Les matelots employèrent plusieurs jours à débarquer les marchandises que j'avais apportées, et à embarquer à leur place tout ce qu'il y avait de plus précieux dans le palais, en pierreries, en or et en argent. Nous laissâmes les meubles et une infinité de pièces d'orfèvrerie, parce que nous ne pouvions les emporter. Il nous aurait fallu plusieurs vaisseaux pour transporter à Bagdad toutes les richesses que nous avions devant les yeux.

«Après que nous eûmes chargé le vaisseau des choses que nous y voulûmes mettre, nous prîmes les provisions et l'eau dont nous jugeâmes avoir besoin pour notre voyage. À l'égard des provisions, il nous en restait encore beaucoup de celles que nous avions embarquées à Balsora. Enfin nous mîmes à la voile avec un vent tel que nous pouvions le souhaiter.»

En achevant ces paroles, Scheherazade vit qu'il était jour. Elle cessa de parler, et le sultan se leva sans rien dire; mais il se proposa d'entendre jusqu'à la fin l'histoire de Zobéide et de ce jeune prince conservé si miraculeusement.

LXVI NUIT.

Sur la fin de la nuit suivante, Dinarzade, impatiente de savoir quel serait le succès de la navigation de Zobéide, appela la sultane. Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, poursuivez, de grâce, l'histoire d'hier. Dites-nous si le jeune prince et Zobéide arrivèrent heureusement à Bagdad. - Vous l'allez apprendre, répondit Scheherazade. Zobéide reprit ainsi son histoire, en s'adressant toujours au calife:

«Sire, dit-elle, le jeune prince, mes soeurs et moi, nous nous entretenions tous les jours agréablement ensemble. Mais, hélas! notre union ne dura pas longtemps. Mes soeurs devinrent jalouses de l'intelligence qu'elles remarquèrent entre le jeune prince et moi, et me demandèrent un jour malicieusement ce que nous ferions de lui lorsque nous serions arrivées à Bagdad. Je m'aperçus bien qu'elles ne me faisaient cette question que pour découvrir mes sentiments. C'est pourquoi, faisant semblant de tourner la chose en plaisanterie, je leur répondis que je le prendrais pour mon époux. Ensuite, me tournant vers le prince, je lui dis: «Mon prince, je vous supplie d'y consentir. D'abord que nous serons à Bagdad, mon dessein est de vous offrir ma personne pour être votre très-humble esclave, pour vous rendre mes services et vous reconnaître pour le maître absolu de mes volontés. - Madame, répondit le prince, je ne sais si vous plaisantez; mais pour moi, je vous déclare fort sérieusement devant mesdames vos soeurs, que dès ce moment j'accepte de bon coeur l'offre que vous me faites, non pas pour vous regarder comme une esclave, mais comme ma dame et ma maîtresse, et je ne prétends avoir aucun empire sur vos actions.» Mes soeurs changèrent de couleur à ce discours, et je remarquai depuis ce temps-là qu'elles n'avaient plus pour moi les mêmes sentiments qu'auparavant.

«Nous étions dans le golfe Persique et nous approchions de Balsora, où, avec le bon vent que nous avions toujours, j'espérais que nous arriverions le lendemain. Mais la nuit, pendant que je dormais, mes soeurs prirent leur temps et me jetèrent à la mer. Elles traitèrent de la même sorte le prince, qui fut noyé. Je me soutins quelques moments sur l'eau, et par bonheur, ou plutôt par miracle, je trouvai fond. Je m'avançai vers une noirceur qui me paraissait terre autant que l'obscurité me permettait de la distinguer. Effectivement, je gagnai une plage, et le jour me fit connaître que j'étais dans une petite île déserte, située environ à vingt milles de Balsora. J'eus bientôt fait sécher mes habits au soleil, et en marchant je remarquai plusieurs sortes de fruits et même de l'eau douce, ce qui me donna quelque espérance que je pourrais conserver ma vie.

«Je me reposais à l'ombre, lorsque je vis un serpent ailé fort gros et fort long, qui s'avançait vers moi en se démenant à droite et à gauche et tirant la langue. Cela me fit juger que quelque mal le pressait. Je me levai, et m'apercevant qu'il était suivi d'un autre serpent plus gros qui le tenait par la queue et faisait ses efforts pour le dévorer, j'en eus pitié: au lieu de fuir, j'eus la hardiesse et le courage de prendre une pierre qui se trouva par hasard près de moi; je la jetai de toute ma force contre le plus gros serpent: je le frappai à la tête et l'écrasai. L'autre, se sentant en liberté ouvrit aussitôt ses ailes et s'envola. Je le regardai longtemps dans l'air comme une chose extraordinaire; mais l'ayant perdu de vue, je me rassis à l'ombre dans un autre endroit, et je m'endormis.

«À mon réveil, imaginez-vous quelle fut ma surprise de voir près de moi une femme noire qui avait des traits vifs et agréables, et qui tenait à l'attache deux chiennes de la même couleur. Je me mis à mon séant et lui demandai qui elle était. «Je suis, me répondit- elle, le serpent que vous avez délivré de son cruel ennemi il n'y a pas longtemps. J'ai cru ne pouvoir mieux reconnaître le service important que vous m'avez rendu qu'en faisant l'action que je viens de faire. J'ai su la trahison de vos soeurs, et pour vous en venger, d'abord que j'ai été libre par votre généreux secours, J'ai appelé plusieurs de mes compagnes qui sont fées comme moi: nous avons transporté toute la charge de votre vaisseau dans vos magasins de Bagdad, après quoi nous l'avons submergé. Ces deux chiennes noires sont vos deux soeurs, à qui j'ai donné cette forme. Mais ce châtiment ne suffit pas, et je veux que vous les traitiez encore de la manière que je vous dirai.»

«À ces mots, la fée m'embrassa étroitement d'un de ses bras, et les deux chiennes de l'autre, et nous transporta chez moi à Bagdad, où je vis dans mon magasin toutes les richesses dont mon vaisseau avait été chargé. Avant que de me quitter, elle me livra les deux chiennes et me dit: «Sous peine d'être changée comme elles en chienne, je vous ordonne, de la part de celui qui confond les mers, de donner toutes les nuits cent coups de fouet à chacune de vos soeurs, pour les punir du crime qu'elles ont commis contre votre personne et contre le jeune prince qu'elles ont noyé.» Je fus obligée de lui promettre que j'exécuterais son ordre[35].

«Depuis ce temps-là, je les ai traitées chaque nuit, à regret, de la manière dont votre majesté a été témoin. Je leur témoigne par mes pleurs avec combien de douleur et de répugnance je m'acquitte d'un si cruel devoir, et vous voyez bien qu'en cela je suis plus à plaindre qu'à blâmer. S'il y a quelque chose qui me regarde dont vous puissiez souhaiter d'être informé, ma soeur Amine vous en donnera l'éclaircissement par le récit de son histoire.»

Après avoir écouté Zobéide avec admiration, le calife fit prier par son grand vizir l'agréable Amine, de vouloir bien lui expliquer pourquoi elle était marquée de cicatrices…… Mais, sire, dit Scheherazade en cet endroit, il est jour, et je ne dois pas arrêter davantage votre majesté. Schahriar, persuadé que l'histoire que Scheherazade avait à raconter ferait le dénouement des précédentes, dit en lui-même: Il faut que je me donne le plaisir tout entier. Il se leva, et résolut de laisser vivre encore la sultane ce jour-là.

LXVII NUIT.

Dinarzade souhaitait passionnément d'entendre l'histoire d'Amine; c'est pourquoi, s'étant réveillée longtemps avant le jour, elle dit à la sultane: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, apprenez- moi, je vous en conjure, pourquoi l'aimable Amine avait le sein tout couvert de cicatrices. - J'y consens, répondit Scheherazade, et pour ne pas perdre le temps, vous saurez qu'Amine, s'adressant au calife, commença son histoire dans ces termes:

HISTOIRE D'AMINE. «Commandeur des croyants, dit-elle, pour ne pas répéter les choses dont votre majesté a déjà été instruite par l'histoire de ma soeur, je vous dirai que ma mère ayant pris une maison pour passer son veuvage en son particulier, me donna en mariage, avec le bien que mon père m'avait laissé, à un des plus riches héritiers de cette ville.

«La première année de notre mariage n'était pas écoulée que je demeurai veuve et en possession de tout le bien de mon mari, qui montait à quatre-vingt-dix mille sequins. Le revenu seul de cette somme suffisait de reste pour me faire passer ma vie fort honnêtement. Cependant, dès que les premiers six mois de mon deuil furent passés, je me fis faire dix habits différents d'une si grande magnificence qu'ils revenaient à mille sequins chacun, et je commençai au bout de l'année à les porter.

«Un jour que j'étais seule, occupée à mes affaires domestiques, on me vint dire qu'une dame demandait à me parler. J'ordonnai qu'on la fît entrer. C'était une personne fort avancée en âge. Elle me salua en baisant la terre, et me dit en demeurant sur ses genoux: «Ma bonne dame, je vous supplie d'excuser la liberté que je prends de vous venir importuner: la confiance que j'ai en votre charité me donne cette hardiesse. Je vous dirai, mon honorable dame, que j'ai une fille orpheline qui doit se marier aujourd'hui, qu'elle et moi sommes étrangères, et que nous n'avons pas la moindre connaissance en cette ville: cela nous donne de la confusion, car nous voudrions faire connaître à la famille nombreuse avec laquelle nous allons faire alliance que nous ne sommes pas des inconnues et que nous avons quelque crédit. C'est pourquoi, ma charitable dame, si vous avez pour agréable d'honorer ces noces de votre présence, nous vous aurons d'autant plus d'obligation que les dames de notre pays connaîtront que nous ne sommes pas regardées ici comme des misérables, quand elles apprendront qu'une personne de votre rang n'aura pas dédaigné de nous faire un si grand honneur. Mais, hélas! si vous rejetez ma prière, quelle mortification pour nous! nous ne savons à qui nous adresser.»

«Ce discours, que la pauvre dame entremêla de larmes, me toucha de compassion. «Ma bonne mère, lui dis-je, ne vous affligez pas: je veux bien vous faire le plaisir que vous me demandez. Dites-moi où il faut que j'aille; je ne veux que le temps de m'habiller un peu proprement.» La vieille dame, transportée de joie a cette réponse, fut plus prompte à me baiser les pieds que je ne le fus à l'en empêcher. «Ma charitable dame, reprit-elle en se relevant, Dieu vous récompensera de la bonté que vous avez pour vos servantes, et comblera votre coeur de satisfaction de même que vous en comblez le nôtre. Il n'est pas encore besoin que vous preniez cette peine; il suffira que vous veniez avec moi sur le soir, à l'heure que je viendrai vous prendre. Adieu, madame, ajouta-t-elle; jusqu'à l'honneur de vous revoir.»

«Aussitôt qu'elle m'eut quittée, je pris celui de mes habits qui me plaisait davantage, avec un collier de grosses perles, des bracelets, des bagues et des pendants d'oreilles de diamants les plus fins et les plus brillants. J'eus un pressentiment de ce qui me devait arriver.

«La nuit commençait à paraître lorsque la vieille dame arriva chez moi d'un air qui marquait beaucoup de joie. Elle me baisa la main et me dit: «Ma chère dame, les parentes de mon gendre, qui sont les premières dames de la ville, sont assemblées. Vous viendrez quand il vous plaira: me voilà prête à vous servir de guide.» Nous partîmes aussitôt; elle marcha devant moi, et je la suivis avec un grand nombre de mes femmes esclaves proprement habillées. Nous nous arrêtâmes dans une rue fort large, nouvellement balayée et arrosée, à une grande porte éclairée par un fanal, dont la lumière me fit lire cette inscription qui était au-dessus de la porte, en lettres d'or: C'est ici la demeure éternelle des plaisirs et de la joie. La vieille dame frappa, et l'on ouvrit à l'instant.

«On me conduisit au fond de la cour dans une grande salle, où je fus reçue par une jeune dame d'une beauté sans pareille. Elle vint au-devant de moi, et après m'avoir embrassée et fait asseoir près d'elle sur un sofa où il y avait un trône d'un bois précieux rehaussé de diamants: «Madame, me dit-elle, on vous a fait venir ici pour assister à des noces; mais j'espère que ces noces seront autres que celles que vous vous imaginez. J'ai un frère qui est le mieux fait et le plus accompli de tous les hommes: il est si charmé du portrait qu'il a entendu faire de votre beauté, que son sort dépend de vous et qu'il sera très-malheureux si vous n'avez pitié de lui. Il sait le rang que vous tenez dans le monde, et je puis vous assurer que le sien n'est pas indigne de votre alliance. Si mes prières, madame, peuvent quelque chose sur vous, je les joins aux siennes et vous supplie de ne pas rejeter l'offre qu'il vous fait de vous recevoir pour femme.»

«Depuis la mort de mon mari je n'avais pas encore eu la pensée de me remarier, mais je n'eus pas la force de refuser une si belle personne. D'abord que j'eus consenti à la chose par un silence accompagné d'une rougeur qui parut sur mon visage, la jeune dame frappa des mains: un cabinet s'ouvrit aussitôt, et il en sortit un jeune homme d'un air si majestueux et qui avait tant de grâce, que je m'estimai heureuse d'avoir fait une si belle conquête. Il prit place auprès de moi, et je connus par l'entretien que nous eûmes que son mérite était encore au-dessus de ce que sa soeur m'en avait dit.

«Lorsqu'elle vit que nous étions contents l'un de l'autre, elle frappa des mains une seconde fois, et un cadi entra, qui dressa notre contrat de mariage, le signa et le fit signer aussi par quatre témoins qu'il avait amenés avec lui. La seule chose que mon nouvel époux exigea de moi, fut que je ne me ferais point voir ni ne parlerais à aucun homme qu'à lui, et il me jura qu'à cette condition j'aurais tout sujet d'être contente de lui. Notre mariage fut conclu et achevé de cette manière: ainsi je fus la principale actrice des noces auxquelles j'avais été invitée seulement.

«Un mois après notre mariage, ayant besoin de quelque étoffe, je demandai à mon mari la permission de sortir pour faire cette emplette. Il me l'accorda, et je pris pour m'accompagner la vieille dame dont j'ai déjà parlé, qui était de la maison, et deux de mes femmes esclaves.

«Quand nous fûmes dans la rue des marchands, la vieille dame me dit: «Ma bonne maîtresse, puisque vous cherchez une étoffe de soie, il faut que je vous mène chez un jeune marchand que je connais ici: il en a de toutes sortes, et sans vous fatiguer de courir de boutique en boutique, je puis vous assurer que vous trouverez chez lui ce que vous ne trouveriez pas ailleurs.» Je me laissai conduire, et nous entrâmes dans la boutique d'un jeune marchand assez bien fait. Je m'assis et lui fis dire par la vieille dame de me montrer les plus belles étoffes de soie qu'il eût. La vieille voulait que je lui fisse la demande moi-même; mais je lui dis qu'une des conditions de mon mariage était de ne parler à aucun homme qu'à mon mari, et que je ne devais pas y contrevenir.

«Le marchand me montra plusieurs étoffes, dont l'une m'ayant agréé plus que les autres, je lui fis demander combien il l'estimait. Il répondit à la vieille: «Je ne la lui vendrai ni pour or ni pour argent; mais je lui en ferai un présent si elle veut bien me permettre de la baiser à la joue.» J'ordonnai à la vieille de lui dire qu'il était bien hardi de me faire cette proposition. Mais, au lieu de m'obéir, elle me représenta que ce que le marchand demandait n'était pas une chose fort importante; qu'il ne s'agissait point de parler, mais seulement de présenter la joue, et que ce serait une affaire bientôt faite. J'avais tant d'envie d'avoir l'étoffe, que je fus assez simple pour suivre ce conseil. La vieille dame et mes femmes se mirent devant afin qu'on ne me vît pas, et je me dévoilai; mais, au lieu de me baiser, le marchand me mordit jusqu'au sang.

«La douleur et la surprise furent telles que j'en tombai évanouie, et je demeurai assez longtemps en cet état pour donner au marchand celui de fermer sa boutique et de prendre la fuite. Lorsque je fus revenue à moi, je me sentis la joue tout ensanglantée: la vieille dame et mes femmes avaient eu soin de la couvrir d'abord de mon voile, afin que le monde qui accourut ne s'aperçût de rien et crût que ce n'était qu'une faiblesse qui m'avait prise.»

Scheherazade, en achevant ces dernières paroles, aperçut le jour et se tut. Le sultan trouva ce qu'il venait d'entendre assez extraordinaire, et se leva fort curieux d'en apprendre la suite.

LXVIII NUIT.

Sur la fin de la nuit suivante, Dinarzade, s'étant réveillée, appela la sultane: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie de vouloir bien continuer l'histoire d'Amine. - Voici comme cette dame la reprit, répondit Scheherazade.

«La vieille qui m'accompagnait, poursuivit-elle, extrêmement mortifiée de l'accident qui m'était arrivé, tâcha de me rassurer: «Ma bonne maîtresse, me dit-elle, je vous demande pardon: je suis cause de ce malheur. Je vous ai amenée chez ce marchand parce qu'il est de mon pays, et je ne l'aurais jamais cru capable d'une si grande méchanceté; mais ne vous affligez pas: ne perdons point de temps, retournons au logis, je vous donnerai un remède qui vous guérira en trois jours si parfaitement qu'il n'y paraîtra pas la moindre marque.» Mon évanouissement m'avait rendue si faible qu'à peine pouvais-je marcher. J'arrivai néanmoins au logis; mais je tombai une seconde fois en faiblesse en entrant dans ma chambre. Cependant la vieille m'appliqua son remède; je revins à moi et me mis au lit.

«La nuit venue, mon mari arriva. Il s'aperçut que j'avais la tête enveloppée; il me demanda ce que j'avais. Je répondis que c'était un mal de tête, et j'espérais qu'il en demeurerait là; mais il prit une bougie, et voyant que j'étais blessée à la joue: «D'où vient cette blessure? me dit-il.» Quoique je ne fusse pas fort criminelle, je ne pouvais me résoudre à lui avouer la chose: faire cet aveu à un mari me paraissait choquer la bienséance. Je lui dis que comme j'allais acheter une étoffe de soie avec la permission qu'il m'en avait donnée, un porteur chargé de bois avait passé si près de moi dans une rue fort étroite, qu'un bâton m'avait fait une égratignure au visage, mais que c'était peu de chose.

«Cette raison mit mon mari en colère: «Cette action, dit-il, ne demeurera pas impunie. Je donnerai demain ordre au lieutenant de police d'arrêter tous ces brutaux de porteurs et de les faire tous pendre.» Dans la crainte que j'eus d'être cause de la mort de tant d'innocents, je lui dis: «Seigneur, je serais fâchée qu'on fît une si grande injustice; gardez-vous bien de la commettre: je me croirais indigne de pardon si j'avais causé ce malheur. - Dites- moi donc sincèrement, reprit-il, ce que je dois penser de votre blessure.»

«Je lui repartis qu'elle m'avait été faite par l'inadvertance d'un vendeur de balais monté sur son âne; qu'il venait derrière moi, la tête tournée d'un autre côté; que son âne m'avait poussée si rudement que j'étais tombée et que j'avais donné de la joue contre du verre. «Cela étant, dit alors mon mari, le soleil ne se lèvera pas demain que le vizir Giafar ne soit averti de cette insolence. Il fera mourir tous ces marchands de balais. - Au nom de Dieu, seigneur, interrompis-je, je vous supplie de leur pardonner: ils ne sont pas coupables. - Comment donc! madame, dit-il; que faut-il que je croie? Parlez, je veux apprendre de votre bouche la vérité. - Seigneur, lui répondis-je, il m'a pris un étourdissement et je suis tombée: voilà le fait.»

«À ces dernières paroles mon époux perdit patience. «Ah! s'écria- t-il, c'est trop longtemps écouter des mensonges!» En disant cela, il frappa des mains, et trois esclaves entrèrent. «Tirez-la hors du lit, leur dit-il, étendez-la au milieu de la chambre.» Les esclaves exécutèrent son ordre, et comme l'un me tenait par la tête et l'autre par les pieds, il commanda au troisième d'aller prendre un sabre. Et quand il l'eut apporté: «Frappe, lui dit-il; coupe-lui le corps en deux et va le jeter dans le Tigre. Qu'il serve de pâture aux poissons: c'est le châtiment que je fais aux personnes à qui j'ai donné mon coeur et qui me manquent de foi.» Comme il vit que l'esclave ne se hâtait pas d'obéir: «Frappe donc, continua-t-il: qui t'arrête? qu'attends-tu?

«- Madame, me dit alors l'esclave, vous touchez au dernier moment de votre vie: voyez s'il y a quelque chose dont vous vouliez disposer avant votre mort.» Je demandai la liberté de dire un mot. Elle me fut accordée. Je soulevai la tête, et, regardant mon époux tendrement: «Hélas! lui dis-je en quel état me voilà réduite! il faut donc que je meure dans mes plus beaux jours!» Je voulais poursuivre, mais mes larmes et mes soupirs m'en empêchèrent. Cela ne toucha pas mon époux: au contraire, il me fit des reproches, à quoi il eût été inutile de repartir. J'eus recours aux prières, mais il ne les écouta pas, et il ordonna à l'esclave de faire son devoir. En ce moment la vieille dame qui avait été nourrice de mon époux entra, et se jetant à ses pieds pour tâcher de l'apaiser: «Mon fils, lui dit-elle, pour prix de vous avoir nourri et élevé, je vous conjure de m'accorder sa grâce. Considérez que l'on tue celui qui tue, et que vous allez flétrir votre réputation et perdre l'estime des hommes. Que ne diront-ils point d'une colère si sanglante!» Elle prononça ces paroles d'un air si touchant, et elle les accompagna de tant de larmes, qu'elles firent une forte impression sur mon époux.

«Hé bien! dit-il à sa nourrice, pour l'amour de vous je lui donne la vie; mais je veux qu'elle porte des marques qui la fassent souvenir de son crime.» À ces mots, un esclave, par son ordre, me donna de toute sa force sur les côtes et sur la poitrine tant de coups d'une petite canne pliante qui enlevait la peau et la chair, que j'en perdis connaissance. Après cela il me fit porter par les mêmes esclaves, ministres de sa fureur, dans une maison où la vieille eut grand soin de moi. Je gardai le lit quatre mois. Enfin je guéris; mais les cicatrices que vous vîtes hier, contre mon intention, me sont restées depuis. Dès que je fus en état de marcher et de sortir, je voulus retourner à la maison de mon premier mari; mais je n'y trouvai que la place. Mon second époux, dans l'excès de sa colère, ne s'était pas contenté de la faire abattre, il avait fait même raser toute la rue où elle était située. Cette violence était sans doute inouïe; mais contre qui aurais-je fait ma plainte? L'auteur avait pris des mesures pour se cacher, et je n'ai pu le connaître. D'ailleurs quand je l'aurais connu, ne voyais-je pas bien que le traitement qu'on me faisait partait d'un pouvoir absolu? Aurais-je osé m'en plaindre?

«Désolée, dépourvue de toutes choses, j'eus recours à ma chère soeur Zobéide, qui vient de raconter son histoire à votre majesté, et je lui fis le récit de ma disgrâce. Elle me reçut avec sa bonté ordinaire et m'exhorta à la supporter patiemment. «Voilà quel est le monde, dit-elle, il nous ôte ordinairement nos biens, ou nos amis, ou nos amants, et souvent le tout ensemble.» En même temps, pour me prouver ce qu'elle me disait, elle me raconta la perte du jeune prince causée par la jalousie de ses deux soeurs. Elle m'apprit ensuite de quelle manière elles avaient été changées en chiennes. Enfin, après m'avoir donné mille marques d'amitié, elle me présenta ma cadette, qui s'était retirée chez elle après la mort de notre mère.

«Ainsi, remerciant Dieu de nous avoir toutes trois rassemblées, nous résolûmes de vivre libres sans nous séparer jamais. Il y a longtemps que nous menons cette vie tranquille, et comme je suis chargée de la dépense de la maison, je me fais un plaisir d'aller moi-même faire les provisions dont nous avons besoin. J'en allai acheter hier et les fis apporter par un porteur, homme d'esprit et d'humeur agréable, que nous retînmes pour nous divertir. Trois calenders survinrent au commencement de la nuit et nous prièrent de leur donner retraite jusqu'à ce matin. Nous les reçûmes à une condition qu'ils acceptèrent, et après les avoir fait asseoir à notre table, ils nous régalaient d'un concert à leur mode lorsque nous entendîmes frapper à notre porte. C'étaient trois marchands de Moussoul de fort bonne mine, qui nous demandèrent la même grâce que les calenders: nous la leur accordâmes à la même condition. Mais ils ne l'observèrent ni les uns ni les autres. Néanmoins, quoique nous fussions en état aussi bien qu'en droit de les en punir, nous nous contentâmes d'exiger d'eux le récit de leur histoire, et nous bornâmes notre vengeance à les renvoyer ensuite et à les priver de la retraite qu'ils nous avaient demandée.

«Le calife Haroun Alraschid fut très-content d'avoir appris ce qu'il voulait savoir, et témoigna publiquement l'admiration que lui causait tout ce qu'il venait d'entendre…» Mais, sire, dit en cet endroit Scheherazade, le jour, qui commence à paraître, ne me permet pas de raconter à votre majesté ce que fit le calife pour mettre fin à l'enchantement des deux chiennes noires. Schahriar, jugeant que la sultane achèverait la nuit suivante l'histoire des cinq dames et des trois calenders, se leva et lui laissa encore la vie jusqu'au lendemain.

LXIX NUIT.

Au nom de Dieu, ma soeur, s'écria Dinarzade avant le jour, si vous ne dormez pas, je vous prie de nous raconter comment les deux chiennes noires reprirent leur première forme et ce que devinrent les trois calenders. - Je vais satisfaire votre curiosité, répondit Scheherazade. Alors, adressant son discours à Schahriar, elle poursuivit dans ces termes:

Sire, le calife, ayant satisfait sa curiosité, voulut donner des marques de sa grandeur et de sa générosité aux calenders princes, et faire sentir aussi aux trois dames des effets de sa bonté. Sans se servir du ministère de son grand vizir, il dit lui-même à Zobéide: «Madame, cette fée qui se fit voir d'abord à vous en serpent et qui vous a imposé une si rigoureuse loi, cette fée ne vous a-t-elle point parlé de sa demeure, ou plutôt ne vous promit- elle pas de vous revoir et de rétablir les deux chiennes en leur premier état?

«- Commandeur des croyants, répondit Zobéide, j'ai oublié de dire à votre majesté que la fée me mit entre les mains un petit paquet de cheveux, en me disant qu'un jour j'aurais besoin de sa présence, et qu'alors si je voulais seulement brûler deux brins de ses cheveux, elle serait à moi dans le moment, quand elle serait au delà du mont Caucase. - Madame, reprit le calife, où est ce paquet de cheveux?» Elle repartit que depuis ce temps-là elle avait eu grand soin de le porter toujours avec elle. En effet elle le tira, et ouvrant un peu la portière qui la cachait, elle le lui montra. «Eh bien, répliqua le calife, faisons venir ici la fée: vous ne sauriez l'appeler plus à propos, puisque je le souhaite.»

Zobéide y ayant consenti, on apporta du feu, et Zobéide mit dessus tout le paquet de cheveux. À l'instant même, le palais s'ébranla et la fée parut devant le calife, sous la figure d'une dame habillée très-magnifiquement. «Commandeur des croyants, dit-elle à ce prince, vous me voyez prête à recevoir vos commandements. La dame qui vient de m'appeler par votre ordre m'a rendu un service important; pour lui en marquer ma reconnaissance, je l'ai vengée de la perfidie de ses soeurs en les changeant en chiennes; mais si votre majesté le désire, je vais leur rendre leur figure naturelle.

«- Belle fée, lui répondit le calife, vous ne pouvez me faire un plus grand plaisir: faites-leur cette grâce, après cela je chercherai les moyens de les consoler d'une si rude pénitence; mais auparavant j'ai encore une prière à vous faire en faveur de la dame qui a été si cruellement maltraitée par un mari inconnu. Comme vous savez une infinité de choses, il est à croire que vous n'ignorez pas celle-ci: obligez-moi de me nommer le barbare qui ne s'est pas contenté d'exercer sur elle une si grande cruauté, mais qui lui a même enlevé très-injustement tout le bien qui lui appartenait. Je m'étonne qu'une action si injuste, si inhumaine et qui fait tort à mon autorité, ne soit pas venue jusqu'à moi.

«- Pour faire plaisir à votre majesté, répliqua la fée, je remettrai les deux chiennes en leur premier état, je guérirai la dame de ses cicatrices, de manière qu'il ne paraîtra pas que jamais elle ait été frappée, et ensuite je vous nommerai celui qui l'a fait maltraiter ainsi.»

Le calife envoya quérir les deux chiennes chez Zobéide, et lorsqu'on les eut amenées, on présenta une tasse pleine d'eau à la fée, qui l'avait demandée. Elle prononça dessus des paroles que personne n'entendit, et elle en jeta sur Amine et sur les deux chiennes. Elles furent changées en deux dames d'une beauté surprenante, et les cicatrices d'Amine disparurent. Alors la fée dit au calife: «Commandeur des croyants, il faut vous découvrir présentement qui est l'époux inconnu que vous cherchez: il vous appartient de fort près, puisque c'est le prince Amin[36], votre fils aîné, frère du prince Mamoun[37], son cadet. Étant devenu passionnément amoureux de cette dame sur le récit qu'on lui avait fait de sa beauté, il trouva un prétexte pour l'attirer chez lui, où il l'épousa. À l'égard des coups qu'il lui a fait donner, il est excusable en quelque façon. La dame son épouse avait eu un peu trop de facilité, et les excuses qu'elle lui avait apportées étaient capables de faire croire qu'elle avait fait plus de mal qu'il n'y en avait. C'est tout ce que je puis dire pour satisfaire votre curiosité.» En achevant ces paroles, elle salua le calife et disparut.

Ce prince, rempli d'admiration et content des changements qui venaient d'arriver par son moyen, fit des actions dont il sera parlé éternellement.

Il fit premièrement appeler le prince Amin son fils, lui dit qu'il savait son mariage secret, et lui apprit la cause de la blessure d'Amine. Le prince n'attendit pas que son père lui parlât de la reprendre, il la reprit à l'heure même.

Le calife déclara ensuite qu'il donnait son coeur et sa main à Zobéide, et proposa les trois autres soeurs aux trois calenders fils de rois, qui les acceptèrent pour femmes avec beaucoup de reconnaissance. Le calife leur assigna à chacun un palais magnifique dans la ville de Bagdad; il les éleva aux premières charges de son empire et les admit dans ses conseils. Le premier cadi de Bagdad, appelé avec des témoins, dressa les contrats de mariage, et le fameux calife Haroun Alraschid, en faisant le bonheur de tant de personnes qui avaient éprouvé des disgrâces incroyables, s'attira mille bénédictions.

Il n'était pas jour encore lorsque Scheherazade acheva cette histoire, qui avait été tant de fois interrompue et continuée. Cela lui donna lieu d'en commencer une autre. Ainsi, adressant la parole au sultan, elle lui dit:

HISTOIRE DES TROIS POMMES. Sire, j'ai déjà eu l'honneur d'entretenir votre majesté d'une sortie que le calife Haroun Alraschid fit, une nuit, de son palais. Il faut que je vous en raconte une autre. Un jour, ce prince avertit le grand vizir Giafar de se trouver au palais la nuit prochaine: «Vizir, lui dit-il, je veux faire le tour de la ville et m'informer de ce qu'on y dit, et particulièrement si l'on est content de mes officiers de justice. S'il y en a dont on ait raison de se plaindre, nous les déposerons pour en mettre d'autres à leurs places, qui s'acquitteront mieux de leur devoir. Si au contraire il y en a dont on se loue, nous aurons pour eux les égards qu'ils méritent.» Le grand vizir s'étant rendu au palais à l'heure marquée, le calife, lui et Mesrour, chef des eunuques, se déguisèrent pour n'être pas connus, et sortirent tous trois ensemble.

Ils passèrent par plusieurs places et par plusieurs marchés, et en entrant dans une petite rue, ils virent au clair de la lune un bon homme à barbe blanche, qui avait la taille haute et qui portait des filets sur sa tête; il avait au bras un panier pliant de feuilles de palmier et un bâton à la main. «À voir ce vieillard, dit le calife, il n'est pas riche. Abordons-le et lui demandons l'état de sa fortune. - Bon homme, lui dit le vizir, qui es-tu? - Seigneur, lui répondit le vieillard, je suis pêcheur, mais le plus pauvre et le plus misérable de ma profession. Je suis sorti de chez moi tantôt, sur le midi, pour aller pêcher, et depuis ce temps-là jusqu'à présent je n'ai pas pris le moindre poisson. Cependant j'ai une femme et de petits enfants, et je n'ai pas de quoi les nourrir.»

Le calife, touché de compassion, dit au pêcheur: «Aurais-tu le courage de retourner sur tes pas et de jeter tes filets encore une fois seulement? Nous te donnerons cent sequins de ce que tu amèneras.» Le pêcheur, à cette proposition, oubliant toute la peine de la journée, prit le calife au mot et retourna vers le Tigre avec lui, Giafar et Mesrour, en disant en lui-même: «Ces seigneurs paraissent trop honnêtes et trop raisonnables pour ne pas me récompenser de ma peine, et quand ils ne me donneraient que la centième partie de ce qu'ils me promettent, ce serait encore beaucoup, pour moi.»

Ils arrivèrent au bord du Tigre; le pêcheur y jeta ses filets, puis, les ayant tirés, il amena un coffre bien fermé et fort pesant qui s'y trouva. Le calife lui fit compter aussitôt cent sequins par le grand vizir et le renvoya. Mesrour chargea le coffre sur ses épaules par l'ordre de son maître, qui, dans l'empressement de savoir ce qu'il y avait dedans, retourna au palais en diligence. Là, le coffre ayant été ouvert, on y trouva un grand panier pliant de feuilles de palmier, fermé et cousu par l'ouverture avec un fil de laine rouge. Pour satisfaire l'impatience du calife, on ne se donna pas la peine de découdre, on coupa promptement le fil avec un couteau, et l'on tira du panier un paquet enveloppé dans un méchant tapis et lié avec de la corde. La corde déliée et le paquet défait, on vit avec horreur le corps d'une jeune dame plus blanc que de la neige et coupé par morceaux.

Scheherazade, en cet endroit, remarquant qu'il était jour, cessa de parler. Le lendemain, elle reprit la parole de celle manière:

LXX NUIT.

Sire, votre majesté s'imaginera mieux elle-même que je ne le puis faire comprendre par mes paroles quel fut l'étonnement du calife à cet affreux spectacle. Mais de la surprise il passa en un instant à la colère, et lançant au vizir un regard furieux: «Ah! malheureux, lui dit-il, est-ce donc ainsi que tu veilles sur les actions de mes peuples? On commet impunément sous ton ministère des assassinats dans ma capitale, et l'on jette mes sujets dans le Tigre afin qu'ils crient vengeance contre moi au jour du jugement! Si tu ne venges promptement le meurtre de cette femme par la mort de son meurtrier, je jure par le saint nom de Dieu que je te ferai pendre, toi et quarante de ta parenté. - Commandeur des croyants, lui dit le grand vizir, je supplie votre majesté de m'accorder du temps pour faire des perquisitions. - Je ne te donne que trois jours pour cela, repartit le calife; c'est à toi d'y songer.»

Le vizir Giafar se retira chez lui dans une grande confusion de sentiments: «Hélas! disait-il, comment, dans une ville aussi vaste et aussi peuplée que Bagdad, pourrai-je déterrer un meurtrier, qui sans doute a commis ce crime sans témoin, et qui est peut-être déjà sorti de cette ville? Un autre que moi tirerait de prison un misérable et le ferait mourir pour contenter le calife; mais je ne veux pas charger ma conscience de ce forfait, et j'aime mieux mourir que de me sauver à ce prix-là.»

Il ordonna aux officiers de police et de justice qui lui obéissaient de faire une exacte recherche du criminel. Ils mirent leurs gens en campagne et s'y mirent eux-mêmes, ne se croyant guère moins intéressés que le vizir en cette affaire; mais tous leurs soins furent inutiles: quelque diligence qu'ils y apportèrent, ils ne purent découvrir l'auteur de l'assassinat, et le vizir jugea bien que, sans un coup du ciel, c'était fait de sa vie.

Effectivement, le troisième jour étant venu, un huissier arriva chez ce malheureux ministre et le somma de le suivre. Le vizir obéit, et le calife lui ayant demandé où était le meurtrier: «Commandeur des croyants, lui répondit-il les larmes aux yeux, je n'ai trouvé personne qui ait pu m'en donner la moindre nouvelle.» Le calife lui fit des reproches remplis d'emportement et de fureur, et commanda qu'on le pendît devant la porte du palais, lui et quarante des Barmécides[38].

Pendant que l'on travaillait à dresser les potences et qu'on alla se saisir des quarante Barmécides dans leurs maisons, un crieur public alla, par ordre du calife, faire ce cri dans tous les quartiers de la ville: «Qui veut avoir la satisfaction de voir pendre le grand vizir Giafar et quarante des Barmécides ses parents, qu'il vienne à la place qui est devant le palais!»

Lorsque tout fut prêt, le juge criminel et un grand nombre d'huissiers du palais amenèrent le grand vizir avec les quarante Barmécides, les firent disposer chacun au pied de la potence qui lui était destinée, et on leur passa autour du cou la corde avec laquelle ils devaient être levés en l'air. Le peuple, dont toute la place était remplie, ne put voir ce triste spectacle sans douleur et sans verser des larmes, car le grand vizir Giafar et les Barmécides étaient chéris et honorés pour leur probité, leur libéralité et leur désintéressement, non-seulement à Bagdad, mais même partout l'empire du calife.

Rien n'empêchait qu'on exécutât l'ordre irrévocable de ce prince trop sévère, et on allait ôter la vie aux plus honnêtes gens de la ville, lorsqu'un jeune homme très-bien fait et fort proprement vêtu fendit la presse, pénétra jusqu'au grand vizir, et après lui avoir baisé la main: «Souverain vizir, lui dit-il, chef des émirs de cette cour, refuge des pauvres, vous n'êtes pas coupable du crime pour lequel vous êtes ici. Retirez-vous et me laissez expier la mort de la dame qui a été jetée dans le Tigre. C'est moi qui suis son meurtrier, et je mérite d'en être puni.»

Quoique ce discours causât beaucoup de joie au vizir, il ne laissa pas d'avoir pitié du jeune homme, dont la physionomie, au lieu de paraître funeste, avait quelque chose d'engageant, et il allait lui répondre lorsqu'un grand homme d'un âge déjà fort avancé ayant aussi fendu la presse, arriva et dit au vizir: «Seigneur, ne croyez rien de ce que vous dit ce jeune homme: nul autre que moi n'a tué la dame qu'on a trouvée dans le coffre. C'est sur moi seul que doit tomber le châtiment. Au nom de Dieu, je vous conjure de ne pas punir l'innocent pour le coupable. - Seigneur, reprit le jeune homme en s'adressant au vizir, je vous jure que c'est moi qui ai commis cette méchante action, et que personne au monde n'en est complice. - Mon fils, interrompit le vieillard, c'est le désespoir qui vous a conduit ici, et vous voulez prévenir votre destinée: pour moi, il y a longtemps que je suis au monde, je dois en être détaché. Laissez-moi donc sacrifier ma vie pour la vôtre. Seigneur, ajouta-t-il en s'adressant au grand vizir, je vous le répète encore, c'est moi qui suis l'assassin: faites-moi mourir, et ne différez pas.»

La contestation du vieillard et du jeune homme obligea le vizir Giafar à les mener tous deux devant le calife, avec la permission du lieutenant criminel, qui se faisait un plaisir de le favoriser. Lorsqu'il fut en présence de ce prince, il baisa la terre par sept fois et parla de cette manière: «Commandeur des croyants, j'amène à votre majesté ce vieillard et ce jeune homme, qui se disent tous deux séparément meurtriers de la dame.» Alors le calife demanda aux accusés qui des deux avait massacré la dame si cruellement et l'avait jetée dans le Tigre. Le jeune homme assura que c'était lui; mais le vieillard, de son côté, soutenant le contraire: «Allez, dit le calife au grand vizir, faites-les pendre tous deux. - Mais, sire, dit le vizir, s'il n'y en a qu'un de criminel, il y aurait de l'injustice à faire mourir l'autre.»

À ces paroles, le jeune homme reprit: «Je jure par le grand Dieu qui a élevé les cieux à la hauteur où ils sont, que c'est moi qui ai tué la dame qui l'ai coupée par quartiers et jetée dans le Tigre, il a y quatre jours. Je ne veux point avoir de part avec les justes au jour du jugement, si ce que je dis n'est pas véritable. Ainsi je suis celui qui doit être puni.»

Le calife fut surpris de ce serment et y ajouta foi, d'autant plus que le vieillard n'y répliqua rien. C'est pourquoi, se tournant vers le jeune homme: «Malheureux, lui dit-il, pour quel sujet as- tu commis un crime si détestable? et quelle raison peux-tu avoir d'être venu t'offrir toi-même à la mort? - Commandeur des croyants, répondit-il, si l'on mettait par écrit tout ce qui s'est passé entre cette dame et moi, ce serait une histoire qui pourrait être très-utile aux hommes. - Raconte-nous-la donc, répliqua le calife, je te l'ordonne.» Le jeune homme obéit, et commença son récit de cette sorte…

Scheherazade voulait continuer; mais elle fut obligée de remettre cette histoire à la nuit suivante.

LXXI NUIT.

Schahriar prévint la sultane, et lui demanda ce que le jeune homme avait raconté au calife Haroun Alraschid. Sire, répondit Scheherazade, il prit la parole et parla dans ces termes:

HISTOIRE DE LA DAME MASSACRÉE ET DU JEUNE HOMME SON MARI. «Commandeur des croyants, votre majesté saura que la dame massacrée était ma femme, fille de ce vieillard que vous voyez, qui est mon oncle paternel. Elle n'avait que douze ans quand il me la donna en mariage, et il y en a onze d'écoulés depuis ce temps- là. J'ai eu d'elle trois enfants mâles, qui sont vivants, et je dois lui rendre cette justice, qu'elle ne m'a jamais donné le moindre sujet de déplaisir. Elle était sage, de bonnes moeurs, et mettait toute son attention à me plaire. De mon côté je l'aimais parfaitement, et je prévenais tous ses désirs, bien loin de m'y opposer.

«Il y a environ deux, mois qu'elle tomba malade. J'en eus tout le soin imaginable, je n'épargnai rien pour lui procurer une prompte guérison. Au bout d'un mois elle commença de se mieux porter et voulut aller au bain. Avant que de sortir du logis elle me dit: «Mon cousin (car elle m'appelait ainsi par familiarité), j'ai envie de manger des pommes: vous me feriez un extrême plaisir si vous pouviez m'en trouver; il y a longtemps que cette envie me tient, et je vous avoue qu'elle s'est augmentée à un point que si elle n'est pas bientôt satisfaite, je crains qu'il ne m'arrive quelque disgrâce. - Très-volontiers, lui répondis-je, je vais faire tout mon possible pour vous contenter.»

«J'allai aussitôt chercher des pommes dans tous les marchés et dans toutes les boutiques; mais je n'en pus trouver une, quoique j'offrisse d'en donner un sequin. Je revins au logis fort fâché de la peine que j'avais prise inutilement. Pour ma femme, quand elle fut revenue du bain et qu'elle ne vit point de pommes, elle en eut un chagrin qui ne lui permit pas de dormir la nuit. Je me levai de grand matin et allai dans tous les jardins; mais je ne réussis pas mieux que le jour précédent. Je rencontrai seulement un vieux jardinier qui me dit que quelque peine que je me donnasse, je n'en trouverais point ailleurs qu'au jardin de votre majesté à Balsora.

«Comme j'aimais passionnément ma femme, et que je ne voulais pas avoir à me reprocher d'avoir négligé de la satisfaire, je pris un habit de voyageur, et après l'avoir instruite de mon dessein, je partis pour Balsora. Je fis une si grande diligence que je fus de retour au bout de quinze jours. Je rapportai trois pommes qui m'avaient coûté un sequin la pièce. Il n'y en avait pas davantage dans le jardin, et le jardinier n'avait pas voulu me les donner à meilleur marché. En arrivant je les présentai à ma femme; mais il se trouva que l'envie lui en était passée. Ainsi elle se contenta de les recevoir et les posa à côté d'elle. Cependant elle était toujours malade, et je ne savais quel remède apporter à son mal.

«Peu de jours après mon voyage, étant assis dans ma boutique, au lieu public où l'on vend toutes sortes d'étoffes fines, je vis entrer un grand esclave noir de fort méchante mine, qui tenait à la main une pomme que je reconnus pour une de celles que j'avais apportées de Balsora. Je n'en pouvais douter, puisque je savais qu'il n'y en avait pas une dans Bagdad ni dans tous les jardins aux environs. J'appelai l'esclave: «Bon esclave, lui dis-je apprends-moi, je te prie, où tu as pris cette pomme? - C'est, me répondit-il en souriant, un présent que m'a fait mon amoureuse. J'ai été la voir aujourd'hui et je l'ai trouvée un peu malade. J'ai vu trois pommes auprès d'elle, et je lui ai demandé d'où elle les avait eues: elle m'a répondu que son bon homme de mari avait fait un voyage de quinze jours exprès pour les lui aller chercher, et qu'il les lui avait apportées. Nous avons fait collation ensemble, et en la quittant j'en ai pris et emporté une que voici.»

«Ce discours me mit hors de moi-même. Je me levai de ma place, et après avoir fermé ma boutique, je courus chez moi avec empressement et montai à la chambre de ma femme. Je regardai d'abord où étaient les pommes, et n'en voyant que deux, je demandai où était la troisième. Alors, ma femme ayant tourné la tête du côté des pommes, et n'en ayant aperçu que deux, me répondit froidement: «Mon cousin, je ne sais ce qu'elle est devenue.» À cette réponse, je ne fis pas difficulté de croire que ce que m'avait dit l'esclave ne fût véritable. En même temps je me laissai emporter à une fureur jalouse, et tirant un couteau qui était attaché à ma ceinture, je le plongeai dans la gorge de cette misérable. Ensuite je lui coupai la tête et mis son corps par quartiers; j'en fis un paquet que je cachai dans un panier pliant; et après avoir cousu l'ouverture du panier avec un fil de laine rouge, je l'enfermai dans un coffre que je chargeai sur mes épaules dès qu'il fut nuit, et que j'allai jeter dans le Tigre.

«Les deux plus petits de mes enfants étaient déjà couchés et endormis, et le troisième était hors de la maison: je le trouvai à mon retour assis près de la porte et pleurant à chaudes larmes. Je lui demandai le sujet de ses pleurs. «Mon père, me dit-il, j'ai pris ce matin à ma mère, sans qu'elle en ait rien vu, une des trois pommes que vous lui avez apportées. Je l'ai gardée longtemps; mais comme je jouais tantôt dans la rue avec mes petits frères, un grand esclave qui passait me l'a arrachée de la main et l'a emportée; j'ai couru après lui en la lui redemandant; mais j'ai eu beau lui dire qu'elle appartenait à ma mère qui était malade; que vous aviez fait un voyage de quinze jours pour l'aller chercher, tout cela a été inutile. Il n'a pas voulu me la rendre; et comme je le suivais en criant après lui, il s'est retourné, m'a battu, et puis s'est mis à courir de toute sa force par plusieurs rues détournées, de manière que je l'ai perdu de vue. Depuis ce temps-là j'ai été me promener hors de la ville en attendant que vous revinssiez, et je vous attendais, mon père, pour vous prier de n'en rien dire à ma mère, de peur que cela ne la rende plus mal.» En achevant ces mots, il redoubla ses larmes.

«Le discours de mon fils me jeta dans une affliction inconcevable. Je reconnus alors l'énormité de mon crime, et je me repentis, mais trop tard, d'avoir ajouté foi aux impostures du malheureux esclave qui, sur ce qu'il avait appris de mon fils, avait composé la funeste fable que j'avais prise pour une vérité. Mon oncle, qui est ici présent, arriva sur ces entrefaites; il venait voir sa fille; mais au lieu de la trouver vivante, il apprit par moi-même qu'elle n'était plus, car je ne lui déguisai rien; et sans attendre qu'il me condamnât, je me déclarai moi-même le plus criminel de tous les hommes. Néanmoins, au lieu de m'accabler de justes reproches, il joignit ses pleurs aux miens, et nous pleurâmes ensemble trois jours sans relâche; lui, la perte d'une fille qu'il avait toujours tendrement aimée, et moi celle d'une femme qui m'était chère, et dont je m'étais privé d'une manière si cruelle, et pour avoir trop légèrement cru le rapport d'un esclave menteur.

«Voilà, commandeur des croyants, l'aveu sincère que votre majesté a exigé de moi. Vous savez à présent toutes les circonstances de mon crime, et je vous supplie très-humblement d'en ordonner la punition. Quelque rigoureuse qu'elle puisse être, je n'en murmurerai point et je la trouverai trop légère.» Le calife fut dans un grand étonnement.

Scheherazade en prononçant ces derniers mots, s'aperçut qu'il était jour, elle cessa de parler; mais la nuit suivante, elle reprit ainsi son discours: