XLI NUIT.

Il était presque jour lorsque Dinarzade se réveilla le lendemain. Ma chère soeur, s'écria-t-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie de continuer l'histoire du second calender. Scheherazade la reprit de cette manière:

«Madame, poursuivit le calender, en parlant toujours à Zobéide, comme nous avions dix chevaux chargés de notre bagage et des présents que je devais faire au sultan des Indes, de la part du roi mon père, et que nous étions peu de monde, vous jugez bien que ces voleurs ne manquèrent pas de venir à nous hardiment. N'étant pas en état de repousser la force par la force, nous leur dîmes que nous étions des ambassadeurs du sultan des Indes et que nous espérions qu'ils ne feraient rien contre le respect qu'ils lui devaient. Nous crûmes sauver par-là notre équipage et nos vies; mais les voleurs nous répondirent insolemment: «Pourquoi voulez- vous que nous respections le sultan votre maître? nous ne sommes pas ses sujets et nous ne sommes pas même sur ses terres.» En achevant ces paroles, ils nous enveloppèrent et nous attaquèrent. Je me défendis le plus longtemps qu'il me fut possible; mais me sentant blessé et voyant que l'ambassadeur, ses gens et les miens avaient tous été jetés par terre, je profitai du reste des forces de mon cheval, qui avait aussi été fort blessé, et je m'éloignai d'eux. Je le poussai tant qu'il put me porter; mais venant tout à coup à manquer sous moi, il tomba raide mort de lassitude et du sang qu'il avait perdu. Je me débarrassai de lui assez vite, et remarquant que personne ne me poursuivait, je jugeai que les voleurs n'avaient pas voulu s'écarter du butin qu'ils avaient fait.»

En cet endroit, Scheherazade, s'apercevant qu'il était jour, fut obligée de s'arrêter. Ah! ma soeur, dit Dinarzade, je suis bien fâchée que vous ne puissiez pas continuer cette histoire. - Si vous n'aviez pas été paresseuse aujourd'hui, répondit la sultane, j'en aurais dit davantage. - Hé bien! reprit Dinarzade, je serai demain plus diligente, et j'espère que vous dédommagerez la curiosité du sultan de ce que ma négligence lui a fait perdre. Schahriar se leva sans rien dire, et alla à ses occupations ordinaires.

XLII NUIT.

Dinarzade ne manqua pas d'appeler la sultane de meilleure heure que le jour précédent. Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, reprenez, je vous prie, le conte du second calender. - J'y consens, répondit Scheherazade. En même temps elle le continua dans ces termes:

«Me voilà donc, madame, dit le calender, seul, blessé, destitué de tout secours, dans un pays qui m'était inconnu. Je n'osai reprendre le grand chemin, de peur de retomber entre les mains de ces voleurs. Après avoir bandé ma plaie, qui n'était pas dangereuse, je marchai le reste du jour et j'arrivai au pied d'une montagne, où j'aperçus à demi-côte l'ouverture d'une grotte: j'y entrai et j'y passai la nuit peu tranquillement, après avoir mangé quelques fruits que j'avais cueillis en mon chemin.

«Je continuai de marcher le lendemain et les jours suivants, sans trouver d'endroit où m'arrêter. Mais au bout d'un mois je découvris une grande ville très-peuplée et située d'autant plus avantageusement qu'elle était arrosée, aux environs, de plusieurs rivières, et qu'il y régnait un printemps perpétuel.

«Les objets agréables qui se présentèrent alors à mes yeux me causèrent de la joie, et suspendirent pour quelques moments la tristesse mortelle où j'étais de me voir en l'état où je me trouvais. J'avais le visage, les mains et les pieds d'une couleur basanée, car le soleil me les avait brûlés, et à force de marcher, ma chaussure s'était usée, et j'avais été réduit à marcher nu- pieds: outre cela, mes habits étaient tout en lambeaux.

«J'entrai dans la ville pour prendre langue et m'informer du lieu où j'étais; je m'adressai à un tailleur qui travaillait à sa boutique. À ma jeunesse et à mon air qui marquait autre chose que ce que je paraissais, il me fit asseoir près de lui. Il me demanda qui j'étais, d'où je venais et ce qui m'avait amené. Je ne lui déguisai rien de tout ce qui m'était arrivé, et je ne fis pas même difficulté de lui découvrir ma condition.

«Le tailleur m'écouta avec attention, mais lorsque j'eus achevé de parler, au lieu de me donner de la consolation, il augmenta mes chagrins. «Gardez-vous bien, me dit-il, de faire confidence à personne de ce que vous venez de m'apprendre, car le prince qui règne en ces lieux est le plus grand ennemi qu'ait le roi votre père, et il vous ferait sans doute quelque outrage, s'il était informé de votre arrivée en cette ville. Je ne doutai point de la sincérité du tailleur quand il m'eut nommé le prince. Mais comme l'inimitié qui est entre mon père et lui n'a pas de rapport avec mes aventures, vous trouverez bon, madame, que je la passe sous silence.

«Je remerciai le tailleur de l'avis qu'il me donnait, et lui témoignai que je me remettais entièrement à ses bons conseils et que je n'oublierais jamais le plaisir qu'il me ferait. Comme il jugea que je ne devais pas manquer d'appétit, il me fit apporter à manger et m'offrit même un logement chez lui, ce que j'acceptai.

«Quelques jours après mon arrivée, remarquant que j'étais assez remis de la fatigue du long et pénible voyage que je venais de faire, et n'ignorant pas que la plupart des princes de notre religion, par précaution contre les revers de la fortune, apprennent quelque art ou quelque métier, pour s'en servir en cas de besoin, il me demanda si j'en savais quelqu'un dont je pusse vivre sans être à charge à personne. Je lui répondis que je savais l'un et l'autre droits, que j'étais grammairien, poète, etc., et surtout que j'écrivais parfaitement bien. «Avec tout ce que vous venez de dire, répliqua-t-il, vous ne gagnerez pas dans ce pays-ci de quoi vous avoir un morceau de pain: rien n'est ici plus inutile que ces sortes de connaissances. Si vous voulez suivre mon conseil, ajouta-t-il, vous prendrez un habit court, et comme vous me paraissez robuste et d'une bonne constitution, vous irez dans la forêt prochaine faire du bois à brûler: vous viendrez l'exposer en vente à la place, et je vous assure que vous vous ferez un petit revenu dont vous vivrez indépendamment de personne. Par ce moyen, vous vous mettrez en état d'attendre que le ciel vous soit favorable et qu'il dissipe le nuage de mauvaise fortune qui traverse le bonheur de votre vie et vous oblige à cacher votre naissance. Je me charge de vous faire trouver une corde et une cognée.»

«La crainte d'être reconnu et la nécessité de vivre me déterminèrent à prendre ce parti, malgré la bassesse et la peine qui y étaient attachées.

«Dès le jour suivant, le tailleur m'acheta une cognée et une corde avec un habit court, et me recommandant à de pauvres habitants qui gagnaient leur vie de la même manière, il les pria de me mener avec eux. Ils me conduisirent à la forêt, et dès le premier jour, j'en rapportai sur ma tête une grosse charge de bois, que je vendis une demi-pièce de monnaie d'or du pays, car, quoique la forêt ne fût pas éloignée, le bois ne laissait pas d'être cher en cette ville, à cause du peu de gens qui se donnaient la peine d'en aller couper. En peu de temps je gagnai beaucoup, et je rendis au tailleur l'argent qu'il avait avancé pour moi.

«Il y avait plus d'une année que je vivais de cette sorte lorsqu'un jour, ayant pénétré dans la forêt plus avant que de coutume, j'arrivai dans un endroit fort agréable, où je me mis à couper du bois. En arrachant une racine d'arbre, j'aperçus un anneau de fer attaché à une trappe de même métal; j'ôtai aussitôt la terre qui la couvrait, je la levai, et je vis un escalier par où je descendis avec ma cognée.

«Quand je fus au bas de l'escalier, je me trouvai dans un vaste palais, qui me causa une grande admiration par la lumière qui l'éclairait, comme s'il eût été sur la terre dans l'endroit le mieux exposé. Je m'avançai par une galerie soutenue de colonnes de jaspe, avec des bases et des chapiteaux d'or massif; mais voyant venir au-devant de moi une dame, elle me parut avoir un air si noble, si aisé, et une beauté si extraordinaire, que, détournant mes yeux de tout autre objet, je m'attachai uniquement à la regarder.»

Là, Scheherazade cessa de parler, parce qu'elle vit qu'il était jour. Ma chère soeur, dit alors Dinarzade, je vous avoue que je suis fort contente de ce que vous avez raconté aujourd'hui, et je m'imagine que ce qui vous reste à raconter n'est pas moins merveilleux. - Vous ne vous trompez pas, répondit la sultane, car la suite de l'histoire de ce second calender est plus digne de l'attention du sultan mon seigneur que tout ce qu'il a entendu jusqu'à présent. - J'en doute, dit Schahriar en se levant; mais nous verrons cela demain.

XLIII NUIT.

Dinarzade fut encore très-diligente cette nuit. Si vous ne dormez pas, ma soeur, dit-elle à la sultane, je vous prie de nous raconter ce qui se passa dans ce palais souterrain entre la dame et le prince. - Vous l'allez entendre, répondit Scheherazade. Écoutez-moi:

Le second calender, continua-t-elle, poursuivant son histoire: «Pour épargner à la belle dame, dit-il, la peine de venir jusqu'à moi, je me hâtai de la joindre, et dans le temps que je lui faisais une profonde révérence, elle me dit: «Qui êtes-vous? êtes- vous homme ou génie? - Je suis homme, madame, lui répondis-je en me relevant, et je n'ai point de commerce avec les génies. - Par quelle aventure, reprit-elle avec un grand soupir, vous trouvez- vous ici? Il y a vingt-cinq ans que j'y demeure, et pendant tout ce temps-là je n'y ai pas vu d'autre homme que vous.»

«Sa grande beauté, qui m'avait déjà donné dans la vue, sa douceur et l'honnêteté avec laquelle elle me recevait, me donnèrent la hardiesse de lui dire: «Madame, avant que j'aie l'honneur de satisfaire votre curiosité, permettez-moi de vous dire que je me sais un gré infini de cette rencontre imprévue, qui m'offre l'occasion de me consoler dans l'affliction où je suis et peut- être celle de vous rendre plus heureuse que vous n'êtes.» Je lui racontai fidèlement par quel étrange accident elle voyait en ma personne le fils d'un roi dans l'état où je paraissais en sa présence, et comment le hasard avait voulu que je découvrisse l'entrée de la prison magnifique où je la trouvais, mais ennuyeuse selon toutes les apparences.

«- Hélas! prince, dit-elle en soupirant encore, vous avez bien raison de croire que cette prison si riche et si pompeuse ne laisse pas d'être un séjour fort ennuyeux. Les lieux les plus charmants ne sauraient plaire lorsqu'on y est contre sa volonté. Il n'est pas possible que vous n'ayez jamais entendu parler du grand Epitimarus, roi de l'île d'Ébène, ainsi nommée à cause de ce bois précieux qu'elle produit si abondamment. Je suis la princesse sa fille.

«Le roi mon père m'avait choisi pour époux un prince qui était mon cousin; mais la première nuit de mes noces, au milieu des réjouissances de la cour et de la capitale du royaume de l'île d'Ébène, avant que je fusse livrée à mon mari, un génie m'enleva. Je m'évanouis en ce moment, je perdis toute connaissance, et lorsque j'eus repris mes esprits, je me trouvai dans ce palais. J'ai été longtemps inconsolable; mais le temps et la nécessité m'ont accoutumée à voir et à souffrir le génie. Il y a vingt-cinq ans, comme je vous l'ai déjà dit, que je suis dans ce lieu, où je puis dire que j'ai à souhait tout ce qui est nécessaire à la vie et tout ce qui peut contenter une princesse qui n'aimerait que les parures et les ajustements.

«De dix en dix jours, continua la princesse, le génie vient coucher une nuit avec moi; il n'y couche pas plus souvent, et l'excuse qu'il en apporte est qu'il est marié à une autre femme, qui aurait de la jalousie si l'infidélité qu'il lui fait venait à sa connaissance. Cependant si j'ai besoin de lui, soit de jour, soit de nuit, je n'ai pas plus tôt touché un talisman qui est à l'entrée de ma chambre, que le génie paraît[27]. Il y a aujourd'hui quatre jours qu'il est venu: ainsi, je ne l'attends que dans six. C'est pourquoi vous en pourrez demeurer cinq avec moi, pour me tenir compagnie, si vous le voulez bien, et je tâcherai de vous régaler selon votre qualité et votre mérite.»

«Je me serais estimé trop heureux d'obtenir une si grande faveur en la demandant, pour la refuser après une offre si obligeante. La princesse me fit entrer dans un bain le plus propre, le plus commode et le plus somptueux que l'on puisse s'imaginer, et lorsque j'en sortis, à la place de mon habit, j'en trouvai un autre très-riche, que je pris moins pour sa richesse que pour me rendre plus digne d'être avec elle.

«Nous nous assîmes sur un sofa garni d'un superbe tapis et de coussins d'appui du plus beau brocart des Indes, et quelque temps après, elle mit sur une table des mets très-délicats. Nous mangeâmes ensemble, nous passâmes le reste de la journée très- agréablement, et la nuit elle me reçut dans son lit.

«Le lendemain, comme elle cherchait tous les moyens de me faire plaisir, elle servit au dîner une bouteille de vin vieux, le plus excellent que l'on puisse goûter, et elle voulut bien par complaisance en boire quelques coups avec moi. Quand j'eus la tête un peu échauffée de cette liqueur agréable: «Belle princesse, lui dis-je, il y a trop longtemps que vous êtes enterrée toute vive. Suivez-moi, venez jouir de la clarté du véritable jour, dont vous êtes privée depuis tant d'années. Abandonnez la fausse lumière dont vous jouissez ici.»

«- Prince, me répondit-elle en souriant, laissez là ce discours. Je compte pour rien le plus beau jour du monde pourvu que de dix vous m'en donniez neuf et que vous cédiez le dixième au génie. - Princesse, repris-je, je vois bien que la crainte du génie vous fait tenir ce langage. Pour moi, je le redoute si peu que je vais mettre son talisman en pièces avec le grimoire qui est écrit dessus. Qu'il vienne alors, je l'attends. Quelque brave, quelque redoutable qu'il puisse être, je lui ferai sentir le poids de mon bras. Je fais serment d'exterminer tout ce qu'il y a de génies au monde, et lui le premier.» La princesse, qui en savait la conséquence, me conjura de ne pas toucher au talisman. «Ce serait, me dit-elle, le moyen de nous perdre vous et moi. Je connais les génies mieux que vous ne les connaissez.» Les vapeurs du vin ne me permirent pas de goûter les raisons de la princesse: je donnai du pied dans le talisman et le mis en plusieurs morceaux.»

En achevant ces paroles, Scheherazade, remarquant qu'il était jour, se tut, et le sultan se leva. Mais comme il ne douta point que le talisman brisé ne fût suivi de quelque événement remarquable, il résolut d'entendre le reste de l'histoire.

XLIV NUIT.

Quelque temps avant le jour, Dinarzade s'étant réveillée, dit à la sultane: Ma soeur, si vous ne dormez pas, apprenez-nous, je vous en supplie, ce qui arriva dans le palais souterrain après que le prince eut brisé le talisman. - Je vais vous le dire, répondit Scheherazade. Et aussitôt reprenant sa narration, elle continua de parler ainsi sous la personne du second calender.

«Le talisman ne fut pas si tôt rompu que le palais s'ébranla, prêt à s'écrouler, avec un bruit effroyable et pareil à celui du tonnerre, accompagné d'éclairs redoublés et d'une grande obscurité. Ce fracas épouvantable dissipa en un moment les fumées du vin et me fit connaître, mais trop tard, la faute que j'avais faite. «Princesse, m'écriai-je, que signifie ceci?» Elle me répondit, tout effrayée et sans penser à son propre malheur: «Hélas! c'est fait de vous si vous ne vous sauvez.»

«Je suivis son conseil, et mon épouvante fut si grande que j'oubliai ma cognée et mes pabouches[28]. J'avais à peine gagné l'escalier par où j'étais descendu, que le palais enchanté s'entr'ouvrit et fit un passage au génie. Il demanda en colère à la princesse: «Que vous est-il arrivé et pourquoi m'appelez-vous? - Un mal de coeur, lui répondit la princesse, m'a obligée d'aller chercher la bouteille que vous voyez: j'en ai bu deux ou trois coups; par malheur, j'ai fait un faux pas et je suis tombée sur le talisman, qui s'est brisé; Il n'y a pas autre chose.»

«À cette réponse, le génie, furieux, lui dit: «Vous êtes une impudente, une menteuse: la cognée et les pabouches que voilà, pourquoi se trouvent-elles ici? - Je ne les ai jamais vues qu'en ce moment, reprit la princesse. De l'impétuosité dont vous êtes venu, vous les avez peut-être enlevées avec vous en passant par quelque endroit, et vous les avez apportées sans y prendre garde.»

«Le génie ne repartit que par des injures et par des coups, dont j'entendis le bruit. Je n'eus pas la fermeté d'ouïr les pleurs et les cris pitoyables de la princesse maltraitée d'une manière si cruelle. J'avais déjà quitté l'habit qu'elle m'avait fait prendre, et repris le mien, que j'avais porté sur l'escalier le jour précédent à la sortie du bain. Ainsi j'achevai de monter, d'autant plus pénétré de douleur et de compassion que j'étais la cause d'un si grand malheur, et qu'en sacrifiant la plus belle princesse de la terre à la barbarie d'un génie implacable, je m'étais rendu criminel et le plus ingrat de tous les hommes.

«Il est vrai, disais-je, qu'elle est prisonnière depuis vingt-cinq ans; mais, la liberté à part, elle n'avait rien à désirer pour être heureuse. Mon emportement met fin à son bonheur et la soumet à la cruauté d'un démon impitoyable. J'abaissai la trappe, la recouvris de terre et retournai à la ville, avec une charge de bois, que j'accommodai sans savoir ce que je faisais, tant j'étais troublé et affligé.

«Le tailleur mon hôte marqua une grande joie de me revoir.» Votre absence, me dit-il, m'a causé beaucoup d'inquiétude à cause du secret de votre naissance que vous m'avez confié. Je ne savais ce que je devais penser, et je craignais que quelqu'un ne vous eût reconnu. Dieu soit loué de votre retour. Je le remerciai de son zèle et de son affection; mais je ne lui communiquai rien de ce qui m'était arrivé, ni de la raison pourquoi je retournais sans cognée et sans babouches. Je me retirai dans ma chambre, où je me reprochai mille fois l'excès de mon imprudence. Rien, disais-je, n'aurait égalé le bonheur de la princesse et le mien si j'eusse pu me contenir et que je n'eusse pas brisé le talisman.

«Pendant que je m'abandonnais à ces pensées affligeantes, le tailleur entra et me dit: «Un vieillard que je ne connais pas vient d'arriver avec votre cognée et vos babouches, qu'il a trouvées en son chemin, à ce qu'il dit. Il a appris de vos camarades qui vont au bois avec vous que vous demeuriez ici. Venez lui parler, il veut vous les rendre en main propre.»

«À ce discours je changeai de couleur et tout le corps me trembla. Le tailleur m'en demandait le sujet, lorsque le pavé de ma chambre s'entr'ouvrit. Le vieillard, qui n'avait pas eu la patience d'attendre, parut et se présenta à nous avec la cognée et les babouches. C'était le génie ravisseur de la belle princesse de l'île d'Ébène, qui s'était ainsi déguisé, après l'avoir traitée avec la dernière barbarie. «Je suis génie, nous dit-il, fils de la fille d'Eblis, prince des génies. N'est-ce pas là ta cognée? ajouta-t-il en s'adressant à moi. Ne sont-ce pas là tes babouches?»

Scheherazade, en cet endroit, aperçut le jour et cessa de parler. Le sultan trouvait l'histoire du second calender trop belle pour ne pas vouloir en entendre davantage. C'est pourquoi il se leva dans l'intention d'en apprendre la suite le lendemain.

XLV NUIT.

Le jour suivant, Dinarzade appela la sultane. Ma chère soeur, lui dit-elle, je vous prie de nous raconter de quelle manière le génie traita le prince. - Je vais satisfaire votre curiosité, répondit Scheherazade. Alors elle reprit de cette sorte l'histoire du second calender.

Le calender continuant de parler à Zobéide: «Madame, dit-il, le génie m'ayant fait cette question, ne me donna pas le temps de lui répondre, et je ne l'aurais pu faire, tant sa présence affreuse m'avait mis hors de moi-même. Il me prit par le milieu du corps, me traîna hors de la chambre, et, s'élançant dans l'air, m'enleva jusqu'au ciel avec tant de force et de vitesse, que je m'aperçus plutôt que j'étais monté si haut que du chemin qu'il m'avait fait faire en peu de moments. Il fondit de même vers la terre, et l'ayant fait entr'ouvrir en frappant du pied, il s'y enfonça, et aussitôt je me trouvai dans le palais enchanté, devant la belle princesse de l'île d'Ébène. Mais, hélas! quel spectacle! je vis une chose qui me perça le coeur. Cette princesse était nue et tout en sang, étendue sur la terre, plus morte que vive, et les joues baignées de larmes.

«Perfide, lui dit le génie en me montrant à elle, n'est-ce pas là ton amant?» Elle jeta sur moi ses yeux languissants et répondit tristement: «Je ne le connais pas, jamais je ne l'ai vu qu'en ce moment. - Quoi! reprit le génie, il est cause que tu es dans l'état où te voilà si justement, et tu oses dire que tu ne le connais pas? - Si je ne le connais pas, repartit la princesse, voulez-vous que je fasse un mensonge qui soit cause de sa perte? - Eh bien, dit le génie en tirant un sabre et le présentant à la princesse, si tu ne l'as jamais vu, prends ce sabre et lui coupe la tête. - Hélas! dit la princesse, comment pourrais-je exécuter ce que vous exigez de moi? Mes forces sont tellement épuisées que je ne saurais lever le bras, et quand je le pourrais, aurais-je le courage de donner la mort à une personne que je ne connais point, à un innocent? - Ce refus, dit alors le génie à la princesse, me fait connaître tout ton crime.» Ensuite, se tournant de mon côté: «Et toi, me dit-il, ne la connais-tu pas?»

«J'aurais été le plus ingrat et le plus perfide de tous les hommes si je n'eusse pas eu pour la princesse la même fidélité qu'elle avait pour moi, qui étais la cause de son malheur. C'est pourquoi je répondis au génie: «Comment la connaîtrais-je, moi qui ne l'ai jamais vue que cette seule fois? - Si cela est, reprit-il, prends donc ce sabre et coupe-lui la tête. C'est à ce prix que je te mettrai en liberté, et que je serai convaincu que tu ne l'as jamais vue qu'à présent, comme tu le dis. - Très-volontiers, lui repartis-je. Je pris le sabre de sa main…» Mais, sire, dit Scheherazade en s'interrompant en cet endroit, il est jour, et je ne dois point abuser de la patience de votre majesté. - Voilà des événements merveilleux, dit le sultan en lui-même: nous verrons demain si le prince eut la cruauté d'obéir au génie.

XLVI NUIT.

Sur la fin de la nuit, Dinarzade ayant appelé la sultane, lui dit: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de continuer l'histoire que vous ne pûtes achever hier. - Je le veux, répondit Scheherazade; et, sans perdre de temps, vous saurez que le second calender poursuivit ainsi:

«Ne croyez pas, madame, que je m'approchai de la belle princesse de l'île d'Ébène pour être le ministre de la barbarie du génie; je le fis seulement pour lui marquer par mes gestes, autant qu'il me l'était permis, que comme elle avait la fermeté de sacrifier sa vie pour l'amour de moi, je ne refusais pas d'immoler aussi la mienne pour l'amour d'elle. La princesse comprit mon dessein. Malgré ses douleurs et son affliction, elle me le témoigna par un regard obligeant, et me fit entendre qu'elle mourait volontiers et qu'elle était contente de voir que je voulais aussi mourir pour elle. Je reculai alors, et jetant le sabre par terre: «Je serais, dis-je au génie, éternellement blâmable devant tous les hommes si j'avais la lâcheté de massacrer, je ne dis pas une personne que je ne connais point, mais même une dame comme celle que je vois, dans l'état où elle est, près de rendre l'âme. Vous ferez de moi ce qu'il vous plaira, puisque je suis à votre discrétion; mais je ne puis obéir à votre commandement barbare.

«- Je vois bien, dit le génie, que vous me bravez l'un et l'autre, et que vous insultez à ma jalousie. Mais par le traitement que je vous ferai, vous connaîtrez tous deux de quoi je suis capable.» À ces mots le monstre reprit le sabre, et coupa une des mains de la princesse, qui n'eut que le temps de me faire un signe de l'autre, pour me dire un éternel adieu, car le sang qu'elle avait déjà perdu et celui qu'elle perdit alors ne lui permirent pas de vivre plus d'un moment ou deux après cette dernière cruauté dont le spectacle me fit évanouir.

«Lorsque je fus revenu à moi, je me plaignis au génie de ce qu'il me faisait languir dans l'attente de la mort. «Frappez, lui dis- je, je suis prêt à recevoir le coup mortel; je l'attends de vous comme la plus grande grâce que vous me puissiez faire.» Mais au lieu de me l'accorder: «Voilà me dit-il, de quelle sorte les génies traitent les femmes qu'ils soupçonnent d'infidélité. Elle t'a reçu ici; si j'étais assuré qu'elle m'eût fait un plus grand outrage, je te ferais périr dans ce moment; mais je me contenterai de te changer en chien, en âne, en lion ou en oiseau: choisis un de ces changements; je veux bien te laisser maître du choix.»

«Ces paroles me donnèrent quelque espérance de le fléchir. Ô génie! lui dis-je, modérez votre colère, et puisque vous ne voulez pas m'ôter la vie, accordez-la-moi généreusement. Je me souviendrai toujours de votre clémence si vous me pardonnez, de même que le meilleur homme du monde pardonna à un de ses voisins qui lui portait une envie mortelle.» Le génie me demanda ce qui s'était passé entre ces deux voisins, en disant qu'il voulait bien avoir la patience d'écouter cette histoire. Voici de quelle manière je lui en fis le récit. Je crois, madame, que vous ne serez pas fâchée que je vous la raconte aussi.

HISTOIRE DE L'ENVIEUX ET DE L'ENVIÉ. «Dans une ville assez considérable, deux hommes demeuraient porte à porte. L'un conçut contre l'autre une envie si violente, que celui qui en était l'objet résolut de changer de demeure et de s'éloigner, persuadé que le voisinage seul lui avait attiré l'animosité de son voisin, car, quoiqu'il lui eût rendu de bons offices, il s'était aperçu qu'il n'en était pas moins haï. C'est pourquoi il vendit sa maison avec le peu de bien qu'il avait, et se retirant à la capitale du pays, qui n'était pas bien éloignée, il acheta une petite terre environ à une demi-lieue de la ville. Il y avait une maison assez commode, un beau jardin et une cour raisonnablement grande, dans laquelle était une citerne profonde dont on ne se servait plus.

«Le bon homme, ayant fait cette acquisition, prit l'habit de derviche, pour mener une vie plus retirée, et fit faire plusieurs cellules dans la maison, où il établit en peu de temps une communauté nombreuse de derviches. Sa vertu le fit bientôt connaître et ne manqua pas de lui attirer une infinité de monde, tant du peuple que des principaux de la ville. Enfin chacun l'honorait et le chérissait extrêmement. On venait aussi de bien loin se recommander à ses prières, et tous ceux qui se retiraient d'auprès de lui publiaient les bénédictions qu'ils croyaient avoir reçues du ciel par son moyen.

«La grande réputation du personnage s'étant répandue dans la ville d'où il était sorti, l'envieux en eut un chagrin si vif qu'il abandonna sa maison et ses affaires, dans la résolution de l'aller perdre. Pour cet effet, il se rendit au nouveau couvent de derviches, dont le chef, ci-devant son voisin, le reçut avec toutes les marques d'amitié imaginables. L'envieux lui dit qu'il était venu exprès pour lui communiquer une affaire importante, dont il ne pouvait l'entretenir qu'en particulier. «Afin, ajouta- t-il, que personne ne nous entende, promenons-nous, je vous prie, dans votre cour, et puisque la nuit approche, commandez à vos derviches de se retirer dans leurs cellules.» Le chef des derviches fit ce qu'il souhaitait.

«Lorsque l'envieux se vit seul avec ce bon homme, il commença de lui raconter ce qui lui plut, en marchant l'un à côté de l'autre dans la cour, jusqu'à ce que se trouvant sur le bord de la citerne, il le poussa et le jeta dedans sans que personne fût témoin d'une si méchante action. Cela étant fait, il s'éloigna promptement, gagna la porte du couvent, d'où il sortit sans être vu, et retourna chez lui, fort content de son voyage et persuadé que l'objet de son envie n'était plus au monde. Mais il se trompait fort.»

Scheherazade n'en put dire davantage, car le jour paraissait. Le sultan fut indigné de la malice de l'envieux. Je souhaite fort, dit-il en lui-même, qu'il n'arrive point de mal au bon derviche. J'espère que j'appendrai demain que le ciel ne l'abandonna point dans cette occasion.

XLVII NUIT.

Si vous ne dormez pas, ma soeur, s'écria Dinarzade à son réveil, apprenez-nous, je vous en conjure, si le bon derviche sortit sain et sauf de la citerne.

- Oui, répondit Scheherazade; et le second calender poursuivant son histoire: «La vieille citerne, dit-il, était habitée par des fées et par des génies, qui se trouvèrent si à propos pour secourir le chef des derviches, qu'ils le reçurent et le soutinrent jusqu'au bas, de manière qu'il ne se fit aucun mal. Il s'aperçut bien qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire dans une chute dont il devait perdre la vie; mais il ne voyait ni ne sentait rien. Néanmoins il entendit bientôt une voix qui dit: «Savez-vous qui est ce bon homme à qui nous venons de rendre ce bon office?» Et d'autres voix ayant répondu que non, la première reprit: «Je vais vous le dire. Cet homme, par la plus grande charité du monde, a abandonné la ville où il demeurait et est venu s'établir en ce lieu dans l'espérance de guérir un de ses voisins de l'envie qu'il avait contre lui. Il s'est attiré ici une estime si générale que l'envieux, ne pouvant le souffrir, est venu dans le dessein de le faire périr, ce qu'il aurait exécuté sans le secours que nous avons prêté à ce bon homme, dont la réputation est si grande, que le sultan qui fait son séjour dans la ville voisine, doit venir demain le visiter, pour recommander la princesse sa fille à ses prières.»

«Une autre voix demanda quel besoin la princesse avait des prières du derviche. À quoi la première repartit: «Vous ne savez donc pas qu'elle est possédée du génie Maimoun, fils de Dimdim, qui est devenu amoureux d'elle? Mais je sais bien comment ce bon chef des derviches pourrait la guérir: la chose est très-aisée, et je vais vous la dire. Il a dans son couvent un chat noir[29], qui a une tache blanche au bout de la queue, environ de la grandeur, d'une petite pièce de monnaie d'argent. Il n'a qu'à arracher sept brins de poil de cette tache blanche, les brûler et parfumer la tête de la princesse de leur fumée. À l'instant elle sera si bien guérie et si bien délivrée de Maimoun, fils de Dimdim, que jamais il ne s'avisera d'approcher d'elle une seconde fois.»

«Le chef des derviches ne perdit pas un mot de cet entretien des fées et des génies, qui gardèrent un grand silence toute la nuit après avoir dit ces paroles. Le lendemain au commencement du jour, dès qu'il put distinguer les objets, comme la citerne était démolie en plusieurs endroits, il aperçut un trou par où il sortit sans peine.

«Les derviches, qui le cherchaient, furent ravis de le revoir. Il leur raconta en peu de mots la méchanceté de l'hôte qu'il avait si bien reçu le jour précédent, et se retira dans sa cellule. Le chat noir dont il avait ouï parler la nuit dans l'entretien des fées et des génies ne fut pas longtemps à venir lui faire des caresses à son ordinaire. Il lui arracha sept brins de poil de la tache blanche qu'il avait à la queue, et les mit à part pour s'en servir quand il en aurait besoin.

«Il n'y avait pas longtemps que le soleil était levé lorsque le sultan, qui ne voulait rien négliger de ce qu'il croyait pouvoir apporter une prompte guérison à la princesse, arriva à la porte du couvent. Il ordonna à sa garde de s'y arrêter, et entra avec les principaux officiers qui l'accompagnaient. Les derviches le reçurent avec un profond respect.

Le sultan tira leur chef à l'écart: «Bon scheikh[30], lui dit-il, vous savez peut-être déjà le sujet qui m'amène. - Oui, sire, répondit modestement le derviche: c'est, si je ne me trompe, la maladie de la princesse qui m'attire cet honneur que je ne mérite pas. - C'est cela même, répliqua le sultan. Vous me rendriez la vie si, comme je l'espère, vos prières obtenaient la guérison de ma fille. - Sire, repartit le bon homme, si votre majesté veut bien la faire venir ici, je me flatte, par l'aide et faveur Dieu, qu'elle retournera en parfaite santé.»

«Le prince, transporté de joie, envoya sur-le-champ chercher sa fille, qui parut bientôt accompagnée d'une nombreuse suite de femmes et d'eunuques, et voilée de manière qu'on ne lui voyait pas le visage. Le chef des derviches fit tenir un poêle au-dessus de la tête de la princesse, et il n'eut pas si tôt posé les sept brins de poil sur les charbons allumés qu'il avait fait apporter, que le génie Maimoun, fils de Dimdim, fit un grand cri, sans que l'on vît rien, et laissa la princesse libre.

«Elle porta d'abord la main au voile qui lui couvrait le visage, et le leva voir où elle était. «Où suis-je? s'écria-t-elle, qui m'a amenée ici?» À ces paroles, le sultan ne put cacher l'excès de sa joie; il embrassa sa fille et la baisa aux yeux. Il baisa aussi la main du chef des derviches, et dit aux officiers qui l'accompagnaient: «Dites-moi votre sentiment. Quelle récompense mérite celui qui a ainsi guéri ma fille?» Ils répondirent tous qu'il méritait de l'épouser. «C'est ce que j'avais dans la pensée, reprit le sultan, et je le fais mon gendre dès ce moment.».

«Peu de temps après, le premier vizir mourut. Le sultan mit le derviche à sa place. Et le sultan étant mort lui-même sans enfants mâles, les ordres de religion et de milice assemblés, le bon homme fut déclaré et reconnu sultan d'un commun consentement.»

Le jour, qui paraissait, obligea Scheherazade à s'arrêter en cet endroit. Le derviche parut à Schahriar digne de la couronne qu'il venait d'obtenir; mais ce prince était en peine de savoir si l'envieux n'en serait pas mort de chagrin, et il se leva dans la résolution de l'apprendre la nuit suivante.

XLVIII NUIT.

Dinarzade, quand il en fut temps, adressa ces paroles à la sultane: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de nous raconter la fin de l'histoire de l'envié et de l'envieux. - Très-volontiers, répondit Scheherazade. Voici comment le second calender la poursuivit:

«Le bon derviche, dit-il, étant donc monté sur le trône de son beau-père, un jour qu'il était au milieu de sa cour dans une marche, il aperçut l'envieux parmi la foule du monde qui était sur son passage. Il fit approcher un des vizirs qui l'accompagnaient, et lui dit tout bas: «Allez et amenez-moi cet homme que voilà, et prenez bien garde de l'épouvanter.» Le vizir obéit, et quand l'envieux fut en présence du sultan, le sultan lui dit: «Mon ami, je suis ravi de vous voir;» et alors, s'adressant à un officier: «Qu'on lui compte, dit-il, tout à l'heure, mille pièces d'or de mon trésor. De plus, qu'on lui livre vingt charges de marchandises les plus précieuses de mes magasins, et qu'une garde suffisante le conduise et l'escorte jusque chez lui.» Après avoir chargé l'officier de cette commission, il dit adieu à l'envieux et continua sa marche.

«Lorsque j'eus achevé de conter cette histoire au génie assassin de la princesse de l'île d'Ébène, je lui en fis l'application. «Ô génie! lui dis-je vous voyez que ce sultan bienfaisant ne se contenta pas d'oublier qu'il n'avait pas tenu à l'envieux qu'il n'eût perdu la vie; il le traita encore et le renvoya avec toute la bonté que je viens de vous dire.» Enfin j'employai toute mon éloquence à le prier d'imiter un si bel exemple et de me pardonner; mais il ne me fut pas possible de le fléchir.

«Tout ce que je puis faire pour toi, me dit-il, c'est de ne te pas ôter la vie; ne te flatte pas que je te renvoie sain et sauf; il faut que je te fasse sentir ce que je puis par mes enchantements.» À ces mots, il se saisit de moi avec violence, et, m'emportant au travers de la voûte du palais souterrain qui s'entr'ouvrit pour lui faire un passage, il m'enleva si haut que la terre ne me parut qu'un petit nuage blanc. De cette hauteur, il se lança vers la terre comme la foudre, et prit pied sur la cime d'une montagne.

«Là, il amassa une poignée de terre, prononça ou plutôt marmotta dessus certaines paroles auxquelles je ne compris rien, et la jetant sur moi: «Quitte, me dit-il, la figure d'homme, et prends celle de singe.» Il disparut aussitôt, et je demeurai seul, changé en singe, accablé de douleur, dans un pays inconnu, ne sachant si j'étais près ou éloigné des états du roi mon père.

«Je descendis du haut de la montagne, j'entrai dans un plat pays, dont je ne trouvai l'extrémité qu'au bout d'un mois, que j'arrivai au bord de la mer. Elle était alors dans un grand calme, et j'aperçus un vaisseau à une demi-lieue de terre. Pour ne pas perdre une si belle occasion, je rompis une grosse branche d'arbre, je la tirai après moi dans la mer et me mis dessus, jambe deçà, jambe delà, avec un bâton à chaque main pour me servir de rames.

«Je voguai dans tel étal et m'avançai vers le vaisseau. Quand je fus assez près pour être reconnu, je donnai un spectacle fort extraordinaire aux matelots et aux passagers qui parurent sur le tillac. Ils me regardaient tous avec une grande admiration. Cependant j'arrivai à bord, et, me prenant à un cordage, je grimpai jusque sur le tillac; mais comme je ne pouvais parler, je me trouvai dans un terrible embarras. En effet, le danger que je courus alors ne fut pas moins grand que celui d'avoir été à la discrétion du génie.

«Les marchands, superstitieux et scrupuleux, crurent que je porterais malheur à leur navigation si l'on me recevait. C'est pourquoi l'un dit: «Je vais l'assommer d'un coup de maillet;» un autre: «Je veux lui passer une flèche au travers du corps;» un autre: «Il faut le jeter à la mer.» Quelqu'un n'aurait pas manqué de faire ce qu'il disait, si, me rangeant du côté du capitaine, je ne m'étais pas prosterné à ses pieds; mais le prenant par son habit, dans la posture de suppliant, il fut tellement touché de cette action et des larmes qu'il vit couler de mes yeux, qu'il me prit sous sa protection, en menaçant de faire repentir celui qui me ferait le moindre mal. Il me fit même mille caresses. De mon côté, au défaut de la parole, je lui donnai par mes gestes toutes les marques de reconnaissance qu'il me fut possible.

«Le vent qui succéda au calme ne fut pas fort, mais il fut durable: il ne changea point durant cinquante jours, et il nous fit heureusement aborder au port d'une belle ville très-peuplée et d'un grand commerce, où nous jetâmes l'ancre. Elle était d'autant plus considérable, que c'était la capitale d'un puissant état.

«Notre vaisseau fut bientôt environné d'une infinité de petits bateaux remplis de gens qui venaient pour féliciter leurs amis sur leur arrivée ou s'informer de ceux qu'ils avaient vus au pays d'où ils arrivaient ou simplement par la curiosité de voir un vaisseau qui venait de loin.

«Il arriva entre autres quelques officiers qui demandèrent à parler de la part du sultan aux marchands de notre bord. Les marchands se présentèrent à eux, et l'un des officiers prenant la parole, leur dit: «Le sultan notre maître nous a chargés de vous témoigner qu'il a bien de la joie de votre arrivée, et de vous prier de prendre la peine d'écrire, sur le rouleau de papier que voici, chacun quelques lignes de votre écriture.

«Pour vous apprendre quel est son dessein, vous saurez qu'il avait un premier vizir qui, avec une très-grande capacité dans le maniement des affaires, écrivait dans la dernière perfection. Ce ministre est mort depuis peu de jours. Le sultan en est fort affligé, et comme il ne regardait jamais les écritures de sa main sans admiration, il a fait un serment solennel de ne donner sa place qu'à un homme qui écrira aussi bien qu'il écrivait. Beaucoup de gens ont présenté de leurs écritures, mais jusqu'à présent il ne s'est trouvé personne dans l'étendue de cet empire qui ait été jugé digne d'occuper la place du vizir.»

«Ceux des marchands qui crurent assez bien écrire pour prétendre à cette haute dignité, écrivirent l'un après l'autre ce qu'ils voulurent. Lorsqu'ils eurent achevé, je m'avançai et enlevai le rouleau de la main de relui qui le tenait. Tout le monde, et particulièrement les marchands qui venaient d'écrire, s'imaginant que je voulais le déchirer ou le jeter à la mer, firent de grands cris; mais ils se rassurèrent quand ils virent que je tenais le rouleau fort proprement et que je faisais signe de vouloir écrire à mon tour. Cela fit changer leur crainte en admiration. Néanmoins, comme ils n'avaient jamais vu de singe qui sût écrire, et qu'ils ne pouvaient se persuader que je fusse plus habile que les autres, ils voulaient m'arracher le rouleau des mains; mais le capitaine prit encore mon parti. «Laissez-le faire, dit-il, qu'il écrive. S'il ne fait que barbouiller le papier, je vous promets que je le punirai sur-le-champ. Si au contraire il écrit bien, comme je l'espère, car je n'ai vu de ma vie un singe plus adroit et plus ingénieux, ni qui comprit mieux toutes choses, je déclare que je le reconnaîtrai pour mon fils. J'en avais un qui n'avait pas, à beaucoup près, tant d'esprit que lui.»

«Voyant que personne ne s'opposait plus à mon dessein, je pris la plume et ne la quittai qu'après avoir écrit six sortes d'écritures usitées chez les Arabes, et chaque essai d'écriture contenait un distique ou un quatrain impromptu à la louange du sultan. Mon écriture n'effaçait pas seulement celle des marchands, j'ose dire qu'on n'en avait point vu de si belle jusqu'alors en ce pays-là. Quand j'eus achevé, les officiers prirent le rouleau et le portèrent au sultan.»

Scheherazade en était là lorsqu'elle aperçut le jour. Sire, dit- elle à Schahriar, si j'avais le temps de continuer, je raconterais à votre majesté des choses encore plus surprenantes que celles que je viens de raconter. Le sultan, qui s'était proposé d'entendre toute cette histoire, se leva sans dire ce qu'il pensait.

XLIX NUIT.

Le lendemain, Dinarzade, éveillée avant le jour, appela la sultane et lui dit: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie de nous apprendre la suite des aventures du singe. Je crois que le sultan mon seigneur n'a pas moins de curiosité que moi de l'entendre. - Vous allez être satisfaits l'un et l'autre, répondit Scheherazade, et pour ne vous pas faire languir, je vous dirai que le second calender continua ainsi son histoire:

«Le sultan ne fit aucune attention aux autres écritures; il ne regarda que la mienne, qui lui plut tellement qu'il dit aux officiers: «Prenez le cheval de mon écurie le plus beau et le plus richement enharnaché, et une robe de brocart des plus magnifiques, pour revêtir la personne de qui sont ces six sortes d'écritures, et amenez-la-moi.»

«À cet ordre du sultan, les officiers se mirent à rire. Ce prince, irrité de leur hardiesse, était prêt à les punir; mais ils lui dirent: «Sire, nous supplions votre majesté de nous pardonner; ces écritures ne sont pas d'un homme, elles sont d'un singe. - Que dites-vous? s'écria le sultan; ces écritures merveilleuses ne sont pas de la main d'un homme? - Non, sire, répondit un des officiers; nous assurons votre majesté qu'elles sont d'un singe, qui les a faites devant nous.» Le sultan trouva la chose trop surprenante pour n'être pas curieux de me voir. «Faites ce que je vous ai commandé, leur dit-il, amenez-moi promptement un singe si rare.»

«Les officiers revinrent au vaisseau et exposèrent leur ordre au capitaine, qui leur dit que le sultan était le maître. Aussitôt ils me revêtirent d'une robe de brocart très-riche, et me portèrent à terre, où ils me mirent sur le cheval du sultan, qui m'attendait dans son palais avec un grand nombre de personnes de sa cour, qu'il avait assemblées pour me faire plus d'honneur.

«La marche commença; le port, les rues, les places publiques, les fenêtres, les terrasses des palais et des maisons, tout était rempli d'une multitude innombrable de monde de l'un et de l'autre sexes et de tous les âges, que la curiosité avait fait venir de tous les endroits de la ville pour me voir, car le bruit s'était répandu en un moment que le sultan venait de choisir un singe pour son grand vizir. Après avoir donné un spectacle si nouveau à tout ce peuple qui, par des cris redoublés, ne cessait de marquer sa surprise, j'arrivai au palais du sultan.

«Je trouvai ce prince assis sur son trône au milieu des grands de sa cour. Je lui fis trois révérences profondes, et, à la dernière, je me prosternai et baisai la terre devant lui. Je me mis ensuite sur mon séant en posture de singe. Toute l'assemblée ne pouvait se lasser de m'admirer, et ne comprenait pas comment il était possible qu'un singe sût si bien rendre aux sultans le respect qui leur est dû, et le sultan en était plus étonné que personne. Enfin la cérémonie de l'audience eût été complète si j'eusse pu ajouter la harangue à mes gestes; mais les singes ne parlèrent jamais, et d'avoir été homme ne me donnait pas ce privilège.

«Le sultan congédia ses courtisans, et il ne resta auprès de lui que le chef de ses eunuques, un petit esclave fort jeune, et moi. Il passa de la salle d'audience dans son appartement, où il se fit apporter à manger. Lorsqu'il fut à table, il me fit signe d'approcher et de manger avec lui. Pour lui marquer mon obéissance, je baisai la terre, je me levai et me mis à table. Je mangeai avec beaucoup de retenue et de modestie.

«Avant que l'on desservît, j'aperçus une écritoire; je fis signe qu'on me l'apportât, et quand je l'eus, j'écrivis sur une grosse pêche des vers de ma façon, qui marquaient ma reconnaissance au sultan, et la lecture qu'il en fit, après que je lui eus présenté la pêche, augmenta son étonnement. La table levée, on lui apporta d'une boisson particulière dont il me fit présenter un verre. Je bus, et j'écrivis dessus de nouveaux vers, qui expliquaient l'état où je me trouvais après de grandes souffrances. Le sultan les lut encore et dit: «Un homme qui serait capable d'en faire autant serait au-dessus des plus grands hommes.»

«Ce prince, s'étant fait apporter un jeu d'échecs[31], me demanda par signe si j'y savais jouer et si je voulais jouer avec lui. Je baisai la terre et, en portant la main sur ma tête, je marquai que j'étais prêt à recevoir cet honneur. Il me gagna la première partie; mais je gagnai la seconde et la troisième, et m'apercevant que cela lui faisait quelque peine, pour le consoler, je fis un quatrain que je lui présentai. Je lui disais que deux puissantes armées s'étaient battues tout le jour avec beaucoup d'ardeur; mais qu'elles avaient fait la paix sur le soir, et qu'elles avaient passé la nuit ensemble fort tranquillement sur le champ de bataille.

«Tant de choses paraissant au sultan fort au-delà de tout ce qu'on avait jamais vu ou entendu de l'adresse et de l'esprit des singes, il ne voulait pas être le seul témoin de ces prodiges. Il avait une fille qu'on appelait Dame de beauté. «Allez, dit-il au chef des eunuques, qui était présent et attaché à cette princesse, allez, faites venir ici votre dame: je suis bien aise qu'elle ait part au plaisir que je prends.»

«Le chef des eunuques partit et amena bientôt la princesse. Elle avait le visage découvert; mais elle ne fut pas plus tôt dans la chambre, qu'elle se le couvrit promptement de son voile, en disant au sultan: «Sire, il faut que votre majesté se soit oubliée. Je suis fort surprise qu'elle me fasse venir pour paraître devant les hommes. - Comment donc, ma fille, répondit le sultan, vous n'y pensez pas vous-même: il n'y a ici que le petit esclave, l'eunuque votre gouverneur, et moi, qui avons la liberté de vous voir le visage; néanmoins vous baissez votre voile et vous me faites un crime de vous avoir fait venir ici. - Sire, répliqua la princesse, votre majesté va connaître que je n'ai pas tort. Le singe que vous voyez, quoiqu'il ait la forme d'un singe, est un jeune prince, fils d'un grand roi. Il a été métamorphosé en singe par enchantement. Un génie, fils de la fille d'Eblis, lui a fait cette malice après avoir cruellement ôté la vie à la princesse de l'île d'Ébène, fille du roi Epitimarus.»

«Le sultan, étonné de ce discours, se tourna de mon côté, et ne me parlant plus par signe, me demanda si ce que sa fille venait de dire était véritable. Comme je ne pouvais parler, je mis la main sur ma tête pour lui témoigner que la princesse avait dit la vérité. «Ma fille, reprit alors le sultan, comment savez-vous que ce prince a été transformé en singe par enchantement? - Sire, repartit la princesse Dame de beauté, votre majesté peut se souvenir qu'au sortir de mon enfance, j'ai eu près de moi une vieille dame. C'était une magicienne très-habile. Elle m'a enseigné soixante règles de sa science, par la vertu de laquelle je pourrais en un clin d'oeil faire transporter votre capitale au milieu de l'Océan, au-delà du mont Caucase. Par cette science je connais toutes les personnes qui sont enchantées, seulement à les voir; je sais qui elles sont et par qui elles ont été enchantées. Ainsi ne soyez pas surpris si j'ai d'abord démêlé ce prince au travers du charme qui l'empêche de paraître à vos yeux tel qu'il est naturellement. - Ma fille, dit le sultan, je ne vous croyais pas si habile. - Sire, répondit la princesse, ce sont des choses curieuses qu'il est bon de savoir; mais il m'a semblé que je ne devais pas m'en vanter. - Puisque cela est ainsi, reprit le sultan, vous pourrez donc dissiper l'enchantement du prince? - Oui, sire, repartit la princesse, je puis lui rendre sa première forme. - Rendez-la-lui donc, interrompit le sultan, vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir, car je veux qu'il soit mon grand vizir et qu'il vous épouse. - Sire, dit la princesse, je suis prête à vous obéir en tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner.»

Scheherazade, en achevant ces derniers mots, s'aperçut qu'il était jour et cessa de poursuivre l'histoire du second calender. Schahriar, jugeant que la suite ne serait pas moins agréable que ce qu'il avait entendu, résolut de l'écouter le lendemain.

L NUIT.

Dinarzade, appelant la sultane à l'heure ordinaire, lui dit: Ma soeur, si vous ne dormez pas, racontez-nous, de grâce, comment la Dame de beauté remit le second calender dans son premier état. - Vous, allez le savoir, répondit Scheherazade. Le calender reprit ainsi son discours:

«La princesse Dame de beauté alla dans son appartement, d'où elle apporta un couteau qui avait des mots hébreux gravés sur la lame. Elle nous fit descendre ensuite, le sultan, le chef des eunuques, le petit esclave et moi, dans une cour secrète du palais, et là, nous laissant sous une galerie qui régnait autour, elle s'avança au milieu de la cour, où elle décrivit un grand cercle, et y traça plusieurs mots en caractères arabes anciens et autres qu'on appelle caractères de Cléopâtre.

«Lorsqu'elle eut achevé et préparé le cercle de la manière qu'elle le souhaitait, elle se plaça et s'arrêta au milieu, où elle fit des adjurations, et elle récita des versets de l'Alcoran. Insensiblement l'air s'obscurcit de sorte qu'il semblait qu'il fût nuit et que la machine du monde allait se dissoudre. Nous nous sentîmes saisir d'une frayeur extrême, et cette frayeur augmenta encore quand nous vîmes tout à coup paraître le génie, fils de la fille d'Eblis, sous la forme d'un lion d'une grandeur épouvantable.

«Dès que la princesse aperçut ce monstre, elle lui dit: «Chien, au lieu de ramper devant moi, tu oses te présenter sous celle horrible forme et tu crois m'épouvanter! - Et toi, reprit le lion, tu ne crains pas de contrevenir au traité que nous avons fait et confirmé par un serment solennel, de ne nous nuire ni faire aucun tort l'un à l'autre! - Ah! maudit, répliqua la princesse, c'est à toi que j'ai ce reproche à faire. - Tu vas, interrompit brusquement le lion, être payée de la peine que tu m'as donnée de revenir.» En disant cela, il ouvrit une gueule effroyable et s'avança sur elle pour la dévorer; mais elle, qui était sur ses gardes, fit un saut en arrière, eut le temps de s'arracher un cheveu, et en prononçant deux ou trois paroles, elle se changea en un glaive tranchant, dont elle coupa le lion en deux par le milieu du corps.

«Les deux parties du lion disparurent, et il ne resta que la tête, qui se changea en un gros scorpion. Aussitôt la princesse se changea en serpent et livra un rude combat au scorpion, qui, n'ayant pas l'avantage, prit à forme d'un aigle et s'envola. Mais le serpent prit alors celle d'un aigle noir plus puissant, et le poursuivit. Nous les perdîmes de vue l'un et l'autre.

«Quelque temps après qu'ils eurent disparu, la terre s'entr'ouvrit devant nous, et il en sortit un chat noir et blanc, dont le poil était tout hérissé, et qui miaulait d'une manière effrayante. Un loup noir le suivit de près et ne lui donna aucun relâche. Le chat, trop pressé, se changea en ver et se trouva près d'une grenade tombée par hasard d'un grenadier qui était planté sur le bord d'un canal d'eau assez profond, mais peu large. Ce ver perça la grenade en un instant, et s'y cacha. La grenade alors s'enfla, devint grosse comme une citrouille, et s'éleva sur le toit de la galerie, d'où, après avoir fait quelques tours en roulant, elle tomba dans la cour et se rompit en plusieurs morceaux.

«Le loup, qui pendant ce temps-là s'était transformé en coq, se jeta sur les grains de la grenade et se mit à les avaler l'un après l'autre. Lorsqu'il n'en vit plus, il vint à nous les ailes étendues, en faisant un grand bruit, comme pour nous demander s'il n'y avait plus de grains. Il en restait un sur le bord du canal, dont il s'aperçut en se retournant. Il y courut vite; mais dans le moment qu'il allait porter le bec dessus, le grain roula dans le canal et se changea en petit poisson…» Mais voilà le jour, sire, dit Scheherazade; s'il n'eût pas si tôt paru, je suis persuadée que votre majesté aurait pris beaucoup de plaisir à entendre ce que je lui aurais raconté. À ces mots, elle se tut, et le sultan se leva rempli de tous ces événements inouïs, qui lui inspirèrent une forte envie et une extrême impatience d'apprendre le reste de cette histoire.

LI NUIT.

Dinarzade, le lendemain, ne craignit pas d'interrompre le sommeil de la sultane: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie de reprendre le fil de cette merveilleuse histoire que vous ne pûtes achever hier. Je suis curieuse d'entendre la suite de toutes ces métamorphoses. Scheherazade rappela dans sa mémoire l'endroit où elle en était demeurée, et puis, adressant la parole au sultan: Sire, dit-elle, le second calender continua de cette sorte son histoire:

«Le coq se jeta dans le canal et se changea en un brochet qui poursuivit le petit poisson. Ils furent l'un et l'autre deux heures entières sous l'eau, et nous ne savions ce qu'ils étaient devenus, lorsque nous entendîmes des cris horribles qui nous firent frémir. Peu de temps après nous vîmes le génie et la princesse tout en feu. Ils lancèrent l'un contre l'autre des flammes par la bouche jusqu'à ce qu'ils vinrent à se prendre corps à corps. Alors les deux feux s'augmentèrent et jetèrent une fumée épaisse et enflammée qui s'éleva fort haut. Nous craignîmes avec raison qu'elle n'embrasât tout le palais, mais nous eûmes bientôt un sujet de crainte beaucoup plus pressant, car le génie, s'étant débarrassé de la princesse, vint jusqu'à la galerie où nous étions et nous souffla des tourbillons de feu. C'était fait de nous si la princesse, accourant à notre secours, ne l'eût obligé par ses cris à s'éloigner et à se garder d'elle. Néanmoins, quelque diligence qu'elle fît, elle ne put empêcher que le sultan n'eût la barbe brûlée et le visage gâté, que le chef des eunuques ne fût étouffé et consumé sur-le-champ, et qu'une étincelle n'entrât dans mon oeil droit et ne me rendît borgne. Le sultan et moi nous nous attendions à périr; mais bientôt nous ouïmes crier; Victoire! victoire! et nous vîmes tout à coup paraître la princesse sous sa forme naturelle, et le génie réduit en un monceau de cendres.

La princesse s'approcha de nous, et, pour ne pas perdre de temps, elle demanda une tasse pleine d'eau, qui lui fut apportée par le jeune esclave, à qui le feu n'avait fait aucun mal. Elle la prit, et après quelques paroles prononcées dessus, elle jeta l'eau sur moi en disant: «Si tu es singe par enchantement, change de figure et prends celle d'homme que tu avais auparavant.» À peine eut-elle achevé ces mots, que je redevins homme tel que j'étais avant ma métamorphose, à un oeil près.

«Je me préparais à remercier la princesse, mais elle ne m'en donna pas le temps. Elle s'adressa au sultan son père et lui dit: «Sire, j'ai remporté la victoire sur le génie, comme votre majesté le peut voir. Mais c'est une victoire qui me coûte cher: il me reste peu de moments à vivre, et vous n'aurez pas la satisfaction de faire le mariage que vous méditiez. Le feu m'a pénétrée dans ce combat terrible, et je sens qu'il me consume peu à peu. Cela ne serait point arrivé si je m'étais aperçu du dernier grain de la grenade et que je l'eusse avalé comme les autres lorsque j'étais changée en coq. Le génie s'y était réfugié comme en son dernier retranchement, et de là dépendait le succès du combat, qui aurait été heureux et sans danger pour moi. Cette faute m'a obligée de recourir au feu et de combattre avec ces puissantes armes, comme je l'ai fait entre le ciel et la terre et en votre présence. Malgré le pouvoir de son art redoutable et son expérience, j'ai fait connaître au génie que j'en savais plus que lui; je l'ai vaincu et réduit en cendres. Mais je ne puis échapper à la mort qui s'approche.»

Scheherazade interrompit en cet endroit l'histoire du second calender, et dit au sultan: Sire, le jour, qui paraît, m'avertit de n'en pas dire davantage; mais si votre majesté veut bien encore me laisser vivre jusqu'à demain, elle entendra la fin de cette histoire. Schahriar y consentit et se leva, suivant sa coutume, pour aller vaquer aux affaires de son empire.

LII NUIT.

Quelque temps avant le jour, Dinarzade, éveillée, appela la sultane: Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie d'achever l'histoire du second calender. Scheherazade prit aussitôt la parole et poursuivit ainsi son conte:

Le calender, parlant toujours à Zobéide, lui dit: «Madame, le sultan laissa la princesse Dame de beauté achever le récit de son combat, et quand elle l'eut fini, il lui dit d'un ton qui marquait la vive douleur dont il était pénétré: «Ma fille, vous voyez en quel état est votre père. Hélas! je m'étonne que je sois encore en vie! L'eunuque votre gouverneur est mort, et le prince que vous venez de délivrer de son enchantement a perdu un oeil.» Il n'en put dire davantage, car les larmes, les soupirs et les sanglots lui coupèrent la parole. Nous fûmes extrêmement touchés de son affliction, sa fille et moi, et nous pleurâmes avec lui.

«Pendant que nous nous affligions comme à l'envi l'un de l'autre, la Princesse se mit à crier: «Je brûle! je brûle!» Elle sentit que le feu qui la consumait s'était enfin emparé de tout son corps, et elle ne cessa de crier: «Je brûle!» que la mort n'eût mis fin à ses douleurs insupportables. L'effet de ce feu fut si extraordinaire qu'en peu de moments elle fut réduite toute en cendres, comme le génie.

«Je ne vous dirai pas, madame, jusqu'à quel point je fus touché d'un spectacle si funeste. J'aurais mieux aimé être toute ma vie singe ou chien que de voir ma bienfaitrice périr si misérablement. De son côté, le sultan, affligé au delà de tout ce qu'on peut s'imaginer, poussa des cris pitoyables en se donnant de grands coups à la tête et sur la poitrine, jusqu'à ce que, succombant à son désespoir, il s'évanouit, et me fit craindre pour sa vie.

«Cependant les eunuques et les officiers accoururent aux cris du sultan, qu'ils n'eurent pas peu de peine à faire revenir de sa faiblesse. Ce prince et moi n'eûmes pas besoin de leur faire un long récit de cette aventure pour les persuader de la douleur que nous en avions: les deux monceaux de cendres en quoi la princesse et le génie avaient été réduits la leur firent assez concevoir. Comme le sultan pouvait à peine se soutenir, il fut obligé de s'appuyer sur eux pour gagner son appartement.

«Dès que le bruit d'un événement si tragique se fut répandu dans le palais et dans la ville, tout le monde plaignit le malheur de la princesse Dame de beauté et prit part à l'affliction du sultan. On mena grand deuil durant sept jours; on fit beaucoup de cérémonies; on jeta au vent les cendres du génie; on recueillit celles de la princesse dans un vase précieux, pour y être conservées, et ce vase fut déposé dans un superbe mausolée que l'on bâtit au même endroit où les cendres avaient été recueillies.

«Le chagrin que conçut le sultan de la perte de sa fille lui causa une maladie qui l'obligea de garder le lit un mois entier. Il n'avait pas encore entièrement recouvré sa santé, qu'il me fit appeler: «Prince, me dit-il, écoutez l'ordre que j'ai à vous donner: il y va de votre vie si vous ne l'exécutez.» Je l'assurai que j'obéirais exactement. Après quoi, reprenant la parole:» J'avais toujours vécu, poursuivit-il, dans une parfaite félicité, et jamais aucun accident ne l'avait traversée; votre arrivée a fait évanouir le bonheur dont je jouissais: ma fille est morte, son gouverneur n'est plus, et ce n'est que par un miracle que je suis en vie. Vous êtes donc la cause de tous ces malheurs, dont il n'est pas possible que je puisse me consoler. C'est pourquoi retirez-vous en paix, mais retirez-vous incessamment; je périrais moi-même si vous demeuriez ici davantage, car je suis persuadé que votre présence porte malheur: c'est tout ce que j'avais à vous dire. Partez, et prenez garde de paraître jamais dans mes états: aucune considération ne m'empêcherait de vous en faire repentir.» Je voulus parler; mais il me ferma la bouche par des paroles remplies de colère, et je fus obligé de m'éloigner de son palais.

«Rebuté, chassé, abandonné de tout le monde, et ne sachant ce que je deviendrais, avant que de sortir de la ville j'entrai dans un bain, je me fis raser la barbe et les sourcils, et pris l'habit de calender. Je me mis en chemin en pleurant moins ma misère que la mort des belles princesses que j'avais causée. Je traversai plusieurs pays sans me faire connaître; enfin je résolus de venir à Bagdad, dans l'espérance de me faire présenter au commandeur des croyants et d'exciter sa compassion par le récit d'une histoire si étrange. J'y suis arrivé ce soir, et la première personne que j'ai rencontrée en arrivant, c'est le calender notre frère qui vient de parler avant moi. Vous savez le reste, madame, et pourquoi j'ai l'honneur de me trouver dans votre hôtel.»

Quand le second calender eut achevé son histoire, Zobéide, à qui il avait adressé la parole, lui dit: «Voilà qui est bien; allez, retirez-vous où il vous plaira, je vous en donne la permission.» Mais, au lieu de sortir, il supplia aussi la dame de lui faire la même grâce qu'au premier calender, auprès de qui il alla prendre place… Mais, sire, dit Scheherazade en achevant ces derniers mots, il est jour, et il ne m'est pas permis de continuer. J'ose assurer néanmoins que quelque agréable que soit l'histoire du second calender, celle du troisième n'est pas moins belle: que votre majesté se consulte; qu'elle voie si elle veut avoir la patience de l'entendre. Le sultan, curieux de savoir si elle était aussi merveilleuse que la dernière, se leva résolu de prolonger encore la vie de Scheherazade, quoique le délai qu'il avait accordé fût fini depuis plusieurs jours.