XXIX NUIT.

Dinarzade, réveillée avant le jour, adressa ces paroles à la sultane: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de poursuivre l'histoire que vous commençâtes hier. Scheherazade aussitôt la continua de cette manière:

Pendant que la jeune dame et le porteur attendaient que l'on ouvrît la porte de l'hôtel, le porteur faisait mille réflexions. Il était étonné qu'une dame, faite comme celle qu'il voyait, fît l'office de pourvoyeur: car enfin il jugeait bien que ce n'était pas une esclave: il lui trouvait l'air trop noble pour penser qu'elle ne fut pas libre, et même une personne de distinction. Il lui aurait volontiers fait des questions pour s'éclaircir de sa qualité; mais dans le temps qu'il se préparait à lui parler, une autre dame, qui vint ouvrir la porte, lui parut si belle, qu'il en demeura tout surpris; ou plutôt il fut si vivement frappé de l'éclat de ses charmes, qu'il en pensa laisser tomber son panier avec tout ce qui était dedans, tant cet objet le mit hors de lui- même. Il n'avait jamais vu de beauté qui approchât de celle qu'il avait devant les yeux.

La dame qui avait amené le porteur s'aperçut du désordre qui se passait dans son âme et du sujet qui le causait. Cette découverte la divertit, et elle prenait tant de plaisir à examiner la contenance du porteur, qu'elle ne songeait pas que la porte était ouverte: «Entrez donc, ma soeur, lui dit la belle portière; qu'attendez-vous? Ne voyez-vous pas que ce pauvre homme est si chargé qu'il n'en peut plus?»

Lorsqu'elle fut entrée avec le porteur, la dame qui avait ouvert la porte la ferma, et tous trois, après avoir traversé un beau vestibule, passèrent dans une cour très-spacieuse et environnée d'une galerie à jour, qui communiquait à plusieurs appartements de plain-pied, de la dernière magnificence. Il y avait dans le fond de cette cour un sofa richement garni, avec un trône d'ambre au milieu, soutenu de quatre colonnes d'ébène, enrichies de diamants et de perles d'une grosseur extraordinaire, et garnies d'un satin rouge relevé d'une broderie d'or des Indes, d'un travail admirable. Au milieu de la cour, il y avait un grand bassin bordé de marbre blanc, et plein d'une eau très-claire qui y tombait abondamment par un mufle de lion de bronze doré.

Le porteur, tout chargé qu'il était, ne laissait pas d'admirer la magnificence de cette maison et la propreté qui y régnait partout; mais ce qui attira particulièrement son attention fut une troisième dame, qui lui parut encore plus belle que la seconde, et qui était assise sur le trône dont j'ai parlé. Elle en descendit dès qu'elle aperçut les deux premières dames, et s'avança au- devant d'elles. Il jugea par les égards que les autres avaient pour celle-là, que c'était la principale, en quoi il ne se trompait pas. Cette dame se nommait Zobéide; celle qui avait ouvert la porte s'appelait Safie; et Amine était le nom de celle qui avait été aux provisions.

Zobéide dit aux deux dames en les abordant: «Mes soeurs, ne voyez- vous pas que ce bon homme succombe sous le fardeau qu'il porte? Qu'attendez-vous pour le décharger?» Alors Amine et Safie prirent le panier, l'une par-devant, l'autre par-derrière. Zobéide y mit aussi la main, et toutes trois le posèrent à terre. Elles commencèrent à le vider; et quand cela fut fait, l'agréable Amine tira de l'argent, et paya libéralement le porteur…

Le jour, venant à paraître en cet endroit, imposa silence à
Scheherazade, et laissa non-seulement à Dinarzade, mais encore à
Schahriar, un grand désir d'entendre la suite; ce que ce prince
remit à la nuit suivante.

XXX NUIT.

Le lendemain, Dinarzade, réveillée par l'impatience d'entendre la suite de l'histoire commencée, dit à la sultane: Au nom de Dieu, ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de nous conter ce que firent ces trois belles dames de toutes les provisions qu'Amine avait achetées. - Vous l'allez savoir, répondit Scheherazade, si vous voulez m'écouter avec attention. En même temps elle reprit ce conte dans ces termes:

Le porteur, très-satisfait de l'argent qu'on lui avait donné, devait prendre son panier et se retirer; mais il ne put s'y résoudre: il se sentait malgré lui arrêté par le plaisir de voir trois beautés si rares, et qui lui paraissaient également charmantes; car Amine avait aussi ôté son voile, et il ne la trouvait pas moins belle que les autres. Ce qu'il ne pouvait comprendre, c'est qu'il ne voyait aucun homme dans cette maison. Néanmoins la plupart des provisions qu'il avait apportées, comme les fruits secs et les différentes sortes de gâteaux et de confitures, ne convenaient proprement qu'à des gens qui voulaient boire et se réjouir.

Zobéide crut d'abord que le porteur s'arrêtait pour prendre haleine; mais voyant qu'il demeurait trop longtemps: «Qu'attendez- vous? lui dit-elle; n'êtes-vous pas payé suffisamment? Ma soeur, ajouta-t-elle, en s'adressant à Amine, donnez-lui encore quelque chose: qu'il s'en aille content. - Madame, répondit le porteur, ce n'est pas cela qui me retient; je ne suis que trop payé de ma peine. Je vois bien que j'ai commis une incivilité en demeurant ici plus que je ne devais; mais j'espère que vous aurez la bonté de la pardonner à l'étonnement où je suis de ne voir aucun homme avec trois dames d'une beauté si peu commune. Une compagnie de femmes sans hommes est pourtant une chose aussi triste qu'une compagnie d'hommes sans femmes.» Il ajouta à ce discours plusieurs choses fort plaisantes pour prouver ce qu'il avançait. Il n'oublia pas de citer ce qu'on disait à Bagdad: qu'on n'est pas bien à table, si l'on n'y est quatre; et enfin il finit en concluant que puisqu'elles étaient trois, elles avaient besoin d'un quatrième.

Les dames se prirent à rire du raisonnement du porteur. Après cela, Zobéide lui dit d'un air sérieux: «Mon ami, vous poussez un peu trop loin votre indiscrétion; mais, quoique vous ne méritiez pas que j'entre dans aucun détail avec vous, je veux bien, toutefois, vous dire que nous sommes trois soeurs, qui faisons si secrètement nos affaires que personne n'en sait rien: nous avons un trop grand sujet de craindre d'en faire part à des indiscrets; et un bon auteur que nous avons lu, dit: «Garde ton secret et ne le révèle à personne: qui le révèle n'en est plus le maître. Si ton sein ne peut contenir ton secret, comment le sein de celui à qui tu l'auras confié pourra-t-il le contenir?»

«- Mesdames, reprit le porteur, à votre air seulement, j'ai jugé d'abord que vous étiez des personnes d'un mérite très-rare; et je m'aperçois que je ne me suis pas trompé. Quoique la fortune ne m'ait pas donné assez de biens pour m'élever à une profession au- dessus de la mienne, je n'ai pas laissé de cultiver mon esprit autant que je l'ai pu, par la lecture des livres de science et d'histoire; et vous me permettrez, s'il vous plaît, de vous dire que j'ai lu aussi dans un autre auteur une maxime que j'ai toujours heureusement pratiquée: «Nous ne cachons notre secret, dit-il, qu'à des gens reconnus de tout le monde pour des indiscrets qui abuseraient de notre confiance; mais nous ne faisons nulle difficulté de le découvrir aux sages, parce que nous sommes persuadés qu'ils sauront le garder.» Le secret, chez moi, est dans une aussi grande sûreté que s'il était dans un cabinet dont la clef fût perdue et la porte bien scellée.»

Zobéide connut que le porteur ne manquait pas d'esprit; mais jugeant qu'il avait envie d'être du régal qu'elles voulaient se donner, elle lui repartit en souriant: «Vous savez que nous nous préparons à nous régaler; mais vous savez en même temps que nous avons fait une dépense considérable, et il ne serait pas juste que, sans y contribuer, vous fussiez de la partie.» La belle Safie appuya le sentiment de sa soeur: «Mon ami, dit-elle au porteur, n'avez-vous jamais ouï dire ce que l'on dit assez communément: «Si vous apportez quelque chose, vous serez quelque chose avec nous; si vous n'apportez rien, retirez-vous avec rien?»

Le porteur, malgré sa rhétorique, aurait peut-être été obligé de se retirer avec confusion, si Amine, prenant fortement son parti, n'eût dit à Zobéide et à Safie: «Mes chères soeurs, je vous conjure de permettre qu'il demeure avec nous: il n'est pas besoin de vous dire qu'il nous divertira; vous voyez bien qu'il en est capable. Je vous assure que sans sa bonne volonté, sa légèreté et son courage à me suivre, je n'aurais pu venir à bout de faire tant d'emplettes en si peu de temps. D'ailleurs, si je vous répétais toutes les douceurs qu'il m'a dites en chemin, vous seriez peu surprises de la protection que je lui donne.»

À ces paroles d'Amine, le porteur, transporté de joie, se laissa tomber sur les genoux, et baisa la terre aux pieds de cette charmante personne; et en se relevant: «Mon aimable dame, lui dit- il, vous avez commencé aujourd'hui mon bonheur, vous y mettez le comble par une action si généreuse; je ne puis assez vous témoigner ma reconnaissance. Au reste, mesdames, ajouta-t-il en s'adressant aux trois soeurs ensemble, puisque vous me faites un si grand honneur, ne croyez pas que j'en abuse, et que je me considère comme un homme qui le mérite; non, je me regarderai toujours comme le plus humble de vos esclaves.» En achevant ces mots, il voulut rendre l'argent qu'il avait reçu; mais la grave Zobéide lui ordonna de le garder: «Ce qui est une fois sorti de nos mains, dit-elle pour récompenser ceux qui nous ont rendu service, n'y retourne plus…»

L'aurore, qui parut, vint en cet endroit imposer silence à
Scheherazade.

Dinarzade, qui l'écoutait avec beaucoup d'attention, en fut fort fâchée; mais elle eut sujet de s'en consoler, parce que le sultan, curieux de savoir ce qui se passerait entre les trois belles dames et le porteur, remit la suite de cette histoire à la nuit suivante, et se leva pour aller s'acquitter de ses fonctions ordinaires.

XXXI NUIT.

Dinarzade, le lendemain, ne manqua pas de réveiller la sultane à l'heure ordinaire et de lui dire: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie, en attendant le jour, qui paraîtra bientôt, de poursuivre le merveilleux conte que vous avez commencé. Scheherazade prit alors la parole, et s'adressant au sultan: Sire, dit-elle, je vais, avec votre permission, contenter la curiosité de ma soeur. En même temps elle reprit ainsi l'histoire des trois calenders:

Zobéide ne voulut donc point reprendre l'argent du porteur: «Mais mon ami, lui dit-elle, en consentant que vous demeuriez avec nous, je vous avertis que ce n'est pas seulement à condition que vous garderez le secret que nous avons exigé de vous; nous prétendons encore que vous observiez exactement les règles de la bienséance et de l'honnêteté.» Pendant qu'elle tenait ce discours, la charmante Amine quitta son habillement de ville, attacha sa robe à sa ceinture pour agir avec plus de liberté, et prépara la table. Elle servit plusieurs sortes de mets, et mit sur un buffet des bouteilles de vin[16] et des tasses d'or. Après cela, les dames se placèrent et firent asseoir à leurs côtés le porteur, qui était satisfait au delà de tout ce qu'on peut dire, de se voir à table avec trois personnes d'une beauté si extraordinaire.

Après les premiers morceaux, Amine, qui s'était placée près du buffet, prit une bouteille et une tasse, se versa à boire, et but la première, suivant la coutume des Arabes. Elle versa ensuite à ses soeurs, qui burent l'une après l'autre; puis remplissant pour la quatrième fois la même tasse, elle la présenta au porteur, lequel, en la recevant, baisa la main d'Amine, et chanta, avant que de boire, une chanson dont le sens était que, comme le vent emporte avec lui la bonne odeur des lieux parfumés par où il passe, de même le vin qu'il allait boire, venant de sa main, en recevait un goût plus exquis que celui qu'il avait naturellement. Cette chanson réjouit les dames, qui chantèrent à leur tour. Enfin, la compagnie fut de très-bonne humeur pendant le repas, qui dura fort longtemps, et fut accompagné de tout ce qui pouvait le rendre agréable.

Le jour allait bientôt finir, lorsque Safie, prenant la parole au nom des trois dames, dit au porteur: «Levez-vous, partez: il est temps de vous retirer.» Le porteur, ne pouvant se résoudre à les quitter, répondit; «Eh! mesdames, où me commandez-vous d'aller en l'état où je me trouve? je suis hors de moi-même à force de vous voir et de boire; je ne retrouverais jamais le chemin de ma maison. Donnez-moi la nuit pour me reconnaître; je la passerai où il vous plaira; mais il ne me faut pas moins de temps pour me remettre dans le même état où j'étais lorsque je suis entré chez vous: avec cela, je doute encore que je n'y laisse la meilleure partie de moi-même.»

Amine prit une seconde fois le parti du porteur: «Mes soeurs, dit- elle, il a raison; je lui sais bon gré de la demande qu'il nous fait. Il nous a assez bien diverties; si vous voulez m'en croire, ou plutôt si vous m'aimez autant que j'en suis persuadée, nous le retiendrons pour passer la soirée avec nous. - Ma soeur, dit Zobéide, nous ne pouvons rien refuser à votre prière. Porteur, continua-t-elle en s'adressant à lui, nous voulons bien encore vous faire cette grâce; mais nous y mettons une nouvelle condition. Quoi que nous puissions faire en votre présence, par rapport à nous ou à autre chose, gardez-vous bien d'ouvrir seulement la bouche pour nous en demander la raison: car en nous faisant des questions sur des choses qui ne vous regardent nullement, vous pourriez entendre ce qui ne vous plairait pas: prenez-y garde, et ne vous avisez pas d'être trop curieux en voulant trop approfondir les motifs de nos actions.

«- Madame, repartit le porteur, je vous promets d'observer cette condition avec tant d'exactitude que vous n'aurez pas lieu de me reprocher d'y avoir contrevenu, et encore moins de punir mon indiscrétion: ma langue, en cette occasion, sera immobile, et mes yeux seront comme un miroir qui ne conserve rien des objets qu'il a reçus. - Pour vous faire voir, reprit Zobéide d'un air très- sérieux, que ce que nous vous demandons n'est pas nouvellement établi parmi nous, levez-vous et allez lire ce qui est écrit au- dessus de notre porte en dedans.»

Le porteur alla jusque là, et y lut ces mots, qui étaient écrits en gros caractères d'or: Qui parle de choses qui ne le regardent point entend ce qui ne lui plaît pas. Il revint ensuite trouver les trois soeurs: «Mesdames, leur dit-il, je vous jure que vous ne m'entendrez parler d'aucune chose qui ne me regardera pas et où vous puissiez avoir intérêt.»

Cette convention faite, Amine apporta le souper, et quand elle eut éclairé la salle d'un grand nombre de bougies préparées avec le bois d'aloès et l'ambre gris, qui répandirent une odeur agréable et firent une belle illumination, elle s'assit à table avec ses soeurs et le porteur. Ils recommencèrent à manger, à boire, à chanter et à réciter des vers. Les dames prenaient plaisir à enivrer le porteur, sous prétexte de le faire boire à leur santé. Les bons mots ne furent point épargnés: enfin ils étaient tous dans la meilleure humeur du monde lorsqu'ils ouïrent frapper à la porte… Scheherazade fut obligée en cet endroit d'interrompre son récit, parce qu'elle vit paraître le jour.

Le sultan, ne doutant point que la suite de cette histoire ne méritât d'être entendue, la remit au lendemain, et se leva.

XXXII NUIT.

Sur la fin de la nuit suivante, Dinarzade appela la sultane: Au nom de Dieu, ma soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie de continuer le conte de ces trois belles filles; je suis dans une extrême impatience de savoir qui frappait à leur porte. - Vous l'allez apprendre, répondit Scheherazade; je vous assure que ce que je vais vous raconter n'est pas indigne du sultan mon seigneur.

Dès que les dames, poursuivit-elle, entendirent frapper à la porte, elles se levèrent toutes trois en même temps pour aller ouvrir; mais Safie, à qui cette fonction appartenait particulièrement, fut la plus diligente; les deux autres, se voyant prévenues, demeurèrent et attendirent qu'elle vînt leur apprendre qui pouvait avoir affaire chez elles si tard. Safie revint: «Mes soeurs, dit-elle, il se présente une belle occasion de passer une bonne partie de la nuit fort agréablement, et si vous êtes de même sentiment que moi, nous ne la laisserons point échapper. Il y a à notre porte trois calenders[17], au moins ils me paraissent tels à leur habillement; mais ce qui va sans doute vous surprendre, ils sont tous trois borgnes de l'oeil droit, et ont la tête, la barbe et les sourcils ras. Ils ne font, disent-ils, que d'arriver tout présentement à Bagdad, où ils ne sont jamais venus; et comme il est nuit et qu'ils ne savent où aller loger, ils ont frappé par hasard à notre porte, et ils nous prient, pour l'amour de Dieu, d'avoir la charité de les recevoir. Ils se contenteront d'une écurie. Ils sont jeunes et assez bien faits: ils paraissent même avoir beaucoup d'esprit; mais je ne puis penser sans rire à leur figure plaisante et uniforme.» En cet endroit, Safie s'interrompit elle-même et se mit à rire de si bon coeur, que les deux autres dames et le porteur ne purent s'empêcher de rire aussi. «Mes bonnes soeurs reprit-elle, ne voulez-vous pas bien que nous les fassions entrer? Il est impossible qu'avec des gens tels que je viens de vous les dépeindre, nous n'achevions la journée encore mieux que nous ne l'avons commencée. Ils nous divertiront fort et ne nous seront point à charge, puisqu'ils ne nous demandent une retraite que pour cette nuit seulement, et que leur intention est de nous quitter d'abord qu'il sera jour.»

Zobéide et Amine firent difficulté d'accorder à Safie ce qu'elle demandait, et elle en savait bien la raison elle-même. Mais elle leur témoigna une si grande envie d'obtenir d'elles cette faveur, qu'elles ne purent la lui refuser. «Allez, lui dit Zobéide, faites-les donc entrer; mais n'oubliez pas de les avertir de ne point parler de ce qui ne les regardera pas, et de leur faire lire ce qui est écrit au-dessus de la porte.» À ces mots, Safie courut ouvrir avec joie, et peu de temps après, elle revint accompagnée des trois calenders.

Les trois calenders firent, en entrant, une profonde révérence aux dames qui s'étaient levées pour les recevoir, et qui leur dirent obligeamment qu'ils étaient les bienvenus; qu'elles étaient bien aises de trouver l'occasion de les obliger et de contribuer à les remettre de la fatigue de leur voyage, et enfin elles les invitèrent à s'asseoir auprès d'elles. La magnificence du lieu et l'honnêteté des dames firent concevoir aux calenders une haute idée de ces belles hôtesses; mais avant que de prendre place, ayant par hasard jeté les yeux sur le porteur, et le voyant habillé à peu près comme d'autres calenders avec lesquels ils étaient en différend sur plusieurs points de discipline, et qui ne se rasaient pas la barbe et les sourcils, un d'entre eux prit la parole: «Voilà, dit-il, apparemment, un de nos frères arabes les révoltés.»

Le porteur, à moitié endormi et la tête échauffée du vin qu'il avait bu, se trouva choqué de ces paroles, et, sans se lever de sa place, répondit aux calenders, en les regardant fièrement: «Asseyez-vous et ne vous mêlez pas de ce que vous n'avez que faire. N'avez-vous pas lu au-dessus de la porte l'inscription qui y est? Ne prétendez pas obliger le monde à vivre à votre mode; vivez à la nôtre.»

«- Bonhomme, reprit le calender qui avait parlé, ne vous mettez point en colère; nous serions bien fâchés de vous en avoir donné le moindre sujet, et nous sommes, au contraire, prêts à recevoir vos commandements.» La querelle aurait pu avoir de la suite; mais les dames s'en mêlèrent et pacifièrent toutes choses.

Quand les calenders se furent assis à table, les dames leur servirent à manger, et l'enjouée Safie particulièrement prit soin de leur verser à boire… Scheherazade s'arrêta en cet endroit, parce qu'elle remarqua qu'il était jour. Le sultan se leva pour aller remplir ses devoirs, se promettant bien d'entendre la suite de ce conte le lendemain, car il avait grande envie d'apprendre pourquoi les calenders étaient borgnes et tous trois du même oeil.

XXXIII NUIT.

Une heure avant le jour, Dinarzade, s'étant éveillée, dit à la sultane: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, contez-moi, je vous prie, ce qui se passa entre les dames et les calenders. - Très-volontiers, répondit Scheherazade. En même temps elle continua de cette manière le conte de la nuit précédente.

Après que les calenders eurent bu et mangé à discrétion, ils témoignèrent aux dames qu'ils se feraient un grand plaisir de leur donner un concert, si elles avaient des instruments et qu'elles voulussent leur en faire apporter. Elles acceptèrent l'offre avec joie. La belle Safie se leva pour en aller quérir. Elle revint un moment ensuite et leur présenta une flûte du pays, une autre à la persienne et un tambour de basque. Chaque calender reçut de sa main l'instrument qu'il voulut choisir, et ils commencèrent tous trois à jouer un air. Les dames, qui savaient des paroles sur cet air, qui était des plus gais, l'accompagnèrent de leurs voix; mais elles s'interrompaient de temps en temps par de grands éclats de rire que leur faisaient faire les paroles.

Au plus fort de ce divertissement et lorsque la compagnie était le plus en joie, on frappa à la porte. Safie cessa de chanter et alla voir ce que c'était. Mais, sire, dit en cet endroit Scheherazade au sultan, il est bon que votre majesté sache pourquoi l'on frappait si tard à la porte des dames, et en voici la raison. Le calife Haroun Alraschid[18] avait coutume de marcher très-souvent la nuit incognito, pour savoir par lui-même si tout était tranquille dans la ville et s'il ne s'y commettait pas de désordres.

Cette nuit-là, le calife était sorti de bonne heure, accompagné de Giafar[19] son grand vizir, et de Mesrour, chef des eunuques de son palais, tous trois déguisés en marchands. En passant par la rue des trois dames, ce prince, entendant le son des instruments et des voix, et le bruit des éclats de rire, dit au vizir: «Allez, frappez à la porte de cette maison où l'on fait tant de bruit; je veux y entrer et en apprendre la cause.» Le vizir eut beau lui représenter que c'étaient des femmes qui se régalaient ce soir-là, et que le vin apparemment leur avait échauffé la tête, et qu'il ne devait pas s'exposer à recevoir d'elles quelque insulte; qu'il n'était pas encore heure indue, et qu'il ne fallait pas troubler leur divertissement. «Il n'importe, repartit le calife, frappez, je vous l'ordonne.»

C'était donc le grand vizir Giafar qui avait frappé à la porte des dames par ordre du calife, qui ne voulait pas être connu. Safie ouvrit, et le vizir, remarquant, à la clarté d'une bougie qu'elle tenait, que c'était une dame d'une grande beauté, joua parfaitement bien son personnage. Il lui fit une profonde révérence et lui dit d'un air respectueux: «Madame, nous sommes trois marchands de Moussoul[20], arrivés depuis environ dix jours avec de riches marchandises que nous avons en magasin dans un khan[21], où nous avons pris logement. Nous avons été aujourd'hui chez un marchand de cette ville, qui nous avait invités à l'aller voir. Il nous a régalés d'une collation, et comme le vin nous avait mis de belle humeur, il a fait venir une troupe de danseuses. Il était déjà nuit, et dans le temps que l'on jouait des instruments, que les danseuses dansaient et que la compagnie faisait grand bruit, le guet a passé et s'est fait ouvrir. Quelques-uns de la compagnie ont été arrêtés: pour nous, nous avons été assez heureux pour nous sauver par-dessus une muraille. Mais, ajouta le vizir, comme nous sommes étrangers, et avec cela un peu pris de vin, nous craignons de rencontrer une autre escouade du guet, ou la même, avant que d'arriver à notre khan, qui est éloigné d'ici. Nous arriverions même inutilement, car la porte est fermée, et ne sera ouverte que demain matin, quelque chose qu'il puisse arriver. C'est pourquoi, madame, ayant ouï en passant des instruments et des voix, nous avons jugé que l'on n'était pas encore retiré chez vous, et nous avons pris la liberté de frapper pour vous supplier de nous donner retraite jusqu'au jour. Si nous vous paraissons dignes de prendre part à votre divertissement, nous tâcherons d'y contribuer en ce que nous pourrons, pour réparer l'interruption que nous y avons causée. Sinon, faites-nous seulement la grâce de souffrir que nous passions la nuit à couvert sous votre vestibule.»

Pendant ce discours de Giafar, la belle Safie eut le temps d'examiner ce vizir et les deux personnes qu'il disait marchands comme lui, et jugeant à leurs physionomies que ce n'étaient pas des gens du commun, elle leur dit qu'elle n'était pas la maîtresse, et que s'ils voulaient se donner un moment de patience, elle reviendrait leur apporter la réponse.

Safie alla faire ce rapport à ses soeurs, qui balancèrent quelque temps sur le parti qu'elles devaient prendre. Mais elles étaient naturellement bienfaisantes, et elles avaient déjà fait la même grâce aux trois calenders. Ainsi elles résolurent de les laisser entrer… Scheherazade se préparait à poursuivre son conte; mais s'étant aperçue qu'il était jour, elle interrompit là son récit. La quantité de nouveaux acteurs que la sultane venait d'introduire sur la scène, piquant la curiosité de Schahriar et le laissant dans l'attente de quelque événement singulier, ce prince attendit la nuit suivante avec impatience.

XXXIV NUIT.

Dinarzade, aussi curieuse que le sultan d'apprendre ce que produirait l'arrivée du calife chez les trois dames, n'oublia pas de réveiller la sultane de fort bonne heure. Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous supplie de reprendre l'histoire des calenders. Scheherazade aussitôt la poursuivit de cette sorte avec la permission du sultan.

Le calife, son grand vizir et le chef de ses eunuques, ayant été introduits par la belle Safie, saluèrent les dames et les calenders avec beaucoup de civilité. Les dames les reçurent de même, les croyant marchands, et Zobéide, comme la principale, leur dit d'un air grave et sérieux qui lui convenait: «Vous êtes les bienvenus; mais, avant toutes choses, ne trouvez pas mauvais que nous vous demandions une grâce. - Hé! quelle grâce, madame? répondit le vizir; peut-on refuser quelque chose à de si belles dames? - C'est, reprit Zobéide, de n'avoir que des yeux et point de langue; de ne nous pas faire des questions sur quoi que vous puissiez voir, pour en apprendre la cause, et de ne point parler de ce qui ne vous regardera pas, de crainte que vous n'entendiez ce qui ne vous serait pas agréable. - Vous serez obéie, madame, repartit le vizir. Nous ne sommes ni censeurs, ni curieux indiscrets: c'est bien assez que nous ayons attention à ce qui nous regarde, sans nous mêler de ce qui ne nous regarde pas.» À ces mots chacun s'assit, la conversation se lia et l'on recommença de boire en faveur des nouveaux venus.

Pendant que le vizir Giafar entretenait les dames, le calife ne pouvait cesser d'admirer leur beauté extraordinaire, leur bonne grâce, leur humeur enjouée et leur esprit. D'un autre côté, rien ne lui paraissait plus surprenant que les calenders, tous trois borgnes de l'oeil droit. Il se serait volontiers informé de cette singularité; mais la condition qu'on venait d'imposer à lui et à sa compagnie l'empêcha d'en parler. Avec cela, quand il faisait réflexion à la richesse des meubles, à leur arrangement bien entendu et à la propreté de cette maison, il ne pouvait se persuader qu'il n'y eût pas de l'enchantement.

L'entretien étant tombé sur les divertissements et les différentes manières de se réjouir, les calenders se levèrent et dansèrent à leur mode une danse qui augmenta la bonne opinion que les dames avaient déjà conçue d'eux, et qui leur attira l'estime du calife et de sa compagnie.

Quand les trois calenders eurent achevé leur danse, Zobéide se leva, et prenant Amine par la main: «Ma soeur, lui dit-elle, levez-vous; la compagnie ne trouvera pas mauvais que nous ne nous contraignions point, et leur présence n'empêchera pas que nous ne fassions ce que nous avons coutume de faire.» Amine, qui comprit ce que sa soeur voulait dire, se leva et emporta les plats, la table, les flacons, les tasses et les instruments dont les calenders avaient joué.

Safie ne demeura pas à rien faire: elle balaya la salle, mit à sa place tout ce qui était dérangé, moucha les bougies et y appliqua d'autres bois d'aloès et d'autre ambre gris. Cela étant fait, elle pria les trois calenders de s'asseoir sur le sofa d'un côté, et le calife de l'autre avec sa compagnie. À l'égard du porteur, elle lui dit: «Levez-vous, et vous préparez à nous prêter la main à ce que nous allons faire; un homme tel que vous, qui est comme de la maison, ne doit pas demeurer dans l'inaction.»

Le porteur avait un peu cuvé son vin: il se leva promptement, et après avoir attaché le bas de sa robe à sa ceinture: «Me voilà prêt, dit-il; de quoi s'agit-il? - Cela va bien, répondit Safie, attendez que l'on vous parle; vous ne serez pas longtemps les bras croisés.» Peu de temps après, on vit paraître Amine avec un siège, qu'elle posa au milieu de la salle. Elle alla ensuite à la porte d'un cabinet, et l'ayant ouverte, elle fit signe au porteur de s'approcher. «Venez, lui dit-elle, et m'aidez.» Il obéit, et y étant entré avec elle, il en sortit un moment après suivi de deux chiennes noires, dont chacune avait un collier attaché à une chaîne qu'il tenait, et qui paraissaient avoir été maltraitées à coups de fouet. Il s'avança avec elles au milieu de la salle.

Alors Zobéide, qui s'était assise entre les calenders et le calife, se leva et marcha gravement jusqu'où était le porteur. «Ça, dit-elle en poussant un grand soupir, faisons notre devoir.» Elle se retroussa les bras jusqu'au coude, et après avoir pris un fouet que Safie lui présenta: «Porteur, dit-elle, remettez une de ces deux chiennes à ma soeur Amine, et approchez-vous de moi avec l'autre.»

Le porteur fit ce qu'on lui commandait, et quand il se fut approché de Zobéide, la chienne qu'il tenait commença de faire des cris et se tourna vers Zobéide en levant la tête d'une manière suppliante. Mais Zobéide, sans avoir égard à la triste contenance de la chienne, qui faisait pitié, ni à ses cris, qui remplissaient toute la maison, lui donna des coups de fouet à perte d'haleine, et lorsqu'elle n'eut plus la force de lui en donner davantage, elle jeta le fouet par terre; puis, prenant la chaîne de la main du porteur, elle leva la chienne par les pattes, et, se mettant toutes deux à se regarder d'un air triste et touchant, elles pleurèrent l'une et l'autre. Enfin Zobéide tira son mouchoir, essuya les larmes de la chienne, la baisa, et remettant la chaîne au porteur: «Allez, lui dit-elle, ramenez-la où vous l'avez prise, et amenez-moi l'autre.»

Le porteur ramena la chienne fouettée au cabinet, et en revenant il prit l'autre des mains d'Amine et l'alla présenter à Zobéide, qui l'attendait. «Tenez-la comme la première,» lui dit-elle; puis ayant repris le fouet, elle la maltraita de la même manière. Elle pleura ensuite avec elle, essuya ses pleurs, la baisa et la remit au porteur, à qui l'agréable Amine épargna la peine de la remettre au cabinet, car elle s'en chargea elle-même.

Cependant les trois calenders, le calife et sa compagnie furent extraordinairement étonnés de cette exécution. Ils ne pouvaient comprendre comment Zobéide, après avoir fouetté avec tant de furie les deux chiennes, animaux immondes, selon la religion musulmane, pleurait ensuite avec elles, leur essuyait les larmes et les baisait. Ils en murmuraient en eux-mêmes. Le calife surtout, plus impatient que les autres, mourait d'envie de savoir le sujet d'une action qui lui paraissait si étrange, et ne cessait de faire signe au vizir de parler pour s'en informer. Mais le vizir tournait la tête d'un autre côté, jusqu'à ce que, pressé par des signes si souvent réitérés il répondit par d'autres signes que ce n'était pas le temps de satisfaire sa curiosité.

Zobéide demeura quelque temps à la même place au milieu de la salle, comme pour se remettre de la fatigue qu'elle venait de se donner en fouettant les deux chiennes. «Ma chère soeur, lui dit la belle Safie, ne vous plaît-il pas de retourner à votre place, afin qu'à mon tour je fasse aussi mon personnage? - Oui, répondit Zobéide.» En disant cela, elle alla s'asseoir sur le sofa, ayant à sa droite le calife, Giafar et Mesrour, et à sa gauche les trois calenders et le porteur… Sire, dit en cet endroit Scheherazade, ce que votre majesté vient d'entendre doit sans doute lui paraître merveilleux; mais ce qui reste à raconter l'est encore bien davantage. Je suis persuadée que vous en conviendrez la nuit prochaine, si vous voulez bien me permettre de vous achever cette histoire. Le sultan y consentit, et se leva parce qu'il était jour.

XXXV NUIT.

Dinarzade ne fut pas plus tôt éveillée le lendemain qu'elle s'écria: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de reprendre le beau conte d'hier. La sultane, se souvenant de l'endroit où elle en était demeurée, parla aussitôt de cette sorte, en adressant la parole au sultan:

Sire, après que Zobéide eut repris sa place, toute la compagnie garda quelque temps le silence. Enfin Safie, qui était assise sur le siège au milieu de la salle, dit à sa soeur Amine: «Ma chère soeur, levez-vous, je vous en conjure; vous comprenez bien ce que je veux dire.» Amine se leva et alla dans un autre cabinet que celui d'où les deux chiennes avaient été amenées. Elle en revint tenant un étui garni de satin jaune, relevé d'une riche broderie d'or et de soie verte. Elle s'approcha de Safie et ouvrit l'étui, d'où elle tira un luth, qu'elle lui présenta. Elle le prit, et après avoir mis quelque temps à l'accorder, elle commença de le toucher, et, l'accompagnant de sa voix, elle chanta une chanson sur les tourments de l'absence, avec tant d'agrément, que le calife et tous les autres en furent charmés. Lorsqu'elle eut achevé, comme elle avait chanté avec beaucoup de passion et d'action en même temps: «Tenez, ma soeur, dit-elle à l'agréable Amine, je n'en puis plus et la voix me manque; obligez la compagnie en jouant et en chantant à ma place. - Très-volontiers,» répondit Amine en s'approchant de Safie, qui lui remit le luth entre les mains et lui céda sa place.

Amine ayant un peu préludé pour voir si l'instrument était d'accord, joua et chanta presque aussi longtemps sur le même sujet, mais avec tant de véhémence, et elle était si touchée, ou, pour mieux dire, si pénétrée du sens des paroles qu'elle chantait, que ses forces lui manquèrent en achevant.

Zobéide voulut lui marquer sa satisfaction: «Ma soeur, dit-elle, vous avez fait des merveilles; on voit bien que vous sentez le mal que vous exprimez si vivement.» Amine n'eut pas le temps de répondre à cette honnêteté. Elle se sentit le coeur si pressé en ce moment, qu'elle ne songea qu'à se donner de l'air en laissant voir à toute la compagnie sa gorge et un sein, non pas blanc tel qu'une dame comme Amine devait l'avoir, mais tout meurtri de cicatrices; ce qui fit une espèce d'horreur aux spectateurs. Néanmoins cela ne lui donna pas de soulagement et ne l'empêcha pas de s'évanouir… Mais, sire, dit Scheherazade, je ne m'aperçois pas que voilà le jour. À ces mots, elle cessa de parler, et le sultan se leva. Quand ce prince n'aurait pas résolu de différer la mort de la sultane, il n'aurait pu encore se résoudre à lui ôter la vie. Sa curiosité était trop intéressée à entendre jusqu'à la fin un conte rempli d'événements si peu attendus.

XXXVI NUIT.

Dinarzade, suivant sa coutume, dit à la sultane: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie de continuer l'histoire des dames et des calenders. Scheherazade la reprit ainsi:

Pendant que Zobéide et Safie coururent au secours de leur soeur, un des calenders ne put s'empêcher de dire: «Nous aurions mieux aimé coucher à l'air que d'entrer ici, si nous avions cru y voir de pareils spectacles.» Le calife, qui l'entendit, s'approcha de lui et des autres calenders, et s'adressant à eux: «Que signifie tout ceci? dit-il.» Celui qui venait de parler lui répondit: «Seigneur, nous ne le savons pas plus que vous. - Quoi! reprit le calife, vous n'êtes pas de la maison, ni vous ne pouvez rien nous apprendre de ces deux chiennes noires, et de cette dame évanouie et si indignement maltraitée? - Seigneur, repartirent les calenders, de notre vie nous ne sommes venus en cette maison, et nous n'y sommes entrés que quelques moments avant vous.»

Cela augmenta l'étonnement du calife. «Peut-être, répliqua-t-il, que cet homme qui est avec vous en sait quelque chose.» L'un des calenders fit signe au porteur de s'approcher, et lui demanda s'il ne savait pas pourquoi les chiennes noires avaient été fouettées et pourquoi le sein d'Amine paraissait meurtri. «Seigneur, répondit le porteur, je puis jurer par le grand Dieu vivant que si vous ne savez rien de tout cela, nous n'en savons pas plus les uns que les autres. Il est bien vrai que je suis de cette ville; mais je ne suis jamais entré qu'aujourd'hui dans cette maison, et si vous êtes surpris de m'y voir, je ne le suis pas moins de m'y trouver en votre compagnie. Ce qui redouble ma surprise, ajouta-t- il, c'est de ne voir ici aucun homme avec ces dames.»

Le calife, sa compagnie et les calenders avaient cru que le porteur était du logis, et qu'il pourrait les informer de ce qu'ils désiraient savoir. Le calife, résolu de satisfaire sa curiosité à quelque prix que ce fût, dit aux autres: «Écoutez, puisque nous voilà sept hommes et que nous n'avons affaire qu'à trois dames, obligeons-les à nous donner l'éclaircissement que nous souhaitons. Si elles refusent de nous le donner de bon gré, nous sommes en état de les y contraindre.»

Le grand vizir Giafar s'opposa à cet avis et en fit voir les conséquences au calife, sans toutefois faire connaître ce prince aux calenders, et lui adressant la parole, comme s'il eût été marchand: «Seigneur, dit-il, considérez, je vous prie, que nous avons notre réputation à conserver. Vous savez à quelle condition ces dames ont bien voulu nous recevoir chez elles: nous l'avons acceptée. Que dirait-on de nous si nous y contrevenions? Nous serions encore plus blâmables s'il nous arrivait quelque malheur. Il n'y a pas d'apparence qu'elles aient exigé de nous cette promesse sans être en état de nous faire repentir si nous ne la tenons pas.»

En cet endroit, le vizir tira le calife à part, et lui parlant tout bas: «Seigneur, poursuivit-il, la nuit ne durera pas encore longtemps; que votre majesté se donne un peu de patience. Je viendrai prendre ces dames demain matin, je les amènerai devant votre trône, et vous apprendrez d'elles tout ce que vous voulez savoir.» Quoique ce conseil fût très-judicieux, le calife le rejeta, imposa silence au vizir, en lui disant qu'il prétendait avoir à l'heure même l'éclaircissement qu'il désirait.

Il ne s'agissait plus que de savoir qui porterait la parole. Le calife tâcha d'engager les calenders à parler les premiers; mais ils s'en excusèrent. À la fin, ils convinrent tous ensemble que ce serait le porteur. Il se préparait à faire la question fatale, lorsque Zobéide, après avoir secouru Amine, qui était revenue de son évanouissement, s'approcha d'eux. Comme elle les avait ouïs parler haut et avec chaleur, elle leur dit: «Seigneurs, de quoi parlez-vous? quelle est votre contestation?»

Le porteur prit alors la parole: «Madame, dit-il, ces seigneurs vous supplient, de vouloir bien leur expliquer pourquoi, après avoir maltraité vos deux chiennes, vous avez pleuré avec elles, et d'où vient que la dame qui s'est évanouie a le sein couvert de cicatrices. C'est, madame, ce que je suis chargé de vous demander de leur part.»

Zobéide, à ces mots, prit un air fier, et se tournant du côté du Calife, de sa compagnie et des calenders: «Est-il vrai, seigneurs, leur dit-elle, que vous l'ayez chargé de me faire cette demande?» Ils répondirent tous que oui, excepté le vizir Giafar, qui ne dit mot. Sur cet aveu, elle leur dit, d'un ton qui marquait combien elle se tenait offensée: «Avant que de vous accorder la grâce que vous nous avez demandée de vous recevoir, afin de prévenir tout sujet d'être mécontentes de vous, parce que nous sommes seules, nous l'avons fait sous la condition que nous vous avons imposée de ne pas parler de ce qui ne vous regarderait point, de peur d'entendre ce qui ne vous plairait pas. Après vous avoir reçus et régalés du mieux qu'il nous a été possible, vous ne laissez pas toutefois de manquer de parole. Il est vrai que cela arrive par la facilité que nous avons eue; mais c'est ce qui ne vous excuse point, et votre procédé n'est pas honnête.» En achevant ces paroles elle frappa fortement des pieds et des mains par trois fois, et cria: Venez vite. Aussitôt une porte s'ouvrit, et sept esclaves noirs, puissants et robustes, entrèrent le sabre à la main, se saisirent chacun d'un des sept hommes de la compagnie, les jetèrent par terre, les traînèrent au milieu de la salle, et se préparèrent à leur couper la tête.

Il est aisé de se représenter quelle fut la frayeur du calife. Il se repentit alors, mais trop tard, de n'avoir pas voulu suivre le conseil de son vizir. Cependant ce malheureux prince, Giafar, Mesrour, le porteur et les calenders étaient près de payer de leurs vies leur indiscrète curiosité; mais avant qu'ils reçussent le coup de la mort, un des esclaves dit à Zobéide et à ses soeurs: «Hautes, puissantes et respectables maîtresses, nous commandez- vous de leur couper le cou? - Attendez, lui répondit Zobéide; il faut que je les interroge auparavant. - Madame, interrompit le porteur effrayé, au nom de Dieu, ne me faites pas mourir pour le crime d'autrui. Je suis innocent, ce sont eux qui sont les coupables. Hélas! continua-t-il en pleurant, nous passions le temps si agréablement! ces calenders borgnes sont la cause de ce malheur; il n'y a pas de ville qui ne tombe en ruine devant des gens de si mauvais augure. Madame, je vous supplie de ne pas confondre le premier avec le dernier, et songez qu'il est plus beau de pardonner à un misérable comme moi, dépourvu de tout secours, que de l'accabler de votre pouvoir et le sacrifier à votre ressentiment.»

Zobéide, malgré sa colère, ne put s'empêcher de rire en elle-même des lamentations du porteur. Mais, sans s'arrêter à lui, elle adressa la parole aux autres une seconde fois. «Répondez-moi, dit- elle, et m'apprenez qui vous êtes: autrement vous n'avez plus qu'un moment à vivre. Je ne puis croire que vous soyez d'honnêtes gens ni des personnes d'autorité ou de distinction dans votre pays, quel qu'il puisse être. Si cela était, vous auriez eu plus de retenue et plus d'égards pour nous.»

Le calife, impatient de son naturel, souffrait infiniment plus que les autres de voir que sa vie dépendait du commandement d'une dame offensée et justement irritée; mais il commença de concevoir quelque espérance quand il vit qu'elle voulait savoir qui ils étaient tous, car il s'imagina qu'elle ne lui ferait pas ôter la vie lorsqu'elle serait informée de son rang. C'est pourquoi il dit tout bas au vizir, qui était près de lui, de déclarer promptement qui il était. Mais le vizir, prudent et sage, voulant sauver l'honneur de son maître et ne pas rendre public le grand affront qu'il s'était attiré lui-même, répondit seulement: «Nous n'avons que ce que nous méritons.» Mais, quand pour obéir au calife, il aurait voulu parler, Zobéide ne lui en aurait pas donné le temps. Elle s'était déjà adressée aux calenders, et les voyant tous trois borgnes, elle leur demanda s'ils étaient frères. Un d'entre eux lui répondit pour les autres: «Non, madame, nous ne sommes pas frères par le sang; nous ne le sommes qu'en qualité de calenders, c'est-à-dire en observant le même genre de vie. - Vous, reprit- elle en parlant à un seul en particulier, êtes-vous borgne de naissance? - Non, madame, répondit-il, je le suis par une aventure si surprenante qu'il n'y a personne qui n'en profitât si elle était écrite. Après ce malheur, je me fis raser la barbe et les sourcils, et me fis calender, en prenant l'habit que je porte.»

Zobéide fit la même question aux deux autres calenders, qui lui firent la même réponse que le premier. Mais le dernier qui parla ajouta: «Pour vous faire connaître, madame, que nous ne sommes pas des personnes du commun, et afin que vous ayez quelque considération pour nous, apprenez que nous sommes tous trois fils de rois. Quoique nous ne nous soyons jamais vus que ce soir, nous avons eu toutefois le temps de nous faire connaître les uns aux autres pour ce que nous sommes, et j'ose vous assurer que les rois de qui nous tenons le jour font quelque bruit dans le monde.»

À ce discours, Zobéide modéra son courroux et dit aux esclaves: «Donnez, leur un peu de liberté, mais demeurez ici. Ceux qui nous raconteront leur histoire et le sujet qui les a amenés en cette maison, ne leur faites point de mal, laissez-les aller où il leur plaira; mais n'épargnez pas ceux qui refuseront de nous donner cette satisfaction…» À ces mots, Shéhérazade se tut, et son silence, aussi bien que le jour qui paraissait, faisant connaître à Schahriar qu'il était temps qu'il se levât, ce prince le fit, se proposant d'entendre le lendemain Scheherazade, parce qu'il souhaitait de savoir qui étaient les trois calenders borgnes.

XXXVII NUIT.

Dinarzade, qui prenait toujours un plaisir extrême aux contes de la sultane, la réveilla vers la fin de la nuit suivante. Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, poursuivez, je vous en conjure, l'agréable histoire des calenders.

Scheherazade en demanda la permission au sultan, et l'ayant obtenue: Sire, continua-t-elle, les trois calenders, le calife, le grand vizir Giafar, l'eunuque Mesrour et le porteur étaient tous au milieu de la salle, assis sur le tapis de pied, en présence des trois dames, qui étaient sur le sofa, et des esclaves prêts à exécuter tous les ordres qu'elles voudraient leur donner.

Le porteur ayant compris qu'il ne s'agissait que de raconter son histoire pour se délivrer d'un si grand danger, prit la parole le premier, et dit: «Madame, vous savez déjà mon histoire et le sujet qui m'a amené chez vous. Ainsi ce que j'ai à vous raconter sera bientôt achevé. Madame votre soeur que voilà m'a pris ce matin à la place, où, en qualité de porteur, j'attendais que quelqu'un m'employât et me fît gagner ma vie. Je l'ai suivie chez un marchand de vin, chez un vendeur d'herbes, chez un vendeur d'oranges, de limons et de citrons, puis chez un vendeur d'amandes, de noix, de noisettes et d'autres fruits; ensuite chez un autre confiturier et chez un droguiste; de chez le droguiste, mon panier sur la tête et chargé autant que je le pouvais être, je suis venu jusque chez vous, où vous avez eu la bonté de me souffrir jusqu'à présent. C'est une grâce dont je me souviendrai éternellement. Voilà mon histoire.»

Quand le porteur eut achevé, Zobéide, satisfaite, lui dit: «Sauve- toi, marche, que nous ne te voyons plus. - Madame, reprit le porteur, je vous supplie de me permettre encore de demeurer. Il ne serait pas juste qu'après avoir donné aux autres le plaisir d'entendre mon histoire, je n'eusse pas aussi celui d'écouter la leur.» En disant cela, il prit place sur un bout du sofa, fort joyeux de se voir hors d'un péril qui l'avait tant alarmé. Après lui, un des trois calenders prenant la parole et s'adressant à Zobéide comme à la principale des trois dames et comme à celle qui lui avait commandé de parler, commença ainsi son histoire.

HISTOIRE DU PREMIER CALENDER, FILS DE ROI. «Madame, pour vous apprendre pourquoi j'ai perdu mon oeil droit, et la raison qui m'a obligé de prendre l'habit de calender, je vous dirai que je suis né fils de roi. Le roi mon père avait un frère qui régnait comme lui dans un état voisin. Ce frère eut deux enfants, un prince et une princesse, et le prince et moi nous étions à peu près de même âge.

«Lorsque j'eus fait tous mes exercices et que le roi mon père m'eut donné une liberté honnête, j'allais régulièrement chaque année voir le roi mon oncle, et je demeurais à sa cour un mois ou deux; après quoi je me rendais auprès du roi mon père. Ces voyages nous donnèrent occasion, au prince mon cousin et à moi, de contracter ensemble une amitié très-forte et très-particulière. La dernière fois que je le vis, il me reçut avec de plus grandes démonstrations de tendresse qu'il n'avait fait encore, et voulant un jour me régaler, il fit pour cela des préparatifs extraordinaires. Nous fûmes longtemps à table, et après que nous eûmes bien soupé tous deux: «Mon cousin, me dit-il, vous ne devineriez jamais à quoi je me suis occupé depuis votre dernier voyage. Il y a un an qu'après votre départ, je mis un grand nombre d'ouvriers en besogne pour un dessein que je médite. J'ai fait faire un édifice qui est achevé, et on y peut loger présentement; vous ne serez pas fâché de le voir, mais il faut auparavant que vous fassiez serment de me garder le secret et la fidélité: ce sont deux choses que j'exige de vous.»

«L'amitié et la familiarité qui étaient entre nous ne me permettant pas de lui rien refuser, je fis sans hésiter un serment tel qu'il le souhaitait, et alors il me dit: «Attendez-moi ici, je suis à vous dans un moment.» En effet, il ne tarda pas à revenir, et je le vis rentrer avec une dame d'une beauté singulière et magnifiquement habillée. Il ne me dit pas qui elle était, et je ne crus pas devoir m'en informer. Nous nous remîmes à table avec la dame, et nous y demeurâmes encore quelque temps en nous entretenant de choses indifférentes et en buvant des rasades à la santé l'un de l'autre. Après cela, le prince me dit: «Mon cousin, nous n'avons pas de temps à perdre; obligez-moi d'emmener avec vous cette dame et de la conduire d'un tel côté, à un endroit où vous verrez un tombeau en dôme nouvellement bâti. Vous le reconnaîtrez aisément; la porte est ouverte: entrez-y ensemble, et m'attendez. Je m'y rendrai bientôt.»

Fidèle à mon serment, je n'en voulus pas savoir davantage; je présentai la main à la dame, et aux enseignes que le prince mon cousin m'avait données, je la conduisis heureusement au clair de la lune sans m'égarer. À. peine fûmes-nous arrivés au tombeau, que nous vîmes paraître le prince, qui nous suivait, chargé d'une petite cruche pleine d'eau, d'une houe et d'un petit sac où il y avait du plâtre.

La houe lui servit à démolir le sépulcre vide qui était au milieu du tombeau; il ôta les pierres l'une après l'autre, et les rangea dans un coin. Quand il les eut toutes ôtées, il creusa la terre, et je vis une trappe qui était sous le sépulcre. Il la leva, et au-dessous j'aperçus le haut d'un escalier en limaçon. Alors mon cousin, s'adressant à la dame, lui dit: «Madame, voilà par où l'on se rend au lieu dont je vous ai parlé.» La dame, à ces mots, s'approcha et descendit, et le prince se mit en devoir de la suivre; mais se tournant auparavant de mon côté: «Mon cousin, me dit-il, je vous suis infiniment obligé de la peine que vous avez prise; je vous en remercie. Adieu. - Mon cher cousin, m'écriai-je, qu'est-ce que cela signifie? - Que cela vous suffise, me répondit- il; vous pouvez reprendre le chemin par où vous êtes venu.»

Scheherazade en était là lorsque le jour, venant à paraître, l'empêcha de passer outre. Le sultan se leva, fort en peine de savoir le dessein du prince et de la dame, qui semblaient vouloir s'enterrer tout vifs. Il attendit impatiemment la nuit suivante pour en être éclairci.

XXXVIII NUIT.

Si vous ne dormez pas, ma soeur, s'écria Dinarzade le lendemain avant le jour, je vous supplie de continuer l'histoire du premier calender. Schahriar ayant aussi témoigné à la sultane qu'elle lui ferait plaisir de poursuivre ce conte, elle en reprit le fil dans ces termes:

«Madame, dit le calender à Zobéide, je ne pus tirer autre chose du prince mon cousin, et je fus obligé de prendre congé de lui. En m'en retournant au palais du roi mon oncle, les vapeurs du vin me montaient à la tête. Je ne laissai pas néanmoins de gagner mon appartement et de me coucher. Le lendemain à mon réveil, faisant réflexion sur ce qui m'était arrivé la nuit, et après avoir rappelé toutes les circonstances d'une aventure si singulière, il me sembla que c'était un songe. Prévenu de cette pensée, j'envoyai savoir si le prince mon cousin était en état d'être vu. Mais lorsqu'on me rapporta qu'il n'avait pas couché chez lui, qu'on ne savait ce qu'il était devenu, et qu'on en était fort en peine, je jugeai bien que l'étrange événement du tombeau n'était que trop véritable. J'en fus vivement affligé, et, me dérobant à tout le monde, je me rendis secrètement au cimetière public, où il y avait une infinité de tombeaux semblables à celui que j'avais vu. Je passai la journée à les considérer l'un après l'autre; mais je ne pus démêler celui que je cherchais, et je fis durant quatre jours la même recherche inutilement.

«Il faut savoir que pendant ce temps-là le roi mon oncle était absent. Il y avait plusieurs jours qu'il était à la chasse. Je m'ennuyai de l'attendre, et après avoir prié ses ministres de lui faire mes excuses à son retour, je partis de son palais pour me rendre à la cour de mon père, dont je n'avais pas coutume d'être éloigné si longtemps. Je laissai les ministres du roi mon oncle fort en peine d'apprendre ce qu'était devenu le prince mon cousin. Mais pour ne pas violer le serment que j'avais fait de lui garder le secret, je n'osai les tirer d'inquiétude et ne voulus rien leur communiquer de ce que je savais.

«J'arrivai à la capitale, où le roi mon père faisait sa résidence, et, contre l'ordinaire, je trouvai à la porté de son palais une grosse garde dont je fus environné en entrant. J'en demandai la raison, et l'officier, prenant la parole, me répondit: «Prince, l'armée a reconnu le grand vizir à la place du roi votre père, qui n'est plus, et je vous arrête prisonnier, de la part du nouveau roi.» À ces mots, les gardes se saisirent de moi et me conduisirent devant le tyran. Jugez, madame, de ma surprise et de ma douleur.

«Ce rebelle vizir avait conçu pour moi une forte haine, qu'il nourrissait depuis longtemps. En voici le sujet. Dans ma plus tendre jeunesse, j'aimais à tirer de l'arbalète: j'en tenais une un jour au haut du palais, sur la terrasse, et je me divertissais à en tirer. Il se présenta un oiseau devant moi, je mirai à lui, mais je le manquai, et la balle, par hasard, alla donner droit contre l'oeil du vizir, qui prenait l'air sur la terrasse de sa maison, et le creva. Lorsque j'appris ce malheur, j'en fis faire des excuses au vizir, et je lui en fis moi-même; mais il ne laissa pas d'en conserver un vif ressentiment, dont il me donnait des marques quand l'occasion s'en présentait. Il le fit éclater d'une manière barbare quand il me vit en son pouvoir. Il vint à moi comme un furieux d'abord qu'il m'aperçut, et, enfonçant ses doigts dans mon oeil droit, il l'arracha lui-même. Voilà par quelle aventure je suis borgne.

«Mais l'usurpateur ne borna pas là sa cruauté. Il me fit enfermer dans une caisse et ordonna au bourreau de me porter en cet état fort loin du palais, et de m'abandonner aux oiseaux de proie après m'avoir coupé la tête. Le bourreau, accompagné d'un autre homme, monta à cheval, chargé de la caisse, et s'arrêta dans la campagne pour exécuter son ordre. Mais je fis si bien par mes prières et par mes larmes, que j'excitai sa compassion. «Allez, me dit-il, sortez promptement du royaume et gardez-vous bien d'y revenir, car vous y rencontreriez votre perte et vous seriez cause de la mienne.» Je le remerciai de la grâce qu'il me faisait, et je ne fus pas plus tôt seul, que je me consolai d'avoir perdu mon oeil en songeant que j'avais évité un plus grand malheur.

«Dans l'état où j'étais, je ne faisais pas beaucoup de chemin. Je me retirais en des lieux écartés pendant le jour, et je marchais la nuit autant que mes forces me le pouvaient permettre. J'arrivai enfin dans les états du roi mon oncle, et je me rendis à sa capitale.

«Je lui fis un long détail de la cause tragique de mon retour et du triste état où il me voyait. «Hélas! s'écria-t-il, n'était-ce pas assez d'avoir perdu mon fils! fallait-il que j'apprisse encore la mort d'un frère qui m'était cher, et que je vous visse dans le déplorable état où vous êtes réduit!» Il me marqua l'inquiétude où il était de n'avoir reçu aucune nouvelle du prince son fils, quelques perquisitions qu'il en eût fait faire et quelque diligence qu'il y eût apportée. Ce malheureux père pleurait à chaudes larmes en me parlant, et il me parut tellement affligé que je ne pus résister à sa douleur. Quelque serment que j'eusse fait au prince mon cousin, il me fut impossible de le garder. Je racontai au roi son père tout ce que je savais.

«Le roi m'écouta avec quelque sorte de consolation, et quand j'eus achevé: «Mon neveu, me dit-il, le récit que vous venez de me faire me donne quelque espérance. J'ai su que mon fils faisait bâtir ce tombeau, et je sais à peu près en quel endroit. Avec l'idée qui vous en est restée, je me flatte que nous le trouverons. Mais puisqu'il l'a fait faire secrètement et qu'il a exigé de vous le secret, je suis d'avis que nous l'allions chercher tous deux seuls, pour éviter l'éclat.» Il avait une autre raison, qu'il ne disait pas, d'en vouloir dérober la connaissance à tout le monde. C'était une raison très-importante, comme la suite de mon discours le fera connaître.

«Nous nous déguisâmes l'un et l'autre, et nous sortîmes par une porte du jardin qui ouvrait sur la campagne. Nous fûmes assez heureux pour trouver bientôt ce que nous cherchions. Je reconnus le tombeau et j'en eus d'autant plus de joie que je l'avais en vain cherché longtemps. Nous y entrâmes, et nous trouvâmes la trappe de fer abattue sur l'entrée de l'escalier. Nous eûmes de la peine à la lever, parce que le prince l'avait scellée en dedans avec le plâtre et l'eau dont j'ai parlé; mais enfin nous la levâmes.

«Le roi mon oncle descendit le premier. Je le suivis, et nous descendîmes environ cinquante degrés. Quand nous fûmes au bas de l'escalier, nous nous trouvâmes dans une espèce d'antichambre remplie d'une fumée épaisse et de mauvaise odeur, dont la lumière que rendait un très-beau lustre était obscurcie.

«De cette antichambre nous passâmes dans une chambre fort grande, soutenue de grosses colonnes et éclairée de plusieurs autres lustres. Il y avait une citerne au milieu, et l'on voyait plusieurs sortes de provisions de bouche rangées d'un côté. Nous fûmes assez surpris de n'y voir personne. Il y avait en face un sopha assez élevé, où l'on montait par quelques degrés, et au- dessus duquel paraissait un lit fort large dont les rideaux étaient fermés. Le roi monta, et les ayant ouverts, il aperçut le prince son fils et la dame couchés ensemble, mais brûlés et changés en charbon, comme si on les eût jetés dans un grand feu et qu'on les en eût retirés avant que d'être consumés.

Ce qui me surprit plus que toute autre chose, c'est qu'à ce spectacle, qui faisait horreur, le roi mon oncle, au lieu de témoigner de l'affliction en voyant son fils dans un état si affreux, lui cracha au visage, en lui disant d'un air indigné: «Voilà quel est le châtiment de ce monde; mais celui de l'autre durera éternellement.» Il ne se contenta pas d'avoir prononcé ces paroles, il se déchaussa et donna sur la joue de son fils un coup de sa babouche[22].»

Mais, sire, dit Scheherazade, il est jour; je suis fâchée que votre majesté n'ait pas le loisir de m'écouter davantage. Comme cette histoire du premier calender n'était pas encore finie et qu'elle paraissait étrange au sultan, il se leva dans la résolution d'en entendre le reste la nuit suivante.

XXXIX NUIT.

Le lendemain, Dinarzade s'étant encore éveillée de meilleure heure qu'à son ordinaire, elle appela sa soeur Scheherazade. Ma bonne sultane, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous prie d'achever l'histoire du premier calender, car je meurs d'impatience d'en savoir la fin.

Hé bien! dit Scheherazade, vous saurez donc que le premier calender continua de raconter son histoire à Zobéide: «Je ne puis vous exprimer, madame, poursuivit-il, quel fut mon étonnement lorsque je vis le roi mon oncle maltraiter ainsi le prince son fils après sa mort. «Sire, lui dis-je quelque douleur qu'un objet si funeste soit capable de me causer, je ne laisse pas de la suspendre pour demander à votre majesté quel crime peut avoir commis, le prince mon cousin pour mériter que vous traitiez ainsi son cadavre. - Mon neveu, me répondit le roi, je vous dirai que mon fils, indigne de porter ce nom, aima sa soeur dès ses premières années et que sa soeur l'aima de même. Je ne m'opposai point à leur amitié naissante parce que je ne prévoyais pas le mal qui en pouvait arriver: et qui aurait pu le prévoir? Cette tendresse augmenta avec l'âge, et parvint à un point que j'en craignis enfin la suite. J'y apportai alors le remède qui était en mon pouvoir. Je ne me contentai pas de prendre mon fils en particulier et de lui faire une forte réprimande, en lui représentant l'horreur de la passion dans laquelle il s'engageait, et la honte éternelle dont il allait couvrir ma famille s'il persistait dans des sentiments si criminels; je représentai les mêmes choses à ma fille, et je la renfermai de sorte qu'elle n'eût plus de communication avec son frère. Mais la malheureuse avait avalé le poison, et tous les obstacles que put mettre ma prudence à leur amour ne servirent qu'à l'irriter.

«Mon fils, persuadé que sa soeur était toujours la même pour lui, sous prétexte de se faire bâtir un tombeau, fit préparer cette demeure souterraine, dans l'espérance de trouver un jour l'occasion d'enlever le coupable objet de sa flamme, et de l'amener ici. Il a choisi le temps de mon absence pour forcer la retraite où était sa soeur, et c'est une circonstance que mon honneur ne m'a pas permis de publier. Après une action si condamnable, il s'est venu renfermer avec elle dans ce lieu, qu'il a muni, comme vous voyez, de toutes sortes de provisions, afin d'y pouvoir jouir longtemps de ses détestables amours, qui doivent faire horreur à tout le monde. Mais Dieu n'a pas voulu souffrir cette abomination et les a justement châtiés l'un et l'autre.» Il fondit en pleurs en achevant ces paroles, et je mêlai mes larmes avec les siennes.

«Quelque temps après, il jeta les yeux sur moi.» Mais, mon cher neveu, reprit-il en m'embrassant, si je perds un indigne fils, je retrouve heureusement en vous de quoi mieux remplir la place qu'il occupait.» Les réflexions qu'il fit encore sur la triste fin du prince et de la princesse sa fille nous arrachèrent de nouvelles larmes.

«Nous remontâmes par le même escalier et sortîmes enfin de ce lieu funeste. Nous abaissâmes la trappe de fer et la couvrîmes de terre et des matériaux dont le sépulcre avait été bâti, afin de cacher autant qu'il nous était possible un effet si terrible de la colère de Dieu.

«Il n'y avait pas longtemps que nous étions de retour au palais, sans que personne se fût aperçu de notre absence, lorsque nous entendîmes un bruit confus de trompettes, de timbales, de tambours et d'autres instruments de guerre. Une poussière épaisse dont l'air était obscurci nous apprit bientôt ce que c'était, et nous annonça l'arrivée d'une armée formidable. C'était le même vizir qui avait détrôné mon père et usurpé ses états, qui venait pour s'emparer aussi de ceux du roi mon oncle, avec des troupes innombrables.

«Ce prince, qui n'avait alors que sa garde ordinaire, ne put résister à tant d'ennemis. Ils investirent la ville, et comme les portes leur furent ouvertes sans résistance, ils eurent peu de peine à s'en rendre maîtres. Ils n'en eurent pas davantage à pénétrer jusqu'au palais du roi mon oncle, qui se mit en défense; mais il fut tué après avoir vendu chèrement sa vie. De mon côté, je combattis quelque temps; mais voyant qu'il fallait céder à la force, je songeai à me retirer, et j'eus le bonheur de me sauver par des détours et de me rendre chez un officier du roi dont la fidélité m'était connue.

«Accablé de douleur, persécuté par la fortune, j'eus recours à un stratagème, qui était la seule ressource qui me restait pour me conserver la vie. Je me fis raser la barbe et les sourcils, et ayant pris l'habit de calender, je sortis de la ville sans que personne me reconnût. Après cela il me fut aisé de m'éloigner du royaume du roi mon oncle, en marchant par des chemins écartés. J'évitai de passer par les villes, jusqu'à ce qu'étant arrivé dans l'empire du puissant commandeur des croyants[23], le glorieux et renommé calife Haroun Alraschid, je cessai de craindre. Alors, me consultant sur ce que j'avais à faire, je pris la résolution de venir à Bagdad[24] me jeter aux pieds de ce grand monarque, dont on vante partout la générosité. Je le toucherai, disais-je, par le récit d'une histoire aussi surprenante que la mienne; il aura pitié sans doute d'un malheureux prince, et je n'implorerai pas vainement son appui.

«Enfin, après un voyage de plusieurs mois, je suis arrivé aujourd'hui à la porte de cette ville: j'y suis entré sur la fin du jour, et m'étant un peu arrêté pour reprendre mes esprits et délibérer de quel côté je tournerais mes pas, cet autre calender que voici près de moi arriva aussi en voyageur. Il me salue, je le salue de même. «À vous voir, lui dis-je, vous êtes étranger comme moi.» Il me répond que je ne me trompe pas. Dans le moment qu'il me fait cette réponse, le troisième calender que vous voyez survient. Il nous salue et fait connaître qu'il est aussi étranger et nouveau venu à Bagdad. Comme frères nous nous joignons ensemble, et nous résolvons de ne nous pas séparer.

«Cependant il était tard, et nous ne savions où aller loger dans une ville où nous n'avions aucune habitude, et où nous n'étions jamais venus. Mais notre bonne fortune nous ayant conduits devant votre porte, nous avons pris la liberté de frapper; vous nous avez reçus avec tant de charité et de bonté que nous ne pouvons assez vous en remercier. Voilà, madame, ajouta-t-il, ce que vous m'avez commandé de vous raconter: pourquoi j'ai perdu mon oeil droit, pourquoi j'ai la barbe et les sourcils ras et pourquoi je suis en ce moment chez vous.

«- C'est assez, dit Zobéide, nous sommes contentes; retirez-vous où il vous plaira. Le calender s'en excusa et supplia la dame de lui permettre de demeurer, pour avoir la satisfaction d'entendre l'histoire de ses deux confrères, qu'il ne pouvait, disait-il, abandonner honnêtement, et celle des trois autres personnes de la compagnie.»

Sire, dit en cet endroit Scheherazade, le jour, que je vois, m'empêche de passer à l'histoire du second calender; mais si votre majesté veut l'entendre demain, elle n'en sera pas moins satisfaite que de celle du premier. Le sultan y consentit, et se leva pour aller tenir son conseil.

XL NUIT.

Dinarzade, ne doutant point qu'elle ne prit autant de plaisir à l'histoire du second calender qu'elle en avait pris à l'autre, ne manqua pas d'éveiller la sultane avant le jour: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie de commencer l'histoire que vous nous avez promise. Scheherazade aussitôt adressa la parole au sultan, et parla dans ces termes:

Sire, l'histoire du premier calender parut étrange à toute la compagnie et particulièrement au calife. La présence des esclaves avec leurs sabres à la main ne l'empêcha pas de dire tout bas au vizir: «Depuis que je me connais, j'ai bien entendu des histoires, mais je n'ai jamais rien ouï qui approchât de celle de ce calender.» Pendant qu'il parlait ainsi, le second calender prit la parole, et l'adressant à Zobéide:

HISTOIRE DU SECOND CALENDER, FILS DE ROI. «Madame, dit-il, pour obéir à votre commandement et vous apprendre par quelle étrange aventure je suis devenu borgne de l'oeil droit, il faut que je vous conte toute l'histoire de ma vie.

«J'étais à peine hors de l'enfance, que le roi mon père, car vous saurez, madame, que je suis né prince, remarquant en moi beaucoup d'esprit n'épargna rien pour le cultiver. Il appela auprès de moi tout ce qu'il y avait dans ses états de gens qui excellaient dans les sciences et dans les beaux-arts.

«Je ne sus pas plus tôt lire et écrire que j'appris par coeur l'Alcoran[25] tout entier ce livre admirable qui contient le fondement, les préceptes et la règle de notre religion[26]. Et afin de m'en instruire à fond, je lus les ouvrages des auteurs les plus approuvés et qui l'ont éclairci par leurs commentaires. J'ajoutai à cette lecture la connaissance de toutes les traditions recueillies de la bouche de notre prophète par les grands hommes ses contemporains. Je ne me contentai pas de ne rien ignorer de tout ce qui regardait notre religion: je me fis une étude particulière de nos histoires; je me perfectionnai dans les belles-lettres, dans la lecture de nos poètes, dans la versification; je m'attachai à la géographie, à la chronologie et à parler purement notre langue, sans toutefois négliger aucun des exercices qui conviennent à un prince. Mais une chose que j'aimais beaucoup et à quoi je réussissais principalement, c'était à former les caractères de notre langue arabe. J'y fis tant de progrès que je surpassai tous les maîtres écrivains de notre royaume qui s'étaient acquis le plus de réputation.

«La renommée me fit plus d'honneur que je ne méritais. Elle ne se contenta pas de semer le bruit de mes talents dans les états du roi mon père, elle le porta jusqu'à la cour des Indes, dont le puissant monarque, curieux de me voir, envoya un ambassadeur avec de riches présents pour me demander à mon père, qui fut ravi de cette ambassade pour plusieurs raisons. Il était persuadé que rien ne convenait mieux à un prince de mon âge que de voyager dans les cours étrangères, et d'ailleurs il était bien aise de s'attirer l'amitié du sultan des Indes. Je partis donc avec l'ambassadeur, mais avec peu d'équipage, à cause de la longueur et de la difficulté des chemins.

«Il y avait un mois que nous étions en marche lorsque nous découvrîmes de loin un gros nuage de poussière, sous lequel nous vîmes bientôt paraître cinquante cavaliers bien armés. C'étaient des voleurs, qui venaient à nous au grand galop…» Scheherazade étant en cet endroit, aperçut le jour et en avertit le sultan, qui se leva; mais voulant savoir ce qui se passerait entre les cinquante cavaliers et l'ambassadeur des Indes, ce prince attendit la nuit suivante impatiemment.