Quelque curiosité qu'eût Dinarzade d'entendre le reste de l'histoire du roi grec, elle ne se réveilla pas cette nuit de si bonne heure qu'à l'ordinaire; il était même presque jour lorsqu'elle dit à la sultane: «Ma chère soeur, je vous prie de continuer la merveilleuse histoire du roi grec; mais hâtez-vous, de grâce, car le jour paraîtra bientôt.»
Scheherazade reprit aussitôt cette histoire à l'endroit où elle l'avait laissée le jour précédent: Sire, dit-elle, quand le médecin Douban, ou, pour mieux dire, sa tête, vit que le poison faisait son effet, et que le roi n'avait plus que quelques moments à vivre: «Tyran, s'écria-t-elle, voilà de quelle manière sont traités les princes qui, abusant de leur autorité, font périr les innocents. Dieu punit tôt ou tard leurs injustices et leurs cruautés.» La tête eut à peine achevé ces paroles, que le roi tomba mort, et qu'elle perdit elle-même aussi le peu de vie qui lui restait.
Sire, poursuivit Scheherazade, telle fut la fin du roi grec et du médecin Douban. Il faut présentement revenir à l'histoire du pêcheur et du génie; mais ce n'est pas la peine de commencer, car il est jour. Le sultan, de qui toutes les heures étaient réglées, ne pouvant l'écouter plus longtemps, se leva, et comme il voulait absolument entendre la suite de l'histoire du génie et du pêcheur, il avertit la sultane de se préparer à la lui raconter la nuit suivante.
Dinarzade se dédommagea cette nuit de la précédente: elle se réveilla longtemps avant le jour, et appelant Scheherazade: «Ma soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie de nous raconter la suite de l'histoire du pêcheur et du génie; vous savez que le sultan souhaite autant que moi de l'entendre. - Je vais, répondit la sultane, contenter sa curiosité et la vôtre.» Alors, s'adressant à Schahriar: Sire, poursuivit-elle, sitôt que le pêcheur eut fini l'histoire du roi grec et du médecin Douban, il en fit l'application au génie qu'il tenait toujours enfermé dans le vase.
«Si le roi grec, lui dit-il, eût voulu laisser vivre le médecin, Dieu l'aurait aussi laissé vivre lui-même; mais il rejeta ses plus humbles prières, et Dieu l'en punit. Il en est de même de toi, ô génie! si j'avais pu te fléchir et obtenir de toi la grâce que je te demandais, j'aurais présentement pitié de l'état où tu es; mais puisque, malgré l'extrême obligation que tu m'avais de t'avoir mis en liberté, tu as persisté dans la volonté de me tuer, je dois, à mon tour, être impitoyable. Je vais, en te laissant dans ce vase et en te rejetant à la mer, t'ôter l'usage de la vie jusqu'à la fin des temps: c'est la vengeance que je prétends tirer de toi.»
«- Pécheur, mon ami, répondit le génie, je te conjure encore une fois de ne pas faire une si cruelle action. Songe qu'il n'est pas honnête de se venger, et qu'au contraire il est louable de rendre le bien pour le mal; ne me traite pas comme Imama traita autrefois Ateca. - Et que fit Imama à Ateca? répliqua le pêcheur. - Oh! si tu souhaites de le savoir, repartit le génie, ouvre-moi ce vase; crois-tu que je sois en humeur de faire des contes dans une prison si étroite? Je t'en ferai tant que tu voudras quand tu m'auras tiré d'ici. - Non, dit le pécheur, je ne te délivrerai pas; c'est trop raisonner: je vais te précipiter au fond de la mer. - Encore un mot, pêcheur, s'écria le génie; je te promets de ne te faire aucun mal; bien éloigné de cela, je t'enseignerai un moyen de devenir puissamment riche.»
L'espérance de se tirer de la pauvreté désarma le pêcheur: «Je pourrais t'écouter, dit-il, s'il y avait quelque fonds à faire sur ta parole. Jure-moi par le grand nom de Dieu que tu feras de bonne foi ce que tu dis, et je vais t'ouvrir le vase; je ne crois pas que tu sois assez hardi pour violer un pareil serment.» Le génie le fit, et le pêcheur ôta aussitôt le couvercle du vase. Il en sortit à l'instant de la fumée, et le génie ayant repris sa forme de la même manière qu'auparavant, la première chose qu'il fit fut de jeter, d'un coup de pied, le vase dans la mer. Cette action effraya le pêcheur: «Génie, dit-il, qu'est-ce que cela signifie? Ne voulez-vous pas garder le serment que vous venez de faire? Et dois-je vous dire ce que le médecin Douban disait au roi grec: «Laissez-moi vivre, et Dieu prolongera vos jours?»
La crainte du pêcheur fit rire le génie, qui lui répondit: «Non, pêcheur, rassure-toi; je n'ai jeté le vase que pour me divertir et voir si tu en serais alarmé; et pour te persuader que je te veux tenir parole, prends tes filets et me suis.» En prononçant ces mots, il se mit à marcher devant le pêcheur, qui, chargé de ses filets, le suivit avec quelque sorte de défiance. Ils passèrent devant la ville, et montèrent au haut d'une montagne, d'où ils descendirent dans une vaste plaine qui les conduisit à un grand étang situé entre quatre collines.
Lorsqu'ils furent arrivés au bord de l'étang, le génie dit au pêcheur: «Jette tes filets, et prends du poisson.» Le pêcheur ne douta pas qu'il n'en prît: car il en vit une grande quantité dans l'étang; mais ce qui le surprit extrêmement, c'est qu'il remarqua qu'il y en avait de quatre couleurs différentes, c'est-à-dire, de blancs, de rouges, de bleus et de jaunes. Il jeta ses filets, et en amena quatre, dont chacun était d'une de ces couleurs. Comme il n'en avait jamais vu de pareils, il ne pouvait se lasser de les admirer; et jugeant qu'il en pourrait tirer une somme assez considérable, il en avait beaucoup de joie: «Emporte ces poissons, lui dit le génie, et va les présenter à ton sultan; il t'en donnera plus d'argent que tu n'en as manié en toute ta vie. Tu pourras venir tous les jours pêcher en cet étang; mais je t'avertis de ne jeter tes filets qu'une fois chaque jour; autrement il t'en arrivera du mal, prends-y garde; c'est l'avis que je te donne: si tu le suis exactement, tu t'en trouveras bien.» En disant cela, il frappa du pied la terre, qui s'ouvrit, et se referma après l'avoir englouti.
Le pêcheur, résolu de suivre de point en point les conseils du génie, se garda bien de jeter une seconde fois ses filets. Il reprit le chemin de la ville, fort content de sa pêche et faisant mille réflexions sur son aventure. Il alla droit au palais du sultan pour lui présenter ses poissons…
Mais, sire, dit Scheherazade, j'aperçois le jour; il faut que je m'arrête en cet endroit: - Ma soeur, dit alors Dinarzade, que les derniers événements que vous venez de raconter sont surprenants! J'ai de la peine à croire que vous puissiez désormais nous en apprendre d'autres qui le soient davantage. - Ma chère soeur, répondit la sultane, si le sultan mon maître me laisse vivre jusqu'à demain, je suis persuadée que vous trouverez la suite de l'histoire du pêcheur encore plus merveilleuse que le commencement, et incomparablement plus agréable. Schahriar, curieux de voir si le reste de l'histoire du pêcheur était tel que la sultane le promettait, différa encore l'exécution de la loi cruelle qu'il s'était faite.
Vers la fin de la dix-neuvième nuit, Dinarzade appela la sultane, et lui dit: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui va paraître bientôt, de me raconter l'histoire du pêcheur; je suis dans une extrême impatience de l'entendre. Scheherazade, avec la permission du sultan, la reprit aussitôt de cette sorte:
Sire, je laisse à penser à votre majesté quelle fut la surprise du sultan lorsqu'il vit les quatre poissons que le pêcheur lui présenta. Il les prit l'un après l'autre pour les considérer avec attention, et après les avoir admirés assez longtemps: «Prenez ces poissons, dit-il à son premier vizir, et les portez à l'habile cuisinière que l'empereur des Grecs m'a envoyée; je m'imagine qu'ils ne seront pas moins bons qu'ils sont beaux.» Le vizir les porta lui-même à la cuisinière, et les lui remettant entre les mains: «Voilà, lui dit-il, quatre poissons qu'on vient d'apporter au sultan, il vous ordonne de les lui apprêter.» Après s'être acquitté de sa commission, il retourna vers le sultan son maître, qui le chargea de donner au pêcheur quatre cents pièces d'or de sa monnaie; ce qu'il exécuta très-fidèlement. Le pêcheur, qui n'avait jamais possédé une si grosse somme à la fois, concevait à peine son bonheur, et le regardait comme un songe. Mais il connut dans la suite qu'il était réel, par le bon usage qu'il en fit en l'employant aux besoins de sa famille.
Mais, sire, poursuivit Scheherazade, après vous avoir parlé du pêcheur, il faut vous parler aussi de la cuisinière du sultan, que nous allons trouver dans un grand embarras. D'abord qu'elle eut nettoyé les poissons que le vizir lui avait donnés, elle les mit sur le feu dans une casserole, avec de l'huile pour les frire; lorsqu'elle les crut assez cuits d'un côté, elle les tourna de l'autre. Mais, ô prodige inouï! à peine furent-ils tournés, que le mur de la cuisine s'entr'ouvrit. Il en sortit une jeune dame d'une beauté admirable, et d'une taille avantageuse; elle était habillée d'une étoffe de satin à fleurs, façon d'Égypte, avec des pendants d'oreille, un collier de grosses perles, et des bracelets d'or garnis de rubis; et elle tenait une baguette de myrte à la main. Elle s'approcha de la casserole, au grand étonnement de la cuisinière, qui demeura immobile à cette vue; et, frappant un des poissons du bout de sa baguette: «Poisson, poisson, lui dit-elle, es-tu dans ton devoir?» Le poisson n'ayant rien répondu, elle répéta les mêmes paroles, et alors les quatre poissons levèrent la tête tous ensemble, et lui dirent très-distinctement: «Oui, oui, si vous comptez, nous comptons; si vous payez vos dettes, nous payons les nôtres; si vous fuyez, nous vainquons et nous sommes contents.» Dès qu'ils eurent achevé ces mots, la jeune dame renversa la casserole, et rentra dans l'ouverture du mur, qui se referma aussitôt et se remit dans le même état où il était auparavant.
La cuisinière, que toutes ces merveilles avaient épouvantée, étant revenue de sa frayeur, alla relever les poissons qui étaient tombés sur la braise; mais elle les trouva plus noirs que du charbon, et hors d'état d'être servis au sultan. Elle en eut une vive douleur, et se mettant à pleurer de toute sa force: «Hélas! disait-elle, que vais-je devenir? Quand je conterai au sultan ce que j'ai vu, je suis assurée qu'il ne me croira point; dans quelle colère ne sera-t-il pas contre moi?»
Pendant qu'elle s'affligeait ainsi, le grand vizir entra, et lui demanda si les poissons étaient prêts. Elle lui raconta tout ce qui lui était arrivé, et ce récit, comme on le peut penser, l'étonna fort; mais, sans en parler au sultan, il inventa une fable qui le contenta. Cependant il envoya chercher le pêcheur à l'heure même, et quand il fut arrivé: «Pêcheur, lui dit-il, apporte-moi quatre autres poissons qui soient semblables à ceux que tu as déjà apportés: car il est survenu certain malheur qui a empêché qu'on ne les ait servis au sultan.» Le pêcheur ne lui dit pas ce que le génie lui avait recommandé; mais, pour se dispenser de fournir ce jour-là les poissons qu'on lui demandait, il s'excusa sur la longueur du chemin, et promit de les apporter le lendemain matin.
Effectivement, le pêcheur partit durant la nuit, et se rendit à l'étang. Il y jeta ses filets, et les ayant retirés, il y trouva quatre poissons qui étaient, comme les autres, chacun d'une couleur différente. Il s'en retourna aussitôt, et les porta au grand vizir dans le temps qu'il les lui avait promis. Ce ministre les prit et les emporta lui-même encore dans la cuisine, où il s'enferma seul avec la cuisinière, qui commença de les habiller devant lui, et qui les mit sur le feu, comme elle avait fait pour les quatre autres le jour précédent. Lorsqu'ils furent cuits d'un côté, et qu'elle les eut tournés de l'autre, le mur de la cuisine s'entr'ouvrit encore, et la même dame parut avec sa baguette à la main; elle s'approcha de la casserole, frappa un des poissons, lui adressa les mêmes paroles, et ils lui firent tous la même réponse en levant la tête.
Mais, sire, ajouta Scheherazade en se reprenant, voilà le jour qui paraît, et qui m'empêche de continuer cette histoire. Les choses que je viens de vous dire sont, à la vérité, très-singulières; mais si je suis en vie demain, je vous en dirai d'autres qui sont encore plus dignes de votre attention. Schahriar, jugeant bien que la suite devait être fort curieuse, résolut de l'attendre la nuit suivante.
Ma chère soeur, s'écria Dinarzade, suivant sa coutume, si vous ne dormez pas, je vous prie de poursuivre et d'achever le beau conte du pêcheur. La sultane prit aussitôt la parole, et parla en ces termes:
Sire, après que les quatre poissons eurent répondu à la jeune dame, elle renversa encore la casserole d'un coup de baguette, et se retira dans le même endroit de la muraille d'où elle était sortie. Le grand vizir ayant été témoin de ce qui s'était passé: «Cela est trop surprenant, dit-il, et trop extraordinaire, pour en faire un mystère au sultan; je vais de ce pas l'informer de ce prodige.» En effet, il l'alla trouver, et lui fit un rapport fidèle.
Le sultan, fort surpris, marqua beaucoup d'empressement de voir cette merveille. Pour cet effet, il envoya chercher le pêcheur: «Mon ami, lui dit-il, ne pourrais-tu pas m'apporter encore quatre poissons de différentes couleurs?» Le pêcheur répondit au sultan que si sa majesté voulait lui accorder trois jours pour faire ce qu'elle désirait, il se promettait de la contenter. Les ayant obtenus, il alla à l'étang pour la troisième fois, et il ne fut pas moins heureux que les deux autres: car, du premier coup de filet, il prit quatre poissons de couleurs différentes. Il ne manqua pas de les porter à l'heure même au sultan, qui en eut d'autant plus de joie, qu'il ne s'attendait pas à les avoir si tôt, et qui lui fit donner encore quatre cents pièces d'or de sa monnaie.
D'abord que le sultan eut les poissons, il les fit porter dans son cabinet avec tout ce qui était nécessaire pour les faire cuire. Là, s'étant enfermé avec son grand vizir, ce ministre les habilla, les mit ensuite sur le feu dans une casserole, et quand ils furent cuits d'un côté, il les retourna de l'autre. Alors le mur du cabinet s'entr'ouvrit; mais au lieu de la jeune dame, ce fut un noir qui en sortit. Ce noir avait un habillement d'esclave; il était d'une grosseur et d'une grandeur gigantesques, et tenait un gros bâton vert à la main. Il s'avança jusqu'à la casserole, et touchant de son bâton un des poissons, il lui dit d'une voix terrible: «Poisson, poison, es-tu dans ton devoir?» À ces mots, les poissons levèrent la tête, et répondirent: «Oui, oui, nous y sommes; si vous comptez, nous comptons; si vous payez vos dettes, nous payons les nôtres; si vous fuyez, nous vainquons et nous sommes contents.»
Les poissons eurent à peine achevé ces paroles, que le noir renversa la casserole au milieu du cabinet et réduisit les poissons en charbon. Cela étant fait, il se retira fièrement, et rentra dans l'ouverture du mur, qui se referma et qui parut dans le même état qu'auparavant: «Après ce que je viens de voir, dit le sultan à son grand vizir, il ne me sera pas possible d'avoir l'esprit en repos. Ces poissons, sans doute, signifient quelque chose d'extraordinaire dont je veux être éclairci.» Il envoya chercher le pêcheur; on le lui amena: «Pêcheur, lui dit-il, les poissons que tu nous as apportés me causent bien de l'inquiétude. En quel endroit les as-tu pêchés? - Sire, répondit-il, je les ai pêchés dans un étang qui est situé entre quatre collines, au delà de la montagne que l'on voit d'ici. - Connaissez-vous cet étang? dit le sultan au vizir. - Non, sire, répondit le vizir, je n'en ai même jamais ouï parler; il y a pourtant soixante ans que je chasse aux environs et au delà de cette montagne.» Le sultan demanda au pêcheur à quelle distance de son palais était l'étang; le pêcheur assura qu'il n'y avait pas plus de trois heures de chemin. Sur cette assurance, et comme il restait encore assez de jour pour y arriver avant la nuit, le sultan commanda à toute sa cour de monter à cheval, et le pêcheur leur servit de guide.
Ils montèrent tous la montagne; et à la descente, ils virent avec beaucoup de surprise une vaste plaine que personne n'avait remarquée jusqu'alors. Enfin ils arrivèrent à l'étang, qu'ils trouvèrent effectivement situé entre quatre collines, comme le pêcheur l'avait rapporté. L'eau en était si transparente, qu'ils remarquèrent que tous les poissons étaient semblables à ceux que le pêcheur avait apportés au palais.
Le sultan s'arrêta sur le bord de l'étang, et après avoir quelque temps regardé les poissons avec admiration, il demanda à ses émirs et à tous ses courtisans s'il était possible qu'ils n'eussent pas encore vu cet étang; qui était si peu éloigné de la ville. Ils lui répondirent qu'ils n'en avaient jamais étendu parler: «Puisque vous convenez tous, leur dit-il, que vous n'en avez jamais ouï parler, et que je ne suis pas moins étonné que vous de cette nouveauté, je suis résolu de ne pas rentrer dans mon palais que je n'aie su pour quelle raison cet étang se trouve ici, et pourquoi il n'y a dedans que des poissons de quatre couleurs.» Après avoir dit ces paroles, il ordonna de camper, et aussitôt son pavillon et les tentes de sa maison furent dressés sur les bords de l'étang.
À l'entrée de la nuit, le sultan, retiré sous son pavillon, parla en particulier à son grand vizir, et lui dit: «Vizir, j'ai l'esprit dans une étrange inquiétude: cet étang transporté dans ces lieux, ce noir qui nous est apparu dans mon cabinet, ces poissons que nous avons entendus parler, tout cela irrite tellement ma curiosité, que je ne puis résister à l'impatience de la satisfaire. Pour cet effet, je médite un dessein que je veux absolument exécuter. Je vais seul m'éloigner de ce camp; je vous ordonne de tenir mon absence secrète; demeurez sous mon pavillon; et demain matin, quand mes émirs et mes courtisans se présenteront à l'entrée, renvoyez-les, en leur disant que j'ai une légère indisposition, et que je veux être seul. Les jours suivants vous continuerez de leur dire la même chose, jusqu'à ce que je sois de retour.»
Le grand vizir dit plusieurs choses au sultan, pour tâcher de le détourner de son dessein: il lui représenta le danger auquel il s'exposait, et la peine qu'il allait prendre peut-être inutilement. Mais il eut beau épuiser toute son éloquence, le sultan ne quitta point sa résolution, et se prépara à l'exécuter. Il prit un habillement commode pour marcher à pied, il se munit d'un sabre, et dès qu'il vit que tout était tranquille dans son camp, il partit sans être accompagné de personne.
Il tourna ses pas vers une des collines, qu'il monta sans beaucoup de peine. Il en trouva la descente encore plus aisée; et lorsqu'il fut dans la plaine, il marcha jusqu'au lever du soleil. Alors apercevant de loin devant lui un grand édifice, il s'en réjouit, dans l'espérance d'y pouvoir apprendre ce qu'il voulait savoir. Quand il en fut près, il remarqua que c'était un palais magnifique, ou plutôt un château très-fort, d'un beau marbre noir poli, et couvert d'un acier fin et uni comme une glace de miroir. Ravi de n'avoir pas été longtemps sans rencontrer quelque chose digne au moins de sa curiosité, il s'arrêta devant la façade du château et la considéra avec beaucoup d'attention.
Il s'avança ensuite jusqu'à la porte, qui était à deux battants, dont l'un était ouvert. Quoiqu'il fût libre d'entrer, il crut néanmoins devoir frapper. Il frappa un coup assez légèrement et attendit quelque temps; mais ne voyant venir personne, il s'imagina qu'on ne l'avait point entendu: c'est pourquoi il frappa un second coup plus fort; mais ne voyant ni n'entendant venir personne, il redoubla: personne ne parut encore. Cela le surprit extrêmement, car il ne pouvait penser qu'un château si bien entretenu fût abandonné: «S'il n'y a personne, disait-il en lui- même, je n'ai rien à craindre; et s'il y a quelqu'un, j'ai de quoi me défendre.»
Enfin le sultan entra, et s'avançant sous le vestibule: «N'y a-t- il personne ici, s'écria-t-il, pour recevoir un étranger qui aurait besoin de se rafraîchir en passant?» Il répéta la même chose deux ou trois fois; mais, quoiqu'il parlât fort haut, personne ne lui répondit. Ce silence augmenta son étonnement. Il passa dans une cour très-spacieuse, et regardant de tous côtés pour voir s'il ne découvrirait point quelqu'un, il n'aperçut pas le moindre être vivant…
Mais, sire, dit Scheherazade en cet endroit, le jour, qui paraît, vient m'imposer silence. - Ah! ma soeur, dit Dinarzade, vous nous laissez au plus bel endroit! - Il est vrai, répondit la sultane; mais, ma soeur, vous en voyez la nécessité. Il ne tiendra qu'au sultan mon seigneur que vous n'entendiez le reste demain. Ce ne fut pas tant pour faire plaisir à Dinarzade que Schahriar laissa vivre encore la sultane, que pour contenter la curiosité qu'il avait d'apprendre ce qui se passerait dans ce château.
Dinarzade ne fut pas paresseuse à réveiller la sultane sur la fin de cette nuit. Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous prie, en attendant le jour, qui va paraître bientôt, de nous raconter ce qui se passa dans ce beau château où vous nous laissâtes hier. Scheherazade reprit aussitôt le conte du jour précédent; et s'adressant toujours à Schahriar: Sire, dit-elle, le sultan ne voyant donc personne dans la cour où il était, entra dans de grandes salles, dont les tapis de pied étaient de soie, les estrades et les sofas couverts d'étoffe de la Mecque, et les portières, des plus riches étoffes des Indes, relevées d'or et d'argent. Il passa ensuite dans un salon merveilleux, au milieu duquel il y avait un grand bassin avec un lion d'or massif à chaque coin. Les quatre lions jetaient de l'eau par la gueule, et cette eau, en tombant, formait des diamants et des perles; ce qui n'accompagnait pas mal un jet d'eau qui, s'élançant du milieu du bassin, allait presque frapper le fond d'un dôme peint à l'arabesque.
Le château, de trois côtés, était environné d'un jardin, que les parterres, les pièces d'eau, les bosquets et mille autres agréments concouraient à embellir; et ce qui achevait de rendre ce lieu admirable, c'était une infinité d'oiseaux, qui y remplissaient l'air de leurs chants harmonieux, et qui y faisaient toujours leur demeure, parce que des filets tendus au-dessus des arbres et du palais les empêchaient d'en sortir.
Le sultan se promena longtemps d'appartement en appartement, où tout lui parut grand et magnifique. Lorsqu'il fut las de marcher, il s'assit dans un cabinet ouvert qui avait vue sur le jardin; et là, rempli de tout ce qu'il avait déjà vu et de tout ce qu'il voyait encore, il faisait des réflexions sur tous ces différents objets, quand tout à coup une voix plaintive, accompagnée de cris lamentables, vint frapper son oreille. Il écouta avec attention, et il entendit distinctement ces tristes paroles: «Ô fortune! qui n'as pu me laisser jouir longtemps d'un heureux sort, et qui m'as rendu le plus infortuné de tous les hommes, cesse de me persécuter, et viens, par une prompte mort, mettre fin à mes douleurs. Hélas! est-il possible que je sois encore en vie après tous les tourments que j'ai soufferts?»
Le sultan, touché de ces pitoyables plaintes, se leva pour aller du côté d'où elles étaient parties. Lorsqu'il fut à la porte d'une grande salle, il ouvrit la portière, et vit un jeune homme bien fait et très-richement vêtu, qui était assis sur un trône un peu élevé de terre. La tristesse était peinte sur son visage. Le sultan s'approcha de lui et le salua. Le jeune homme lui rendit son salut, en lui faisant une inclination de tête fort basse; et comme il ne se levait pas: «Seigneur, dit-il au sultan, je juge bien que vous méritez que je me lève pour vous recevoir et vous rendre tous les honneurs possibles; mais une raison si forte s'y oppose, que vous ne devez pas m'en savoir mauvais gré. - Seigneur, lui répondit le sultan, je vous suis fort obligé de la bonne opinion que vous avez de moi. Quant au sujet que vous avez de ne vous pas lever, quelle que puisse être votre excuse, je la reçois de fort bon coeur. Attiré par vos plaintes, pénétré de vos peines, je viens vous offrir mon secours. Plût à Dieu qu'il dépendît de moi d'apporter du soulagement à vos maux, je m'y emploierais de tout mon pouvoir! Je me flatte que vous voudrez bien me raconter l'histoire de vos malheurs; mais, de grâce, apprenez-moi auparavant ce que signifie cet étang qui est près d'ici, et où l'on voit des poissons de quatre couleurs différentes; ce que c'est que ce château; pourquoi vous vous y trouvez, et d'où vient que vous y êtes seul.» Au lieu de répondre à ces questions, le jeune homme se mit à pleurer amèrement: «Que la fortune est inconstante! s'écria-t-il; elle se plaît à abaisser les hommes qu'elle a élevés. Où sont ceux qui jouissent tranquillement d'un bonheur qu'ils tiennent d'elle, et dont les jours sont toujours purs et sereins?»
Le sultan, touché de compassion de le voir en cet état, le pria très-instamment de lui dire le sujet d'une si grande douleur: «Hélas! seigneur, lui répondit le jeune homme, comment pourrais-je n'être pas affligé? et le moyen que mes yeux ne soient pas des sources intarissables de larmes?» À ces mots; ayant levé sa robe, il fit voir au sultan qu'il n'était homme que depuis la tête jusqu'à la ceinture, et que l'autre moitié de son corps était de marbre noir…
En cet endroit, Scheherazade interrompit son discours pour faire remarquer au sultan des Indes que le jour paraissait. Schahriar fut tellement charmé de ce qu'il venait d'entendre, et il se sentit si fort attendri en faveur de Scheherazade, qu'il résolut de la laisser vivre pendant un mois. Il se leva néanmoins à son ordinaire, sans lui parler de sa résolution.
Dinarzade avait tant d'impatience d'entendre la suite du conte de la nuit précédente, qu'elle appela sa soeur de fort bonne heure: Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie de continuer le merveilleux conte que vous ne pûtes achever hier. - J'y consens, répondit la sultane; écoutez-moi:
Vous jugez bien, poursuivit-elle, que le sultan fut étrangement étonné quand il vit l'état déplorable où était le jeune homme: «Ce que vous me montrez là, lui dit-il, en me donnant de l'horreur, irrite ma curiosité; je brûle d'apprendre votre histoire, qui doit être, sans doute, fort étrange; et je suis persuadé que l'étang et les poissons y ont quelque part: ainsi, je vous conjure de me la raconter; vous y trouverez quelque sorte de consolation, puisqu'il est certain que les malheureux trouvent une espèce de soulagement à conter leurs malheurs. - Je ne veux pas vous refuser cette satisfaction, repartit le jeune homme, quoique je ne puisse vous la donner sans renouveler mes vives douleurs; mais je vous avertis par avance de préparer vos oreilles, votre esprit et vos yeux même à des choses qui surpassent tout ce que l'imagination peut concevoir de plus extraordinaire.»
HISTOIRE DU JEUNE ROI DES ÎLES NOIRES. «Vous saurez, seigneur, continua-t-il, que mon père, qui s'appelait Mahmoud, était roi de cet état. C'est le royaume des Îles Noires, qui prend son nom des quatre petites montagnes voisines: car ces montagnes étaient ci-devant des îles; et la capitale, où le roi mon père faisait son séjour, était dans l'endroit où est présentement cet étang que vous avez vu. La suite de mon histoire vous instruira de tous ces changements.
«Le roi mon père mourut à l'âge de soixante-dix ans. Je n'eus pas plus tôt pris sa place, que je me mariai; et la personne que je choisis pour partager la dignité royale avec moi, était ma cousine. J'eus tout lieu d'être content des marques d'amour qu'elle me donna; et, de mon côté, je conçus pour elle tant de tendresse, que rien n'était comparable à notre union, qui dura cinq années. Au bout de ce temps-là, je m'aperçus que la reine ma cousine n'avait plus de goût pour moi.
«Un jour qu'elle était au bain l'après-dînée, je me sentis une envie de dormir, et je me jetai sur un sofa. Deux de ses femmes qui se trouvèrent alors dans ma chambre, vinrent s'asseoir, l'une à ma tête, et l'autre à mes pieds, avec un éventail à la main, tant pour modérer la chaleur, que pour me garantir des mouches qui auraient pu troubler mon sommeil. Elles me croyaient endormi, et elles s'entretenaient tout bas; mais j'avais seulement les yeux fermés, et je ne perdis pas une parole de leur conversation.»
Une de ces femmes dit à l'autre: «N'est-il pas vrai que la reine a grand tort de ne pas aimer un prince aussi aimable que le nôtre? - Assurément, répondit la seconde. Pour moi, je n'y comprends rien, et je ne sais pourquoi elle sort toutes les nuits, et le laisse seul. Est-ce qu'il ne s'en aperçoit pas? - Hé! comment voudrais-tu qu'il s'en aperçût? reprit la première: elle mêle tous les soirs dans sa boisson un certain suc d'herbe qui le fait dormir toute la nuit d'un sommeil si profond, qu'elle a le temps d'aller où il lui plaît; et à la pointe du jour, elle vient se recoucher auprès de lui; alors elle le réveille, en lui passant sous le nez une certaine odeur.»
«Jugez, seigneur, de ma surprise à ce discours, et des sentiments qu'il m'inspira. Néanmoins, quelque émotion qu'il me pût causer, j'eus assez d'empire sur moi pour dissimuler: je fis semblant de m'éveiller et de n'avoir rien entendu.
«La reine revint du bain; nous soupâmes ensemble, et, avant que de nous coucher, elle me présenta elle-même la tasse pleine d'eau que j'avais coutume de boire; mais au lieu de la porter à ma bouche, je m'approchai d'une fenêtre qui était ouverte, et je jetai l'eau si adroitement, qu'elle ne s'en aperçut pas. Je lui remis ensuite la tasse entre les mains, afin qu'elle ne doutât point que je n'eusse bu.
«Nous nous couchâmes ensuite, et bientôt après, croyant que j'étais endormi, quoique je ne le fusse pas, elle se leva avec si peu de précaution, qu'elle dit assez haut: «Dors, et puisses-tu ne te réveiller jamais!» Elle s'habilla promptement, et sortit de la chambre…»
En achevant ces mots, Scheherazade, s'étant aperçu qu'il était jour, cessa de parler. Dinarzade avait écouté sa soeur avec beaucoup de plaisir. Schahriar trouvait l'histoire du roi des Îles Noires si digne de sa curiosité, qu'il se leva fort impatient d'en apprendre la suite la nuit suivante……
Une heure avant le jour, Dinarzade, s'étant réveillée, ne manqua pas de dire à la sultane: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie, de continuer l'histoire du jeune roi des quatre Îles Noires. Scheherazade, rappelant aussitôt dans sa mémoire l'endroit où elle en était demeurée, la reprit dans ces termes:
«D'abord que la reine ma femme fut sortie, poursuivit le roi des Îles Noires, je me levai et m'habillai à la hâte; je pris mon sabre, et la suivis de si près, que je l'entendis bientôt marcher devant moi. Alors, réglant mes pas sur les siens, je marchai doucement de peur d'en être entendu. Elle passa par plusieurs portes, qui s'ouvrirent par la vertu de certaines paroles magiques qu'elle prononça; et la dernière qui s'ouvrit fut celle du jardin où elle entra. Je m'arrêtai à cette porte, afin qu'elle ne pût m'apercevoir pendant qu'elle traversait un parterre; et, la conduisant des yeux autant que l'obscurité me le permettait, je remarquai qu'elle entra dans un petit bois dont les allées étaient bordées de palissades fort épaisses. Je m'y rendis par un autre chemin; et, me glissant derrière la palissade d'une allée assez longue, je la vis qui se promenait avec un homme.
«Je ne manquai pas de prêter une oreille attentive à leurs discours, et voici ce que j'entendis: «Je ne mérite pas, disait la reine à son amant, le reproche que vous me faites de n'être pas assez diligente: vous savez bien la raison qui m'en empêche. Mais si toutes les marques d'amour que je vous ai données jusqu'à présent ne suffisent pas pour vous persuader de ma sincérité, je suis prête à vous en donner de plus éclatantes: vous n'avez qu'à commander; vous savez quel est mon pouvoir. Je vais, si vous le souhaitez, avant que le soleil se lève, changer cette grande ville et ce beau palais en des ruines affreuses, qui ne seront habitées que par des loups, des hiboux et des corbeaux. Voulez-vous que je transporte toutes les pierres de ces murailles, si solidement bâties, au delà du mont Caucase, et hors des bornes du monde habitable? Vous n'avez qu'à dire un mot, et tous ces lieux vont changer de face.»
«Comme la reine achevait ces paroles, son amant et elle, se trouvant au bout de l'allée, tournèrent pour entrer dans une autre, et passèrent devant moi. J'avais déjà tiré mon sabre, et comme l'amant était de mon côté, je le frappai sur le cou et le renversai par terre. Je crus l'avoir tué, et, dans cette opinion, je me retirai brusquement sans me faire connaître à la reine, que je voulus épargner, à cause qu'elle était ma parente.
«Cependant le coup que j'avais porté à son amant était mortel; mais elle lui conserva la vie par la force de ses enchantements, d'une manière, toutefois, qu'on peut dire de lui qu'il n'est ni mort ni vivant. Comme je traversais le jardin pour regagner le palais, j'entendis la reine qui poussait de grands cris, et, jugeant par là de sa douleur, je me sus bon gré de lui avoir laissé la vie.
«Lorsque je fus rentré dans mon appartement, je me recouchai, et satisfait d'avoir puni le téméraire qui m'avait offensé, je m'endormis. En me réveillant le lendemain, je trouvai la reine couchée auprès de moi……»
Scheherazade fut obligée de s'arrêter en cet endroit parce qu'elle vit paraître le jour: Bon Dieu, ma soeur, dit alors Dinarzade, je suis bien fâchée que vous n'en puissiez pas dire davantage. - Ma soeur, répondit la sultane, vous deviez me réveiller de meilleure heure; c'est votre faute. - Je la réparerai, s'il plaît à Dieu, cette nuit, répliqua Dinarzade: car je ne doute pas que le sultan n'ait autant d'envie que moi de savoir la fin de cette histoire, et j'espère qu'il aura la bonté de vous laisser vivre encore jusqu'à demain.
Effectivement, Dinarzade, comme elle se l'était proposé, appela de très-bonne heure la sultane: Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie de nous achever l'agréable histoire du roi des Îles Noires; je meurs d'impatience de savoir comment il fut changé en marbre. - Vous l'allez apprendre, répondit Scheherazade, avec la permission du sultan.
«Je trouvai donc la reine couchée auprès de moi, continua le roi des quatre Îles Noires. Je ne vous dirai point si elle dormait ou non; mais je me levai sans faire de bruit, et je passai dans mon cabinet, où j'achevai de m'habiller. J'allai ensuite tenir mon conseil, et, à mon retour, la reine, habillée de deuil, les cheveux épars et en partie arrachés, vint se présenter devant moi: «Sire, me dit-elle, je viens supplier votre majesté de ne pas trouver étrange que je sois dans l'état où je suis: trois nouvelles affligeantes que je viens de recevoir en même temps, sont la juste cause de la vive douleur dont vous ne voyez que les faibles marques. - Et quelles sont ces nouvelles, madame? lui dis- je. - La mort de la reine ma chère mère, me répondit-elle, celle du roi mon père, tué dans une bataille, et celle d'un de mes frères, qui est tombé dans un précipice.»
«Je ne fus pas fâché qu'elle prît ce prétexte pour cacher le véritable sujet de son affliction, et je jugeai qu'elle ne me soupçonnait pas d'avoir tué son amant: «Madame, lui dis-je, loin de blâmer votre douleur, je vous assure que j'y prends toute la part que je dois. Je serais extrêmement surpris que vous fussiez insensible à la perte que vous avez faite. Pleurez; vos larmes sont d'infaillibles marques de votre excellent naturel. J'espère néanmoins que le temps et la raison pourront apporter de la modération à vos déplaisirs.»
«Elle se retira dans son appartement, où, se livrant sans réserve à ses chagrins, elle passa une année entière à pleurer et à s'affliger. Au bout de ce temps-là, elle me demanda la permission de faire bâtir le lieu de sa sépulture dans l'enceinte du palais, où elle voulait, disait-elle, demeurer jusqu'à la fin de ses jours. Je le lui permis, et elle fit bâtir un palais superbe, avec un dôme qu'on peut voir d'ici, et elle l'appela le Palais des Larmes.
«Quand il fut achevé, elle y fit porter son amant, qu'elle avait fait transporter où elle avait jugé à propos, la même nuit que je l'avais blessé. Elle l'avait empêché de mourir jusqu'alors par des breuvages qu'elle lui avait fait prendre, et elle continua de lui en donner et de les lui porter elle-même tous les jours, dès qu'il fut au Palais des Larmes.
«Cependant, avec tous ses enchantements, elle ne pouvait guérir ce malheureux: il était non-seulement hors d'état de marcher et de se soutenir, mais il avait encore perdu l'usage de la parole, et il ne donnait aucun signe de vie que par ses regards. Quoique la reine n'eût que la consolation de le voir et de lui dire tout ce que son fol amour pouvait lui inspirer de plus tendre et de plus passionné, elle ne laissait pas de lui rendre chaque jour deux visites assez longues. J'étais bien informé de tout cela, mais je feignais de l'ignorer.
«Un jour j'allai par curiosité au Palais des Larmes, pour savoir quelle y était l'occupation de cette princesse, et, d'un endroit où je ne pouvais être vu, je l'entendis parler dans ces termes à son amant: «Je suis dans la dernière affliction de vous voir en l'état où vous êtes; je ne sens pas moins vivement que vous-même les maux cuisants que vous souffrez; mais, chère âme, je vous parle toujours, et vous ne me répondez pas. Jusques à quand garderez-vous le silence? Dites un mot seulement. Hélas! les plus doux moments de ma vie sont ceux que je passe ici à partager vos douleurs. Je ne puis vivre éloignée de vous, et je préférerais le plaisir de vous voir sans cesse à l'empire de l'univers.»
«À ce discours, qui fut plus d'une fois interrompu par ses soupirs et ses sanglots, je perdis enfin patience: je me montrai, et m'approchant d'elle: «Madame, lui dis-je, c'est assez pleurer; il est temps de mettre fin à une douleur qui nous déshonore tous deux; c'est trop oublier ce que vous me devez et ce que vous vous devez à vous-même. - Sire, me répondit-elle, s'il vous reste quelque considération, ou plutôt quelque complaisance pour moi, je vous supplie de ne me pas contraindre. Laissez-moi m'abandonner à mes chagrins mortels; il est impossible que le temps les diminue.»
«Quand je vis que mes discours, au lieu de la faire rentrer dans son devoir, ne servaient qu'à irriter sa fureur, je cessai de lui parler, et me retirai. Elle continua de visiter tous les jours son amant, et durant deux années entières elle ne fit que se désespérer.
«J'allai une seconde fois au Palais des Larmes pendant qu'elle y était. Je me cachai encore, et j'entendis qu'elle disait à son amant: «Il y a trois ans que vous ne m'avez dit une seule parole, et que vous ne répondez point aux marques d'amour que je vous donne par mes discours et mes gémissements; est-ce par insensibilité ou par mépris? Ô tombeau! aurais-tu détruit cet excès de tendresse qu'il avait pour moi? aurais-tu fermé ces yeux qui me montraient tant d'amour et qui faisaient toute ma joie? Non, non, je n'en crois rien. Dis-moi plutôt par quel miracle tu es devenu le dépositaire du plus rare trésor qui fut jamais.»
«Je vous avoue, seigneur, que je fus indigné de ces paroles: car enfin, cet amant chéri, ce mortel adoré, n'était pas tel que vous pourriez vous l'imaginer: c'était un Indien noir, originaire de ces pays. Je fus, dis-je, tellement indigné de ce discours, que je me montrai brusquement; et apostrophant le même tombeau, à mon tour: «Ô tombeau! m'écriai-je, que n'engloutis-tu ce monstre qui fait horreur à la nature! ou plutôt, que ne consumes-tu l'amant et la maîtresse!»
«J'eus à peine achevé ces mots, que la reine, qui était assise auprès du noir, se leva comme une furie: «Ah! cruel, me dit-elle, c'est toi qui causes ma douleur. Ne pense pas que je l'ignore, je ne l'ai que trop longtemps dissimulé: c'est ta barbare main qui a mis l'objet de mon amour dans l'état pitoyable où il est; et tu as la dureté de venir insulter une amante au désespoir! - Oui, c'est moi, interrompis-je, transporté de colère, c'est moi qui ai châtié ce monstre comme il le méritait; je devais te traiter de la même manière; je me repens de ne l'avoir pas fait, et il y a trop longtemps que tu abuses de ma bonté.» En disant cela je tirai mon sabre et je levai le bras pour la punir. Mais regardant tranquillement mon action: «Modère ton courroux,» me dit-elle avec un sourire moqueur. En même temps elle prononça des paroles que je n'entendis point, et puis elle ajouta: «Par la vertu de mes enchantements, je te commande de devenir tout à l'heure moitié marbre et moitié homme.» Aussitôt, seigneur, je devins tel que vous me voyez, déjà mort parmi les vivants, et vivant parmi les morts…»
Scheherazade, en cet endroit, ayant remarqué qu'il était jour, cessa de poursuivre son conte.
Ma chère soeur, dit alors Dinarzade, je suis bien obligée au sultan; c'est à sa bonté que je dois l'extrême plaisir que je prends à vous écouter. - Ma soeur, lui répondit la sultane, si cette même bonté veut bien encore me laisser vivre jusqu'à demain, vous entendrez des choses qui ne vous feront pas moins de plaisir que celles que je viens de vous raconter. Quand Schahriar n'aurait pas résolu de différer d'un mois la mort de Scheherazade, il ne l'aurait pas fait mourir ce jour-là.
Sur la fin de la nuit, Dinarzade s'écria: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie d'achever l'histoire du roi des Îles Noires. Scheherazade, s'étant réveillée à la voix de sa soeur, se prépara à lui donner la satisfaction qu'elle demandait; elle commença de cette sorte: Le roi demi-marbre et demi-homme continua de raconter son histoire au sultan:
«Après, dit-il, que la cruelle magicienne, indigne de porter le nom de reine, m'eut ainsi métamorphosé et fait passer dans cette salle par un autre enchantement, elle détruisit ma capitale, qui était très-florissante et fort peuplée; elle anéantit les maisons, les places publiques et les marchés, et en fit l'étang et la campagne déserte que vous avez pu voir. Les poissons de quatre couleurs qui sont dans l'étang, sont les quatre sortes d'habitants de différentes religions qui la composaient: les blancs étaient les Musulmans; les rouges, les Perses, adorateurs du feu; les bleus, les Chrétiens; et les jaunes, les Juifs. Les quatre collines étaient les quatre îles qui donnaient le nom à ce royaume. J'appris tout cela de la magicienne, qui, pour comble d'affliction, m'annonça elle-même ces effets de sa rage. Ce n'est pas tout encore; elle n'a point borné sa fureur à la destruction de mon empire et à ma métamorphose: elle vient chaque jour me donner, sur mes épaules nues, cent coups de nerf de boeuf, qui me mettent tout en sang. Quand ce supplice est achevé, elle me couvre d'une grosse étoffe de poil de chèvre, et met par-dessus cette robe de brocard que vous voyez, non pour me faire honneur, mais pour se moquer de moi.»
En cet endroit de son discours, le jeune roi des Îles Noires ne put retenir ses larmes, et le sultan en eut le coeur si serré, qu'il ne put prononcer une parole pour le consoler. Peu de temps après, le jeune roi, levant les yeux au ciel, s'écria: «Puissant créateur de toutes choses, je me soumets à vos jugements et aux décrets de votre Providence! Je souffre patiemment tous mes maux, puisque telle est votre volonté; mais j'espère que votre bonté infinie m'en récompensera.»
Le sultan, attendri par le récit d'une histoire si étrange, et animé à la vengeance de ce malheureux prince, lui dit: «Apprenez- moi où se retire cette perfide magicienne, et où peut être cet indigne amant qui est enseveli avant sa mort. - Seigneur, répondit le prince, l'amant, comme je vous l'ai déjà dit, est au Palais des Larmes, dans un tombeau en forme de dôme, et ce palais communique à ce château du côté de la porte. Pour ce qui est de la magicienne, je ne puis vous dire précisément où elle se retire: mais tous les jours, au lever du soleil, elle va visiter son amant, après avoir fait sur moi la sanglante exécution dont je vous ai parlé; et vous jugez bien que je ne puis me défendre d'une si grande cruauté. Elle lui porte le breuvage qui est le seul aliment avec quoi, jusqu'à présent, elle l'a empêché de mourir, et elle ne cesse de lui faire des plaintes sur le silence qu'il a toujours gardé depuis qu'il est blessé.
«- Prince qu'on ne peut assez plaindre, repartit le sultan, on ne saurait être plus vivement touché de votre malheur que je le suis. Jamais rien de si extraordinaire n'est arrivé à personne, et les auteurs qui feront votre histoire auront l'avantage de rapporter un fait qui surpasse tout ce qu'on a jamais écrit de plus surprenant. Il n'y manque qu'une chose: c'est la vengeance qui vous est due; mais je n'oublierai rien pour vous la procurer.»
En effet, le sultan, en s'entretenant sur ce sujet avec le jeune prince, après lui avoir déclaré qui il était et pourquoi il était entré dans ce château, imagina un moyen de le venger, qu'il lui communiqua.
Ils convinrent des mesures qu'il y avait à prendre pour faire réussir ce projet, dont l'exécution fut remise au jour suivant. Cependant, la nuit étant fort avancée, le sultan prit quelque repos. Pour le jeune prince, il la passa, à son ordinaire, dans une insomnie continuelle (car il ne pouvait dormir depuis qu'il était enchanté), avec quelque espérance, néanmoins, d'être bientôt délivré de ses souffrances.
Le lendemain, le sultan se leva dès qu'il fut jour; et pour commencer à exécuter son dessein, il cacha dans un endroit son habillement de dessus, qui l'aurait embarrassé, et s'en alla au Palais des Larmes. Il le trouva éclairé d'une infinité de flambeaux de cire blanche, et il sentit une odeur délicieuse qui sortait de plusieurs cassolettes de fin or, d'un ouvrage admirable, toutes rangées dans un fort bel ordre. D'abord qu'il aperçut le lit où le noir était couché, il tira son sabre et ôta, sans résistance, la vie à ce misérable, dont il traîna le corps dans la cour du château, et le jeta dans un puits. Après cette expédition, il alla se coucher dans le lit du noir, mit son sabre près de lui sous la couverture, et y demeura pour achever ce qu'il avait projeté.
La magicienne arriva bientôt. Son premier soin fut d'aller dans la chambre où était le roi des Îles Noires, son mari. Elle le dépouilla, et commença de lui donner sur les épaules les cent coups de nerf de boeuf, avec une barbarie qui n'a pas d'exemple. Le pauvre prince avait beau remplir le palais de ses cris et la conjurer de la manière du monde la plus touchante d'avoir pitié de lui, la cruelle ne cessa de le frapper qu'après lui avoir donné les cent coups: «Tu n'as pas eu compassion de mon amant, lui disait-elle, tu n'en dois point attendre de moi…»
Scheherazade aperçut le jour en cet endroit, ce qui l'empêcha de continuer son récit: Bon Dieu! ma soeur, dit Dinarzade, voilà une magicienne bien barbare! Mais en demeurerons-nous là, et ne nous apprendrez-vous pas si elle reçut le châtiment qu'elle méritait? - Ma chère soeur, répondit la sultane, je ne demande pas mieux que de vous l'apprendre demain; mais vous savez que cela dépend de la volonté du sultan. Après ce que Schahriar venait d'entendre, il était bien éloigné de vouloir faire mourir Scheherazade; au contraire: Je ne veux pas lui ôter la vie, disait-il en lui-même, qu'elle n'ait achevé cette histoire étonnante, quand le récit en devrait durer deux mois: il sera toujours en mon pouvoir de garder le serment que j'ai fait.»
Dinarzade n'eut pas plus tôt jugé qu'il était temps d'appeler la sultane, qu'elle lui dit: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie de nous raconter ce qui se passa dans le Palais des Larmes. Schahriar ayant témoigné qu'il avait la même curiosité que Dinarzade, la sultane prit la parole, et reprit ainsi l'histoire du jeune prince enchanté.
Sire, après que la magicienne eut donné cent coups de nerf de boeuf au roi son mari, elle le revêtit du gros habillement de poil de chèvre et de la robe de brocart par-dessus. Elle alla ensuite au Palais des Larmes, et en y entrant elle renouvela ses pleurs, ses cris et ses lamentations; puis, s'approchant du lit où elle croyait que son amant était toujours: «Quelle cruauté, s'écria-t- elle, d'avoir ainsi troublé les contentements d'une amante aussi tendre et aussi passionnée que je le suis! Ô toi qui me reproches que je suis trop inhumaine quand je te fais sentir les effets de mon ressentiment, cruel prince, ta barbarie ne surpasse-t-elle pas celle de ma vengeance? Ah! traître, en attentant à la vie de l'objet que j'adore, ne m'as-tu pas ravi la mienne? Hélas! ajouta- t-elle en adressant la parole au sultan, croyant parler au noir, mon soleil, ma vie, garderez-vous toujours le silence? Êtes-vous résolu de me laisser mourir sans me donner la consolation de me dire encore que vous m'aimez? Mon âme, dites-moi au moins un mot, je vous en conjure.»
Alors le sultan, feignant de sortir d'un profond sommeil, et contrefaisant le langage des noirs, répondit à la reine d'un ton grave: «Il n'y a de force et de pouvoir qu'en Dieu seul, qui est tout-puissant.» À ces paroles, la magicienne, qui ne s'y attendait pas, fit un grand cri pour marquer l'excès de sa joie: «Mon cher seigneur, s'écria-t-elle, ne me trompé-je pas? est-il bien vrai que je vous entende et que vous me parliez? - Malheureuse! reprit le sultan, es-tu digne que je réponde à tes discours? - Hé! pourquoi répliqua la reine, me faites-vous ce reproche? - Les cris, repartit-il, les pleurs et les gémissements de ton mari, que tu traites tous les jours avec tant d'indignité et de barbarie, m'empêchent de dormir nuit et jour. Il y a longtemps que je serais guéri et que j'aurais recouvré l'usage de la parole si tu l'avais désenchanté. Voilà la cause de ce silence que je garde, et dont tu te plains. - Eh bien! dit la magicienne, pour vous apaiser, je suis prête à faire ce que vous me commanderez. Voulez-vous que je lui rende sa première forme? - Oui, répondit le sultan, et hâte- toi de le mettre en liberté, afin que je ne sois plus incommodé de ses cris.»
La magicienne sortit aussitôt du Palais des Larmes. Elle prit une tasse d'eau, et prononça dessus des paroles qui la firent bouillir comme si elle eût été sur le feu. Elle alla ensuite à la salle où était le jeune roi son mari; elle jeta de cette eau sur lui, en disant: «Si le Créateur de toutes choses t'a formé tel que tu es présentement, ou s'il est en colère contre toi, ne change pas; mais si tu n'es dans cet état que par la vertu de mon enchantement, reprends ta forme naturelle, et redeviens tel que tu étais auparavant.» À peine eut-elle achevé ces mots, que le prince, se retrouvant en son premier état, se leva librement avec toute la joie qu'on peut s'imaginer, et il en rendit grâce à Dieu. La magicienne reprenant la parole: «Va, lui dit-elle, éloigne-toi de ce château, et n'y reviens jamais, ou bien il t'en coûtera la vie.»
Le jeune roi, cédant à la nécessité, s'éloigna de la magicienne sans répliquer, et se retira dans un lieu écarté, où il attendit impatiemment le succès du dessein dont le sultan venait de commencer l'exécution avec tant de bonheur.
Cependant la magicienne retourna au Palais des Larmes, et en entrant, comme elle croyait toujours parler au noir: «Cher amant, lui dit-elle, j'ai fait ce que vous m'avez ordonné: rien ne vous empêche de vous lever et de me donner par là une satisfaction dont je suis privée depuis si longtemps.»
Le sultan continua de contrefaire le langage des noirs: «Ce que tu viens de faire, répondit-il d'un ton brusque, ne suffit pas pour me guérir: tu n'as ôté qu'une partie du mal, il en faut couper jusqu'à la racine. - Mon aimable noiraud, reprit-elle, qu'entendez-vous par la racine? - Malheureuse, repartit le sultan, ne comprends-tu pas que je veux parler de cette ville et de ses habitants, et des quatre îles que tu as détruites par tes enchantements? Tous les jours, à minuit, les poissons ne manquent pas de lever la tête hors de l'étang, et de crier vengeance contre moi et contre toi: voilà le véritable sujet du retardement de ma guérison. Va promptement rétablir les choses en leur premier état, et, à ton retour, je te donnerai la main, et tu m'aideras à me lever.»
La magicienne, remplie de l'espérance que ces paroles lui firent concevoir s'écria, transportée de joie: «Mon coeur, mon âme, vous aurez bientôt recouvré votre santé: car je vais faire tout ce que vous me commandez.» En effet, elle partit dans le moment, et lorsqu'elle fut arrivée sur le bord de l'étang, elle prit un peu d'eau dans sa main et en fit une aspersion dessus…
Scheherazade, en cet endroit, voyant qu'il était jour, n'en voulut pas dire davantage. Dinarzade dit à la sultane: Ma soeur, j'ai bien de la joie de savoir le jeune roi des quatre Îles Noires désenchanté, et je regarde déjà la ville et les habitants comme rétablis en leur premier état; mais je suis en peine d'apprendre ce que deviendra la magicienne. - Donnez-vous un peu de patience, répondit la sultane; vous aurez demain la satisfaction que vous désirez, si le sultan, mon seigneur, veut bien y consentir.» Schahriar, qui, comme on l'a déjà dit, avait pris son parti là- dessus, se leva pour aller remplir ses devoirs.
Dinarzade, à l'heure ordinaire, ne manqua pas d'appeler la sultane: Ma chère soeur, dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous prie de nous raconter quel fut le sort de la reine magicienne, comme vous me l'avez promis. Scheherazade tint aussitôt sa promesse et parla de cette sorte:
La magicienne, ayant fait l'aspersion, n'eut pas plus tôt prononcé quelques paroles sur les poissons et sur l'étang, que la ville reparut à l'heure même. Les poissons redevinrent hommes, femmes ou enfants, mahométans, chrétiens, persans ou juifs, gens libres ou esclaves: chacun reprit sa forme naturelle. Les maisons et les boutiques furent bientôt remplies de leurs habitants, qui y trouvèrent toutes choses dans la même situation et dans le même ordre où elles étaient avant l'enchantement. La suite nombreuse du sultan, qui se trouva campée dans la plus grande place, ne fut pas peu étonnée de se voir en un instant au milieu d'une ville belle, vaste et bien peuplée.
Pour revenir à la magicienne, dès qu'elle eut fait ce changement merveilleux, elle se rendit en diligence au Palais des Larmes, pour en recueillir le fruit: «Mon cher seigneur, s'écria-t-elle en entrant, je viens me réjouir avec vous du retour de votre santé; j'ai fait tout ce que vous avez exigé de moi: levez-vous donc, et me donnez la main. - Approche,» lui dit le sultan en contrefaisant toujours le langage des noirs. Elle s'approcha. «Ce n'est pas assez, reprit-il, approche-toi davantage.» Elle obéit. Alors il se leva, et la saisit par le bras si brusquement, qu'elle n'eut pas le temps de se reconnaître; et, d'un coup de sabre, il sépara son corps en deux parties, qui tombèrent l'une d'un côté, et l'autre de l'autre. Cela étant fait, il laissa le cadavre sur la place, et sortant du Palais des Larmes, il alla trouver le jeune prince des Îles Noires, qui l'attendait avec impatience: «Prince, lui dit-il en l'embrassant, réjouissez-vous, vous n'avez plus rien à craindre: votre cruelle ennemie n'est plus.»
Le jeune prince remercia le sultan d'une manière qui marquait que son coeur était pénétré de reconnaissance, et pour prix de lui avoir rendu un service si important, il lui souhaita une longue vie avec toutes sortes de prospérités: «Vous pouvez désormais, lui dit le sultan, demeurer paisible dans votre capitale, à moins que vous ne vouliez venir dans la mienne, qui en est si voisine; je vous y recevrai avec plaisir, et vous n'y serez pas moins honoré et respecté que chez vous. - Puissant monarque à qui je suis si redevable, répondit le roi, vous croyez donc être fort près de votre capitale? - Oui, répliqua le sultan, je le crois; il n'y a pas plus de quatre ou cinq heures de chemin. - Il y a une année entière de voyage, reprit le jeune prince. Je veux bien croire que vous êtes venu ici de votre capitale dans le peu de temps que vous dites, parce que la mienne était enchantée; mais depuis qu'elle ne l'est plus, les choses ont bien changé. Cela ne m'empêchera pas de vous suivre, quand ce serait pour aller aux extrémités de la terre. Vous êtes mon libérateur, et, pour vous donner toute ma vie des marques de ma reconnaissance, je prétends vous accompagner, et j'abandonne sans regret mon royaume.»
Le sultan fut extraordinairement surpris d'apprendre qu'il était si loin de ses états, et il ne comprenait pas comment cela se pouvait faire. Mais le jeune roi des Îles Noires le convainquit si bien de cette possibilité, qu'il n'en douta plus: «Il n'importe, reprit alors le sultan, la peine de m'en retourner dans mes états est suffisamment récompensée par la satisfaction de vous avoir obligé et d'avoir acquis un fils en votre personne: car, puisque vous voulez bien me faire l'honneur de m'accompagner, et que je n'ai point d'enfant, je vous regarde comme tel, et je vous fais dès à présent mon héritier et mon successeur.»
L'entretien du sultan et du roi des Îles Noires se termina par les plus tendres embrassements. Après quoi, le jeune prince ne songea qu'aux préparatifs de son voyage. Ils furent achevés en trois semaines, au grand regret de toute sa cour et de ses sujets, qui reçurent de sa main un de ses proches parents pour leur roi.
Enfin, le sultan et le jeune prince se mirent en Chemin avec cent chameaux chargés de richesses inestimables, tirées des trésors du jeune roi, qui se fit suivre par cinquante cavaliers bien faits, parfaitement bien montés et équipés. Leur voyage fut heureux; et lorsque le sultan, qui avait envoyé des courriers pour donner avis de son retardement et de l'aventure qui en était la cause, fut près de sa capitale, les principaux officiers qu'il y avait laissés vinrent le recevoir, et l'assurèrent que sa longue absence n'avait apporté aucun changement dans son empire. Les habitants sortirent aussi en foule, le reçurent avec de grandes acclamations, et firent des réjouissances qui durèrent plusieurs jours.
Le lendemain de son arrivée, le sultan fit à tous ses courtisans assemblés un détail fort ample des choses qui, contre son attente, avaient rendu son absence si longue. Il leur déclara ensuite l'adoption qu'il avait faite du roi des quatre Îles Noires, qui avait bien voulu abandonner un grand royaume pour l'accompagner et vivre avec lui. Enfin, pour reconnaître la fidélité qu'ils lui avaient tous gardée, il leur fit des largesses proportionnées au rang que chacun tenait à sa cour.
Pour le pêcheur, comme il était la première cause de la délivrance du jeune prince, le sultan le combla de biens, et le rendit, lui et sa famille, très-heureux le reste de leurs jours.
Scheherazade finit là le conte du pêcheur et du génie. Dinarzade lui marqua qu'elle y avait pris un plaisir infini, et Schahriar lui ayant témoigné la même chose, elle leur dit qu'elle en savait un autre plus beau que celui-là, et que si le sultan le lui voulait permettre, elle le raconterait le lendemain, car le jour commençait à paraître. Schahriar, se souvenant du délai d'un mois qu'il avait accordé à la sultane, et curieux d'ailleurs de savoir si ce nouveau conte serait aussi agréable qu'elle le promettait, se leva dans le dessein de l'entendre la nuit suivante.
Dinarzade, suivant sa coutume, n'oublia pas d'appeler la sultane lorsqu'il en fut temps: Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour, de me raconter un de ces beaux contes que vous savez. Scheherazade, sans lui répondre, commença d'abord, et adressant la parole au sultan:
HISTOIRE DE TROIS CALENDERS, FILS DE ROIS, ET DE CINQ DAMES DE BAGDAD. Sire, dit-elle, en adressant la parole au sultan, sous le règne du calife[15] Haroun Alraschid, il y avait à Bagdad, où il faisait sa résidence, un porteur qui, malgré sa profession basse et pénible, ne laissait pas d'être homme d'esprit et de bonne humeur. Un matin qu'il était, à son ordinaire, avec un grand panier à jour près de lui, dans une place où il attendait que quelqu'un eût besoin de son ministère, une jeune dame de belle taille, couverte d'un grand voile de mousseline, l'aborda, et lui dit d'un air gracieux: «Écoutez, porteur, prenez votre panier, et suivez-moi.» Le porteur, enchanté de ce peu de paroles prononcées si agréablement, prit aussitôt son panier, le mit sur sa tête, et suivit la dame en disant: «Ô jour heureux! Ô jour de bonne rencontre!»
D'abord la dame s'arrêta devant une porte formée, et frappa. Un chrétien, vénérable par une longue barbe blanche, ouvrit, et elle lui mit de l'argent dans la main, sans lui dire un seul mot. Mais le chrétien, qui savait ce qu'elle demandait, rentra, et peu de temps après apporta une grosse cruche d'un vin excellent: «Prenez cette cruche, dit la dame au porteur, et la mettez dans votre panier.» Cela étant fait, elle lui commanda de la suivre, puis elle continua de marcher, et le porteur continua de dire: «Ô jour de félicité! ô jour d'agréable surprise et de joie!»
La dame s'arrêta à la boutique d'un vendeur de fruits et de fleurs, où elle choisit plusieurs sortes de pommes, des abricots, des pêches, des coings, des limons, des citrons, des oranges, du myrte, du basilic, des lis, du jasmin, et de quelques autres sortes de fleurs et de plantes de bonne odeur. Elle dit au porteur de mettre tout cela dans son panier, et de la suivre. En passant devant l'étalage d'un boucher, elle se fit peser vingt-cinq livres de la plus belle viande qu'il eût; ce que le porteur mit encore dans son panier, par son ordre. À une autre boutique, elle prit des câpres, de l'estragon, de petits concombres, de la percepierre et autres herbes, le tout confit dans le vinaigre; à une autre, des pistaches, des noix, des noisettes, des pignons, des amandes, et d'autres fruits semblables; à une autre encore, elle acheta toutes sortes de pâtes d'amande. Le porteur, en mettant toutes ces choses dans son panier, remarquant qu'il se remplissait, dit à la dame: «Ma bonne dame, il fallait m'avertir que vous feriez tant de provisions: j'aurais pris un cheval, ou plutôt un chameau pour les porter. J'en aurai beaucoup plus que ma charge pour peu que vous en achetiez d'autres.» La dame rit de cette plaisanterie, et ordonna de nouveau au porteur de la suivre.
Elle entra chez un droguiste, où elle se fournit de toutes sortes d'eaux de senteur, de clous de girofle, de muscade, de poivre, de gingembre, d'un gros morceau d'ambre gris, et de plusieurs autres épiceries des Indes; ce qui acheva de remplir le panier du porteur, auquel elle dit encore de la suivre. Alors ils marchèrent tous deux jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à un hôtel magnifique dont la façade était ornée de belles colonnes, et qui avait une porte d'ivoire. Ils s'y arrêtèrent, et la dame frappa un petit coup…
En cet endroit, Scheherazade aperçut qu'il était jour, et cessa de parler. Franchement, ma soeur, dit Dinarzade, voilà un commencement qui donne beaucoup de curiosité: je crois que le sultan ne voudra pas se priver du plaisir d'entendre la suite. Effectivement, Schahriar, loin d'ordonner la mort de la sultane, attendit impatiemment la nuit suivante, pour apprendre ce qui se passerait dans l'hôtel dont elle avait parlé.