CXXXVI NUIT.

Sire, dit le lendemain Scheherazade, le jeune nomme boiteux poursuivant son histoire: «La vieille dame, dit-il, m'ayant tenu ce discours, s'arrêta pour entendre ma réponse; mais quoiqu'il eût fait sur moi beaucoup d'impression, je n'osais découvrir le fond de mon coeur. Je me tournai seulement du côté de la dame et poussai un grand soupir, sans lui rien dire. «Est-ce la honte, reprit-elle, qui vous empêche de parler, ou si c'est manque de confiance en moi? Doutez-vous de l'effet de ma promesse? Je pourrais vous citer une infinité de jeunes gens de votre connaissance qui ont été dans la même peine que vous et que j'ai soulagés.»

«Enfin, la bonne dame me dit tant d'autres choses encore que je rompis le silence. Je lui déclarai mon mal, je lui appris l'endroit où j'avais vu l'objet qui le causait et lui expliquai toutes les circonstances de mon aventure: «Si vous réussissez, lui dis-je, et que vous me procuriez le bonheur de voir cette beauté charmante et de l'entretenir de la passion dont je brûle pour elle, vous pouvez compter sur ma reconnaissance. - Mon fils, me répondit la vieille dame, je connais la personne dont vous me parlez: elle est, comme vous l'avez fort bien jugé, fille du premier cadi de cette ville. Je ne suis point étonnée que vous l'aimiez. C'est la plus belle et la plus aimable dame de Bagdad; mais, ce qui me chagrine, elle est très-fière et d'un très- difficile accès. Vous savez combien nos gens de justice sont exacts à faire observer les dures lois qui retiennent les femmes dans une contrainte si gênante: ils le sont encore davantage à les observer eux-mêmes dans leurs familles, et le cadi que vous avez vu est lui seul plus rigide en cela que tous les autres ensemble. Comme ils ne font que prêcher à leurs filles que c'est un grand crime de se montrer aux hommes, elles en sont si fortement prévenues, pour la plupart, qu'elles n'ont des yeux dans les rues que pour se conduire, lorsque la nécessité les oblige à sortir. Je ne dis pas absolument que la fille du premier cadi soit de cette humeur; mais cela n'empêche pas que je ne craigne de trouver d'aussi grands obstacles à vaincre de son côté que de celui de son père. Plût à Dieu que vous aimassiez quelque autre dame, je n'aurais pas tant de difficultés à surmonter que j'en prévois. J'y emploierai néanmoins tout mon savoir-faire, mais il faudra du temps pour y réussir. Cependant ne laissez pas de prendre courage, et ayez de la confiance en moi.»

«La vieille me quitta, et comme je me représentai vivement tous les obstacles dont elle venait de me parler, la crainte que j'eus qu'elle ne réussît pas dans son entreprise augmenta mon mal. Elle revint le lendemain, et je lus sur son visage qu'elle n'avait rien de favorable à m'annoncer. En effet, elle me dit: «Mon fils, je ne m'étais pas trompée, j'ai à surmonter autre chose que la vigilance d'un père. Vous aimez un objet insensible qui se plaît à faire brûler d'amour pour elle tous ceux qui s'en laissent charmer; elle ne veut pas leur donner le moindre soulagement; elle m'a écoutée avec plaisir tant que je ne lui ai parlé que du mal qu'elle vous fait souffrir, mais d'abord que j'ai seulement ouvert la bouche pour l'engager à vous permettre de la voir et de l'entretenir, elle m'a dit en me jetant un regard terrible: «Vous êtes bien hardie de me faire cette proposition; je vous défends de me revoir jamais si vous voulez me tenir de pareils discours.»

«Que cela ne vous afflige pas, poursuivit la vieille, je ne suis pas aisée à rebuter, et, pourvu que la patience ne vous manque pas, j'espère que je viendrai à bout de mon dessein.» Pour abréger ma narration, dit le jeune homme, je vous dirai que cette bonne messagère fit encore inutilement plusieurs tentatives en ma faveur auprès de la fière ennemie de mon repos. Le chagrin que j'en eus irrita mon mal à un point que les médecins m'abandonnèrent absolument. J'étais donc regardé comme un homme qui n'attendait que la mort, lorsque la vieille me vint donner la vie.

«Afin que personne ne l'entendit, elle me dit à l'oreille: «Songez au présent que vous avez à me faire pour la bonne nouvelle que je vous apporte.» Ces paroles produisirent un effet merveilleux: je me levai sur mon séant et lui répondis avec transport: «Le présent ne vous manquera pas, qu'avez-vous à me dire? - Mon cher seigneur, reprit-elle, vous n'en mourrez pas, et j'aurai bientôt le plaisir de vous voir en parfaite santé et fort content de moi. Hier lundi j'allai chez la dame que vous aimez et je la trouvai en bonne humeur. Je pris d'abord un visage triste, je poussai de profonds soupirs en abondance et laissai couler quelques larmes. «Ma bonne mère, me dit-elle, qu'avez-vous? Pourquoi paraissez-vous si affligée? - Hélas! ma chère et honorable dame, lui répondis-je, je viens de chez le jeune seigneur de qui je vous parlais l'autre jour: c'en est fait, il va perdre la vie pour l'amour de vous; c'est un grand dommage, je vous assure, et il y a bien de la cruauté de votre part. - Je ne sais, répliqua-t-elle, pourquoi vous voulez que je sois cause de sa mort. Comment puis-je y contribuer? - Comment? lui repartis-je. Hé! ne vous disais-je pas l'autre jour qu'il était assis devant votre fenêtre lorsque vous l'ouvrîtes pour arroser votre vase de fleurs? Il vit ce prodige de beauté, ces charmes que votre miroir vous représente tous les jours; depuis ce moment, il languit, et son mal s'est tellement augmenté qu'il est enfin réduit au pitoyable état que j'ai l'honneur de vous dire.»

Scheherazade cessa de parler en cet endroit, parce qu'elle vit paraître le jour. La nuit suivante, elle poursuivit en ces termes l'histoire du jeune boiteux de Bagdad:

CXXXVII NUIT.

Sire, la vieille dame continuant de rapporter au jeune homme malade d'amour l'entretien qu'elle avait eu avec la fille du cadi: «Vous vous souvenez bien, madame, ajoutai-je, avec quelle rigueur vous me traitâtes dernièrement, lorsque je voulus vous parler de sa maladie et vous proposer un moyen de le délivrer du danger où il était. Je retournai chez lui après vous avoir quittée, et il ne connut pas plus tôt en me voyant, que je ne lui apportais pas une réponse favorable, que son mal en redoubla. Depuis ce temps-là, madame, il est prêt à perdre la vie, et je ne sais si vous pourriez la lui sauver quand vous auriez pitié de lui.»

«Voilà ce que je lui dis, ajouta la vieille. La crainte de votre mort l'ébranla et je vis son visage changer de couleur: «Ce que vous me racontez, dit-elle, est-il bien vrai, et n'est-il effectivement malade que pour l'amour de moi? - Ah! madame, repartis-je, cela n'est que trop véritable: plût à Dieu que cela fût faux! - Hé! croyez-vous, reprit-elle, que l'espérance de me voir et de me parler pût contribuer à le tirer du péril où il est? - Peut-être bien, lui dit-je, et si vous me l'ordonnez j'essaierai ce remède. - Hé bien! répliqua-t-elle en soupirant, faites-lui donc espérer qu'il me verra, mais il ne faut pas qu'il s'attende, à d'autres faveurs à moins qu'il n'aspire à m'épouser et que mon père ne consente à ce mariage. - Madame, m'écriai-je, vous avez bien de la bonté! je vais trouver ce jeune seigneur et lui annoncer qu'il aura le plaisir de vous entretenir. - Je ne vois pas un temps plus commode à lui faire cette grâce, dit-elle, que vendredi prochain, pendant que l'on fera la prière de midi. Qu'il observe quand mon père sera sorti pour y aller et qu'il vienne aussitôt se présenter devant la maison, s'il se porte assez bien pour cela. Je le verrai arriver par ma fenêtre et je descendrai pour lui ouvrir. Nous nous entretiendrons durant le temps de la prière, et il se retirera avant le retour de mon père.»

«Nous sommes au mardi, continua la vieille, vous pouvez jusqu'à vendredi reprendre vos forces et vous disposer à cette entrevue.» À mesure que la bonne dame parlait, je sentais diminuer mon mal, ou plutôt je me trouvai guéri à la fin de son discours. «Prenez, lui dis-je, en lui donnant ma bourse qui était toute pleine; c'est à vous seule que je dois ma guérison; je tiens cet argent mieux employé que celui que j'ai donné aux médecins, qui n'ont fait que me tourmenter pendant ma maladie.»

«La dame m'ayant quitté, je me sentis assez de force pour me lever. Mes parents, ravis de me voir en si bon état, me firent des compliments et se retirèrent chez eux.

«Le vendredi matin, la vieille arriva dans le temps que je commençais à m'habiller et que je choisissais l'habit le plus propre de ma garde-robe. «Je ne vous demande pas, me dit-elle, comment vous vous portez; l'occupation où je vous vois me fait assez connaître ce que je dois penser là-dessus: mais ne vous baignerez-vous pas avant que d'aller chez le premier cadi? - Cela consumerait trop de temps, lui répondis-je; je me contenterai de faire venir un barbier et de me faire raser la tête et la barbe.» Aussitôt j'ordonnai à un de mes esclaves d'en chercher un qui fût habile dans sa profession et fort expéditif.

«L'esclave m'amena ce malheureux barbier que vous voyez, qui me dit après m'avoir salué: «Seigneur, il paraît à votre visage que vous ne vous portez pas bien.» Je lui répondis que je sortais d'une maladie. «Je souhaite, reprit-il, que Dieu vous délivre de toutes sortes de maux et que sa grâce vous accompagne toujours. - J'espère, lui répliquai-je, qu'il exaucera ce souhait, dont je vous suis fort obligé. - Puisque vous sortez d'une maladie, dit- il, je prie Dieu qu'il vous conserve la santé; dites-moi présentement de quoi il s'agit: j'ai apporté mes rasoirs et mes lancettes, souhaitez-vous que je vous rase ou que je vous tire du sang? - Je viens de vous dire, repris-je, que je sors de maladie, et vous devez bien juger que je ne vous ai fait venir que pour me raser; dépêchez-vous et ne perdons pas le temps à discourir, car je suis pressé, et l'on m'attend à midi précisément.»

Scheherazade se tut en achevant ces paroles, à cause du jour qui paraissait. Le lendemain, elle reprit son discours de cette sorte:

CXXXVIII NUIT.

«Le barbier, dit le jeune boiteux de Bagdad, employa beaucoup de temps à déplier sa trousse et à préparer ses rasoirs: au lieu de mettre de l'eau dans son bassin, il tira de sa trousse un astrolabe fort propre, sortit de ma chambre, et alla au milieu de la cour d'un pas grave prendre la hauteur du soleil. Il revint avec la même gravité, et en rentrant: «Vous serez bien aise, seigneur, me dit-il, d'apprendre que nous sommes aujourd'hui au vendredi dix-huitième de la lune de Safar, de l'an 653, depuis la retraite de notre grand prophète de la Mecque à Médine, et de l'an 7320, de l'époque du grand Iskender aux deux cornes; et que la conjonction de Mars et de Mercure signifie que vous ne pouvez pas choisir un meilleur temps qu'aujourd'hui à l'heure qu'il est pour vous faire raser. Mais, d'un autre côté, cette même conjonction est d'un mauvais présage pour vous. Elle m'apprend que vous courez en ce jour un grand danger; non pas véritablement de perdre la vie, mais d'une incommodité qui vous durera le reste de vos jours; vous devez m'être obligé de l'avis que je vous donne de prendre garde à ce malheur; je serais fâché qu'il vous arrivât.»

«Jugez, mes seigneurs, du dépit que j'eus d'être tombé entre les mains d'un barbier si babillard et si extravagant: quel fâcheux contretemps pour un amant qui se préparait à un rendez-vous! j'en fus choqué. «Je me mets peu en peine, lui dis-je en colère, de vos avis et de vos prédictions: je ne vous ai point appelé pour vous consulter sur l'astrologie; vous êtes venu ici pour me raser: ainsi, rasez-moi ou vous retirez, que je fasse venir un autre barbier.»

«Seigneur, me répondit-il avec un flegme à me faire perdre patience, quel sujet avez-vous de vous mettre en colère? Savez- vous bien que tous les barbiers ne me ressemblent pas, et que vous n'en trouveriez pas un pareil quand vous le feriez faire exprès? Vous n'avez demandé qu'un barbier, et vous avez en ma personne le meilleur barbier de Bagdad, un médecin expérimenté, un chimiste très-profond, un astrologue qui ne se trompe point, un grammairien achevé, un parfait rhétoricien, un logicien subtil, un mathématicien accompli dans la géométrie, dans l'arithmétique, dans l'astronomie et dans tous les raffinements de l'algèbre, un historien qui sait l'histoire de tous les royaumes de l'univers. Outre cela, je possède toutes les parties de la philosophie. J'ai dans ma mémoire toutes nos lois et toutes nos traditions. Je suis poète, architecte; mais que ne suis-je pas? Il n'y a rien de caché pour moi dans la nature. Feu monsieur votre père, à qui je rends un tribut de mes larmes toutes les fois que je pense à lui, était bien persuadé de mon mérite: il me chérissait, me caressait, et ne cessait de me citer dans toutes les compagnies où il se trouvait, comme le premier homme du monde: je veux, par reconnaissance et par amitié pour lui, m'attacher à vous, vous prendre sous ma protection, et vous garantir de tous les malheurs dont les astres pourront vous menacer.»

«À ce discours, malgré ma colère, je ne pus m'empêcher de rire. «Aurez-vous donc bientôt achevé, babillard importun? m'écriai-je, et voulez-vous commencer à me raser?»

En cet endroit Scheherazade cessa de poursuivre l'histoire du boiteux de Bagdad, parce qu'elle aperçut le jour; mais la nuit suivante elle en reprit ainsi la suite:

CXXXIX NUIT.

Le jeune boiteux continuant son histoire: «Seigneur, me répliqua le barbier, vous me faites une injure en m'appelant babillard: tout le monde, au contraire, me donne l'honorable titre de silencieux. J'avais six frères que vous auriez pu avec raison appeler babillards, et afin que vous les connaissiez, l'aîné se nommait Bacbouc, le second Bakbarah, le troisième Bakbac, le quatrième Alcouz, le cinquième Alnaschar, et le sixième Schacabac. C'étaient des discoureurs importuns; mais moi qui suis leur cadet, je suis grave et concis dans mes discours.»

«De grâce, mes seigneurs, mettez-vous à ma place: quel parti pouvais-je prendre en me voyant si cruellement assassiné? «Donnez- lui trois pièces d'or, dis-je à celui de mes esclaves qui faisait la dépense de ma maison; qu'il s'en aille et me laisse en repos; je ne veux plus me faire raser aujourd'hui. - Seigneur, me dit alors le barbier, qu'entendez-vous, s'il vous plaît, par ce discours? Ce n'est pas moi qui suis venu vous chercher, c'est vous qui m'avez fait venir; et cela étant ainsi, je jure, foi de musulman, que je ne sortirai point de chez vous que je ne vous aie rasé. Si vous ne connaissez pas ce que je vaux, ce n'est pas ma faute. Feu monsieur votre père me rendait plus de justice. Toutes les fois qu'il m'envoyait quérir pour lui tirer du sang, il me faisait asseoir auprès de lui, et alors c'était un charme d'entendre les belles choses dont je l'entretenais. Je le tenais dans une admiration continuelle; je l'enlevais, et quand j'avais achevé: «Ah! s'écriait-il, vous êtes une source inépuisable de sciences! personne n'approche de la profondeur de votre savoir. - Mon cher seigneur, lui répondais-je, vous me faites plus d'honneur que je ne mérite. Si je dis quelque chose de beau, j'en suis redevable à l'audience favorable que vous avez la bonté de me donner: ce sont vos libéralités qui m'inspirent toutes ces pensées sublimes qui ont le bonheur de vous plaire. Un jour qu'il était charmé d'un discours admirable que je venais de lui faire:

«Qu'on lui donne, dit-il, cent pièces d'or, et qu'on le revêtisse d'une de mes plus riches robes.» Je reçus ce présent sur-le-champ; aussitôt je tirai son horoscope, et je le trouvai le plus heureux du monde. Je poussai même encore plus loin la reconnaissance, car je lui tirai du sang avec les ventouses.»

«Il n'en demeura pas là: il enfila un autre discours qui dura une grosse demi-heure. Fatigué de l'entendre et chagrin de voir que le temps s'écoulait sans que j'en fusse plus avancé, je ne savais plus que lui dire. «Non, m'écriai-je, il n'est pas possible qu'il y ait au monde un autre homme qui se fasse comme vous un plaisir de faire enrager les gens.»

La clarté du jour, qui se faisait voir dans l'appartement de Schahriar, obligea Scheherazade à s'arrêter en cet endroit. Le lendemain elle continua son récit de cette manière:

CXL NUIT.

«Je crus, dit le jeune boiteux de Bagdad, que je réussirais mieux en prenant le barbier par la douceur. «Au nom de Dieu, lui dis-je, laissez là tous vos beaux discours, et m'expédiez promptement; une affaire de la dernière importance m'appelle hors de chez moi, comme je vous l'ai déjà dit.» À ces mots il se mit à rire: «Ce serait une chose bien louable, dit-il, si notre esprit demeurait toujours dans la même situation, si nous étions toujours sages et prudents: je veux croire néanmoins que si vous vous êtes mis en colère contre moi, c'est votre maladie qui a causé ce changement dans votre humeur: c'est pourquoi vous avez besoin de quelques instructions, et vous ne pouvez mieux faire que de suivre l'exemple de votre père et de votre aïeul. Ils venaient me consulter dans toutes leurs affaires, et je puis dire sans vanité qu'ils se louaient fort de mes conseils. Voyez-vous, seigneur, on ne réussit presque jamais dans ce qu'on entreprend si l'on n'a recours aux avis des personnes éclairées: on ne devient point habile homme, dit le proverbe, qu'on ne prenne conseil d'un habile homme; je vous suis tout acquis, et vous n'avez qu'à me commander.»

- «Je ne puis donc gagner sur vous, interrompis-je, que vous abandonniez tous ces longs discours, qui n'aboutissent à rien qu'à me rompre la tête et qu'à m'empêcher de me trouver où j'ai affaire? Rasez-moi donc, ou retirez-vous.» En disant cela, je me levai de dépit en frappant du pied contre terre.

«Quand il vit que j'étais fâché tout de bon: «Seigneur, me dit-il, ne vous fâchez pas, nous allons commencer.» Effectivement, il me lava la tête et se mit à me raser; mais il ne m'eut pas donné quatre coups de rasoir, qu'il s'arrêta pour me dire: «Seigneur, vous êtes prompt; vous devriez vous abstenir de ces emportements qui ne viennent que du démon. Je mérite d'ailleurs que vous ayez de la considération pour moi à cause de mon âge, de ma science et de mes vertus éclatantes.»

- Continuez de me raser, lui dis-je en l'interrompant encore, et ne parlez plus. - C'est-à-dire, reprit-il, que vous avez quelque affaire qui vous presse; je vais parier que je ne me trompe pas. - Et il y a deux heures, lui repartis-je, que je vous le dis. Vous devriez déjà m'avoir rasé. - Modérez votre ardeur, répliqua-t-il; vous n'avez peut-être pas bien pensé à ce que vous allez faire: quand on fait les choses avec précipitation, on s'en repent presque toujours. Je voudrais que vous me dissiez quelle est cette affaire qui vous presse si fort, je vous en dirais mon sentiment: vous avez du temps de reste, puisque l'on ne vous attend qu'à midi et qu'il ne sera midi que dans trois heures. - Je ne m'arrête point à cela, lui dis-je; les gens d'honneur et de parole préviennent le temps qu'on leur a donné. Mais je ne m'aperçois pas qu'en m'amusant à raisonner avec vous je tombe dans les défauts des barbiers babillards; achevez vite de me raser.»

«Plus je témoignais d'empressement, et moins il en avait à m'obéir. Il quitta son rasoir pour prendre son astrolabe, puis, laissant son astrolabe, il reprit son rasoir.».

Scheherazade voyant paraître le jour, garda le silence. La nuit suivante, elle poursuivit ainsi l'histoire commencée:

CXLI NUIT.

«Le barbier, continua le jeune boiteux, quitta encore son rasoir, prit une seconde fois son astrolabe, et me laissa à demi rasé pour aller voir quelle heure il était précisément. Il revint: «Seigneur, me dit-il, je savais bien que je ne me trompais pas: il y a encore trois heures jusqu'à midi; j'en suis assuré, ou toutes les règles de l'astronomie sont fausses. - Juste ciel! m'écriai- je, ma patience est à bout, je n'y puis plus tenir. Maudit barbier, barbier de malheur, peu s'en faut que je ne me jette sur toi, et que je ne t'étrangle! - Doucement, monsieur, me dit-il d'un air froid, sans s'émouvoir de mon emportement; vous ne craignez pas de retomber malade; ne vous emportez pas, vous allez être servi dans un moment.» En disant ces paroles il remit son astrolabe dans sa trousse, reprit son rasoir, qu'il repassa sur le cuir qu'il avait attaché à sa ceinture, et recommença de me raser; mais en me rasant il ne put s'empêcher de parler: «Si vous vouliez, seigneur, me dit-il, m'apprendre quelle est cette affaire que vous avez à midi, je vous donnerais quelque conseil dont vous pourriez vous trouver bien.» Pour le contenter, je lui dis que des amis m'attendaient à midi pour me régaler et se réjouir avec moi du retour de ma santé.

«Quand le barbier entendit parler de régal: «Dieu vous bénisse en ce jour comme en tous les autres! s'écria-t-il; vous me faites souvenir que j'invitai hier quatre ou cinq amis à venir manger aujourd'hui chez moi: je l'avais oublié, et je n'ai encore fait aucun préparatif. - Que cela ne vous embarrasse pas, lui dis-je; quoique j'aille manger dehors, mon garde-manger ne laisse pas d'être toujours bien garni. Je vous fais présent de tout ce qui s'y trouvera; je vous ferai même donner du vin tant que vous en voudrez; car j'en ai d'excellent dans ma cave: mais il faut que vous acheviez promptement de me raser; et souvenez-vous qu'au lieu que mon père vous faisait des présents pour vous entendre parler, je vous en fais, moi, pour vous faire taire.»

«Il ne se contenta pas de la parole que je lui donnais: «Dieu vous récompense! s'écria-t-il, de la grâce que vous me faites; mais montrez-moi tout à l'heure ces provisions, afin que je voie s'il y aura de quoi bien régaler mes amis. Je veux qu'ils soient contents de la bonne chère que je leur ferai. - J'ai, lui dis-je, un agneau, six chapons, une douzaine de poulets, et de quoi faire quatre entrées.» Je donnai ordre à un esclave d'apporter tout cela sur-le-champ avec quatre grandes cruches de vin. «Voilà qui est bien, reprit le barbier; mais il faudrait des fruits et de quoi assaisonner la viande.» Je lui fis encore donner ce qu'il demandait: il cessa de me raser pour examiner chaque chose l'une après l'autre; et comme cet examen dura près d'une demi-heure, je pestais, j'enrageais; mais j'avais beau pester et enrager, le bourreau ne s'empressait pas davantage. Il reprit pourtant le rasoir, et me rasa quelques moments; puis, s'arrêtant tout à coup: «Je n'aurais jamais cru, seigneur, me dit-il, que vous fussiez libéral; je commence à connaître que feu monsieur votre père revit en vous. Certes, je ne méritais pas les grâces dont vous me comblez, et je vous assure que j'en conserverai une éternelle reconnaissance; car, seigneur, afin que vous le sachiez, je n'ai rien que ce qui me vient de la générosité des honnêtes gens comme vous; en quoi je ressemble à Zantout, qui frotte le monde au bain, à Sali qui vend des pois chiches grillés par les rues, à Salout qui vend des fèves, à Akerscha qui vend des herbes, à Abou Mekarès qui arrose les rues pour abattre la poussière, et à Cassem de la garde du calife. Tous ces gens-là n'engendrent point de mélancolie: ils ne sont ni fâcheux, ni querelleurs; plus contents de leur sort que le calife au milieu de toute sa cour, ils sont toujours gais, prêts à chanter et à danser, et ils ont chacun leur chanson et leur danse particulière, dont ils divertissent toute la ville de Bagdad; mais ce que j'estime le plus en eux, c'est qu'ils ne sont pas grands parleurs, non plus que votre esclave, qui a l'honneur de vous parler. Tenez, seigneur, voici la chanson et la danse de Zantout qui frotte le monde au bain: regardez-moi, et voyez si je sais bien l'imiter.»

Scheherazade n'en dit pas davantage, parce qu'elle remarqua qu'il était jour. Le lendemain elle poursuivit sa narration dans ces termes:

CXLII NUIT.

«Le barbier chanta la chanson et dansa la danse de Zantout, continua le jeune boiteux; et, quoique je pusse dire pour l'obliger à finir ses bouffonneries, il ne cessa pas qu'il n'eût contrefait de même tous ceux qu'il avait nommés. Après cela, s'adressant à moi: «Seigneur, me dit-il, je vais faire venir chez moi tous ces honnêtes gens; si vous m'en croyez, vous serez des nôtres, et vous laisserez là vos amis, qui sont peut-être de grands parleurs qui ne feront que vous étourdir par leurs ennuyeux discours, et vous faire retomber dans une maladie pire que celle dont vous sortez; au lieu que chez moi vous n'aurez que du plaisir.»

«Malgré ma colère, je ne pus m'empêcher de rire de ses folies. Je voudrais, lui dis-je, n'avoir pas à faire, j'accepterais la proposition que vous me faites, j'irais de bon coeur me réjouir avec vous; mais je vous prie de m'en dispenser, je suis trop engagé aujourd'hui; je serai plus libre un autre jour, et nous ferons cette partie: achevez de me raser, et hâtez-vous de vous en retourner; vos amis sont déjà, peut-être, dans votre maison. - Seigneur, reprit-il, ne me refusez pas la grâce que je vous demande, venez vous réjouir avec la bonne compagnie que je dois avoir. Si vous vous étiez trouvé une fois avec ces gens-là, vous en seriez si content que vous renonceriez pour eux à vos amis. - Ne parlons plus de cela, lui répondis-je, je ne puis être de votre festin.»

«Je ne gagnai rien par la douceur. «Puisque vous ne voulez pas venir chez moi, répliqua le barbier, il faut donc que vous trouviez bon que j'aille avec vous. Je vais porter chez moi ce que vous m'avez donné; mes amis mangeront, si bon leur semble; je reviendrai aussitôt, je ne veux pas commettre l'incivilité de vous laisser aller seul; vous méritez bien que j'aie pour vous cette complaisance. - Ciel! m'écriai-je alors, je ne pourrai donc pas me délivrer aujourd'hui d'un homme si fâcheux? Au nom du grand Dieu vivant, lui dis-je, finissez vos discours importuns; allez trouver vos amis, buvez, mangez, réjouissez-vous, et laissez-moi la liberté d'aller avec les miens. Je veux partir seul, je n'ai pas besoin que personne m'accompagne; aussi bien, il faut que je vous l'avoue, le lieu où je vais n'est pas un lieu où vous puissiez être reçu; on n'y veut que moi. - Vous vous moquez, seigneur, repartit-il; si vos amis vous ont convié à un festin, quelle raison peut vous empêcher de me permettre de vous accompagner? vous leur ferez plaisir, j'en suis sûr, de leur mener un homme qui a comme moi le mot pour rire, et qui sait divertir agréablement une compagnie. Quoi que vous me puissiez dire, la chose est résolue; je vous accompagnerai malgré vous.»

«Ces paroles, mes seigneurs, me jetèrent dans un grand embarras. «Comment me déferai-je de ce maudit barbier? disais-je en moi- même. Si je m'obstine à le contredire, nous ne finirons point notre contestation.» D'ailleurs, j'entendais qu'on appelait déjà, pour la première fois, à la prière de midi, et qu'il était temps de partir: ainsi je pris le parti de ne dire mot, et de faire semblant de consentir qu'il vînt avec moi. Alors il acheva de me raser, et cela étant fait, je lui dis: «Prenez quelques-uns de mes gens pour emporter avec vous ces provisions, et revenez; je vous attends: je ne partirai pas sans vous.»

«Il sortit enfin, et j'achevai promptement de m'habiller. J'entendis appeler à la prière pour la dernière fois, je me hâtai de me mettre en chemin; mais le malicieux barbier, qui avait jugé de mon intention, s'était contenté d'aller avec mes gens jusqu'à la vue de sa maison, et de les voir entrer chez lui. Il s'était caché à un coin de rue pour m'observer et me suivre: en effet, quand je fus arrivé à la porte du cadi, je me retournai, et l'aperçus à l'entrée de la rue; j'en eus un chagrin mortel.

«La porte du cadi était à demi, ouverte; et en entrant je vis la vieille dame qui m'attendait, et qui, après avoir fermé la porte, me conduisit à la chambre de la jeune dame dont j'étais amoureux; mais à peine commençais-je à l'entretenir, que nous entendîmes du bruit dans la rue. La jeune dame mit la tête à la fenêtre, et vit au travers de la jalousie que c'était le cadi son père qui revenait déjà de la prière. Je regardai aussi en même temps, et j'aperçus le barbier assis vis-à-vis, au même endroit d'où j'avais vu la jeune dame.

«J'eus alors deux sujets de crainte: l'arrivée du cadi et la présence du barbier. La jeune dame me rassura sur le premier, en me disant que son père ne montait à sa chambre que très-rarement, et que, comme elle avait prévu que ce contretemps pourrait arriver, elle avait songé au moyen de me faire sortir sûrement; mais l'indiscrétion du malheureux barbier me causait une grande inquiétude, et vous allez voir que cette inquiétude n'était pas sans fondement.

«Dès que le cadi fut rentré chez lui, il donna lui-même la bastonnade à un esclave qui l'avait mérité. L'esclave poussait de grands cris qu'on entendait dans la rue; le barbier crut que c'était moi qui criais et qu'on maltraitait. Prévenu de cette pensée, il fait des cris épouvantables, déchire ses habits, jette de la poussière sur sa tête, appelle au secours tout le voisinage, qui vient à lui aussitôt; on lui demande ce qu'il a, et quel secours on peut lui donner. «Hélas! s'écria-t-il, on assassine mon maître, mon cher patron;» et, sans rien dire davantage, il court chez moi, en criant toujours de même, et revient suivi de tous mes domestiques armés de bâtons. Ils frappent avec une fureur qui n'est pas concevable à la porte du cadi, qui envoya un esclave pour voir ce que c'était; mais l'esclave, tout effrayé, retourne vers son maître: «Seigneur, dit-il, plus de dix mille hommes veulent entrer chez vous par force, et commencent à enfoncer la porte.»

Le cadi courut aussitôt lui-même, ouvrit la porte, et demanda ce qu'on lui voulait. Sa présence vénérable ne put inspirer du respect à mes gens, qui lui dirent insolemment: «Maudit cadi, chien de cadi, quel sujet avez-vous d'assassiner notre maître? Que vous a-t-il fait? - Bonnes gens, leur répondit le cadi, pourquoi aurais-je assassiné votre maître, que je ne connais pas et qui ne m'a point offensé? voilà ma maison ouverte, entrez, voyez, cherchez. - Vous lui avez donné la bastonnade, dit le barbier; j'ai entendu ses cris il n'y a qu'un moment. - Mais encore, répliqua le cadi, quelle offense m'a pu faire votre maître pour m'avoir obligé à le maltraiter comme vous le dites? Est-ce qu'il est dans ma maison? et s'il y est, comment y est-il entré, ou qui peut l'y avoir introduit? - Vous ne m'en ferez point accroire avec votre grande barbe, méchant cadi, repartit le barbier; je sais bien ce que je dis. Votre fille aime notre maître, et lui a donné rendez-vous dans votre maison pendant la prière du midi; vous en avez sans doute été averti, vous êtes revenu chez vous, vous l'y avez surpris, et lui avez fait donner la bastonnade par vos esclaves; mais vous n'aurez pas fait cette méchante action impunément: le calife en sera informé, et en fera bonne et brève justice. Laissez-le sortir, et nous le rendez tout à l'heure, sinon nous allons entrer et vous l'arracher, à votre honte. - Il n'est pas besoin de tant parler, reprit le cadi, ni de faire un si grand éclat; si ce que vous dites est vrai, vous n'avez qu'à entrer et qu'à le chercher, je vous en donne la permission.» Le cadi n'eut pas achevé ces mots, que le barbier et mes gens se jetèrent dans la maison comme des furieux, et se mirent à me chercher partout.»

Scheherazade, en cet endroit, ayant aperçu le jour, cessa de parler. Schahriar se leva en riant du zèle indiscret du barbier, et fort curieux de savoir ce qui s'était passé dans la maison du cadi, et par quel accident le jeune homme pouvait être devenu boiteux. La sultane satisfit sa curiosité le lendemain, et reprit la parole dans ces termes:

CXLIII NUIT.

Le tailleur continua de raconter au sultan de Casgar l'histoire qu'il avait commencée: «Sire, dit-il, le jeune boiteux poursuivit ainsi: Comme j'avais entendu tout ce que le barbier avait dit au cadi, je cherchai un endroit pour me cacher. Je n'en trouvai point d'autre qu'un grand coffre vide, où je me jetai, et que je fermai sur moi. Le barbier, après avoir fureté partout, ne manqua pas de venir dans la chambre où j'étais. Il s'approcha du coffre, l'ouvrit, et dès qu'il m'eut aperçu, le prit, le chargea sur sa tête et l'emporta. Il descendit d'un escalier assez haut dans une cour qu'il traversa promptement, et enfin il gagna la porte de la rue. Pendant qu'il me portait, le coffre vint à s'ouvrir par malheur, et alors ne pouvant souffrir la honte d'être exposé aux regards et aux huées de la populace qui nous suivait, je me lançai dans la rue avec tant de précipitation, que je me blessai à la jambe de manière que je suis demeuré boiteux depuis ce temps-là. Je ne sentis pas d'abord tout mon mal, et ne laissai pas de me relever pour me dérober à la risée du peuple par une prompte fuite. Je lui jetai même des poignées d'or et d'argent dont ma bourse était pleine; et tandis qu'il s'occupait à les ramasser, je m'échappai en enfilant des rues détournées. Mais le maudit barbier, profitant de la ruse dont je m'étais servi pour me débarrasser de la foule, me suivit sans me perdre de vue, en me criant de toute sa force: «Arrêtez! Seigneur; pourquoi courez-vous si vite? Si vous saviez combien j'ai été affligé du mauvais traitement que le cadi vous a fait, à vous qui êtes si généreux, et à qui nous avons tant d'obligation, mes amis et moi! Ne vous l'avais-je pas bien dit, que vous exposiez votre vie par votre obstination à ne vouloir pas que je vous accompagnasse? Voilà ce qui vous est arrivé par votre faute: et si de mon côté je ne m'étais pas obstiné à vous suivre pour voir où vous alliez, que seriez-vous devenu? Où allez-vous donc, seigneur? Attendez-moi.»

«C'est ainsi que le malheureux barbier parlait tout haut dans la rue. Il ne se contentait pas d'avoir causé un si grand scandale dans le quartier du cadi, il voulait encore que toute la ville en eût connaissance. Dans la rage où j'étais, j'avais envie de l'attendre pour l'étrangler; mais je n'aurais fait par là que rendre ma confusion plus éclatante. Je pris un autre parti: comme je m'aperçus que sa voix me livrait en spectacle à une infinité de gens qui paraissaient aux portes ou aux fenêtres, ou qui s'arrêtaient dans les rues pour me regarder, j'entrai dans un khan[51] dont le concierge m'était connu. Je le trouvai à la porte, où le bruit l'avait attiré: «Au nom de Dieu, lui dis-je, faites- moi la grâce d'empêcher que ce furieux n'entre ici après moi.» Il me le promit et me tint parole; mais ce ne fut pas sans peine, car l'obstiné barbier voulait entrer malgré lui, et ne se retira qu'après lui avoir dit mille injures; et jusqu'à ce qu'il fût rentré dans sa maison, il ne cessa d'exagérer à tous ceux qu'il rencontra le grand service qu'il prétendait m'avoir rendu.

«Voilà comme je me délivrai d'un homme si fatigant. Après cela, le concierge me pria de lui apprendre mon aventure: je la lui racontai, ensuite je le priai à mon tour de me prêter un appartement jusqu'à ce que je fusse guéri. «Seigneur, me dit-il, ne seriez-vous pas plus commodément chez vous? - Je ne veux point y retourner, lui répondis-je; ce détestable barbier ne manquerait pas de m'y venir trouver: j'en serais tous les jours obsédé, et je mourrais, à la fin, de chagrin de l'avoir incessamment devant les yeux. D'ailleurs, après ce qui m'est arrivé aujourd'hui, je ne puis me résoudre à demeurer davantage en cette ville. Je prétends aller où ma mauvaise fortune me voudra conduire.» Effectivement, dès que je fus guéri je pris tout l'argent dont je crus avoir besoin pour voyager, et du reste de mon bien, je fis une donation à mes parents.

«Je partis donc de Bagdad, mes seigneurs, et je suis venu jusqu'ici. J'avais lieu d'espérer que je ne rencontrerais point ce pernicieux barbier dans un pays si éloigné du mien; et cependant je le trouve parmi vous. Ne soyez donc pas surpris de l'empressement que j'ai à me retirer. Vous jugez bien de la peine que me doit faire la vue d'un homme qui est cause que je suis boiteux, et réduit à la triste nécessité de vivre éloigné de mes parents, de mes amis et de ma patrie.» En achevant ces paroles, le jeune boiteux se leva et sortit. Le maître de la maison le conduisit jusqu'à la porte, en lui témoignant le déplaisir qu'il avait de lui avoir donné, quoique innocemment, un si grand sujet de mortification.

«Quand le jeune homme fut parti, continua le tailleur, nous demeurâmes tous fort étonnés de son histoire. Nous jetâmes les yeux sur le barbier, et lui dîmes qu'il avait tort, si ce que nous venions d'entendre était véritable. «Messieurs, nous répondit-il en levant la tête, qu'il avait toujours tenue baissée jusqu'alors; le silence que j'ai gardé pendant que ce jeune homme vous a entretenu vous doit être un témoignage qu'il ne vous a rien avancé dont je ne demeure d'accord. Mais quoi qu'il vous ait pu dire, je soutiens que j'ai dû faire ce que j'ai fait. Je vous en rends juges vous-mêmes: Ne s'était-il pas jeté dans le péril, et sans mon secours en serait-il sorti si heureusement? Il est trop heureux d'en être quitte pour une jambe incommodée. Ne me suis-je pas exposé à un plus grand danger pour le tirer d'une maison où je m'imaginais qu'on le maltraitait? A-t-il raison de se plaindre de moi, et de me dire des injures si atroces? Voilà ce que l'on gagne à servir des gens ingrats! Il m'accuse d'être un babillard: c'est une pure calomnie. De sept frères que nous étions, je suis celui qui parle le moins et qui ai le plus d'esprit en partage. Pour vous en faire convenir, mes seigneurs, je n'ai qu'à vous conter mon histoire et la leur. Honorez-moi, je vous prie, de votre attention.»

HISTOIRE DU BARBIER. «Sous le règne du calife Mostanser Billah[52], poursuivit-il, prince si fameux par ses immenses libéralités envers les pauvres, dix voleurs obsédaient les chemins des environs de Bagdad, et faisaient depuis longtemps des vols et des cruautés inouïes. Le calife, averti d'un si grand désordre, fit venir le juge de police quelques jours avant la fête du Baïram, et lui ordonna, sous peine de la vie, de les lui amener tous dix.»

Scheherazade cessa de parler en cet endroit, pour avertir le sultan des Indes que le jour commençait à paraître. Ce prince se leva, et la nuit suivante la sultane reprit son discours de cette manière:

CXLIV NUIT.

«Le juge de police, continua le barbier, fit ses diligences, et mit tant de monde en campagne, que les dix voleurs furent pris le propre jour du Baïram. Je me promenais alors sur le bord du Tigre; je vis dix hommes assez richement habillés, qui s'embarquaient dans un bateau. J'aurais connu que c'étaient des voleurs pour peu que j'eusse fait attention aux gardes qui les accompagnaient; mais je ne regardai qu'eux: et prévenu que c'étaient des gens qui allaient se réjouir et passer la fête en festin, j'entrai dans le bateau pêle-mêle avec eux sans dire mot, dans l'espérance qu'ils voudraient bien me souffrir dans leur compagnie. Nous descendîmes le Tigre, et l'on nous fit aborder devant le palais du calife. J'eus le temps de rentrer en moi-même, et de m'apercevoir que j'avais mal jugé d'eux. Au sortir du bateau, nous fûmes environnés d'une nouvelle troupe de gardes du juge de police, qui nous lièrent et nous menèrent devant le calife. Je me laissai lier comme les autres sans rien dire: que m'eût-il servi de parler et de faire quelque résistance? C'eût été le moyen de me faire maltraiter par les gardes, qui ne m'auraient pas écouté: car ce sont des brutaux qui n'entendent point raison. J'étais avec des voleurs, c'était assez pour leur faire croire que j'en devais être un.

«Dès que nous fûmes devant le calife, il ordonna le châtiment de ces dix scélérats. «Qu'on coupe, dit-il, la tête à ces dix voleurs.» Aussitôt le bourreau nous rangea sur une file à la portée de sa main, et par bonheur je me trouvai le dernier. Il coupa la tête aux dix voleurs en commençant par le premier; et quand il vint à moi, il s'arrêta. Le calife voyant que le bourreau ne me frappait pas, se mit en colère: «Ne t'ai-je pas commandé, lui dit-il, de couper la tête à dix voleurs? pourquoi ne la coupes-tu qu'à neuf? - Commandeur des croyants, répondit le bourreau, Dieu me garde de n'avoir pas exécuté l'ordre de votre majesté: voilà dix corps par terre et autant de têtes que j'ai coupées; elle peut les faire compter.» Lorsque le calife eut vu lui-même que le bourreau disait vrai, il me regarda avec étonnement; et ne me trouvant pas la physionomie d'un voleur: «Bon vieillard, me dit-il, par quelle aventure vous trouvez-vous mêlé avec des misérables qui ont mérité mille morts?» Je lui répondis: «Commandeur des croyants, je vais vous faire un aveu véritable: J'ai vu ce matin entrer dans un bateau ces dix personnes dont le châtiment vient de faire éclater la justice de votre majesté; je me suis embarqué avec eux, persuadé que c'étaient des gens qui allaient se régaler ensemble pour célébrer ce jour, qui est le plus célèbre de notre religion.»

«Le calife ne put s'empêcher de rire de mon aventure; et, tout au contraire de ce jeune boiteux qui me traite de babillard, il admira ma discrétion et ma constance à garder le silence: «Commandeur des croyants, lui dis-je, que votre majesté ne s'étonne pas si je me suis tu dans une occasion qui aurait excité la démangeaison de parler à un autre. Je fais une profession particulière de me taire; et c'est par cette vertu que je me suis acquis le titre glorieux de Silencieux. C'est ainsi qu'on m'appelle pour me distinguer de six frères que j'ai eus. C'est le fruit que j'ai tiré de ma philosophie: enfin cette vertu fait toute ma gloire et mon bonheur.» - «J'ai bien de la joie, me dit le calife en souriant, qu'on vous ait donné un titre dont vous faites un si bel usage. Mais apprenez-moi quelle sorte de gens étaient vos frères. Vous ressemblaient-ils? - En aucune manière, lui repartis-je: ils étaient tous plus babillards les uns que les autres; et quant à la figure, il y avait encore une grande différence entre eux et moi: le premier était bossu; le second, brèche-dent; le troisième, borgne; le quatrième, aveugle; le cinquième avait les oreilles coupées, et le sixième les lèvres fendues. Il leur est arrivé des aventures qui vous feraient juger de leurs caractères si j'avais l'honneur de les raconter à votre majesté.» Comme il me parut que le calife ne demandait pas mieux que de les entendre, je poursuivis sans attendre son ordre.»

HISTOIRE DU PREMIER FRÈRE DU BARBIER. «Sire, lui dis-je, mon frère aîné, qui s'appelait Bacbouc le bossu, était tailleur de profession. Au sortir de son apprentissage, il loua une boutique vis-à-vis d'un moulin; et comme il n'avait point encore fait de pratiques, il avait bien de la peine à vivre de son travail: le meunier, au contraire, était fort à son aise et possédait une très-belle femme. Un jour, mon frère, en travaillant dans sa boutique, leva la tête et aperçut à une fenêtre du moulin la meunière qui regardait dans la rue. Il la trouva si belle qu'il en fut enchanté. Pour la meunière, elle ne fit nulle attention à lui; elle ferma sa fenêtre et ne parut plus de tout le jour. Cependant le pauvre tailleur ne fit autre chose que lever la tête et lever les yeux vers le moulin en travaillant. Il se piqua les doigts plus d'une fois, et son travail de ce jour- là ne fut pas trop régulier. Sur le soir, lorsqu'il fallut fermer sa boutique, il eut de la peine à s'y résoudre, parce qu'il espérait toujours que la meunière se ferait voir encore; mais enfin il fut obligé de la fermer et de se retirer à sa petite maison, où il passa une fort mauvaise nuit. Il est vrai qu'il s'en leva plus matin, et, qu'impatient de revoir sa maîtresse, il vola vers sa boutique. Il ne fut pas plus heureux que le jour précédent; la meunière ne parut qu'un moment de toute la journée. Mais ce moment acheva de le rendre le plus amoureux de tous les hommes. Le troisième jour, il eut sujet d'être plus content que les deux autres: la meunière jeta les yeux sur lui par hasard, et le surprit dans une attention à la considérer qui lui fit connaître ce qui se passait dans son coeur.»

Le jour, qui paraissait, obligea Scheherazade d'interrompre son récit en cet endroit. Elle en reprit le fil la nuit suivante.

CXLV NUIT.

Sire, le barbier continua l'histoire de son frère aîné: «Commandeur des croyants, poursuivit-il, en parlant toujours au calife Mostanser Billah, vous saurez que la meunière n'eut pas plus tôt pénétré les sentiments de mon frère, qu'au lieu de s'en fâcher elle résolut de s'en divertir. Elle le regarda d'un air riant; mon frère la regarda de même, mais d'une manière si plaisante, que la meunière referma la fenêtre au plus vite, de peur de faire un éclat de rire qui fît connaître à mon frère qu'elle le trouvait ridicule. L'innocent Bacbouc interpréta cette action à son avantage, et ne manqua pas de se flatter qu'on l'avait vu avec plaisir.

«La meunière prit donc la résolution de se réjouir de mon frère. Elle avait une pièce d'une assez belle étoffe dont il y avait déjà longtemps qu'elle voulait se faire un habit. Elle l'enveloppa dans un beau mouchoir de broderie de soie, et le lui envoya par une jeune esclave qu'elle avait. L'esclave, bien instruite, vint à la boutique du tailleur: «Ma maîtresse vous salue, lui dit-elle, et vous prie de lui faire un habit de la pièce d'étoffe que je vous apporte, sur le modèle de celui qu'elle vous envoie en même temps: elle change souvent d'habit, et c'est une pratique dont vous serez très-content.» Mon frère ne douta plus que la meunière ne fût amoureuse de lui. Il crut qu'elle ne lui envoyait du travail, immédiatement après ce qui s'était passé entre elle et lui, qu'afin de lui prouver qu'elle avait lu dans le fond de son coeur, et de l'assurer du progrès qu'il avait fait dans le sien. Prévenu de cette bonne opinion, il chargea l'esclave de dire à sa maîtresse qu'il allait tout quitter pour elle, et que l'habit serait prêt pour le lendemain matin. En effet, il y travailla avec tant de diligence qu'il l'acheva le même jour.

«Le lendemain la jeune esclave vint voir si l'habit était fait. Bacbouc le lui donna bien plié, en lui disant: «J'ai trop d'intérêt de contenter votre maîtresse pour avoir négligé son habit. Je veux l'engager, par ma diligence, à ne se servir désormais que chez moi.» La jeune esclave fit quelques pas pour s'en aller; puis se retournant, elle dit tout bas à mon frère: «À propos, j'oubliais de m'acquitter d'une commission qu'on m'a donnée: ma maîtresse m'a chargée de vous faire ses compliments, et de vous demander comment vous avez passé la nuit; pour elle, la pauvre femme, elle vous aime si fort, qu'elle n'en a pas dormi. - Dites-lui, répondit avec transport mon benêt de frère, que j'ai pour elle une passion si violente, qu'il y a quatre nuits que je n'ai fermé l'oeil.» Après ce compliment de la part de la meunière, il crut devoir se flatter qu'elle ne le laisserait pas languir dans l'attente de ses faveurs.

«Il n'y avait pas un quart d'heure que l'esclave avait quitté mon frère, lorsqu'il la vit revenir avec une pièce de satin: «Ma maîtresse, lui dit-elle, est très-satisfaite de son habit, il lui va le mieux du monde; mais comme il est très-beau et qu'elle ne le veut porter qu'avec un caleçon neuf, elle vous prie de lui en faire un au plus tôt de cette pièce de satin. - Cela suffit, répondit Bacbouc, il sera fait aujourd'hui avant que je sorte de ma boutique; vous n'avez qu'à le venir prendre sur la fin du jour.» La meunière se montra souvent à sa fenêtre et prodigua ses charmes à mon frère pour lui donner du courage. Il faisait beau le voir travailler. Le caleçon fut bientôt fait. L'esclave le vint prendre, mais elle n'apporta au tailleur ni l'argent qu'il avait déboursé pour les accompagnements de l'habit et du caleçon, ni de quoi lui payer la façon de l'un et de l'autre. Cependant ce malheureux amant, qu'on amusait et qui ne s'en apercevait pas, n'avait rien mangé de tout ce jour-là, et fut obligé d'emprunter quelques pièces de monnaie pour acheter de quoi souper. Le jour suivant, dès qu'il fut arrivé à sa boutique, la jeune esclave vint lui dire que le meunier souhaitait de lui parler. «Ma maîtresse, ajouta-t-elle, lui a dit tant de bien de vous, en lui montrant votre ouvrage, qu'il veut aussi que vous travailliez pour lui. Elle l'a fait exprès, afin que la liaison qu'elle veut former entre lui et vous serve à faire réussir ce que vous désirez également l'un et l'autre.» Mon frère se laissa persuader, et alla au moulin avec l'esclave. Le meunier le reçut fort bien; et lui présentant une pièce de toile: «J'ai besoin de chemises, lui dit- il, voilà de la toile; je voudrais bien que vous m'en fissiez vingt. S'il y a du reste, vous me le rendrez.»

Scheherazade, frappée tout à coup par la clarté du jour qui commençait à éclairer l'appartement de Schahriar, se tut en achevant ces dernières paroles. La nuit suivante elle poursuivit ainsi l'histoire de Bacbouc:

CXLVI NUIT.

«Mon frère, continua le barbier, eut du travail pour cinq ou six jours à faire vingt chemises pour le meunier, qui lui donna ensuite une autre pièce de toile pour en faire autant de caleçons. Lorsqu'ils furent achevés, Bacbouc les porta au meunier, qui lui demanda ce qu'il lui fallait pour sa peine, sur quoi mon frère dit qu'il se contenterait de vingt drachmes d'argent. Le meunier appela aussitôt la jeune esclave, et lui dit d'apporter le trébuchet pour voir si la monnaie qu'il allait donner était de poids. L'esclave, qui avait le mot, regarda mon frère en colère, pour lui marquer qu'il allait tout gâter s'il recevait de l'argent. Il se le tint pour dit; il refusa d'en prendre, quoiqu'il en eût besoin et qu'il en eût emprunté pour acheter le fil dont il avait cousu les chemises et les caleçons. Au sortir de chez le meunier, il vint me prier de lui prêter de quoi vivre, en me disant qu'on ne le payait pas. Je lui donnai quelque monnaie de cuivre que j'avais dans ma bourse, et cela le fit subsister durant quelques jours. Il est vrai qu'il ne vivait que de bouillie, et qu'encore ne mangeait-il pas tout son saoul.

«Un jour il entra chez le meunier qui, était occupé à faire aller son moulin, et qui, croyant qu'il venait lui demander de l'argent, lui en offrit; mais la jeune esclave, qui était présente, lui fit encore un signe qui l'empêcha d'en accepter, et lui fit répondre au meunier qu'il ne venait pas pour cela, mais seulement pour s'informer de sa santé. Le meunier l'en remercia et lui donna une robe de dessus à faire. Bacbouc la lui rapporta le lendemain. Le meunier tira sa bourse. La jeune esclave ne fit en ce moment que regarder mon frère: «Voisin, dit-il au meunier, rien ne presse; nous compterons une autre fois.» Ainsi cette pauvre dupe se retira dans sa boutique avec trois grandes maladies; c'est-à-dire, amoureux, affamé et sans argent.

«La meunière était avare et méchante; elle ne se contenta pas d'avoir frustré mon frère de ce qui lui était dû, elle excita son mari à tirer vengeance de l'amour qu'il avait pour elle, et voici comme ils s'y prirent. Le meunier invita Bacbouc un soir à souper, et après l'avoir assez mal régalé, il lui dit: «Frère, il est trop tard pour vous retirer chez vous, demeurez ici.» En parlant de cette sorte, il le mena dans un endroit du moulin où il y avait un lit. Il le laissa là et se retira avec sa femme dans le lieu où ils avaient coutume de coucher. Au milieu de la nuit le meunier vint trouver mon frère: «Voisin, lui dit-il, dormez-vous? Ma mule est malade, et j'ai bien du blé à moudre. Vous me feriez beaucoup de plaisir si vous vouliez tourner le moulin à sa place.» Bacbouc, pour lui marquer qu'il était homme de bonne volonté, lui répondit qu'il était prêt à lui rendre ce service; qu'on n'avait seulement qu'à lui montrer comment il fallait faire. Alors le meunier l'attacha par le milieu du corps, de même qu'une mule pour faire tourner le moulin, et lui donnant ensuite un grand coup de fouet sur les reins: «Marchez voisin, lui dit-il. - Eh! pourquoi me frappez-vous? lui dit mon frère. - C'est pour vous encourager, répondit le meunier, car sans cela ma mule ne marche pas.» Bacbouc fut étonné de ce traitement; néanmoins il n'osa s'en plaindre. Quand il eut fait cinq ou six tours il voulut se reposer; mais le meunier lui donna une douzaine de coups de fouet bien appliqués, en lui disant: «Courage, voisin; ne vous arrêtez pas, je vous en prie; il faut marcher sans prendre haleine, autrement vous gâteriez ma farine.»

Scheherazade cessa de parler en cet endroit, parce qu'elle vit qu'il était jour. Le lendemain, elle reprit son discours de cette sorte:

CXLVII NUIT.

«Le meunier obligea mon frère à tourner ainsi le moulin pendant le reste de la nuit, continua le barbier. À la pointe du jour, il le laissa sans le détacher et se retira à la chambre de sa femme. Bacbouc demeura quelque temps en cet état; à la fin, la jeune esclave vint, qui le détacha. «Ah! que nous vous avons plaint, ma bonne maîtresse et moi, s'écria la perfide; nous n'avons aucune part au mauvais tour que son mari vous a joué.» Le malheureux Bacbouc ne lui répondit rien, tant il était fatigué et moulu de coups; mais il regagna sa maison en faisant une ferme résolution de ne plus songer à la meunière.

«Le récit de cette histoire, poursuivit le barbier, fit rire le calife: «Allez, me dit-il, retournez chez vous; on va vous donner quelque chose de ma part pour vous consoler d'avoir manqué le régal auquel vous vous attendiez. - Commandeur des croyants, repris-je, je supplie votre majesté de trouver bon que je ne reçoive rien qu'après lui avoir raconté l'histoire de mes autres frères.» Le calife m'ayant témoigné par son silence qu'il était disposé à m'écouter, je continuai en ces termes:

HISTOIRE DU SECOND FRÈRE DU BARBIER. «Mon second frère, qui s'appelait Bakbarah le brèche-dent, marchant un jour par la ville, rencontra une vieille dans une rue écartée; elle l'aborda: «J'ai, lui dit-elle, un mot à vous dire; je vous prie de vous arrêter un moment.» Il s'arrêta en lui demandant ce qu'elle lui voulait. «Si vous avez le temps de venir avec moi, reprit-elle, je vous mènerai dans un palais magnifique où vous verrez une dame plus belle que le jour. Elle vous recevra avec beaucoup de plaisir et vous présentera la collation avec d'excellent vin. Il n'est pas besoin de vous en dire davantage. - Ce que vous me dites est-il bien vrai? répliqua mon frère. - Je ne suis pas une menteuse, repartit la vieille; je ne vous propose rien qui ne soit véritable; mais écoutez ce que j'exige de vous: il faut que vous soyez sage, que vous parliez peu et que vous ayez une complaisance infinie.» Bakbarah ayant accepté la condition, elle marcha devant et il la suivit. Ils arrivèrent à la porte d'un grand palais où il y avait beaucoup d'officiers et de domestiques. Quelques-uns voulurent arrêter mon frère; mais la vieille ne leur eut pas plus tôt parlé qu'ils le laissèrent passer. Alors elle se retourna vers mon frère et lui dit: «Souvenez-vous au moins que la jeune dame chez qui je vous amène aime la douceur et la retenue; elle ne veut pas qu'on la contredise. Si vous la contentez en cela, vous pouvez compter que vous obtiendrez d'elle ce que vous voudrez.» Bakbarah la remercia de cet avis et promit d'en profiter.

«Elle le fit entrer dans un bel appartement: c'était un grand bâtiment carré qui répondait à la magnificence du palais; une galerie régnait à l'entour, et l'on voyait au milieu un très-beau jardin. La vieille le fit asseoir sur un sofa bien garni et lui dit d'attendre un moment, qu'elle allait avertir de son arrivée la jeune dame.

«Mon frère, qui n'était jamais entré dans un lieu si superbe, se mit à considérer toutes les beautés qui s'offraient à sa vue, et jugeant de sa bonne fortune par la magnificence qu'il voyait, il avait de la peine à contenir sa joie. Il entendit bientôt un grand bruit qui était causé par une troupe d'esclaves enjouées qui vinrent à lui en faisant des éclats de rire, et il aperçut au milieu d'elles une jeune dame d'une beauté extraordinaire, qui se faisait aisément reconnaître pour leur maîtresse par les égards qu'on avait pour elle. Bakbarah, qui s'était attendu à un entretien particulier avec la dame, fut extrêmement surpris de la voir arriver en si bonne compagnie. Cependant, les esclaves prirent un air sérieux en s'approchant de lui, et lorsque la jeune dame fut près du sofa, mon frère, qui s'était levé, lui fit une profonde révérence. Elle prit la place d'honneur, et puis, l'ayant prié de se remettre à la sienne, elle lui dit d'un air riant: «Je suis ravie de vous voir, et je vous souhaite tout le bien que vous pouvez désirer. - Madame, lui répondit Bakbarah, je ne puis en souhaiter un plus grand que l'honneur que j'ai de paraître devant vous. - Il me semble que vous êtes de bonne humeur, répliqua-t- elle, et que vous voudrez bien que nous passions le temps agréablement ensemble.»

«Elle commanda aussitôt que l'on servît la collation. En même temps on couvrit une table de plusieurs corbeilles de fruits et de confitures. Elle se mit à table avec les esclaves et mon frère. Comme il était placé vis-à-vis d'elle, quand il ouvrait la bouche pour manger, elle s'apercevait qu'il était brèche-dent[53], et elle le faisait remarquer aux esclaves, qui en riaient de tout leur coeur avec elle. Bakbarah, qui de temps en temps levait la tête pour la regarder et qui la voyait rire, s'imagina que c'était de la joie qu'elle avait de sa venue, et se flatta que bientôt elle écarterait ses esclaves pour rester avec lui sans témoins. Elle jugea bien qu'il avait cette pensée, et prenant plaisir à l'entretenir dans une erreur si agréable, elle lui dit des douceurs, et lui présenta, de sa propre main, de tout ce qu'il y avait de meilleur.

«La collation achevée, on se leva de table. Dix esclaves prirent des instruments et commencèrent à jouer et à chanter; d'autres se mirent à danser. Mon frère, pour faire l'agréable, dansa aussi, et la jeune dame même s'en mêla. Après qu'on eut dansé quelque temps, on s'assit pour prendre haleine. La jeune dame se fit donner un verre de vin et regarda mon frère en souriant, pour lui marquer qu'elle allait boire à sa santé. Il se leva et demeura debout pendant qu'elle but. Lorsqu'elle eut bu, au lieu de rendre le verre, elle le fit remplir, et le présenta à mon frère afin qu'il lui fît raison.»

Scheherazade voulait poursuivre son récit; mais remarquant qu'il était jour, elle cessa de parler. La nuit suivante, elle reprit la parole et dit au sultan des Indes:

CXLVIII NUIT.

Sire, le barbier continuant l'histoire de Bakbarah: «Mon frère, dit-il, prit le verre de la main de la jeune dame en la lui baisant, et but debout en reconnaissance de la faveur qu'elle lui avait faite; ensuite, la jeune dame le fit asseoir auprès d'elle et commença de le caresser; elle lui passa la main derrière la tête en lui donnant de temps en temps de petits soufflets. Ravi de ces faveurs, il s'estimait le plus heureux homme du monde; il était tenté de badiner aussi avec cette charmante personne, mais il n'osait prendre cette liberté devant tant d'esclaves qui avaient les yeux sur lui et qui ne cessaient de rire de ce badinage. La jeune dame continua de lui donner de petits soufflets, et, à la fin, lui en appliqua un si rudement qu'il en fut scandalisé. Il en rougit, et se leva pour s'éloigner d'une si rude joueuse. Alors la vieille qui l'avait amené le regarda d'une manière à lui faire connaître qu'il avait tort, et qu'il ne se souvenait pas de l'avis qu'elle lui avait donné d'avoir de la complaisance. Il reconnut sa faute, et, pour la réparer, il se rapprocha de la jeune dame en feignant qu'il ne s'en était pas éloigné par mauvaise humeur. Elle le tira par le bras, le fit encore asseoir près d'elle, et continua de lui faire mille caresses malicieuses. Ses esclaves, qui ne cherchaient qu'à la divertir, se mirent de la partie: l'une donnait au pauvre Bakbarah des nasardes[54] de toute sa force, l'autre lui tirait les oreilles à les lui arracher, et d'autres enfin lui appliquaient des soufflets qui passaient la raillerie. Mon frère souffrait tout cela avec une patience admirable; il affectait même un air gai, et regardant la vieille avec un sourire forcé: «Vous l'avez bien dit, disait-il, que je trouverais une dame toute bonne, tout agréable, toute charmante. Que je vous ai d'obligation! - Ce n'est rien encore que cela, lui répondait la vieille: laissez faire, vous verrez bien autre chose.» La jeune dame prit alors la parole, et dit à mon frère: «Vous êtes un brave homme, je suis ravie de trouver en vous tant de douceur et tant de complaisance pour mes petits caprices, et une humeur si conforme à la mienne. - Madame, repartit Bakbarah, charmé de ce discours, je ne suis plus à moi, je suis tout à vous, et vous pouvez à votre gré disposer de moi. - Que vous me faites de plaisir, répliqua la dame, en me marquant tant de soumission! Je suis contente de vous, et je veux que vous le soyez aussi de moi. Qu'on lui apporte, ajouta-t-elle, le parfum et l'eau de rose.» À ces mots, deux esclaves se détachèrent et revinrent bientôt après; l'une avec une cassolette d'argent où il y avait du bois d'aloès le plus exquis, dont elle le parfuma; et l'autre avec de l'eau de rose qu'elle lui jeta au visage et dans les mains. Mon frère ne se possédait pas, tant il était aise de se voir traiter si honorablement.

«Après cette cérémonie, la jeune dame commanda aux esclaves qui avaient déjà joué des instruments et chanté, de recommencer leurs concerts. Elles obéirent, et pendant ce temps-là, la dame appela une autre esclave et lui ordonna d'emmener mon frère avec elle en lui disant: «Faites-lui ce que vous savez, et quand vous aurez achevé, ramenez-le-moi.» Bakbarah, qui entendit cet ordre, se leva promptement, et s'approchant de la vieille, qui s'était aussi levée pour accompagner l'esclave et lui, il la pria de lui dire ce qu'on lui voulait faire.» C'est que notre maîtresse est curieuse, lui répondit tout bas la vieille; elle souhaite de voir comment vous seriez fait déguisé en femme; et cette esclave, qui a ordre de vous mener avec elle, va vous peindre les sourcils, vous raser les moustaches et vous habiller en femme. - On peut me peindre les sourcils tant qu'on voudra, répliqua mon frère, j'y consens, parce que je pourrai me laver ensuite; mais pour me faire raser, vous voyez bien que je ne le dois pas souffrir: comment oserais-je paraître, après cela, sans moustaches? - Gardez-vous de vous opposer à ce que l'on exige de vous, reprit la vieille, vous gâteriez vos affaires, qui vont le mieux du monde. On vous aime, on veut vous rendre heureux; faut-il pour une vilaine moustache renoncer aux plus délicieuses faveurs qu'un homme puisse obtenir?» Bakbarah se rendit aux raisons de la vieille, et, sans dire un seul mot, se laissa conduire par l'esclave dans une chambre, où on lui peignit les sourcils de rouge. On lui rasa la moustache, et l'on se mit en devoir de lui raser aussi la barbe. La docilité de mon frère ne put aller jusque là. «Oh! pour ce qui est de ma barbe, s'écria-t-il, je ne souffrirai point absolument qu'on me la coupe.» L'esclave lui représenta qu'il était inutile de lui avoir ôté sa moustache, s'il ne voulait pas consentir qu'on lui rasât la barbe; qu'un visage barbu ne convenait pas avec un habillement de femme, et qu'elle s'étonnait qu'un homme qui était sur le point de posséder la plus belle personne de Bagdad, fît quelque attention à sa barbe. La vieille ajouta au discours de l'esclave de nouvelles raisons. Elle menaça mon frère de la disgrâce de la jeune dame. Enfin, elle lui dit tant de choses qu'il se laissa faire tout ce qu'on voulut.

«Lorsqu'il fut habillé en femme, on le ramena devant la jeune dame, qui se prit si fort à rire en le voyant, qu'elle se renversa sur le sofa où elle était assise. Les esclaves en firent autant en frappant des mains, si bien que mon frère demeura fort embarrassé de sa contenance. La jeune dame se releva, et, sans cesser de rire, lui dit: «Après la complaisance que vous avez eue pour moi, j'aurais tort de ne vous pas aimer de tout mon coeur; mais il faut que vous fassiez encore une chose pour l'amour de moi, c'est de danser comme vous voilà.» Il obéit, et la jeune dame et ses esclaves dansèrent avec lui en riant comme des folles. Après qu'elles eurent dansé quelque temps, elles se jetèrent toutes sur le misérable, et lui donnèrent tant de soufflets, tant de coups de poing et de coups de pied, qu'il en tomba par terre presque hors de lui-même. La vieille lui aida à se relever, et pour ne pas lui donner le temps de se fâcher du mauvais traitement qu'on venait de lui faire: «Consolez-vous, lui dit-elle à l'oreille, vous êtes enfin arrivé au bout de vos souffrances, et vous allez en recevoir le prix.»

Le jour, qui paraissait déjà, imposa silence en cet endroit à la sultane Scheherazade. Elle poursuivit ainsi la nuit suivante.