CXXI NUIT.

«Je fis bien des amitiés à l'eunuque, dit le marchand de Bagdad, et je lui demandai des nouvelles de la santé de sa maîtresse. «Vous êtes, me répondit-il, l'amant du monde le plus heureux; elle est malade d'amour; on ne peut avoir plus d'envie de vous voir qu'elle en a, et si elle disposait de ses actions elle viendrait vous chercher, et passerait volontiers avec vous tous les moments de sa vie. - À son air noble et à ses manières honnêtes, lui dis- je, j'ai jugé que c'était quelque dame de considération. - Vous ne vous êtes pas trompé dans ce jugement, répliqua l'eunuque: elle est favorite de Zobéide, épouse du calife, laquelle l'aime d'autant plus chèrement qu'elle l'a élevée dès son enfance, et qu'elle se repose sur elle des emplettes qu'elle a à faire. Dans le dessein qu'elle a de se marier, elle a déclaré à l'épouse du commandeur des croyants, qu'elle avait jeté les yeux sur vous, et lui a demandé son consentement. Zobéide lui a dit qu'elle y consentait, mais qu'elle voulait vous voir auparavant, afin de juger si elle avait fait un bon choix, et qu'en ce cas-là elle ferait les frais des noces. C'est pourquoi vous voyez que votre bonheur est certain. Si vous avez plu à la favorite, vous ne plairez pas moins à la maîtresse, qui ne cherche qu'à lui faire plaisir et qui ne voudrait pas contraindre son inclination. Il ne s'agit donc plus que de venir au palais, et c'est pour cela que vous me voyez ici: c'est à vous de prendre votre résolution. - Elle est toute prise, repartis-je, et je suis prêt à vous suivre partout où vous voudrez me conduire. - Voilà qui est bien, reprit l'eunuque; mais vous savez que les hommes n'entrent pas dans les appartements des dames du palais, et qu'on ne peut vous y introduire qu'en prenant des mesures qui demandent un grand secret. La favorite en a pris de justes: de votre côté, faites tout ce qui dépendra de vous; mais surtout soyez discret, car il y va de votre vie.»

«Je l'assurai que je ferais exactement tout ce qui me serait ordonné. «Il faut donc, me dit-il, que ce soir, à l'entrée de la nuit, vous vous rendiez à la mosquée que Zobéide, épouse du calife, a fait bâtir sur le bord du Tigre, et que là vous attendiez qu'on vous vienne chercher.» Je consentis à tout ce qu'il voulut; j'attendis la fin du jour avec impatience, et quand elle fut venue, je partis. J'assistai à la prière d'une heure et demie, après le soleil couché, dans la mosquée, où je demeurai le dernier.

«Je vis bientôt aborder un bateau dont tous les rameurs étaient eunuques. Ils débarquèrent et apportèrent dans la mosquée plusieurs grands coffres, après quoi ils se retirèrent. Il n'en resta qu'un seul, que je reconnus pour celui qui avait toujours accompagné la dame, et qui m'avait parlé le matin. Je vis entrer aussi la dame; j'allai au-devant d'elle, en lui témoignant que j'étais prêt à exécuter ses ordres. «Nous n'avons pas de temps à perdre, me dit-elle.» En disant cela, elle ouvrit un des coffres et m'ordonna de me mettre dedans. «C'est une chose, ajouta-t-elle, nécessaire pour votre sûreté et pour la mienne. Ne craignez rien, et laissez-moi disposer du reste.» J'en avais trop fait pour reculer, je fis ce qu'elle désirait, et aussitôt elle referma le coffre à la clef. Ensuite, l'eunuque qui était dans sa confidence appela les autres eunuques qui avaient apporté les coffres, et les leur fit tous reporter dans le bateau; puis, la dame et son eunuque s'étant rembarqués, on commença de ramer pour me mener à l'appartement de Zobéide.

«Pendant ce temps-là, je faisais de sérieuses réflexions, et considérant le danger où j'étais, je me repentis de m'y être exposé; je fis des voeux et des prières qui n'étaient guère de saison.

«Le bateau aborda devant la porte du palais du calife, on déchargea les coffres, qui furent portés à l'appartement de l'officier des eunuques qui garde la clef de celui des dames, et n'y laisse rien entrer sans l'avoir bien visité auparavant. Cet officier était couché, il fallut l'éveiller et le faire lever…» Mais, sire, dit Scheherazade en cet endroit, je vois le jour qui commence à paraître. Schahriar se leva pour aller tenir son conseil, et dans la résolution d'entendre, le lendemain, la suite d'une histoire qu'il avait écoutée jusque là avec plaisir.

CXXII NUIT.

Quelques moments avant le jour, la sultane des Indes s'étant réveillée, poursuivit de cette manière l'histoire du marchand de Bagdad: «L'officier des eunuques, continua-t-il, fâché de ce qu'on avait interrompu son sommeil, querella fort la favorite de ce qu'elle revenait si tard. «Vous n'en serez pas quitte à si bon marché que vous vous l'imaginez, lui dit-il; pas un de ces coffres ne passera que je ne l'aie fait ouvrir et que je ne l'aie exactement visité.» En même temps, il commanda aux eunuques de les apporter devant lui l'un après l'autre, et de les ouvrir. Ils commencèrent par celui où j'étais enfermé: ils le prirent et le portèrent. Alors je fus saisi d'une frayeur que je ne puis exprimer: je me crus au dernier moment de ma vie.

«La favorite, qui avait la clef, protesta qu'elle ne la donnerait pas et ne souffrirait jamais qu'on ouvrit ce coffre-là. «Vous savez bien, dit-elle, que je ne fais rien venir qui ne soit pour le service de Zobéide, votre maîtresse et la mienne. Ce coffre particulièrement est rempli de marchandises précieuses, que des marchands nouvellement arrivés m'ont confiées. Il y a de plus un nombre de bouteilles d'eau de la fontaine de Zemzem, envoyées de la Mecque. Si quelqu'une venait à se casser, les marchandises en seraient gâtées et vous en répondriez: la femme du commandeur des croyants, saurait bien se venger de votre insolence. Enfin elle parla avec tant de fermeté, que l'officier n'eut pas la hardiesse de s'opiniâtrer à vouloir faire la visite ni du coffre où j'étais ni des autres. «Passez donc, dit-il en colère, marchez!» On ouvrit l'appartement des dames, et l'on y porta tous les coffres.

«À peine y furent-ils que j'entendis crier tout à coup: «Voilà le calife! voilà le calife!» Ces paroles augmentèrent ma frayeur à un point, que je ne sais comment je n'en mourus pas sur-le-champ. C'était effectivement le calife. «Qu'apportez-vous dans ces coffres? dit-il à la favorite. - Commandeur des croyants, répondit-elle, ce sont des étoffes nouvellement arrivées, que l'épouse de votre majesté a souhaité qu'on lui montrât. - Ouvrez, ouvrez, reprit le calife, je les veux voir aussi.» Elle voulut s'en excuser, en lui représentant que ces étoffes n'étaient propres que pour des dames, et que ce serait ôter à son épouse le plaisir qu'elle se faisait de les voir la première. «Ouvrez, vous dis-je, répliqua-t-il, je vous l'ordonne.» Elle lui remontra encore que sa majesté, en l'obligeant à manquer de fidélité à sa maîtresse, l'exposait à sa colère. «Non, non, repartit-il, je vous promets qu'elle ne vous en fera aucun reproche: ouvrez, seulement, et ne me faites pas attendre plus longtemps.»

«Il fallut obéir, et je sentis alors de si vives alarmes, que j'en frémis encore toutes les fois que j'y pense. Le calife s'assit, et la favorite fit porter devant lui tous les coffres l'un après l'autre et les ouvrit. Pour tirer les choses en longueur, elle lui faisait remarquer toutes les beautés de chaque étoffe en particulier: elle voulait mettre sa patience à bout, mais elle n'y réussit pas. Comme elle n'était pas moins intéressée que moi à ne pas ouvrir le coffre où j'étais, elle ne s'empressait pas de le faire apporter, et il ne restait plus que celui-là à visiter. «Achevons, dit le calife, voyons encore ce qu'il y a dans ce coffre.» Je ne puis dire si j'étais vif ou mort en ce moment; mais je ne croyais pas échapper d'un si grand danger.»

Scheherazade, à ces derniers mots, vit paraître le jour. Elle interrompit sa narration; mais elle la continua de cette sorte sur la fin de la nuit suivante:

CXXIII NUIT.

«Lorsque la favorite de Zobéide, poursuivit le marchand de Bagdad, vit que le calife voulait absolument qu'elle ouvrit le coffre où j'étais: «Pour celui-ci, dit-elle, votre majesté me fera, s'il lui plaît, la grâce de me dispenser de lui faire voir ce qu'il y a dedans: il y a des choses que je ne lui puis montrer qu'en présence de son épouse. - Voilà qui est bien, dit le calife, je suis content; faites emporter vos coffres.» Elle les fit enlever aussitôt et porter dans sa chambre, où je commençai à respirer.

«Dès que les eunuques qui les avaient apportés se furent retirés, elle ouvrit promptement celui où j'étais prisonnier. «Sortez, me dit-elle, en me montrant la porte d'un escalier qui conduisait à une chambre au-dessus; montez et allez m'attendre.» Elle n'eut pas fermé la porte sur moi, que le calife entra et s'assit sur le coffre d'où je venais de sortir. Le motif de cette visite était un mouvement de curiosité qui ne me regardait pas. Ce prince voulait lui faire des questions sur ce qu'elle avait vu ou entendu dans la ville. Ils s'entretinrent tous deux assez longtemps, après quoi il la quitta enfin, et se retira dans son appartement.

«Lorsqu'elle se vit libre, elle me vint trouver dans la chambre où j'étais monté, et me fit bien des excuses de toutes les alarmes qu'elle m'avait causées: «Ma peine, me dit-elle, n'a pas été moins grande que la vôtre; vous n'en devez pas douter, puisque j'ai souffert pour l'amour de vous et pour moi, qui courais le même péril. Une autre, à ma place, n'aurait peut-être pas eu le courage de se tirer si bien d'une occasion si délicate. Il ne fallait pas moins de hardiesse ni de présence d'esprit, ou plutôt il fallait avoir tout l'amour que j'ai pour vous, pour sortir de cet embarras; mais rassurez-vous, il n'y a plus rien à craindre.» Après nous être entretenus quelque temps avec beaucoup de tendresse: «Il est temps, me dit-elle, de vous reposer; couchez- vous; je ne manquerai pas de vous présenter demain à Zobéide, ma maîtresse, à quelque heure du jour, et c'est une chose facile, car le calife ne la voit que la nuit.» Rassuré par ce discours, je dormis assez tranquillement, ou si mon sommeil fut quelquefois interrompu par des inquiétudes, ce furent des inquiétudes agréables, causées par l'espérance de posséder une dame qui avait tant d'esprit et de beauté.

«Le lendemain, la favorite de Zobéide, avant de me faire paraître devant sa maîtresse, m'instruisit de la manière dont je devais soutenir sa présence, me dit à peu près les questions que cette princesse me ferait, et me dicta les réponses que je devais faire. Après cela, elle me conduisit dans une salle où tout était d'une magnificence, d'une richesse et d'une propreté surprenantes. Je n'y étais pas entré, que vingt dames esclaves d'un âge un peu avancé, toutes vêtues d'habits riches et uniformes, sortirent du cabinet de Zobéide, et vinrent se ranger devant un trône, en deux files égales, avec une grande modestie. Elles furent suivies de vingt autres dames, toutes jeunes, et habillées de la même sorte que les premières, avec cette différence pourtant que leurs habits avaient quelque chose de plus galant. Zobéide parut au milieu de celles-ci avec un air majestueux, et si chargée de pierreries et de toutes sortes de joyaux qu'à peine pouvait-elle marcher. Elle alla s'asseoir sur le trône. J'oubliais de vous dire que sa dame favorite l'accompagnait, et qu'elle demeura debout à sa droite, pendant que les dames esclaves, un peu plus éloignées, étaient en foule des deux côtés du trône.

«D'abord que la femme du calife fut assise, les esclaves qui étaient entrées les premières me firent signe d'approcher. Je m'avançai au milieu des deux rangs qu'elles formaient, et me prosternai la tête contre le tapis qui était sous les pieds de la princesse. Elle m'ordonna de me relever et me fit l'honneur de s'informer de mon nom, de ma famille et de l'état de ma fortune, à quoi je satisfis à son gré. Je m'en aperçus non-seulement à son air, elle me le fit même connaître par les choses qu'elle eut la bonté de me dire: «J'ai bien de la joie, me dit-elle, que ma fille (c'est ainsi qu'elle appelait sa dame favorite), car je la regarde comme telle après le soin que j'ai pris de son éducation, ait fait un choix dont je suis contente: je l'approuve, et consens que vous vous mariiez tous deux. J'ordonnerai moi-même les apprêts de vos noces; mais auparavant j'ai besoin de ma fille pour dix jours. Pendant ce temps-là je parlerai au calife et obtiendrai son consentement; et vous, demeurez ici, on aura soin de vous.»

En achevant ces paroles, Scheherazade aperçut le jour et cessa de parler. Le lendemain, elle reprit la parole de cette manière:

CXXIV NUIT.

«Je demeurai dix jours dans l'appartement des dames du calife, continua le marchand de Bagdad. Durant tout ce temps-là je fus privé du plaisir de voir la dame favorite; mais on me traita si bien par son ordre, que j'eus sujet d'ailleurs d'être très- satisfait.

«Zobéide entretint le calife de la résolution qu'elle avait prise de marier sa favorite, et ce prince, en lui laissant la liberté de faire là-dessus ce qui lui plairait, accorda une somme considérable à la favorite pour contribuer de sa part à son établissement. Les dix jours écoulés, Zobéide fit dresser le contrat de mariage, qui lui fut apporté en bonne forme. Les préparatifs des noces se firent, on appela les musiciens, les danseurs et les danseuses, et il y eut pendant neuf jours de grandes réjouissances dans le palais. Le dixième jour étant destiné pour la dernière cérémonie du mariage, la dame favorite fut conduite au bain d'un côté et moi de l'autre, et, sur le soir, m'étant mis à table, on me servit toutes sortes de mets et de ragoûts, entre autres un ragoût à l'ail comme celui dont on vient de me forcer de manger. Je le trouvai si bon que je ne touchai presque point aux autres mets. Mais, pour mon malheur, m'étant levé de table, je me contentai de m'essuyer les mains au lieu de les bien laver, et c'était une négligence qui ne m'était jamais arrivée jusqu'alors.

«Comme il était nuit, on suppléa à la clarté du jour par une grande illumination dans l'appartement des dames. Les instruments se firent entendre, on dansa, on fit mille jeux, tout le palais retentissait de cris de joie. On nous introduisit, ma femme et moi, dans une grande salle, où l'on nous fit asseoir sur deux trônes. Les femmes qui la servaient lui firent changer plusieurs fois d'habits et lui peignirent le visage de différentes manières, selon la coutume pratiquée au jour des noces, et chaque fois qu'on lui changeait d'habillement, on me la faisait voir.

«Enfin toutes ces cérémonies finirent, et l'on nous conduisit dans la chambre nuptiale. D'abord qu'on nous y eut laissés seuls, je m'approchai de mon épouse pour l'embrasser; mais au lieu de répondre à mes transports, elle me repoussa fortement et se mit à faire des cris épouvantables, qui attirèrent bientôt dans la chambre toutes les dames de l'appartement, qui voulurent savoir le sujet de ses cris. Pour moi, saisi d'un long étonnement, j'étais demeuré immobile, sans avoir eu seulement la force de lui en demander la cause. «Notre chère soeur, lui dirent-elles, que vous est-il arrivé depuis le peu de temps que nous vous avons quittée? Apprenez-le-nous, afin que nous vous secourions. - Ôtez, s'écria- t-elle, ôtez-moi de devant les yeux ce vilain homme que voilà. - Hé! madame, lui dis-je, en quoi puis-je avoir eu le malheur de mériter votre colère? - Vous êtes un vilain, me répondit-elle en furie, vous avez mangé de l'ail et vous ne vous êtes pas lavé les mains! Croyez-vous que je veuille souffrir qu'un homme si malpropre s'approche de moi pour m'empester? - Couchez-le par terre, ajouta-t-elle en s'adressant aux dames, et qu'on m'apporte un nerf de boeuf.» Elles me renversèrent aussitôt, et tandis que les unes me tenaient par les bras et les autres par les pieds, ma femme, qui avait été servie en diligence, me frappa impitoyablement jusqu'à ce que les forces lui manquèrent. Alors elle dit aux dames: «Prenez-le, qu'on l'envoie au lieutenant de police, et qu'on lui fasse couper la main dont il a mangé du ragoût à l'ail.»

«À ces paroles, je m'écriai: «Grand Dieu! je suis rompu et brisé de coups, et pour surcroît d'affliction on me condamne encore à avoir la main coupée; et pourquoi? pour avoir mangé d'un ragoût à l'ail et avoir oublié de me laver les mains! Quelle colère pour un si petit sujet! Peste soit du ragoût à l'ail! Maudits soient le cuisinier qui l'a apprêté et celui qui l'a servi!»

La sultane Scheherazade, remarquant qu'il était jour, s'arrêta en cet endroit. Schahriar se leva en riant de toute sa force de la colère de la dame favorite, et fort curieux d'apprendre le dénouement de cette histoire.

CXXV NUIT.

Le lendemain, Scheherazade, réveillée avant le jour, reprit ainsi le fil de son discours de la nuit précédente: «Toutes les dames, dit le marchand de Bagdad, qui m'avaient vu recevoir mille coups de nerf de boeuf, eurent pitié de moi lorsqu'elles entendirent parler de me faire couper la main. «Notre chère soeur et notre bonne dame, dirent-elles à la favorite, vous poussez trop loin votre ressentiment. C'est un homme, à la vérité, qui ne sait pas vivre, qui ignore votre rang et les égards que vous méritez; mais nous vous supplions de ne pas prendre garde à la faute qu'il a commise et de la lui pardonner. - Je ne suis pas satisfaite, reprit-elle: je veux qu'il apprenne à vivre et qu'il porte des marques si sensibles de sa malpropreté, qu'il ne s'avisera de sa vie de manger d'un ragoût à l'ail, sans se souvenir ensuite de se laver les mains.» Elles ne se rebutèrent pas de son refus, elles se jetèrent à ses pieds, et lui baisant la main: «Notre bonne dame, lui dirent-elles, au nom de Dieu, modérez votre colère et accordez-nous la grâce que nous vous demandons.» Elle ne leur répondit rien; mais elle se leva, et après m'avoir dit mille injures, elle sortit de la chambre; toutes les dames la suivirent et me laissèrent seul dans une affliction inconcevable.

«Je demeurai dix jours sans voir personne qu'une vieille esclave qui venait m'apporter à manger. Je lui demandai des nouvelles de la dame favorite: «Elle est malade, me dit la vieille esclave, de l'odeur empoisonnée que vous lui avez fait respirer. Pourquoi aussi n'avez-vous pas eu soin de vous laver les mains après avoir mangé de ce maudit ragoût à l'ail? - Est-il possible, dis-je alors en moi-même, que la délicatesse de ces dames soit si grande, et qu'elles soient si vindicatives pour une faute si légère!» J'aimais cependant ma femme malgré sa cruauté, et je ne laissai pas de la plaindre.

«Un jour l'esclave me dit: «Votre épouse est guérie; elle est allée au bain, et elle m'a dit qu'elle vous viendra voir demain. Ainsi, ayez encore patience, et tâchez de vous accommoder à son humeur. C'est d'ailleurs une personne très-sage, très-raisonnable et très-chérie de toutes les dames qui sont auprès de Zobéide, notre respectable maîtresse.»

«Véritablement ma femme vint le lendemain et me dit d'abord: «Il faut que je sois bien bonne de venir vous revoir après l'offense que vous m'avez faite. Mais je ne puis me résoudre à me réconcilier avec vous que je ne vous aie puni comme vous le méritez, pour ne vous être pas lavé les mains après avoir mangé d'un ragoût à l'ail.» En achevant ces mots, elle appela des dames qui me couchèrent par terre par son ordre, et, après qu'elles m'eurent lié, elle prit un rasoir et eut la barbarie de me couper elle-même les quatre pouces. Une des dames appliqua d'une certaine racine pour arrêter le sang; mais cela n'empêcha pas que je m'évanouisse par la quantité que j'en avais perdue et par le mal que j'avais souffert.

«Je revins de mon évanouissement, et l'on me donna du vin à boire pour me faire reprendre des forces. «Ah! madame, dis-je alors à mon épouse, si jamais il m'arrive de manger d'un ragoût à l'ail, je vous jure qu'au lieu d'une fois je me laverai les mains six- vingts fois avec de l'alcali, de la cendre de la même plante et du savon. - Hé bien! dit ma femme, à cette condition je veux bien oublier le passé et vivre avec vous comme avec mon mari.»

«Voilà, messeigneurs, ajouta le marchand de Bagdad en s'adressant à la compagnie, la raison pourquoi vous avez vu que j'ai refusé de manger du ragoût à l'ail qui était devant moi.»

Le jour, qui commençait à paraître, ne permit pas à Scheherazade d'en dire davantage cette nuit; mais le lendemain elle reprit la parole dans ces termes:

CXXVI NUIT.

Sire, le marchand de Bagdad acheva de raconter ainsi son histoire: «Les dames n'appliquèrent pas seulement sur mes plaies de la racine que j'ai dite pour étancher le sang, elles y mirent aussi du baume de la Mecque[50], qu'on ne pouvait pas soupçonner d'être falsifié, puisqu'elles l'avaient pris dans l'apothicairerie du calife. Par la vertu de ce baume admirable je fus parfaitement guéri en peu de jours, et nous demeurâmes ensemble, ma femme et moi, dans la même union que si je n'eusse jamais mangé de ragoût à l'ail. Mais comme j'avais toujours joui de ma liberté, je m'ennuyais fort d'être enfermé dans le palais du calife; néanmoins je n'en voulais rien témoigner à mon épouse de peur de lui déplaire. Elle s'en aperçut; elle ne demandait pas mieux elle-même que d'en sortir. La reconnaissance seule la retenait auprès de Zobéide; mais elle avait de l'esprit, et elle représenta si bien à sa maîtresse la contrainte où j'étais de ne pas vivre dans la ville avec des gens de ma condition comme j'avais toujours fait, que cette bonne princesse aima mieux se priver du plaisir d'avoir auprès d'elle sa favorite, que de ne lui pas accorder ce que nous souhaitions tous deux également.

«C'est pourquoi, un mois après notre mariage, je vis paraître mon épouse avec plusieurs eunuques qui portaient chacun un sac d'argent. Quand ils se furent retirés: «Vous ne m'avez rien marqué, dit-elle, de l'ennui que vous cause le séjour de la cour. Mais je m'en suis bien aperçu, et j'ai heureusement trouvé moyen de vous rendre content: Zobéide, ma maîtresse, nous permet de nous retirer du palais, et voilà cinquante mille sequins dont elle nous fait présent, pour nous mettre en état de vivre commodément dans la ville. Prenez-en dix mille et allez nous acheter une maison.»

«J'en eus bientôt trouvé une pour cette somme, et l'ayant fait meubler magnifiquement, nous y allâmes loger. Nous prîmes un grand nombres d'esclaves de l'un et de l'autre sexe, et nous nous donnâmes un fort bel équipage. Enfin nous commençâmes à mener une vie fort agréable; mais elle ne fut pas de longue durée: au bout d'un an ma femme tomba malade et mourut en peu de jours.

«J'aurais pu me remarier et continuer de vivre honorablement à Bagdad, mais l'envie de voir le monde m'inspira un autre dessein. Je vendis ma maison, et, après avoir acheté plusieurs sortes de marchandises, je me joignis à une caravane et passai en Perse. De là je pris la route de Samarcande, d'où je suis venu m'établir en cette ville.»

«Voilà, sire, dit le pourvoyeur qui parlait au sultan de Casgar, l'histoire que raconta hier ce marchand de Bagdad à la compagnie où je me trouvai. - Cette histoire, dit le sultan, a quelque chose d'extraordinaire; mais elle n'est pas comparable à celle du petit bossu.» Alors le médecin juif s'étant avancé, se prosterna devant le trône de ce prince et lui dit en se relevant: «Sire, si votre majesté veut avoir aussi la bonté de m'écouter, je me flatte qu'elle sera satisfaite de l'histoire que j'ai à lui conter. - Hé bien! parle, lui dit le sultan; mais si elle n'est pas plus surprenante que celle du bossu, n'espère pas que je te donne la vie.»

La sultane Scheherazade s'arrêta en cet endroit parce qu'il était jour. La nuit suivante, elle reprit ainsi son discours:

CXXVII NUIT.

Sire, dit-elle, le médecin juif, voyant le sultan de Casgar disposé à l'entendre, prit ainsi la parole:

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE MÉDECIN JUIF. «Sire, pendant que j'étudiais en médecine à Damas, et que je commençais à y exercer ce bel art avec quelque réputation, un esclave me vint quérir pour aller voir un malade chez le gouverneur de la ville. Je m'y rendis et l'on m'introduisit dans une chambre, où je trouvai un jeune homme très-bien fait, fort abattu du mal qu'il souffrait. Je le saluai en m'asseyant près de lui; il ne répondit point à mon compliment; mais il me fit un signe des yeux pour me marquer qu'il m'entendait et qu'il me remerciait. «Seigneur, lui dis-je, je vous prie de me donner la main, que je vous tâte le pouls.» Au lieu de tendre la main droite, il me présenta la gauche, de quoi je fus extrêmement surpris. «Voilà, dis-je en moi-même, une grande ignorance de ne savoir pas que l'on présente la main droite à un médecin et non pas la gauche.» Je ne laissai pas de lui tâter le pouls, et après avoir écrit une ordonnance je me retirai.

«Je continuai mes visites pendant neuf jours, et toutes les fois que je lui voulus tâter le pouls il me tendit la main gauche. Le dixième jour, il me parut se bien porter, et je lui dis qu'il n'avait plus besoin que d'aller au bain. Le gouverneur de Damas, qui était présent, pour me marquer combien il était content de moi, me fit revêtir en sa présence d'une robe très-riche, en me disant qu'il me faisait médecin de l'hôpital de la ville et médecin ordinaire de sa maison, où je pouvais aller librement manger à sa table quand il me plairait.

«Le jeune homme me fit aussi de grandes amitiés et me pria de l'accompagner au bain. Nous y entrâmes, et quand ses gens l'eurent déshabillé, je vis que la main droite lui manquait. Je remarquai même qu'il n'y avait pas longtemps qu'on la lui avait coupée: c'était aussi la cause de sa maladie, que l'on m'avait cachée, et, tandis qu'on y appliquait des médicaments propres à le guérir promptement, on m'avait appelé pour empêcher que la fièvre qui l'avait pris n'eût de mauvaises suites. Je fus assez surpris et fort affligé de le voir en cet état; il le remarqua bien sur mon visage: «Médecin, me dit-il, ne vous étonnez pas de me voir la main coupée: je vous en dirai quelque jour le sujet, et vous entendrez une histoire des plus surprenantes.»

«Après que nous fûmes sortis du bain, nous nous mîmes à table; nous nous entretînmes ensuite, et il me demanda s'il pouvait, sans intéresser sa santé, s'aller promener hors de la ville, au jardin du gouverneur. Je lui répondis que non-seulement il le pouvait, mais qu'il lui était très-salutaire de prendre l'air. «Si cela est, répliqua-t-il, et que vous vouliez bien me tenir compagnie, je vous conterai là mon histoire.» Je repartis que j'étais tout à lui le reste de la journée. Aussitôt il commanda à ses gens d'apporter de quoi faire la collation, puis nous partîmes et nous rendîmes au jardin du gouverneur. Nous y fîmes deux ou trois tours de promenade, et, après nous être assis sur un tapis que ses gens étendirent sous un arbre qui faisait un bel ombrage, le jeune homme me fit de cette sorte le récit de son histoire:

«Je suis né à Moussoul, et ma famille est une des plus considérables de la ville. Mon père était l'aîné de dix enfants que mon aïeul laissa, en mourant, tous en vie et mariés. Mais, de ce grand nombre de frères, mon père fut le seul qui eut des enfants, encore n'eut-il que moi. Il prit un très-grand soin de mon éducation, et me fit apprendre tout ce qu'un enfant de ma condition ne devait pas ignorer…» Mais, sire, dit Scheherazade en se reprenant dans cet endroit, l'aurore, qui paraît, m'impose silence. À ces mots elle se tut et le sultan se leva.

CXXVIII NUIT.

Le lendemain, Scheherazade reprenant la suite de son discours de la nuit précédente: Le médecin juif, dit-elle, continuant de parler au sultan de Casgar: «Le jeune homme de Moussoul, ajouta-t- il, poursuivit ainsi son histoire:

«J'étais déjà grand, et je commençais à fréquenter le monde, lorsqu'un vendredi je me trouvai à la prière de midi avec mon père et mes oncles dans la grande mosquée de Moussoul. Après la prière, tout le monde se retira, hors mon père et mes oncles, qui s'assirent sur le tapis qui régnait par toute la mosquée. Je m'assis aussi avec eux, et, s'entretenant de plusieurs choses, la conversation tomba insensiblement sur les voyages. Ils vantèrent les beautés et les singularités de quelques royaumes et de leurs villes principales; mais un de mes oncles dit que si l'on en voulait croire le rapport uniforme d'une infinité de voyageurs, il n'y avait pas au monde un plus beau pays que l'Égypte et le Nil, et ce qu'il en raconta m'en donna une si grande idée que dès ce moment je conçus le désir d'y voyager. Ce que mes autres oncles purent dirent pour donner la préférence à Bagdad et au Tigre, en appelant Bagdad le véritable séjour de la religion musulmane et la métropole de toutes les villes de la terre, ne firent pas la même impression sur moi. Mon père appuya le sentiment de celui de ses frères qui avait parlé en faveur de l'Égypte, ce qui me causa beaucoup de joie: «Quoiqu'on en veuille dire, s'écria-t-il, qui n'a pas vu l'Égypte n'a pas vu ce qu'il y a de plus singulier au monde! La terre y est toute d'or, c'est-à-dire si fertile qu'elle enrichit ses habitants. Toutes les femmes y charment ou par leur beauté ou par leurs manières agréables. Si vous me parlez du Nil y a-t-il un fleuve plus admirable! Quelle eau fut jamais plus légère et plus délicieuse! Le limon même qu'il entraîne avec lui dans son débordement n'engraisse-t-il pas les campagnes, qui produisent sans travail mille fois plus que les autres terres, avec toute la peine que l'on prend à les cultiver! Écoutez ce qu'un poète obligé d'abandonner l'Égypte, disait aux Égyptiens: «Votre Nil vous comble tous les jours de biens, c'est pour vous uniquement qu'il vient de si loin. Hélas! en m'éloignant de vous, mes larmes vont couler aussi abondamment que ses eaux: vous allez continuer de jouir de ses douceurs, tandis que je suis condamné à m'en priver malgré moi.»

«Si vous regardez, ajouta mon père, du côté de l'île que forment les deux branches du Nil les plus grandes, quelle variété de verdure! quel émail de toutes sortes de fleurs! Quelle quantité prodigieuse de villes, de bourgades, de canaux et de mille autres objets agréables! Si vous tournez les yeux de l'autre côté, en remontant vers l'Éthiopie, combien d'autres sujets d'admiration! Je ne puis mieux comparer la verdure, de tant de campagnes arrosées par les différents canaux de l'île, qu'à des émeraudes brillantes enchâssées dans de l'argent. N'est-ce pas la ville de l'univers la plus vaste, la plus peuplée et la plus riche que le grand Caire? Que d'édifices magnifiques, tant publics que particuliers! Si vous allez jusqu'aux pyramides, vous serez saisis d'étonnement, vous demeurerez immobiles à l'aspect de ces masses de pierres d'une grosseur énorme qui s'élèvent jusqu'aux cieux: vous serez obligés d'avouer qu'il faut que les Pharaons, qui ont employé à les construire tant de richesses et tant d'hommes, aient surpassé tous les monarques qui sont venus après eux non-seulement en Égypte, mais sur la terre même, en magnificence et en invention, pour avoir laissé des monuments si dignes de leur mémoire. Ces monuments, si anciens que les savants ne sauraient convenir entre eux du temps qu'on les a élevés, subsistent encore aujourd'hui et dureront autant que les siècles. Je passe sous silence les villes maritimes du royaume d'Égypte, comme Damiette, Rosette, Alexandrie, où je ne sais combien de nations vont chercher mille sortes de grains et de toiles et mille autres choses pour la commodité et les délices des hommes. Je vous en parle avec connaissance: j'y ai passé quelques années de ma jeunesse, que je compterai tant que je vivrai pour les plus agréables de ma vie.»

Scheherazade parlait ainsi lorsque la lumière du jour, qui commençait à naître, vint frapper ses yeux. Elle demeura aussitôt dans le silence; mais sur la fin de la nuit suivante, elle reprit le fil de son discours de cette sorte:

CXXIX NUIT.

«Mes oncles n'eurent rien à répliquer à mon père, poursuivit le jeune homme de Moussoul, et demeurèrent d'accord de tout ce qu'il venait de dire du Nil, du Caire et de tout le royaume d'Égypte. Pour moi, j'en eus l'imagination si remplie que je n'en dormis pas la nuit. Peu de temps après, mes oncles firent bien connaître eux- mêmes combien ils avaient été frappés du discours de mon père. Ils lui proposèrent de faire tous ensemble le voyage d'Égypte. Il accepta la proposition, et comme ils étaient de riches marchands, ils résolurent de porter avec eux des marchandises qu'ils y pussent débiter. J'appris qu'ils faisaient les préparatifs de leur départ: j'allai trouver mon père, je le suppliai les larmes aux yeux de me permettre de l'accompagner, et de m'accorder un fonds de marchandises pour en faire le débit moi-même. «Vous êtes encore trop jeune, me dit-il, pour entreprendre le voyage d'Égypte: la fatigue en est trop grande, et de plus je suis persuadé que vous vous y perdriez.» Ces paroles ne m'ôtèrent pas l'envie de voyager. J'employai le crédit de mes oncles auprès de mon père, dont ils obtinrent enfin que j'irais seulement jusqu'à Damas, où ils me laisseraient pendant qu'ils continueraient leur voyage jusqu'en Égypte: «La ville de Damas, dit mon père, a aussi ses beautés, et il faut qu'il se contente de la permission que je lui donne d'aller jusque-là.» Quelque désir que j'eusse de voir l'Égypte, après ce que je lui en avais ouï dire, il était mon père, je me soumis à sa volonté.

«Je partis donc de Moussoul avec mes oncles et lui. Nous traversâmes la Mésopotamie; nous passâmes l'Euphrate, nous arrivâmes à Alep, où nous séjournâmes peu de jours, et de là nous nous rendîmes à Damas, dont l'abord me surprit très-agréablement. Nous logeâmes tous dans un même khan: je vis une ville grande, peuplée, remplie de beau monde et très-bien fortifiée. Nous employâmes quelques jours à nous promener dans tous ces jardins délicieux qui sont aux environs, comme nous le pouvons voir d'ici, et nous convînmes que l'on avait raison de dire que Damas était au milieu d'un paradis. Mes oncles enfin songèrent à continuer leur route: ils prirent soin auparavant de vendre mes marchandises, ce qu'ils firent si avantageusement pour moi que j'y gagnai cinq cents pour cent: cette vente produisit une somme considérable, dont je fus ravi de me voir possesseur.

«Mon père et mes oncles me laissèrent donc à Damas et poursuivirent leur voyage. Après leur départ, j'eus une grande attention à ne pas dépenser mon argent inutilement. Je louai néanmoins une maison magnifique: elle était toute de marbre, ornée de peintures à feuillages d'or et d'azur; elle avait un jardin où l'on voyait de très-beaux jets d'eau. Je la meublai, non pas à la vérité aussi richement que la magnificence du lieu le demandait, mais du moins assez proprement pour un jeune homme de ma condition. Elle avait autrefois appartenu à un des principaux seigneurs de la ville nommé Modoun Abdalrahim, et elle appartenait alors à un riche marchand joaillier, à qui je n'en payais que deux scherifs par mois. J'avais un assez grand nombre de domestiques; je vivais honorablement, je donnais quelquefois à manger aux gens avec qui j'avais fait connaissance, et quelquefois j'allais manger chez eux. C'est ainsi que je passais le temps à Damas en attendant le retour de mon père: aucune passion ne troublait mon repos, et le commerce des honnêtes gens faisait mon unique occupation.

«Un jour, que j'étais assis à la porte de ma maison et que je prenais le frais, une dame fort proprement habillée, et qui paraissait fort bien faite, vint à moi et me demanda si je ne vendais pas des étoffes. En disant cela, elle entra dans le logis.»

En cet endroit, Scheherazade voyant qu'il était jour, se tut, et la nuit suivante elle reprit la parole dans ces termes:

CXXX NUIT.

«Quand je vis, dit le jeune homme de Moussoul, que la dame était entrée dans ma maison, je me levai, je fermai la porte, et je la fis entrer dans une salle où je la priai de s'asseoir. «Madame, lui dis-je, j'ai eu des étoffes qui étaient dignes de vous être montrées, mais je n'en ai plus présentement et j'en suis très- fâché.» Elle ôta le voile qui lui couvrait le visage et fit briller à mes yeux une beauté dont la vue me fit sentir des mouvements que je n'avais point encore sentis. «Je n'ai pas besoin d'étoffes, me répondit-elle, je viens seulement pour vous voir et passer la soirée avec vous si vous l'avez pour agréable: je ne vous demande qu'une légère collation.»

«Ravi d'une si bonne fortune, je donnai ordre à mes gens de nous apporter plusieurs sortes de fruits et des bouteilles de vin. Nous fûmes servis promptement, nous mangeâmes, nous bûmes, nous nous réjouîmes jusqu'à minuit: enfin je n'avais point encore passé de nuit si agréablement que je passai celle-là. Le lendemain matin je voulus mettre dix scherifs dans la main de la dame, mais elle la retira brusquement: «Je ne suis pas venue vous voir, dit-elle, dans un esprit d'intérêt, et vous me faites une injure. Bien loin de recevoir de l'argent de vous, je veux que vous en receviez de moi, autrement je ne vous reverrai plus:» en même temps elle tira dix scherifs de sa bourse et me força de les prendre. «Attendez- moi dans trois jours, me dit-elle, après le coucher du soleil.» À ces mots, elle prit congé de moi et je sentis qu'en partant elle emportait mon coeur avec elle.

«Au bout de trois jours, elle ne manqua pas de revenir à l'heure marquée, et je ne manquai pas de la recevoir avec toute la joie d'un homme qui l'attendait impatiemment. Nous passâmes la soirée et la nuit comme la première fois, et le lendemain, en me quittant, elle promit de me revenir voir encore dans trois jours; mais elle ne voulut point partir que je n'eusse reçu dix nouveaux scherifs.

«Étant revenue pour la troisième fois, et lorsque le vin nous eut échauffés tous deux, elle me dit: «Mon cher coeur, que pensez-vous de moi? ne suis-je pas belle et amusante? - Madame, lui répondis- je, cette question est assez inutile; toutes les marques d'amour que je vous donne doivent vous persuader que je vous aime; je suis charmé de vous voir et de vous posséder; vous êtes ma reine, ma sultane; vous faites tout le bonheur de ma vie. - Ah! je suis assurée, me dit-elle, que vous cesseriez de tenir ce langage si vous aviez vu une dame de mes amies qui est plus jeune et plus belle que moi; elle a l'humeur si enjouée qu'elle ferait rire les gens les plus mélancoliques. Il faut que je vous l'amène ici: je lui ai parlé de vous, et sur ce que je lui en ai dit, elle meurt d'envie de vous voir. Elle m'a priée de lui procurer ce plaisir; mais je n'ai pas osé la satisfaire sans vous en avoir parlé auparavant. - Madame, repris-je, vous ferez ce qu'il vous plaira, mais quelque chose que vous me puissiez dire de votre amie, je défie tous ses attraits de vous ravir mon coeur, qui est si fortement attaché à vous que rien n'est capable de l'en détacher. - Prenez-y bien garde, répliqua-t-elle, je vous avertis que je vais mettre votre amour à une étrange épreuve.»

«Nous en demeurâmes là, et le lendemain, en me quittant, au lieu de dix scherifs, elle m'en donna quinze, que je fus forcé d'accepter: «Souvenez-vous, me dit-elle, que vous aurez dans deux jours une nouvelle hôtesse, songez à la bien recevoir; nous viendrons à l'heure accoutumée, après le coucher du soleil.» Je fis orner la salle et préparer une belle collation pour le jour qu'elles devaient venir.»

Scheherazade s'interrompit en cet endroit parce qu'elle remarqua qu'il était jour. La nuit suivante, elle reprit la parole dans ces termes:

CXXXI NUIT.

Sire, le jeune homme de Moussoul continua de raconter son histoire au médecin juif: «J'attendis, dit-il, les deux dames avec impatience et elles arrivèrent enfin à l'entrée de la nuit. Elles se dévoilèrent l'une et l'autre, et si j'avais été surpris de la beauté de la première, j'eus sujet de l'être bien davantage lorsque je vis son amie. Elle avait des traits réguliers, un visage parfait, un teint vif et des yeux si brillants que j'en pouvais à peine soutenir l'éclat. Je la remerciai de l'honneur qu'elle me faisait et la suppliai de m'excuser si je ne la recevais pas comme elle le méritait. «Laissons là les compliments, me dit-elle, ce serait à moi à vous en faire sur ce que vous avez permis que mon amie m'amenât ici; mais puisque vous voulez bien me souffrir, quittons les cérémonies et ne songeons qu'à nous réjouir.»

«Comme j'avais donné ordre qu'on nous servit la collation d'abord que les dames seraient arrivées, nous nous mîmes bientôt à table. J'étais vis-à-vis de la nouvelle venue, qui ne cessait de me regarder en souriant. Je ne pus résister à ses regards vainqueurs et elle se rendit maîtresse de mon coeur sans que je pusse m'en défendre. Mais elle prit aussi de l'amour en m'en inspirant, et, loin de se contraindre, elle me dit des choses assez vives.

«L'autre dame qui nous observait, n'en fit d'abord que rire: «Je vous l'avais bien dit, s'écria-t-elle en m'adressant la parole, que vous trouveriez mon amie charmante, et je m'aperçois que vous avez déjà violé le serment que vous m'aviez fait de m'être fidèle. - Madame, lui répondis-je en riant aussi comme elle, vous auriez sujet de vous plaindre de moi si je manquais de civilité pour une dame que vous m'avez amenée et que vous chérissez: vous pourriez me reprocher l'une et l'autre que je ne saurais pas faire les honneurs de la maison.»

«Nous continuâmes de boire; mais à mesure que le vin nous échauffait, la nouvelle dame et moi nous nous agacions avec si peu de retenue que son amie en conçut une jalousie violente dont elle nous donna bientôt une marque bien funeste. Elle se leva et sortit en nous disant qu'elle allait revenir; mais peu de moments après, la dame qui était restée avec moi changea de visage, il lui prit de grandes convulsions et enfin elle rendit l'âme entre mes bras, tandis que j'appelais du monde pour m'aider à la secourir. Je sors aussitôt, je demande l'autre dame; mes gens me dirent qu'elle avait ouvert la porte de la rue et qu'elle s'en était allée. Je soupçonnai alors, et rien n'était plus véritable, que c'était elle qui avait causé la mort de son amie. Effectivement, elle avait eu l'adresse et la malice de mettre d'un poison très-violent dans la dernière tasse qu'elle lui avait présentée elle-même.

«Je fus vivement affligé de cet accident: «Que ferai-je? dis-je alors en moi-même? Que vais-je devenir?» Comme je crus qu'il n'y avait pas de temps à perdre, je fis lever par mes gens, à la clarté de la lune et sans bruit, une des grandes pièces de marbre dont la cour de ma maison était pavée, et fis creuser en diligence une fosse où ils enterrèrent le corps de la jeune dame. Après qu'on eut remis la pièce de marbre, je pris un habit de voyage, avec tout ce que j'avais d'argent, et je fermai tout jusqu'à la porte de ma maison, que je scellai et cachetai de mon sceau. J'allai trouver le marchand joaillier qui en était propriétaire, je lui payai ce que je lui devais de loyer, avec une année d'avance, et lui donnant la clef, je le priai de me la garder: «Une affaire pressante, lui dis-je, m'oblige à m'absenter pour quelque temps: il faut que j'aille trouver mes oncles au Caire.» Enfin je pris congé de lui, et, dans le moment, je montai à cheval et partis avec mes gens qui m'attendaient.»

Le jour, qui commençait à paraître, imposa silence à Scheherazade en cet endroit. La nuit suivante, elle reprit son discours de cette sorte:

CXXXII NUIT.

«Mon voyage fut heureux, poursuivit le jeune homme de Moussoul: j'arrivai au Caire sans avoir fait aucune mauvaise rencontre. J'y trouvai mes oncles, qui furent fort étonnés de me voir. Je leur dis pour excuse que je m'étais ennuyé de les attendre et que, ne recevant d'eux aucunes nouvelles, mon inquiétude m'avait fait entreprendre ce voyage. Il me reçurent fort bien et promirent de faire en sorte que mon père ne me sût pas mauvais gré d'avoir quitté Damas sans sa permission. Je logeai avec eux dans le même khan et vis tout ce qu'il y avait de beau à voir au Caire.

«Comme ils avaient achevé de vendre leurs marchandises, ils parlaient de s'en retourner à Moussoul, et ils commençaient déjà à faire les préparatifs de leur départ; mais n'ayant pas vu tout ce que j'avais envie de voir en Égypte, je quittai mes oncles et allai me loger dans un quartier fort éloigné de leur khan, et je ne parus point qu'ils ne fussent partis. Ils me cherchèrent longtemps par toute la ville; mais, ne me trouvant point, ils jugèrent que le remords d'être venu en Égypte contre la volonté de mon père m'avait obligé de retourner à Damas sans leur en rien dire, et ils partirent dans l'espérance de m'y rencontrer et de me prendre en passant.

«Je restai donc au Caire après leur départ, et j'y demeurai trois ans pour satisfaire pleinement la curiosité que j'avais de voir toutes les merveilles de l'Égypte. Pendant ce temps-là, j'eus soin d'envoyer de l'argent au marchand joaillier en lui mandant de me conserver sa maison, car j'avais dessein de retourner à Damas et de m'y arrêter encore quelques années. Il ne m'arriva point d'aventure au Caire qui mérite de vous être racontée, mais vous allez sans doute être fort surpris de celle que j'éprouvai quand je fus de retour à Damas.

«En arrivant en cette ville, j'allai descendre chez le marchand joaillier, qui me reçut avec joie et qui voulut m'accompagner lui- même jusque dans ma maison pour me faire voir que personne n'y était entré pendant mon absence. En effet, le sceau était encore en son entier sur la serrure. J'entrai et trouvai toutes choses dans le même état où je les avais laissées.

«En nettoyant et en balayant la salle où j'avais mangé avec les dames, un de mes gens trouva un collier d'or en forme de chaîne, où il y avait d'espace en espace dix perles très-grosses et très- parfaites; il me l'apporta et je le reconnus pour celui que j'avais vu au cou de la jeune dame qui avait été empoisonnée. Je compris qu'il s'était détaché et qu'il était tombé sans que je m'en fusse aperçu. Je ne pus le regarder sans verser des larmes en me souvenant d'une personne si aimable et que j'avais vue mourir d'une manière si funeste. Je l'enveloppai et le mis précieusement dans mon sein.

«Je passai quelques jours à me remettre des fatigues de mon voyage; après quoi, je commençai à voir les gens avec qui j'avais fait autrefois connaissance. Je m'abandonnai à toutes sortes de plaisirs, et insensiblement je dépensai tout mon argent. Dans cette situation, au lieu de vendre mes meubles, je résolus de me défaire du collier, mais je me connaissais si peu en perles que je m'y pris fort mal, comme vous l'allez entendre.

«Je me rendis au bezestan, où tirant à part un crieur, et lui montrant le collier, je lui dis que je le voulais vendre et que je le priais de le faire voir aux principaux joailliers. Le crieur fut surpris de voir ce bijou: «Ah! la belle chose! s'écria-t-il après l'avoir regardé longtemps avec admiration; jamais nos marchands n'ont rien vu de si riche: je vais leur faire un grand plaisir, et vous ne devez pas douter qu'ils ne le mettent à un haut prix à l'envi l'un de l'autre.» Il me mena à une boutique et il se trouva que c'était celle du propriétaire de ma maison. «Attendez-moi ici, me dit le crieur, je reviendrai bientôt vous apporter la réponse.»

«Tandis qu'avec beaucoup de secret il alla de marchand en marchand montrer le collier, je m'assis près du joaillier, qui fut bien aise de me voir, et nous commençâmes à nous entretenir de choses indifférentes. Le crieur revint; et, me prenant en particulier, au lieu de me dire qu'on estimait le collier pour le moins mille scherifs, il m'assura qu'on n'en voulait donner que cinquante: «C'est qu'on m'a dit, ajouta-t-il, que les perles étaient fausses; voyez si vous voulez le donner à ce prix-là.» Comme je le crus sur sa parole, et que j'avais besoin d'argent: «Allez, lui dis-je, je m'en rapporte à ce que vous me dites et à ceux qui s'y connaissent mieux que moi; livrez-le et m'en apportez l'argent tout à l'heure.»

«Le crieur m'était venu offrir cinquante scherifs de la part du plus riche joaillier du bezestan, qui n'avait fait cette offre que pour me sonder et savoir si je connaissais bien la valeur de ce que je mettais en vente. Ainsi, il n'eut pas plus tôt appris ma réponse, qu'il mena le crieur avec lui chez le lieutenant de police, à qui montrant le collier: «Seigneur, dit-il, voilà un collier qu'on m'a volé, et le voleur, déguisé en marchand, a eu la hardiesse de venir l'exposer en vente, et il est actuellement dans le bezestan. Il se contente, poursuivit-il, de cinquante scherifs pour un joyau qui en vaut deux mille. Rien ne saurait mieux prouver que c'est un voleur.»

«Le lieutenant de police m'envoya arrêter sur-le-champ; et, lorsque je fus devant lui, il me demanda si le collier qu'il tenait à la main n'était pas celui que je venais de mettre en vente au bezestan. Je lui répondis que oui. Et est-il vrai, reprit-il, que vous le vouliez livrer pour cinquante scherifs?» J'en demeurai d'accord. «Hé bien! dit-il alors d'un ton moqueur, qu'on lui donne la bastonnade, il nous dira bientôt, avec son bel habit de marchand, qu'il n'est qu'un franc voleur: qu'on le batte jusqu'à ce qu'il l'avoue.» La violence des coups de bâton me fit faire un mensonge: je confessai, contre la vérité, que j'avais volé le collier, et aussitôt le lieutenant de police me fit couper la main.

«Cela causa un grand bruit dans le bezestan, et je fus à peine de retour chez moi que je vis arriver le propriétaire de la maison: «Mon fils, me dit-il, vous paraissez un jeune homme si sage et si bien élevé! Comment est-il possible que vous ayez commis une action aussi indigne que celle dont je viens d'entendre parler? Vous m'avez instruit vous-même de votre bien et je ne doute pas qu'il ne soit tel que vous me l'avez dit. Que ne m'avez-vous demandé de l'argent? je vous en aurais prêté; mais après ce qui vient d'arriver, je ne puis souffrir que vous logiez plus longtemps dans ma maison: prenez votre parti, allez chercher un autre logement.» Je fus extrêmement mortifié de ces paroles: je priai le joaillier, les larmes aux yeux, de me permettre de rester encore trois jours dans sa maison, ce qu'il m'accorda.

«Hélas! m'écriai-je, quel malheur et quel affront! Oserai-je retourner à Moussoul! Tout ce que je pourrai dire à mon père sera- t-il capable de lui persuader que je suis innocent!»

Scheherazade s'arrêta en cet endroit parce qu'elle vit paraître le jour. Le lendemain, elle continua cette histoire dans ces termes:

CXXXIII NUIT.

«Trois jours après que ce malheur me fut arrivé, dit le jeune homme de Moussoul, je vis avec étonnement entrer chez moi une troupe de gens du lieutenant de police, avec le propriétaire de ma maison et le marchand qui m'avait accusé faussement de lui avoir volé le collier de perles. Je leur demandai ce qui les amenait; mais, au lieu de me répondre, ils me lièrent et garrottèrent en m'accablant d'injures et en me disant que le collier appartenait au gouverneur de Damas, qui l'avait perdu depuis trois ans, et qu'en même temps une de ses filles avait disparu. Jugez de l'état où je me trouvai en apprenant cette nouvelle. Je pris néanmoins ma résolution: «Je dirai la vérité au gouverneur, disais-je en moi- même, ce sera à lui de me pardonner ou de me faire mourir.»

«Lorsqu'on m'eut conduit devant lui, je remarquai qu'il me regarda d'un oeil de compassion et j'en tirai un bon augure. Il me fit délier, et puis, s'adressant au marchand joaillier mon accusateur, et au propriétaire de ma maison: «Est-ce là, leur dit-il, l'homme qui a exposé en vente le collier de perles?» Ils ne lui eurent pas plus tôt répondu que oui, qu'il dit: «je suis assuré qu'il n'a pas volé le collier, et je suis fort étonné qu'on lui ai fait une si grande injustice.» Rassuré par ces paroles: «Seigneur, m'écriai- je, je vous jure que je suis en effet très-innocent. Je suis même persuadé que le collier n'a jamais appartenu à mon accusateur, que je n'ai jamais vu, et dont l'horrible perfidie est cause qu'on m'a traité si indignement. Il est vrai que j'ai confessé que j'avais fait ce vol; mais j'ai fait cet aveu contre ma conscience, pressé par les tourments, et pour une raison que je suis prêt à vous dire si vous avez la bonté de vouloir m'écouter. - J'en sais déjà assez, répliqua le gouverneur, pour vous rendre tout à l'heure une partie de la justice qui vous est due. Qu'on ôte d'ici, continua- t-il, le faux accusateur, et qu'il souffre le même supplice qu'il a fait souffrir à cet homme, dont l'innocence m'est connue.»

«On exécuta sur-le-champ l'ordre du gouverneur. Le marchand joaillier fut emmené et puni comme il le méritait. Après cela, le gouverneur ayant fait sortir tout le monde, me dit: «Mon fils, racontez-moi sans crainte de quelle manière ce collier est tombé entre vos mains, et ne me déguisez rien.» Alors je lui découvris tout ce qui s'était passé et lui avouai que j'avais mieux aimé passer pour un voleur que de révéler cette tragique aventure. «Grand Dieu! s'écria le gouverneur dès que j'eus achevé de parler, vos jugements sont incompréhensibles, et nous devons nous y soumettre sans murmure! Je reçois avec une soumission entière le coup dont il vous a plu de me frapper.» Ensuite m'adressant la parole: «Mon fils, me dit-il, après avoir écouté la cause de votre disgrâce, dont je suis très-affligé, je veux vous faire aussi le récit de la mienne. Apprenez que je suis père de ces deux dames dont vous venez de m'entretenir.»

En achevant ces derniers mots, Scheherazade vit paraître le jour. Elle interrompit sa narration, et, sur la fin de la nuit suivante, elle la continua de cette manière:

CXXXIV NUIT.

Sire, dit-elle, voici le discours que le gouverneur de Damas tint au jeune homme de Moussoul: «Mon fils, dit-il, sachez donc que la première dame qui a eu l'effronterie de vous aller chercher jusque chez vous, était l'aînée de toutes mes filles. Je l'avais mariée au Caire à un de ses cousins, au fils de mon frère. Son mari mourut; elle revint chez moi corrompue par mille méchancetés qu'elle avait apprises en Égypte. Avant son arrivée, sa cadette, qui est morte d'une manière si déplorable entre vos bras, était fort sage et ne m'avait jamais donné aucun sujet de me plaindre de ses moeurs. Son aînée fit avec elle une liaison étroite et la rendit insensiblement aussi méchante qu'elle.

«Le jour qui suivit la mort de sa cadette, comme je ne la vis pas en me mettant à table, j'en demandai des nouvelles à son aînée, qui était revenue au logis; mais, au lieu de me répondre, elle se mit à pleurer si amèrement que j'en conçus un présage funeste. Je la pressai de m'instruire de ce que je voulais savoir: «Mon père, me répondit-elle en sanglotant, je ne puis vous dire autre chose, sinon que ma soeur prit hier son plus bel habit, son beau collier de perles, sortit, et n'a point paru depuis.» Je fis chercher ma fille par toute la ville; mais je ne pus rien apprendre de son malheureux destin. Cependant l'aînée, qui se repentait sans doute de sa fureur jalouse, ne cessa de s'affliger et de pleurer la mort de sa soeur; elle se priva même de toute nourriture et mit fin par là à ses déplorables jours.

«Voilà, continua le gouverneur, quelle est la condition des hommes; tels sont les malheurs auxquels ils sont exposés. Mais, mon fils, ajouta-t-il, comme nous sommes tous deux également infortunés, unissons nos déplaisirs, ne nous abandonnons point l'un l'autre. Je vous donne en mariage une troisième fille que j'ai: elle est plus jeune que ses soeurs et ne leur ressemble nullement par sa conduite. Elle a même plus de beauté qu'elles n'en ont eu, et je puis vous assurer qu'elle est d'une humeur propre à vous rendre heureux. Vous n'aurez pas d'autre maison que la mienne, et, après ma mort, vous serez, vous et elle, mes seuls héritiers. - Seigneur, lui dis-je, je suis confus de toutes vos bontés et je ne pourrai jamais vous en marquer assez de reconnaissance. - Brisons là, interrompit-il, ne consumons pas le temps en vains discours.» En disant cela, il fit appeler des témoins et dresser un contrat de mariage; ensuite j'épousai sa fille sans cérémonie.

«Il ne se contenta pas d'avoir fait punir le marchand joaillier qui m'avait faussement accusé, il fit confisquer à mon profit tous ses biens, qui sont très-considérables; enfin, depuis que vous venez chez le gouverneur, vous avez pu voir en quelle considération je suis auprès de lui. Je vous dirai de plus qu'un homme envoyé par mes oncles en Égypte, exprès pour m'y chercher, ayant en passant découvert que j'étais en cette ville, me remit hier une lettre de leur part. Ils me mandent la mort de mon père et m'invitent à aller recueillir sa succession à Moussoul; mais, comme l'alliance et l'amitié du gouverneur m'attachent à lui, et ne me permettent pas de m'en éloigner, j'ai renvoyé l'exprès avec une procuration pour me faire tenir tout ce qui m'appartient. Après ce que vous venez d'entendre, j'espère que vous me pardonnerez l'incivilité que je vous ai faite durant le cours de ma maladie, en vous présentant la main gauche au lieu de la droite.»

«Voilà, dit le médecin juif au sultan de Casgar, ce que me raconta le jeune homme de Moussoul. Je demeurai à Damas tant que le gouverneur vécut. Après sa mort, comme j'étais à la fleur de mon âge, j'eus la curiosité de voyager. Je parcourus toute la Perse et allai dans les Indes, et enfin je suis venu m'établir dans votre capitale, où j'exerce avec honneur la profession de médecin.»

Le sultan de Casgar trouva cette dernière histoire assez agréable. «J'avoue, dit-il au juif, que ce que tu viens de me raconter est extraordinaire; mais, franchement, l'histoire du bossu l'est encore davantage et bien plus réjouissante; ainsi n'espère pas que je te donne la vie, non plus qu'aux autres; je vais vous faire pendre tous quatre. - Attendez, de grâce, sire, s'écria le tailleur en s'avançant et se prosternant aux pieds du sultan: puisque votre majesté aime les histoires plaisantes, celle que j'ai à lui conter ne lui déplaira pas. - Je veux bien t'écouter aussi, lui dit le sultan; mais ne te flatte pas que je te laisse vivre, à moins que tu ne me dises quelque aventure plus divertissante que celle du bossu.» Alors le tailleur, comme s'il eût été sûr de son fait, prit la parole avec confiance et commença son discours dans ces termes:

HISTOIRE QUE RACONTA LE TAILLEUR. «Sire, un bourgeois de cette ville me fit l'honneur, il y a deux jours, de m'inviter à un festin qu'il donnait hier matin à ses amis: je me rendis chez lui de très-bonne heure et j'y trouvai environ vingt personnes.

«Nous n'attendions plus que le maître de la maison, qui était sorti pour quelque affaire, lorsque nous le vîmes arriver accompagné d'un jeune étranger très-proprement habillé, fort bien fait, mais boiteux. Nous nous, levâmes tous, et, pour faire honneur au maître du logis, nous priâmes le jeune homme de s'asseoir avec nous sur le sofa. Il était prêt à le faire lorsque, apercevant un barbier qui était de notre compagnie, il se retira brusquement en arrière et voulut sortir. Le maître de la maison, surpris de son action, l'arrêta: «Où allez-vous? lui dit-il; je vous amène avec moi pour me faire l'honneur d'être d'un festin que je donne à mes amis, et à peine êtes-vous entré que vous voulez sortir? - Seigneur, répondit le jeune homme, au nom de Dieu, je vous supplie de ne pas me retenir et de permettre que je m'en aille. Je ne puis voir sans horreur cet abominable barbier que voilà: quoiqu'il soit né dans un pays où tout le monde est blanc, il ne laisse pas de ressembler à un Éthiopien; mais il a l'âme encore plus noire et plus horrible que le visage.»

Le jour, qui parut en cet endroit, empêcha Scheherazade d'en dire davantage cette nuit; mais la nuit suivante elle reprit ainsi sa narration:

CXXXV NUIT.

«Nous demeurâmes tous fort surpris de ce discours, continua le tailleur, et nous commençâmes à concevoir une très-mauvaise opinion du barbier, sans savoir si le jeune étranger avait raison de parler de lui dans ces termes. Nous protestâmes même que nous ne souffririons point à notre table un homme dont on nous faisait un si horrible portrait. Le maître de la maison pria l'étranger de nous apprendre le sujet qu'il avait de haïr le barbier. «Mes seigneurs, nous dit alors le jeune homme, vous saurez que ce maudit barbier est cause que je suis boiteux et qu'il m'est arrivé la plus cruelle affaire qu'on puisse imaginer; c'est pourquoi j'ai fait serment d'abandonner tous les lieux où il serait, et de ne pas demeurer même dans une ville où il demeurerait: c'est pour cela que je suis sorti de Bagdad, où je le laissai, et que j'ai fait un si long voyage pour venir m'établir en cette ville, au milieu de la Grande Tartarie, comme en un endroit où je me flattais de ne le voir jamais. Cependant, contre mon attente, je le trouve ici; cela m'oblige, mes seigneurs, à me priver malgré moi de l'honneur de me divertir avec vous. Je veux m'éloigner de votre ville dès aujourd'hui, et m'aller coucher, si je puis, dans des lieux où il ne vienne pas s'offrir à ma vue.» En achevant ces paroles, il voulut nous quitter; mais le maître du logis le retint encore, le supplia de demeurer avec nous et de nous raconter la cause de l'aversion qu'il avait pour le barbier, qui pendant tout ce temps-là avait les yeux baissés et gardait le silence. Nous joignîmes nos prières à celles du maître de la maison, et enfin le jeune homme, cédant à nos instances, s'assit sur le sofa et nous raconta ainsi son histoire, après avoir tourné le dos au barbier, de peur de le voir:

«Mon père tenait dans la ville de Bagdad un rang à pouvoir aspirer aux premières charges, mais il préféra toujours une vie tranquille à tous les honneurs qu'il pouvait mériter. Il n'eut que moi d'enfant, et quand il mourut j'avais déjà l'esprit formé et j'étais en âge de disposer des grands biens qu'il m'avait laissés. Je ne les dissipai point follement, j'en fis un usage qui m'attira l'estime de tout le monde.

«Je n'avais point encore eu de passion; et, loin d'être sensible à l'amour, j'avouerai, peut-être à ma honte, que j'évitais avec soin le commerce des femmes. Un jour que j'étais dans une rue, je vis venir devant moi une grande troupe de dames; pour ne pas les rencontrer, j'entrai dans une petite rue devant laquelle je me trouvais et je m'assis sur un banc près d'une porte. J'étais vis- à-vis d'une fenêtre où il y avait un vase de très-belles fleurs, et j'avais les yeux attachés dessus lorsque la fenêtre s'ouvrit. Je vis paraître une jeune dame dont la beauté m'éblouit. Elle jeta d'abord les yeux sur moi, et, en arrosant le vase de fleurs d'une main plus blanche que l'albâtre, elle me regarda avec un sourire qui m'inspira autant d'amour pour elle que j'avais eu d'aversion jusque là pour toutes les femmes. Après avoir arrosé ses fleurs et m'avoir lancé un regard plein de charmes qui acheva de me percer le coeur, elle referma sa fenêtre et me laissa dans un trouble et dans un désordre inconcevable.

«J'y serais demeuré bien longtemps si le bruit que j'entendis dans la rue ne m'eût pas fait rentrer en moi-même. Je tournai la tête en me levant, et vis que c'était le premier cadi de la ville, monté sur une mule et accompagné de cinq ou six de ses gens. Il mit pied à terre à la porte de la maison dont la jeune dame avait ouvert une fenêtre; il y entra, ce qui me fit juger qu'il était son père.

«Je revins chez moi dans un état bien différent de celui où j'étais lorsque j'en étais sorti, agité d'une passion d'autant plus violente que je n'en avais jamais senti l'atteinte. Je me mis au lit avec une grosse fièvre qui répandit une grande affliction dans mon domestique. Mes parents, qui m'aimaient, alarmés d'une maladie si prompte, accoururent en diligence et m'importunèrent fort pour en apprendre la cause, que je me gardai bien de leur dire. Mon silence leur causa une inquiétude que les médecins ne purent dissiper, parce qu'ils ne connaissaient rien à mon mal, qui ne fit qu'augmenter par leurs remèdes au lieu de diminuer.

«Mes parents commençaient à désespérer de ma vie lorsqu'une vieille dame de leur connaissance, informée de ma maladie, arriva; elle me considéra avec beaucoup d'attention, et, après m'avoir bien examiné, elle connut, je ne sais par quel hasard, le sujet de ma maladie. Elle les prit en particulier, les pria de la laisser seule avec moi et de faire retirer tous mes gens.

«Tout le monde étant sorti de la chambre, elle s'assit au chevet de mon lit: «Mon fils? me dit-elle, vous vous êtes obstiné jusqu'à présent à cacher la cause de votre mal, mais je n'ai pas besoin que vous me la déclariez: j'ai assez d'expérience pour pénétrer ce secret, et vous ne me désavouerez pas quand je vous aurai dit que c'est l'amour qui vous rend malade. Je puis vous procurer votre guérison, pourvu que vous me fassiez connaître qui est l'heureuse dame qui a su toucher un coeur aussi insensible que le vôtre; car vous avez la réputation de ne pas aimer les dames, et je n'ai pas été la dernière à m'en apercevoir; mais enfin ce que j'avais prévu est arrivé, et je suis ravie de trouver l'occasion d'employer mes talents à vous tirer de peine.»

Mais, sire, dit la sultane Scheherazade en cet endroit, je vois qu'il est jour. Schahriar se leva aussitôt, fort impatient d'entendre la suite d'une histoire dont il avait écouté le commencement avec plaisir.