* * * * *
Le bruit d'une porte qui s'ouvrit et se referma tira Mlle de Cardoville de ses réflexions amères. Georgette rentra et dit à sa maîtresse:
— Mademoiselle peut-elle recevoir M. le comte de Montbron?
Adrienne sachant trop vivre pour témoigner devant ses femmes l'espèce d'impatience que lui causait une venue inopportune, dit à Georgette:
— Vous avez dit à M. de Montbron que j'étais chez moi?
— Oui, mademoiselle.
— Priez-le d'entrer. Quoique Mlle de Cardoville ressentît à ce moment une assez vive contrariété de l'arrivée de M. de Montbron, hâtons-nous de dire qu'elle avait pour lui une affection presque filiale, une estime profonde, et pourtant, par un contraste assez fréquent d'ailleurs, elle se trouvait presque toujours d'un avis opposé au sien, et il en résultait, lorsque Mlle de Cardoville avait toute sa liberté d'esprit, les discussions les plus follement gaies ou les plus animées; discussions dans lesquelles, malgré sa verve moqueuse et sceptique, sa vieille expérience, sa rare connaissance des hommes et des choses, disons enfin le mot, malgré sa _rouerie de bonne compagnie, M. de Montbron n'avait pas toujours l'avantage et il avouait très gaiement sa défaite. Ainsi, pour ne donner qu'une idée des dissentiments du comte et d'Adrienne, il avait, avant de se faire, ainsi qu'il disait gaiement, son complice_, il avait toujours combattu (pour d'autres motifs que ceux allégués par Mme de Saint-Dizier) sa volonté de vivre seule et à sa guise, tandis qu'au contraire Rodin, en donnant aux résolutions de la jeune fille à ce sujet un but rempli de grandeur, avait acquis sur elle une sorte d'influence.
Âgé alors de soixante ans passés, le comte de Montbron avait été l'un des hommes les plus brillants du directoire, du consulat et de l'empire: ses prodigalités, ses bons mots, ses impertinences, ses duels, ses amours, ses pertes au jeu, avaient presque toujours défrayé les entretiens de la société de son temps. Quant à son caractère, à son coeur et à son commerce, nous dirons qu'il était resté dans les termes de la plus sincère amitié presque avec toutes ses anciennes maîtresses. À l'heure où nous le présentons au lecteur, il était encore fort gros joueur et fort beau joueur; il avait, comme on disait autrefois, une très grande mine, l'air décidé, fin et moqueur; ses façons étaient celles du meilleur monde, avec une pointe d'impertinence agressive lorsqu'il n'aimait pas les gens; il était grand, très mince et d'une tournure encore svelte, presque juvénile; il avait le front haut et chauve, les cheveux blancs et courts, des favoris gris taillés en croissant, la figure longue, le nez aquilin, des yeux bleus très pénétrants et des dents encore fort belles.
— Monsieur le comte de Montbron! dit Georgette en ouvrant la porte.
Le comte entra, et alla baiser la main d'Adrienne avec une sorte de familiarité paternelle.
— Allons! se dit M. de Montbron, tâchons de savoir la vérité que je viens chercher, afin d'éviter peut-être un grand malheur.
III. Les aveux.
Mlle de Cardoville, ne voulant pas laisser pénétrer la cause des violents sentiments qui l'agitaient, accueillit M. de Montbron avec une gaieté feinte et forcée; de son côté, celui-ci, malgré sa grande habitude du monde, se trouvant fort embarrassé d'aborder le sujet dont il désirait conférer avec Adrienne, résolut, comme on dit vulgairement, de _tâter le terrain _avant d'engager sérieusement la conversation.
Après avoir regardé la jeune fille pendant quelques secondes,
M. de Montbron secoua la tête, et dit avec un soupir de regret:
— Ma chère enfant, je ne suis pas content…
— Quelque peine de coeur… ou de creps, mon cher comte? dit
Adrienne en souriant.
— Une peine de coeur, dit M. de Montbron.
— Comment, vous si beau joueur, vous auriez plus de souci d'un coup de tête féminin… que d'un coup de dé?
— J'ai une peine de coeur, et c'est vous qui me la causez, ma chère enfant.
— Monsieur de Montbron, vous allez me rendre très orgueilleuse, dit Adrienne en souriant.
— Et vous auriez grand tort… car ma peine de coeur vient justement, je vous le dis brutalement, de ce que vous négligez votre beauté… Oui, voyez vos traits pâles, abattus, fatigués… depuis quelques jours vous êtes triste… vous avez quelque chagrin… j'en suis sûr.
— Mon cher monsieur de Montbron, vous avez tant de pénétration qu'il vous est permis d'en manquer une fois… et cela vous arrive… aujourd'hui. Je ne suis pas triste, je n'ai aucun chagrin… et je vais vous dire une bien énorme, une bien orgueilleuse impertinence: jamais je ne me suis trouvée si jolie.
— Il n'y a rien de plus modeste, au contraire, que cette prétention… Et qui vous a dit ce mensonge-là? une femme?
— Non… c'est mon coeur, et il a dit vrai, reprit Adrienne avec une légère émotion; puis elle ajouta:
— Comprenez… si vous pouvez.
— Prétendez-vous par là que vous êtes fière de l'altération de vos traits, parce que vous êtes fière des souffrances de votre coeur? dit M. de Montbron en examinant Adrienne avec attention.
— Soit, j'avais donc raison, vous avez un chagrin… J'insiste… ajouta le comte d'un ton vraiment pénétré, parce que cela m'est pénible…
— Rassurez-vous; je suis on ne peut plus heureuse, car à chaque instant je me contemplais dans cette pensée: qu'à mon âge je suis libre… absolument libre.
— Oui… libre… de vous tourmenter… libre… d'être malheureuse tout à votre aise.
— Allons, allons, mon cher comte, dit Adrienne, voici notre vieille querelle qui se ranime… je trouve en vous l'allié de ma tante… et de l'abbé d'Aigrigny.
— Moi? oui… à peu près comme les républicains sont les alliés des légitimistes: ils s'entendent pour se dévorer plus tard… À propos de votre abominable tante, on dit que depuis quelque jours il se tient chez elle une manière de concile qui s'agite fort; véritable émeute mitrée. Votre tante est en bonne voie.
— Pourquoi pas? Vous l'eussiez vue autrefois ambitionner le rôle de la déesse Raison… aujourd'hui nous la verrons peut-être canonisée… N'a-t-elle pas déjà accompli la première partie de la vie de sainte Madeleine?
— Vous ne direz jamais autant de mal d'elle qu'elle en fait, ma chère enfant. Néanmoins, quoique pour des raisons bien opposées… je pensais comme elle au sujet de votre caprice de vivre seule…
— Je le sais.
— Oui, et par cela même que je désirais vous voir mille fois plus libre encore que vous ne l'êtes… moi, je vous conseillais… tout bonnement.
— De me marier.
— Sans doute; de cette façon, votre chère liberté… avec ses conséquences, au lieu de s'appeler Mlle de Cardoville… se serait appelée Mme de… qui vous voudrez… Nous vous aurions trouvé un excellent mari qui eût été responsable… de votre indépendance…
— Et qui aurait été responsable de ce ridicule mari? et qui se serait dégradé jusqu'à porter un nom moqué, bafoué par tous?… Moi, peut-être? dit Adrienne en s'animant légèrement. Non, non, mon cher comte; en bien ou en mal, je répondrai toujours seule de mes actions; à mon nom s'attachera, bonne ou mauvaise, une opinion que, seule du moins, j'aurai formée, car il me serait aussi impossible de déshonorer lâchement un nom qui ne serait pas le mien, que de le porter s'il n'était pas continuellement entouré de la profonde estime qu'il me faut. Or, comme on ne répond que de soi… je garderai mon nom.
— Il n'y a que vous au monde pour avoir des idées pareilles.
— Pourquoi? dit Adrienne en riant, parce qu'il me paraît disgracieux de voir une pauvre jeune fille pour ainsi dire s'incarner et disparaître dans quelque homme très laid et très égoïste, et devenir, comme on le dit sans rire… elle, douce et jolie, devenir tout à coup la _moitié _de cette vilaine chose… oui… ainsi, elle fraîche et charmante rose, je suppose, la _moitié _d'un affreux chardon! Allons, mon cher comte, avouez- le… c'est quelque chose de fort odieux que cette métempsycose… conjugale, ajouta Adrienne avec un éclat de rire.
La gaieté factice, un peu fébrile, d'Adrienne, contrastait d'une manière si navrante avec la pâleur et l'altération de ses traits; il était si facile de voir qu'elle cherchait à étourdir un profond chagrin par ses rires forcés, que M. de Montbron en fut douloureusement touché; mais, dissimulant son émotion, il parut réfléchir un instant et prit machinalement un des livres tout récemment achetés et coupés dont Adrienne était entourée. Après avoir jeté un regard distrait sur ce volume, il continua en dissimulant la pénible émotion que lui causait le rire forcé de Mlle de Cardoville:
— Voyons, chère tête folle que vous êtes… une fois de plus… Supposons que j'aie vingt ans et que vous me fassiez l'honneur de m'épouser… on vous appellerait Mme de Montbron, je suppose?
— Peut-être…
— Comment, peut-être? quoique mariés vous ne porteriez pas mon nom?
— Mon cher comte, dit Adrienne en souriant, ne poursuivons pas une hypothèse qui ne peut me laisser que… des regrets.
Tout à coup, M. de Montbron fit un brusque mouvement et regarda Mlle de Cardoville, avec une expression de surprise profonde… Depuis quelques moments, tout en causant à Adrienne, le comte avait pris machinalement deux ou trois des volumes çà et là épars sur la causeuse, et machinalement encore il avait jeté les yeux sur ces ouvrages. Le premier portait pour titre: Histoire moderne de l'Inde, le deuxième: Voyage dans l'Inde, le troisième: _Lettre sur l'Inde. _De plus en plus surpris, M. de Montbron avait continué son investigation et avait vu se compléter cette nomenclature indienne par le quatrième volume des _Promenades dans l'Inde; _le cinquième, des _Souvenirs de l'Hindoustan; le sixième, Notes d'un voyageur aux Indes orientales. _De là une surprise que, pour plusieurs motifs fort graves, M. de Montbron n'avait pu cacher plus longtemps et que ses regards témoignèrent à Adrienne.
Celle-ci ayant complètement oublié la présence des volumes accusateurs dont elle était entourée, cédant à un mouvement de dépit involontaire, rougit légèrement; puis, son caractère ferme et résolu reprenant le dessus, elle dit à M. de Montbron en le regardant en face:
— Eh bien!… mon cher comte… de quoi vous étonnez-vous?
Au lieu de répondre, M. de Montbron semblait de plus en plus absorbé, pensif, en contemplant la jeune fille, et il ne put s'empêcher de dire en se parlant à soi-même:
— Non… non… c'est impossible… et pourtant…
— Il serait peut-être indiscret à moi… d'assister à votre monologue, mon cher comte, dit Adrienne.
— Excusez-moi, ma chère enfant… mais ce que je vois me surprend à un point…
— Et que voyez-vous, je vous prie?
— Des traces d'une préoccupation aussi vive… aussi grande… que nouvelle… pour tout ce qui a rapport… à l'Inde, dit M. de Montbron en accentuant lentement ses paroles et attachant un regard pénétrant sur la jeune fille.
— Eh bien? dit bravement Adrienne.
— Eh bien, je cherche la cause de cette soudaine passion…
— Géographique, dit Mlle de Cardoville en interrompant M. de Montbron… Vous trouvez cette passion peut-être un peu sérieuse pour mon âge… mon cher comte… mais il faut bien occuper ses loisirs… et puis enfin, ayant pour cousin un Indien quelque peu prince, il m'a pris envie d'avoir une idée du fortuné pays… d'où m'est arrivée cette sauvage parenté.
Ces derniers mots furent prononcés avec une amertume dont
M. de Montbron fut frappé; aussi, observant attentivement
Adrienne, il reprit:
— Il me semble que vous parlez du prince… avec un peu d'aigreur.
— Non… j'en parle avec indifférence…
— Il mériterait pourtant… un sentiment tout autre…
— D'une toute autre personne peut-être, répondit sèchement
Adrienne.
— Il est si malheureux!… dit M. de Montbron d'un ton sincèrement pénétré. Il y a deux jours encore, je l'ai vu… il m'a déchiré le coeur.
— Et que me font, à moi… ces déchirements? s'écria Adrienne avec une impatience douloureuse, presque courroucée.
— Je désirerais que de si cruels tourments vous fissent au moins pitié… répondit gravement le comte.
— À moi… pitié! s'écria Adrienne d'un air de fierté révoltée.
Puis, se contenant, elle ajouta froidement:
— Ah çà… monsieur de Montbron, c'est une plaisanterie?… Ce n'est pas sérieusement que vous me demandez de m'intéresser aux tourments amoureux de votre prince?
Il y eut un dédain si glacial dans ces derniers mots d'Adrienne, ses traits péniblement contractés trahirent une hauteur si amère, que M. de Montbron dit tristement:
— Ainsi… cela est vrai… on ne m'avait pas trompé… Moi qui, par ma vieille et constante amitié, avais, je crois, quelques droits à votre confiance, je n'ai rien su… tandis que vous avez tout dit à un autre… Cela m'est pénible… très pénible…
— Je ne vous comprends pas, monsieur de Montbron.
— Eh! mon Dieu!… maintenant je n'ai plus de ménagements à garder!… s'écria le comte. Il n'y a plus, je le vois, aucun espoir pour ce malheureux enfant… vous aimez quelqu'un.
Et comme Adrienne fit un mouvement.
— Oh! il n'y a pas à le nier, reprit le comte; votre pâleur… votre tristesse depuis quelques jours… votre implacable indifférence pour le prince, tout me le prouve… vous aimez…
Mlle de Cardoville, blessée de la façon dont le comte parlait du sentiment qu'il lui supposait, reprit avec une dignité hautaine:
— Vous devez savoir, monsieur de Montbron, qu'un secret surpris… n'est pas une confidence, et votre langage m'étonne…
— Eh! ma chère amie, si j'use du triste privilège de l'expérience… si je devine, si je vous dis que vous aimez… si je vais même presque jusqu'à vous reprocher cet amour… c'est qu'il s'agit pour ainsi dire de la vie ou de la mort de ce pauvre jeune prince, qui, vous le savez, m'intéresse maintenant autant que s'il était mon fils, car il est impossible de le connaître sans lui porter le plus tendre intérêt!
— Il serait singulier, reprit Adrienne avec un redoublement de froideur et d'ironie amère, que mon amour… en admettant que j'eusse un amour dans le coeur… eût une si étrange influence sur le prince Djalma… Que lui importe que j'aime! ajouta-t-elle avec un dédain presque douloureux.
— Que lui importe!!! Mais, en vérité, ma chère amie, permettez- moi de vous le dire, c'est vous qui plaisantez cruellement… Comment!… ce malheureux enfant vous aime avec toute l'ardeur d'un premier amour; deux fois déjà il a voulu, par le suicide, mettre fin à l'horrible torture que lui cause sa passion pour vous… et vous trouvez étrange que votre amour pour un autre… soit une question de vie ou de mort pour lui!…
— Mais il m'aime donc! s'écria la jeune fille avec un accent impossible à rendre.
— À en mourir… vous dis-je, je l'ai vu… Adrienne fit un mouvement de stupeur; de pâle qu'elle était elle devint pourpre, puis cette rougeur disparut, ses lèvres blanchirent et tremblèrent: son émotion fut si vive qu'elle resta quelques moments sans pouvoir parler, et mit la main sur son coeur comme pour en comprimer les battements. M. de Montbron, presque effrayé du changement subit de la physionomie d'Adrienne, de l'altération croissante de ses traits, se rapprocha vivement d'elle et s'écria:
— Mon Dieu! ma pauvre enfant, qu'avez-vous! Au lieu de lui répondre, Adrienne lui fit un signe de la main comme pour le rassurer; le comte, en effet, se rassura, car le visage de la jeune fille, naguère contracté par la douleur, l'ironie et le dédain, semblait renaître au milieu des émotions les plus douces, les plus ineffables; l'impression qu'elle éprouvait était si enivrante, qu'elle semblait s'y complaire et craindre d'en perdre le moindre sentiment; puis la réflexion lui disant que peut-être elle était la dupe d'une illusion ou d'un mensonge, elle s'écria tout à coup avec angoisse, en s'adressant à M. de Montbron:
— Mais ce que vous me dites… est vrai… au moins…
— Ce que je vous dis!
— Oui… que le prince Djalma…
— Vous aime comme un insensé!… Hélas!… cela n'est que trop vrai.
— Non… non… s'écria Adrienne, avec une expression ravissante de naïveté, cela ne saurait être jamais trop vrai.
— Que dites-vous!… s'écria le comte.
— Mais cette… femme!… demanda Adrienne, comme si ce mot lui eût brûlé les lèvres.
— Quelle femme!
— Celle qui était la cause de ces déchirements si douloureux.
— Cette femme!… qui voulez-vous que ce fût, sinon vous!
— Moi!… oh! oui, c'était moi, n'est-ce pas? rien que moi!
— Sur l'honneur… croyez-en mon expérience… jamais je n'ai vu une passion plus sincère et plus touchante.
— Oh! n'est-ce pas, jamais il n'a eu dans le coeur un autre amour que le mien?
— Lui?… jamais.
— On me l'a dit… pourtant…
— Qui?
— M. Rodin…
— Que Djalma?…
— Deux jours après m'avoir vue s'était épris d'un fol amour.
— M. Rodin… vous a dit cela? s'écria M. de Montbron en paraissant frappé d'une idée subite. Mais c'est aussi lui qui a dit à Djalma… que vous étiez éprise de quelqu'un…
— Moi!…
— Et c'est cela qui causait l'affreux désespoir de ce malheureux enfant…
— Et c'est cela qui causait mon affreux désespoir, à moi!
— Mais vous l'aimez donc autant qu'il vous aime? s'écria M. de
Montbron transporté de joie.
— Si je l'aime?… dit Mlle de Cardoville.
Quelque coups frappés discrètement à la porte interrompirent
Adrienne.
— Vos gens… sans doute… Remettez-vous, dit le comte.
— Entrez, dit Adrienne d'une voix émue. Florine parut.
— Qu'est-ce? dit Mlle de Cardoville.
— M. Rodin vient de venir. Craignant de déranger mademoiselle, il n'a pas voulu entrer; mais il reviendra dans une demi-heure… Mademoiselle voudra-t-elle le recevoir?
— Oui, oui, dit le comte à Florine, et lors même que je serais encore avec mademoiselle, introduisez-le… N'est-ce pas votre avis? demanda M. de Montbron à Adrienne.
— C'est mon avis… répondit la jeune fille.
Et un éclair d'indignation brilla dans ses yeux en songeant à cette perfidie de Rodin.
— Ah! le vieux drôle!… dit de M. de Montbron. Je m'étais toujours défié de ce coutors. Florine sortit, laissant le comte avec sa maîtresse.
IV. Amour.
Mlle de Cardoville était transfigurée: pour la première fois sa beauté éclatait dans tout son lustre; jusqu'alors voilée par l'indifférence ou assombrie par la douleur, un éblouissant rayon de soleil l'illuminait tout à coup. La légère irritation causée par la perfidie de Rodin avait passé comme une ombre imperceptible sur le front de la jeune fille. Que lui importaient maintenant ces mensonges, ces perfidies? N'étaient-elles pas déjouées? Et à l'avenir… quel pouvoir humain pourrait se mettre entre elle et Djalma, si sûrs l'un de l'autre? Qui oserait lutter contre ces deux êtres résolus et forts de la puissance irrésistible de la jeunesse, de l'amour et de la liberté? Qui oserait tenter de les suivre dans cette sphère embrasée où ils allaient, eux si beaux, eux si heureux, se confondre dans un amour si inextinguible, protégés et défendus par leur bonheur, armure à toute épreuve?
À peine Florine sortie, Adrienne s'approcha de M. de Montbron d'un pas rapide; elle semblait grandie: à la voir légère, triomphante et radieuse, on eût dit une divinité marchant sur des nuées.
— Quand le verrai-je? Tel fut son premier mot à M. de Montbron.
— Mais… demain; il faut le préparer à tant de bonheur; chez une nature si ardente… une joie si soudaine, si inattendue… peut être terrible.
Adrienne resta un moment pensive, et dit tout à coup:
— Demain… oui… pas avant demain… j'ai une superstition du coeur.
— Laquelle?
— Vous le saurez, IL M'AIME… ce mot dit tout, renferme tout, comprend tout… est tout… et pourtant j'ai mille questions sur les lèvres… à propos de lui… je ne vous en ferai aucune avant demain… non, parce que, par une adorable fatalité… demain est, pour moi… un anniversaire sacré… D'ici là, je vivrai un siècle… Heureusement… je puis attendre… Tenez…
Puis, faisant un signe à M. de Montbron, elle le conduisit près du
Bacchus indien.
— Comme il lui ressemble!… dit-elle au comte.
— En effet, s'écria celui-ci, c'est étrange!
— Étrange?… reprit Adrienne en souriant avec une douce fierté, étrange qu'un héros, qu'un demi-dieu, qu'un idéal de beauté ressemble à Djalma?…
— Combien vous l'aimez!… dit M. de Montbron profondément ému et presque ébloui de la félicité qui resplendissait sur le visage d'Adrienne.
— Je devais bien souffrir, n'est-ce pas? lui dit-elle après un moment de silence.
— Mais si je ne m'étais pas décidé à venir ici aujourd'hui, en désespoir de cause, que serait-il arrivé?
— Je n'en sais rien… je serais morte peut-être… car je suis frappée là… d'une manière incurable (et elle mit la main à son coeur). Mais ce qui eût été ma mort… sera ma vie…
— C'était horrible! dit le comte en tressaillant, une passion pareille concentrée en vous-même, fière comme vous l'êtes…
— Oui, fière!… mais non orgueilleuse… Aussi, en apprenant son amour pour une autre… en apprenant que l'impression que j'avais cru lui causer lors de notre première entrevue s'était aussitôt effacée… j'ai renoncé à tout espoir, sans pouvoir renoncer à mon amour; au lieu de fuir son souvenir, je me suis entourée de ce qui pouvait me le rappeler… À défaut de bonheur, il y a encore une amère jouissance à souffrir par ce qu'on aime.
— Je comprends maintenant votre bibliothèque indienne. Adrienne, sans répondre au comte, alla prendre sur le guéridon un des livres fraîchement coupés, et, l'apportant à M. de Montbron, lui dit en souriant, avec une expression de joie et de bonheur célestes:
— J'avais tort de nier; je suis orgueilleuse. Tenez… lisez cela… tout haut… je vous en prie… je vous dis que je puis attendre à demain.
Et du bout de son doigt charmant, elle indiqua au comte le passage, en lui présentant le livre. Puis elle alla, pour ainsi dire, se blottir au fond de la causeuse, et là, dans une attitude profondément attentive, recueillie, le corps penché en avant, ses mains croisées sur le coussin, son menton appuyé sur ses mains, ses grands yeux attachés, avec une sorte d'adoration, sur le Bacchus indien qui lui faisait face, elle sembla, dans cette contemplation passionnée, se préparer à entendre la lecture de M. de Montbron.
Celui-ci, très étonné, commença après avoir regardé Adrienne, qui lui dit de sa voix la plus caressante:
— Et bien, doucement… je vous en conjure…
M. de Montbron lut le passage suivant du journal d'un voyageur dans l'Inde:
«… Lorsque je me trouvais à Bombay, en 1829, on ne parlait, dans toute la société anglaise, que d'un jeune héros, fils de…»
Le comte s'étant interrompu une seconde, à cause de la prononciation barbare du nom du père de Djalma, Adrienne lui dit vivement de sa douce voix:
— Fils de Kadja-Sing.
_— _Quelle mémoire! dit le comte en souriant. Et il reprit: «… Un jeune héros, le fils de Kadja-Sing, roi de Mundi. Au retour d'une expédition lointaine et sanglante dans les montagnes contre ce roi indien, le colonel Drake était revenu rempli d'enthousiasme pour le fils de Kadja-Sing, nommé Djalma. Sortant à peine de l'adolescence, ce jeune prince a, dans cette guerre implacable, fait preuve d'une intrépidité si chevaleresque, d'un caractère si noble, que l'on a nommé son père le Père du Généreux.»
— Cette coutume est touchante… dit le comte. Récompenser pour ainsi dire le père en lui donnant un surnom glorieux pour son fils, cela est grand… Mais quelle rencontre bizarre que ce livre! dit le comte surpris; il y a de quoi, je le comprends, exalter la tête la plus froide…
— Oh!… vous allez voir… vous allez voir!… dit Adrienne. Le comte poursuivit la lecture: «Le colonel Drake, l'un des plus valeureux et des meilleurs officiers de l'armée anglaise, disait hier devant moi que, blessé grièvement et fait prisonnier par le prince Djalma, après une résistance énergique, il avait été emmené au camp établi dans le village de…»
Ici, même hésitation de la part du comte, à l'endroit d'un nom bien autrement sauvage que le premier; aussi, ne voulant pas tenter l'aventure, il s'interrompit et dit à Adrienne:
— Quant à celui-ci… j'y renonce.
— C'est pourtant facile! reprit Adrienne, et elle prononça avec une inexprimable douceur le nom suivant, d'ailleurs fort doux:
— Dans le village de Shumshabad.
_— _Voilà un procédé mnémonique infaillible pour retenir les noms géographiques, dit le comte, et il continua:
«Une fois arrivé au camp, le colonel Drake reçut l'hospitalité la plus touchante, et le prince Djalma eut pour lui les soins d'un fils. Ce fut là que le colonel eut connaissance de quelques faits qui portèrent à son comble son enthousiasme pour le prince Djalma. Il a raconté devant moi les deux suivants:
«À l'un des combats, le prince était accompagné d'un jeune Indien d'environ douze ans, qu'il aimait tendrement et qui lui servait de page, le suivant à cheval pour porter ses armes de rechange. Cet enfant était idolâtré par sa mère; au moment de l'expédition, elle avait confié son fils au prince Djalma en lui disant avec un stoïcisme digne de l'antiquité: Qu'il soit votre frère. Il sera mon frère, avait répondu le prince. Au milieu d'une sanglante déroute, l'enfant est brièvement blessé, son cheval tué; le prince, au péril de sa vie, malgré la précipitation d'une retraite forcée, le dégage, le prend en croupe et fuit; on les poursuit; un coup de feu atteint leur cheval; mais il peut atteindre un massif de jungles, au milieu duquel, après quelques vains efforts, il tombe épuisé. L'enfant était incapable de marcher: le prince l'emporte, se cache avec lui au plus épais du taillis. Les Anglais arrivent, fouillent les jungles; les deux victimes échappent. Après une nuit et un jour de marches, de contremarches, de ruses, de fatigues, de périls inouïs, le prince, portant toujours l'enfant, dont l'une des jambes était à demi brisée, parvient à gagner le camp de son père, et dit simplement: J'avais promis à sa mère qu'il serait mon frère, j'ai agi en frère.»
— C'est admirable! s'écria le comte.
— Continuez… oh! continuez, dit Adrienne en essuyant une larme, sans détourner ses yeux du bas-relief, qu'elle continuait de contempler avec une admiration croissante.
Le comte poursuivit: «Une autre fois le prince Djalma, suivi de deux esclaves noirs, se rend, avant le lever du soleil, dans un endroit très sauvage, pour s'emparer d'une portée de deux petits tigres âgés de quelques jours. Le repaire avait été signalé. Le tigre et sa femelle étaient encore au dehors à la curée. L'un des noirs s'introduit dans la tanière par une étroite ouverture; l'autre, aidé de Djalma, abat à coups de hache un assez gros tronçon d'arbre afin de disposer un siège pour prendre le tigre ou sa femelle. Du côté de l'ouverture, la caverne était presque à pic. Le prince y monte avec agilité afin de disposer le piège, avec l'autre noir; tout à coup un rugissement effroyable retentit; en quelques bonds la femelle, revenant de curée, atteint l'ouverture de la tanière. Le noir qui tendait le piège avec le prince a le crâne ouvert d'un coup de dent, l'arbre tombe en travers de l'étroite entrée du repaire et empêche la femelle d'y pénétrer, et barre en même temps le passage au noir qui accourait avec les petits tigres…
«Au-dessus, à vingt pieds environ, sur une plate-forme de roches, le prince, couché à plat ventre, considérait cet affreux spectacle. La tigresse, rendue furieuse par le cris de ses petits, dévorait les mains du noir, qui, de l'intérieur du repaire, tâchait de maintenir le tronc d'arbre, son seul rempart, et poussait des cris lamentables.
— C'est horrible! dit le comte.
— Oh! continuez… continuez… s'écria Adrienne avec exaltation, vous allez voir ce que peut l'héroïsme de la bonté.
Le comte poursuivit: «Tout à coup, le prince met son poignard entre ses dents, attache sa ceinture à un bloc de roc, prend la hache d'une main, de l'autre se laisse glisser le long de ce cordage improvisé, tombe à quelques pas de la bête féroce, bondit jusqu'à elle, et, rapide comme l'éclair, lui porte coup sur coup, deux atteintes mortelles, au moment où le noir, perdant ses forces, abandonnant le tronc d'arbre, allait être mis en pièces.»
— Et vous vous étonniez de sa ressemblance avec ce demi-dieu, à qui la Fable même ne prête pas un dévouement aussi généreux! s'écria la jeune fille avec une exaltation croissante.
— Je ne m'étonne plus, j'admire, dit le comte d'une voix émue, et, à ces nobles traits, mon coeur bat d'enthousiasme comme si j'avais vingt ans.
— Et le noble coeur de ce voyageur a battu comme le vôtre à ce récit, dit Adrienne; vous allez voir.
«Ce qui rend admirable l'intrépidité du prince, c'est que, selon les principes des castes indiennes, la vie d'un esclave n'a aucune importance; aussi un fils de roi, en risquant sa vie pour le salut d'une pauvre créature si infime, obéissait à un héroïque instinct de charité véritablement chrétienne, jusqu'alors inouïe dans ce pays.
«Deux traits pareils, disait avec raison le colonel Drake, suffisent à peindre un homme; c'est donc avec un sentiment de respect profond et d'admiration touchante que moi, voyageur inconnu, j'ai écrit le nom du prince Djalma sur ce livre de voyage, éprouvant toutefois une sorte de tristesse en me demandant quel sera l'avenir de ce prince perdu au fond de ce pays sauvage, toujours dévasté par la guerre. Si modeste que soit l'hommage que je rends à ce caractère digne des temps héroïques, son nom du moins sera répété avec un généreux enthousiasme par tous les coeurs sympathiques à ce qui est généreux et grand.»
— Et tout à l'heure, en lisant ces lignes si simples, si touchantes, reprit Adrienne, je n'ai pu m'empêcher de porter à mes lèvres le nom de ce voyageur.
— Oui…, le voilà bien tel que je l'avais jugé, dit le comte de plus en plus ému, en rendant le livre à Adrienne, qui se levant grave et touchante, lui dit:
— Le voilà tel que je voulais vous le faire connaître, afin que vous compreniez… mon adoration pour lui; car ce courage, cette héroïque bonté, je les avais devinés, lors d'un entretien surpris malgré moi, avant de me montrer à lui… De ce jour, je le savais aussi généreux qu'intrépide, aussi tendre, aussi sensible qu'énergique et résolu; mais lorsque je le vis si merveilleusement beau… et si différent, par le noble caractère de sa physionomie, par ses vêtements même, de tout ce que j'avais rencontré jusqu'alors… quand je vis l'impression que je lui causai… et que j'éprouvai plus violente encore peut-être… je sentis ma vie attachée à cet amour.
— Et maintenant, vos projets?…
— Divins, radieux comme mon coeur… En apprenant son bonheur, je veux que Djalma éprouve ce même éblouissement dont je suis frappée et qui ne me permet pas encore de regarder… mon soleil en face… car, je vous le répète… d'ici à demain j'ai un siècle à vivre. Oui, chose étrange! j'aurais cru après une telle révélation, sentir le besoin de rester seule plongée dans cet océan de pensées enivrantes. Eh bien, non, d'ici à demain, je redoute la solitude… J'éprouve je ne sais quelle impatience fébrile… inquiète… ardente… Oh! bénie serait la fée qui, me touchant de sa baguette, m'endormirait à cette heure jusqu'à demain.
— Je serai cette bienfaisante fée, dit tout à coup le comte en souriant.
— Vous?
— Moi.
— Et comment?
— Voyez la puissance de ma baguette; je veux vous distraire d'une partie de vos pensées en vous les rendant matériellement visibles…
— Expliquez-vous, de grâce.
— Et de plus mon projet aura encore pour vous un autre avantage. Écoutez-moi: vous êtes si heureuse, que vous pouvez tout entendre… votre odieuse tante et ses odieux amis répandent le bruit que votre séjour chez M. Baleinier…
— A été nécessité par la faiblesse de mon esprit, dit Adrienne en souriant, je m'y attendais.
— C'est stupide; mais comme votre résolution de vivre seule vous fait des envieux et des ennemis, vous sentez pourquoi il ne manquera pas des gens parfaitement disposés, à donner créance à toutes les stupidités possibles.
— Je l'espère bien… Passer pour folle aux yeux des sots… c'est très flatteur.
— Oui, mais prouver aux sots qu'ils sont des sots, et cela à la face de tout Paris, c'est amusant; or, on commence à s'inquiéter de votre disparition; vous avez interrompu vos promenades habituelles en voiture; ma nièce paraît seule depuis longtemps dans notre loge aux Italiens. Vous voulez tuer, brûler le temps jusqu'à demain… voici une occasion excellente: il est deux heures; à trois heures et demie ma nièce est ici en voiture; la journée est splendide… il y aura un monde fou au bois de Boulogne, vous faites une charmante promenade; on vous voit déjà là… puis, le grand air, le mouvement, calmeront votre fièvre de bonheur… Et ce soir, c'est là que commence ma magie, je vous conduis dans l'Inde.
— Dans l'Inde?…
— Au milieu de ces forêts sauvages où l'on entend rugir les lions, les panthères et les tigres. Ce combat héroïque qui vous a tant émue tout à l'heure… nous l'aurons sous nos yeux, réel et terrible…
— Franchement, mon cher comte, c'est une plaisanterie.
— Pas du tout, je vous promets de vous faire voir de véritables bêtes farouches, redoutables hôtes du pays de notre demi-dieu… tigres grondants… lions rugissants… Cela ne vaudra-t-il pas vos livres?
— Mais encore…
— Allons, il faut vous donner le secret de mon pouvoir surnaturel: au retour de votre promenade, vous dînez chez ma nièce, et nous allons ensuite à un spectacle fort curieux qui se donne à la Porte-Saint-Martin… Un dompteur de bêtes des plus extraordinaires y montre des animaux parfaitement féroces au milieu d'une forêt (ici seulement comme l'illusion) et simule avec eux, tigres, lions et panthères, des combats formidables. Tout Paris court à ces représentations, et tout Paris vous y verra plus belle et plus charmante que jamais.
— J'accepte, j'accepte, dit Adrienne avec une joie d'enfant. Oui… vous avez raison… j'éprouverai un plaisir étrange à voir ces monstres farouche qui me rappelleront ceux que mon demi-dieu a si héroïquement combattus. J'accepte encore, parce que, pour la première fois de ma vie, je brûle du désir d'être trouvée belle… même par tout le monde… J'accepte… enfin… parce que…
Mlle de Cardoville fut interrompue, d'abord par un léger coup frappé à la porte, puis par Florine, qui entra en annonçant M. Rodin.
V. Exécution.
Rodin entra. D'un coup d'oeil rapide jeté sur Mlle de Cardoville et sur M. de Montbron, il devina qu'il allait se trouver dans une position difficile. En effet rien ne semblait moins _rassurant _pour lui que la contenance d'Adrienne et du comte.
Celui-ci, lorsqu'il n'aimait pas les gens, manifestait, nous l'avons dit, son antipathie par des façons d'une impertinence agressive, d'ailleurs soutenue par bon nombre de duels; aussi, à la vue de Rodin, ses traits prirent soudain une expression insolente et dure. Accoudé à la cheminée et causant avec Adrienne, il tourna dédaigneusement la tête par-dessus son épaule sans répondre au profond salut du jésuite.
À la vue de cet homme, Mlle de Cardoville se sentit presque surprise de n'éprouver aucun mouvement d'irritation ou de haine. La brillante flamme qui brûlait dans son coeur le purifiait de tout sentiment vindicatif. Elle sourit au contraire, car jetant un fier et doux regard sur le Bacchus indien, puis sur elle-même, elle se demandait ce que deux êtres si jeunes, si beaux, si libres, si amoureux, pouvaient avoir à cette heure à redouter de ce vieux homme crasseux, à mine ignoble et basse, qui s'avançait tortueusement avec ses circonvolutions de reptile. En un mot, loin de ressentir de la colère ou de l'aversion contre Rodin, la jeune fille n'éprouva qu'un accès de gaieté moqueuse, et ses grands yeux, déjà étincelants de félicité, pétillèrent bientôt de malice et d'ironie.
Rodin se sentit mal à l'aise. Les gens de sa robe préfèrent de beaucoup les ennemis violents aux ennemis moqueurs; tantôt ils échappent aux colères décharnées contre eux en se jetant à genoux, en pleurant, gémissant, en se frappant la poitrine; tantôt, au contraire, ils les bravent en se redressant armés et implacables; mais devant la raillerie mordante ils se déconcertent aisément. Ainsi fut-il de Rodin; il pressentit que, placé entre Adrienne de Cardoville et M. de Montbron, il allait avoir, ainsi qu'on dit vulgairement, un fort _mauvais quart d'heure _à passer.
Le comte ouvrit le feu. Tournant la tête par-dessus son épaule, il dit à Rodin:
— Ah!… ah!… vous voici, monsieur l'homme de bien?
— Approchez… monsieur, approchez donc, reprit Adrienne avec un sourire moqueur; vous, la perle des amis, vous, le modèle des philosophes… vous, l'ennemi déclaré de toute fourberie, de tout mensonge, j'ai mille compliments à vous faire…
— J'accepte tout de vous, ma chère demoiselle… même des compliments immérités, dit le jésuite en s'efforçant de sourire, et découvrant ainsi ses vilaines dents jaunes et déchaussées; mais, puis-je savoir ce qui me mérite vos compliments?
— Votre pénétration, monsieur, car elle est rare, dit Adrienne.
— Et moi, monsieur, dit le comte, je rends hommage à votre véracité… non moins rare… trop rare… peut-être.
— Moi, pénétrant! en quoi, ma chère demoiselle? dit froidement Rodin; moi, véridique! en quoi, monsieur le comte? ajouta-t-il en se tournant ensuite vers M. de Montbron.
— En quoi… monsieur? dit Adrienne, mais vous avez deviné un secret entouré de difficultés, de mystères sans nombre. En un mot, vous avez su lire au plus profond du coeur d'une femme…
— Moi, ma chère demoiselle?…
— Vous-même, monsieur; et réjouissez-vous… votre pénétration a eu les plus heureux résultats.
— Et votre véracité a fait merveille… ajouta le comte.
— Il est doux au coeur de bien agir, même sans le savoir, dit Rodin se tenant toujours sur la défensive et épiant tour à tour d'un oeil oblique le comte et Adrienne: mais pourrai-je savoir ce dont on me loue?
— La reconnaissance m'oblige à vous en instruire, monsieur, dit Adrienne avec malice: vous avez découvert et dit au prince Djalma que j'aimais passionnément… quelqu'un; eh bien… glorifiez votre pénétration, mon cher monsieur… c'est vrai.
— Vous avez découvert et dit à mademoiselle que le prince Djalma aimait passionnément… quelqu'un, reprit le comte; eh bien, glorifiez votre pénétration, mon cher monsieur… c'est vrai.
Rodin resta confondu, interdit.
— Ce quelqu'un que j'aimais si passionnément, dit Adrienne, c'était le prince.
— Cette personne que le prince aimait passionnément, reprit le comte, c'était mademoiselle.
Ces révélations, gravement inquiétantes et faites coup sur coup, abasourdirent Rodin; il resta muet, effrayé, songeant à l'avenir.
— Comprenez-vous, maintenant, monsieur, notre gratitude envers vous? reprit Adrienne d'un ton de plus en plus railleur. Grâce à votre sagacité, grâce au touchant intérêt que vous nous portiez, nous vous devons, le prince et moi, d'être éclairés sur nos sentiments mutuels.
Le jésuite reprit peu à peu son sang-froid, et son calme apparent irrita fort M. de Montbron, qui, sans la présence d'Adrienne, eût donné un tout autre tour au persiflage.
— Il y a erreur, dit Rodin, dans tout ce que vous me faites l'honneur de m'apprendre, ma chère demoiselle. Je n'ai de ma vie parlé du sentiment, on ne peut plus convenable et respectable, d'ailleurs, que vous auriez pu avoir pour le prince Djalma…
— Il est vrai, reprit Adrienne; par un scrupule de discrétion exquise, lorsque vous me parliez du profond amour que le prince Djalma ressentait… vous poussiez la réserve, la délicatesse, jusqu'à me dire que… ce n'était pas moi qu'il aimait…
— Et le même scrupule vous faisait dire au prince que Mlle de Cardoville aimait passionnément quelqu'un… qui n'était pas lui…
— Monsieur le comte, reprit sèchement Rodin, je ne devrais pas avoir besoin de vous dire que j'éprouve assez peu le besoin de me mêler d'intrigues amoureuses.
— Allons donc! c'est modestie ou amour-propre, dit insolemment le comte. Dans votre intérêt, de grâce, pas de maladresse pareille… Si on vous prenait au mot?… si ça se répandait?… Soyez donc meilleur ménager des honnêtes petits métiers que vous faites sans doute…
— Il en est un, du moins, dit Rodin en se redressant aussi agressif que M. de Montbron, dont je vous devrai le rude apprentissage, monsieur le comte, c'est le pesant métier d'être votre auditeur.
— Ah çà! cher monsieur, reprit le comte avec dédain, est-ce que vous ignorez qu'il y a toutes sortes de moyens de châtier les impertinents et les fourbes?…
— Mon cher comte!… dit Adrienne à M. de Montbron d'un ton de reproche. Rodin reprit avec un flegme parfait:
— Je ne vois pas trop, monsieur le compte 1° ce qu'il y a de courageux à menacer et à appeler impertinent un pauvre vieux bonhomme comme moi; 2°…
— Monsieur Rodin, dit le comte en interrompant le jésuite, 1° un pauvre vieux bonhomme comme vous, qui fait le mal en se retranchant derrière la vieillesse qu'il déshonore, est à la fois lâche et méchant; il mérite un double châtiment; 2° quant à l'âge, je ne sache pas que les louvetiers et les gendarmes s'inclinent avec respect devant le pelage gris des vieux loups et les cheveux blancs des vieux coquins; qu'en pensez-vous, cher monsieur?
Rodin, toujours impassible, souleva sa flasque paupière, attacha une seconde à peine son petit oeil de reptile sur le comte, et lui lança un regard rapide, froid et aigu comme un dard… puis la paupière livide retomba sur la morne prunelle de cet homme à face de cadavre.
— N'ayant pas l'inconvénient d'être un vieux loup, et encore moins un vieux coquin, reprit paisiblement Rodin, vous me permettez, monsieur le comte, de ne pas trop m'inquiéter des poursuites des louvetiers et des gendarmes; quant aux reproches que l'on me fait, j'ai une manière bien simple de répondre, je ne dis pas de me justifier… je ne me justifie jamais.
— Vraiment! dit le comte.
— Jamais, reprit froidement Rodin; mes actes se chargent de cela; je répondrai donc simplement que, voyant l'impression profonde, violente, presque effrayante, causée par mademoiselle sur le prince…
— Que cette assurance que vous me donnez de l'amour du prince, dit Adrienne avec un sourire enchanteur et en interrompant Rodin, vous absolve du mal que vous avez voulu me faire… La vue de notre prochain bonheur sera votre seule punition.
— Peut-être n'ai-je pas besoin d'absolution ou de punition, car, ainsi que j'ai eu l'honneur de le faire observer à monsieur le comte, ma chère demoiselle, l'avenir justifiera mes actes… Oui, j'ai dû dire au prince que vous aimiez une autre personne que lui, de même que j'ai dû vous dire qu'il aimait une autre personne que vous… et cela dans votre intérêt mutuel… Que mon attachement pour vous m'ait égaré… cela se peut, je ne suis pas infaillible… mais après ma conduite passée envers vous, ma chère demoiselle, j'ai peut-être le droit de m'étonner d'être traité ainsi… Ceci n'est pas une plainte… Si je ne me justifie jamais… je ne me plains jamais non plus…
— Voilà, parbleu, quelque chose d'héroïque, mon cher monsieur, dit le comte; vous daignez ne pas vous plaindre ni vous justifier du mal que vous faites.
— Du mal que je fais? Et Rodin regarda fixement le comte. Jouons- nous aux énigmes?
— Et qu'est-ce donc, monsieur, s'écria le comte avec indignation, que d'avoir, par vos mensonges, plongé le prince dans un désespoir si affreux, qu'il a voulu deux fois attenter à ses jours! qu'est- ce donc d'avoir aussi, par vos mensonges, jeté mademoiselle dans une erreur si cruelle et si complète que, sans la résolution que j'ai prise aujourd'hui, cette erreur durerait encore et aurait eu des suites les plus funestes!
— Et pourriez-vous me faire l'honneur de me dire, monsieur le comte, quel intérêt j'ai, moi, à ces désespoirs, à ces erreurs, en admettant même que j'aie voulu les causer!
— Un grand intérêt, sans doute, dit durement le comte, et d'autant plus dangereux, qu'il est caché; car vous êtes de ceux, je le vois, à qui le malheur d'autrui doit rapporter plaisir et profit.
— C'est trop, monsieur le comte; je me contenterai du profit, dit
Rodin en s'inclinant.
— Votre impudent sang-froid ne me donnera pas le change; tout ceci est grave, reprit le comte. Il est impossible qu'une si perfide fourberie soit un acte isolé… Qui sait si ce n'est pas un des effets de la haine que Mme de Saint-Dizier porte à Mlle de Cardoville!
Adrienne avait écouté la discussion précédente avec une attention profonde. Tout à coup, elle tressaillit comme éclairée par une révélation soudaine. Après un moment de silence, elle dit à Rodin, sans amertume, sans colère, mais avec un calme rempli de douceur et de sérénité:
— On dit, monsieur, que l'amour heureux fait des prodiges… Je serais tentée de le croire; car après quelques minutes de réflexion, et en me rappelant certaines circonstances, voici que votre conduite m'apparaît sous un jour nouveau.
— Quelle serait donc cette nouvelle perspective, ma chère demoiselle?
— Pour que vous soyez à mon point de vue, monsieur, permettez-moi d'insister sur quelques faits: la Mayeux m'était généreusement dévouée; elle m'avait donné des preuves irrécusables d'attachement; son esprit valait son noble coeur… mais elle ressentait pour vous un éloignement invincible; tout à coup elle disparaît mystérieusement de chez moi… et il n'a pas tenu à vous que j'aie sur elle d'odieux soupçons. M. de Montbron a pour moi une affection paternelle, mais je dois vous l'avouer, peu de sympathie pour vous; ainsi vous avez tâché de jeter la défiance entre lui et moi… Enfin, le prince Djalma éprouve un sentiment profond pour moi… et vous employez la fourberie la plus perfide pour tuer ce sentiment. Dans quel but agissez-vous ainsi!… je l'ignore… mais à coup sûr il m'est hostile.
— Il me semble, mademoiselle, dit sévèrement Rodin, qu'à votre ignorance se joint l'oubli des service rendus.
— Je ne veux pas nier, monsieur, que vous m'ayez retirée de la maison de M. Baleinier; mais en définitive, quelques jours plus tard, j'étais infailliblement délivrée par M. de Montbron que voici…
— Vous avez raison, ma chère enfant, dit le comte; il se pourrait bien que l'on ait voulu se donner le mérite de ce qui devait bientôt forcément arriver, grâce à vos amis.
— Vous vous noyez, je vous sauve, vous m'êtes reconnaissante!… Erreur, dit Rodin avec amertume; un autre passant vous aurait sans doute sauvée plus tard.
— La comparaison manque un peu de justesse, dit Adrienne en souriant; une maison de santé n'est pas un fleuve, et quoique je vous croie maintenant très capable, monsieur, de nager entre deux eaux, la natation vous a été inutile en cette circonstance… et vous m'avez simplement ouvert une porte… qui devait inévitablement s'ouvrir plus tard.
— Très bien, ma chère enfant, dit le comte en riant aux éclats de la réponse d'Adrienne.
— Je sais, monsieur, que vos excellents soins ne se sont pas étendus qu'à moi… Les filles de M. le maréchal Simon lui ont été ramenées par vous… mais il est à croire que les réclamations de M. le maréchal duc de Ligny, au sujet de ses enfants, n'eussent pas été vaines. Vous avez été jusqu'à rendre à un vieux soldat sa croix impériale, véritable relique sacrée pour lui; c'est très touchant… Vous avez enfin démasqué l'abbé d'Aigrigny et M. Baleinier… mais j'étais moi-même décidée à les démasquer… du reste, tout ceci prouve que vous êtes, monsieur, un homme d'infiniment d'esprit…
— Ah! mademoiselle… fit humblement Rodin.
— Rempli de ressources et d'invention…
— Ah! mademoiselle…
— Ce n'est pas ma faute si dans notre long entretien chez M. Baleinier vous avez trahi cette supériorité qui m'a frappée, je l'avoue, profondément frappée… et dont vous semblez assez embarrassé à cette heure… Que voulez-vous, monsieur, il est bien difficile à un rare esprit comme le vôtre de garder l'incognito. Cependant, comme il se pourrait que, par des voies différentes, oh! très différentes, ajouta la jeune fille avec malice, nous concourions au même but… (toujours selon notre entretien de chez M. Baleinier) je veux dans l'intérêt de notre _communion future, _comme vous disiez, vous donner un conseil… et vous parler franchement.
Rodin avait écouté Mlle de Cardoville avec une apparente impassibilité, tenant son chapeau sous son bras, ses mains croisées sur son gilet et faisant tourner ses pouces. La seule marque extérieure du trouble terrible où le jetaient les calmes paroles d'Adrienne fut que les paupières livides du jésuite, hypocritement abaissées, devinrent peu à peu très rouges, tant le sang y affluait violemment. Il répondit néanmoins à Mlle de Cardoville d'une voix assurée et en s'inclinant profondément:
— Un bon conseil et une franche parole sont choses toujours excellentes…
— Voyez-vous, monsieur, reprit Adrienne avec une légère exaltation, l'amour heureux donne une telle pénétration, une telle énergie, un tel courage, que les périls, on s'en joue… les embûches, on les découvre… les haines, on les brave. Croyez-moi, la divine clarté qui rayonne autour de deux coeurs bien aimants suffit à dissiper toutes les ténèbres, à éclairer tous les pièges. Tenez… dans l'Inde… excusez cette faiblesse… j'aime beaucoup à parler de l'Inde, ajouta la jeune fille avec un sourire d'une grâce et d'une finesse indicibles, dans l'Inde les voyageurs, pour assurer leur tranquillité pendant la nuit, allument un grand feu autour de leur ajoupa (pardon encore de cette teinte de couleur locale), et aussi loin que s'étend l'auréole lumineuse, elle met en fuite par sa seule clarté tous les reptiles impurs, venimeux, que la lumière effraye et qui ne vivent que dans les ténèbres.
— Le sens de la comparaison m'a jusqu'ici échappé, dit Rodin en continuant de faire tourner ses pouces et en soulevant à demi ses paupières de plus en plus injectées.
— Je vais parler plus clairement, dit Adrienne en souriant. Supposez, monsieur, que le dernier… service que vous venez de rendre à moi et au prince, car vous ne procédez que par services rendus… cela est fort neuf et fort habile… je le reconnais…
— Bravo, ma chère enfant, dit le comte avec joie, l'exécution sera complète.
— Ah!… c'est une exécution? dit Rodin toujours impassible.
— Non, monsieur, reprit Adrienne en souriant, c'est une simple conversation entre une pauvre jeune fille et un vieux philosophe ami du bien. Supposez donc que les fréquents… _services _que vous avez rendus à moi et aux miens m'aient tout à coup ouvert les yeux ou plutôt, ajouta la jeune fille d'un ton grave, supposez que Dieu, qui donne à la mère l'instinct de défendre son enfant… m'ait donné à moi, avec mon bonheur, l'instinct de conservation de ce bonheur, et que je ne sais quel pressentiment, en éclairant mille circonstances jusqu'alors obscures, m'ait tout à coup révélé qu'au lieu d'être mon ami, vous êtes peut-être l'ennemi le plus dangereux de moi et de ma famille…
— Ainsi, nous passons de l'exécution aux suppositions, dit Rodin toujours imperturbable.
— Et de la supposition… monsieur, puisqu'il faut le dire, à la certitude, reprit Adrienne avec une fermeté digne et sereine. Oui, maintenant, je le crois, j'ai été quelque temps votre dupe… et je vous le dis sans haine, sans colère, mais avec regret, il est pénible de voir un homme de votre intelligence, de votre esprit… s'abaisser à de telles machinations… et, après avoir fait jouer tant de ressorts diaboliques, n'arriver enfin qu'au ridicule, pour un homme comme vous, d'être vaincu par une jeune fille qui n'a pour arme, pour défense, pour lumières… que son amour!… En un mot, monsieur, je vous regarde dès aujourd'hui comme un ennemi implacable et dangereux; car j'entrevois votre but sans deviner par quels moyens vous voulez l'atteindre: sans doute ces moyens seront dignes du passé. Eh bien! malgré tout cela, je ne vous crains pas; dès demain ma famille sera instruite de tout, et cette union active, intelligente, résolue, nous tiendra bien en garde; car il s'agit nécessairement de cet énorme héritage qu'on a déjà failli nous ravir. Maintenant, quels rapports peut-il y avoir entre les griefs que je vous reproche et la fin toute pécuniaire que l'on se propose?… Je l'ignore absolument… mais, vous me l'avez dit vous-même, mes ennemis sont si dangereusement habiles, leurs ruses toujours si détournées, qu'il faut s'attendre à tout, prévoir tout: je me souviendrai de la leçon… Je vous ai promis de la franchise, monsieur; en voilà, je suppose.
— Cela serait du moins imprudent… comme la franchise, si j'étais votre ennemi, dit Rodin toujours impassible. Mais vous m'aviez promis un conseil, ma chère demoiselle.
— Le conseil sera bref. N'essayez pas de lutter contre moi, parce qu'il y a, voyez-vous, quelque chose de plus fort que vous et les vôtres: une femme qui défend son bonheur.
Adrienne prononça ces derniers mots avec une confiance si souveraine, son beau regard étincelait, pour ainsi dire, d'une félicité si intrépide, que Rodin, malgré sa flegmatique audace, fut un moment effrayé. Cependant il ne parut nullement déconcerté, et, après un moment de silence, il reprit avec un air de compassion presque dédaigneuse:
— Ma chère demoiselle, nous ne nous reverrons jamais, c'est probable… rappelez-vous seulement une chose que je vous répète: Je ne me justifie jamais; l'avenir se charge de cela… Sur ce, ma chère demoiselle, je suis, nonobstant, votre très dévoué serviteur… Et il salua. Monsieur le comte… à vous rendre mes respectueux devoirs, ajouta-t-il en s'inclinant devant M. de Montbron plus humblement encore, et il sortit.
À peine Rodin fut-il sorti, qu'Adrienne courut à son bureau et écrivit quelques mots à la hâte, cacheta son billet, et dit à M. de Montbron:
— Je ne verrai pas le prince avant demain… autant par superstition de coeur que parce qu'il est nécessaire pour mes projets que cette entrevue soit entourée de quelque solennité… Vous saurez tout… mais je veux lui écrire à l'instant… car avec un ennemi tel que M. Rodin, il faut tout prévoir…
— Vous avez raison, ma chère enfant… cette lettre vite…
Adrienne la lui donna.
— Je lui en dis assez pour calmer sa douleur… et pas assez pour m'ôter le délicieux bonheur de la surprise que je lui ménage demain.
— Tout cela est rempli de raison et de coeur; je cours chez le prince lui remettre votre billet… Je ne le verrai pas; je ne pourrais répondre de moi… Ah çà! notre promenade de tantôt, notre spectacle de ce soir, tiennent toujours?
— Certainement, je n'ai plus besoin de m'étourdir jusqu'à demain; puis, je le sens, le grand air me fera du bien; cet entretien avec M. Rodin m'a un peu animée.
— Le vieux misérable!… Mais… nous en reparlerons… Je cours chez le prince… et je reviens vous prendre avec Mme de Morinval pour aller aux Champs-Élysées.
Et le comte de Montbron sortit précipitamment, aussi joyeux qu'il était entré triste et désolé.
VI. Les Champs-Élysées.
Deux heures environ s'étaient passées depuis l'entretien de Rodin et de Mlle de Cardoville. De nombreux promeneurs, attirés aux Champs-Élysées par la sérénité d'un beau jour de printemps (le mois de mars touchait à sa fin), s'arrêtaient pour admirer un ravissant attelage.
Qu'on se figure une calèche bleu-lapis, à train blanc aussi réchampi de bleu, attelée de quatre superbes chevaux de sang bai doré, à crins noirs, aux harnais étincelants d'ornements d'argent et menés en Daumont par deux petits postillons de taille parfaitement égale, portant cape de velours noir, veste de casimir bleu clair à collet blanc, culotte de peau et bottes à revers; deux grands valets de pied poudrés, à livrée également bleu clair, à collet et parements blancs, étaient assis sur le siège de derrière. On ne pouvait rien voir de mieux conduit, de mieux attelé; les chevaux, pleins de race, de vigueur et de feu, habilement menés par les postillons, marchaient d'un pas singulièrement égal, se cadençant avec grâce, mordant leur frein couvert d'écume, et secouant de temps à autre leurs cocardes de soie bleue et blanche à rubans flottants, au centre desquelles s'épanouissait une belle rose. Un homme à cheval, mis avec une élégante simplicité, suivant l'autre côté de l'avenue, contemplait avec une sorte d'orgueilleuse satisfaction cet attelage qu'il avait pour ainsi dire créé; cet homme était M. de Bonneville, l'écuyer d'Adrienne, comme disait M. de Montbron, car cette voiture était celle de la jeune fille.
Un changement avait eu lieu dans le _programme _de la journée magique. M. de Montbron n'avait pu remettre à Djalma le billet de Mlle de Cardoville, le prince était parti dès le matin à la campagne avec le maréchal Simon, avait dit Faringhea; mais il devait être de retour dans la soirée, et la lettre lui serait remise à son arrivée.
Complètement rassurée sur Djalma, sachant qu'il trouverait quelques lignes qui, sans lui apprendre le bonheur qu'il attendait, le lui feraient du moins pressentir, Adrienne, écoutant le conseil de M. de Montbron, était allée à la promenade dans sa voiture à elle, afin de bien constater aux yeux du monde qu'elle était bien décidée, malgré les bruits perfides répétés par Mme de Saint-Dizier, à ne rien changer dans sa résolution de vivre seule et d'avoir sa maison. Adrienne portait une petite capote blanche à demi-voile de blonde, qui encadrait sa figure rose et ses cheveux d'or; sa robe montante de velours grenat disparaissait presque sous un grand châle de cachemire vert. La jeune marquise de Morinval, aussi fort jolie, fort élégante, était assise à sa droite; M. de Montbron occupait, en face d'elles deux, le devant de la calèche.
Ceux qui connaissent le monde parisien, ou plutôt cette imperceptible fraction du monde parisien qui, pendant une heure ou deux, s'en va par chaque beau jour de soleil aux Champs-Élysées pour voir et pour être vue, comprendront que la présence de Mlle de Cardoville sur cette brillante promenade dut être un événement extraordinaire, quelque chose d'inouï. Ce que l'on appelle le _monde _ne pouvait en croire ses yeux en voyant cette jeune fille de dix-huit ans, riche à millions, appartenant à la plus haute noblesse, venir pour ainsi dire constater aux yeux de tous, en se montrant dans sa voiture, qu'en effet elle vivait entièrement libre et indépendante, contrairement à tous les usages, à toutes les convenances. Cette sorte d'émancipation semblait quelque chose de monstrueux, et l'on était presque étonné de ce que le maintien de la jeune fille, rempli de grâce et de dignité, démentît complètement les calomnies répandues par Mme de Saint-Dizier et ses amis à propos de la folie prétendue de sa nièce.
Plusieurs beaux, profitant de ce qu'ils connaissaient la marquise de Morinval ou M. de Montbron, vinrent tour à tour la saluer et marchèrent pendant quelques minutes au pas de leurs chevaux à côté de la calèche, afin d'avoir l'occasion de voir, d'admirer et peut-être d'entendre Mlle de Cardoville; celle-ci combla tous ces voeux en parlant avec son charme et son esprit habituels; alors la surprise, l'enthousiasme, furent à leur comble, ce que l'on avait d'abord taxé de bizarrerie presque insensée devint une originalité charmante, et il n'eût tenu qu'à Mlle de Cardoville d'être, de ce jour, déclarée la reine de l'élégance et de la mode.
La jeune fille se rendait très bien compte de l'impression qu'elle produisait, elle en était heureuse et fière en songeant à Djalma; lorsqu'elle le comparait à ces hommes à la mode, son bonheur augmentait encore. Et de fait, ces jeunes gens, dont la plupart n'avaient jamais quitté Paris, ou qui s'étaient au plus aventurés jusqu'à Baden, lui semblaient _bien pâles _auprès de Djalma, qui, à son âge, avait tant de fois commandé et combattu dans de sanglantes guerres, et dont la réputation de courage et d'héroïque générosité, citée avec admiration par les voyageurs, arrivait du fond de l'Inde jusqu'à Paris. Et puis, enfin, les plus charmants élégants, avec leurs petits chapeaux, leurs redingotes étriquées et leurs grandes cravates, pouvaient-ils approcher du prince indien, dont la gracieuse et mâle beauté était encore rehaussée par l'éclat d'un costume à la fois si riche et si pittoresque!
Tout était donc, en ce jour de bonheur, joie et amour pour Adrienne; le soleil, se couchant dans un ciel d'une sérénité splendide, inondait la promenade de ses rayons dorés; l'air était tiède; les voitures se croisaient en tous sens, les chevaux des cavaliers passaient et repassaient rapides et fringants; une brise légère agitait les écharpes des femmes, les plumes de leurs chapeaux; partout enfin le bruit, le mouvement, la lumière. Adrienne, du fond de sa voiture, s'amusait à voir miroiter sous ses yeux ce tourbillon étincelant de tout le luxe parisien; mais, au milieu de ce brillant chaos, elle voyait par la pensée se dessiner la mélancolique et douce figure de Djalma, lorsque quelque chose tomba sur ses genoux… elle tressaillit. C'était un bouquet de violettes un peu fanées. Au même instant, elle entendit une voix enfantine qui disait, en suivant la calèche:
— Pour l'amour de Dieu… ma bonne dame… un petit sou! Adrienne tourna la tête et vit une pauvre petite fille pâle et hâve, d'une figure douce et triste, à peine vêtue de haillons et qui tendait sa main en levant des yeux suppliants. Quoique ce contraste si frappant de l'extrême misère au sein même de l'extrême luxe fût si commun qu'il n'était plus remarquable, Adrienne en fut doublement affectée; le souvenir de la Mayeux, peut-être alors en proie à la plus affreuse misère, lui vint à la pensée.
— Ah! du moins, pensa la jeune fille, que ce soir ne soit pas pour moi seule un jour de radieux bonheur.
Se penchant un peu en dehors de la voiture, elle dit à la petite fille:
— As-tu ta mère, mon enfant?
— Non, madame; je n'ai plus ni mère ni père…
— Qui prend soin de toi?
— Personne, madame… On me donne des bouquets à vendre; il faut que je rapporte des sous… sans cela… on me bat.
— Pauvre petite!
— Un sou… ma bonne dame, un sou, pour l'amour de Dieu! dit l'enfant en continuant d'accompagner la calèche, qui marchait alors au pas.
— Mon cher comte, dit Adrienne en souriant et s'adressant à M. de Montbron, vous n'en êtes malheureusement pas à votre premier enlèvement… penchez-vous en dehors de la portière, tendez vos deux mains à cette enfant, enlevez-la prestement… nous la cacherons vite entre Mme de Morinval et moi… et nous quitterons la promenade sans que personne ne se soit aperçu de ce rapt audacieux.
— Comment! dit le comte avec surprise, vous voulez…
— Oui… je vous en prie.
— Quelle folie!