En effet, c'était une vaste salle bâtie en forme de galerie et éclairée par dix fenêtres ouvrant sur le jardin; des tables recouvertes de toile cirée bien luisante étaient rangées près des murs: de sorte que, pendant l'hiver, cette pièce servait le soir, après les travaux, de salle de réunion et de veillée, pour les ouvriers qui préféraient passer la soirée en commun au lieu de la passer seuls chez eux ou en famille. Alors dans cette immense salle, bien chauffée par le calorifère, brillamment éclairée au gaz, les uns lisaient, d'autres jouaient aux cartes, ceux-là causaient ou s'occupaient de menus travaux.
— Ce n'est pas tout, dit Agricol à la jeune fille, vous trouverez, j'en suis sûr, cette pièce encore plus belle lorsque vous saurez que le jeudi et le dimanche elle se transforme en salle de bal, et le mardi et le samedi soir en salle de concert.
— Vraiment!…
— Certainement, répondit fièrement le forgeron. Nous avons parmi nous des musiciens exécutants, très capables de faire danser; de plus, deux fois la semaine, nous chantons presque tous en choeur, hommes, femmes, enfants[10]. Malheureusement, cette semaine, quelques troubles survenus dans la fabrique ont empêché nos concerts.
— Autant de voix! cela doit être superbe.
— C'est très beau, je vous assure… M. Hardy a toujours beaucoup encouragé chez nous cette distraction d'un effet si puissant, dit- il, et il a raison, sur l'esprit et sur les moeurs. Pendant un hiver, il a fait venir ici, à ses frais, deux élèves du célèbre M. Wilhem; et, depuis, notre école a fait de grand progrès. Vraiment, je vous assure, mademoiselle Angèle, que, sans nous flatter, c'est quelque chose d'assez émouvant que d'entendre environ deux cents voix diverses chanter en choeur quelque hymne au travail ou à la liberté… Vous entendez cela, et vous trouverez, j'en suis sûr qu'il y a quelque chose de grandiose, et pour ainsi dire d'élevant pour le coeur, dans l'accord fraternel de toutes ces voix se fondant en un seul son, grave, sonore et imposant.
— Oh! je le crois; quel bonheur d'habiter ici! Il n'y a que des joies, car le travail ainsi mélangé de plaisirs devient un bonheur.
— Hélas! il y a ici comme partout des larmes et des douleurs, dit tristement Agricol. Voyez-vous là… ce bâtiment isolé, bien exposé?
— Oui, quel est-il?
— C'est notre salle de malades… Heureusement, grâce à notre régime sain et salubre, elle n'est pas souvent au complet; une cotisation annuelle nous permet d'avoir un très bon médecin; de plus, une caisse de secours mutuels est organisée de telle sorte qu'en cas de maladie chacun de nous reçoit les deux tiers de ce qu'il reçoit en santé.
— Comme tout cela est bien entendu! Et là-bas, monsieur Agricol, de l'autre côté de la pelouse?
— C'est la buanderie et le lavoir d'eau courante, chaude et froide, et puis, sous ce hangar, est le séchoir; plus loin, les écuries et les greniers de fourrage pour les chevaux du service de la fabrique.
— Mais, enfin, monsieur Agricol, allez-vous me dire le secret de toutes ces merveilles?
— En dix minutes vous allez comprendre cela, mademoiselle.
Malheureusement la curiosité d'Angèle fut à ce moment déçue: la jeune fille se trouvait avec Agricol près d'une barrière à claire voie servant de clôture au jardin, du côté de la grande allée qui séparait les ateliers de la maison commune. Tout à coup, une bouffée de vent apporta le bruit très lointain de fanfares guerrières et d'une musique militaire; puis on entendit le galop retentissant de deux chevaux qui s'approchaient rapidement, et bientôt arriva, monté sur un beau cheval noir à longue queue flottante et à la housse cramoisie, un officier général; ainsi que sous l'Empire, il portait des bottes à l'écuyère et une culotte blanche; son uniforme bleu étincelait de broderie d'or, le grand cordon rouge de la Légion d'honneur était passé sur son épaulette droite quatre fois étoilée d'argent, et son chapeau largement bordé d'or était garni de plumes blanches, distinction réservée aux maréchaux de France. On ne pouvait voir un homme de guerre d'une tournure plus martiale, plus chevaleresque, et plus fièrement campé sur son cheval de bataille.
Au moment où le maréchal Simon, car c'était lui, arrivait devant Angèle et Agricol, il arrêta brusquement sa monture sur ses jarrets, en descendit lestement, et jeta ses rênes d'or à un domestique en livrée qui le suivait à cheval.
— Où faudra-t-il attendre monsieur le duc? demanda le palefrenier.
— Au bout de l'allée, dit le maréchal. Et se découvrant avec respect, il s'avança vivement, le chapeau à la main, au-devant d'une personne qu'Angèle et Agricol ne voyaient pas encore. Cette personne parut bientôt au détour de l'allée: c'était un vieillard à la figure énergique et intelligente: il portait une blouse fort propre, une casquette de drap sur ses longs cheveux blancs, et les mains dans ses poches, il fumait paisiblement une vieille pipe d'écume de mer.
— Bonjour, mon bon père, dit respectueusement le maréchal en embrassant avec effusion le vieil ouvrier, qui, après lui avoir rendu tendrement son étreinte, lui dit, voyant qu'il conservait son chapeau à la main:
— Couvre-toi donc, mon garçon… Mais comme te voilà beau! ajouta-t-il en souriant.
— Mon père, c'est que je viens d'assister à une revue tout près d'ici… et j'ai profité de cette occasion pour être plus tôt près de vous.
— Ah ça! est-ce que l'occasion m'empêchera d'embrasser mes petites filles comme tous les dimanches?
— Non, mon père, elles vont venir en voiture, Dagobert les accompagnera.
— Mais… qu'as-tu donc? Tu sembles soucieux.
— C'est qu'en effet, mon père, dit le maréchal d'un air péniblement ému, j'ai de graves choses à vous apprendre.
— Viens chez moi, alors, dit le vieillard assez inquiet. Et le maréchal et son père disparurent au tournant de l'allée. Angèle était restée si stupéfaite de ce que ce brillant officier général, qu'on appelait M. de duc, avait pour père un vieil ouvrier en blouse, que, regardant Agricol d'un air interdit, elle lui dit:
— Comment! monsieur Agricol… ce vieil ouvrier…
— Est le père de M. le maréchal duc de Ligny, l'ami… oui, je puis le dire, ajouta Agricol d'une voix émue, l'ami de mon père à moi, qui a fait la guerre pendant vingt ans sous ses ordres.
— Être si haut et se montrer si respectueux, si tendre pour son père! dit Angèle. Le maréchal doit avoir un bien noble coeur, mais comment laisse-t-il son père ouvrier?
— Parce que le père Simon ne quitterait son état et sa fabrique pour rien au monde, il est né ouvrier, il veut mourir ouvrier, quoiqu'il ait pour fils un duc, un maréchal de France.
III. Le secret.
Après que l'étonnement fort naturel qu'Angèle avait éprouvé à l'arrivée du maréchal Simon fut dissipé, Agricol lui dit en souriant:
— Je ne voudrais pas, mademoiselle Angèle, profiter de cette circonstance pour m'épargner de vous dire le secret de toutes les merveilles de notre maison commune.
— Oh! je ne vous aurais pas non plus laissé manquer à votre promesse, monsieur Agricol, répondit Angèle; ce que vous m'avez déjà dit m'intéresse trop pour cela.
— Écoutez-moi donc, mademoiselle, M. Hardy, en véritable magicien, a prononcé trois mots cabalistiques: — ASSOCIATION, — COMMUNAUTÉ, — FRATERNITÉ. Nous avons compris le sens de ces paroles, et les merveilles que vous voyez ont été créées, à notre grand avantage, et aussi, je vous le répète, au grand avantage de M. Hardy.
— C'est toujours cela qui me paraît extraordinaire, monsieur
Agricol.
— Supposez, mademoiselle, que M. Hardy, au lieu d'être ce qu'il est, eût été seulement un spéculateur au coeur sec, ne connaissant que le produit, se disant: «Pour que ma fabrique me rapporte beaucoup, que faut-il? Main-d'oeuvre parfaite, grande économie de matières premières, parfait emploi du temps des ouvriers, en un mot, économie de fabrication afin de produire à très bon marché; excellence des produits afin de vendre très cher…»
— Certainement, monsieur Agricol, un fabricant ne peut exiger davantage.
— Eh bien, mademoiselle, ces exigences eussent été satisfaites… ainsi qu'elles l'ont été; mais comment? Le voici:
M. Hardy, seulement spéculateur, se serait d'abord dit: «Éloignés de ma fabrique, les ouvriers, pour s'y rendre, peineront, se levant plus tôt, ils dormiront moins, prendre sur le sommeil si nécessaire aux travailleurs, mauvais calcul: ils s'affaiblissent, l'ouvrage s'en ressent; puis l'intempérie des saisons empirera cette longue course; l'ouvrier arrivera mouillé, frissonnant de froid, énervé avant le travail, et alors… quel travail!»
— Cela est malheureusement vrai, monsieur Agricol, quand à Lille j'arrivais toute mouillée d'une pluie froide à la manufacture, j'en tremblais quelquefois toute la journée à mon métier.
— Aussi, mademoiselle Angèle, le spéculateur dira: «Loger mes ouvriers à la porte de ma fabrique c'est obvier à cet inconvénient. Calculons: l'ouvrier marié paye en moyenne, dans Paris, deux cent cinquante francs par an[11], une ou deux mauvaises chambres et un cabinet, le tout obscur, étroit, malsain, dans quelque rue noire et infecte; là il vit entassé avec sa famille; aussi quelles santés délabrées! toujours fiévreux, toujours chétifs; et quel travail attendre d'un fiévreux, d'un chétif? Quant aux ouvriers garçons, ils payent un logement moins grand, mais aussi insalubre, environ cent cinquante francs. Or, additionnons: j'emploie cent quarante-six ouvriers mariés; ils payent donc à eux tous, pour leur affreux taudis, trente-six mille cinq cents francs par an; d'autre part, j'emploie cent quinze ouvriers garçons qui payent aussi par an dix-sept mille deux cent quatre-vingt francs, total environ cinquante mille francs de loyer, le revenu d'un million.
— Mon Dieu, monsieur Agricol, quelle grosse somme font pourtant tous ces petits mauvais loyers réunis!
— Vous voyez, mademoiselle, cinquante mille francs par an! Le prix d'un logement de millionnaire; alors, que se dit notre spéculateur? «Pour décider mes ouvriers à abandonner leur demeure à Paris, je leur ferai d'énormes avantages. J'irai jusqu'à réduire de moitié le prix de leur loyer, et, au lieu de chambres malsaines, ils auront des appartements vastes, bien aérés, bien exposés et facilement chauffés et éclairés à peu de frais; ainsi, cent quarante-six ménages me payant seulement cent vingt-cinq francs de loyer, et cent quinze garçons soixante-quinze francs, j'ai un total de vingt-six à vingt-sept mille francs… Un bâtiment assez vaste pour loger tout ce monde me coûtera tout au plus cinq cent mille francs[12]. J'aurai donc mon argent placé au moins à cinq pour cent, et parfaitement assuré, puisque les salaires me garantiront le prix du loyer.»
— Ah! monsieur Agricol, je commence à comprendre comment il peut être quelquefois avantageux de faire le bien, même dans un intérêt d'argent.
— Et moi je suis presque certain, mademoiselle, qu'à la longue les affaires faites avec droiture et loyauté sont toujours bonnes. Mais revenons à notre spéculateur. «Voici donc, dira-t-il, mes ouvriers établis à la porte de ma fabrique, bien logés, bien chauffés, et arrivant toujours vaillants à l'atelier. Ce n'est pas tout… l'ouvrier anglais, qui mange de bon boeuf, qui boit de bonne bière, fait, à temps égal, deux fois le travail de l'ouvrier français[13], réduit à une détestable nourriture plus débilitante que confortante, grâce à l'empoisonnement des denrées. Mes ouvriers travailleraient donc beaucoup plus s'ils mangeaient beaucoup mieux. Comment faire, sans y mettre du mien? Mais j'y songe le régime des casernes, des pensions et même des prisons, qu'est-il? la mise en commun des ressources individuelles, qui procurent ainsi une somme de bien-être impossible à réaliser sans cette association. Or, si mes deux cent soixante ouvriers, au lieu de faire deux cent soixante cuisines détestables, s'associent pour n'en faire qu'une pour tous, mais très bonne, grâce à des économies de toute sorte, quel avantage pour moi… et pour eux! Deux ou trois ménagères suffiraient chaque jour, aidées par des enfants, à préparer les repas: au lieu d'acheter le bois, le charbon, par fractions et de le payer le double de sa valeur, l'association de nos ouvriers ferait, sous ma garantie (leurs salaires me garantiraient à mon tour), de grands approvisionnements de bois, de farine, de beurre, d'huile, de vin, etc., en s'adressant directement aux producteurs[14]. Ainsi ils payeraient trois ou quatre sous la bouteille d'un vin pur et sain, au lieu de payer douze ou quinze sous un breuvage empoisonné. Chaque semaine l'association achèterait sur pied un boeuf et quelques moutons, les ménagères feraient le pain, comme à la campagne; enfin, avec ces ressources, de l'ordre et de l'économie, mes ouvriers auraient, pour vingt-cinq sous par jour, une nourriture salubre, agréable et suffisante.»
— Ah! tout s'explique maintenant, monsieur Agricol!
— Ce n'est pas tout, mademoiselle; continuant le rôle du spéculateur au coeur sec, il se dit: «Voici mes ouvriers bien logés, bien chauffés, bien nourris avec une économie de moitié, qu'ils soient aussi bien chaudement vêtus, leur santé a toute chance d'être parfaite, et la santé, c'est le travail. L'association achètera donc en gros et au prix de fabrique (toujours sous ma garantie que le salaire m'assure) de chaudes et solides étoffes, de bonnes et fortes toiles, qu'une partie des femmes d'ouvriers confectionneront en vêtements aussi bien que des tailleurs. Enfin, la fourniture des chaussures et des coiffures étant considérable, l'association obtiendra un rabais notable de l'entrepreneur.» Eh bien! mademoiselle Angèle, que dites-vous de notre spéculateur?
— Je dis, monsieur Agricol, répondit la jeune fille avec une admiration naïve, que c'est à n'y pas croire; et cela est si simple cependant!
Sans doute, rien de plus simple que le bien, que le beau, et ordinairement on n'y songe guère. Remarquez aussi que notre homme ne parle absolument qu'au point de vue de son intérêt privé… Ne considérant que le côté matériel de la question, comptant pour rien l'habitude de fraternité, d'appui, de solidarité, qui naît inévitablement de la vie commune, ne réfléchissant pas que le bien-être moralise et adoucit le caractère de l'homme, ne se disant pas que les forts doivent appui et enseignement aux faibles, ne songeant pas qu'après tout _l'homme honnête, actif et laborieux a droit, positivement droit, à exiger de la société du travail et un salaire proportionné aux besoins de sa condition… _non, notre spéculateur ne pense qu'au produit brut; eh bien! vous le voyez non seulement il place sûrement son argent en maisons à cinq pour cent, mais il trouve de grands avantages au bien-être matériel de ses ouvriers.
— C'est juste, monsieur Agricol.
— Et que diriez-vous donc, mademoiselle, quand je vous aurai prouvé que notre spéculateur a aussi un grand avantage à donner à ses ouvriers, en outre de leur salaire régulier, une part proportionnelle dans ses bénéfices?
— Cela me paraît plus difficile, monsieur Agricol.
— Écoutez-moi quelques minutes encore, et vous serez convaincue.
En conversant ainsi, Angèle et Agricol étaient arrivés près de la porte du jardin de la maison commune.
Une femme âgée, vêtue très simplement, mais avec soin, s'approcha d'Agricol et lui dit:
— M. Hardy est-il de retour à sa fabrique, monsieur?
— Non, madame, mais on l'attend d'un moment à l'autre.
— Aujourd'hui, peut-être?
— Aujourd'hui ou demain, madame.
— On ne sait pas à quelle heure il sera ici, monsieur?
— Je ne crois pas qu'on le sache, madame; mais le portier de la fabrique, qui est aussi le portier de la maison de M. Hardy, pourra peut-être vous en instruire.
— Je vous remercie, monsieur.
— À votre service, madame.
— Monsieur Agricol, dit Angèle lorsque la femme qui venait d'interroger le forgeron fut éloignée, ne trouvez-vous pas que cette dame était bien pâle et avait l'air bien ému?
— Je l'ai remarqué comme vous, mademoiselle; il m'a semblé voir rouler une larme dans ses yeux.
— Oui, elle avait l'air d'avoir pleuré. Pauvre femme! peut-être vient-elle demander quelques secours à M. Hardy… Mais qu'avez- vous, monsieur Agricol, vous semblez tout pensif?
Agricol pressentait vaguement que la visite de cette femme âgée, à la figure si triste, devait avoir quelque rapport avec l'aventure de la jeune et jolie dame blonde qui trois jours auparavant était venue si éplorée, si émue, demander des nouvelles de M. Hardy, et qui avait appris peut-être trop tard qu'elle avait été suivie et espionnée.
— Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Agricol à Angèle, mais la présence de cette femme me rappelait une circonstance dont je ne puis malheureusement pas vous parler, car ce n'est pas mon secret à moi seul.
— Oh! rassurez-vous, monsieur Agricol, répondit la jeune fille en souriant, je ne suis pas curieuse, et ce que vous m'apprenez m'intéresse tant que je ne désire pas vous entendre parler d'autre chose.
— Eh bien donc, mademoiselle, quelques mots encore, et vous serez, comme moi, au courant de tous les secrets de notre association…
— Je vous écoute, monsieur Agricol.
— Parlons toujours au point de vue du spéculateur intéressé. Il se dit: «Voici mes ouvriers dans les meilleures conditions pour travailler beaucoup; maintenant, pour obtenir de gros bénéfices, que faire? Fabriquer à bon marché, vendre très cher. Mais pas de bon marché sans l'économie de matières premières, sans la perfection des procédés de fabrication, sans la célérité du travail. Or, malgré ma surveillance, comment empêcher mes ouvriers de prodiguer la matière? comment les engager, chacun dans sa spécialité, à chercher des procédés plus simples, moins onéreux?»
— C'est vrai, monsieur Agricol, comment faire?
—» Et ce n'est pas tout, dira notre homme; pour vendre, très cher mes produits, il faut qu'ils soient irréprochables, excellents. Mes ouvriers font suffisamment bien; ce n'est pas assez: il faut qu'ils fassent des chefs-d'oeuvre.»
— Mais, monsieur Agricol, une fois leur tâche suffisamment accomplie, quel intérêt auraient les ouvriers de se donner beaucoup de mal pour la fabrique des chefs-d'oeuvre?
— C'est le mot, mademoiselle Angèle, QUEL INTÉRÊT ont-ils? Notre spéculateur aussi se dit bientôt: «Que mes ouvriers aient _intérêt à économiser la matière première, intérêt à bien employer leur temps, intérêt _à trouver des procédés de fabrication meilleurs, _intérêt à ce que ce qui sort de leurs mains soit un chef- d'oeuvre… alors mon but est atteint. Eh bien, intéressons _mes ouvriers dans les bénéfices que me procureront leur économie, leur activité, leur zèle, leur habileté: mieux ils fabriqueront, mieux je vendrai: meilleure sera leur part et la mienne aussi.»
— Ah! maintenant je comprends, monsieur Agricol.
— Et notre spéculateur spéculait bien; avant d'être _intéressé, _l'ouvrier se disait: «Peu m'importe, à moi, qu'à la journée je fasse plus, qu'à la tache je fasse mieux? Que m'en revient-il? Rien! Eh bien, à strict salaire, strict devoir. Maintenant, au contraire, j'ai intérêt à avoir du zèle, de l'économie. Oh! alors, tout change; je redouble d'activité, je stimule celle des autres; un camarade est-il paresseux, cause-t-il un dommage quelconque à la fabrique, j'ai le droit de lui dire: «Frère, nous souffrons tous plus ou moins de ta fainéantise ou du tort que tu fais à la chose commune.»
— Et alors, comme l'on doit travailler avec ardeur, avec courage, avec espérance, monsieur Agricol!
— C'est bien là-dessus qu'a compté notre spéculateur; et il se dira encore: «Des trésors d'expérience, de savoir pratique, sont souvent enfouis dans les ateliers, faute de bon vouloir, d'occasion ou d'encouragement; d'excellents ouvriers, au lieu de perfectionner, d'innover comme ils le pourraient, suivent indifféremment la routine… Quel dommage! car un homme intelligent, occupé toute sa vie d'un travail spécial, doit découvrir à la longue mille moyens de faire mieux ou plus vite; je fonderai donc une sorte de comité consultatif, j'y appellerai mes chefs d'atelier et mes ouvriers les plus habiles; notre intérêt est maintenant commun; il jaillira nécessairement de vives lumières de ce foyer d'intelligences pratiques…» Le spéculateur ne se trompe pas; bientôt frappé des ressources incroyables, des mille procédés nouveaux, ingénieux, parfaits tout à coup révélés par les travailleurs: «Mais malheureux! s'écria-t-il, vous saviez cela et vous ne me le disiez pas? Ce qui me coûte disons cent francs à fabriquer ne m'en aurait coûté que cinquante, sans compter une énorme économie de temps. — Mon bourgeois, répondit l'ouvrier, qui n'est pas plus bête qu'un autre, quel intérêt avais-je, moi, à ce que vous fassiez ou non une économie de cinquante pour cent sur ceci ou sur cela? Aucun. À cette heure, c'est autre chose; vous me donnez, outre mon salaire, une part dans vos bénéfices, vous me relevez à mes propres yeux en consultant mon expérience, mon savoir; au lieu de me traiter comme une espèce inférieure, vous entrez en communion avec moi; il est de mon intérêt, il est de mon devoir de vous dire ce que je sais et de tâcher d'acquérir encore.» Et voilà, mademoiselle Angèle, comment le spéculateur organiserait des ateliers à faire honte et envie à ses concurrents. Maintenant, si, au lieu de ce calculateur au coeur sec, il s'agissait d'un homme qui, joignant à la science des chiffres les tendres et généreuses sympathies d'un coeur évangélique et l'élévation d'un esprit éminent, étendrait son ardente sollicitude non seulement sur le bien-être matériel, mais sur l'émancipation morale des ouvriers, cherchant par tous les moyens possibles à développer leur intelligence, à rehausser leur coeur, et qui, fort de l'autorité que lui donneraient ses bienfaits, sentant surtout que celui-là de qui dépend le bonheur ou le malheur de trois cents créatures humaines a aussi charge d'âmes, guiderait ceux qu'il n'appellerait plus ses ouvriers, mais ses frères, dans les voies les plus droites, les plus nobles, tâcherait de faire naître en eux le goût de l'instruction, des arts, qui les rendrait enfin heureux et fiers d'une condition qui n'est souvent acceptée par d'autres qu'avec des larmes de malédiction et de désespoir… eh bien, mademoiselle Angèle, cet homme c'est… Mais tenez, mon Dieu!… il ne pouvait arriver parmi nous qu'au milieu d'une bénédiction… le voilà… c'est M. Hardy!
— Ah! monsieur Agricol, dit Angèle émue en essuyant ses larmes, c'est les mains jointes de reconnaissance qu'il faudrait le recevoir.
— Tenez… voyez si cette noble et douce figure n'est pas l'image de cette âme admirable.
En effet, une voiture de poste, où se trouvait M. Hardy avec M. de Blessac, l'indigne ami qui le trahissait d'une manière si infâme, entrait à ce moment dans la cour de la fabrique.
* * * * *
Quelques mots seulement sur les faits que nous venons d'essayer d'exposer dramatiquement, et qui se rattachent à l'organisation du travail; question capitale, dont nous nous occuperons encore avant la fin de ce livre. Malgré les discours plus ou moins officiels des gens plus ou moins SÉRIEUX (il nous semble que l'on abuse un peu de cette lourde épithète) sur la PROSPÉRITÉ DU PAYS, il est un fait hors de toute discussion: à savoir que jamais les classes laborieuses de la société n'ont été plus misérables; car jamais les salaires n'ont été moins en rapport avec les besoins pourtant plus que modestes des travailleurs.
Une preuve irrécusable de ce que nous avançons, c'est la tendance progressive des classes riches à venir en aide à ceux qui souffrent si cruellement. Les crèches, les maisons de refuge pour les enfants pauvres, les fondations philanthropiques, etc., démontrent assez que les heureux du monde pressentent que, malgré les assurances officielles à l'endroit de la _prospérité générale, _des maux terribles, menaçants, fermentent au fond de la société. Si généreuses que soient ces tentatives isolées, individuelles, elles sont, elles doivent être plus qu'insuffisantes. Les gouvernants seuls pourraient prendre une initiative efficace… mais ils s'en garderont bien. Les gens _sérieux _discutent _sérieusement _l'importance de nos relations diplomatiques avec le Monomotapa, ou toute autre affaire aussi sérieuse, et ils abandonnent aux chances de la commisération privée, au hasard du bon ou du mauvais vouloir des capitalistes et des fabricants, le sort de plus en plus déplorable de tout un peuple immense, intelligent, laborieux_, s'éclairant de plus en plus sur ses droits et sur sa force_, mais si affamé par les désastres d'une impitoyable concurrence qu'il manque même souvent du travail dont il a peine à vivre! Soit… les gens _sérieux _ne daignent pas songer à ces formidables misères… Les _hommes d'État _sourient de pitié à la seule pensée d'attacher leur nom à une initiative qui les entourerait d'une popularité bienfaisante et féconde. Soit… tous préfèrent attendre le moment où la question sociale éclatera comme la foudre… Alors… au milieu de cette effrayante commotion qui ébranlera le monde, on verra ce que deviendront les questions _sérieuses _et les hommes _sérieux _de ce temps-ci. Pour conjurer, ou du moins pour reculer peut-être ce sinistre avenir, c'est donc encore aux sympathies privées qu'il faut s'adresser, au nom du bonheur, au nom de la tranquillité, au nom du salut de tous…
Nous l'avons dit il y a longtemps: SI LES RICHES SAVAIENT!!! Eh bien, répétons-le, à la louange de l'humanité_, lorsque les riches savent_, ils font souvent le bien avec intelligence et générosité. Tâchons de leur démontrer, à eux et à ceux-là aussi de qui dépend le sort d'une foule innombrable de travailleurs, qu'ils peuvent être bénis, adorés, pour ainsi dire_, sans bourse délier_.
Nous avons parlé des _maisons communes _où les ouvriers trouveraient à des prix minimes les logements salubres et bien chauffés. Cette excellente institution était sur le point de se réaliser en 1829, grâce aux charitables intentions de Mlle Amélie de Virolles. À cette heure, en Angleterre lord Ashley s'est mis à la tête d'une compagnie qui se propose le même but, et qui offrira aux actionnaires un minimum de quatre pour cent d'intérêt garanti.
Pourquoi ne suivrait-on pas en France un pareil exemple, exemple qui aurait de plus l'avantage de donner aux classes pauvres les premiers rudiments et les premiers moyens d'association? Les immenses avantages de la vie commune sont évidents, ils frappent tous les esprits; mais le peuple est hors d'état de fonder les établissements indispensables à ces communautés. Quels immenses services rendrait donc le riche en mettant les travailleurs à même de jouir de ces précieux avantages! Que lui importerait de faire construire une maison de rapport qui offrît un logement salubre à cinquante ménages, pourvu que son revenu fût assuré? et il serait très facile de le lui garantir.
Pourquoi l'institut, qui donne annuellement pour sujets de concours aux jeunes architectes des plans de palais, d'églises, de salles de spectacle, etc., ne demanderait-il pas quelquefois le plan d'un grand établissement destiné au logement des classes laborieuses, qui devrait réunir toutes les conditions d'économie et de salubrité désirables?
Pourquoi le conseil municipal de Paris, dont l'excellent vouloir, dont la paternelle sollicitude pour des classes souffrantes, se sont tant de fois admirablement manifestés, n'établirait-il pas dans les arrondissements populeux des _maisons communes modèles _où l'on ferait les premières applications de la vie en commun? Le désir d'être admis dans ces établissements serait un puissant levier d'émulation, de moralisation, et aussi une consolante espérance… pour les travailleurs… Or, c'est quelque chose que l'espérance. La ville de Paris ferait ainsi un bon placement, une bonne action, et son exemple déciderait peut-être les gouvernants à sortir de leur impitoyable indifférence.
Pourquoi enfin les capitalistes qui fondent des manufactures ne profiteraient-ils pas de cet enseignement pour joindre des maisons communes d'ouvriers à leurs usines ou à leurs fabriques?
Il s'ensuivrait pour les fabricants eux-mêmes un avantage très considérable dans ces temps de concurrence désespérée. Voici comment: la réduction du salaire est d'autant plus funeste, d'autant plus intolérable pour l'ouvrier, qu'elle l'oblige à se priver souvent des objets de première nécessité: or, si en vivant isolément, trois francs lui suffisent à peine pour vivre, et que le fabricant lui facilite le moyen de vivre avec trente sous grâce à l'association, le salaire de l'artisan pourra, dans un moment de crise commerciale, être réduit de moitié, sans qu'il ait trop à souffrir de cette diminution, encore préférable au chômage, et le fabricant ne sera pas obligé de suspendre ses travaux.
Nous espérons avoir démontré l'avantage, l'utilité, la facilité d'une fondation de maisons communes d'ouvriers.
Nous avons ensuite posé ceci: Qu'il serait non seulement de la plus rigoureuse équité que le travailleur participât aux bénéfices, fruit de son labeur et de son intelligence, mais que cette juste répartition profiterait même au fabricant.
Ici il ne s'agit que d'hypothèses, de projets, parfaitement réalisables d'ailleurs, il s'agit de faits accomplis. Un de nos meilleurs amis, très grand industriel, dont le coeur vaut l'esprit, a créé un comité consultatif d'ouvriers et les a appelés (en outre de leur salaire) à jouir d'une part proportionnelle dans les bénéfices de son exploitation; déjà les résultats ont dépassé ses espérances. Afin d'entourer cet exemple excellent de toutes les facilités possibles d'exécution dans le cas où quelques esprits à la fois sages et généreux voudraient l'imiter, nous donnons en note les bases de cette organisation[15].
Jusqu'à présent, le travailleur n'a eu qu'une part minime, insuffisante à ses besoins; ne serait-il pas juste, humain, de le rétribuer mieux, et cela directement ou indirectement, soit en lui facilitant le bien-être que procure l'association, soit en lui donnant une part dans les bénéfices dus en partie à ses labeurs? En admettant même, au pis-aller, et vu les détestables effets de la concurrence anarchique, que cette augmentation de salaire dût diminuer quelque peu la part du capitaliste et de l'exploitant, ceux-ci ne feraient-ils pas encore non seulement une chose généreuse et équitable, mais une chose avantageuse, en mettant leur fortune, leur industrie à l'abri de tout bouleversement, puisqu'ils auraient ôté aux travailleurs tout légitime prétexte de trouble, de douloureuses et justes réclamations?
En un mot, ceux-là nous paraissent toujours singulièrement sages qui assurent leurs biens contre l'incendie.
* * * * *
Nous l'avons dit: M. Hardy et M. de Blessac étaient arrivés à la fabrique.
Peu de temps après, on vit de loin, du côté de Paris, s'avancer un modeste petit fiacre se dirigeant aussi vers la fabrique. Dans ce fiacre se trouvait Rodin.
IV. Révélations.
Pendant la visite d'Angèle et d'Agricol à la maison commune, la bande des Loups, se recrutant sur la route d'un assez grand nombre d'habitués de cabarets, avait continué de marcher sur la fabrique, vers laquelle se dirigeait lentement le fiacre qui amenait Rodin de Paris.
M. Hardy, en descendant de voiture avec son ami, M. de Blessac, était entré dans le salon de la maison qu'il occupait auprès de la manufacture.
M. Hardy était d'une taille moyenne, élégante et frêle, qui annonçait une nature essentiellement nerveuse et impressionnable. Son front était large et ouvert, son teint pâle, ses yeux noirs, à la fois remplis de douceur et de pénétration, sa physionomie loyale, spirituelle et attrayante. Un seul mot peindra le caractère de M. Hardy: sa mère l'appelait _la Sensitive; _c'était en effet une de ces organisations d'une finesse, d'une délicatesse exquises, aussi expansives, aussi aimantes que nobles et généreuses, mais d'une telle susceptibilité, qu'au moindre froissement elles se replient et se concentrent en elles-mêmes. Si l'on joint à cette excessive sensibilité un amour passionné pour les arts, une intelligence d'élite, des goûts essentiellement choisis, raffinés, et que l'on songe aux mille déceptions ou déloyautés sans nombre dont M. Hardy avait dû être victime dans la carrière industrielle, on se demande comment ce coeur si délicat, si tendre, n'avait pas été mille fois brisé dans cette lutte incessante contre les idées les plus impitoyables. M. Hardy avait en effet beaucoup souffert: forcé de suivre la carrière industrielle pour faire honneur à des affaires que son père, modèle de droiture et de probité, avait laissées un peu embarrassées, par suite des événements de 1815, il était parvenu à force de travail, de capacité, à atteindre une des positions les plus honorables de l'industrie; mais, pour arriver à ce but, que d'ignobles tracasseries à subir, que de perfides concurrences à combattre, que de rivalités haineuses à lasser! Impressionnable comme il l'était, M. Hardy eût mille fois succombé à ses fréquents accès d'indignation douloureuse contre la bassesse, de révolte amère contre l'improbité, sans le sage et ferme appui de sa mère; de retour auprès d'elle, après une journée de lutte pénible ou de déceptions odieuses, il se trouvait tout à coup transporté dans une atmosphère d'une pureté si bienfaisante, d'une sérénité si radieuse, qu'il perdait presque à l'instant le souvenir des choses honteuses dont il avait été si cruellement froissé pendant le jour; les déchirements de son coeur s'apaisaient au seul contact de la grande et belle âme de sa mère; aussi son amour pour elle était-il une véritable idolâtrie. Lorsqu'il la perdit, il éprouva un de ces chagrins calmes, profonds, comme le sont les chagrins qui ne finissent jamais, et qui, faisant pour ainsi dire partie de notre vie, ont même parfois leurs jours de mélancolique douceur. Peu de temps après cet affreux malheur, M. Hardy se rapprocha davantage de ses ouvriers; il avait toujours été juste et bon pour eux; mais, quoique la place que sa mère laissait dans son coeur dût à jamais rester vide, il se sentit, pour ainsi dire, un redoublement d'affectuosité, éprouvant d'autant plus le besoin de voir autour de lui des gens heureux qu'il souffrait davantage; bientôt les merveilleuses améliorations qu'il apporta au bien-être physique et moral de tout ce qui l'entourait, servirent, non de distraction, mais d'occupation à sa douleur. Peu à peu aussi il s'éloigna du monde et concentra sa vie dans trois affections: une amitié tendre, dévouée, qui semblait résumer toutes ses amitiés passées, un amour ardent et sincère comme un dernier amour, et un attachement paternel pour ses ouvriers… Ses jours se passaient donc au milieu de ce petit monde rempli de reconnaissance, de respect pour lui; monde qu'il avait pour ainsi dire créé à son image à lui, afin d'y trouver un refuge contre les douloureuses réalités dont il avait horreur, et de ne s'entourer ainsi que d'êtres bons, intelligents, heureux et capables de répondre à toutes les nobles pensées qui lui devenaient pour ainsi dire de plus en plus vitales. Ainsi, après bien des chagrins, M. Hardy, arrivé à la maturité de l'âge, possédant un ami sincère, une maîtresse digne de son amour, et se sachant certain de l'attachement passionné de ses ouvriers, avait donc rencontré, à l'époque de ce récit, toute la somme de félicité à laquelle il pouvait prétendre depuis la mort de sa mère.
M. de Blessac, l'intime ami de M. Hardy, avait été longtemps digne de cette touchante et fraternelle affection; mais l'on a vu par quel moyen diabolique le père d'Aigrigny et Rodin étaient parvenus à faire de M. de Blessac, jusqu'alors droit et sincère, l'instrument de leurs machinations.
Les deux amis, qui avaient un peu ressenti pendant la route la piquante vivacité du vent du nord, se réchauffaient à un bon feu allumé dans le petit salon de M. Hardy.
— Ah! mon cher Marcel, je recommence décidément à vieillir, dit M. Hardy en souriant et s'adressant à M. de Blessac; j'éprouve de plus en plus le besoin de revenir chez moi… Quitter mes habitudes me devient vraiment pénible, et je maudis tout ce qui m'oblige à sortir de cet heureux petit coin de terre.
— Et quand je pense, répondit M. de Blessac, ne pouvant s'empêcher de rougir légèrement, quand je pense, mon ami, que pour moi vous avez entrepris il y a quelque temps ce long voyage!
— Eh bien… mon cher Marcel, ne venez-vous pas de m'accompagner, à votre tour, dans une excursion qui sans vous eût été aussi ennuyeuse qu'elle a été charmante?
— Mon ami, quelle différence! j'ai contracté envers vous une dette que je ne pourrai jamais acquitter dignement.
— Allons donc! mon cher Marcel… est-ce qu'entre nous il y a distinction du _tien _et du _mien? _En fait de dévouement, est-ce qu'il n'est pas aussi doux, aussi bon de donner que de recevoir!
— Noble coeur… noble coeur!…
— Dites heureux coeur… oh! oui, bien heureux des dernières affections pour lesquelles il bat…
— Et qui, grand Dieu! mériterai le bonheur ici bas… si ce n'est vous, mon ami?
— Ce bonheur, à qui le dois-je? à ces affections que j'ai trouvées là, prêtes à me soutenir, lorsque, privé de l'appui de ma mère, qui était toute ma force, je me serais senti, j'avoue ma faiblesse, presque incapable de supporter l'adversité.
— Vous, mon ami, d'un caractère si ferme, si résolu pour faire le bien? vous que j'ai vu lutter avec autant d'énergie que de courage pour amener le triomphe d'une idée honnête et équitable?
— Oui, mais plus j'avance dans ma carrière, plus les choses laides, honteuses, me causent d'adversion, et moins je me sens la force de les affronter.
— S'il le fallait, vous auriez plus de courage, mon ami.
— Mon bon Marcel, reprit M. Hardy avec une émotion douce et contenue, bien souvent je vous l'ai dit: mon courage, c'était ma mère. Voyez-vous, ami, lorsque j'arrivais auprès d'elle le coeur déchiré par quelque horrible gratitude ou révolté par quelque fourberie sordide, et que, prenant mes deux mains entre ses mains vénérables, elle me disait de sa voix tendre et grave: «Mon cher enfant, c'est aux ingrats et aux fripons à être navrés; plaignons les méchants; oublions le mal; ne songeons qu'au bien…» alors, ami, mon coeur, douloureusement contracté, s'épanouissait à la simple influence de cette parole maternelle, et chaque jour je trouvais auprès d'elle la force nécessaire pour recommencer le lendemain une lutte cruelle contre les tristes nécessités de ma condition: heureusement Dieu a voulu que, après avoir perdu cette mère chérie, j'aie pu rattacher ma vie à ces affections, sans lesquelles, je l'avoue, je me sentirais faible et désarmé, car vous ne sauriez croire, Marcel, l'appui, la force que je trouve en votre amitié.
— Ne parlons pas de moi, mon ami, reprit M. de Blessac en dissimulant son embarras. Parlons d'une autre affection presque aussi douce et aussi tendre que celle d'une mère.
— Je vous comprends, mon bon Marcel, reprit M. Hardy; je n'ai rien pu vous cacher, puisque, dans une circonstance bien grave, j'ai eu recours aux conseils de votre amitié… Eh bien, oui… je crois que chaque jour de ma vie augmente encore mon adoration pour cette femme, la seule que j'aie passionnément aimée, la seule que maintenant j'aimerai jamais… Et puis, enfin… faut-il tout vous dire… ma mère, ignorant ce que Marguerite était pour moi, m'a fait si souvent son éloge, que cela rend cet amour presque sacré à mes yeux.
— Et puis, il y a des rapports si étranges entre le caractère de Mme de Noisy et le vôtre, mon ami… son idolâtrie pour sa mère surtout!
— C'est vrai, Marcel, cette abnégation de Marguerite a souvent fait mon tourment… Que de fois elle m'a dit avec sa franchise habituelle: «Je vous ai tout sacrifié… mais je vous sacrifierais à ma mère!»
— Dieu merci! mon ami, vous n'avez jamais à craindre de voir Mme de Noisy exposée à cette lutte cruelle… Sa mère a depuis longtemps renoncé, m'avez-vous dit, à l'idée de retourner en Amérique, où M. de Noisy, parfaitement insouciant de sa femme, paraît fixé pour toujours… Grâce au discret dévouement de cette excellente femme qui a élevé Marguerite, votre amour est entouré du plus profond mystère… Qui pourrait le troubler à cette heure?
— Rien! oh rien!… s'écria M. Hardy, j'ai même presque les garanties de sa durée…
— Que voulez-vous dire… mon ami?…
— Je ne sais pas si je dois vous faire part…
— Ai-je été indiscret… mon ami?…
— Vous, mon cher Marcel?… le pouvez-vous penser? dit M. Hardy d'un ton de reproche amical, non… c'est que je n'aime à vous conter mes bonheurs que lorsqu'ils sont complets… et il manque quelque chose encore à la certitude de certain charmant projet…
Un domestique, entrant à ce moment, dit à M. Hardy:
— Monsieur, il y a là un vieux monsieur qui désire vous parler pour affaire très pressée…
— Déjà!… dit M. Hardy avec une légère impatience. Vous permettez, mon ami?…
Puis, à un mouvement que fit M. de Blessac pour se retirer dans une chambre voisine, M. Hardy reprit en souriant:
— Non, non, restez… votre présence hâtera l'entretien.
— Mais il s'agit d'affaires, mon ami?
— Je les fais au grand jour, vous le savez… Puis s'adressant au domestique: — Priez ce monsieur d'entrer.
— Le postillon demande s'il peut s'en aller, dit le serviteur.
— Non, certes, il conduira M. de Blessac à Paris; qu'il attende.
Le domestique sortit et rentra aussitôt, introduisant Rodin, que M. de Blessac ne connaissait pas, sa trahison ayant été négociée par un autre intermédiaire.
— Monsieur Hardy? dit Rodin en saluant respectivement et en interrogeant tour à tour du regard les deux amis.
— C'est moi, monsieur, que voulez-vous? répondit le fabricant avec bienveillance; à l'aspect de ce vieil homme, humble et mal vêtu, il s'attendait à une demande de secours.
— Monsieur… François Hardy? répéta Rodin, comme s'il eût voulu s'assurer de l'identité du personnage.
— J'ai eu l'honneur de vous dire que c'était moi, monsieur…
— J'aurais, monsieur, une communication particulière à vous faire, dit Rodin.
— Vous pouvez parler… monsieur est mon ami, dit M. Hardy en montrant M. de Blessac.
— Mais… c'est à vous seul… que je désirerais parler, monsieur, reprit Rodin.
M. de Blessac allait se retirer, lorsque M. Hardy d'un coup d'oeil le retint et dit à Rodin avec bonté, craignant que la présence d'un tiers le blessât, s'il avait une aumône à implorer:
— Monsieur, permettez-moi de vous demander si c'est pour vous ou pour moi que vous désirez le secret de cet entretien?
— C'est pour vous… monsieur… absolument pour vous, répondit
Rodin.
— Alors, monsieur, dit M. Hardy assez étonné, vous pouvez parler… je n'ai pas de secret pour monsieur…
Après un moment de silence, Rodin reprit, en s'adressant à
M. Hardy:
— Monsieur… vous êtes digne, je le sais, du grand bien que l'on dit de vous… et comme tel… vous méritez la sympathie de tout honnête homme.
— Je le crois… monsieur…
— Or, en honnête homme, je viens vous rendre un service.
— Et ce service… monsieur?
— Je viens vous dévoiler une infâme trahison… dont vous avez été victime.
— Je crois que vous vous trompez, monsieur.
— J'ai les preuves de ce que j'avance.
— Les preuves?
— Les preuves écrites… de la trahison que je viens dévoiler… je les ai là, répondit Rodin; en un mot, un homme que vous avez cru votre ami vous a indignement trompé, monsieur.
— Et le nom de cet homme?
— M. Marcel de Blessac, dit Rodin.
À ces mots, M. de Blessac tressaillit, devint livide, et resta foudroyé. À peine put-il murmurer d'une voix altérée:
— Monsieur…
M. Hardy, sans regarder son ami, sans s'apercevoir de son trouble effrayant, le saisit par la main et lui dit vivement:
— Silence… mon ami. Puis l'oeil étincelant d'indignation, en s'adressant à Rodin qu'il n'avait pas cessé de regarder en face, il lui dit d'un air de mépris écrasant: — Ah!… vous accusez M. de Blessac?
— Je l'accuse, répondit nettement Rodin.
— Le connaissez-vous?
— Je ne l'ai jamais vu…
— Et que lui reprochez-vous?… Et comment osez-vous dire qu'il m'a trahi?
— Monsieur, deux mots, dit Rodin avec une émotion qu'il semblait contenir difficilement: un homme d'honneur qui voit un autre homme d'honneur sur le point d'être égorgé par un scélérat, doit-il, oui ou non, crier au meurtre?
— Oui, monsieur; mais quel rapport…
— À mes yeux, monsieur, certaines trahisons sont aussi criminelles que des meurtres… et je viens me mettre entre le bourreau et la victime…
— Vous connaissez sans doute l'écriture de M. de Blessac, dit
Rodin.
— Oui monsieur…
— Lisez donc ceci…Et Rodin tira de sa poche une lettre qu'il remit à M. Hardy. Jetant alors seulement et pour la première fois les yeux sur M. de Blessac, le fabricant recula d'un pas… épouvanté de la pâleur mortelle de cet homme, qui, pétrifié de honte, ne trouvait pas une parole, car il était loin d'avoir l'audacieuse effronterie de la trahison.
— Marcel!!! s'écria M. Hardy avec effroi et les traits bouleversés par ce coup imprévu. — Marcel!… comme vous êtes pâle!… vous ne répondez pas!
— Marcel!!… vous êtes M. de Blessac! s'écria Rodin en feignant un étonnement douloureux. Ah! monsieur… si j'avais su…
— Mais, vous n'entendez donc pas cet homme, Marcel? s'écria
M. Hardy. Il dit que vous m'avez trahi d'une manière infâme…
Et il saisit la main de M. de Blessac. Cette main était glacée.
— Oh! mon Dieu!… dit M. Hardy en se reculant avec horreur. Il ne répond rien… rien…
— Puisque je me trouve en face de M. de Blessac, reprit Rodin, je suis obligé de lui demander s'il ose nier avoir adressé plusieurs lettres rue du Milieu-des-Ursins à Paris, sous le couvert de M. Rodin.
M. de Blessac resta muet.
M. Hardy, ne voulant pas encore croire à ce qu'il voyait, à ce qu'il entendait, ouvrit convulsivement la lettre que venait de lui remettre Rodin et en lut quelques lignes… entremêlant çà et là sa lecture d'exclamations qui peignaient sa douloureuse stupeur. Il n'eut pas besoin d'achever la lettre pour se convaincre de l'horrible trahison de M. de Blessac.
M. Hardy chancela, un moment ses sens l'abandonnèrent… à cette horrible découverte, il se sentit pris de vertige, la tête lui tourna au premier regard qu'il jeta dans cet abîme d'infamie. L'abominable lettre tomba de ses mains tremblantes. Mais bientôt l'indignation, le courroux, le mépris, succédant à cet accablement, il s'élança pâle, terrible sur M. de Blessac.
— Misérable!!! s'écria-t-il en faisant un geste menaçant. Puis, s'arrêtant au moment de frapper, il dit avec un calme effrayant: — Non… ce serait souiller ma main… — Et il ajouta en se tournant vers Rodin, qui s'était avancé vivement pour s'interposer: — Ce n'est pas la joue d'un infâme… que je dois souffleter… c'est votre loyale main que je dois serrer, monsieur… car vous avez eu le courage de démasquer un traître et un lâche.
— Monsieur! s'écria M. de Blessac éperdu de honte, je suis à vos ordres… et…
Il ne put achever. Un bruit de voix retentit derrière la porte, qui s'ouvrit violemment, et une femme âgée entra, malgré les efforts d'un domestique, en disant d'une voix altérée:
— Je vous dis qu'il faut qu'à l'instant je parle à votre maître…
À cette voix, à la vue de cette femme pâle, défaite, éplorée, M. Hardy oubliant M. de Blessac, Rodin, la trahison infâme, recula d'un pas, en s'écriant:
— Madame Duparc! vous ici… qu'y a-t-il?
— Ah! monsieur… un grand malheur…
— Marguerite!… s'écria M. Hardy d'une voix déchirante.
— Elle est partie!… monsieur…
— Partie!… reprit M. Hardy aussi terrifié que si la foudre eût éclaté à ses pieds.
— Marguerite est partie! répéta-t-il.
— Tout est découvert. Sa mère l'a emmenée… il y a trois jours! dit la malheureuse femme d'une voix défaillante.
— Partie… Marguerite… Ça n'est pas vrai! on me trompe!… s'écria M. Hardy.
Et sans rien entendre, éperdu, épouvanté, il se précipita hors de sa maison, courut à la remise, et, sautant dans sa voiture qui, attelée de chevaux de poste, attendait M. de Blessac, il dit au postillon:
— À Paris, ventre à terre!…
* * * * *
Au moment où la voiture s'élançait rapide comme l'éclair sur la route de Paris, le vent, assez violent, apporta le bruit lointain du chant de guerre des Loups, qui s'avançaient en hâte vers la fabrique.
V. L'attaque.
Lorsque M. Hardy eut quitté la fabrique, Rodin, qui ne s'attendait pas d'ailleurs à ce brusque départ, regagna lentement son fiacre; mais, tout à coup il s'arrêta un moment et tressaillit d'aise et de surprise en voyant à quelque distance le maréchal Simon et son père se diriger vers une des ailes de la maison commune, car une circonstance fortuite avait jusqu'alors retardé l'entretien du père et fils.
— Très bien! dit Rodin, de mieux en mieux, maintenant, pourvu que mon homme ait déniché et décidé cette petite Rose-Pompon.
Et Rodin se hâta d'aller rejoindre son fiacre. À cet instant, le vent, qui continuait à s'élever, apporta jusqu'à l'oreille du jésuite le bruit plus rapproché du chant de guerre des _Loups. _Après avoir un instant écouté attentivement cette rumeur lointaine, le pied sur le marchepied, Rodin dit, en s'asseyant dans la voiture:
— À l'heure qu'il est, le digne Josué Van Daël, de Java, ne se doute guère qu'en ce moment ses créances sur le baron Tripeaud sont en train de devenir excellentes.
Et le fiacre reprit le chemin de la barrière.
* * * * *
Plusieurs ouvriers, au moment de se rendre à Paris pour porter la réponse de leurs camarades à d'autres propositions relatives aux sociétés secrètes, avaient eu besoin de conférer à l'écart avec le père du maréchal Simon; de là le retard de sa conversation avec son fils.
Le vieil ouvrier, contremaître de la fabrique, occupait deux belles chambres situées au rez-de-chaussée, à l'extrémité de l'une des ailes de la maison commune; un petit jardin d'une quarantaine de toises, qu'il s'amusait à cultiver, s'étendait au-dessous des fenêtres; la porte vitrée qui conduisait à ce parterre étant restée ouverte, laissait pénétrer les rayons déjà chauds du soleil de mars dans le modeste appartement où venaient d'entrer l'ouvrier en blouse et le maréchal en grand uniforme.
Alors le maréchal, prenant les mains de son père entre les siennes, lui dit d'une voix si profondément émue que le vieillard en tressaillit:
— Mon père… je suis bien malheureux!
Et une expression pénible, jusqu'alors contenue, assombrit soudain la noble physionomie du maréchal.
— Toi… malheureux! s'écria le père Simon avec inquiétude en se rapprochant.
— Je vous dirai tout, mon père… répondit le maréchal d'une voix altérée, car j'ai besoin des conseils de votre inflexible droiture.
— En fait d'honneur, de loyauté, tu n'as de conseils à demander à personne.
— Si, mon père… vous seul pouvez me tirer d'une incertitude qui est pour moi une torture atroce.
— Explique-toi… je t'en conjure.
— Depuis quelques jours, mes filles semblent contraintes, absorbées. Pendant les premiers moments de notre réunion, elles étaient folles de joie et de bonheur… Tout à coup cela a changé: elles s'attristent de plus en plus… Hier encore j'ai surpris une larme dans leurs yeux; alors, tout ému, je les ai serrées contre ma poitrine, les suppliant de me dire leur chagrin… Sans me répondre, elles ont jeté leurs bras autour de mon cou, et ont couvert mon visage de pleurs.
— Cela est étrange… mais à quoi attribuer ce changement!
— Quelquefois, je crains de ne pas leur avoir caché la douleur que me cause la mort de leur mère… et ces pauvres anges se désolent peut-être de se voir insuffisantes à mon bonheur. Pourtant, chose inexplicable! elles semblent non seulement comprendre, mais partager mes douleurs… Hier encore, Blanche me disait: «Combien nous serions tous plus heureux encore si notre mère était avec nous…»
— Elles partagent ta douleur: elles ne peuvent pas te la reprocher… La cause de leur chagrin n'est pas là.
— C'est ce que je me dis, mon père; mais quelle est-elle? Ma raison s'épuise en vain à la chercher. Quelquefois je vais jusqu'à m'imaginer qu'un méchant démon s'est glissé entre mes enfants et moi… Cette idée est stupide, absurde, je le sais; mais que voulez-vous?… lorsque de saines raisons vous manquent, on finit par se livrer aux suppositions les plus insensées.
— Qui peut vouloir se mettre entre tes filles et toi?
— Personne… je le sais.
— Allons, dit paternellement le vieil ouvrier, attends… prends patience, surveille, épie ces pauvres jeunes coeurs avec la sollicitude que je te sais, et tu découvriras, j'en suis sûr, quelque secret sans doute bien innocent.
— Oui, dit le maréchal en regardant fixement son père, oui, mais pour pénétrer ce secret… il ne faut pas les quitter…
— Pourquoi les quitterais-tu! dit le vieillard, surpris de l'air sombre de son fils, n'es-tu pas maintenant pour toujours auprès d'elle… auprès de moi!
— Qui sait! répondit le maréchal avec un soupir.
— Que dis-tu!…
— Sachez d'abord, mon père, tous les devoirs qui me retiennent ici… vous saurez ensuite ceux qui pourraient m'éloigner de vous, de mes filles et de mon autre enfant…
— Quel enfant!
— Le fils de mon vieil ami le prince indien…
— Djalma! que lui arrive-t-il!
— Mon père… il m'épouvante…
— Lui?
Tout à coup une rumeur formidable, apportée par une violente rafale de vent, retentit au loin, ce bruit était si imposant, que le maréchal s'interrompit et dit à son père:
— Qu'est-ce que cela? Après avoir un instant prêté l'oreille aux sourdes clameurs qui s'affaiblirent et passèrent avec la bouffée de vent, le vieillard répondit:
— Quelques chanteurs de barrières avinés qui courent la campagne.
— Cela ressemblait aux cris d'une foule nombreuse, reprit le maréchal.
Lui et son père écoutèrent de nouveau, le bruit avait cessé.
— Que me disais-tu? reprit le vieil ouvrier, que ce jeune Indien t'épouvantait? et pourquoi?
— Je vous ai dit, mon père, sa folle et malheureuse passion pour
Mlle de Cardoville.
— Et c'est cela qui t'effraye, mon fils? dit le vieillard en regardant son fils avec surprise; Djalma n'a que dix-huit ans… et à cet âge un amour chasse l'autre.
— S'il s'agit d'un amour vulgaire, oui, mon père… Mais songez donc qu'à une beauté idéale, Mlle de Cardoville, vous le savez, joint le caractère le plus noble, le plus généreux… et que, par une suite de circonstances fatales, oh! bien malheureusement fatales, Djalma a pu apprécier la rare valeur de cette belle âme.
— Tu as raison, ceci est plus grave que je ne le pensais.
— Vous n'avez pas l'idée des ravages que fait cette passion chez cet enfant ardent et indomptable; quelquefois, à son abattement douloureux succèdent des entraînements d'une férocité sauvage. Hier, je l'ai surpris à l'improviste, l'oeil sanglant, les traits contractés par la rage; cédant à un accès de folle fureur, il criblait de coups de poignard un coussin de drap rouge en s'écriant d'une voix haletante: «Ah!… du sang… j'ai son sang… — Malheureux! lui dis-je, quel est cet emportement insensé! — Je tue l'homme!» me répondit-il d'une voix sourde et d'un air égaré. C'est ainsi qu'il désigne le rival qu'il croit avoir.
— C'est en effet quelque chose de terrible qu'une telle passion… dans un pareil coeur, dit le vieillard.
— D'autres fois, reprit le maréchal, c'est contre Mlle de Cardoville que sa rage éclate; d'autres fois enfin contre lui- même. J'ai été obligé de faire disparaître ses armes, car un homme venu de Java avec lui, et qui lui paraît fort attaché, m'a prévenu qu'il avait quelque pensée de suicide.
— Malheureux enfant!…
— Eh bien, mon père, dit le maréchal Simon avec une profonde amertume, c'est au moment où mes filles, où cet enfant adoptif réclament toute ma sollicitude… que je suis peut-être à la veille de les abandonner…
— Les abandonner?
— Oui… pour satisfaire à un devoir plus sacré peut-être que ceux qu'imposent l'amitié, la famille! dit le maréchal avec un accent à la fois si grave et si solennel, que son père, si profondément ému, s'écria:
— Mais ce devoir, quel est-il?
— Mon père, dit le maréchal après être resté un instant pensif, qui m'a fait ce que je suis? qui m'a donné le titre de duc, le bâton de maréchal?
— Napoléon…
— Pour vous, républicain austère, je le sais, il a perdu tout son prestige, lorsque de premier citoyen d'une république il s'est fait empereur.
— J'ai maudit sa faiblesse, dit tristement le père Simon; le demi-dieu se faisait homme.
— Mais pour moi, mon père, pour moi, soldat, qui me suis toujours battu à ses côtés, sous ses yeux, pour moi qu'il a élevé des derniers rangs de l'armée jusqu'au premier, pour moi qu'il a comblé de bienfaits, d'affection, il a été plus qu'un héros… il a été un ami, et il y avait autant de reconnaissance que d'admiration dans mon idolâtrie pour lui. Exilé… j'ai voulu partager son exil, on m'a refusé cette grâce; alors j'ai conspiré, j'ai tiré l'épée contre ceux qui avaient dépouillé son fils de la couronne que la France lui avait donnée.
— Et, dans ta position, tu as bien agi… Pierre… sans partager ton admiration, j'ai compris ta reconnaissance… projets d'exil, conspiration, j'ai tout approuvé… tu le sais.
— Eh bien! cet enfant déshérité, au nom duquel j'ai conspiré il y a dix-sept ans, est maintenant capable de tenir l'épée de son père…
— Napoléon II, s'écria le vieillard en regardant son fils avec une surprise et une anxiété extrêmes; le roi de Rome!!!
— Roi!!! non, il n'est plus roi… Napoléon! non, il ne s'appelle plus Napoléon! ils lui ont donné je ne sais quel nom autrichien… car l'autre nom leur faisait peur… Tout leur fait peur… Aussi… savez-vous ce qu'ils en font du fils de l'empereur!… reprit le maréchal avec une exaltation douloureuse… ils le torturent… ils le tuent lentement…
— Qui t'a dit…
— Oh! quelqu'un qui le sait… et qui a dit vrai, trop vrai… Oui, le fils de l'empereur lutte de toutes ses forces contre une mort précoce; les yeux tournés vers la France… il attend… il attend…; et personne ne vient… personne… non… Parmi tous ces hommes que son père a faits aussi grands qu'ils étaient petits… pas un, non, pas un ne songe à cet enfant sacré qu'on étouffe et qui… meurt…
— Et toi… tu y songes…
— Oui; mais pour y songer il m'a fallu savoir… oh! à n'en point douter, car ce n'est pas à la même source que j'ai pris tous mes renseignements, il m'a fallu savoir que le sort cruel de cet enfant… à qui j'ai aussi prêté serment, moi… car un jour, je vous l'ai dit, l'empereur, fier et tendre père, me le montrant dans son berceau, m'a dit: «Mon vieil ami, tu seras au fils comme tu as été au père; car qui nous aime… aime notre France.»
— Oui… je le sais… bien des fois tu m'as rappelé ces paroles, et comme toi… j'ai été ému…
— Eh bien, mon père, si, instruit de ce que souffre le fils de l'empereur, j'avais vu… et vu avec certitude, les preuves les plus évidentes que l'on ne m'abusait pas, si j'avais vu une lettre d'un haut personnage de la cour de Vienne, qui offrait à un homme fidèle au culte de l'empereur les moyens d'entrer en relation avec le roi de Rome… et peut-être de l'enlever à ses bourreaux!
— Et ensuite, dit l'artisan en regardant fixement son fils, une fois Napoléon II libre!
— Ensuite!!… s'écria le maréchal. Puis il dit au vieillard d'une voix contenue: Voyons, mon père, croyez-vous la France insensible aux humiliations qu'elle endure?… Croyez-vous le souvenir de l'empereur éteint? Non, non, c'est surtout dans ces jours d'abaissement pour le pays que son nom sacré est invoqué tout bas… Que serait-ce donc si ce nom glorieux apparaissait à la frontière, revivant dans son fils? Croyez-vous que le coeur de la France entière ne battrait pas pour lui?
— C'est une conspiration… contre le gouvernement actuel… avec
Napoléon II pour drapeau, reprit l'ouvrier; c'est grave.
— Mon père, je vous ai dit que j'étais bien malheureux; eh bien, jugez-en… s'écria le maréchal. Non seulement je me demande si je dois abandonner mes enfants et vous, pour me jeter dans les hasards d'une entreprise aussi audacieuse; mais je me demande si je ne suis pas engagé envers le gouvernement actuel, qui, en reconnaissant mon titre et mon grade, ne m'a pas accordé de faveur… mais enfin m'a rendu justice… Que dois-je faire? Abandonner tout ce que j'aime, ou rester insensible aux tortures du fils de l'empereur… de l'empereur à qui je dois tout… à qui j'ai juré personnellement fidélité, et pour lui et pour son enfant? Dois-je perdre cette unique occasion de le sauver peut- être, ou bien dois-je conspirer pour lui?… Dites-moi si je m'exagère ce que je dois à la mémoire de l'empereur… Dites, mon père, décidez; pendant une nuit d'insomnie, j'ai tâché de démêler au milieu de ce chaos la ligne prescrite par l'honneur… je n'ai fait que marcher d'indécisions en indécisions… Vous seul, mon père, je le répète, vous seul… vous pouvez me guider.
Après être resté quelques moments pensif, le vieillard allait répondre à son fils, lorsque quelqu'un, après avoir traversé le petit jardin en courant, ouvrit la porte du rez-de-chaussée, et entra éperdu dans la chambre où se tenaient le maréchal Simon et son père… C'était Olivier, le jeune ouvrier qui avait pu s'échapper du cabaret du village où s'étaient rassemblés les Loups.
_— _Monsieur Simon… monsieur Simon!… cria-t-il, pâle et haletant, les voilà… ils arrivent… ils vont attaquer la fabrique.
— Qui cela?… s'écria le vieillard en se levant brusquement.
— Les Loups, quelques compagnons carriers et tailleurs de pierres auxquels se sont joints sur la route une foule de gens des environs et des rôdeurs de barrières. Tenez, les entendez-vous?… ils crient: Mort aux Dévorants!
En effet, les clameurs approchaient de plus en plus distinctes.
— C'est le bruit que j'ai entendu tout à l'heure, dit le maréchal en se levant à son tour.
— Ils sont plus de deux cents, monsieur Simon, dit Olivier; ils sont armés de pierres, de bâtons et, par malheur, la plupart des ouvriers de la fabrique sont à Paris. Nous ne sommes que quarante ici en tout; les femmes et les enfants se sauvent déjà dans les chambres, en poussant des cris d'effroi. Les entendez-vous?…
En effet, le plafond retentissait sous des piétinements précipités.
— Est-ce que cette attaque serait sérieuse? dit le maréchal à son père, qui paraissait de plus en plus inquiet.
— Très sérieuse, dit le vieillard; il n'y a rien de plus terrible que les rixes de compagnonnage, et, de plus, on met depuis longtemps tout en oeuvre pour irriter les gens des environs contre la fabrique.
— Si vous êtes si inférieurs en nombre, dit le maréchal, il faut d'abord bien barricader toutes les portes… et ensuite…
Il ne put achever. Une explosion de cris forcenés fit trembler les vitres de la chambre, et éclata si proche et avec tant de force que le maréchal, son père et le jeune ouvrier sortirent aussitôt dans le petit jardin, borné d'un côté par un mur assez élevé qui donnait sur les champs.