«— Où demeure ton maître, mon garçon?

«— Quai du Canal-Saint-Martin, monsieur, répondit-il d'une voix émue et tremblante de joie.

«— Bon! dit le jeune homme, je vais t'aider à reconduire ton cheval, qui, avec moi, marchera droit, et je dirai à ton maître que ton retard vient de sa faute. On ne confie pas un cheval rétif à un enfant de ton âge.

«Au moment de partir, le pauvre petit dit timidement à la marchande en ôtant sa casquette:

«— Madame, voulez-vous permettre que je vous embrasse?

«Et ses yeux se remplirent de larmes de reconnaissance. Il y avait du coeur chez cet enfant.

«Cette scène de charité populaire m'avait délicieusement émue; je suivis des yeux aussi longtemps que je pus le grand jeune homme et l'enfant, qui avait peine à suivre cette fois les pas du cheval, subitement rendu docile par la peur du fouet.

«Eh bien, oui, je le répète avec orgueil, la créature est naturellement bonne et secourable; rien n'a été plus spontané que ce mouvement de pitié, de tendresse, dans cette foule, lorsque ce pauvre petit s'est écrié: «Que devenir! je n'ai plus ni père ni mère!…» Malheureux enfant!… c'est vrai, ni père ni mère… me disais-je… Livré à un maître brutal, qui le couvre à peine de quelques guenilles et le maltraite… couchant sans doute dans le coin d'une écurie… pauvre petit! il est encore doux et bon, malgré la misère et le malheur… Je l'ai bien vu, il était plus reconnaissant que joyeux du bien qu'on lui faisait… Mais peut- être cette bonne nature, abandonnée, sans appui, sans conseils, sans secours, exaspérée par les mauvais traitements, se faussera, s'aigrira… Puis viendra l'âge des passions… puis les excitations mauvaises…

«Ah!… chez le pauvre déshérité, la vertu est doublement sainte et respectable.

«Ce matin, après m'avoir, comme toujours, doucement grondée de ce que je n'allais pas à la messe, la mère d'Agricol m'a dit ce mot si touchant dans sa bouche ingénument croyante.

«— Heureusement, je prie plus pour toi que pour moi, ma pauvre Mayeux; le bon Dieu m'entendra; et tu n'iras, je l'espère, qu'en purgatoire…

«Bonne mère… âme angélique, elle m'a dit ces paroles avec une douceur si grave et si pénétrée, avec une foi si sérieuse dans l'heureux résultat de sa pieuse intercession, que j'ai senti mes yeux devenir humides, et je me suis jetée à son cou aussi sérieusement, aussi sincèrement reconnaissante, que si j'avais cru au purgatoire.

«Ce jour a été heureux pour moi; j'aurai, je l'espère, trouvé du travail, et je devrai ce bonheur à une personne remplie de coeur et de bonté; elle doit me conduire demain au couvent de Sainte- Marie, où elle croit que l'on pourra m'employer…»

Florine, déjà profondément émue par la lecture de ce journal, tressaillit à ce passage où la Mayeux parlait d'elle, et continua:

«Jamais je n'oublierai avec quel touchant intérêt, avec quelle délicate bienveillance cette jeune fille m'a accueillie, moi, si pauvre et si malheureuse. Cela ne m'étonne pas, d'ailleurs; elle était auprès de Mlle de Cardoville. Elle devait être digne d'approcher de la bienfaitrice d'Agricol. Il me sera toujours cher et précieux de me rappeler son nom; il est gracieux et joli comme son visage; elle se nomme Florine… Je ne suis rien, je ne possède rien, mais si les voeux fervents d'un coeur pénétré de reconnaissance pouvaient être entendus, Mlle Florine serait heureuse, bien heureuse… Hélas! je suis réduite à faire des voeux pour elle… seulement des voeux… car je ne puis rien… que me souvenir et l'aimer.»

Ces lignes, qui disaient si simplement la gratitude sincère de la Mayeux, portèrent le dernier coup aux hésitations de Florine; elle ne put résister plus longtemps à la généreuse tentation qu'elle éprouvait. À mesure qu'elle avait lu les divers fragments de ce journal, son affection, son respect pour la Mayeux avaient fait de nouveaux progrès; plus que jamais elle sentait ce qu'il y avait d'infâme à elle de livrer peut-être aux sarcasmes, aux dédains les plus secrètes pensées de cette infortunée. Heureusement le bien est souvent aussi contagieux que le mal. Électrisée par tout ce qu'il y avait de chaleureux, de noble et d'élevé dans les pages qu'elle venait de lire, ayant retrempé sa vertu défaillante à cette source vivifiante et pure, Florine, cédant enfin à un de ces bons mouvements qui l'entraînaient parfois, sortit de chez elle, emportant le manuscrit, bien résolue aussi de dire à Rodin, que cette fois, ses recherches au sujet du journal avaient été vaines, la Mayeux s'étant sans doute aperçue de la première tentative de soustraction.

XIII. La découverte.

Peu de temps avant que Florine se fût décidée à réparer son indigne abus de confiance, la Mayeux était revenue de la fabrique après avoir accompli jusqu'au bout un douloureux devoir. À la suite d'un long entretien avec Angèle, frappée comme Agricol de la grâce ingénue, de la sagesse et de la bonté dont semblait douée cette fille, la Mayeux avait la courageuse franchise d'engager le forgeron à ce mariage.

La scène suivante se passait donc, alors que Florine, achevant de parcourir le journal de la jeune ouvrière, n'avait pas encore pris la louable résolution de le rapporter.

Il était dix heures du soir. La Mayeux, de retour à l'hôtel de Cardoville, venait d'entrer dans sa chambre; et, brisée par tant d'émotions, elle s'était jetée dans un fauteuil. Le plus profond silence régnait dans la maison; il n'était interrompu çà et là que par le bruit d'un vent violent qui, au dehors, agitait les arbres du jardin. Une seule bougie éclairait la chambre, tendue d'une étoffe d'un vert sombre. Ces teintes obscures et les vêtements noirs de la Mayeux faisaient paraître sa pâleur plus grande encore. Assise sur un fauteuil au coin du feu, la tête baissée sur sa poitrine, ses mains croisées sur ses genoux, la jeune fille était mélancolique et résignée: on lisait sur sa physionomie l'austère satisfaction que laisse après soi la conscience du devoir accompli.

Ainsi que tous ceux qui, élevés à l'impitoyable école du malheur, n'apportent plus d'exagération dans le sentiment de leur chagrin, hôte trop familier, trop assidu, pour qu'on le traite avec _luxe, _la Mayeux était incapable de se livrer longtemps à des regrets vains et désespérés à propos d'un fait accompli. Sans doute, le coup avait été soudain, affreux; sans doute, il devait laisser un douloureux et long retentissement dans l'âme de la Mayeux; mais il devait bientôt passer, si cela peut se dire, à l'état de ses souffrances chroniques, devenues presque partie intégrante de sa vie. Et puis la noble créature, si indulgente envers le sort, trouvait encore des consolations à sa peine amère; aussi elle s'était sentie vivement touchée des témoignages d'affection que lui avait donnés Angèle, la fiancée d'Agricol, et elle avait éprouvé une sorte d'orgueil de coeur en voyant avec quelle aveugle confiance, avec quelle joie ineffable le forgeron accueillait les heureux pressentiments qui semblaient consacrer son bonheur.

La Mayeux se disait encore:

— Au moins, je ne serai plus agitée malgré moi, non par des espérances, mais par des suppositions aussi ridicules qu'insensées. Le mariage d'Agricol met un terme à toutes les misérables rêveries de ma pauvre tête.

Et puis enfin, la Mayeux trouvait surtout une consolation réelle, profonde, dans la certitude où elle était d'avoir pu résister à cette terrible épreuve et cacher à Agricol l'amour qu'elle ressentait pour lui, car l'on sait combien étaient redoutables, effrayantes, pour l'infortunée, les idées de ridicule et de honte qu'elle croyait attachées à la découverte de sa folle passion. Après être restée quelque temps absorbée, la Mayeux se leva et se dirigea lentement vers son bureau.

— Ma seule récompense, dit-elle en apprêtant ce qui lui était nécessaire pour écrire, sera de confier au triste et muet témoin de mes peines cette nouvelle douleur; j'aurai du moins tenu la promesse que je m'étais faite à moi-même; croyant, au fond de mon âme, cette jeune fille capable d'assurer la félicité d'Agricol… je le lui ai dit, à lui, avec sincérité. Un jour, dans bien longtemps, lorsque je relirai ces pages, j'y trouverai peut-être une compensation à ce que je souffre maintenant.

Ce disant, la Mayeux retira le carton du casier… n'y trouvant pas son manuscrit, elle jeta d'abord un cri de surprise. Mais quel fut son effroi lorsqu'elle aperçut une lettre à son adresse remplaçant son journal!

La jeune fille devint d'une pâleur mortelle; ses genoux tremblèrent; elle faillit s'évanouir; mais sa terreur croissante lui donna une énergie factice, elle eut la force de rompre le cachet de cette lettre. Un billet de cinq cents francs, qu'elle contenait, tomba sur la table, et la Mayeux lut ce qui suit:

«Mademoiselle,

«C'est quelque chose de si original et de si joli à lire, dans vos mémoires, que l'histoire de votre amour pour Agricol, que l'on ne peut résister au plaisir de lui faire connaître cette grande passion dont il ne se doute guère, et à laquelle il ne peut manquer de se montrer sensible. On profitera de cette occasion pour procurer à une foule d'autres personnes, qui en auraient été malheureusement privées, l'amusante lecture de votre journal. Si les copies et les extraits ne suffisent pas, on le fera imprimer; on ne serait trop répandre les belles choses; les uns pleureront, les autres riront; ce qui paraîtra superbe à ceux-ci, fera éclater de rire ceux-là; ainsi va le monde; mais ce qu'il y a de certain, c'est que votre journal fera du bruit, on vous le garantit.

«Comme vous êtes capable de vouloir vous soustraire à votre triomphe et que vous n'aviez que des guenilles sur vous lorsque vous êtes entrée, par charité, dans cette maison où vous voulez dominer et faire la dame, ce qui ne va pas à votre _taille _pour plus d'une raison, on vous fait tenir cinq cents francs par la présente lettre, pour vous payer votre papier, et afin que vous ne soyez pas sans ressources dans le cas où vous seriez assez modeste pour craindre les félicitations qui, dès demain, vous accableront, car, à l'heure qu'il est, votre journal est déjà en circulation.

«Un de vos confrères, «_Un vrai _MAYEUX.»

Le ton grossièrement railleur et insolent de cette lettre, qui, à dessein, semblait écrite par un laquais jaloux de la venue de la malheureuse créature dans la maison, avait été calculé avec une infernale habileté, et devait immanquablement produire l'effet que l'on en espérait.

— Oh! mon Dieu!… Telles furent les paroles que put prononcer la jeune fille dans sa stupeur et dans son épouvante.

Maintenant, si l'on se rappelle en quels termes passionnés était exprimé l'amour de cette infortunée pour son frère adoptif, si l'on a remarqué plusieurs passages de ce manuscrit, où elle révélait les douloureuses blessures qu'Agricol lui avait souvent faites sans le savoir, si l'on se rappelle enfin quelle était sa terreur du ridicule, on comprendra son désespoir insensé, après la lecture de cette lettre infâme. La Mayeux ne songea pas un moment à toutes les nobles paroles, à tous les récits touchants que renfermait son journal; la seule et horrible idée qui foudroya l'esprit égaré de cette malheureuse, fut que, le lendemain, Agricol, Mlle de Cardoville, et une foule insolente et railleuse, auraient connaissance et seraient instruits de cet amour d'un ridicule atroce, qui devait, croyait-elle, l'écraser de confusion et de honte. Ce nouveau coup fut si étourdissant, que la Mayeux plia un moment sous ce choc imprévu. Durant quelques minutes, elle resta complètement inerte, anéantie; puis, avec la réflexion, lui vint tout à coup la conscience d'une nécessité terrible.

Cette maison si hospitalière, où elle avait trouvé un refuge assuré après tant de malheurs, il lui fallait la quitter à tout jamais. La timidité craintive, l'ombrageuse délicatesse de la pauvre créature, ne lui permettaient pas de rester une minute de plus dans cette demeure, où les plus secrets replis de son âme venaient d'être ainsi surpris, profanés et livrés sans doute aux sarcasmes et aux mépris. Elle ne songea pas à demander justice et vengeance à Mlle de Cardoville: apporter un ferment de trouble et d'irritation dans cette maison au moment de l'abandonner, lui eût semblé de l'ingratitude envers sa bienfaitrice. Elle ne chercha pas à deviner quel pouvait être l'auteur ou le motif d'une si odieuse soustraction et d'une lettre si insultante. À quoi bon… décidée qu'elle était à fuir les humiliations dont on la menaçait!

Il lui parut vaguement (ainsi qu'on l'avait espéré) que cette indignité devait être l'oeuvre de quelque subalterne jaloux de l'affectueuse déférence que lui témoignait Mlle de Cardoville… ainsi pensait la Mayeux avec un désespoir affreux. Ces pages, si douloureusement intimes, qu'elle n'eût pas osé confier à la mère la plus tendre, la plus indulgente, parce que, écrites, pour ainsi dire, avec le sang de ses blessures, elles reflétaient avec une fidélité trop cruelle les mille plaies secrètes de son âme endolorie… ces pages allaient servir… servaient peut-être, à l'heure même, de jouet et de risée aux valets de l'hôtel.

* * * * *

L'argent qui accompagnait cette lettre et la façon insultante dont il lui était offert confirmaient encore ses soupçons. On voulait que la peur de la misère ne fût pas un obstacle à sa sortie de la maison.

Le parti de la Mayeux fut pris avec cette résignation calme et décidée qui lui était familière… Elle se leva; ses yeux brillants et un peu hagards ne versaient pas une larme: depuis la veille elle avait trop pleuré; d'une main tremblante et glacée elle écrivit ces mots sur un papier qu'elle laissa à côté du billet de cinq cents francs.

«Que Mlle de Cardoville soit bénie du bien qu'elle m'a fait, et qu'elle me pardonne d'avoir quitté sa maison, où je ne puis rester désormais.»

Ceci écrit, la Mayeux jeta au feu la lettre infâme, qui semblait lui brûler les mains… Puis, donnant un dernier regard à cette chambre meublée presque avec luxe, elle frémit involontairement en songeant à la misère qui l'attendait de nouveau, misère plus affreuse encore que celle dont jusqu'alors elle avait été victime, car la mère d'Agricol était partie avec Gabriel, et la malheureuse enfant ne devait même plus, comme autrefois, être consolée dans sa détresse par l'affection presque maternelle de la femme de Dagobert.

Vivre seule… absolument seule… avec la pensée que sa fatale passion pour Agricol était moquée par tous et peut-être aussi par lui… tel était l'avenir de la Mayeux. Cet avenir… cet abîme l'épouvanta… une pensée sinistre lui vint à l'esprit… elle tressaillit, et l'expression d'une joie amère contracta ses traits. Résolue à partir, elle fit quelques pas pour gagner la porte, et en passant devant la cheminée, elle se vit involontairement dans la glace, pâle comme une morte et vêtue de noir… Alors elle songea qu'elle portait un habillement qui ne lui appartenait pas… et se souvint du passage de la lettre où on lui reprochait les guenilles qu'elle portait avant d'entrer dans cette maison.

— C'est juste! dit-elle avec un sourire déchirant, en regardant sa robe noire, ils m'appelleraient voleuse.

Et la jeune fille, prenant son bougeoir, entra dans le cabinet de toilette, et reprit les pauvres vieux vêtements qu'elle avait voulu conserver comme une sorte de pieux souvenir de son infortune. À cet instant seulement les larmes de la Mayeux coulèrent avec abondance… Elle pleurait, non de désespoir, de revêtir de nouveau la livrée de la misère, mais elle pleurait de reconnaissance, car cet entourage de bien-être auquel elle disait un éternel adieu lui rappelait à chaque pas les délicatesses et les bontés de Mlle de Cardoville; aussi, cédant à un mouvement presque involontaire, après avoir repris ses pauvres habits, elle tomba à genoux au milieu de la chambre, et, s'adressant par la pensée à Mlle de Cardoville, elle s'écria d'une voix entrecoupée par des sanglots convulsifs:

— Adieu… pour toujours adieu!… vous qui m'appeliez votre amie… votre soeur.

Tout à coup la Mayeux se releva avec terreur; elle avait entendu marcher doucement dans le corridor qui conduisait du jardin à l'une des portes de son appartement, l'autre porte s'ouvrant sur le salon. C'était Florine, qui, trop tard, hélas! rapportait le manuscrit.

Éperdue, épouvantée du bruit de ces pas, se voyant déjà le jouet de la maison, la Mayeux, quittant sa chambre, se précipita dans le salon, le traversa en courant, ainsi que l'antichambre, gagna la cour, frappa aux carreaux du portier. La porte s'ouvrit et se referma sur elle.

Et la Mayeux avait quitté l'hôtel de Cardoville.

* * * * *

Adrienne était ainsi privée d'un gardien dévoué, fidèle et vigilant. Rodin s'était débarrassé d'une antagoniste active et pénétrante, qu'il avait toujours et avec raison redoutée. Ayant, on l'a vu, deviné l'amour de la Mayeux pour Agricol, la sachant poète, le jésuite supposa logiquement qu'elle devait avoir écrit secrètement quelques vers empreints de cette passion fatale et cachée. De là l'ordre donné à Florine de tâcher de découvrir quelques preuves écrites de cet amour; de là cette lettre si horriblement bien calculée dans sa grossièreté, et dont, il faut le dire, Florine ignorait la substance, l'ayant reçue après avoir sommairement fait connaître le contenu du manuscrit qu'elle s'était une première fois contentée de parcourir sans le soustraire. Nous l'avons dit, Florine, cédant trop tard à un généreux repentir, était arrivée chez la Mayeux au moment où celle-ci, épouvantée, quitta l'hôtel. La camériste, apercevant une lumière dans le cabinet de toilette, y courut; elle vit sur une chaise l'habillement noir que la Mayeux venait de quitter, et, à quelques pas, ouverte et vide, la mauvaise petite malle où elle avait jusqu'alors conservé ses pauvres vêtements. Le coeur de Florine se brisa; elle courut au bureau: le désordre des cartons, le billet de cinq cents francs laissé à côté des deux lignes écrites à Mlle de Cardoville, tout lui prouva que son obéissance aux ordres de Rodin avait porté de funestes fruits, et que la Mayeux avait quitté la maison pour toujours. Florine, reconnaissant l'inutilité de sa tardive résolution, se résigna en soupirant à faire parvenir le manuscrit à Rodin; puis, forcée par la fatalité de sa misérable position à se consoler du mal par le mal même, elle se dit que du moins sa trahison deviendrait moins dangereuse par le départ de la Mayeux.

* * * * *

Le surlendemain de ces événements, Adrienne reçut un billet de Rodin, en réponse à une lettre qu'elle lui avait écrite pour lui apprendre le départ inexplicable de la Mayeux:

«Ma chère demoiselle,

«Obligé de partir ce matin même pour la fabrique de l'excellent M. Hardy, où m'appelle une affaire fort grave, il m'est impossible d'aller vous présenter mes très humbles devoirs. Vous me demandez: que penser de la disparition de cette pauvre fille? je n'en sais en vérité rien… L'avenir expliquera tout à son avantage… Je n'en doute pas… Seulement, souvenez-vous de ce que je vous ai dit chez le docteur Baleinier au sujet de _certaine société _et des secrets émissaires dont elle sait entourer si perfidement les personnes qu'elle a intérêt à faire épier.

«Je n'inculpe personne, mais rappelons simplement des faits. Cette pauvre fille m'a accusé… et je suis, vous le savez, le plus fidèle de vos serviteurs… elle ne possédait rien… et l'on a trouvé cinq cents francs dans son bureau. Vous l'avez comblée… et elle a abandonné votre maison sans oser expliquer la cause de sa fuite inqualifiable.

«Je ne conclus pas, ma chère demoiselle… il me répugne toujours, à moi, d'accuser sans preuve… mais réfléchissez et tenez-vous bien sur vos gardes; vous venez peut-être d'échapper à un grand danger. Redoublez de circonspection et de défiance, c'est du moins le respectueux avis de votre très humble et très obéissant serviteur,

RODIN.»

Quatorzième partie La fabrique

I. Le rendez-vous des loups.

C'était un dimanche matin, le jour même où Mlle de Cardoville avait reçu la lettre de Rodin, lettre relative à la disparition de la Mayeux.

Deux hommes causaient attablés dans l'un des cabarets du petit village de Villiers, situé à peu de distance de la fabrique de M. Hardy. Ce village était généralement habité par des ouvriers carriers et par des tailleurs de pierres employés à l'exploitation des carrières environnantes. Rien de plus rude, de plus pénible et de moins rétribué que les travaux de ces artisans; aussi, Agricol l'avait dit à la Mayeux, établissaient-ils une comparaison pénible pour eux entre leur sort toujours misérable, et le bien-être, l'aisance presque incroyable dont jouissaient les ouvriers de M. Hardy, grâce à sa généreuse et intelligente direction, ainsi qu'aux principes d'association et de communauté qu'il avait mis en pratique parmi eux.

Le malheur et l'ignorance causent toujours de grands maux. Le malheur s'aigrit facilement et l'ignorance cède parfois aux conseils perfides. Pendant longtemps le bonheur des ouvriers de M. Hardy avait été naturellement envié, mais non jalousé avec haine. Dès que les ténébreux ennemis du fabricant, ralliés à M. Tripeaud, son concurrent, eurent intérêt à ce que ce paisible état de choses changeât, il changea. Avec une adresse et une persistance diaboliques, on parvint à allumer les plus basses passions, on s'adressa par des émissaires choisis à quelques ouvriers carriers ou tailleurs de pierres du voisinage dont l'inconduite avait aggravé la misère. Notoirement connus pour leur turbulence, audacieux et énergiques, ces hommes pouvaient exercer une dangereuse influence sur la majorité de leurs compagnons paisibles, laborieux, honnêtes, mais faciles à intimider par la violence. À ces turbulents meneurs, déjà aigris par l'infortune, on exagéra encore le bonheur des ouvriers de M. Hardy, et l'on parvint ainsi à exciter en eux une jalousie haineuse. On alla plus loin: les prédications incendiaires d'un abbé, membre de la congrégation, venu exprès de Paris pour prêcher pendant le carême contre M. Hardy, agirent puissamment sur les femmes de ces ouvriers, qui, pendant que leurs maris hantaient le cabaret, se pressaient au sermon. Profitant de la peur croissante que l'approche du choléra inspirait alors, on frappa de terreur ces imaginations faibles et crédules en leur montrant la fabrique de M. Hardy comme un foyer de corruption, de damnation, capable d'attirer la vengeance du ciel et par conséquent le fléau vengeur sur le canton. Les hommes, déjà profondément irrités par l'envie, furent encore incessamment excités par leurs femmes, qui, exaltées par le prêche de l'abbé, maudissaient ce ramassis d'athées qui pouvaient attirer tant de malheurs sur le pays. Quelques mauvais sujets appartenant aux ateliers du baron Tripeaud et soudoyés par lui (nous avons dit quel intérêt cet _honorable _industriel avait à la ruine de M. Hardy) vinrent augmenter l'irritation générale et combler la mesure en soulevant une de ces questions de compagnonnage, qui, de nos jours, font malheureusement encore couler quelquefois tant de sang!

Un assez grand nombre d'ouvriers de M. Hardy, avant d'entrer chez lui, étaient membres d'une société de compagnonnage dite des Dévorants, tandis que les tailleurs de pierres et carriers des environs appartenaient à la société dite des _Loups! _Or, de tout temps, des rivalités souvent implacables ont existé entre les _Loups _et les _Dévorants _et amené des luttes meurtrières, d'autant plus à déplorer que sous beaucoup de points l'institution du compagnonnage est excellente, en cela qu'elle est basée sur le principe si fécond, si puissant de l'association. Malheureusement, au lieu d'embrasser tous les corps d'états dans une seule communion fraternelle, le compagnonnage se fractionne en sociétés collectives et distinctes dont les rivalités soulèvent parfois de sanglantes collisions[8].

Depuis huit jours, les Loups, surexcités par tant d'obsessions diverses, brûlaient donc de trouver une occasion et un prétexte pour en venir aux mains avec les _Dévorants… _mais ceux-ci, ne fréquentant pas les cabarets et ne sortant presque jamais de la fabrique pendant la semaine, avaient rendu jusqu'alors cette rencontre impossible, et les _Loups _s'étaient vus forcés d'attendre le dimanche avec une farouche impatience. Du reste, un grand nombre de carriers et de tailleurs de pierres, gens paisibles et bons travailleurs, ayant refusé, quoique _Loups _eux- mêmes, de s'associer à cette manifestation hostile contre les _Dévorants _de la fabrique de M. Hardy, les meneurs avaient été obligés de se recruter de plusieurs vagabonds et fainéants des barrières, que l'appât du tumulte et du désordre avait facilement enrôlés sous le drapeau des _Loups _guerroyeurs.

Telle était donc la sourde fermentation qui agitait le petit village de Villiers pendant que les deux hommes dont nous avons parlé étaient attablés dans un cabaret. Ces hommes avaient demandé un cabinet pour être seuls. L'un d'eux était jeune encore et assez bien vêtu; mais son débraillé, sa cravate lâche, à demi nouée, sa chemise tachée de vin, sa chevelure en désordre, ses traits fatigués, son teint marbré, ses yeux rougis, annonçaient qu'une nuit d'orgie avait précédé cette matinée, tandis que son geste brusque et lourd, sa voix éraillée, son regard parfois éclatant ou stupide, prouvaient qu'aux dernières fumées de l'ivresse de la veille se joignaient déjà les premières atteintes d'une ivresse nouvelle.

Le compagnon de cet homme lui dit en choquant son verre contre le sien:

— À votre santé, mon garçon!

— À la vôtre, répondit le jeune homme, quoique vous me fassiez l'effet d'être le diable…

— Moi! le diable?

— Oui.

— Et pourquoi?

— D'où me connaissez-vous?

— Vous repentez-vous de m'avoir connu?

— Qui vous a dit que j'étais prisonnier à Sainte-Pélagie?

— Vous ai-je tiré de prison?

— Pourquoi m'en avez-vous tiré?

— Parce que j'ai bon coeur.

— Vous m'aimez peut-être… comme le boucher aime le boeuf qu'il mène à l'abattoir.

— Vous êtes fou!

— On ne paye pas dix mille francs pour quelqu'un sans motif.

— J'ai un motif.

— Lequel? Que voulez-vous faire de moi?

— Un joyeux compagnon qui dépense rondement de l'argent sans rien faire, et qui passe toutes les nuits comme la dernière. Bon vin, bonne chère, jolies filles et gaies chansons… Est-ce un si mauvais métier?

Après être resté un moment sans répondre, le jeune homme reprit d'un air sombre:

— Pourquoi la veille de ma sortie de prison avez-vous mis pour condition à ma liberté que j'écrirais à ma maîtresse que je ne voulais plus la voir? Pourquoi avez-vous exigé que cette lettre vous fût donnée, à vous?

— Un soupir!… vous y pensez encore?

— Toujours…

— Vous avez tort… votre maîtresse est loin de Paris à cette heure… je l'ai vue monter en diligence avant de revenir vous tirer de Sainte-Pélagie.

— Oui… j'étouffais dans cette prison, j'aurais, pour sortir, donné mon âme au diable, vous vous en serez douté et vous êtes venu… Seulement, au lieu de mon âme vous m'avez pris Céphyse… Pauvre reine Bacchanal! Et pourquoi? Mille tonnerres! me le direz- vous enfin?

— Un homme qui a une maîtresse qui le tient au coeur comme vous tient la vôtre, n'est plus un homme… dans l'occasion il manque d'énergie.

— Dans quelle occasion?

— Buvons…

— Vous me faites boire trop d'eau-de-vie.

— Bah!… tenez! voyez, moi.

— C'est ça qui m'effraye… et me paraît diabolique… Une bouteille d'eau-de-vie ne vous fait pas sourciller. Vous avez donc une poitrine de fer et une tête de marbre?

— J'ai longtemps voyagé en Russie; là on boit pour se réchauffer…

— Ici pour s'échauffer… Allons… buvons… mais du vin.

— Allons donc! le vin est bon pour les enfants, l'eau-de-vie pour les hommes comme nous…

— Va pour l'eau-de-vie… ça brûle… mais la tête flambe… et l'on voit alors toutes les flammes de l'enfer.

— C'est ainsi que je vous aime, mon Dieu!

— Tout à l'heure… en me disant que j'étais trop épris de ma maîtresse, et que dans l'occasion j'aurais manqué d'énergie, de quelle occasion vouliez-vous parler?

— Buvons…

— Un instant!… Voyez-vous, mon camarade, je ne suis pas plus bête qu'un autre. À vos demi-mots, j'ai deviné une chose.

— Voyons.

— Vous savez que j'ai été ouvrier, que je connais beaucoup de camarades, que je suis bon garçon, qu'on m'aime assez, et vous voulez vous servir de moi comme d'un appeau pour en amorcer d'autres.

— Ensuite?

— Vous devez être quelque courtier d'émeute… quelque commissionnaire en révolte.

— Après?

— Et vous voyagez pour une société anonyme qui travaille dans les coups de fusil?

— Est-ce que vous êtes poltron?

— Moi?… j'ai brûlé de la poudre en juillet… et ferme!

— Vous en brûleriez bien encore?

— Autant vaut ce feu d'artifice-là qu'un autre… Par exemple, c'est plus pour l'agréable que pour l'utile… les révolutions; car tout ce que j'ai retiré des barricades des trois jours, ç'a été de brûler ma culotte et de perdre ma veste… Voilà ce que le peuple a gagné dans ma personne. Ah ça, voyons_, en avant, marchons!!! _de quoi retourne-t-il?

— Vous connaissez plusieurs des ouvriers de M. Hardy?

— Ah! c'est pour ça que vous m'avez amené ici?

— Oui… vous allez vous trouver avec plusieurs ouvriers de sa fabrique.

— Des camarades de chez M. Hardy qui mordent à l'émeute? Ils sont trop heureux pour ça… Vous vous trompez.

— Vous le verrez tout à l'heure.

— Eux, si heureux!… qu'est-ce qu'ils ont à réclamer?

— Et leurs frères? Et ceux qui, n'ayant pas un bon maître, meurent de faim et de misère, et les appellent pour se joindre à eux? Est-ce que vous croyez qu'ils resteront sourds à leur appel? M. Hardy, c'est l'exception. Que le peuple donne un bon coup de collier, l'exception devient la règle, et tout le monde est content.

— Il y a du vrai dans ce que vous dites là; seulement, il faudra que le coup de collier soit drôle pour qu'il rende jamais bon et honnête mon gredin de bourgeois, le baron Tripeaud, qui m'a fait ce que je suis… un bambocheur fini…

— Les ouvriers de M. Hardy vont venir; vous êtes leur camarade, vous n'avez aucun intérêt à les tromper; ils vous croiront… Joignez-vous à moi pour les décider…

— À quoi?

— À quitter cette fabrique où ils s'amollissent, où ils s'énervent dans l'égoïsme sans songer à leurs frères.

— Mais s'ils quittent la fabrique, comment vivront-ils?

— On y pourvoira… jusqu'au grand jour.

— Et jusque-là que faire?

— Ce que vous avez fait cette nuit: boire, rire et chanter, et après, pour tout travail, s'habituer dans la chambre au maniement des armes.

— Et qui fait venir ces ouvriers ici?

— Quelqu'un leur a déjà parlé; on leur a fait parvenir des imprimés où on leur reprochait leur indifférence pour leurs frères… Voyons, m'appuierez-vous?

— Je vous appuierai… d'autant plus que je commence à me… soutenir difficilement moi-même… Je ne tenais au monde qu'à Céphyse; je sens que je suis sur une mauvaise pente… vous me poussez encore… Roule ta bosse! aller au diable d'une façon ou d'une autre, ça m'est égal… Buvons…

— Buvons à l'orgie de la nuit prochaine… la dernière n'était qu'une orgie de novice…

— En quoi êtes-vous donc fait, vous? Je vous regardais, pas un instant je ne vous ai vu rougir ou sourire… ou vous émouvoir… vous étiez là, planté comme un homme de fer.

— Je n'ai plus quinze ans, il faut autre chose pour me faire rire… mais, cette nuit… je rirai.

— Je ne sais pas si c'est l'eau-de-vie… mais je veux que le diable me berce si vous ne me faite pas peur en disant que vous rirez cette nuit!

En ce disant, le jeune homme se leva en trébuchant; il commençait à être ivre de nouveau. On frappa à la porte.

— Entrez.

L'hôte du cabaret parut.

— Il y a en bas un jeune homme; il s'appelle M. Olivier; il demande M. Morok.

— C'est moi; faites monter. L'hôte sortit.

— C'est un de nos hommes; mais il est seul, dit Morok, dont la rude figure exprima le désappointement. Seul… cela m'étonne… j'en attendais plusieurs… le connaissez-vous?

— Olivier… oui… un blond… il me semble…

— Nous le verrons bien… le voici.

En effet, un jeune homme d'une figure ouverte, hardie et intelligente, entra dans le cabinet.

— Tiens… Couche-tout-nu! s'écria-t-il à la vue du convive de
Morok.

— Moi-même. Il y a des siècles qu'on ne t'a vu, Olivier.

— C'est tout simple… mon garçon, nous ne travaillons pas au même endroit.

— Mais vous êtes seul? reprit Morok. Et montrant Couche-tout-nu, il ajouta:

— On peut parler devant lui… il est des nôtres. Mais comment êtes-vous seul?

— Je viens seul, mais je viens au nom de mes camarades.

— Ah! fit Morok avec un soupir de satisfaction, ils consentent.

— Ils refusent… et moi aussi.

— Comment, mordieu! ils refusent?… Ils n'ont donc pas plus de tête que des femmes? s'écria Morok les dents serrées de rage.

— Écoutez-moi, reprit froidement Olivier: nous avons reçu vos lettres, vu votre argent; nous avons eu la preuve qu'il était, en effet, affilié à des sociétés secrètes où nous connaissons plusieurs personnes.

— Eh bien!… pourquoi hésitez-vous?

— D'abord, rien ne nous prouve que ces sociétés soient prêtes pour un mouvement.

— Je vous le dis, moi…

— Il le… dit… lui, dit Couche-tout-nu en balbutiant, et je… l'affirme… En avant, marchons!

_— _Cela ne suffit pas, reprit Olivier, et d'ailleurs nous avons réfléchi… Pendant huit jours, l'atelier a été divisé; hier encore la discussion a été vive, pénible; mais ce matin le père Simon nous a fait venir; on s'est expliqué devant lui; il nous a convaincus… nous attendrons; si le mouvement éclate… nous verrons…

— C'est votre dernier mot?

— C'est notre dernier mot.

— Silence! s'écria tout à coup Couche-tout-nu en prêtant l'oreille et en se balançant sur ses jambes avinées; on dirait au loin les cris d'une foule…

En effet, on entendit d'abord sourdre, puis croître de moment en moment une rumeur éloignée, qui peu à peu devint formidable.

— Qu'est-ce que cela? dit Olivier surpris.

— Maintenant, reprit Morok en souriant d'un air sinistre, je me rappelle que l'hôte m'a dit en entrant qu'il y avait une grande fermentation dans le village contre la fabrique. Si vous et vos camarades vous vous étiez séparés des autres ouvriers de M. Hardy, comme je le croyais, ces gens, qui commencent à hurler, auraient été pour vous… au lieu d'être contre vous!…

— Ce rendez-vous était donc un guet-apens ménagé pour armer les ouvriers de M. Hardy les uns contre les autres! s'écria Olivier; vous espériez donc que nous aurions fait cause commune avec les gens que l'on excite contre la fabrique, et que…

Le jeune homme ne put continuer. Une terrible explosion de cris, de hurlements, de sifflets, ébranla le cabaret.

Au même instant la porte s'ouvrit brusquement, et le cabaretier, pâle, tremblant, se précipita dans le cabinet en s'écriant:

— Messieurs!… est-ce qu'il y a quelqu'un parmi vous qui appartienne à la fabrique de M. Hardy?

— Moi… dit Olivier.

— Alors vous êtes perdu!… voilà les _Loups _qui arrivent en masse, ils crient qu'il y a ici des _Dévorants _de chez M. Hardy, et ils demandent bataille… à moins que les _Dévorants _ne renient la fabrique et qu'ils ne se mettent de leur bord.

— Plus de doute, c'était un piège!… s'écria Olivier en regardant Morok et Couche-tout-nu d'un air menaçant; on comptait nous compromettre si mes camarades étaient venus!

— Un piège… moi… Olivier?… dit Couche-tout-nu en balbutiant, jamais!

— Bataille aux _Dévorants _ou qu'ils viennent avec les _Loups! _cria tout d'une voix la foule irritée, qui paraissait envahir la maison.

— Venez… s'écria le cabaretier; et, sans donner à Olivier le temps de lui répondre, il le saisit par le bras, et, ouvrant une fenêtre qui donnait sur le toit d'un appentis peu élevé, il lui dit:

— Sauvez-vous par cette fenêtre, laissez-vous glisser, et gagnez les champs; il est temps…

Et comme le jeune ouvrier hésitait, le cabaretier ajouta avec effroi:

— Seul contre deux cents, que voulez-vous faire? Une minute de plus et vous êtes perdu… Les entendez-vous? Ils sont entrés dans la cour, ils montent.

En effet, à ce moment les huées, les sifflets, les cris, redoublèrent de violence; l'escalier de bois qui conduisait au premier étage s'ébranla sous les pas précipités de plusieurs personnes, et ce cri arriva perçant et proche:

— Bataille aux Dévorants!

_— _Sauve-toi, Olivier s'écria Couche-tout-nu presque dégrisé par le danger.

À peine avait-il prononcé ces mots, que la porte de la grande salle qui précédait ce cabinet s'ouvrit avec un fracas épouvantable.

— Les voilà!… dit le cabaretier en joignant les mains avec effroi. Puis courant à Olivier, il le poussa pour ainsi dire par la fenêtre; car, une jambe sur l'appui, l'ouvrier hésitait encore.

La croisée refermée, le tavernier revint auprès de Morok à l'instant où celui-ci quittait le cabinet pour la grande salle où les chefs des _Loups _venaient de faire irruption, pendant que leurs compagnons vociféraient dans la cour et dans l'escalier. Huit ou dix de ces insensés, que l'on poussait à leur insu à ces scènes de désordre, s'étaient des premiers précipités dans la salle, les traits animés par le vin et par la colère: la plupart étaient armés de longs bâtons. Un carrier d'une taille et d'une force herculéennes, coiffé d'un mauvais mouchoir rouge dont les lambeaux flottaient sur ses épaules, misérablement vêtu d'une peau de bique à moitié usée, brandissait une lourde pince de fer, et paraissait diriger le mouvement; les yeux injectés de sang, la physionomie menaçante et féroce, il s'avança vers le cabinet, faisant mine de vouloir repousser Morok, et s'écriant d'une voix tonnante:

— Où sont les _Dévorants!… _les _Loups _en veulent manger! Le cabaretier hâta d'ouvrir la porte du cabinet en disant:

— Il n'y a personne, mes amis… il n'y a personne… voyez vous- mêmes.

— C'est vrai, dit le carrier surpris, après avoir jeté un coup d'oeil dans le cabinet; où sont-ils donc? on nous avait dit qu'il y en avait ici une quinzaine. Ou ils auraient marché avec nous sur la fabrique, ou il y aurait eu bataille, et les _Loups _auraient mordu!

— S'ils ne sont pas venus, dit un autre, ils viendront: il faut les attendre.

— Oui… oui, attendons-les.

— On se verra de plus près!

— Puisque les _Loups _veulent voir des Dévorants, dit Morok, pourquoi ne vont-ils pas hurler autour de la fabrique de ces mécréants, de ces athées… Aux premiers hurlements des _Loups… _ils sortiraient, il y aurait bataille…

— Il y aurait… bataille, répéta machinalement Couche-tout-nu.

— À moins que les _Loups _n'aient peur des _Dévorants! _ajouta
Morok.

— Puisque tu parles de peur… toi! tu vas marcher avec nous… et tu nous verras aux prises! s'écria le formidable carrier d'une voix tonnante et s'avançant vers Morok.

Et nombre de voix se joignirent à la voix du carrier.

— Les _Loups _avoir peur des Dévorants!

_— _Ce serait la première fois.

— La bataille… la bataille! et que ça finisse!

— Ça nous assomme à la fin… Pourquoi tant de misère pour nous et tant de bonheur pour eux?

— Ils ont dit que les carriers étaient des bêtes brutes, bonnes à monter dans les roues de carrière comme des chiens de tournebroche, dit un émissaire du baron Tripeaud.

— Et qu'eux autres _Dévorants _se feraient des casquettes avec la peau des Loups, ajouta un autre.

— Ni eux ni leurs familles ne vont jamais à la messe. C'est des païens… des vrais chiens! cria un émissaire de l'abbé prêcheur.

— Eux, à la bonne heure… faut bien qu'ils fassent le dimanche à leur manière! mais leurs femmes, ne pas aller à la messe… ça crie vengeance…

— Aussi le curé a dit que cette fabrique-là, à cause de ses abominations, serait capable d'attirer le choléra sur le pays…

— C'est vrai, il l'a dit au prêche.

— Nos femmes l'ont entendu!…

— Oui, oui, à bas les Dévorants, qui veulent attirer le choléra sur le pays!

— Bataille!… bataille!… cria-t-on en choeur.

— À la fabrique, donc! mes braves _Loups! _cria Morok d'une voix de stentor, à la fabrique!

— Oui, à la fabrique! répéta la foule avec des trépignements furieux, car, peu à peu, tous ceux qui avaient pu monter et tenir dans la grande salle ou sur l'escalier s'y étaient entassés.

Ces cris furieux rappelant un instant Couche-tout-nu à lui-même, il dit tout bas à Morok:

— Mais c'est donc un carnage que vous voulez? Je n'en puis plus.

— Nous aurons le temps d'avertir la fabrique… Nous les quitterons en route, lui dit Morok.

Puis il cria tout haut en s'adressant à l'hôte, effrayé de ce désordre:

— De l'eau-de-vie! que l'on puisse boire à la santé des braves _Loups. _C'est moi qui régale.

Et il jeta de l'argent au cabaretier, qui disparut et revint bientôt avec plusieurs bouteilles d'eau-de-vie et quelques verres.

— Allons donc! des verres! s'écria Morok; est-ce que des camarades comme nous boivent dans des verres?…

Et, faisant sauter le bouchon d'une bouteille, il porta le goulot à ses lèvres et la passa au gigantesque carrier après avoir bu.

— À la bonne heure, dit le carrier, à la régalade! capon qui s'en dédit! ça va aiguiser les dents des Loups!

_— _À vous autres, camarades! dit Morok en distribuant les bouteilles.

— Il y aura du sang à la fin de tout ça, murmura Couche-tout-nu, qui, malgré son état d'ivresse, comprenait tout le danger de ces funestes excitations.

En effet, bientôt le nombreux rassemblement quitta la cour du cabaret pour courir en masse à la fabrique de M. Hardy.

Ceux des ouvriers et habitants du village qui n'avaient pas voulu prendre part à ce mouvement d'hostilité (et ils étaient en majorité) ne parurent pas au moment où la troupe menaçante traversa la rue principale; mais un assez grand nombre de femmes, fanatisées par les prédications de l'abbé encouragèrent par leurs cris la troupe militante. À sa tête s'avançait le gigantesque carrier, brandissant sa formidable pince de fer; puis derrière lui, pêle-mêle, armés les uns de bâtons, les autres de pierres, suivait le gros de la troupe. Les têtes, encore exaltées par de récentes libations d'eau-de-vie, étaient arrivées à un état d'effervescence effrayante. Les physionomies étaient farouches, enflammés, terribles. Ce déchaînement des plus mauvaises passions faisait pressentir de déplorables conséquences. Se tenant pas le bras et marchant quatre ou cinq de front, les _Loups _s'excitaient encore par leurs chants de guerre répétés avec une excitation croissante, et dont voici le dernier couplet:

Élançons-nous, pleins d'assurance, Exerçons nos bras rigoureux. Eh bien! nous voilà devant eux! (Bis.) Enfants d'un roi brillant de gloire, C'est aujourd'hui que sans pâlir Il faut savoir vaincre ou mourir; La mort, la mort ou la victoire! _Du grand roi Salomon__[9]__ intrépides enfants,_ Faisons, faisons un noble effort, Nous serons triomphants.

Morok et Couche-tout-nu avaient disparu pendant que la troupe en tumulte sortait du cabaret pour se rendre à la fabrique.

II. La maison commune.

Pendant que les Loups, ainsi qu'on vient de le voir, se préparaient à une sauvage agression contre les Dévorants, la fabrique de M. Hardy avait, cette matinée-là, un air de fête parfaitement d'accord avec la sérénité du ciel; car le vent était au nord et le froid assez piquant pour une belle journée de mars.

Neuf heures du matin venaient de sonner à l'horloge de la _maison commune _des ouvriers, séparée des ateliers par une large route plantée d'arbres. Le soleil levant inondait de ses rayons cette imposante masse de bâtiments situés à une lieue de Paris, dans une position aussi riante que salubre, d'où l'on apercevait les coteaux boisés et pittoresques qui, de ce côté, dominent la grande ville. Rien n'était d'un aspect plus simple et plus gai que la maison commune des ouvriers. Son toit de chalet en tuiles rouges s'avançait au-delà des murailles blanches, coupé çà et là par de larges assises de briques qui contrastaient agréablement avec la couleur verte des persiennes du premier et du second étage. Ces bâtiments, exposés au midi et au levant, étaient entourés d'un vaste jardin de dix arpents, ici planté d'arbres en quinconce, là distribué en potager et en verger.

Avant de continuer cette description, qui peut-être semblera quelque peu féerique, établissons d'abord que les _merveilles _dont nous allons esquisser le tableau ne doivent pas être considérées comme des utopies, comme des rêves; rien, au contraire, n'était plus positif, et même, hâtons-nous de le dire et surtout de le prouver (de ce temps-ci, une telle affirmation donnera singulièrement de poids et d'intérêt à la chose), ces merveilles étaient le résultat d'une excellente spéculation, et, au résumé, représentaient un placement aussi lucratif qu'assuré.

Entreprendre une chose belle, utile et grande; douer un nombre considérable de créatures humaines d'un bien-être idéal, si on le compare au sort affreux, presque homicide, auquel elles sont presque toujours condamnées; les instruire, les relever à leurs propres yeux; leur faire préférer aux grossiers plaisirs du cabaret, ou plutôt à ces étourdissements funestes que ces malheureux y cherchent fatalement pour échapper à la conscience de leur déplorable destinée: leur faire préférer à cela les plaisirs de l'intelligence, le délassement des arts; moraliser, en un mot, l'homme par le bonheur; enfin, grâce à une généreuse initiative, à un exemple d'une pratique facile, prendre place parmi les bienfaiteurs de l'humanité, et _faire _en même temps, pour ainsi dire _forcément une excellente affaire… _ceci paraît fabuleux. Tel était cependant le secret des merveilles dont nous parlons.

Entrons dans l'intérieur de la fabrique.

Agricol, ignorant la cruelle disparition de la Mayeux, se livrait aux plus heureuses pensées en songeant à Angèle, et achevait sa _toilette _avec une certaine coquetterie, afin d'aller trouver sa fiancée.

Disons deux mots du logement que le forgeron occupait dans la maison commune, à raison du prix incroyablement minime de _soixante-quinze francs _par an, comme les autres célibataires. Ce logement situé au deuxième étage, se composait d'une belle chambre et d'un cabinet exposés en plein midi et donnant sur le jardin; le plancher, de sapin, était d'une blancheur parfaite; le lit de fer, garni d'une paillasse de feuilles de maïs, d'un excellent matelas et de moelleuses couvertures; un bec de gaz et la bouche d'un calorifère donnaient, selon le besoin, de la lumière et une douce chaleur dans la pièce, tapissée d'un joli papier perse, et ornée de rideaux pareils; une commode, une table en noyer, quelques chaises, une petite bibliothèque, composaient l'ameublement d'Agricol; enfin, dans le cabinet, fort grand et fort clair, se trouvaient un placard pour serrer les habits, une table pour les objets de toilette, et une large cuvette de zinc au-dessous d'un robinet donnant de l'eau à volonté. Si l'on compare ce logement agréable, salubre, commode, à la mansarde obscure, glaciale et délabrée que le digne garçon payait quatre-vingt-dix francs par an dans la maison de sa mère, et qu'il lui fallait aller gagner chaque soir en faisant plus d'une lieue et demie, on comprendra le sacrifice qu'il faisait à son affection pour cette excellente femme.

Agricol, après avoir jeté un dernier coup d'oeil assez satisfait sur son miroir en peignant sa moustache et sa large impériale, quitta sa chambre pour aller rejoindre Angèle à la lingerie commune; le corridor qu'il traversa était large, éclairé par le haut, et planchéié de sapin d'une extrême propreté. Malgré les quelques ferments de discorde jetés depuis peu par les ennemis de M. Hardy au milieu de l'association d'ouvriers si fraternellement unis, on entendait de joyeux chants dans presque toutes les chambres qui bordaient le corridor, et Agricol, en passant devant plusieurs portes ouvertes, échangea cordialement un bonjour matinal avec plusieurs de ses camarades. Le forgeron descendit prestement l'escalier, traversa la cour en boulingrin, plantée d'arbres au milieu desquels jaillissait une fontaine d'eau vive, et gagna l'autre aile du bâtiment. Là se trouvait l'atelier où une partie des femmes et des filles des ouvriers associés, qui n'étaient pas employées à la fabrique, confectionnaient les effets de lingerie. Cette main-d'oeuvre, jointe à l'énorme économie provenant de l'achat des toiles en gros, fait directement dans les fabriques par l'association, réduisait incroyablement le prix de revient de chaque objet. Après avoir traversé l'atelier de lingerie, vaste salle donnant sur le jardin, bien aéré pendant l'été, bien chauffé pendant l'hiver, Agricol alla frapper à la porte de la mère d'Angèle.

Si nous disons quelques mots de ce logis, situé au premier étage, exposé au levant et donnant sur le jardin, c'est qu'il offrait pour ainsi dire le spécimen de l'habitation du _ménage _dans l'association, au prix toujours incroyablement minime de _cent vingt-cinq francs _par an. Une sorte de petite entrée donnant sur le corridor conduisait à une très grande chambre, de chaque côté de laquelle se trouvait une chambre un peu moins grande, destinée à leur famille, lorsque filles ou garçons étaient trop grands pour continuer de coucher dans l'un des deux dortoirs établis comme des dortoirs de pension et destinés aux enfants des deux sexes. Chaque nuit la surveillance de ces dortoirs était confiée à un père ou à une mère de famille appartenant à l'association. Le logement dont nous parlons se trouvant, comme tous les autres, complètement débarrassé de l'attirail de la cuisine, qui se faisait en grand et en commun dans une autre partie du bâtiment, pouvait être tenu dans une extrême propreté. Un assez grand tapis, un bon fauteuil, quelques jolies porcelaines sur une étagère en bois blanc bien ciré, plusieurs gravures pendues aux murailles, une pendule de bronze doré, un lit, une commode et un secrétaire d'acajou, annonçaient que les locataires de ce logis joignaient un peu de superflu à leur bien-être.

Angèle, que l'on pouvait dès ce moment appeler la fiancée d'Agricol, justifiait de tout point le portrait flatteur tracé par le forgeron dans son entretien avec la pauvre Mayeux; cette charmante jeune fille, âgée de dix-sept ans au plus, vêtue avec autant de simplicité que de fraîcheur, était assise à côté de sa mère. Lorsque Agricol entra, elle rougit légèrement à sa vue.

— Mademoiselle, dit le forgeron, je viens remplir ma promesse, si votre mère y consent.

— Certainement, monsieur Agricol, j'y consens, répondit cordialement la mère de la jeune fille. Elle n'a pas voulu visiter la maison commune et ses dépendances, ni avec son père, ni avec son frère, ni avec moi, pour avoir le plaisir de la visiter avec vous aujourd'hui dimanche… C'est bien le moins que vous, qui parlez si bien, vous fassiez les honneurs de la maison à cette nouvelle débarquée: il y a déjà une heure qu'elle vous attend, et avec quelle impatience!

— Mademoiselle, excusez-moi, dit gaiement Agricol: en pensant au plaisir de vous voir, j'ai oublié l'heure… C'est là ma seule excuse.

— Ah! maman… dit la jeune fille à sa mère d'un ton de doux reproche et en devenant vermeille comme une cerise, pourquoi avoir dit cela?

— Est-ce vrai, oui ou non? Je ne t'en fais pas un reproche au contraire; va, mon enfant, M. Agricol t'expliquera mieux que moi encore ce que tous les ouvriers de la fabrique doivent à M. Hardy.

— Monsieur Agricol, dit Angèle en nouant les rubans de son joli bonnet, quel dommage que votre bonne petite soeur adoptive ne soit pas avec vous!

— La Mayeux? Vous avez raison, mademoiselle; mais ce ne sera que partie remise, et la visite qu'elle nous a faite hier ne sera pas la dernière.

La jeune fille, après avoir embrassé sa mère, sortit avec Agricol, dont elle prit le bras.

— Mon Dieu, monsieur Agricol, dit Angèle, si vous saviez combien j'ai été surprise en entrant dans cette belle maison, moi qui étais habituée à voir tant de misère chez les pauvres ouvriers de notre province… misère que j'ai partagée aussi… tandis qu'ici tout le monde a l'air si heureux, si content!… c'est comme une féerie; en vérité, je crois rêver; et quand je demande à ma mère l'explication de cette féerie, elle me répond: «M. Agricol t'expliquera cela.»

— Savez-vous pourquoi je suis si heureux de la douce tâche que je vais remplir, mademoiselle? dit Agricol avec un accent à la fois grave et tendre, c'est que rien ne pouvait venir plus à propos.

— Comment cela, monsieur Agricol?

— Vous montrer cette maison, vous faire connaître toutes les ressources de notre association, c'est pouvoir vous dire: Ici, mademoiselle, le travailleur, certain du présent, certain de l'avenir, n'est pas, comme tant de ses pauvres frères, obligé de renoncer aux plus doux besoins du coeur… au désir de choisir une compagne pour la vie… cela… dans la crainte d'unir sa misère à une autre misère.

Angèle baissa les yeux et rougit.

— Ici le travailleur peut se livrer sans inquiétude à l'espoir des douces joies de la famille, bien sûr de ne pas être déchiré plus tard par la vue des horribles privations de ceux qui lui sont chers; ici, grâce à l'ordre, au travail, au sage emploi des forces de chacun, hommes, femmes, enfants, vivent heureux et satisfaits; en un mot, vous expliquer tout cela, ajouta Agricol en souriant d'un air plus tendre, c'est vous prouver qu'ici, mademoiselle, l'on ne peut rien faire de plus raisonnable… que de s'aimer, et rien de plus sage… que de se marier.

— Monsieur… Agricol, répondit Angèle d'une voix doucement émue et en rougissant encore plus, si nous commencions notre promenade?

— À l'instant, mademoiselle, répondit le forgeron, heureux du trouble qu'il fit naître dans cette âme ingénue. Mais tenez, nous sommes tout près du dortoir des petites filles. Ces oiseaux gazouilleurs sont dénichés depuis longtemps; allons-y.

— Volontiers, monsieur Agricol. Le jeune forgeron et Angèle entrèrent bientôt dans un vaste dortoir, pareil à celui d'une excellente pension. Les petits lits en fer étaient symétriquement rangés; à chacune des extrémités se voyaient les lits des deux mères de famille qui remplissaient tour à tour le rôle de surveillante.

— Mon Dieu! comme ce dortoir est bien distribué, monsieur
Agricol! et quelle propreté! Qui donc soigne cela si parfaitement?

— Les enfants eux-mêmes; il n'y a pas ici de serviteurs; il existe entre ces bambins une émulation incroyable; c'est à qui aura mieux fait son lit; cela les amuse au moins autant que de faire le lit de leur poupée. Les petites filles, vous le savez, adorent _jouer au ménage. _Eh bien, ici elles y jouent sérieusement, et le ménage se trouve merveilleusement fait…

— Ah! je comprends… on utilise leurs goûts naturels pour toutes ces sortes d'amusements.

— C'est là tout le secret; vous les verrez partout très utilement occupées, et ravies de l'importance que ces occupations leur donnent.

— Ah! monsieur Agricol, dit timidement Angèle, quand on compare ces beaux dortoirs, si sains, si chauds, à ces horribles mansardes glacées où les enfants sont entassés pêle-mêle sur une mauvaise paillasse, grelottant de froid ainsi que cela est chez presque tous les ouvriers de notre pays!

— Et à Paris, donc! mademoiselle… c'est peut-être pis encore.

— Ah! combien il faut que M. Hardy soit bon, généreux, et riche surtout, pour dépenser tant d'argent à faire du bien!

— Je vais vous étonner beaucoup, mademoiselle, dit Agricol en souriant, vous étonner tellement que peut-être vous ne me croirez pas…

— Pourquoi donc cela, monsieur Agricol?

— Il n'y a pas certainement au monde un homme d'un coeur meilleur et plus généreux que M. Hardy; il fait le bien pour le bien, sans songer à son intérêt; eh bien, figurez-vous, mademoiselle Angèle, qu'il serait l'homme le plus égoïste, le plus intéressé, le plus avare, qu'il trouverait encore un énorme profit à nous mettre à même d'être aussi heureux que nous le sommes.

— Cela est-il possible, monsieur Agricol? Vous me le dites, je vous crois; mais si le bien est si facile… et même si avantageux à faire, pourquoi ne le fait-on pas davantage?

— Ah! mademoiselle, c'est qu'il faut trois conditions bien rares à rencontrer chez la même personne:

Savoir, pouvoir, vouloir.

_— _Hélas! oui, ceux qui savent… ne peuvent pas.

— Et ceux qui peuvent ne savent pas.

— Mais, M. Hardy, comment trouve-t-il tant d'avantages au bien dont il vous fait jouir?

— Je vous expliquerai cela tout à l'heure, mademoiselle.

— Ah! quelle bonne et douce odeur de fruits! dit tout à coup
Angèle.

— C'est que le fruitier commun n'est pas loin: je parie que vous allez trouver encore là plusieurs de nos petits oiseaux du dortoir occupés ici, non pas à picorer, mais à travailler, s'il vous plaît.

Et Agricol, ouvrant une porte, fit entrer Angèle dans une grande salle garnie de tablettes où des fruits d'hiver étaient symétriquement rangés; plusieurs enfants de sept à huit ans, proprement et chaudement vêtus, rayonnant de santé, s'occupaient gaiement, sous la surveillance d'une femme, de séparer et de trier les fruits gâtés.

— Vous voyez, dit Agricol, partout autant que possible, nous utilisons les enfants; ces occupations sont des amusements pour eux, répondent aux besoins de mouvement, d'activité de leur âge, et de la sorte, on ne demande pas aux jeunes filles et aux femmes un temps bien mieux employé.

— C'est vrai, monsieur Agricol; combien tout cela est sagement ordonné!

— Et si vous les voyiez, ces bambins, à la cuisine, quels services ils rendent! Dirigés par une ou deux femmes, ils font la besogne de huit ou dix servantes.

— Au fait, dit Angèle en souriant, à cet âge on aime tant à jouer à la dînette! ils doivent être ravis.

— Justement et de même, sous le prétexte de _jouer au jardinet, _ce sont eux qui, au jardin, sarclent la terre, font la cueillette des fruits et des légumes, arrosent les fleurs, passent le râteau dans les allées, etc.; en un mot, cette armée de bambins travailleurs, qui ordinairement restent jusqu'à l'âge de dix à douze ans sans rendre aucun service, ici est très utile; sauf trois heures d'école, bien suffisantes pour eux, depuis l'âge de six ou sept ans, leurs récréations sont très sérieusement employées, et certes ces chers petits êtres, par l'économie de _grands bras _que procurent leurs travaux, gagnent beaucoup plus qu'ils ne coûtent, et puis, enfin, mademoiselle, ne trouvez-vous pas qu'il y a dans la présence de l'enfance, ainsi mêlée à tous les labeurs, quelque chose de doux, de pur, de presque sacré, qui impose aux paroles, aux actions, une réserve toujours salutaire? L'homme le plus grossier respecte l'enfance…

— À mesure que l'on réfléchit, comme on voit en effet ici que tout est calculé pour le bonheur de tous! dit Angèle avec admiration.

— Et cela n'a pas été sans peine: il a fallu vaincre les préjugés, la routine… Mais tenez, mademoiselle Angèle… nous voici devant la cuisine commune, ajouta le forgeron en souriant, voyez si cela n'est pas aussi imposant que la cuisine d'une caserne ou d'une grande pension.

En effet, l'officine culinaire de la maison commune était immense; tous ses ustensiles étincelaient de propreté; puis, grâce aux procédés aussi merveilleux qu'économiques de la science moderne (toujours inabordables aux classes pauvres auxquelles ils seraient indispensables, parce qu'ils ne peuvent se pratiquer que sur une grande échelle) non seulement le foyer et les fourneaux étaient alimentés avec une quantité de combustible deux fois moindre que celle que chaque ménage eût individuellement dépensée, mais l'excédent de calorique suffisait, au moyen d'un calorifère parfaitement organisé, à répandre une chaleur égale dans toutes les chambres de la maison commune. Là encore, des enfants, sous la direction des deux ménagères, rendaient de nombreux services. Rien de plus comique que le sérieux qu'ils mettaient à remplir leurs fonctions culinaires; il en était de même de l'aide qu'ils apportaient à la boulangerie où se confectionnait, à un rabais extraordinaire (on achetait la farine en gros), cet excellent pain de ménage, salubre et nourrissant, mélange de pur froment et de seigle, si préférable à ce pain blanc et léger qui n'obtient souvent ses qualités qu'à l'aide de substances malfaisantes.

— Bonjour, madame Bertrand, dit gaiement Agricol à une digne matrone qui contemplait gravement les lentes évolutions de plusieurs tournebroches dignes des noces de Gamache, tant ils étaient glorieusement chargés de morceaux de boeuf, de mouton et de veau, qui commençaient à prendre une couleur d'un brun doré des plus appétissantes; bonjour, madame Bertrand, reprit Agricol; selon le règlement, je ne dépasse pas le seuil de la cuisine; je veux seulement la faire admirer à mademoiselle, qui est arrivée ici depuis peu de jours.

— Admirez, mon garçon, admirez… et surtout voyez comme cette marmaille est sage et travaille bien…

Et, ce disant, la matrone indique du bout de la grande cuiller de lèchefrite qui lui servait de sceptre une quinzaine de marmots des deux sexes, assis autour d'une table, profondément absorbés dans l'exercice de leurs fonctions, qui consistaient à pelurer les pommes de terre et à éplucher des herbes.

— Nous aurons donc un vrai festin de Balthazar, madame Bertrand? demanda Agricol en riant.

— Ma foi! un vrai festin comme toujours, mon garçon… Voilà la carte du dîner d'aujourd'hui: bonne soupe de légumes au bouillon, boeuf rôti avec des pommes de terre autour, salade, fruits, fromage, et pour extra du dimanche des tourtes au raisiné que fait la mère Denis à la boulangerie et, c'est le cas de le dire, à cette heure le four chauffe.

— Ce que vous me dites là, madame Bertrand, me met furieusement en appétit, dit gaiement Agricol. Du reste, on s'aperçoit bien quand c'est votre tour d'être de cuisine, ajouta-t-il d'un air flatteur.

— Allez, allez, grand moqueur! dit gaiement le cordon bleu de service.

— C'est encore cela qui m'étonne tant, monsieur Agricol, dit Angèle à Agricol en continuant de marcher à côté de lui, c'est de comparer la nourriture si insuffisante, si malsaine, des ouvriers de notre pays, à celle que l'on a ici.

— Et pourtant nous ne dépensons pas plus de vingt-cinq sous par jour, pour être beaucoup mieux nourris que nous ne le serions pour trois francs à Paris.

— Mais c'est à n'y pas croire, monsieur Agricol. Comment est-ce donc possible?

— C'est toujours grâce à la baguette de M. Hardy! Je vous expliquerai cela tout à l'heure.

— Ah! que j'ai aussi d'impatience de le voir, M. Hardy!

— Vous le verrez bientôt, peut-être aujourd'hui; car on l'attend d'un moment à l'autre. Mais tenez, voici le réfectoire que vous ne connaissez pas, puisque votre famille, comme d'autres ménages, a préféré se faire apporter à manger chez elle… Voyez donc quelle belle pièce… et si gaie sur le jardin, en face de la fontaine!