Quant à la Mayeux, cédant aux sollicitations de Mlle de Cardoville, et ne se voyant plus utile à la femme de Dagobert, dont nous parlerons plus tard, elle avait consenti à demeurer à l'hôtel d'Anjou, auprès d'Adrienne, qui, avec cette rare sagacité de coeur qui la caractérisait, avait confié à la jeune ouvrière, qui lui servait aussi de secrétaire, le _département _des secours et aumônes.
Mlle de Cardoville avait d'abord songé à garder auprès d'elle la Mayeux, simplement à titre d'amie, voulant ainsi honorer et glorifier en elle la sagesse dans le travail, la résignation dans la douleur, et l'intelligence dans la pauvreté; mais, connaissant la dignité naturelle de la jeune fille, elle craignit avec raison que, malgré la circonspection délicate avec laquelle cette hospitalité toute fraternelle serait présentée à la Mayeux, celle- ci n'y vît une aumône déguisée; Adrienne préféra donc, toujours en la traitant en amie, lui donner un emploi tout intime. De cette façon, la juste susceptibilité de l'ouvrière serait ménagée, puisqu'elle _gagnerait sa vie _en remplissant des fonctions qui satisferaient ses instincts si adorablement charitables. En effet, la Mayeux, pouvait, plus que personne, accepter la sainte mission que lui donnait Adrienne; sa cruelle expérience du malheur, la bonté de son âme angélique, l'élévation de son esprit, sa rare activité, sa pénétration à l'endroit des douloureux secrets de l'infortune, sa connaissance parfaite des classes pauvres et laborieuses, disaient assez avec quelle intelligence l'excellente créature seconderait les généreuses intentions de Mlle de Cardoville.
* * * * *
Parlons maintenant des divers événements qui, ce jour-là, avaient précédé l'arrivée de Mlle de Cardoville à la porte du jardin de la maison de la rue Blanche.
Vers les dix heures du matin, les volets de la chambre à coucher d'Adrienne, hermétiquement fermés, ne laissaient pénétrer aucun rayon du jour dans cette pièce, seulement éclairée par la lueur d'une lampe sphérique en albâtre oriental, suspendue au plafond par trois longues chaînes. Cette pièce, terminée en dôme, avait la forme d'une tente à huit pans coupés; depuis la voûte jusqu'au sol, elle était tendue de soie blanche, recouverte de longues draperies de mousseline blanche aussi, largement bouillonnée, et retenues le long des murs par des embrasses fixées de distance en distance à de larges patères d'ivoire. Deux portes, aussi d'ivoire, merveilleusement incrustées de nacre, conduisaient, l'une à la salle de bains, l'autre à la chambre de toilette, sorte de petit temple élevé au culte de la beauté, meublé comme il était au pavillon de l'hôtel de Saint-Dizier. Deux autres pans étaient occupés par des fenêtres complètement cachées sous des draperies; en face du lit, encadrant de splendides chenets en argent ciselé, une cheminée de marbre pentélique, véritable neige cristallisée, dans laquelle on avait sculpté deux ravissantes cariatides et une frise représentant des oiseaux et des fleurs; au-dessus de cette frise, et fouillée à jour dans le marbre avec une délicatesse extrême, était une sorte de corbeille ovale, d'un contour gracieux, qui remplaçait la table de la cheminée et était garnie d'une masse de camélias roses; leurs feuilles d'un vert éclatant, leurs fleurs d'une nuance légèrement carminée, étaient les seules couleurs qui vinssent accidenter l'harmonieuse blancheur de ce réduit virginal. Enfin, à demi entouré de flots de mousseline blanche qui descendaient de la voûte comme de légers nuages, on apercevait le lit très bas et à pieds d'ivoire richement sculpté, reposant sur le tapis d'hermine qui garnissait le plancher. Sauf une plinthe, aussi d'ivoire admirablement travaillée et rehaussée de nacre, ce lit était partout doublé de satin blanc ouaté et piqué comme un immense sachet. Les draps de batiste, garnis de valenciennes, s'étant quelque peu dérangés, découvraient l'angle d'un matelas recouvert de taffetas blanc et le coin d'une légère couverture de moire, car il régnait sans cesse dans cet appartement une température égale et tiède comme celle d'un beau jour de printemps. Par un scrupule singulier provenant de ce même sentiment qui avait fait inscrire à Adrienne, sur un chef-d'oeuvre d'orfèvrerie, le nom de son _auteur _au lieu du nom de son vendeur, elle avait voulu que tous ces objets, d'une somptuosité si recherchée, fussent confectionnés par des artisans choisis parmi les plus intelligents, les plus laborieux et les plus probes, à qui elle avait fait fournir les matières premières; de la sorte, on avait ajouter au prix de leur main-d'oeuvre ce dont auraient bénéficié les intermédiaires en spéculant sur leur travail; cette augmentation de salaire considérable avait répandu quelque bonheur et quelque aisance dans cent familles nécessiteuses, qui, bénissant ainsi la magnificence d'Adrienne, lui donnaient, disait-elle_, le droit de jouir de son luxe comme d'une action juste et bonne. _Rien n'était donc plus frais, plus charmant à voir que l'intérieur de cette chambre à coucher.
Mlle de Cardoville venait de s'éveiller; elle reposait au milieu de ces flots de mousseline, de dentelle, de batiste et de soie blanche, dans une pose remplie de mollesse et de grâce; jamais, pendant la nuit, elle ne couvrait ses admirables cheveux dorés (procédé certain pour les conserver longtemps dans toute leur magnificence, disaient les Grecs); le soir, ses femmes disposaient les longues boucles de sa chevelure soyeuse en plusieurs tresses plates dont elles formaient deux larges et épais bandeaux qui, descendant assez pour cacher presque entièrement sa petite oreille dont on ne voyait que le lobe rosé, allaient se rattacher à la grosse natte enroulée derrière la tête. Cette coiffure, empruntée à l'antiquité grecque, seyait aussi à ravir aux traits si purs, si fins de Mlle de Cardoville, et semblait tellement la rajeunir que, au lieu de dix-huit ans, on lui en eût donné quinze à peine; ainsi rassemblés et encadrant étroitement les tempes, ses cheveux, perdant leur teinte claire et brillante, eussent paru presque bruns, sans les reflets d'or vif qui couraient çà et là sur l'ondulation des tresses. Plongée dans cette torpeur matinale dont la tiède langueur est si favorable aux molles rêveries, Adrienne était accoudée sur son oreiller, la tête un peu fléchie, ce qui faisait valoir encore l'idéal contour de son cou et de ses épaules nues; ses lèvres souriantes, humides et vermeilles, étaient, comme ses joues, aussi froides que si elle venait de les baigner dans une eau glacée; ses blanches paupières voilaient à demi ses grands yeux d'un noir brun et velouté, qui tantôt regardaient languissamment le vide, tantôt s'arrêtaient avec complaisance sur les fleurs roses et sur les feuilles vertes de la corbeille de camélias.
Qui peindrait l'ineffable sérénité du réveil d'Adrienne, réveil d'une âme si belle et si chaste dans un corps si chaste et si beau! réveil d'un coeur aussi pur que le souffle frais et embaumé de jeunesse qui soulevait doucement ce sein virginal… virginal et blanc comme la neige immaculée. Quelle croyance, quel dogme, quelle formule, quel symbole religieux, ô paternel, ô divin Créateur! donnera jamais une plus adorable idée de ton harmonieuse et ineffable puissance qu'une jeune vierge qui, s'éveillant ainsi dans toute l'efflorescence de la beauté, dans toute la grâce de la pudeur dont tu l'as douée, cherche dans sa rêveuse innocence le secret de ce céleste instinct d'amour que tu as mis en elle comme en toutes les créatures, ô toi qui n'es qu'amour éternel, que bonté infinie!
Les pensées confuses qui depuis son réveil semblaient doucement agiter Adrienne l'absorbaient de plus en plus; sa tête se pencha sur sa poitrine; son beau bras retomba sur sa couche; puis ses traits, sans s'attrister, prirent cependant une expression de mélancolie touchante. Son plus vif désir était accompli: elle allait vivre indépendante et seule. Mais cette nature affectueuse, délicate, expansive et merveilleusement complète sentait que Dieu ne l'avait pas comblée des plus rares trésors pour les enfouir dans une froide et égoïste solitude; elle sentait tout ce que l'amour pourrait inspirer de grand, de beau, et à elle-même et à celui qui saurait être digne d'elle. Confiante dans la vaillance, dans la noblesse de son caractère, fière de l'exemple qu'elle voulait donner aux autres femmes, sachant que tous les yeux seraient fixés sur elle avec envie, elle ne se sentait pour ainsi dire que trop sûre d'elle-même; loin de craindre de mal choisir, elle craignait de ne pas trouver parmi qui choisir, tant son goût s'était épuré; puis, eût-elle même rencontré son idéal, elle avait une manière de voir à la fois si étrange et pourtant si juste, si extraordinaire et pourtant si sensée, sur l'indépendance et sur la dignité que la femme devait, selon elle, conserver à l'égard de l'homme, que, inexorablement décidée à ne faire aucune concession à ce sujet, elle se demandait si l'homme de son choix accepterait jamais les conditions jusqu'alors inouïes qu'elle lui imposerait. En rappelant à son souvenir les _prétendants possibles _qu'elle avait jusqu'alors vus dans le monde, elle se souvenait du tableau malheureusement très réel tracé par Rodin avec une verve caustique au sujet des épouseurs. Elle se souvenait aussi, non sans un certain orgueil, des encouragements que cet homme lui avait donnés, non pas en la flattant, mais en l'engageant à poursuivre l'accomplissement d'un dessein véritablement grand, généreux et beau.
Le courant ou le caprice des pensées d'Adrienne l'amena bientôt à songer à Djalma. Tout en se félicitant de remplir envers ce parent de sang royal les devoirs d'une hospitalité royale, la jeune fille était loin de faire du prince le héros de son avenir. D'abord elle se disait, non sans raison, que cet enfant à demi sauvage, aux passions, sinon indomptables, du moins encore indomptées, transporté tout à coup au milieu d'une civilisation raffinée, était inévitablement destiné à de violentes épreuves, à de fougueuses transformations. Or, Mlle de Cardoville, n'ayant dans le caractère rien de viril, rien de dominateur, ne se souciait pas de civiliser ce jeune sauvage. Aussi, malgré l'intérêt, ou plutôt à cause de l'intérêt qu'elle portait au jeune Indien, elle s'était fermement résolue à ne pas se faire connaître à lui avant deux ou trois mois, bien décidée en outre, si le hasard apprenait à Djalma qu'elle était sa parente, à ne pas le recevoir. Elle désirait donc, sinon l'éprouver, du moins le laisser assez libre de ses actes, de ses volontés, pour qu'il pût jeter le premier feu de ses passions, bonnes ou mauvaises. Ne voulant pas, cependant, l'abandonner sans défense à tous les périls de la vie parisienne, elle avait confidemment prié le comte de Montbron d'introduire le prince Djalma dans la meilleure compagnie de Paris et de l'éclairer des conseils de sa longue expérience.
M. de Montbron avait accueilli la demande de Mlle de Cardoville avec le plus grand plaisir, se faisant, disait-il, une joie de lancer son jeune tigre royal dans les salons, et de le mettre aux prises avec la fleur des élégantes et les _beaux _de Paris, offrant de parier et de tenir tout ce qu'on voudrait pour son sauvage pupille.
— Quant à moi, mon cher comte, avait-elle dit à M. de Montbron avec sa franchise habituelle, ma résolution est inébranlable; vous m'avez dit vous-même l'effet que va produire dans le monde l'apparition du prince Djalma, un Indien de dix-neuf ans, d'une beauté surprenante, fier et sauvage comme un jeune lion arrivant de sa forêt; c'est nouveau, c'est extraordinaire, avez-vous ajouté; aussi les coquetteries _civilisatrices _vont le poursuivre avec un dévouement dont je suis effrayée pour lui; or, sérieusement, mon cher comte, il ne peut pas me convenir de paraître vouloir rivaliser de zèle avec tant de belles dames qui vont s'exposer intrépidement aux griffes de votre jeune tigre. Je m'intéresse fort à lui, parce qu'il est mon cousin, parce qu'il est beau, parce qu'il est brave, mais surtout parce qu'il n'est pas vêtu à cette horrible mode européenne. Sans doute ce sont là de rares qualités, mais elles ne suffisent pas jusqu'à présent à me faire changer d'avis. D'ailleurs le bon vieux philosophe, mon nouvel ami, m'a donné, à propos de notre Indien, un conseil que vous avez approuvé, vous qui n'êtes pas philosophe, mon cher comte: c'est, pendant quelque temps, de recevoir chez moi, mais de n'aller chez personne; ce qui d'abord m'épargnera sûrement l'inconvénient de rencontrer mon royal cousin, et ensuite me permettra de faire un choix rigoureux même parmi ma société habituelle; comme ma maison sera excellente, ma position fort originale, et que l'on soupçonnera toutes sortes de méchants secrets à pénétrer chez moi, les curieuses et les curieux ne me manqueront pas, ce qui m'amusera beaucoup, je vous l'assure.
Et comme M. de Montbron lui demandait si _l'exil _du pauvre jeune tigre indien durerait longtemps, Adrienne lui avait répondu:
— Recevant à peu près toutes les personnes de la société où vous l'aurez conduit, je trouverai très piquant d'avoir ainsi sur lui des jugements divers. Si certains hommes en disent beaucoup de bien, certaines femmes beaucoup de mal… j'aurai bon espoir… En un mot, l'opinion que je formerai en démêlant ainsi le vrai du faux, fiez-vous à ma sagacité pour cela, abrégera ou prolongera, ainsi que vous le dites_, l'exil _de mon royal cousin.
Telles étaient encore les intentions de Mlle de Cardoville à l'égard de Djalma, le jour même où elle devait se rendre avec Florine à la maison qu'il occupait; en un mot, elle était absolument décidée à ne pas se faire connaître à lui avant quelques mois.
* * * * *
Adrienne, après avoir ce matin-là ainsi longtemps songé aux chances que l'avenir pouvait offrir aux besoins de son coeur, tomba dans une nouvelle et profonde rêverie. Cette ravissante créature, pleine de vie, de sève et de jeunesse, poussa un léger soupir, étendit ses deux bras charmants au-dessus de sa tête, tournée de profil sur son oreiller, et resta quelques moments comme accablée… comme anéantie… Ainsi immobile sur les blancs tissus qui l'enveloppaient, on eût dit une admirable statue de marbre se dessinant à demi sous une légère couche de neige. Tout à coup, Adrienne se dressa brusquement sur son séant, passa la main sur son front et sonna ses femmes. Au premier bruit argentin de la sonnette, les deux portes d'ivoire s'ouvrirent, Georgette parut sur le seuil de la chambre de toilette, dont Lutine, la petite chienne noir et feu à collier d'or, s'échappa avec des jappements de joie. Hébé parut sur le seuil de la chambre de bain.
Au fond de cette pièce, éclairée par le haut, on voyait, sur un tapis de cuir vert de Cordoue à rosaces d'or, une vaste baignoire de cristal, en forme de conque allongée. Les trois seules soudures de ce hardi chef-d'oeuvre de verrerie disparaissaient sous l'élégante courbure de plusieurs grands roseaux d'argent qui s'élançaient du large socle de la baignoire, aussi d'argent ciselé, et représentant des enfants et des dauphins se jouant au milieu des branches de corail naturel et de coquilles azurées. Rien n'était d'un plus riant effet que l'incrustation de ces rameaux pourpres et de ces coquilles d'outre-mer sur le front mat des ciselures d'argent; la vapeur balsamique qui s'élevait de l'eau tiède, limpide et parfumée, dont était remplie la conque de cristal, s'épandait dans la salle de bain, et entra comme un léger brouillard dans la chambre à coucher.
Voyant Hébé, dans son frais et joli costume, lui apporter sur un de ses bras nus et potelés un long peignoir, Adrienne lui dit:
— Où est donc Florine, mon enfant?
— Mademoiselle, il y a deux heures qu'elle est descendue, on l'a fait demander pour quelque chose de très pressé.
— Et qui l'a fait demander?
— La jeune personne qui sert de secrétaire à mademoiselle… Elle était sortie ce matin de très bonne heure; aussitôt son retour elle a fait demander Florine, qui depuis n'est pas revenue.
— Cette absence est sans doute relative à quelque affaire importante de mon angélique _ministre _des secours et aumônes, dit Adrienne en souriant et en songeant à la Mayeux.
Puis elle fit signe à Hébé de s'approcher de son lit.
* * * * *
Environ deux heures après son lever, Adrienne s'étant fait, comme de coutume, habiller avec une rare élégance, renvoya ses femmes et demanda la Mayeux, qu'elle traitait avec une déférence marquée, la recevant toujours seule.
La jeune ouvrière entra précipitamment, le visage pâle, émue, et lui dit d'une voix tremblante:
— Ah! mademoiselle… mes pressentiments étaient fondés; on vous trahit…
— De quels pressentiments parlez-vous, ma chère enfant? dit
Adrienne surprise, et qui me trahit?
— M. Rodin… répondit la Mayeux.
VII. Les doutes.
En entendant l'accusation portée par la Mayeux contre Rodin, Mlle de Cardoville regarda la jeune fille avec un nouvel étonnement.
Avant de poursuivre cette scène, disons que la Mayeux avait quitté ses pauvres vieux vêtements, et était habillée de noir avec autant de simplicité que de goût. Cette triste couleur semblait dire son renoncement à toute vanité humaine, le deuil éternel de son coeur et les austères devoirs que lui imposait son dévouement à toutes les infortunes. Avec cette robe noire, la Mayeux portait un large col rabattu, blanc et net comme son petit bonnet de gaze à rubans gris, qui, laissant voir ses deux bandeaux de beaux cheveux bruns, encadrait son mélancolique visage aux doux yeux bleus; ses mains longues et fluettes, préservées du froid par des gants, n'étaient plus, comme naguère, violettes et marbrées, mais d'une blancheur presque diaphane.
Les traits altérés de la Mayeux exprimaient une vive inquiétude.
Mlle de Cardoville, au comble de la surprise, s'écria:
— Que dites-vous?…
— M. Rodin vous trahit, mademoiselle.
— Lui!… C'est impossible…
— Ah! mademoiselle… mes pressentiments ne m'avaient pas trompée.
— Vos pressentiments?
— La première fois que je me suis trouvée en présence de M. Rodin, malgré moi j'ai été saisie de frayeur; mon coeur s'est douloureusement serré… et j'ai craint… pour vous… mademoiselle.
— Pour moi? dit Adrienne, et pourquoi n'avez-vous pas craint pour vous, ma pauvre amie?
— Je ne sais, mademoiselle, mais tel a été mon premier mouvement, et cette frayeur était si invincible que, malgré la bienveillance que M. Rodin me témoignait pour ma soeur, il m'épouvantait toujours.
— Cela est étrange. Mieux que personne je comprends l'influence presque irrésistible des sympathies ou des aversions… mais dans cette circonstance… Enfin, reprit Adrienne après un moment de réflexion… il n'importe; comment aujourd'hui vos soupçons se sont-ils changés en certitude?
— Hier, j'étais allée porter à ma soeur Céphyse le secours que M. Rodin m'avait donné pour elle au nom d'une personne charitable… Je ne trouvai pas Céphyse chez l'amie qui l'avait recueillie. Je priai la portière de la maison de prévenir ma soeur que je reviendrais ce matin… C'est ce que j'ai fait. Mais pardonnez-moi, mademoiselle, quelques détails sont nécessaires.
— Parlez, parlez, mon amie.
— La jeune fille qui a recueilli ma soeur chez elle, dit la pauvre Mayeux très embarrassée, en baissant les yeux et en rougissant, ne mène pas une conduite très régulière. Une personne avec qui elle a fait plusieurs parties de plaisir, nommée M. Dumoulin, lui avait appris le véritable nom de M. Rodin, qui, occupant dans cette maison un pied-à-terre, s'y faisait appeler M. Charlemagne.
— C'est ce qu'il nous a dit chez M. Baleinier; puis, avant-hier, revenant sur cette circonstance, il m'a expliqué la nécessité où il se trouvait pour certaines raisons d'avoir ce modeste logement dans ce quartier écarté… et je n'ai pu que l'approuver.
— Eh bien! hier M. Rodin a reçu chez lui M. l'abbé d'Aigrigny!
— L'abbé d'Aigrigny! s'écria Mlle de Cardoville.
— Oui, mademoiselle, il est resté deux heures enfermé avec
M. Rodin.
— Mon enfant, on vous aura trompée.
— Voici ce que j'ai su, mademoiselle: l'abbé d'Aigrigny était venu le matin pour voir M. Rodin; ne le trouvant pas, il avait laissé chez la portière son nom écrit sur du papier, avec ces mots: _Je reviendrai dans deux heures. _La jeune fille dont je vous ai parlé, mademoiselle, a vu ce papier. Comme tout ce qui regarde M. Rodin semble assez mystérieux, elle a eu la curiosité d'attendre M. l'abbé d'Aigrigny chez la portière pour le voir entrer, et en effet, deux heures après, il est revenu et a trouvé M. Rodin chez lui.
— Non… non… dit Adrienne en tressaillant, c'est impossible, il y a erreur…
— Je ne le pense pas, mademoiselle; car, sachant combien cette révélation était grave, j'ai prié la jeune fille de me faire à peu près le portrait de l'abbé d'Aigrigny.
— Eh bien?
— L'abbé d'Aigrigny a, m'a-t-elle dit, quarante ans environ: il est d'une taille haute et élancée, vêtu simplement, mais avec soin; ses yeux sont gris, très grands et très perçants, ses sourcils épais, ses cheveux châtains, sa figure complètement rasée et sa tournure très décidée.
— C'est vrai… dit Adrienne, ne pouvant croire ce qu'elle entendait. Ce signalement est exact.
— Tenant à avoir le plus de détails possible, reprit la Mayeux, j'ai demandé à la portière si M. Rodin et l'abbé d'Aigrigny semblaient courroucés l'un contre l'autre lorsqu'elle les a vus sortir de la maison; elle m'a dit que non; que l'abbé avait seulement dit à M. Rodin, en le quittant à la porte de la maison: «Demain… je vous écrirai… c'est convenu…»
— Est-ce donc un rêve, mon Dieu? dit Adrienne en passant ses deux mains sur son front avec une sorte de stupeur. Je ne puis douter de vos paroles, ma pauvre amie, et pourtant c'est M. Rodin qui vous a envoyée lui-même dans cette maison, pour y porter des secours à votre soeur; il se serait donc ainsi exposé à voir pénétrer par vous ses rendez-vous secrets avec l'abbé d'Aigrigny! Pour un traître, ce serait bien maladroit.
— Il est vrai, j'ai fait aussi cette réflexion. Et cependant la rencontre de ces deux hommes m'a paru si menaçante pour vous, mademoiselle, que je suis revenue dans une grande épouvante.
Les caractères d'une extrême loyauté se résignent difficilement à croire aux trahisons; plus elles sont infâmes, plus ils en doutent; le caractère d'Adrienne était de ce nombre, et, de plus, une des qualités de son esprit était la rectitude: aussi, bien que très impressionnée par le récit de la Mayeux, elle reprit:
— Voyons, mon amie, ne nous effrayons pas à tort, ne nous hâtons pas trop de croire au mal… Cherchons toutes deux à nous éclairer par le raisonnement: rappelons les faits.
M. Rodin m'a ouvert les portes de la maison de M. Baleinier; il a devant moi porté plainte contre l'abbé d'Aigrigny; il a par ses menaces obligé la supérieure du couvent à lui rendre les filles du maréchal Simon; il est parvenu à découvrir la retraite du prince Djalma; il a exécuté mes intentions au sujet de mon jeune parent; hier encore il m'a donné les plus utiles conseils… Tout ceci est bien réel, n'est-ce pas?
— Sans doute, mademoiselle.
— Maintenant, que M. Rodin, en mettant les choses au pis, ait une arrière-pensée, qu'il espère être généreusement rémunéré par nous, soit: mais jusqu'à présent, son désintéressement a été complet…
— C'est encore vrai, mademoiselle, dit la pauvre Mayeux, obligée comme Adrienne, de se rendre à l'évidence des faits accomplis.
— À cette heure, examinons la possibilité d'une trahison. Se réunir à l'abbé d'Aigrigny pour me trahir: où? comment? sur quoi? Qu'ai-je à craindre? N'est-ce pas, au contraire, l'abbé d'Aigrigny et Mme de Saint-Dizier qui vont avoir à rendre un compte à la justice du mal qu'ils m'ont fait?
— Mais alors, mademoiselle, comment expliquer la rencontre de deux hommes qui ont tant de motifs d'aversion et d'éloignement?… D'ailleurs, cela ne cache-t-il pas quelques projets sinistres? et puis, mademoiselle, je ne suis pas la seule à penser ainsi…
— Comment cela?
— Ce matin, en entrant, j'étais si émue, que Mlle Florine m'a demandé la cause de mon trouble; je sais, mademoiselle, combien elle vous est attachée.
— Il est impossible de m'être plus dévouée; récemment encore, vous m'avez vous-même appris le service signalé qu'elle m'a rendu pendant ma séquestration chez M. Baleinier.
— Eh bien! mademoiselle, ce matin, à mon retour, croyant nécessaire de vous faire avertir le plus tôt possible, j'ai tout dit à Mlle Florine. Comme moi, plus que moi peut-être, elle a été effrayée du rapprochement de Rodin et de M. d'Aigrigny. Après un moment de réflexion, elle m'a dit: «Il est, je crois, inutile d'éveiller mademoiselle; qu'elle soit instruite de cette trahison deux ou trois heures plus tôt ou plus tard, peu importe; pendant ces trois heures, je pourrai peut-être découvrir quelque chose. J'ai une idée que je crois bonne; excusez-moi auprès de mademoiselle, je reviens bientôt…» Puis Mlle Florine a fait demander une voiture, et elle est sortie.
— Florine est une excellente fille, dit Mlle de Cardoville en souriant, car la réflexion la rassurait complètement; mais, dans cette circonstance, je crois que son zèle et son bon coeur l'ont égarée, comme vous, ma pauvre amie; savez-vous que nous sommes deux étourdies, vous et moi, de ne pas avoir jusqu'ici songé à une chose qui nous aurait à l'instant rassurées?
— Comment donc, mademoiselle?
— L'abbé d'Aigrigny redoute maintenant beaucoup M. Rodin; il sera venu le chercher jusque dans ce réduit pour lui demander merci. Ne trouvez-vous pas comme moi cette explication, non seulement satisfaisante, mais la seule raisonnable?
— Peut-être, mademoiselle, dit la Mayeux après un moment de réflexion. Oui, cela est probable…
Puis, après un nouveau silence, et comme si elle eût cédé à une conviction supérieure à tous les raisonnements possibles, elle s'écria:
— Et pourtant, non, non! croyez-moi, mademoiselle, on vous trompe, je le _sens… _toutes les apparences sont contre ce que j'affirme… mais, croyez-moi, ces pressentiments sont trop vifs pour ne pas être vrais… Et puis, enfin, est-ce que vous ne devinez pas trop bien les plus secrets instincts de mon coeur, pour que moi, je ne devine pas à mon tour les dangers qui vous menacent?
— Que dites-vous? qu'ai-je donc deviné? reprit Mlle de Cardoville involontairement émue, et frappée de l'accent convaincu et alarmé de la Mayeux, qui reprit:
— Ce que vous avez deviné? Hélas! toutes les ombrageuses susceptibilités d'une malheureuse créature à qui le sort a fait une vie à part: et il faut bien que vous sachiez que si je me suis tue jusqu'ici, ce n'est pas par ignorance de ce que je vous dois; car enfin, qui vous a dit, mademoiselle, que le seul moyen de me faire accepter vos bienfaits sans rougir serait d'y attacher des fonctions qui me rendraient utile et secourable aux infortunes que j'ai si longtemps partagées? Qui vous a dit, lorsque vous avez voulu me faire désormais asseoir à votre table, comme _votre amie, _moi, pauvre ouvrière, en qui vous vouliez glorifier le travail, la résignation et la probité, qui vous a dit, lorsque je vous répondais par des larmes de reconnaissance et de regrets, que ce n'était pas une fausse modestie, mais la conscience de ma difformité ridicule qui me faisait vous refuser? Qui vous a dit que sans cela j'aurais accepté avec fierté au nom de mes soeurs du peuple? Car vous m'avez répondu ces touchantes paroles: «Je comprends votre refus, mon amie; ce n'est pas une fausse modestie qui le dicte, mais un sentiment de dignité que j'aime et que je respecte.» Qui donc vous a dit encore, reprit la Mayeux avec une animation croissante, que je serais bien heureuse de trouver une petite retraite solitaire dans cette magnifique maison, dont la splendeur m'éblouit? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez daigné choisir, comme vous l'avez fait, le logement beaucoup trop beau que vous m'avez destiné? Qui vous a dit encore que, sans envier l'élégance des charmantes créatures qui vous entourent et que j'aime déjà parce qu'elles vous aiment, je me sentirais toujours, par une comparaison involontaire, embarrassée, honteuse devant elles? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez toujours songé à les éloigner quand vous m'appeliez ici, mademoiselle?… Oui, qui vous a enfin révélé toutes les pénibles et secrètes susceptibilités d'une position exceptionnelle comme la mienne? Qui vous les a révélées? Dieu, sans doute, lui qui, dans sa grandeur infinie, pourvoit à la création des mondes, et qui sait aussi paternellement s'occuper du pauvre petit insecte caché dans l'herbe… Et vous ne voulez pas que la reconnaissance d'un coeur que vous devinez si bien s'élève à son tour jusqu'à la divination de ce qui peut vous nuire? Non, non mademoiselle, les uns ont l'instinct de leur propre conservation; d'autres, plus heureux, ont l'instinct de la conservation de ceux qu'ils chérissent… Cet instinct, Dieu me l'a donné… On vous trahit, vous dis-je… on vous trahit!
Et la Mayeux, le regard animé, les joues légèrement colorées par l'émotion, accentua si énergiquement ces derniers mots, les accompagna d'un geste si affirmatif, que Mlle de Cardoville, déjà ébranlée par les chaleureuses paroles de la jeune fille, en vint à partager ses appréhensions. Puis, quoiqu'elle eût déjà été à même d'apprécier l'intelligence supérieure, l'esprit remarquable de cette pauvre enfant du peuple, jamais Mlle de Cardoville n'avait entendu la Mayeux s'exprimer avec autant d'éloquence, touchante éloquence d'ailleurs, qui prenait sa source dans le plus noble des sentiments. Cette circonstance ajouta encore à l'impression que ressentait Adrienne. Au moment où elle allait répondre à la Mayeux, on frappa à la porte du salon où se passait cette scène, et Florine entra.
En voyant la physionomie alarmée de sa camériste, Mlle de
Cardoville lui dit vivement:
— Eh bien, Florine!… qu'y a-t-il de nouveau? d'où viens-tu, mon enfant?
— De l'hôtel de Saint-Dizier, mademoiselle.
— Et pourquoi y aller? demanda Mlle de Cardoville avec surprise.
— Ce matin, mademoiselle (et Florine désigna la Mayeux) m'a confié ses soupçons, ses inquiétudes… je les ai partagés. La visite de M. l'abbé d'Aigrigny chez M. Rodin me paraissait déjà fort grave; j'ai pensé que, si M. Rodin s'était rendu depuis quelques jours à l'hôtel de Saint-Dizier, il n'y aurait plus de doutes sur sa trahison…
— En effet, dit Adrienne de plus en plus inquiète. Eh bien?
— Mademoiselle m'ayant chargée de surveiller le déménagement du pavillon, il y restait différents objets; pour me faire ouvrir l'appartement, il fallait m'adresser à Mme Grivois; j'avais donc prétexte de retourner à l'hôtel.
— Ensuite… Florine… ensuite?
— Je tâchai de faire parler Mme Grivois sur M. Rodin, mais ce fut en vain.
— Elle se défiait de vous, mademoiselle, dit la Mayeux. On devait s'y attendre.
— Je lui demandai, continua Florine, si l'on avait vu M. Rodin à l'hôtel depuis quelque temps… Elle répondit évasivement. Alors, désespérant de rien savoir, reprit Florine, je quittai Mme Grivois, et, pour que ma visite n'inspirât aucun soupçon, je me rendais au pavillon, lorsqu'en détournant une allée, que vois- je? à quelques pas de moi, se dirigeant vers la petite porte du jardin… M. Rodin, qui croyait sans doute sortir plus secrètement ainsi.
— Mademoiselle! vous l'entendez, s'écria la Mayeux joignant les mains d'un air suppliant; rendez-vous à l'évidence…
— Lui!… chez la princesse de Saint-Dizier, s'écria Mlle de Cardoville, dont le regard, ordinairement si doux, brilla tout à coup d'une indignation véhémente; puis elle ajouta d'une voix légèrement altérée: «Continue, Florine».
— À la vue de M. Rodin, je m'arrêtai, reprit Florine, et reculant aussitôt, je gagnai le pavillon sans être vue, j'entrai vite dans le petit vestibule de la rue. Ses fenêtres donnent auprès de la porte du jardin; je les ouvre, laissant les persiennes fermées, je vois un fiacre: il attendait M. Rodin; car, quelques minutes après, il y monta en disant au cocher: «Rue Blanche, numéro 39.»
— Chez le prince!… s'écria Mlle de Cardoville.
— Oui, mademoiselle.
— En effet, M. Rodin devait le voir aujourd'hui, dit Adrienne en réfléchissant.
— Nul doute que s'il vous trahit, mademoiselle, il trahit aussi le prince, qui bien plus facilement que vous, deviendra sa victime.
— Infamie!… infamie!… infamie! s'écria tout à coup Mlle de Cardoville en se levant, les traits contractés par une douloureuse colère… Une trahison pareille!… Ah! ce serait à douter de tout… ce serait à douter de soi-même.
— Oh! mademoiselle… c'est effrayant, n'est-ce pas? dit la
Mayeux en frissonnant.
— Mais alors, pourquoi m'avoir sauvée, moi et les miens, avoir dénoncé l'abbé d'Aigrigny? reprit Mlle de Cardoville. En vérité, la raison s'y perd… C'est un abîme… Oh! c'est quelque chose d'affreux que le doute!
— En revenant, dit Florine en jetant un regard attendri et dévoué sur sa maîtresse, j'avais songé à un moyen qui permettrait à mademoiselle de s'assurer de ce qui est… mais il n'y aurait pas une minute à perdre.
— Que veux-tu dire? reprit Adrienne en regardant Florine avec surprise.
— M. Rodin va être bientôt seul avec le prince, dit Florine.
— Sans doute, dit Adrienne.
— Le prince se tient toujours dans le petit salon qui s'ouvre sur la serre chaude… C'est là qu'il recevra M. Rodin.
— Ensuite? reprit Adrienne.
— Cette serre chaude, que j'ai fait arranger d'après les ordres de mademoiselle, a son unique sortie par une petite porte donnant dans une ruelle; c'est par là que le jardinier entre chaque matin, afin de ne pas traverser les appartements… Une fois son service terminé, il ne revient pas de la journée…
— Que veux-tu dire? Quel est ton projet? dit Adrienne en regardant Florine, de plus en plus surprise.
— Les massifs de plantes sont disposés de telle façon qu'il me semble que, même lors que le store qui peut cacher la glace séparant le salon de la serre chaude ne serait pas abaissé, on pourrait, je crois, sans être vu, s'approcher assez pour entendre ce qui se dit dans cette pièce… C'est toujours par la porte de la serre que j'entrais ces jours derniers pour en surveiller l'arrangement… Le jardinier avait une clef… moi, une autre… Heureusement je ne la lui ai pas encore rendue… Avant une heure, mademoiselle peut savoir à quoi s'en tenir sur M. Rodin… car, s'il trahit le prince… il la trahit aussi.
— Que dis-tu? s'écria Mlle de Cardoville.
— Mademoiselle part à l'instant avec moi; nous arrivons à la porte de la ruelle… J'entre seule pour plus de précaution, et si l'occasion me paraît favorable… je reviens…
— De l'espionnage… dit Mlle de Cardoville avec hauteur et interrompant Florine, vous n'y songez pas…
— Pardon, mademoiselle, dit la jeune fille en baissant les yeux d'un air confus et désolé: vous conserviez quelques soupçons… ce moyen me semblait le seul qui pût ou les confirmer ou les détruire.
— S'abaisser jusqu'à aller surprendre un entretien? Jamais, reprit Adrienne.
— Mademoiselle, dit tout à coup la Mayeux, pensive depuis quelque temps, permettez-moi de vous le dire, Mlle Florine a raison… Ce moyen est pénible… mais lui seul pourra vous fixer peut-être à tout jamais sur M. Rodin… Et puis enfin, malgré l'évidence des faits, malgré la presque certitude de mes pressentiments, les apparences les plus accablantes peuvent être trompeuses. C'est moi qui la première ai accusé M. Rodin auprès de vous… Je ne me pardonnerais de ma vie de l'avoir accusé à tort… Sans doute… il est, ainsi que vous le dites, mademoiselle, pénible d'épier… de surprendre une conversation…
Puis, faisant un violent et douloureux effort sur elle-même, la Mayeux, ajouta, en tâchant de retenir les larmes de honte qui voilaient ses yeux:
— Cependant, comme il s'agit de vous sauver peut-être, mademoiselle, car si c'est une trahison… l'avenir est effrayant… j'irai… si vous voulez… à votre place… pour…
— Pas un mot de plus, je vous en prie! s'écria Mlle de Cardoville en interrompant la Mayeux. Moi, je vous laisserais faire, à vous, ma pauvre amie, et dans mon seul intérêt… ce qui me semble dégradant… Jamais!…
Puis, s'adressant à Florine:
— Va prier M. de Bonneville de faire atteler ma voiture à l'instant.
— Vous consentez! s'écria Florine en joignant les mains, sans chercher à contenir sa joie; et ses yeux devinrent aussi humides de larmes.
— Oui, je consens, répondit Adrienne d'une voix émue; si c'est une guerre… une guerre acharnée qu'on veut me faire, il faut s'y préparer… et il y aurait, après tout, faiblesse et duperie à ne pas se mettre sur ses gardes. Sans doute, cette démarche me répugne, me coûte; mais c'est le seul moyen d'en finir avec des soupçons qui seraient pour moi un tourment continuel… et de prévenir peut-être de grands maux. Puis, pour des raisons fort importantes, cet entretien de M. Rodin et du prince Djalma peut être pour moi doublement décisif, quant à la confiance ou à l'inexorable haine que j'aurai pour M. Rodin. Ainsi, vite, Florine, un manteau, un chapeau et ma voiture… tu m'accompagneras… Vous, mon amie, attendez-moi ici, je vous prie, ajouta-t-elle en s'adressant à la Mayeux.
* * * * *
Une demi-heure après cet entretien, la voiture d'Adrienne s'arrêtait, ainsi qu'on l'a vu, à la petite porte du jardin de la rue Blanche. Florine entra dans la serre, et revint bientôt dire à sa maîtresse:
— Le store est baissé, mademoiselle; M. Rodin vient d'entrer dans le salon où est le prince…
Mlle de Cardoville assista donc, invisible, à la scène suivante, qui se passa entre Rodin et Djalma.
VIII. La lettre.
Quelques instants avant l'entrée de Mlle de Cardoville dans la serre chaude, Rodin avait été introduit par Faringhea auprès du prince, qui, encore sous l'empire de l'exaltation passionnée où l'avaient plongé les paroles du métis, ne paraissait pas s'apercevoir de l'arrivée du jésuite.
Celui-ci, surpris de l'animation des traits de Djalma, de son air presque égaré, fit un signe interrogatif à Faringhea, qui répondit aussi à la dérobée et de la manière symbolique que voici: après avoir posé son index sur son coeur et sur son front, il montra du doigt l'ardent brasier qui brûlait dans la cheminée; cette pantomime signifiait que la tête et le coeur de Djalma étaient en feu. Rodin comprit sans doute, car un imperceptible sourire de satisfaction effleura ses lèvres blafardes; puis il dit tout haut à Faringhea:
— Je désire être seul avec le prince… Baissez le store, et veillez à ce que nous ne soyons pas interrompus…
Le métis s'inclina, alla toucher un ressort placé auprès de la glace sans tain, et elle rentra dans l'épaisseur de la muraille à mesure que le store s'abaissa; s'inclinant de nouveau, le métis quitta le salon. Ce fut donc peu de temps après sa sortie que Mlle de Cardoville et Florine arrivèrent dans la serre chaude; elle n'était plus séparée de la pièce où se trouvait Djalma que par l'épaisseur transparente du store de soie blanche brodée de grands oiseaux de couleur.
Le bruit de la porte que Faringhea ferma en sortant sembla rappeler le jeune Indien à lui-même; ses traits, encore légèrement animés, avaient cependant repris leur expression de calme et de douceur; il tressaillit, passa la main sur son front, regarda autour de lui, comme s'il sortait d'une rêverie profonde; puis, s'avançant vers Rodin d'un air à la fois respectueux et confus, il lui dit, en employant une appellation habituelle à ceux de son pays envers les vieillards:
— Pardon, mon père… Et toujours selon la coutume pleine de déférence des jeunes gens envers les vieillards, il voulut prendre la main de Rodin pour la porter à ses lèvres, hommage auquel le jésuite se déroba en se reculant d'un pas.
— Et de quoi me demandez-vous pardon, mon cher prince? dit-il à
Djalma.
— Quand vous être entré, je rêvais; je ne suis pas tout de suite venu à vous… Encore pardon, mon père.
— Et je vous pardonne de nouveau, mon cher prince; mais causons, si vous le voulez bien; reprenez votre place sur ce canapé… et même votre pipe, si le coeur vous en dit.
Mais Djalma, au lieu de se rendre à l'invitation de Rodin et de s'étendre sur le divan, selon son habitude, s'assit sur un fauteuil, malgré les instances du vieillard au coeur bon, ainsi qu'il appelait le jésuite.
— En vérité, vos formalités me désolent, mon cher prince, lui dit Rodin; vous êtes ici chez vous, au fond de l'Inde, ou du moins nous désirons que vous croyiez y être.
— Bien des choses me rappellent ici mon pays, dit Djalma d'une voix douce et grave. Vos bontés me rappellent mon père… et celui qui l'a remplacé auprès de moi, ajouta l'Indien en songeant au maréchal Simon, dont on lui avait jusqu'alors et pour cause laissé ignorer l'arrivée.
Après un moment de silence, il reprit d'un ton rempli d'abandon, en tendant sa main à Rodin:
— Vous voilà, je suis heureux.
— Je comprends votre joie, mon cher prince, car je viens vous désemprisonner… ouvrir votre cage… Je vous avais prié de vous soumettre à cette petite réclusion volontaire, absolument dans votre intérêt.
— Demain je pourrai sortir?
— Aujourd'hui même, mon cher prince. Le jeune Indien réfléchit un instant, et reprit:
— J'ai des amis, puisque je suis ici dans ce palais qui ne m'appartient pas?
— En effet… vous avez des amis… d'excellents amis… répondit
Rodin.
À ces mots la figure de Djalma sembla s'embellir encore. Les plus nobles sentiments se peignirent tout à coup sur cette mobile et charmante physionomie, ses grands yeux noirs devinrent légèrement humides; après un nouveau silence il se leva, disant à Rodin d'une voix émue:
— Venez.
— Où cela, cher prince?… dit l'autre fort surpris.
— Remercier mes amis… j'ai attendu trois jours… c'est long.
— Permettez, cher prince… permettez… j'ai à ce sujet bien des choses à vous apprendre, veuillez vous asseoir. Djalma se rassit docilement sur son fauteuil. Rodin reprit:
— Il est vrai… vous avez des amis… ou plutôt vous avez _un _ami; les amis sont rares.
— Mais vous?
— C'est juste… Vous avez donc deux amis, mon cher prince: moi que vous connaissez… et un autre que vous ne connaissez pas… et qui désire vous rester inconnu…
— Pourquoi?
— Pourquoi? répondit Rodin un peu embarrassé, parce que le bonheur qu'il éprouve à vous donner des preuves de son amitié… est au prix de ce mystère.
— Pourquoi se cacher quand on fait le bien?
— Quelquefois pour cacher le bien qu'on fait, mon cher prince.
— Je profite de cette amitié; pourquoi se cacher de moi?
Les _pourquoi _réitérés du jeune Indien semblaient assez désorienter Rodin, qui reprit cependant:
— Je vous l'ai dit, cher prince, votre ami secret verrait peut- être sa tranquillité compromise s'il était connu…
— S'il était connu… pour mon ami?
— Justement, cher prince. Les traits de Djalma prirent aussitôt une expression de dignité triste; il releva fièrement la tête, et dit d'une voix hautaine et sévère:
— Puisque cet ami se cache, c'est qu'il rougit de moi ou que je dois rougir de lui… je n'accepte d'hospitalité que des gens dont je suis digne ou qui sont dignes de moi… je quitte cette maison.
Et ce disant, Djalma se leva si résolument que Rodin s'écria:
— Mais écoutez-moi donc, mon cher prince… vous êtes, permettez- moi de vous le dire, d'une pétulance, d'une susceptibilité incroyables… Quoique nous ayons tâché de vous rappeler votre beau pays, nous sommes ici en pleine Europe, en pleine France, en plein Paris; cette considération doit un peu modifier votre manière de voir; je vous en conjure, écoutez-moi.
Djalma, malgré sa complète ignorance de certaines conventions sociales, avait trop de bon sens, trop de droiture pour ne pas se rendre à la raison, quand elle lui semblait… raisonnable: les paroles de Rodin le calmèrent. Avec cette modestie ingénue dont les natures pleines de force et de générosité sont presque toujours douées, il répondit doucement:
— Mon père, vous avez raison, je ne suis plus dans mon pays… ici… les habitudes sont différentes: je vais réfléchir.
Malgré sa ruse et sa souplesse, Rodin se trouvait parfois dérouté par les allures sauvages et l'imprévu des idées du jeune Indien. Aussi le vit-il, à sa grande surprise, rester pensif pendant quelques minutes; après quoi, Djalma reprit d'un ton calme, mais fermement convaincu:
— Je vous ai obéi, j'ai réfléchi, mon père.
— Eh bien, mon cher prince?
— Dans aucun pays du monde, sous aucun prétexte, un homme d'honneur qui a de l'amitié pour un autre homme d'honneur ne doit la cacher.
— Mais s'il y a pour lui du danger d'avouer cette amitié?… dit
Rodin, fort inquiet de la tournure que prenait l'entretien.
Djalma regarda le jésuite avec un étonnement dédaigneux, et ne répondit pas.
— Je comprends votre silence, mon cher prince; un homme courageux doit braver le danger, soit; mais si c'était vous que le danger menaçât, dans le cas où cette amitié serait découverte, cet homme d'honneur ne serait-il pas excusable, louable même, de vouloir rester inconnu?
— Je n'accepte rien d'un ami qui me croit capable de le renier par lâcheté…
— Cher prince, écoutez-moi.
— Adieu, mon père.
— Réfléchissez…
— J'ai dit… reprit Djalma d'un ton bref et presque souverain en marchant vers la porte.
— Eh! mon Dieu! s'il s'agissait d'une femme! s'écria Rodin, poussé à bout et courant à lui, car il craignait réellement de voir Djalma quitter la maison et renverser absolument ses projets.
Aux derniers mots de Rodin, l'Indien s'arrêta brusquement.
— Une femme? dit-il en tressaillant et devenant vermeil, il s'agit d'une femme?
— Eh bien, oui! s'il s'agissait d'une femme… reprit Rodin; comprendriez-vous sa réserve, le secret dont elle est obligée d'entourer les preuves d'affection qu'elle désire vous donner?
— Une femme? répéta Djalma d'une voix tremblante en joignant les mains avec adoration… Et son ravissant visage exprima un saisissement ineffable, profond. Une femme? dit-il encore… une Parisienne?
— Oui, mon cher prince; puisque vous me forcez à cette indiscrétion, il faut bien vous l'avouer, il s'agit d'une… véritable Parisienne… d'une digne matrone… remplie de vertus, et dont le… grand âge mérite tous vos respects.
— Elle est bien vieille? s'écria le pauvre Djalma, dont le rêve charmant disparaissait tout à coup.
— Elle serait mon aînée de quelques années, répondit Rodin avec un sourire ironique, s'attendant à voir le jeune homme exprimer une sorte de dépit comique ou de regret courroucé.
Il n'en fut rien. À l'enthousiasme amoureux, passionné, qui avait un instant éclaté sur les traits du prince, succéda une expression respectueuse et touchante: il regarda Rodin avec attendrissement et lui dit d'une voix émue:
— Cette femme est donc pour moi une mère? Il est impossible de rendre avec quel charme à la fois pieux, mélancolique et tendre l'Indien accentua le mot une mère.
_— _Vous l'avez dit, mon cher prince, cette respectable dame veut être une mère pour vous… Mais je ne puis pas révéler la cause de l'affection qu'elle vous porte… Seulement, croyez-moi, certes, cette affection est sincère; la cause en est honorable; si je ne vous en dis pas le secret, c'est que chez nous les secrets des femmes, jeunes ou vieilles, sont sacrés.
— Cela est juste, et son secret sera sacré pour moi; sans la voir, je l'aimerai avec respect. Ainsi l'on aime Dieu sans le voir…
— Maintenant, cher prince, laissez-moi vous dire quelles sont les intentions de votre maternelle amie… Cette maison restera toujours à votre disposition si vous vous y plaisez, des domestiques français, une voiture et des chevaux seront à vos ordres; l'on se chargera des comptes de votre maison. Puis, comme un fils de roi doit vivre royalement, j'ai laissé dans la chambre voisine une cassette renfermant cinq cents louis. Chaque mois une somme pareille vous sera comptée; si elle ne suffit pas pour ce que nous appelons vos menus plaisirs, vous me le direz, on l'augmentera…
À un mouvement de Djalma, Rodin se hâta d'ajouter:
— Je dois vous dire tout de suite, mon cher prince, que votre délicatesse doit être parfaitement en repos. D'abord… on accepte tout d'une mère… puis, comme dans trois mois environ, vous serez mis en possession d'un énorme héritage, il vous sera facile, si cette obligation vous pèse (et c'est à peine si la somme, au pis aller, s'élèvera à quatre ou cinq mille louis), il vous sera facile de rembourser ces avances; ne ménagez donc rien; satisfaites à toutes vos fantaisies… on désire que vous paraissiez dans le plus grand monde de Paris comme doit paraître le fils d'un roi surnommé le _Père du Généreux. _Ainsi, encore une fois, je vous en conjure, ne soyez pas retenu par une fausse délicatesse… si cette somme ne vous suffit pas.
— Je demanderai… davantage; ma mère a raison… un fils de roi doit vivre en roi.
Telle fut la réponse que fit l'Indien, avec une simplicité parfaite, sans paraître étonné le moins du monde de ces offres fastueuses; et cela devait être: Djalma eût fait ce qu'on faisait pour lui, car l'on sait quelles sont les traditions de prodigue magnificence et de splendide hospitalité des princes indiens. Djalma avait été aussi ému que reconnaissant en apprenant qu'une femme l'aimait d'affection maternelle… Quant au luxe dont elle voulait l'entourer, il l'acceptait sans étonnement et sans scrupule. Cette _résignation _fut une autre déconvenue pour Rodin, qui avait préparé plusieurs excellents arguments pour engager l'Indien à accepter.
— Voici donc ce qui est bien convenu, mon cher prince, reprit le jésuite; maintenant, comme il faut que vous voyiez le monde, et que vous y entriez par la meilleure porte, ainsi que nous disions… un des amis de votre maternelle protectrice, M. le comte de Montbron, vieillard rempli d'expérience et appartenant à la plus haute société, vous présentera dans l'élite des maisons de Paris…
— Pourquoi ne m'y présentez-vous pas, vous, mon père?
— Hélas! mon cher prince, regardez-moi donc… dites-moi si ce serait là mon rôle… Non, non, je vis seul et retiré. Et puis, ajouta Rodin après un silence en attachant sur le jeune prince un regard pénétrant, attentif et curieux, comme s'il eût voulu le soumettre à une sorte d'expérimentation par les paroles suivantes, et puis, voyez-vous, M. de Montbron sera mieux à même que moi, dans le monde où il va… de vous éclairer sur les pièges que l'on pourrait vous tendre. Car vous avez aussi des ennemis… vous le savez, de lâches ennemis, qui ont abusé d'une manière infâme de votre confiance, qui se sont raillés de vous. Et comme malheureusement leur puissance égale leur méchanceté, il serait peut-être prudent à vous de tâcher de les éviter… de les fuir… au lieu de leur résister en face.
Au souvenir de ses ennemis, à la pensée de les fuir, Djalma frissonna de tout son corps, ses traits devinrent tout à coup d'une pâleur livide; ses yeux démesurément ouverts, et dont la prunelle se cercla ainsi de blanc, étincelèrent d'un feu sombre; jamais le mépris, la haine, la soif de la vengeance, n'éclatèrent plus terribles sur une face humaine… Sa lèvre supérieure, d'un rouge de sang, laissant voir ses petites dents blanches et serrées, se retroussait mobile, convulsive, et donnait à sa physionomie, naguère si charmante, une expression de férocité tellement animale, que Rodin se leva de son fauteuil et s'écria:
— Qu'avez-vous… prince?… vous m'épouvantez! Djalma ne répondit pas; à demi penché sur son siège, ses deux mains crispées par la rage, appuyées l'une sur l'autre, il semblait se cramponner à l'un des bras du fauteuil, de peur de céder à un accès de fureur épouvantable. À ce moment, le hasard voulut que le bout d'ambre du tuyau de houka eût roulé sous son pied; la tension violente qui contractait tous les nerfs de l'indien était si puissante, il était, malgré sa jeunesse et sa svelte apparence, d'une telle vigueur, que d'un brusque mouvement il pulvérisa le bout d'ambre malgré son extrême dureté.
— Mais, au nom du ciel! qu'avez-vous, prince? s'écria Rodin.
— Ainsi j'écraserai mes lâches ennemis! s'écria Djalma, le regard menaçant et enflammé.
Puis, comme si ces paroles eussent mis le comble à sa rage, il bondit de son siège, et alors, les yeux hagards, il parcourut le salon pendant quelques secondes, allant et venant dans tous les sens, comme s'il eût cherché une arme autour de lui, poussant de temps à autre une sorte de cri rauque, qu'il tâchait d'étouffer en portant ses deux poings crispés à sa bouche… tandis que ses mâchoires tressaillaient convulsivement… c'était la rage impuissante de la bête féroce altérée de carnage. Le jeune Indien était ainsi d'une beauté grande et sauvage: on sentait que ces divins instincts d'une ardeur sanguinaire et d'une aveugle intrépidité, alors exaltés à ce point par l'horreur de la trahison et de la lâcheté, dès qu'ils s'appliquaient à la guerre ou à ces chasses gigantesques de l'Inde, plus meurtrières encore que la bataille, devaient faire de Djalma ce qu'il était: un héros. Rodin admirait avec une joie sinistre et profonde la fougueuse impétuosité des passions de ce jeune Indien, qui, dans des circonstances données, devaient faire des explosions terribles. Tout à coup à la grande surprise du jésuite, cette tempête se calma. La fureur de Djalma s'apaisa presque subitement, parce que la réflexion lui en démontra bientôt la vanité. Alors, honteux de cet emportement puéril, il baissa les yeux. Sa figure resta pâle et sombre; puis avec une tranquillité froide, plus redoutable encore que la violence à laquelle il venait de se laisser entraîner, il dit à Rodin:
— Mon père, vous me conduirez aujourd'hui en face de mes ennemis.
— Et dans quel but, mon cher prince?… Que voulez-vous?
— Tuer ces lâches!
— Les tuer!!! Vous n'y pensez pas.
— Faringhea m'aidera.
— Encore une fois, songez donc que vous n'êtes pas ici sur les bords du Gange, où l'on tue son ennemi comme on tue le tigre à la chasse.
— On se bat avec un ennemi loyal, on tue un traître comme un chien maudit, reprit Djalma avec autant de conviction que de tranquillité.
— Ah! prince… vous dont le père a été appelé le Père du Généreux, dit Rodin d'une voix grave, quelle joie trouverez-vous à frapper des êtres aussi lâches que méchants?
— Détruire ce qui est dangereux est un devoir.
— Ainsi… prince… la vengeance?
— Je ne me venge pas d'un serpent, dit l'Indien d'une hauteur amère, je l'écrase.
— Mais, mon cher prince, ici on ne se débarrasse pas de ses ennemis de cette façon; si l'on a à se plaindre…
— Les femmes et les enfants se plaignent, dit Djalma en interrompant Rodin; les hommes frappent.
— Toujours au bord du Gange, mon cher prince; mais pas ici… Ici la société prend en main votre cause, l'examine, la juge, et, s'il y a lieu, punit…
— Dans mon offense, je suis juge et bourreau…
— De grâce, écoutez-moi: vous avez échappé aux pièges odieux de vos ennemis, n'est-ce pas? Eh bien, supposez que cela ait été grâce au dévouement de la vénérable femme qui a pour vous la tendresse d'une mère; maintenant, si elle vous demandait leur grâce, elle qui vous a sauvé d'eux… que feriez-vous?
L'Indien baissa la tête et resta quelques moments sans répondre.
Profitant de son hésitation, Rodin continua:
— Je pourrais vous dire: Prince, je connais vos ennemis; mais dans la crainte de vous voir commettre quelque terrible imprudence, je vous cacherai leurs noms à tout jamais. Eh bien, non, je vous jure que, si la respectable personne qui vous aime comme un fils trouve juste et utile que je vous dise ces noms, je vous les dirai; mais jusqu'à ce qu'elle ait prononcé, je me tairai.
Djalma regarda Rodin d'un air sombre et courroucé. À ce moment,
Faringhea entra et dit à Rodin:
— Un homme, porteur d'une lettre, est allé chez vous… On lui a dit que vous étiez ici… Il est venu… Faut-il recevoir cette lettre? il dit que c'est de la part de M. l'abbé d'Aigrigny…
— Certainement, dit Rodin. Et puis il ajouta:
— Si le prince le permet? Djalma fit un signe de tête, Faringhea sortit.
— Vous pardonnez, cher prince? J'attendais ce matin une lettre fort importante; comme elle tardait à venir, ne voulant pas manquer de vous voir, j'ai recommandé chez moi de m'envoyer cette lettre ici.
Quelques instants après, Faringhea revint avec une lettre qu'il remit à Rodin; après quoi le métis sortit.
IX. Adrienne et Djalma.
Lorsque Faringhea eut quitté le salon, Rodin prit la lettre de l'abbé d'Aigrigny d'une main et de l'autre parut chercher quelque chose, d'abord dans la poche de côté de sa redingote, puis dans sa poche de derrière, puis dans le gousset de son pantalon; puis enfin, ne trouvant rien, il posa la lettre sur le genou râpé de son pantalon noir, et se _tâta _partout, des deux mains, d'un air de regret et d'inquiétude.
Les divers mouvements de cette pantomime, jouée avec une bonhomie parfaite, furent couronnés par cette exclamation:
— Ah! mon Dieu! c'est désolant!
— Qu'avez-vous? lui demanda Djalma, sortant du sombre silence où il était plongé depuis quelques instants.
— Hélas! mon cher prince, reprit Rodin, il m'arrive la chose du monde la plus vulgaire, la plus puérile, ce qui ne l'empêche pas d'être pour moi infiniment fâcheuse… j'ai oublié ou perdu mes lunettes; or par ce demi-jour et surtout à cause de la détestable vue que le travail et les années m'ont faite, il m'est absolument impossible de lire cette lettre, fort importante, car on attend de moi une réponse très prompte, très simple et très catégorique, un oui ou un non… L'heure presse; c'est désespérant… Si encore, ajouta Rodin en appuyant sur ces mots sans regarder Djalma, mais afin que ce dernier les remarquât, si encore quelqu'un pouvait me rendre le service de lire pour moi… Mais non… personne… personne…
— Mon père, lui dit obligeamment Djalma, voulez-vous que je lise pour vous? la lecture finie, j'aurai oublié ce que j'aurai lu.
— Vous? s'écria Rodin, comme si la proposition de l'Indien lui eût semblé à la fois exorbitante et dangereuse, c'est impossible, prince… vous… lire cette lettre!…
— Alors, excusez ma demande, dit doucement Djalma.
— Mais, au fait, reprit Rodin après un moment de réflexion et se parlant à lui-même, pourquoi non? Et il ajouta en s'adressant à Djalma:
— Vraiment, vous auriez cette complaisance, mon cher prince? Je n'aurais pas osé vous demander ce service. Ce disant, Rodin remit la lettre à Djalma, qui lut à voix haute. Cette lettre était ainsi conçue:
«Votre visite de ce matin à l'hôtel de Saint-Dizier, d'après ce qui m'a été rapporté, doit être considérée comme une nouvelle agression de votre part.
«Voici la dernière proposition que l'on vous a annoncée, peut-être sera-t-elle aussi infructueuse que la démarche que j'ai bien voulu tenter hier en me rendant rue Clovis.
«Après cette longue et pénible explication, je vous ai dit que je vous écrirais; je tiens ma promesse, voici donc mon ultimatum.
«Et d'abord un avertissement: Prenez garde!… Si vous vous opiniâtrez à soutenir une lutte inégale, vous serez exposé même à la haine de ceux que vous voulez follement protéger. On a mille moyens de vous perdre auprès d'eux en les éclairant sur vos projets. On leur prouvera que vous avez trempé dans le complot que vous prétendez maintenant dévoiler, et cela non pas par générosité, mais par cupidité.»
Quoique Djalma eût la parfaite délicatesse de sentir que la moindre question à Rodin au sujet de cette lettre serait une grave indiscrétion, il ne put s'empêcher de tourner vivement la tête vers le jésuite en lisant ce passage.
— Mon Dieu, oui! il s'agit de moi… de moi-même. Tel que vous me voyez, mon cher prince, ajouta-t-il en faisant allusion à ses vêtements sordides, on m'accuse de cupidité.
— Et quels sont ces gens que vous protégez?
— Mes protégés?… dit Rodin en feignant quelque hésitation, comme s'il eût été embarrassé pour répondre, qui sont mes protégés?… Hum… hum… je vais vous dire… Ce sont… ce sont de pauvres diables sans aucune ressource, gens de rien, mais gens de bien, n'ayant que leur bon droit dans… un procès qu'ils soutiennent; ils sont menacés d'être écrasés par des gens puissants, très puissants… Ceux-là, heureusement, ne sont pas assez connus pour que je puisse les démasquer au profit de mes protégés… Que voulez-vous?… pauvre et chétif, je me range naturellement du côté des pauvres et des chétifs… Mais, continuez, je vous prie…
Djalma reprit: «Vous avez donc tout à redouter en continuant de nous être hostile, et rien à gagner en embrassant le parti de ceux que vous appelez vos amis; ils seraient plus justement nommés vos dupes, car, s'il était sincère, votre désintéressement serait inexplicable… Il doit donc cacher, et il cache, je le répète, des arrière-pensées de cupidité.
«Oh! sous ce rapport même… on peut vous offrir un ample dédommagement, avec cette différence que vos espérances sont uniquement fondées sur la reconnaissance probable de vos amis, éventualité fort chanceuse, tandis que nos offres seront réalisées à l'instant même; pour parler nettement, voici ce que l'on exige de vous: ce soir même, avant minuit pour tout délai, vous aurez quitté Paris, et vous vous engagerez à n'y pas revenir avant six mois.»
Djalma ne put retenir un mouvement de surprise, et regarda Rodin.
— C'est tout simple, reprit-il; le procès de mes pauvres protégés sera jugé avant cette époque, et, en m'éloignant, on m'empêche de veiller sur eux; vous comprenez, mon cher prince, dit Rodin avec une indignation amère. Veuillez continuer et m'excuser de vous avoir interrompu… mais tant d'impudence me révolte…
Djalma continua: «Pour que nous ayons la certitude de votre éloignement de Paris durant six mois, vous vous rendrez chez un de nos amis en Allemagne; vous recevrez chez lui une généreuse hospitalité: mais vous y demeurerez forcément jusqu'à l'expiration du délai.»
— Oui… une prison volontaire, dit Rodin. «À ces conditions, vous recevrez une pension de mille francs par mois, à dater de votre départ de Paris, dix mille francs comptant et vingt mille francs après les six mois écoulés. Le tout vous sera suffisamment garanti. Enfin, au bout de six mois, on vous assurera une position aussi honorable qu'indépendante.»
Djalma s'étant arrêté par un mouvement d'indignation involontaire,
Rodin lui dit:
— Continuez, je vous prie, cher prince; il faut lire jusqu'au bout, cela vous donnera une idée de ce qui se passe au milieu de notre civilisation.
Djalma reprit: «Vous connaissez assez la marche des choses et ce que nous sommes, pour savoir qu'en vous éloignant nous voulons seulement nous défaire d'un ennemi peu dangereux, mais très importun; ne soyez pas aveuglé par votre premier succès. Les suites de votre dénonciation seront étouffées, parce qu'elle est calomnieuse; le juge qu'il l'a accueillie se repentira cruellement de son odieuse partialité. Vous pouvez faire de cette lettre tel usage que vous voudrez. Nous savons ce que nous écrivons, à qui nous écrivons et comment nous écrivons. Vous recevrez cette lettre à trois heures. Si à quatre heures votre signature n'est pas, tout entière, au bas de cette lettre… la guerre recommence… non pas demain, mais ce soir.» Cette lecture finie, Djalma regarda Rodin, qui lui dit:
— Permettez-moi d'appeler Faringhea. Et ce disant, il frappa sur un timbre. Le métis parut. Rodin reçut la lettre des mains de Djalma, la déchira en deux morceaux, la froissa entre ses mains, de manière à en faire une espèce de boule, et dit au métis en la lui remettant:
— Vous donnerez ce chiffon de papier à la personne qui attend, et vous lui direz que telle est ma réponse à cette lettre indigne et insolente; vous entendez bien… à cette lettre indigne et insolente.
— J'entends bien, dit le métis, et il sortit.
— C'est peut-être une guerre dangereuse pour nous, mon père, dit l'Indien avec intérêt.
— Oui, cher prince, dangereuse peut-être… Mais je ne fais pas comme vous… moi; je ne veux pas tuer mes ennemis parce qu'ils sont lâches et méchants… je les combats… sous l'égide de la loi; imitez-moi donc…
Puis, voyant les traits de Djalma se rembrunir, Rodin ajouta:
— J'ai tort… je ne veux plus vous conseiller à ce sujet… Seulement, convenons de remettre cette question au seul jugement de votre digne et maternelle protectrice. Demain je la verrai; si elle y consent, je vous dirai les noms de vos ennemis. Sinon… non.