— Comment donc cela? dit Dagobert.

— Eh! mon Dieu! vous-même, dit Rodin, vous êtes un exemple de ce que j'avance.

— Moi!…

— Croyez-vous que le hasard seul ait amené la scène de l'auberge du Faucon blanc, près de Leipzig?

— Qui vous a parlé de cette scène? dit Dagobert confondu.

— Ou vous acceptiez la provocation de Morok, continua le jésuite sans répondre à Dagobert, et vous tombiez dans un guet-apens, ou vous la refusiez, et alors vous étiez arrêté faute de papiers ainsi que vous l'avez été, puis jeté en prison comme un vagabond avec ces pauvres orphelines… Maintenant, savez-vous quel était le but de cette violence? De vous empêcher d'être ici le 13 février.

— Mais plus je vous écoute, monsieur, dit Adrienne, plus je suis effrayée de l'audace de l'abbé d'Aigrigny et de l'étendue des moyens dont il dispose… En vérité, reprit-elle avec une profonde surprise, si vos paroles ne méritaient pas toute créance…

— Vous en douteriez, n'est-ce pas, mademoiselle? dit Dagobert; c'est comme moi, je ne peux pas croire que, si méchant qu'il soit, ce renégat ait eu des intelligences avec un montreur de bêtes, au fond de la Saxe; et puis, comment aurait-il su que moi et les enfants nous devions passer à Leipzig? C'est impossible, mon brave homme.

— En effet, monsieur, reprit Adrienne, je crains que votre animadversion, d'ailleurs très légitime, contre l'abbé d'Aigrigny, ne vous égare, et que vous ne lui attribuiez une puissance et une étendue de relations presque fabuleuse.

Après un moment de silence, pendant lequel Rodin regarda tour à tour Adrienne et Dagobert avec une sorte de commisération, il reprit:

— Et comment M. l'abbé d'Aigrigny aurait-il eu votre croix en sa possession sans ses relations avec Morok? demanda Rodin au soldat.

— Mais, au fait, monsieur, dit Dagobert, la joie m'a empêché de réfléchir; comment se fait-il que ma croix soit entre vos mains?

— Justement parce que l'abbé d'Aigrigny avait à Leipzig les relations dont vous et cette chère demoiselle paraissez douter.

— Mais ma croix, comment vous est-elle parvenue à Paris?

— Dites-moi, vous avez été arrêté à Leipzig faute de papiers, n'est-ce pas?

— Oui… mais je n'ai jamais pu comprendre comment mes papiers et mon argent avaient disparu de mon sac… Je croyais avoir eu le malheur de les perdre.

Rodin haussa les épaules et reprit:

— Ils vous ont été volés à l'auberge du _Faucon blanc _par Goliath, un des affidés de Morok, et celui-ci a envoyé les papiers et la croix à l'abbé d'Aigrigny pour lui prouver qu'il avait réussi à exécuter les ordres qui concernaient les orphelines et vous-même. C'est avant-hier que j'ai eu la clef de cette machination ténébreuse: croix et papiers se trouvaient dans les archives de l'abbé d'Aigrigny; les papiers formaient un volume trop considérable; on se serait aperçu de leur soustraction; mais d'après ma lettre, espérant vous voir ce matin, et sachant combien un soldat de l'empereur tient à sa croix, relique sacrée comme vous le dites, mon bon ami, ma foi! je n'ai pas hésité: j'ai mis la relique dans ma poche. Après tout, me suis-je dit, ce n'est qu'une restitution, et ma délicatesse s'exagère peut-être la portée de cet abus de confiance.

— Vous ne pouviez faire une action meilleure, dit Adrienne, et, pour ma part, en raison de l'intérêt que je porte à M. Dagobert, je vous en suis personnellement reconnaissante.

Puis, après un moment de silence, elle reprit avec anxiété:

— Mais, monsieur, de quelle effrayante puissance dispose donc M. d'Aigrigny… pour avoir en pays étranger des relations si étendues et si redoutables?

— Silence! s'écria Rodin à voix basse en regardant autour de lui d'un air épouvanté, silence… silence!… Au nom du ciel, ne m'interrogez pas là-dessus!!!

III. Révélations.

Mlle de Cardoville, très étonnée de la frayeur de Rodin lorsqu'elle lui avait demandé quelque explication sur le pouvoir si formidable, si étendu, dont disposait l'abbé d'Aigrigny, lui dit:

— Mais, monsieur, qu'y a-t-il donc de si étrange dans la question que je viens de vous faire?

Rodin, après un moment de silence, jetant les yeux autour de lui avec une inquiétude parfaitement simulée, répondit à voix basse:

— Encore une fois, mademoiselle, ne m'interrogez pas sur un sujet si redoutable: les murailles de cette maison ont des oreilles, ainsi qu'on dit vulgairement.

Adrienne et Dagobert se regardèrent avec une surprise croissante.

La Mayeux, par un instinct d'une persistance incroyable, continuait à éprouver un sentiment de défiance invincible contre Rodin; quelquefois elle le regardait longtemps à la dérobée, tâchant de pénétrer sous le masque de cet homme, qui l'épouvantait. Un moment le jésuite rencontra le regard inquiet de la Mayeux obstinément attaché sur lui; il lui fit aussitôt un petit signe de tête plein d'aménité; la jeune fille, effrayée de se voir surprise, détourna les yeux en tressaillant.

— Non, non, ma chère demoiselle, reprit Rodin, avec un soupir, en voyant que Mlle de Cardoville s'étonnait de son silence, ne m'interrogez pas sur la puissance de l'abbé d'Aigrigny.

— Mais, encore une fois, monsieur, reprit Adrienne, pourquoi cette hésitation à me répondre? Que craignez-vous?

— Ah! ma chère demoiselle, dit Rodin en frissonnant, ces gens-là sont si puissants!… leur animosité est si terrible!

— Rassurez-vous, monsieur, je vous dois trop pour que mon appui vous manque jamais.

— Eh! ma chère demoiselle, reprit Rodin presque blessé, jugez-moi mieux, je vous en prie. Est-ce donc pour moi que je crains?… Non, non, je suis trop obscur, trop inoffensif; mais c'est vous, mais c'est M. le maréchal Simon, mais ce sont les autres personnes de votre famille, qui ont tout à redouter… Ah! tenez, ma chère demoiselle, encore une fois, ne m'interrogez pas; il est des secrets funestes à ceux qui les possèdent…

— Mais enfin, monsieur, ne vaut-il pas mieux connaître les périls dont on est menacé?

— Quand on sait la manoeuvre de son ennemi, on peut se défendre au moins, dit Dagobert. Vaut mieux une attaque en plein jour qu'une embuscade.

— Puis, je vous l'assure, reprit Adrienne, le peu de mots que vous m'avez dits m'inspirent une vague inquiétude…

— Allons, puisqu'il le faut… ma chère demoiselle, reprit le jésuite en paraissant faire un grand effort sur lui-même, puisque vous ne comprenez pas à demi-mot… je serai plus explicite… Mais rappelez-vous, ajouta-t-il d'un ton grave… rappelez-vous que votre insistance me force à vous apprendre ce qu'il vous vaudrait peut-être mieux ignorer.

— Parlez, de grâce, monsieur, parlez, dit Adrienne.

Rodin, rassemblant autour de lui Adrienne, Dagobert et la Mayeux, leur dit à voix basse d'un air mystérieux:

— N'avez-vous donc jamais entendu parler d'une association puissante qui étend son réseau sur toute la terre, qui compte des affiliés, des séides, des fanatiques dans toutes les classes de la société… qui a eu et qui a encore souvent l'oreille des rois et des grands… association toute-puissante, qui d'un mot élève ses créatures aux positions les plus hautes, et d'un mot aussi les rejette dans le néant dont elle seule a pu les tirer?

— Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne, quelle est donc cette association formidable? Jamais je n'en ai jusqu'ici entendu parler.

— Je vous crois, et pourtant votre ignorance à ce sujet m'étonne au dernier point, ma chère demoiselle.

— Et pourquoi cet étonnement?

— Parce que vous avez vécu longtemps avec madame votre tante, et vu souvent l'abbé d'Aigrigny.

— J'ai vécu chez Mme de Saint-Dizier, mais non pas avec elle, car pour mille raisons elle m'inspirait une aversion légitime.

— Mais en fait, ma chère demoiselle, ma remarque n'était pas juste; c'est là plus qu'ailleurs que, devant vous surtout, on devait garder le silence sur cette association, et c'est pourtant grâce à elle que Mme de Saint-Dizier a joui d'une si redoutable influence dans le monde sous le dernier règne… Eh bien! sachez- le donc: c'est le concours de cette association qui rend l'abbé d'Aigrigny un homme si dangereux; par elle il a pu surveiller, poursuivre, atteindre différents membres de votre famille, ceux-ci en Sibérie, ceux-là au fond de l'Inde, d'autres enfin au milieu des montagnes de l'Amérique, car, je vous l'ai dit, c'est par hasard avant-hier, en compulsant les papiers de l'abbé d'Aigrigny, que j'ai été mis sur la trace, puis convaincu de son affiliation à cette compagnie, dont il est le chef le plus actif et le plus capable.

— Mais, monsieur, le nom… le nom de cette compagnie, dit
Adrienne.

— Eh! bien! c'est… Et Rodin s'arrêta.

— C'est… reprit Adrienne, aussi intéressée que Dagobert et la
Mayeux, c'est…

Rodin regarda autour de lui, ramena par un signe les autres acteurs de cette scène plus près de lui, et dit à voix basse, en accentuant lentement ses paroles:

— C'est… la compagnie de Jésus. Et il tressaillit.

— Les Jésuites! s'écria Mlle de Cardoville, ne pouvant retenir un éclat de rire d'autant plus franc que, d'après les mystérieuses précautions oratoires de Rodin, elle s'attendait à une révélation selon elle beaucoup plus terrible; les Jésuites! reprit-elle en riant toujours, mais ils n'existent que dans les livres; ce sont des personnages historiques très effrayants, je le crois; mais pourquoi déguiser ainsi Mme de Saint-Dizier et M. d'Aigrigny? Tels qu'ils sont, ne justifient-ils pas assez mon aversion et mon dédain?

Après avoir écouté silencieusement Mlle de Cardoville, Rodin reprit d'un air grave et pénétré:

— Votre aveuglement m'effraye, ma chère demoiselle; le passé aurait dû vous faire craindre pour l'avenir, car plus que personne, vous avez déjà subi la funeste action de cette compagnie dont vous regardez l'existence comme un rêve.

— Moi, monsieur? dit Adrienne en souriant, quoique un peu surprise.

— Vous…

— Et dans quelle circonstance?

— Vous me le demandez, ma chère demoiselle, vous me le demandez… et vous avez été enfermée ici comme folle? N'est-ce donc pas vous dire que le maître de cette maison est un des membres laïques les plus dévoués de cette compagnie, et, comme tel, l'instrument aveugle de l'abbé d'Aigrigny!

— Ainsi, dit Adrienne, sans sourire cette fois, M. Baleinier…?

— Obéissait à l'abbé d'Aigrigny, le chef le plus redoutable de cette redoutable société… Il emploie son génie au mal; mais, il faut l'avouer, c'est un homme de génie… aussi est-ce surtout sur lui qu'une fois hors d'ici, vous et les vôtres devrez concentrer toute votre surveillance, tous vos soupçons; car, croyez-moi, je le connais, il ne regarde pas la partie comme perdue; il faut vous attendre à de nouvelles attaques, sans doute d'un autre genre, mais, par cela même, peut-être plus dangereuses encore…

— Heureusement, vous nous prévenez, mon brave, dit Dagobert, et vous serez avec nous.

— Je puis bien peu, mon bon ami; mais ce peu est au service des honnêtes gens, dit Rodin.

— Maintenant, dit Adrienne d'un air pensif, complètement persuadée par l'air de conviction de Rodin, je m'explique l'inconcevable influence que ma tante exerçait sur le monde; je l'attribuais seulement à ses relations avec des personnages puissants; je croyais bien qu'elle était, ainsi que l'abbé d'Aigrigny, associée à de ténébreuses intrigues dont la religion était le voile, mais j'étais loin de croire à ce que vous m'apprenez.

— Et combien de choses vous ignorez encore! reprit Rodin. Si vous saviez, ma chère demoiselle, avec quel art ces gens-là vous environnent, à votre insu, d'agents qui leur sont dévoués! Lorsqu'ils ont intérêt à en être instruits, aucun de vos pas ne leur échappe. Puis, peu à peu, ils agissent lentement, prudemment et dans l'ombre; ils vous circonviennent par tous les moyens possibles, depuis la flatterie jusqu'à la terreur… vous séduisent ou vous effrayent, pour vous dominer ensuite sans que vous ayez conscience de leur autorité; tel est leur but, et, il faut l'avouer, ils l'atteignent souvent avec une détestable habileté.

Rodin avait parlé avec tant de sincérité qu'Adrienne tressaillit; puis, se reprochant cette crainte, elle reprit:

— Et pourtant, non… non, jamais je ne pourrai croire à un pouvoir si infernal; encore une fois, la puissance de ces prêtres ambitieux est d'un autre âge… Dieu soit loué! ils ont disparu à tout jamais.

— Oui, certes, ils ont disparu, car ils savent se disperser et disparaître dans certaines circonstances; mais c'est surtout alors qu'ils sont le plus dangereux; car la défiance qu'ils inspiraient s'évanouit, et ils veillent toujours, eux, dans les ténèbres. Ah! ma chère demoiselle, si vous connaissiez leur effrayante habileté! Dans ma haine contre tout ce qui est oppressif, lâche et hypocrite, j'avais étudié l'histoire de cette terrible compagnie avant de savoir que l'abbé d'Aigrigny en faisait partie. Ah! c'est à épouvanter… Si vous saviez quels moyens ils emploient!… Quand je vous dirai que, grâce à leurs ruses diaboliques, les apparences les plus pures, les plus dévouées, cachent souvent les pièges les plus horribles…

Et les regards de Rodin parurent s'arrêter _par hasard _sur la Mayeux; mais voyant qu'Adrienne ne s'apercevait pas de cette insinuation, le jésuite reprit:

— En un mot, êtes-vous en butte à leurs poursuites, ont-ils intérêt à vous capter? oh! de ce moment, défiez-vous de tout ce qui vous entoure, soupçonnez les attachements les plus nobles, les affections les plus tendres, car ces monstres parviennent quelquefois à corrompre vos meilleurs amis, et à s'en faire contre vous des auxiliaires d'autant plus terribles que votre confiance est plus aveugle.

— Ah! c'est impossible, s'écria Adrienne révoltée; vous exagérez… Non, non, l'enfer n'aurait rien rêvé de plus horrible que de telles trahisons…

— Hélas!… ma chère demoiselle… un de vos parents, M. Hardy, le coeur le plus loyal, le plus généreux, a été ainsi victime d'une trahison infâme… Enfin, savez-vous ce que la lecture du testament de votre aïeul nous a appris? C'est qu'il est mort victime de la haine de ces gens-là, et qu'à cette heure, après cent cinquante ans d'intervalle, ses descendants sont encore en butte à la haine de cette indestructible compagnie.

— Ah! monsieur… cela épouvante, dit Adrienne en sentant son coeur se serrer. Mais il n'y a donc pas d'armes contre de telles attaques?…

— La prudence, ma chère demoiselle, la réserve la plus attentive, l'étude la plus incessamment défiante de tout ce qui vous approche.

— Mais c'est une vie affreuse qu'une telle vie, monsieur; mais c'est une torture que d'être ainsi en proie à des soupçons, à des doutes, à des craintes continuelles!

— Eh! sans doute!… ils le savent bien, les misérables… C'est ce qui fait leur force… souvent ils trompent par l'excès même des précautions que l'on prend contre eux. Aussi, ma chère demoiselle, et vous, digne et brave soldat, au nom de ce qui vous est cher, défiez-vous, ne hasardez pas légèrement votre confiance; prenez bien garde, vous avez failli être victime de ces gens-là; vous les aurez toujours pour ennemis implacables… Et vous aussi, pauvre et intéressante enfant, ajouta le jésuite en s'adressant à la Mayeux, suivez mes conseils… craignez-les… ne dormez que d'un oeil, comme dit le proverbe.

— Moi, monsieur? dit la Mayeux; qu'ai-je fait? qu'ai-je à craindre?

— Ce que vous avez fait? Eh! mon Dieu… n'aimez-vous pas tendrement cette chère demoiselle, votre protectrice? n'avez-vous pas tenté de venir à son secours? N'êtes-vous pas la soeur adoptive du fils de cet intrépide soldat, du brave Agricol? Hélas! pauvre enfant, ne voilà-t-il pas assez de titres à leur haine, malgré votre obscurité? Ah! ma chère demoiselle, ne croyez pas que j'exagère. Réfléchissez… réfléchissez… Songez à ce que je viens de rappeler au fidèle compagnon d'armes du maréchal Simon, relativement à son emprisonnement à Leipzig; songez à ce qui vous est arrivé à vous-même, que l'on a osé conduire ici au mépris de toute loi, de toute justice, et alors vous verrez qu'il n'y a rien d'exagéré dans ce tableau de la puissance occulte de cette compagnie… Soyez toujours sur vos gardes, et surtout, ma chère demoiselle, dans tous les cas douteux, ne craignez pas de vous adresser à moi. En trois jours j'ai assez appris par ma propre expérience, sur leur manière d'agir, pour pouvoir vous indiquer un piège, une ruse, un danger, et vous en défendre.

— Dans une pareille circonstance, monsieur, répondit Mlle de Cardoville, à défaut de reconnaissance, mon intérêt ne vous désignerait-il pas comme mon meilleur conseiller?

Selon la tactique habituelle des fils de Loyola, qui tantôt nient eux-mêmes leur propre existence afin d'échapper à leurs adversaires, tantôt, au contraire, proclament avec audace la puissance vivace de leur organisation afin d'intimider les faibles, Rodin avait éclaté de rire au nez du régisseur de la terre de Cardoville, lorsque celui-ci avait parlé de l'existence des Jésuites, tandis qu'à ce moment, en retraçant ainsi leurs moyens d'action, il tâchait, et il avait réussi à jeter dans l'esprit de Mlle de Cardoville quelques germes de frayeur qui devaient peu à peu se développer par la réflexion, et servir plus tard les projets sinistres qu'il méditait.

La Mayeux ressentait toujours une grande frayeur à l'endroit de Rodin; pourtant, depuis qu'elle l'avait entendu dévoiler à Adrienne la sinistre puissance de l'ordre qu'il disait si redoutable, la jeune ouvrière, loin de soupçonner le jésuite d'avoir l'audace de parler ainsi d'une association dont il était membre, lui savait gré, presque malgré elle, des importants conseils qu'il venait de donner à Mlle de Cardoville. Le nouveau regard qu'elle jeta sur lui à la dérobée (et que Rodin surprit aussi, car il observait la jeune fille avec une attention soutenue) fut empreint d'une gratitude pour ainsi dire étonnée. Devinant cette impression, voulant l'améliorer encore, tâcher de détruire les fâcheuses préventions de la Mayeux, et aller surtout au-devant d'une révélation qui devait être faite tôt ou tard, le jésuite eut l'air d'avoir oublié quelque chose de très important et s'écria en se frappant le front:

— À quoi pensé-je donc? Puis, s'adressant à la Mayeux:

— Savez-vous, ma chère fille, où est votre soeur? Aussi interdite qu'attristée de cette question inattendue, la Mayeux répondit en rougissant beaucoup, car elle se rappelait sa dernière entrevue avec la brillante reine Bacchanal:

— Il y a quelques jours que je n'ai vu ma soeur, monsieur.

— Eh bien, ma chère fille, elle n'est pas heureuse, dit Rodin, j'ai promis à une de ses amies de lui envoyer un petit secours; je me suis adressé à une personne charitable: voici ce que l'on m'a donné pour elle…

Et il tira de sa poche un rouleau cacheté qu'il remit à la Mayeux, aussi surprise qu'attendrie.

— Vous avez une soeur malheureuse… et je n'en sais rien, dit vivement Adrienne à l'ouvrière; ah! mon enfant, c'est mal!

— Ne la blâmez pas… dit Rodin. D'abord elle ignorait que sa soeur fût malheureuse, et puis elle ne pouvait pas vous demander, à vous, ma chère demoiselle, de vous y intéresser.

Et comme Mlle de Cardoville regardait Rodin avec étonnement, il ajouta en s'adressant à la Mayeux:

— N'est-il pas vrai, ma chère fille?

— Oui, monsieur, dit l'ouvrière en baissant les yeux et rougissant de nouveau. Puis elle ajouta vivement et avec anxiété:

— Mais ma soeur, monsieur, où l'avez-vous vue? où est-elle? comment est-elle malheureuse?

— Tout ceci serait trop long à vous dire, ma chère fille; allez le plus tôt possible rue Clovis, maison de la fruitière; demandez à parler à votre soeur de la part de M. Charlemagne ou de M. Rodin, comme vous voudrez, car je suis connu dans ce pied-à- terre sous mon nom de baptême comme sous mon nom de famille, et vous saurez le reste… Dites seulement à votre soeur que si elle est sage, que si elle persiste dans ses bonnes résolutions, l'on continuera de s'occuper d'elle.

La Mayeux, de plus en plus surprise, allait répondre à Rodin, lorsque la porte s'ouvrit, et M. de Gernande entra. La figure du magistrat était grave et triste.

— Et les filles du maréchal Simon? s'écria Mlle de Cardoville.

— Malheureusement je ne vous les amène pas, répondit le juge.

— Et où sont-elles, monsieur? qu'en a-t-on fait? Avant-hier encore elles étaient dans ce couvent! s'écria Dagobert bouleversé de ce complet renversement de ses espérances.

À peine le soldat eut-il prononcé ces mots, que, profitant du mouvement qui groupait les acteurs de cette scène autour du magistrat, Rodin se recula de quelques pas, gagna discrètement la porte, et disparut sans que personne se fût aperçu de son absence.

Pendant que le soldat, ainsi rejeté tout à coup au plus profond de son désespoir, regardait M. de Gernande, attendant sa réponse avec angoisse, Adrienne dit au magistrat:

— Mais, mon Dieu! monsieur, lorsque vous vous êtes présenté dans le couvent, que vous a répondu la supérieure au sujet de ces jeunes filles?

— La supérieure a refusé de s'expliquer, mademoiselle. «— Vous prétendez, monsieur, m'a-t-elle dit, que les jeunes personnes dont vous parlez sont retenues ici contre leur gré… puisque la loi vous donne cette fois le droit de pénétrer dans cette maison, visitez-la… «— Mais, madame, veuillez me répondre positivement, ai-je dit à la supérieure: affirmez-vous être complètement étrangère à la séquestration des jeunes filles que je viens réclamer?

«— Je n'ai rien à dire à ce sujet, monsieur; vous vous dites autorisé à faire des perquisitions: faites-les.»

— Ne pouvant obtenir d'autres explications, ajouta le magistrat, j'ai parcouru le couvent dans toutes ses parties, je me suis fait ouvrir toutes les chambres… mais malheureusement je n'ai trouvé aucune trace de ces jeunes filles…

— Ils les auront envoyées dans un autre endroit! s'écria Dagobert, et qui sait?… bien malades peut-être… ils les tueront, mon Dieu! ils les tueront! s'écria-t-il avec un accent déchirant.

— Après un tel refus, que faire, mon Dieu! quel parti prendre?
Ah! de grâce, éclairez-nous, monsieur, vous notre conseil, vous
notre providence, dit Adrienne en se retournant pour parler à
Rodin qu'elle croyait derrière elle: quelle serait votre…?

Puis s'apercevant que le jésuite avait tout à coup disparu, elle dit à la Mayeux avec inquiétude:

— Et M. Rodin, où est-il donc?

— Je ne sais pas, mademoiselle, répondit la Mayeux en regardant autour d'elle; il n'est plus là.

— Cela est étrange, dit Adrienne, disparaître si brusquement.

— Quand je vous disais que c'était un traître! s'écria Dagobert en frappant du pied avec rage; ils s'entendent tous…

— Non, non, dit Mlle de Cardoville, ne croyez pas cela; mais l'absence de M. Rodin n'en est pas moins regrettable, car, dans cette circonstance difficile, grâce à la position que M. Rodin a occupée auprès de M. d'Aigrigny, il aurait pu peut-être donner d'utiles renseignements.

— Je vous avouerai, mademoiselle, que j'y comptais presque, dit M. de Gernande, et j'étais revenu ici autant pour vous apprendre le fâcheux résultat de mes recherches que pour demander à cet homme de coeur et de droiture, qui a si courageusement dévoilé d'odieuses machinations, de nous éclairer de ses conseils dans cette circonstance.

Chose assez étrange! depuis quelques instants Dagobert, profondément absorbé, n'apportait plus aucune attention aux paroles du magistrat, si importantes pour lui. Il ne s'aperçut même pas du départ de M. de Gernande, qui se retira après avoir promis à Adrienne de ne rien négliger pour arriver à connaître la vérité au sujet de la disparition des orphelines.

Inquiète de ce silence, voulant quitter à l'instant la maison et engager Dagobert à l'accompagner, Adrienne après un coup d'oeil d'intelligence échangé avec la Mayeux, s'approchait du soldat, lorsqu'on entendit au dehors de la chambre des pas précipités et une voix mâle s'écriant avec impatience:

— Où est-il? où est-il? À cette voix, Dagobert eut l'air de s'éveiller en sursaut, fit un bond, poussa un cri et se précipita vers la porte. Elle s'ouvrit… Le maréchal Simon y parut.

IV. Pierre Simon.

Le maréchal Pierre Simon, duc de Ligny, était de haute taille, simplement vêtu d'une redingote bleue fermée jusqu'à la dernière boutonnière, où se nouait un bout de ruban rouge. On ne pouvait voir une physionomie plus loyale, plus expansive, d'un caractère plus chevaleresque, que celle du maréchal; il avait le front large, le nez aquilin, le menton fermement accusé, et le teint brûlé par le soleil de l'Inde. Ses cheveux, coupés très ras, grisonnaient sur les tempes; mais ses sourcils étaient encore aussi noirs que sa large moustache retombante; sa démarche libre, hardie, ses mouvements décidés, témoignaient de son impétuosité militaire. Homme du peuple, homme de guerre et d'élan, la chaleureuse cordialité de sa parole appelait la bienveillance et la sympathie; aussi éclairé qu'intrépide, aussi généreux que sincère, on remarquait surtout en lui une mâle fierté plébéienne; ainsi que d'autres sont fiers d'une haute naissance, il était fier, lui, de son obscure origine, parce qu'elle était ennoblie par le grand caractère de son père, républicain rigide, intelligent et laborieux artisan, depuis quarante ans l'honneur, l'exemple, la glorification des travailleurs. En acceptant avec reconnaissance le titre aristocratique dont l'empereur l'avait décoré, Pierre Simon avait agi comme ces gens délicats qui, recevant d'une affectueuse amitié un don parfaitement inutile, l'acceptent avec reconnaissance en faveur de la main qui l'offre. Le culte religieux de Pierre Simon envers l'empereur n'avait jamais été aveugle; autant son dévouement, son ardent amour, pour son idole fut instinctif et pour ainsi dire fatal… autant son admiration fut grave et raisonnée. Loin de ressembler à ces traîneurs de sabre qui n'aiment la bataille que pour la bataille, non seulement le maréchal Simon admirait son héros comme le plus grand capitaine du monde, mais il l'admirait surtout parce qu'il savait que l'empereur avait fait ou accepté la guerre dans l'espoir d'imposer un jour la paix au monde; car si la paix consentie par la gloire et par la force est grande, féconde et magnifique, la paix consentie par la faiblesse et par la lâcheté est stérile, désastreuse et déshonorante. Fils d'artisan, Pierre Simon admirait encore l'empereur parce que cet impérial parvenu avait toujours su faire noblement vibrer la fibre populaire, et que, se souvenant du peuple dont il était sorti, il l'avait fraternellement convié à jouir de toutes les pompes de l'aristocratie et de la royauté.

* * * * *

Lorsque le maréchal Simon entra dans la chambre, ses traits étaient altérés; à la vue de Dagobert, un éclair de joie illumina son visage; il se précipita vers le soldat en lui tendant les bras, et s'écria:

— Mon ami!!! mon vieil ami!… Dagobert répondit avec une muette effusion à cette affectueuse étreinte; puis le maréchal, se dégageant de ses bras, et attachant sur lui des yeux humides, lui dit d'une voix si palpitante d'émotion que ses lèvres tremblaient:

— Eh bien! tu es arrivé à temps pour le 13 février?

— Oui, mon général… mais tout est remis à quatre mois…

— Et…ma femme?… mon enfant?…

À cette question, Dagobert tressaillit, baissa la tête et resta muet…

— Ils ne sont donc pas ici? demanda Pierre Simon avec plus de surprise que d'inquiétude. On m'a dit chez toi que ni ma femme ni mon enfant n'y étaient; mais que je te trouverais… dans cette maison… Je suis accouru… ils n'y sont donc pas?

— Mon général… dit Dagobert en devenant d'une grande pâleur, mon général…

Puis essuyant les gouttes de sueur froide qui perlaient sur son front, il ne put articuler une parole de plus, sa voix s'arrêtait dans son gosier desséché.

— Tu me fais… peur! s'écria Pierre Simon en devenant pâle comme son soldat et en le saisissant par le bras.

À ce moment Adrienne s'avança, les traits empreints de tristesse et d'attendrissement; voyant le cruel embarras de Dagobert, elle voulut venir à son aide et dit à Pierre Simon d'une voix douce et émue:

— Monsieur le maréchal… je suis Mlle de Cardoville… une parente… de vos chères enfants.

Pierre Simon se retourna vivement, aussi frappé de l'éblouissante beauté d'Adrienne que des paroles qu'elle venait de prononcer… Il balbutia dans sa surprise:

— Vous, mademoiselle… parente… de mes enfants

Et il appuya sur ces mots en regardant Dagobert avec stupeur.

— Oui, monsieur le maréchal… vos enfants… se hâta de dire
Adrienne, et l'amour de ces deux charmantes soeurs jumelles…

— Soeurs jumelles! s'écria Pierre Simon en interrompant Mlle de Cardoville avec une explosion de joie impossible à rendre. Deux filles au lieu d'une. Ah! combien leur mère doit être heureuse!…

Puis il ajouta en s'adressant à Adrienne:

— Pardon, mademoiselle, d'être si peu poli, de vous remercier si mal de ce que vous m'apprenez… mais vous concevez, il y a dix- sept ans que je n'ai pas vu ma femme. J'arrive… et au lieu de trouver deux êtres à chérir… j'en trouve trois… De grâce, mademoiselle, je désirerais savoir toute la reconnaissance que je vous dois. Vous êtes notre parente? Je suis sans doute ici chez vous… Ma femme, mes enfants sont là… n'est-ce pas?… Craignez-vous que ma brusque apparition ne leur soit mauvaise? j'attendrai… mais, tenez, mademoiselle, j'en suis certain, vous êtes aussi bonne que belle… ayez pitié de mon impatience… préparez-les bien vite toutes les trois à me revoir.

Dagobert, de plus en plus ému, évitait les regards du maréchal et tremblait comme la feuille.

Adrienne baissait les yeux sans répondre; son coeur se brisait à la pensée de porter un coup terrible au maréchal Simon.

Celui-ci s'étonna bientôt de ce silence; regardant tour à tour Adrienne et le soldat d'un air d'abord inquiet et bientôt alarmé, il s'écria:

— Dagobert!… tu me caches quelque chose…

— Mon général… répondit-il en balbutiant, je vous assure… je… je…

— Mademoiselle, s'écria Pierre Simon, par pitié, je vous en conjure, parlez-moi franchement, mon anxiété est horrible… Mes premières craintes reviennent… Qu'y a-t-il?… Mes filles… ma femme sont-elles malades? sont-elles en danger? Oh! parlez! parlez!

— Vos filles, monsieur le maréchal, dit Adrienne, ont été un peu souffrantes, par suite de leur long voyage; mais il n'y a rien d'inquiétant dans leur état…

— Mon Dieu!… c'est ma femme… alors… c'est ma femme qui est en danger.

— Du courage, monsieur, dit tristement Mlle de Cardoville. Hélas! il vous faut chercher des consolations dans la tendresse des deux anges qui vous restent.

— Mon général, dit Dagobert d'une voix ferme et grave, je suis venu de Sibérie… seul… avec vos deux filles.

— Et leur mère! leur mère! s'écria Pierre Simon d'une voix déchirante.

— Le lendemain de sa mort, je me suis mis en route avec les deux orphelines, répondit le soldat.

— Morte!… s'écria Pierre Simon avec accablement, morte!… Un morne silence lui répondit.

À ce coup inattendu, le maréchal chancela, s'appuya au dossier d'une chaise et tomba assis en cachant son visage dans ses mains. Pendant quelques minutes on n'entendit que des sanglots étouffés; car non seulement Pierre Simon aimait sa femme avec idolâtrie, pour toutes les raisons que nous avons dites au commencement de cette histoire; mais, par un de ces singuliers compromis que l'homme longtemps et cruellement éprouvé fait, pour ainsi dire, avec la destinée, Pierre Simon, fataliste comme toutes les âmes tendres, se croyant en droit de compter enfin sur du bonheur après tant d'années de souffrances, n'avait pas un moment douté qu'il retrouverait sa femme et ses enfants, double consolation que la destinée lui devait, après de si grandes traverses. Au contraire de certaines gens que l'habitude de l'infortune rend moins exigeants, Pierre Simon avait compté sur un bonheur aussi complet que l'avait été son malheur… Sa femme et ses enfants, telles étaient les seules conditions, uniques, indispensables de la félicité qu'il attendait; sa femme eût survécu à ses filles, qu'elle ne les eût pas plus remplacées pour lui qu'elles ne remplaçaient leur mère à ses yeux: faiblesse ou _cupidité _de coeur, cela était ainsi. Nous insistons sur cette singularité, parce que les suites de cet incessant et douloureux chagrin exerceront une grande influence sur l'avenir du maréchal Simon.

Adrienne et Dagobert avaient respecté la douleur accablante de ce malheureux homme. Lorsqu'il eut donné un libre cours à ses larmes, il redressa son mâle visage, alors d'une pâleur marbrée, passa la main sur ses yeux rougis, se leva et dit à Adrienne:

— Pardonnez-moi, mademoiselle… je n'ai pu vaincre ma première émotion… Permettez-moi de me retirer… J'ai de cruels détails à demander au digne ami qui n'a quitté ma femme qu'à son dernier moment… Veuillez avoir la bonté de me faire conduire auprès de mes enfants… de mes pauvres orphelines.

Et la voix du maréchal s'altéra de nouveau.

— Monsieur le maréchal, dit Mlle de Cardoville, tout à l'heure encore nous attendions ici vos chères enfants… malheureusement notre espérance a été trompée…

Pierre Simon regarda d'abord Adrienne sans lui répondre, et comme s'il ne l'avait pas entendue ou comprise.

— Mais rassurez-vous, reprit la jeune fille, il ne faut pas encore désespérer.

— Désespérer? répéta machinalement le maréchal en regardant tour à tour Mlle de Cardoville et Dagobert, désespérer! et de quoi, mon Dieu?

— De revoir vos enfants, monsieur le maréchal, dit Adrienne; votre présence, à vous leur père… rendra les recherches bien plus efficaces.

— Les recherches!… s'écria Pierre Simon. Mes filles ne sont pas ici?

— Non, monsieur, dit enfin Adrienne; on les a enlevées à l'affection de l'excellent homme qui les avait amenées du fond de la Russie, et on les a conduites dans un couvent…

— Malheureux! s'écria Pierre Simon en s'avançant menaçant et terrible vers Dagobert, tu me répondras de tout…

— Ah! monsieur, ne l'accusez pas! s'écria Mlle de Cardoville.

— Mon général, dit Dagobert d'une voix brève mais douloureusement résignée, je mérite votre colère… c'est ma faute: forcé de m'absenter de Paris, j'ai confié les enfants à ma femme; son confesseur lui a tourné l'esprit, lui a persuadé que vos filles seraient mieux dans un couvent que chez nous; elle l'a cru, elle les y a laissé conduire; maintenant… on a dit au couvent qu'on ne sait pas où elles sont; voilà la vérité… Faites de moi ce que vous voudrez… je n'ai qu'à me taire et à endurer.

— Mais c'est infâme!… s'écria Pierre Simon en désignant Dagobert avec un geste d'indignation désespérée; mais à qui donc se confier… si celui-là m'a trompé… mon Dieu!…

— Ah! monsieur le maréchal, ne l'accusez pas! s'écria Mlle de Cardoville, ne le croyez pas: il a risqué sa vie, son honneur, pour arracher vos enfants de ce couvent… et il n'est pas le seul qui ait échoué dans cette tentative; tout à l'heure encore un magistrat… malgré le caractère, malgré l'autorité dont il est revêtu… n'a pas été plus heureux. Sa fermeté envers la supérieure, ses recherches minutieuses dans le couvent ont été vaines: impossible jusqu'à présent de retrouver ces malheureuses enfants.

— Mais ce couvent, s'écria le maréchal Simon en se redressant, la figure pâle et bouleversée par la douleur et la colère, ce couvent, où est-il? Ces gens-là ne savent donc pas ce que c'est qu'un père à qui on enlève des enfants?

Au moment où le maréchal Simon prononçait ces paroles, tourné vers Dagobert, Rodin, tenant Rose et Blanche par la main, apparut à la porte, laissée ouverte. En entendant l'exclamation du maréchal, il tressaillit de surprise; un éclair de joie diabolique éclaira son sinistre visage, car il ne s'attendait pas à rencontrer Pierre Simon si à propos.

Mlle de Cardoville fut la première qui s'aperçut de la présence de
Rodin. Elle s'écria en courant à lui:

— Ah! je ne me trompais pas… notre providence… toujours… toujours…

— Mes pauvres petites, dit tout bas Rodin aux jeunes filles en leur montrant Pierre Simon, c'est votre père.

— Monsieur! s'écria Adrienne en accourant sur les pas de Rose et de Blanche, vos enfants!… les voilà!…

Au moment où Simon se retournait brusquement, ses deux filles se jetèrent entre ses bras; il se fit un profond silence, et l'on n'entendit plus que des sanglots entrecoupés de baisers et d'exclamations de joie.

— Mais venez donc au moins jouir du bien que vous avez fait! dit
Mlle de Cardoville en essuyant ses yeux et en retournant auprès de
Rodin, qui, resté dans l'embrasure de la porte, où il s'appuyait,
semblait contempler cette scène avec un profond attendrissement.

Dagobert, à la vue de Rodin ramenant les enfants, d'abord frappé de stupeur, n'avait pu faire un mouvement; mais, entendant les paroles d'Adrienne et cédant à un élan de reconnaissance pour ainsi dire insensée, il se jeta à deux genoux devant le jésuite, en joignant ses mains comme s'il eût prié, et s'écria d'une voix entrecoupée:

— Vous m'avez sauvé en ramenant ces enfants…

— Ah! monsieur, soyez béni… dit la Mayeux en cédant à l'entraînement général.

— Mes bons amis, c'est trop, dit Rodin, comme si tant d'émotions eussent été au-dessus de ses forces; mais c'est en vérité trop pour moi, excusez-moi auprès du maréchal… et dites-lui que je suis assez payé par la vue de son bonheur.

— Monsieur… de grâce… dit Adrienne, que le maréchal vous connaisse, qu'il vous voie au moins!

— Oh! restez… vous qui nous sauvez tous, s'écria Dagobert en tâchant de retenir Rodin de son côté.

— La Providence, ma chère demoiselle, ne s'inquiète plus du bien qui est fait, mais du bien qui reste à faire… dit Rodin avec un accent rempli de finesse et de bonté. Ne faut-il pas à cette heure songer au prince Djalma? Ma tâche n'est pas finie, et les moments sont précieux. Allons, ajouta-t-il en se dégageant doucement de l'étreinte de Dagobert, allons, la journée a été aussi bonne que je l'espérais: l'abbé d'Aigrigny est démasqué: vous êtes libre, ma chère demoiselle; vous avez retrouvé votre croix, mon brave soldat; la Mayeux est assurée d'une protectrice, M. le maréchal embrasse ses enfants… je suis pour un peu dans toutes ces joies-là… ma part est belle… mon coeur content… Au revoir, mes amis, au revoir…

Ce disant, Rodin fit de la main un salut affectueux à Adrienne, à la Mayeux et à Dagobert, et disparut après leur avoir montré d'un regard ravi le maréchal Simon, qui, assis et couvrant ses deux filles de larmes et de baisers, les tenait étroitement embrassées et restait étranger à ce qui se passait autour de lui.

* * * * *

Une heure après cette scène, Mlle de Cardoville et la Mayeux, le maréchal Simon, ses deux filles et Dagobert avaient quitté la maison du docteur Baleinier.

* * * * *

En terminant cet épisode, deux mots de _moralité _à l'endroit des _maisons d'aliénés _et des _couvents. _Nous l'avons dit, et nous le répétons, la législation qui régit la surveillance des maisons d'aliénés nous paraît insuffisante. Des faits récemment portés devant les tribunaux, d'autres d'une haute gravité qui nous ont été confiés, nous semblent évidemment prouver cette insuffisance. Sans doute il est accordé aux magistrats toute latitude pour visiter les maisons d'aliénés; cette visite leur est même recommandée; mais _nous savons de source certaine _que les nombreuses et incessantes occupations des magistrats, dont le personnel est d'ailleurs très souvent hors de proportion avec les travaux qui le surchargent, rendent ces inspections tellement rares qu'elles sont pour ainsi dire illusoires. Il nous semblerait donc utile de créer des inspections au moins semi-mensuelles, particulièrement affectées à la surveillance des maisons d'aliénés et composées d'un médecin et d'un magistrat, afin que les réclamations fussent soumises à un examen contradictoire. Sans doute, la justice ne fait jamais défaut lorsqu'elle est suffisamment édifiée; mais combien de formalités, combien de difficultés pour qu'elle le soit, et surtout lorsque le malheureux qui a besoin d'implorer son appui, se trouvant dans un état de suspicion, d'isolement, de séquestration forcée, n'a pas au dehors un ami pour prendre sa défense et réclamer en son nom auprès de l'autorité! N'appartient-il donc pas au pouvoir civil d'aller au- devant de ces réclamations pour une surveillance périodique fortement organisée?

Et ce que nous disons des maisons d'aliénés doit s'appliquer peut- être plus impérieusement encore aux couvents de femmes, aux séminaires et aux maisons habitées par des congrégations. Des griefs aussi très récents, très évidents, et dont la France entière a retenti, ont malheureusement prouvé que la violence, que les séquestrations, que les traitements barbares, que les détournements de mineures, que l'emprisonnement illégal, accompagné de tortures, étaient des faits sinon fréquents, du moins possibles, dans les maisons religieuses. Il a fallu des hasards singuliers, d'audacieuses et cyniques brutalités, pour que ces détestables actions parvinssent à la connaissance du public. Combien d'autres victimes ont été et sont peut-être encore ensevelies dans ces grandes maisons silencieuses, où nul regard _profane _ne pénètre, et qui, de par les immunités du clergé, échappent à la surveillance du pouvoir civil! N'est-il pas déplorable que ces demeures ne soient pas soumises aussi à une inspection périodique, composée, si l'on veut, d'un aumônier, d'un magistrat ou de quelque délégué de l'autorité municipale?

S'il ne se passe rien que de licite, que d'humain, que de charitable, dans ces établissements, qui ont tout le caractère et par conséquent encourent toute la responsabilité des établissements publics, pourquoi cette révolte, pourquoi cette indignation courroucée du parti prêtre, lorsqu'il s'agit de toucher à ce qu'il appelle ses franchises?

Il y a quelque chose au-dessus des constitutions délibérées et promulguées à Rome: c'est la loi française, la loi commune à tous qui accorde protection, mais qui, en retour, impose à tous respect et obéissance.

V. L'Indien à Paris.

Depuis trois jours, Mlle de Cardoville était sortie de chez le docteur Baleinier. La scène suivante se passait dans une petite maison de la rue Blanche, où Djalma avait été conduit au nom d'un protecteur inconnu.

Que l'on se figure un joli salon rond, tendu d'étoffe de l'Inde, fond gris-perle à dessins pourpres, sobrement rehaussés de quelques fils d'or; le plafond, vers son milieu, disparaît sous de pareilles draperies nouées et réunies par un gros cordon de soie; à chacun des deux bouts de ce cordon, retombant inégalement, est suspendue, en guise de gland, une petite lampe indienne de filigrane d'or, d'un merveilleux travail. Par une de ces ingénieuses combinaisons si communes dans les pays barbares, ces lampes servent aussi de brûle-parfums; de petites plaques de cristal bleu, enchâssées au milieu de chaque vide laissé par la fantaisie des arabesques et éclairées par une lumière intérieure, brillent d'un azur si limpide que ces lampes d'or semblent constellées de saphirs transparents; de légers nuages de vapeur blanchâtres s'élèvent incessamment de ces deux lampes et répandent dans l'espace leur senteur embaumée. Le jour n'arrive dans ce salon (il est environ deux heures de relevée) qu'en traversant une petite serre chaude que l'on voit à travers une glace sans tain, formant porte-fenêtre, et pouvant disparaître dans l'épaisseur de la muraille, en glissant le long de la rainure pratiquée au plancher. Un store de Chine peut, en s'abaissant, cacher ou remplacer cette glace.

Quelques palmiers nains, des musas et autres végétaux de l'Inde, aux feuilles épaisses et d'un vert métallique, disposés en bosquets dans cette serre chaude, servent de perspective et pour ainsi dire de fond à deux larges massifs diaprés de fleurs exotiques, séparés par un petit chemin dallé en faïence japonaise jaune et bleue, qui vient aboutir au pied de la glace. Le jour, déjà considérablement affaibli par le réseau de feuilles qu'il traverse, prend une nuance d'une douceur singulière en se combinant avec la lueur des lampes à parfums et les clartés vermeilles de l'ardent foyer d'une haute cheminée de porphyre oriental.

Dans cette pièce un peu obscure, tout imprégnée de suaves senteurs mêlées à l'odeur aromatique du tabac persan, un homme à chevelure brune et pendante, portant une longue robe d'un vert sombre, serrée autour des reins par une ceinture bariolée, est agenouillé sur un magnifique tapis de Turquie; il attise avec soin le fourneau d'or d'un houka; le flexible et le long tuyau de cette pipe, après avoir déroulé ses noeuds sur le tapis, comme un serpent d'écarlate écaillé d'argent, aboutit entre les doigts ronds et effilés de Djalma, mollement étendu sur le divan.

Le jeune prince a la tête nue; ses cheveux de jais à reflets bleuâtres, séparés au milieu de son front, flottent onduleux et doux autour de son visage et de son cou d'une beauté antique et d'une couleur chaude, transparente, dorée comme l'ambre et la topaze; accoudé sur un coussin, il appuie son menton sur la paume de sa main droite; la large manche de sa robe, retombant presque jusqu'à la saignée, laisse voir sur son bras, rond comme celui d'une femme, les signes mystérieux autrefois tatoués dans l'Inde par l'aiguille de l'Étrangleur. Le fils de Kadja-Sing tient de sa main gauche le bouquin d'ambre de sa pipe. Sa robe de magnifique cachemire blanc, dont la bordure palmée de mille couleurs monte jusqu'à ses genoux, est serrée à sa taille mince et cambrée par les larges plis d'un châle orange; le galbe élégant et pur de l'une des jambes de cet Antinoüs asiatique, à demi découverte par un pli de sa robe, se dessine sous une espèce de guêtre très juste, en velours cramoisi, brodée d'argent, échancrée sur le cou- de-pied d'une petite mule de maroquin blanc à talon rouge. À la fois douce et mâle, la physionomie de Djalma exprime ce calme mélancolique et contemplatif habituel aux Indiens et aux Arabes, heureux privilégiés qui, par un rare mélange, unissent l'indolence méditative du rêveur à la fougueuse énergie de l'homme d'action; tantôt délicats, nerveux, impressionnables comme des femmes, tantôt déterminés, farouches et sanguinaires comme des bandits. Et cette comparaison semi-féminine appliquée au moral des Indiens et des Arabes, tant qu'ils ne sont pas entraînés par l'élan de la bataille ou l'ardeur du carnage, peut aussi leur être appliquée presque physiquement; car si, de même que les femmes de race pure, ils ont les extrémités mignonnes, les attaches déliées, les formes aussi fines que souples, cette enveloppe délicate et souvent charmante cache toujours des muscles d'acier, d'un ressort et d'une vigueur toute virile.

Les longs yeux de Djalma, semblables à des diamants noirs enchâssés dans une nacre bleuâtre, errent machinalement des fleurs exotiques au plafond; de temps à autre il approche de sa bouche le bout d'ambre du houka; puis, après une lente aspiration, entr'ouvrant ses lèvres rouges, fermement dessinées sur l'éblouissant émail de ses dents, il expire une petite spirale de fumée fraîchement aromatisée par l'eau de rose qu'elle traverse.

— Faut-il remettre du tabac dans le houka? dit l'homme agenouillé en se tournant vers Djalma et montrant les traits accentués et sinistres de Faringhea l'Étrangleur.

Le jeune prince resta muet, soit que, dans son mépris oriental pour certaines races, il dédaignât de répondre au métis, soit qu'absorbé dans ses rêveries il ne l'eût pas entendu.

L'Étrangleur se tut, s'accroupit sur le tapis, puis, les jambes croisées, les coudes appuyés sur ses genoux, son menton dans ses deux mains et les yeux incessamment fixés sur Djalma, il attendit la réponse ou les ordres de celui dont le père était surnommé le Père du Généreux.

Comment Faringhea, ce sanglant sectateur de Bohwanie, divinité du meurtre avait-il accepté ou recherché des fonctions si humbles? Comment cet homme, d'une portée d'esprit peu vulgaire, cet homme dont l'éloquence passionnée, dont l'énergie avaient recruté tant de séides à la bonne oeuvre, s'était-il résigné à une condition si subalterne? Comment enfin cet homme, qui, profitant de l'aveuglement du jeune prince à son égard, pouvait offrir une si belle proie à Bohwanie, respectait-il les jours du fils de Kadja- Sing? Comment enfin s'exposait-il à la fréquente rencontre de Rodin, dont il était connu sous de fâcheux antécédents?

La suite de ce récit répondra à ces questions. L'on peut seulement dire à cette heure qu'après un long entretien qu'il avait eu la veille avec Rodin, l'Étrangleur l'avait quitté, l'oeil baissé, le maintien discret.

Après avoir gardé le silence pendant quelque temps, Djalma, tout en suivant du regard la bouffée de fumée blanchâtre qu'il venait de lancer dans l'espace, s'adressant à Faringhea sans tourner les yeux vers lui, lui dit dans ce langage à la fois hyperbolique et concis assez familier aux Orientaux:

— L'heure passe… le vieillard au coeur bon n'arrive pas… mais il viendra… Sa parole est sa parole…

— Sa parole est sa parole, monseigneur, répéta Faringhea d'un ton affirmatif; quand il a été vous trouver, il y a trois jours, dans cette maison où ces misérables, pour leurs méchants desseins, vous avaient conduit traîtreusement endormi, comme ils m'avaient endormi moi-même… moi, votre serviteur vigilant et dévoué… il vous a dit: «L'ami inconnu qui vous a envoyé chercher au château de Cardoville m'adresse à vous, prince: ayez confiance, suivez- moi; une demeure digne de vous est préparée.» Il vous a dit encore, monseigneur: «Consentez à ne pas sortir de cette maison jusqu'à mon retour; votre intérêt l'exige; dans trois jours vous me reverrez, alors toute liberté vous sera rendue…» Vous avez consenti, monseigneur, et depuis trois jours vous n'avez pas quitté cette maison.

— Et j'attends le vieillard avec impatience, dit Djalma, car cette solitude me pèse… Il doit y avoir tant de choses à admirer à Paris! Et surtout…

Djalma n'acheva pas et retomba dans sa rêverie. Après quelques moments de silence, le fils de Kadja-Sing dit tout à coup à Faringhea d'un ton de sultan impatient et désoeuvré:

— Parle-moi!

— De quoi vous parler, monseigneur?

— De ce que tu voudras, dit Djalma avec un insouciant dédain, en attachant au plafond ses yeux à demi voilés de langueur, une pensée me poursuit… je veux m'en distraire… parle-moi…

Faringhea jeta un coup d'oeil pénétrant sur les traits du jeune
Indien; il les vit colorés d'une légère rougeur.

— Monseigneur, dit le métis, votre pensée… je la devine…

Djalma secoua la tête sans regarder l'Étrangleur. Celui-ci reprit:

— Vous songez aux femmes de Paris, monseigneur…

— Tais-toi, esclave… dit Djalma. Et il se retourna brusquement sur le sofa, comme si l'on eût touché le vif d'une blessure douloureuse.

Faringhea se tut.

Au bout de quelques moments, Djalma reprit avec impatience, en jetant au loin le tuyau du houka, et cachant ses deux yeux sous ses mains:

— Tes paroles valent encore mieux que le silence… Maudites soient mes pensées, maudit soit mon esprit qui évoque ces fantômes!

— Pourquoi fuir ces pensées, monseigneur? Vous avez dix-neuf ans, votre adolescence s'est tout entière passée à la guerre ou en prison, et jusqu'à ce jour vous êtes resté aussi chaste que Gabriel, ce jeune prêtre chrétien, notre compagnon de voyage.

Quoique Faringhea ne se fût en rien départi de sa respectueuse déférence envers le prince, celui-ci sentit une légère ironie percer à travers l'accent du métis lorsqu'il prononça le mot _chaste. _Djalma lui dit avec un mélange de hauteur et de vérité:

— Je ne veux pas, auprès de ces civilisés, passer pour un barbare, comme ils nous appellent… aussi je me glorifie d'être chaste.

— Je ne vous comprends pas, monseigneur.

— J'aimerai peut-être une femme pure, comme l'était ma mère lorsqu'elle a épousé mon père… et ici, pour exiger la pureté d'une femme, il faut être chaste comme elle…

À cette énormité, Faringhea ne put dissimuler un sourire sardonique.

— Pourquoi ris-tu, esclave? dit impérieusement le jeune prince.

— Chez les _civilisés… _comme vous dites, monseigneur, l'homme qui se marierait dans toute la fleur de son innocence… serait blessé à mort par le ridicule.

— Tu mens, esclave; il ne serait ridicule que s'il épousait une jeune fille qui ne fût pas pure comme lui.

— Alors, monseigneur, au lieu d'être blessé… il serait tué par le ridicule, car il serait deux fois impitoyablement raillé…

— Tu mens… tu mens… ou, si tu dis vrai, qui t'a instruit?

— J'avais vu des femmes parisiennes à l'île de France et à Pondichéry, monseigneur; puis, j'ai beaucoup appris pendant notre traversée: je causais avec un jeune officier pendant que vous causiez avec le jeune prêtre.

— Ainsi, comme les sultans de nos harems, les civilisés exigent des femmes une innocence qu'ils n'ont plus?

— Ils en exigent d'autant plus qu'ils en ont moins, monseigneur.

— Exiger ce qu'on n'accorde pas, c'est agir de maître à esclave; et ici, de quel droit cela?

— Du droit que prend celui qui fait le droit… c'est comme chez nous, monseigneur.

— Et les femmes, que font-elles?

— Elles empêchent les fiancés d'être trop ridicules aux yeux du monde lorsqu'ils se marient.

— Et une femme qui trompe… ici, on la tue? dit Djalma se redressant brusquement et attachant sur Faringhea un regard farouche qui étincela tout à coup d'un feu sombre.

— On la tue, monseigneur, toujours comme chez nous: femme surprise, femme morte.

— Despotes comme nous, pourquoi les civilisés n'enferment-ils pas comme nous leurs femmes pour les forcer à une fidélité qu'ils ne gardent pas?

— Parce qu'ils sont civilisés comme des barbares… et barbares comme des civilisés, monseigneur.

— Tout cela est triste, si tu dis vrai, reprit Djalma d'un air pensif.

Puis il ajouta avec une certaine exaltation et en employant, selon son habitude, le langage quelque peu mystique et figuré, familier à ceux de son pays:

— Oui, ce que tu me dis m'afflige, esclave… car deux gouttes de rosée du ciel se fondant ensemble dans le calice d'une fleur… ce sont deux coeurs confondus dans un virginal et pur amour… deux rayons de feu s'unissant en une seule flamme inextinguible, ce sont les brûlantes et éternelles délices de deux amants devenus époux.

Si Djalma parla des pudiques jouissances de l'âme avec un charme inexprimable, lorsqu'il peignit un bonheur moins idéal, ses yeux brillèrent comme des étoiles, il frissonna légèrement, ses narines se gonflèrent, l'or pâle de son teint devint vermeil, et le jeune prince retomba dans une rêverie profonde.

Faringhea, ayant remarqué cette dernière émotion, reprit:

— Et si, comme le fier et brillant _oiseau-roi__[5]_ de notre pays, le sultan de nos bois, vous préfériez à des amours uniques et solitaires des plaisirs nombreux et variés; beau, jeune, riche comme vous l'êtes, monseigneur, si vous recherchiez ces séduisantes Parisiennes, vous savez… ces voluptueux fantômes de vos nuits, ces charmants tourmenteurs de vos rêves; si vous jetiez sur elles des regards hardis comme un défi, suppliants comme une prière ou brûlants comme un désir, croyez-vous que bien des yeux à demi voilés ne s'enflammeraient pas au feu de vos prunelles! Alors ce ne seraient plus les monotones délices d'un unique amour… chaîne pesante de notre vie; non, ce seraient les mille voluptés du harem… mais du harem peuplé de femmes libres et fières, que l'amour heureux ferait vos esclaves. Pur et contenu jusqu'ici, il ne peut exister pour vous d'excès… croyez-moi donc; ardent, magnifique, c'est vous, fils de notre pays, qui deviendrez l'amour, l'orgueil, l'idolâtrie de ces femmes; et ces femmes, les plus séduisantes du monde entier, n'auront bientôt plus que pour vous des regards languissants et passionnés!

Djalma avait écouté Faringhea avec un silence avide. L'expression des traits du jeune Indien avait complètement changé: ce n'était plus cet adolescent mélancolique et rêveur, invoquant le saint souvenir de sa mère, et ne trouvant que dans la rosée du ciel, que dans le calice des fleurs, des images assez pures pour peindre la chasteté, l'amour qu'il rêvait; ce n'était même plus le jeune homme rougissant d'une ardeur pudique à la pensée des délices permises d'une union légitime. Non, non, les incitations de Faringhea avaient fait éclater tout à coup un feu souterrain: la physionomie enflammée de Djalma, ses yeux tour à tour étincelants et voilés, l'inspiration mâle et sonore de sa poitrine, annonçaient l'embrasement de son sang et le bouillonnement de ses passions, d'autant plus énergiques qu'elles avaient été jusqu'alors contenues. Aussi… s'élançant tout à coup du divan, souple, vigoureux et léger comme un jeune tigre, Djalma saisit Faringhea à la gorge en s'écriant:

— C'est un poison brûlant que tes paroles!…

— Monseigneur, dit Faringhea sans opposer la moindre résistance, votre esclave est votre esclave… Cette soumission désarma le prince.

— Ma vie, vous appartient, répéta le métis.

— C'est moi qui t'appartiens, esclave! s'écria Djalma en le repoussant. Tout à l'heure j'étais suspendu à tes lèvres… dévorant tes dangereux mensonges!…

— Des mensonges, monseigneur!… Paraissez seulement à la vue de ces femmes: leurs regards confirmeront mes paroles.

— Ces femmes m'aimeraient… moi qui n'ai vécu qu'à la guerre et dans les forêts!

— En pensant que si jeune, vous avez déjà fait une sanglante chasse aux hommes et aux tigres… elles vous adoreront, monseigneur.

— Tu mens.

— Je vous le dis, monseigneur, en voyant votre main, qui, aussi délicate que les leurs, s'est si souvent trempée dans le sang ennemi, elles voudront la baiser encore en pensant que, dans nos forêts, votre carabine armée, votre poignard entre vos dents, vous avez souri aux rugissements du lion ou de la panthère que vous attendiez.

— Mais je suis un sauvage… un barbare…

— Et c'est pour cela qu'elles seront à vos pieds; elles se sentiront à la fois effrayées et charmées en songeant à toutes les violences, à toutes les fureurs, à tous les emportements de jalousie, de passion et d'amour auxquels un homme de votre sang, de votre jeunesse et de votre ardeur doit se livrer… Aujourd'hui doux et tendre, demain ombrageux et farouche, un autre jour ardent et passionné… tel vous serez… tel il faut être pour les entraîner… Oui, oui, qu'un cri de rage s'échappe entre deux caresses, qu'elles retombent enfin brisées, palpitantes de plaisir, d'amour et de frayeur… et vous ne serez plus pour elles un homme… mais un dieu…

— Tu crois?… s'écria Djalma, emporté malgré lui par la sauvage éloquence de l'Étrangleur.

— Vous savez… vous sentez que je dis vrai, s'écria celui-ci en étendant le bras vers le jeune Indien.

— Eh bien, oui, s'écria Djalma le regard étincelant, les narines gonflées, en parcourant le salon pour ainsi dire par soubresauts et par bonds sauvages, je ne sais si j'ai ma raison ou si je suis ivre, mais il me semble que tu dis vrai… oui, je le sens, on m'aimera avec délire, avec furie… parce que j'aimerai avec délire, avec furie… on frissonnera de bonheur et d'épouvante… Esclave, tu dis vrai, ce sera quelque chose d'enivrant et de terrible que cet amour…

En prononçant ces mots, Djalma était superbe d'impétueuse sensualité; c'était chose belle et rare, l'homme arrivé pur et contenu jusqu'à l'âge où doivent se développer dans toute leur toute-puissante énergie les admirables instincts qui, comprimés, faussés ou pervertis, peuvent altérer la raison ou s'égarer en débordements effrénés, en crimes effroyables, mais qui, dirigés vers une grande et noble passion, peuvent et doivent, par leur violence même, élever l'homme, par le dévouement et par la tendresse, jusqu'aux limites de l'idéal.

— Oh! cette femme… cette femme… devant qui je tremblerai et qui tremblera devant moi… où est-elle donc? s'écria Djalma dans un redoublement d'ivresse. La trouverai-je jamais?

Une, c'est beaucoup, monseigneur, reprit Faringhea avec sa froideur sardonique: qui cherche _une _femme la trouve rarement dans ce pays; qui cherche _des _femmes est embarrassé du choix.

* * * * *

Au moment où le métis faisait cette impertinente réponse à Djalma, on put voir à la petite porte du jardin de cette maison, porte qui s'ouvrait sur une ruelle déserte, s'arrêter une voiture _coupé, _d'une extrême élégance, à caisse bleu lapis et à train blanc aussi réchampi de bleu; cette voiture était admirablement attelée de beaux chevaux de sang bai doré à crins noirs; les écussons des harnais étaient d'argent ainsi que les boutons de la livrée des gens, livrée bleu clair à collet blanc; sur la housse, aussi bleue et galonnée de blanc, ainsi que sur les panneaux des portières, on voyait des armoiries en losange sans cimier ni couronne, ainsi que cela est d'usage pour les jeunes filles.

Deux femmes étaient dans cette voiture: Mlle de Cardoville et
Florine.

VI. Le réveil.

Pour expliquer la venue de Mlle de Cardoville à la porte du jardin de la maison occupée par Djalma, il faut jeter un coup d'oeil rétrospectif sur les événements.

Mlle de Cardoville, en quittant la maison du docteur Baleinier, était allée s'établir dans son hôtel de la rue d'Anjou. Pendant les derniers mois de son séjour chez sa tante, Adrienne avait fait secrètement restaurer et meubler cette belle habitation, dont le luxe et l'élégance venaient d'être encore augmentés de toutes les merveilles du pavillon de l'hôtel de Saint-Dizier.

Le _monde _trouvait fort extraordinaire qu'une jeune fille de l'âge et de la condition de Mlle de Cardoville eût pris la résolution de vivre complètement seule, libre, et de tenir sa maison ni plus ni moins qu'un garçon majeur, une toute jeune veuve ou un mineur émancipé. Le _monde _faisait semblant d'ignorer que Mlle de Cardoville possédait ce que ne possèdent pas tous les hommes majeurs et deux fois majeurs: un caractère ferme, un esprit élevé, un coeur généreux, un sens très droit et très juste. Jugeant qu'il lui fallait, pour la direction subalterne et pour la surveillance intérieure de sa maison, des personnes fidèles, Adrienne avait écrit au régisseur de la terre de Cardoville et à sa femme, anciens serviteurs de la famille, de venir immédiatement à Paris, M. Dupont devant ainsi remplir les fonctions d'intendant, et Mme Dupont celles de femme de charge. Un ancien ami du père de Mlle de Cardoville, le comte de Montbron, vieillard des plus spirituels, jadis homme fort à la mode, mais toujours très connaisseur en toutes sortes d'élégance, avait conseillé à Adrienne d'agir en princesse et de prendre un écuyer, lui indiquant, pour remplir ces fonctions, un homme fort bien élevé, d'un âge plus que mûr, qui, grand amateur de chevaux, après s'être ruiné en Angleterre, à New-market, au Derby, et chez Tattersall[6], avait été réduit, ainsi que cela arrive souvent à des gentlemen de ce pays, à conduire les diligences à grandes guides, trouvant dans ces fonctions un gagne-pain honorable et un moyen de satisfaire son goût pour les chevaux. Tel était M. de Bonneville, le protégé du comte de Montbron. Par son âge et par ses habitudes de savoir- vivre, cet écuyer pouvait accompagner Mlle de Cardoville à cheval et, mieux que personne, surveiller l'écurie et la tenue des voitures. Il accepta donc cet emploi avec reconnaissance; et, grâce à ses soins éclairés, les attelages de Mlle de Cardoville purent rivaliser avec ce qu'il y avait en ce genre de plus élégant à Paris.

Mlle de Cardoville avait repris ses femmes, Hébé, Georgette et Florine. Celle-ci avait dû d'abord entrer chez la princesse de Saint-Dizier, pour y continuer son rôle de _surveillante _au profit de la supérieure du couvent de Sainte-Marie; mais ensuite de la nouvelle direction donnée à l'affaire de Rennepont par Rodin, il fut décidé que Florine, si la chose se pouvait, reprendrait son service auprès de Mlle de Cardoville. Cette place de confiance, mettant cette malheureuse créature à même de rendre d'importants et ténébreux services aux gens qui tenaient son sort entre leurs mains, la contraignait à une trahison infâme. Malheureusement tout avait favorisé cette machination. On le sait: Florine, dans une entrevue avec la Mayeux, peu de jours après que Mlle de Cardoville fut renfermée chez le docteur Baleinier, Florine, cédant à un mouvement de repentir, avait donné à l'ouvrière des conseils très utiles aux intérêts d'Adrienne, en faisant dire à Agricol de ne pas remettre à Mme de Saint-Dizier les papiers qu'il avait trouvés dans la cachette du pavillon, mais de ne les confier qu'à Mlle de Cardoville elle-même. Celle-ci, instruite plus tard de ce détail par la Mayeux, ressentit un redoublement de confiance et d'intérêt pour Florine, la reprit à son service presque avec reconnaissance, et la chargea aussitôt d'une mission toute confidentielle, c'est-à-dire de surveiller les arrangements de la maison louée pour l'habitation de Djalma.