Le père d'Aigrigny comprit tout. Il se rappela que, plusieurs jours auparavant, Rodin lui avait opiniâtrement demandé ce qu'il ferait si le maréchal le frappait à la joue… Plus de doute, le père d'Aigrigny, qui avait cru tenir le sort de Rodin entre ses mains, était joué et acculé par lui dans une effrayante impasse; car il le savait, les deux pièces précédentes étant fermées il n'y avait aucune possibilité de se faire entendre du dehors en appelant au secours, et les hautes murailles du jardin donnaient sur des terrains inhabités.

La première idée qui lui vint, et elle ne manquait pas de vraisemblance, fut que Rodin, soit par ses intelligences avec Rome, soit par une incroyable pénétration, ayant appris que son sort allait dépendre entièrement du père d'Aigrigny, espérait se défaire de lui en le livrant ainsi à la vengeance inexorable du père de Rose et de Blanche.

Le maréchal, gardant toujours le silence, détacha le mouchoir qui lui servait de ceinture, déposa les deux épées sur une table, et croisant ses bras sur sa poitrine, s'avança lentement vers le père d'Aigrigny.

Ainsi se trouvèrent face à face ces deux hommes qui, pendant toute leur vie de soldat, s'étaient poursuivis d'une haine implacable, et qui, après s'être battus dans deux camps ennemis, s'étaient déjà rencontrés dans un duel à outrance; ces deux hommes, dont l'un, le maréchal Simon, venait demander compte à l'autre de la mort de ses enfants.

À l'approche du maréchal, le père d'Aigrigny se leva; il portait ce jour-là une soutane noire, qui fit paraître plus grande encore la pâleur qui avait succédé à une rougeur subite.

Depuis quelques secondes, ces deux hommes se trouvaient debout, face à face, et aucun n'avait encore dit un mot.

Le maréchal était effrayant de désespoir paternel; son calme, inexorable comme la fatalité, était plus terrible que les fougueux emportements de la colère.

— Mes enfants sont morts, dit-il enfin au jésuite d'une voix lente et creuse, en rompant le premier le silence; il faut que je vous tue…

— Monsieur, s'écria le père d'Aigrigny, écoutez-moi… ne croyez pas…

— Il faut que je vous tue… reprit le maréchal en interrompant le jésuite: votre haine a poursuivi ma femme jusque dans l'exil, où elle a péri; vous et vos complices avez envoyé mes enfants à une mort certaine… Depuis longtemps vous êtes mon mauvais démon… C'est assez, il me faut votre vie… je l'aurai…

— Ma vie appartient d'abord à Dieu, répondit pieusement le père d'Aigrigny, ensuite à qui veut la prendre.

— Nous allons nous battre à mort dans cette chambre, dit le maréchal, et comme j'ai à venger ma femme et mes enfants… je suis tranquille.

— Monsieur, répondit froidement le père d'Aigrigny, vous oubliez que mon caractère me défend de me battre… Autrefois, j'ai pu accepter le duel que vous m'avez proposé… aujourd'hui ma position a changé.

— Ah! fit le maréchal avec un sourire amer, vous refusez de vous battre maintenant parce que vous êtes prêtre?…

— Oui… monsieur, parce que je suis prêtre.

— De sorte que, parce qu'il est prêtre, un infâme comme vous est certain de l'impunité, et qu'il peut mettre sa lâcheté et ses crimes à l'abri de sa robe noire?

— Je ne comprends pas un mot à vos accusations, monsieur; en tout cas, il y a des lois, dit le père d'Aigrigny en mordant ses lèvres blêmes de colère, car il ressentait profondément l'injure que venait de lui adresser le maréchal; si vous avez à vous plaindre… adressez-vous à la justice… elle est égale pour tous.

Le maréchal Simon haussa les épaules avec un dédain farouche.

— Vos crimes échappent à la justice… elle les punirait, que je ne lui laisserais pas encore le soin de me venger… après tout le mal que vous m'avez fait, après tout ce que vous m'avez ravi… Et, au souvenir de ses enfants, la voix du maréchal s'altéra légèrement: mais il reprit bientôt son calme terrible. Vous sentez bien que je ne vis plus que pour la vengeance… moi… mais il me faut une vengeance que je puisse savourer… en sentant votre lâche coeur palpiter au bout de mon épée… Notre dernier duel… n'a été qu'un jeu; mais celui-ci… oh! vous allez voir celui- ci…

Et le maréchal marcha vers la table où il avait posé les épées.

Il fallait au père d'Aigrigny un grand empire sur lui-même pour se contraindre; la haine implacable qu'il avait toujours éprouvée contre le maréchal Simon, ses provocations insultantes, réveillaient en lui mille ardeurs farouches; pourtant il répondit d'un ton assez calme:

— Une dernière fois, monsieur, je vous le répète, le caractère dont je suis revêtu m'empêche de me battre.

— Ainsi… vous refusez? dit le maréchal en se retournant vers lui et s'approchant.

— Je refuse.

— Positivement?

— Positivement; rien ne saurait m'y forcer.

— Rien?

— Non, monsieur, rien.

— Nous allons voir, dit le maréchal. Et sa main tomba d'aplomb sur la joue du père d'Aigrigny. Le jésuite poussa un cri de fureur; tout son sang reflua sur sa face si rudement souffletée; la bravoure de cet homme, car il était brave, se révolta; son ancienne valeur guerrière l'emporta malgré lui; ses yeux étincelèrent, et, les dents serrées, les poings crispés, il fit un pas vers le maréchal en s'écriant:

— Les épées… les épées!

Mais soudain se rappelant l'apparition de Rodin et l'intérêt que celui-ci avait eu à amener cette rencontre, il puisa dans la volonté d'échapper au piège diabolique que lui tendait son ancien _socius _le courage de contenir un ressentiment terrible. À la fougue passagère du père d'Aigrigny succéda donc subitement un calme rempli de contrition; voulant jouer son rôle jusqu'au bout, il s'agenouilla, et, baissant la tête, il se frappa la poitrine avec componction en disant:

— Pardonnez-moi, Seigneur, de m'être abandonné à un mouvement de colère… et surtout pardonnez à celui qui m'outrage.

Malgré sa résignation apparente, la voix du jésuite était profondément altérée; il lui semblait sentir un fer brûlant sur sa joue; car, pour la première fois de sa vie de soldat ou de prêtre, il subissait une pareille insulte; il s'était jeté à genoux autant par mômerie que pour ne pas rencontrer le regard du maréchal, craignant, s'il le rencontrait, de ne pouvoir plus répondre de soi, et de se laisser entraîner à ses impétueux ressentiments.

En voyant le jésuite tomber à genoux, en entendant son hypocrite invocation, le maréchal, qui avait déjà mis l'épée à la main, frémit d'indignation et s'écria:

— Debout… fourbe… infâme, debout à l'instant! Et de sa botte le maréchal crossa rudement le jésuite. À cette nouvelle insulte, le père d'Aigrigny se redressa et bondit comme s'il eût été mû par un ressort d'acier. C'était trop; il n'en pouvait supporter davantage. Emporté, aveuglé par la rage, il se précipita vers la table où était l'autre épée, la saisit, et s'écria en grinçant des dents:

— Ah!… il vous faut du sang!… eh bien!… du sang… le vôtre… si je peux…

Et le jésuite, dans toute la vigueur de l'âge, la face empourprée, ses grands yeux gris étincelants de haine, tomba en garde avec l'aisance et l'aplomb d'un gladiateur consommé.

— Enfin!… s'écria le maréchal en s'apprêtant à croiser le fer.

Mais la réflexion vint encore une fois éteindre la fougue du père d'Aigrigny; il songea de nouveau que ce duel hasardeux comblerait les voeux de Rodin, dont il tenait le sort entre les mains, qu'il allait écraser à son tour et qu'il exécrait plus encore peut-être que le maréchal; aussi, malgré la furie qui le possédait, malgré son secret espoir de sortir vainqueur de ce combat, car il se sentait plein de force, de santé, tandis que d'affreux chagrins avaient miné le maréchal Simon, le jésuite parvint à se calmer, et, à la profonde stupeur du maréchal, il baissa la pointe de son épée en disant:

— Je suis ministre du Seigneur, je ne dois pas verser de sang. Cette fois encore, pardonnez-moi mon emportement, Seigneur, et pardonnez aussi à celui de mes frères qui a excité mon courroux.

Puis, mettant aussitôt la lame de l'épée sous son talon, il ramena vivement la garde à lui, de sorte que l'arme se brisa en deux morceaux. Il n'y avait plus ainsi de duel possible. Le père d'Aigrigny se mettait lui-même dans l'impuissance de céder à une nouvelle violence, dont il ressentait l'imminence et le danger. Le maréchal Simon resta un moment muet et immobile de surprise et d'indignation, car lui aussi voyait alors le duel impossible; mais tout à coup, imitant le jésuite, le maréchal mit comme lui la lame de son épée sous son talon et la brisa à peu près à sa moitié, ainsi qu'avait été brisée l'épée du père d'Aigrigny; puis, ramassant le tronçon pointu, long de dix-huit pouces environ, il détacha sa cravate de soie noire, l'enroula autour de ce fragment du côté de la cassure, improvisa ainsi une poignée, et dit au père d'Aigrigny:

— Va pour le poignard…

Épouvanté de tant de sang-froid, de tant d'acharnement, le père d'Aigrigny s'écria:

— Mais c'est donc l'enfer!…

— Non… c'est un père dont on a tué les enfants, dit le maréchal d'une voix sourde en assurant son poignard dans sa main; et une larme fugitive mouilla ses yeux, qui redevinrent aussitôt ardents et farouches.

Le jésuite surprit cette larme… Il y avait dans ce mélange de haine vindicative et de douleur paternelle quelque chose de si terrible, de si sacré, de si menaçant, que, pour la première fois de sa vie, le père d'Aigrigny éprouva un sentiment de peur… de peur lâche… ignoble… de peur pour sa peau… Tant qu'il s'était agi d'un combat à l'épée, dans lequel la ruse, l'adresse et l'expérience sont de si puissants auxiliaires du courage, il n'avait eu qu'à réprimer les élans de sa fureur et de sa haine, mais devant ce combat corps à corps, face à face, coeur contre coeur, il trembla, pâlit, et s'écria:

— Une boucherie à coups de couteau… jamais!

L'accent, la physionomie du jésuite, trahissait tellement son effroi, que le maréchal en fut frappé et s'écria avec angoisse, car il redoutait de voir sa vengeance lui échapper:

— Mais il est donc vraiment lâche!… Ce misérable n'avait donc que le courage de l'escrime ou de l'orgueil… ce misérable renégat, traître à son pays… que j'ai souffleté… crossé… car je vous ai souffleté… marquis de vieille roche! je vous ai crossé… marquis de vieille souche!… vous, la honte de votre maison, la honte de tous les braves gentilshommes anciens ou nouveaux… Ah! ce n'est pas par hypocrisie ou par calcul… comme je le croyais, que vous refusez de vous battre… c'est par peur… Ah! il vous faut le bruit de la guerre ou les regards des témoins d'un duel pour vous donner du coeur…

— Monsieur… prenez garde, dit le père d'Aigrigny les dents serrées, et en balbutiant, car, à ces écrasantes paroles, la rage et la haine lui firent oublier sa peur.

— Mais il faut donc que je te crache à la face, pour y faire monter le peu de sang qui te reste dans les veines!… s'écria le maréchal exaspéré.

— Oh! C'est trop! dit le jésuite.

Et il se précipita sur le morceau de lame acérée qui était à ses pieds en répétant:

— C'est trop!

— Ce n'est pas assez, dit le maréchal d'une voix haletante, tiens, Judas!… Et il lui cracha à la face.

— Et si tu ne te bats pas maintenant, ajouta le maréchal, je t'assomme à coups de chaise, infâme tueur d'enfants…

Le père d'Aigrigny, en recevant le dernier outrage qu'un homme déjà outragé puisse recevoir, perdit la tête, oublia ses intérêts, ses résolutions, sa peur, oublia jusqu'à Rodin; une ardeur de vengeance effrénée, voilà tout ce qu'il ressentit, puis, une fois son courage revenu, au lieu de redouter cette lutte, il s'en félicita en comparant sa vigoureuse carrure à la maigreur du maréchal presque épuisé par le chagrin; car, dans un pareil combat, combat brutal, sauvage, corps à corps, la force physique est d'un avantage immense. En un instant le père d'Aigrigny eut roulé son mouchoir autour de la lame d'épée qu'il avait ramassée, et il se précipita sur le maréchal Simon, qui reçut intrépidement le choc.

Pendant le peu de temps que dura cette lutte inégale, car le maréchal était depuis quelques jours en proie à une fièvre dévorante qui avait miné ses forces, les deux combattants, muets, acharnés, ne dirent pas un mot, ne poussèrent pas un cri.

Si quelqu'un eût assisté à cette scène horrible, il lui eût été impossible de dire où et comment se portaient les coups: il aurait vu deux têtes effrayantes, livides, convulsives, s'abaisser, se redresser, ou se renverser en arrière, selon les incidents du combat, les bras se roidir comme des barres de fer ou se tordre comme des serpents, et puis, à travers les brusques ondulations de la redingote bleue du maréchal et de la soutane noire du jésuite, parfois luire et reluire comme un vif éclair d'acier… il eût enfin entendu un piétinement sourd, saccadé, ou de temps à autre quelque aspiration bruyante.

Au bout de deux minutes au plus, les deux adversaires tombèrent l'un sur l'autre.

L'un d'eux, c'était le père d'Aigrigny, faisant un violent effort, parvint à se dégager des bras qui l'étreignaient et à se mettre à genoux… Ses bras retombèrent étourdis, puis la voix expirante du maréchal murmura ses mots:

— Mes enfants!… Dagobert!…

— Je l'ai tué… dit le père d'Aigrigny d'une voix affaiblie, mais… je le sens… je suis blessé à mort… Et, s'appuyant d'une main sur le sol, le jésuite porta son autre main à sa poitrine.

Sa soutane était labourée de coups… mais les lames, dites de carrelet, qui avaient servi au combat, étant triangulaires et très acérées, le sang, au lieu de s'épancher au dehors, se résorbait au dedans.

— Oh! je meurs… j'étouffe… dit le père d'Aigrigny, dont les traits décomposés annonçaient déjà les approches de la mort.

À ce moment, la clef de la serrure tourna deux fois avec un bruit sec; Rodin parut sur le seuil de la porte, et avança la tête en disant d'une voix humble et d'un air discret:

— Peut-on entrer? À cette épouvantable ironie, le père d'Aigrigny fit un mouvement pour se précipiter sur Rodin, mais il retomba sur une de ses mains en poussant un sourd gémissement: le sang l'étouffait.

— Ah! monstre d'enfer!… murmura-t-il en jetant sur Rodin un regard effrayant de rage et d'agonie; c'est toi qui causes ma mort…

— Je vous avais toujours dit, mon très cher père, que votre vieux levain de batailleur vous serait fâcheux, répondit Rodin avec un affreux sourire. Il y a peu de jours encore… je vous ai averti… en vous recommandant de vous laisser patiemment souffleter par ce sabreur… qui ne sabrera plus rien du tout… et c'est bien fait; parce que, d'abord, «qui tire le glaive… périt par le glaive», dit l'Écriture. Et puis, ensuite, le maréchal Simon… héritait de ses filles… Voyons, là… entre nous, comment vouliez-vous que je fisse, mon très cher père?… Il fallait bien vous sacrifier à l'intérêt commun, d'autant plus que je savais ce que vous me ménagiez pour demain. Or, moi, on ne me prend pas sans vert.

_— _Avant d'expirer… dit le père d'Aigrigny d'une voix affaiblie, je vous démasquerai…

— Oh! que non point, dit Rodin en hochant la tête d'un air futé, que non point!… Moi seul je vous confesserai, s'il vous plaît…

— Oh!… cela m'épouvante, murmura le père d'Aigrigny, dont les paupières s'appesantissaient. Que Dieu ait pitié de moi… s'il n'est pas trop tard… Hélas! je suis à ce moment suprême… je… suis un grand coupable…

— Et surtout un grand niais, dit Rodin en haussant les épaules et en contemplant l'agonie de son complice avec un froid mépris.

Le père d'Aigrigny n'avait plus que quelques minutes à vivre;
Rodin s'en aperçut et se dit:

— Il est temps d'appeler du secours. À ses cris, on arriva. Ainsi qu'il l'avait dit, Rodin ne quitta pas le père d'Aigrigny jusqu'à ce que celui-ci eût rendu le dernier soupir.

* * * * *

Le soir, seul au fond de sa chambre, à la lueur d'une petite lampe, Rodin était plongé dans une sorte de contemplation extatique devant la gravure représentant le portrait de SIXTE QUINT.

Minuit sonna lentement à la grande horloge de la maison.

Lorsque le dernier coup eut vibré, Rodin se redressa dans toute la sauvage majesté de son triomphe infernal, et s'écria:

— Nous sommes au 1er juin… Il n'y a plus de Rennepont!!!… Il me semble entendre sonner l'heure à Saint-Pierre de Rome…

LXIII. Un message.

Pendant que Rodin restait plongé dans une ambitieuse extase en contemplant le portrait de Sixte-Quint, le bon petit père Caboccini, dont les chaudes et pétulantes embrassades avaient si fort impatienté Rodin, était allé trouver mystérieusement Faringhea, et, lui remettant un fragment du crucifix d'ivoire, lui avait dit ces deux mots, avec son air de bonhomie et de joyeuseté habituel:

— Son Excellence le cardinal Malipieri, à mon départ de Rome, m'a chargé de vous remettre ceci, seulement aujourd'hui… 31 mai.

Le métis, qui ne s'émouvait guère, tressaillit brusquement, presque avec douleur; sa figure s'assombrit encore, et, attachant sur le petit père un regard perçant, il répondit.

— Vous devez encore me dire quelques paroles?

— Il est vrai, reprit le père Caboccini. Ces paroles les voici: Souvent de la coupe aux lèvres… il y a loin.

_— _C'est bien, dit le métis. Et poussant un profond soupir, il rapprocha le fragment du crucifix d'ivoire du fragment qu'il possédait déjà; le tout s'ajustait à merveille. Le père Caboccini le regardait faire avec curiosité, car le cardinal ne lui avait rien dit autre chose, sinon de remettre ce morceau d'ivoire à Faringhea, et de lui répéter les mots précédents, afin de bien établir l'authenticité de sa mission; le révérend père, assez intrigué, dit au métis:

— Et qu'allez-vous faire de ce crucifix maintenant complet?

— Rien… dit Faringhea, toujours absorbé dans une méditation pénible.

— Rien! reprit le révérend père étonné. Mais à quoi bon vous l'apporter de si loin? Sans satisfaire à cette curieuse demande, le métis lui dit:

— À quelle heure le révérend père Rodin se rend-il demain rue
Saint-François?

— De très bon matin.

— Avant de sortir, il ira à la chapelle faire sa prière?

— Oui, selon l'habitude de tous nos révérends pères.

— Vous couchez près de lui?

— Comme son socius, j'occupe une chambre contiguë à la sienne.

— Il se pourrait, dit Faringhea après un moment de silence, que le révérend père, absorbé par les grands intérêts qui l'occupent… oubliât de se rendre à la chapelle… Rappelez-lui ce devoir pieux.

— Je n'y manquerai pas.

— Non… n'y manquez pas, ajouta Faringhea avec insistance.

— Soyez tranquille, dit le bon petit père, je vois que vous vous intéressez à son salut…

— Beaucoup…

— Cette préoccupation est louable… continuez ainsi, et vous pourrez appartenir un jour tout à fait à notre compagnie, dit affectueusement le père Caboccini.

— Je ne suis encore qu'un pauvre membre auxiliaire et affilié, dit humblement Faringhea; mais nul plus que moi n'est dévoué, âme, corps, esprit, à la société, dit le métis avec une sourde exclamation. Bohwanie n'est rien auprès d'elle!…

— Bohwanie!… qu'est-ce que cela, mon bon ami?

— Bohwanie fait des cadavres qui pourrissent… et la sainte société fait des cadavres qui marchent…

— Ah! oui… _Perinde ac cadaver… _c'est le dernier mot de notre grand saint Ignace de Loyola; mais qu'est-ce que c'est que Bohwanie?

— Bohwanie est à la sainte société ce que l'enfant est à l'homme… répondit le métis de plus en plus exalté. Gloire à la Compagnie! gloire!! Mon père serait son ennemi… que je frapperais mon père… L'homme dont le génie m'inspirerait le plus d'admiration, de respect et de terreur, serait son ennemi… que je frapperais cet homme malgré l'admiration, le respect et la terreur qu'il m'inspirerait, dit le métis avec effort; puis, après un instant de silence, il ajouta en regardant en face le père Caboccini:

— Je parle ainsi, pour que vous reportiez mes paroles au cardinal Malipieri, en le priant de les rapporter… au… Faringhea s'arrêta court.

— À qui le cardinal rapportera-t-il vos paroles?

— Il le sait, dit brusquement le métis. Bonsoir.

— Bonsoir, mon bon ami; je ne puis que vous louer de vos sentiments à l'endroit de notre compagnie. Hélas! elle a besoin de défenseurs énergiques… car il se glisse, dit-on, des traîtres jusque dans son sein…

— Pour ceux-là, dit Faringhea, il faut surtout être sans pitié.

— Sans pitié, dit le bon père… nous nous entendons.

— Peut-être, dit le métis; n'oubliez pas surtout de faire songer au révérend père Rodin à aller à la chapelle avant de sortir.

— Je n'y manquerai pas, dit le révérend père Caboccini. Et les deux hommes se séparèrent. En rentrant, le père Caboccini apprit qu'un courrier, arrivé de Rome la nuit même, venait d'apporter des dépêches à Rodin.

LXIV. Le premier juin.

La chapelle de la maison des révérends pères de la rue de Vaugirard était coquette et charmante; de grandes verrières colorées y jetaient un mystérieux demi-jour; l'autel éblouissait de dorures et de vermeil; à la porte de cette petite église, sous les assises du buffet d'orgues, dans un obscur renfoncement, était un large bénitier de marbre richement sculpté.

Ce fut auprès de ce bénitier, dans un recoin ténébreux où on le distinguait à peine, que Faringhea vint s'agenouiller le 1er juin, de grand matin, dès que les portes de la chapelle furent ouvertes. Le métis était profondément triste; de temps à autre il tressaillait et soupirait comme s'il eût contenu les agitations d'une violente lutte intérieure; cette âme sauvage, indomptable, ce monomane possédé du génie du mal et de la destruction, éprouvait, ainsi qu'on l'a peut-être deviné, une profonde admiration pour Rodin, qui exerçait sur lui une sorte de fascination magnétique; le métis, bête féroce à intelligence et à face humaine, voyait dans le génie infernal de Rodin, quelque chose de surhumain. Et Rodin, trop pénétrant pour ne pas être certain du dévouement farouche de ce misérable, s'en était, on l'a vu, fructueusement servi pour amener le dénouement tragique des amours d'Adrienne et de Djalma.

Ce qui excitait à un point incroyable l'admiration de Faringhea, c'était ce qu'il connaissait ou ce qu'il comprenait de la société de Jésus. Ce pouvoir immense, occulte, qui minait le monde par ses ramifications souterraines, et arrivait à son but par des moyens diaboliques, avait frappé le métis d'un sauvage enthousiasme. Et si quelque chose au monde primait son admiration fanatique pour Rodin, c'était son dévouement aveugle à la compagnie d'Ignace de Loyola, qui faisait des cadavres qui marchaient, ainsi que le disait le métis.

Faringhea, caché dans l'ombre de la chapelle, réfléchissait donc profondément, lorsque des pas se firent entendre; bientôt Rodin parut, accompagné de son socius, le bon petit père borgne.

Soit préoccupation, soit que les ténèbres projetées par le buffet d'orgues ne lui eussent pas permis de voir le métis, Rodin trempa ses doigts dans le bénitier auprès duquel se tenait Faringhea, sans apercevoir ce dernier, qui resta immobile comme une statue, sentant une sueur glacée couler de son front, tant son émotion était vive.

La prière de Rodin fut courte, on le conçoit; il avait hâte de se rendre rue Saint-François.

Après s'être, ainsi que Caboccini, agenouillé pendant quelques instants, il se leva, salua respectueusement le choeur, et se dirigea vers la porte de sortie, suivi à quelques pas de son socius.

Au moment où Rodin approchait du bénitier, il aperçut le métis, dont la haute taille se dessinait dans la pénombre au milieu de laquelle il s'était jusqu'alors tenu; s'avançant un peu, le métis s'inclina respectueusement devant Rodin, qui lui dit tout bas et d'un air préoccupé:

— Tantôt, à deux heures… chez moi.

Ce disant, Rodin allongea le bras afin de plonger sa main dans le bénitier; mais Faringhea lui épargna cette peine en lui présentant vivement le goupillon qui restait d'ordinaire dans l'eau sainte.

Pressant entre ses doigts crasseux les brins humectés du goupillon que le métis tenait par le manche, Rodin imbiba suffisamment son index et son pouce, les porta à son front, où, selon l'usage, il traça le signe d'une croix; puis, ouvrant la porte de la chapelle, il sortit, après s'être retourné pour dire de nouveau à Faringhea:

— À deux heures, chez moi. Croyant pouvoir user de l'occasion du goupillon que Faringhea, immobile, atterré, tenait toujours, mais d'une main tremblante, agitée, le père Caboccini avançait les doigts, lorsque le métis, voulant peut-être borner sa gracieuseté à Rodin, retira vivement l'instrument; le père Caboccini, trompé dans son attente, suivit précipitamment Rodin, qu'il ne devait pas, ce jour-là surtout, perdre de vue un seul instant, et monta avec lui dans un fiacre qui les conduisit rue Saint-François. Il est impossible de peindre le regard que le métis avait jeté sur Rodin au moment où celui-ci sortait de la chapelle. Resté seul dans le saint lieu, Faringhea s'affaissa sur lui-même et tomba sur les dalles, moitié agenouillé, moitié accroupi, cachant son visage dans ses mains. À mesure que la voiture approchait du quartier du Marais, où était située la maison de Marius Rennepont, la fiévreuse agitation, la dévorante impatience du triomphe se lisait sur la physionomie de Rodin; deux ou trois fois, ouvrant son portefeuille, il relut et classa les différents actes ou notifications de décès des membres de la famille Rennepont, et de temps en temps il avançait la tête à la portière avec anxiété, comme s'il eût voulu hâter la marche lente de la voiture.

Le bon petit père son _socius _ne le quittait pas du regard; ce regard avait une expression aussi sournoise qu'étrange.

Enfin la voiture, entrant dans la rue Saint-François, s'arrêta devant la porte ferrée de la vieille maison, naguère fermée depuis un siècle et demi. Rodin sauta du fiacre, agile comme un jeune homme, et heurta violemment à la porte pendant que le père Caboccini, moins leste, prenait terre plus prudemment.

Rien ne répondit aux coups de marteau retentissants que Rodin venait de frapper.

Frémissant d'anxiété, il frappa de nouveau: cette fois, prêtant l'oreille attentivement, il entendit s'approcher des pas lents et traînants, mais ils s'arrêtèrent à quelques pas de la porte, qui ne s'ouvrait pas.

— C'est griller sur des charbons ardents, dit Rodin, car il lui semblait que sa poitrine en feu se desséchait d'angoisse. Après avoir violemment heurté de nouveau à la porte, il se mit à ronger ses ongles, selon son habitude. Soudain la porte cochère roula sur ses gonds; Samuel, le gardien juif, parut sous le porche…

Les traits du vieillard exprimaient une douleur amère; sur ses joues vénérables on voyait encore les traces de larmes récentes, que ses mains séniles et tremblantes achevaient d'essuyer lorsqu'il ouvrit à Rodin.

— Qui êtes-vous, messieurs? dit Samuel à Rodin.

— Je suis le mandataire chargé des pouvoirs et procurations de l'abbé Gabriel, seul héritier vivant de la famille Rennepont, répondit Rodin d'une voix hâtée.

— Monsieur est mon secrétaire, ajouta-t-il en désignant d'un geste le père Caboccini, qui salua. Après avoir attentivement regardé Rodin, Samuel reprit:

— En effet… je vous reconnais. Veuillez me suivre, monsieur.

Et le vieux gardien se dirigea vers le bâtiment du jardin, en faisant signe aux deux révérends pères de le suivre.

— Ce maudit vieillard m'a tellement irrité en me faisant attendre à la porte, dit tout bas Rodin à son socius, que j'en ai, je crois, la fièvre… Mes lèvres et mon gosier sont secs et brûlants comme du parchemin racorni au feu…

— Vous ne voulez rien prendre, mon bon père, mon cher père!… Si vous demandiez un verre d'eau à cet homme? s'écria le petit borgne avec la plus tendre sollicitude.

— Non, non, répondit Rodin, cela n'est rien… L'impatience me dévore. C'est tout simple.

Pâle et désolée, Bethsabée, la femme de Samuel, était debout à la porte du logement qu'elle occupait avec son mari, et qui donnait sous la voûte de la porte cochère; lorsque l'israélite passa devant sa compagne, il lui dit en hébreu:

— Et les rideaux de la chambre de deuil?

— Ils sont fermés…

— Et la cassette de fer?

— Elle est préparée, répondit Bethsabée aussi en hébreu.

Après avoir prononcé ces paroles, complètement inintelligibles pour Rodin et pour le père Caboccini, Samuel et Bethsabée, malgré la désolation qui se lisait sur leurs traits, échangèrent une sorte de sourire singulier et sinistre.

Bientôt Samuel, précédant les deux révérends pères, monta le perron et entra dans le vestibule, où brûlait une lampe; Rodin, doué d'une excellente mémoire locale, se dirigeait vers le salon rouge où avait eu lieu la première convocation des héritiers, lorsque Samuel l'arrêta et lui dit:

— Ce n'est pas là qu'il faut aller… Puis, prenant la lampe, il se dirigea vers un sombre escalier, car les fenêtres de la maison n'avaient pas été démurées.

— Mais, dit Rodin, la dernière fois… on s'était rassemblé dans ce salon du rez-de-chaussée…

— Aujourd'hui… on se rassemble en haut, répondit Samuel. Et il commençait de gravir lentement l'escalier.

— Où çà… en haut?… dit Rodin en le suivant.

— Dans la chambre de deuil… dit l'israélite. Et il montait toujours.

— Qu'est-ce que la chambre de deuil?… reprit Rodin assez surpris.

— Un lieu de larmes et de mort, dit l'israélite. Et il montait toujours à travers les ténèbres, qui s'épaississaient davantage, car la petite lampe les dissipait à peine.

— Mais… dit Rodin, de plus en plus surpris et en s'arrêtant court, pourquoi aller dans ce lieu?

— L'argent y est, répondit Samuel.

Et il montait toujours.

— L'argent y est, c'est différent, reprit Rodin. Et il se hâta de gagner les quelques marches qu'il avait perdues pendant son temps d'arrêt.

Samuel montait… montait toujours.

Arrivé à une certaine hauteur, l'escalier faisant brusquement un coude, les deux jésuites purent apercevoir, à la pâle clarté de la petite lampe et dans le vide laissé entre la balustrade de fer et la voûte, le profil du vieil israélite qui, les dominant, gravissait l'escalier en s'aidant péniblement de la rampe de fer.

Rodin fut frappé de l'expression de la physionomie de Samuel, ses yeux noirs, ordinairement doux et voilés par l'âge, brillaient d'un vif éclat. Ses traits, toujours empreints de tristesse, d'intelligence et de bonté, semblaient se contracter, se durcir, et de ses lèvres minces il souriait d'une façon étrange.

— Ce n'est pas excessivement haut, dit tout bas Rodin au père Caboccini, et pourtant j'ai les jambes brisées, je suis tout essoufflé… et les tempes me bourdonnent.

En effet, Rodin haletait péniblement, sa respiration était embarrassée. À cette confidence, le bon petit père Caboccini, toujours si rempli de tendres soins pour son compagnon, ne répondit pas; il paraissait fort préoccupé.

— Arrivons-nous bientôt?… dit Rodin à Samuel d'une voix impatiente.

— Nous y voici… répondit Samuel.

— Enfin! c'est bien heureux, dit Rodin.

— Très heureux, répondit l'israélite.

Et se rangeant le long d'un corridor où il avait précédé Rodin, il indiqua de la main dont il tenait sa lampe une grande porte d'où sortait une faible clarté. Rodin, malgré sa surprise croissante, entra résolument, suivi du père Caboccini et de Samuel.

La chambre où se trouvaient alors ces trois personnages était très vaste; elle ne pouvait recevoir de lumière que par un belvédère carré, mais les vitres des quatre faces de cette lanterne disparaissaient sous des plaques de plomb percées chacune de sept trous formant la croix.

Aussi, le jour n'arrivant dans cette pièce que par ces croix ponctuées, l'obscurité eût été complète sans une lampe qui brûlait sur une grande et massive console de marbre noir appuyée à l'un des murs. On eût dit un appartement funéraire; ce n'étaient partout que draperies ou rideaux noirs frangés de blanc. On ne voyait d'autre meuble que la console de marbre dont on a parlé.

Sur cette console était une cassette de fer forgé du dix-septième siècle, admirablement travaillée à jour, une véritable dentelle d'acier.

Samuel, s'adressant à Rodin, qui s'essuyant le front avec son sale mouchoir, regardait autour de lui très surpris, mais nullement effrayé, lui dit:

— Les volontés du testateur, si bizarres qu'elles puissent vous paraître, sont sacrées… pour moi… je les accomplirai donc toutes… si vous le voulez bien.

— Rien de plus juste, reprit Rodin; mais que venons-nous faire ici?…

— Vous le saurez tout à l'heure, monsieur… Vous êtes le mandataire de l'unique héritier restant de la famille Rennepont, M. l'abbé Gabriel de Rennepont?

— Oui, monsieur, et voici mes titres, répondit Rodin.

— Afin d'épargner le temps, reprit Samuel, je vais, en attendant l'arrivée du magistrat, faire devant vous l'inventaire des valeurs montant de la succession Rennepont, renfermées dans cette cassette de fer, et que hier j'ai été retirer de la Banque de France.

— Les valeurs… sont là?… s'écria Rodin d'une voix ardente en se précipitant vers la cassette.

— Oui, monsieur, répondit Samuel, voici mon bordereau. Monsieur votre secrétaire fera l'appel des valeurs; je vous en présenterai à mesure les titres, vous les examinerez, et ils seront ensuite replacés dans cette cassette, que je vous remettrai en présence du magistrat.

— Ceci est parfait de tous points, dit Rodin. Samuel remit un carnet au père Caboccini, s'approcha de la cassette, fit jouer un ressort, que Rodin ne put apercevoir; le lourd couvercle se leva, et, à mesure que le père Caboccini, lisant le bordereau, énonçait une valeur, Samuel en mettait le titre sous les yeux de Rodin, qui le remettait au vieux juif après un mûr examen. Cette vérification fut rapide, car ces valeurs immenses ne se composaient, comme on sait, que de huit titres[35] et d'un appoint de cinq cent mille francs en billets de banque, de trente-cinq mille en or, et de deux cent cinquante francs en argent; total: deux cent douze millions cent soixante-quinze mille francs.

Lorsque Rodin, après avoir compté le dernier des cinq cents billets de banque de mille francs, dit, en les remettant à Samuel:

— C'est bien cela… total: DEUX CENT DOUZE MILLIONS CENT SOIXANTE-QUINZE MILLE FRANCS, il eut sans doute une espèce d'étouffement de joie, d'éblouissement de bonheur, car un instant sa respiration s'arrêta, ses yeux se fermèrent, et il fut forcé de s'appuyer sur le bras du bon petit père Caboccini, en lui disant d'une voix altérée:

— C'est singulier… je me croyais… plus fort contre les émotions… Ce que je ressens est extraordinaire.

Et la lividité naturelle du jésuite augmenta tellement, il fut agité de frémissements convulsifs si saccadés, que le père Caboccini s'écria tout en le soutenant:

— Mon cher père… revenez à vous… revenez à vous… il ne faut pas que l'ivresse du succès vous trouble à ce point…

Pendant que le petit borgne donnait à Rodin cette preuve de sa tendre sollicitude, Samuel s'occupait de replacer les titres et les valeurs dans la cassette de fer…

Rodin, grâce à son indomptable énergie et à l'indicible joie qu'il ressentait en se voyant sur le point de toucher à un but si ardemment poursuivi, Rodin surmonta cet excès de faiblesse, et, se redressant, calme, fier, il dit au père Caboccini:

_— _Ce n'est rien… je n'ai pas voulu mourir du choléra, ce n'est pas pour mourir de joie le 1er juin. Et, en effet, quoique d'une lividité effrayante, la face du jésuite rayonnait d'orgueil et d'audace.

Lorsqu'il eut vu Rodin complètement remis, le père Caboccini sembla se transformer: quoique petit, obèse et borgne, ses traits, naguère si riants, prirent tout à coup une expression si ferme, si dure, si dominatrice, que Rodin recula d'un pas en le regardant.

Alors le père Caboccini, tirant de sa poche un papier, qu'il baisa respectueusement, jeta un regard d'une sévérité extrême sur Rodin, et lut ce qui suit d'une voix sonore et menaçante:

«Au reçu du présent rescrit, le révérend père Rodin remettra tous ses pouvoirs au révérend père Caboccini, qui demeurera seul chargé, ainsi que le révérend père d'Aigrigny, de recueillir la succession de Rennepont, si, dans sa justice éternelle, le Seigneur veut que ces biens, qui ont été autrefois dérobés à notre compagnie, nous soient rendus.

«De plus, au reçu du présent rescrit, le révérend père Rodin, surveillé par un de nos pères, que désignera le révérend père Caboccini, sera conduit dans notre maison de la ville de Laval, où, mis en cellule, il restera en retraite et claustration absolue jusqu'à nouvel ordre.»

Et le père Caboccini tendit le rescrit à Rodin pour que celui-ci pût y lire la signature du général de la compagnie. Samuel, vivement intéressé par cette scène, laissant la cassette entrouverte, se rapprocha de quelques pas. Tout à coup Rodin éclata de rire… mais d'un rire de joie, de mépris et de triomphe, impossible à rendre.

Le père Caboccini le regardait avec un étonnement irrité, lorsque Rodin se grandissant encore, et redevenant plus impérieux, plus hautain, plus souverainement dédaigneux que jamais, écarta du revers de sa main crasseuse le papier que lui tendait le père Caboccini, et lui dit:

— De quelle date est ce rescrit!

— Du 11 mai… dit le père Caboccini stupéfait.

— Voici un bref que j'ai reçu cette nuit de Rome, il est daté du 18… et m'apprend que je suis nommé général de l'ordre… Lisez…

Le père Caboccini prit la cédule, lut, et resta d'abord atterré. Puis il rendit humblement le rescrit à Rodin en ployant respectueusement le genou devant lui.

Ainsi se trouvait accomplie la première visée ambitieuse de Rodin… Malgré tous les soupçons, toutes les défiances, toutes les haines qu'il avait soulevées dans le parti dont le cardinal Malipieri était le représentant et le chef, Rodin, à force d'adresse, de ruse, d'audace, de persuasion, et surtout à raison de la haute idée que ses partisans de Rome avaient de sa rare capacité, était parvenu, grâce à l'activité, aux intrigues de ses séides, à faire déposer son général et à se faire élever à ce poste éminent…

Or, selon les combinaisons de Rodin, garanties par les millions qu'il allait posséder, de ce poste au trône pontifical… il ne lui restait plus qu'un pas à faire…

Muet témoin de cette scène, Samuel sourit aussi, lui, d'un air de triomphe, lorsqu'il eut fermé la cassette au moyen du secret que lui seul connaissait.

Ce bruit métallique rappela Rodin des hauteurs d'une ambition effrénée aux réalités de la vie, et il dit à Samuel d'une voix brève:

— Vous avez entendu!… À moi… à moi seul… ces millions…

Et il étendit ses mains impatientes et avides vers la caisse de fer, comme pour en prendre possession avant l'arrivée du magistrat.

Mais alors Samuel, à son tour se transfigura; croisant les bras sur sa poitrine, redressant sa taille courbée par le grand âge, il apparut imposant, menaçant; ses yeux, de plus en plus brillants, lançaient des éclairs d'indignation; il s'écria d'une voix solennelle:

— Cette fortune, d'abord humble débris de l'héritage du plus noble des hommes, que les trames des fils de Loyola ont forcé au suicide… cette fortune, devenue royale, grâce à la sainte probité de trois générations de serviteurs fidèles… ne sera pas le prix du mensonge, de l'hypocrisie… et du meurtre… Non, non… dans son éternelle justice… Dieu ne le veut pas…

— Que parlez-vous de meurtre, monsieur! demanda témérairement
Rodin. Samuel ne répondit pas… il frappa du pied… et étendit
lentement le bras vers le fond de la salle. Alors Rodin et le père
Caboccini virent un spectacle effrayant.

Les draperies qui cachaient les murailles s'écartèrent comme si elles eussent cédé à une main invisible… Rangés autour d'une sorte de crypte éclairée par la lueur funèbre et bleuâtre d'une lampe d'argent, six corps étaient couchés sur des draperies noires et vêtus de longues robes noires…

C'étaient: Jacques Rennepont, François Hardy, Rose et Blanche
Simon, Adrienne et Djalma.

Ils paraissaient endormis… leurs paupières étaient closes… leurs mains croisées sur leur poitrine…

Le père Caboccini, tremblant de tous ses membres, se signa et recula jusqu'à la muraille opposée, où il s'appuya en cachant sa figure dans ses mains.

Rodin, au contraire, les traits bouleversés, les yeux fixes, les cheveux hérissés, cédant à une invincible attraction, s'avança vers ces corps inanimés.

On eût dit que ces derniers des Rennepont venaient d'expirer à l'instant même, car ils semblaient être dans la première heure du sommeil éternel.

— Les voilà… ceux que vous avez tués… reprit Samuel d'une voix entrecoupée de sanglots. Oui, vos horribles trames ont dû causer leur mort… car vous aviez besoin de leur mort… Chaque fois que tombait, frappé par vos maléfices… un des membres de cette famille infortunée… je parvenais à m'emparer de ses restes avec un soin pieux… car, hélas! ils doivent tous reposer dans le même sépulcre. Oh! soyez maudit… maudit… maudit, vous qui les avez tués!… Mais leurs dépouilles échapperont à vos mains homicides.

Rodin, toujours attiré malgré lui, s'était peu à peu approché de la couche funèbre de Djalma: surmontant sa première épouvante, le jésuite, pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'une effrayante illusion… osa toucher les mains de l'Indien qu'il avait croisées sur sa poitrine… Ces mains étaient glacées mais leur peau était souple et humide. Rodin recula d'horreur… Pendant quelques secondes, il frémit convulsivement; mais sa première stupeur passée, la réflexion lui vint, et, avec la réflexion, cette invincible énergie, cette infernale opiniâtreté de caractère qui lui donnait tant de puissance; alors, se raffermissant sur ses jambes chancelantes, passant sa main sur son front, redressant la tête, mouillant deux ou trois fois ses lèvres avant de parler, car il se sentait de plus en plus la poitrine, la gorge et la bouche en feu sans pouvoir s'expliquer la cause de cette chaleur dévorante, il parvint à donner à ses traits altérés une expression impérieuse et ironique, se retourna vers Samuel, qui pleurait silencieusement et lui dit d'une voix rauque et gutturale:

— Je n'ai pas besoin de vous montrer les actes de décès… les voici… en personne.

Et de sa main décharnée, il désigna les six cadavres.

À ces mots de son général, le père Caboccini se signa de nouveau avec effroi, comme s'il eût vu le démon.

— Ô mon Dieu! dit Samuel, vous vous êtes donc tout à fait retiré de lui?… De quel regard il contemple ses victimes!…

— Allons donc, monsieur! dit Rodin avec un affreux sourire, c'est une exposition de _Curtius _au naturel… rien de plus… Mon calme vous prouve mon innocence. Allons, au fait… car j'ai un rendez-vous chez moi à deux heures. Descendons cette cassette…

Et il fit un pas vers la console.

Samuel, saisi d'indignation, de courroux et d'horreur, devança Rodin, et pesant avec force sur un bouton placé au milieu du couvercle de la cassette, bouton qui céda sous cette pression, il s'écria:

— Puisque votre âme infernale ne connaît pas le remords… peut- être la rage de la cupidité trompée l'ébranlera-t-elle…

— Que dit-il!… s'écria Rodin. Que fait-il!…

— Regardez, dit à son tour Samuel avec un farouche triomphe; je vous l'ai dit, les dépouilles de vos victimes échapperont à vos mains homicides.

À peine Samuel eut-il prononcé ces mots, qu'à travers les découpures de la cassette de fer travaillée à jours s'échappèrent quelques jets de fumée, et une légère odeur de papier brûlé se répandit dans la salle…

Rodin comprit.

— Le feu!… s'écria-t-il en se précipitant sur la cassette pour l'enlever. Elle était rivée à la pesante console de marbre.

— Oui… le feu!… dit Samuel; dans quelques minutes… de ce trésor immense il ne restera plus que des cendres… et mieux vaut qu'il soit réduit en cendres que d'être à vous et aux vôtres… Ce trésor ne m'appartient pas… il ne me reste plus qu'à l'anéantir, car Gabriel de Rennepont sera fidèle au serment qu'il a fait!

— Au secours!… de l'eau!… de l'eau!… criait Rodin en se précipitant sur la cassette qu'il couvrait de son corps, tâchant en vain d'étouffer la flamme, qui, activée par le courant d'air, sortait par les mille découpures du fer; puis bientôt son intensité diminua peu à peu, quelques filets de fumée bleuâtre s'échappèrent alors de la cassette… et tout s'éteignit!…

C'en était fait… Alors Rodin, éperdu, haletant, se retourna; il s'appuyait d'une main sur la console… pour la première fois de sa vie… il pleurait… de grosses larmes… larmes de rage, ruisselaient sur ses joues cadavéreuses.

Mais soudain d'atroces douleurs, d'abord sourdes, mais qui avaient peu à peu augmenté d'intensité, quoiqu'il usât de toute son énergie pour les combattre, éclatèrent en lui avec tant de furie, qu'il tomba sur ses genoux en portant ses deux mains à sa poitrine, et il murmura, tâchant encore de sourire:

— Ce n'est rien… ne vous réjouissez pas… quelques spasmes, voilà tout. Le trésor est détruit… mais je… reste toujours… général… de l'ordre… et je… Oh!… je souffre… Quelle fournaise! ajouta-t-il en se tordant dans d'horribles étreintes. Depuis… que je suis entré dans cette maison maudite… reprit- il, je ne sais… ce que j'ai… Si… je ne vivais… depuis longtemps… que de racines… d'eau et de pain… que je vais… acheter moi-même… je croirais… au poison… car… je triomphe… et le… cardinal Malipieri… a les bras longs… Oui… je triomphe… aussi… je ne mourrai pas… non… pas plus cette fois que les autres… Je ne veux pas… mourir, moi.

Puis, faisant un bond convulsif et raidissant les bras:

— Mais c'est du… feu… qui me dévore les entrailles… Plus de doute… on… a voulu m'empoisonner… aujourd'hui… mais… où? mais qui?…

Et s'interrompant encore, Rodin cria de nouveau d'une voix étouffée:

— Au secours!… mais secourez-moi donc; vous me regardez là… tous deux… comme des spectres… Au secours!

Samuel et le père Caboccini, épouvantés de cette horrible agonie, ne pouvaient faire un mouvement.

— Au secours!… criait Rodin d'une voix strangulée… car ce poison est horrible… Mais comment… me l'a-t-on…

Puis, poussant un terrible cri de rage, comme si une idée subite se fût offerte à sa pensée, il s'écria:

— Ah!… Faringhea… ce matin… ce matin… l'eau bénite… qu'il m'a donnée… il connaît des poisons si subtils… Oui… c'est lui… il avait… eu une entrevue… avec Malipieri… Oh! démon… C'est bien joué… je l'avoue… les Borgia… chassent de race… Oh!… c'est fini… je meurs… ils me regretteront… les niais… Oh!… enfer!… enfer!… Oui… l'Église ne sait pas… ce qu'elle perd!… Mais je brûle! Au secours!

On vint au secours de Rodin. Des pas précipités se firent entendre dans l'escalier; bientôt le docteur Baleinier, suivi de la princesse de Saint-Dizier, parut à la porte de la chambre de deuil… La princesse, ayant appris vaguement le matin même la mort du père d'Aigrigny, accourait interroger Rodin à ce sujet. Lorsque cette femme, entrant brusquement, eut jeté un regard sur l'effrayant spectacle qui s'offrait à ses yeux… lorsqu'elle eut vu Rodin se tordant au milieu d'une affreuse agonie, puis, plus loin, éclairés par la lampe sépulcrale, les six cadavres… et parmi eux le corps de sa nièce et ceux des deux orphelines qu'elle avait envoyées à la mort… la princesse resta pétrifiée… sa raison ne put résister à ce formidable choc… Après avoir lentement regardé autour d'elle, elle leva les bras au ciel et éclata d'un rire insensé…

Elle était folle…

Pendant que le docteur Baleinier, éperdu, soutenait la tête de Rodin, qui expirait entre ses bras, Faringhea parut à la porte, resta dans l'ombre, et dit en jetant un regard farouche sur le cadavre de Rodin:

— Il voulait se faire chef de la compagnie de Jésus pour la détruire… pour moi, la compagnie de Jésus remplace Bohwanie… j'ai obéi au cardinal.

Épilogue

I. Quatre ans après.

Quatre années s'étaient écoulées depuis les événements précédents.

Gabriel de Rennepont écrivait la lettre suivante à M. l'abbé Joseph Charpentier, curé desservant de la paroisse de Saint- Aubin, pauvre village de Sologne.

«Métairie des Vives-Eaux, 2 juin 1836. «Voulant hier vous écrire, mon bon Joseph, je m'étais assis devant cette vieille petite table noire que vous connaissez; la fenêtre de ma chambre donne, vous le savez, sur la cour de notre métairie: je puis, de ma table, en écrivant, voir tout ce qui se passe dans cette cour. «Voici de bien graves préliminaires, mon ami; vous souriez: j'arrive au fait. «Je venais donc de m'asseoir devant ma table, lorsque, regardant au hasard par la fenêtre ouverte, voilà ce que je vis; vous qui dessinez si bien, mon bon Joseph, vous eussiez, j'en suis sûr, reproduit cette scène avec un charme touchant. «Le soleil était à son déclin, le ciel d'une grande sérénité, l'air printanier, tiède et tout embaumé par la haie d'aubépine fleurie qui, du côté du petit ruisseau, sert de clôture à notre cour; au- dessous du gros poirier qui touche au mur de la grange était assis sur le banc de pierre mon père adoptif, Dagobert, ce brave et loyal soldat que vous aimez tant; il paraissait pensif; son front blanchi était baissé sur sa poitrine, et d'une main distraite il caressait le vieux Rabat-Joie, qui appuyait sa tête intelligente sur les genoux de son maître; à côté de Dagobert était sa femme, ma bonne mère adoptive, occupée d'un travail de couture, et auprès d'eux, sur un escabeau, Angèle, la femme d'Agricol, allaitant son dernier-né, tandis que la douce Mayeux, tenant l'aîné assis sur ses genoux, lui apprenait à épeler ses lettres dans un alphabet.

«Agricol venait de rentrer des champs; il commençait de dételer ses boeufs du joug, lorsque, frappé sans doute de ce tableau, il resta un instant immobile à le regarder, la main toujours appuyée au joug sous lequel pliait, puissant et soumis, le large front de ses deux grands boeufs noirs.

«Je ne puis vous exprimer, mon ami, le calme enchanteur de ce tableau éclairé par les derniers rayons du soleil, brisés çà et là dans le feuillage. Que de types divers et touchants! la figure vénérable du soldat… la physionomie si bonne et si tendre de ma mère adoptive, le frais et charmant visage d'Angèle souriant à son petit enfant, la douce mélancolie de la Mayeux appuyant de temps à autre ses lèvres sur la tête blonde et rieuse du fils aîné d'Agricol, et enfin Agricol lui-même, d'une beauté si mâle, où semble se refléter cette âme loyale et valeureuse!…

«Ô mon ami! en contemplant cette réunion d'êtres si bons, si dévoués, si nobles, si aimants et si chers les uns aux autres, retirés dans l'isolement d'une petite métairie de notre Sologne, mon coeur s'est élevé vers Dieu avec un sentiment de reconnaissance ineffable. Cette paix de la famille, cette soirée si pure, ce parfum de fleurs sauvages et que la brise apportait, ce profond silence seulement troublé par le bruissement de la petite chute d'eau qui avoisine la métairie, tout cela me faisait monter au coeur de ces _bouffées _de vague et suave attendrissement que l'on ressent et que l'on n'exprime pas, vous le savez, mon ami… vous qui, dans vos promenades solitaires au milieu de vos immenses plaines de bruyères roses entourées de grands bois de sapins, sentez si souvent vos yeux devenir humbles sans pouvoir vous expliquer cette émotion que j'éprouvai aussi tant de fois, durant d'admirables nuits passées dans les profondes solitudes de l'Amérique.

«Mais, hélas! un incident pénible vint troubler la sérénité de ce tableau.

«J'entends tout à coup la femme de Dagobert s'écrier:

«— Mon ami, tu pleures!

«À ces mots, Agricol, Angèle, la Mayeux, se levèrent et entourèrent spontanément le soldat; l'inquiétude était peinte sur tous les visages… alors lui, ayant brusquement relevé la tête, on put voir, en effet, deux larmes qui coulaient de ses joues sur sa moustache blanche…

«— Ce n'est rien… mes enfants, dit-il d'une voix émue, ce n'est rien… mais c'est aujourd'hui le 1er juin… et il y a quatre ans…

«Il ne put achever; et, comme il portait les mains à ses yeux pour essuyer ses larmes, on s'aperçut qu'il tenait une petite chaîne de bronze à laquelle une médaille était suspendue. C'était sa relique la plus chère; car, il y a quatre ans, presque mourant du chagrin désespéré que lui causait la perte de ces deux anges, dont je vous ai tant de fois parlé, mon ami, il avait trouvé au cou du maréchal Simon, ramené mort après un combat à outrance, cette médaille que ses enfants avaient si longtemps portée. Je descendis à l'instant, comme bien vous pensez, mon ami, afin de tâcher aussi de calmer les douloureux ressouvenirs de cet excellent homme; peu à peu, en effet, ses regrets s'adoucirent, et la soirée se passa dans une tristesse pieuse et calme. Vous ne sauriez croire, mon ami, lorsque je fus monté dans ma chambre, toutes les cruelles pensées qui me revinrent en songeant à ce passé dont je détourne toujours mon esprit avec crainte et horreur.

«Alors m'apparurent les touchantes victimes de ces terribles et mystérieux événements dont on n'a jamais pu sonder et éclairer l'effrayante profondeur, grâce à la mort du père d'A… et du père R… ainsi qu'à la folie incurable de Mme de Saint-D…, tous trois auteurs ou complices de tant d'affreux malheurs. Malheurs à jamais irréparables; car ceux-là qui ont été sacrifiés à une épouvantable ambition auraient été l'orgueil de l'humanité par le bien qu'ils auraient fait.

«Ah! mon ami, si vous saviez quels étaient ces coeurs d'élite! Si vous saviez les projets de charité splendide de cette jeune fille, dont le coeur était si généreux, l'esprit si élevé, l'âme si grande… La veille de sa mort, et comme pour préluder à ses magnifiques desseins, ensuite d'un entretien dont je dois, même à vous, mon ami, taire le secret… elle m'avait confié une somme considérable, en me disant avec sa grâce et sa bonté habituelle:

«— On prétend me ruiner, on le pourra peut-être. Ce que je vous
remets sera du moins à l'abri… pour ceux qui souffrent…
Donnez… donnez beaucoup… Faites le plus d'heureux possible…
Je veux royalement inaugurer mon bonheur!

«Je ne sais si je vous ai dit, mon ami, que, par suite de ces sinistres événements, voyant Dagobert et sa femme, ma mère adoptive, réduits à la misère, la douce Mayeux pouvant vivre à peine d'un salaire insuffisant, Agricol bientôt père, et moi-même révoqué de mon humble cure et interdit par mon évêque pour avoir donné les secours de notre religion à un protestant et pour avoir prié sur la tombe d'un malheureux poussé au suicide par le désespoir, me voyant moi-même, à cause de cette interdiction, bientôt sans ressources, car le caractère dont je suis revêtu ne me permet pas d'accepter indifféremment tous les moyens d'existence, je ne sais si je vous ai dit qu'après la mort de Mlle de Cardoville, j'ai cru pouvoir distraire, de ce qu'elle m'avait confié pour être employé en bonnes oeuvres, une somme bien minime dont j'ai acquis cette métairie au nom de Dagobert.

«Oui, mon ami, telle est l'origine de ma fortune. Le fermier qui faisait valoir ces quelques arpents de terre a commencé notre éducation agronomique; notre intelligence, l'étude de quelques bons livres pratiques, l'ont achevée; d'excellent artisan, Agricol est devenu excellent cultivateur. Je l'ai imité; j'ai mis avec zèle la main à la charrue sans déroger, car ce labeur nourricier c'est trois fois saint; et c'est encore servir, glorifier Dieu, que de féconder la terre qu'il a créée. Dagobert, lorsque ses chagrins se sont apaisés, a retrempé sa vigueur à cette vie agreste et salubre: dans son exil en Sibérie, il était déjà devenu presque laboureur. Enfin, ma bonne mère adoptive, l'excellente femme d'Agricol, la Mayeux, se sont partagé les travaux intérieurs, et Dieu a béni cette pauvre petite colonie de gens, hélas! bien éprouvés par le malheur, qui ont demandé à la solitude et aux rudes travaux des champs une vie paisible, laborieuse, innocente, et l'oubli de grands chagrins.

«Quelquefois vous avez pu, dans nos veillées d'hiver, apprécier l'esprit si délicat, si charmant, de la douce Mayeux, la rare intelligence poétique d'Agricol, l'admirable sentiment maternel de sa mère, le sens parfait de son père, le naturel gracieux et exquis d'Angèle; aussi dites, mon ami, si jamais l'on a pu réunir tant d'éléments d'adorable intimité. Que de longues soirées d'hiver nous avons ainsi passées autour d'un foyer de sarments pétillants, lisant tour à tour ou commentant ces quelques livres toujours nouveaux, impérissables, divins, qui réchauffent toujours le coeur, agrandissent toujours l'âme!… Que de causeries attachantes prolongées ainsi bien avant dans la nuit!… et les poésies pastorales d'Agricol! Et les timides confidences littéraires de la Mayeux! Et la voix si pure, si fraîche d'Angèle, se joignant à la voix mâle et vibrante d'Agricol dans des chants d'une mélodie simple et naïve!… Et les récits de Dagobert, si énergiques, si pittoresques dans leur naïveté guerrière! Et l'adorable gaieté des enfants, et leurs ébats avec le bon vieux Rabat-Joie, qui se prête à leurs jeux plus qu'il n'y prend part!… Bonne et intelligente créature qui semble toujours chercher quelqu'un, dit Dagobert qui le connaît; et il a raison… Oui… ces deux anges dont il était le gardien fidèle, lui aussi les regrette…

«Ne croyez pas, mon ami, que notre bonheur nous rende oublieux; non, il ne se passe pas de jour que des noms bien chers à tous nos coeurs ne soient prononcés avec un pieux et tendre respect… Aussi les souvenirs douloureux qu'ils rappellent, planant sans cesse autour de nous, donnent à notre existence calme et heureuse cette nuance de douce gravité qui vous a frappé…

«Sans doute, mon ami, cette vie restreinte dans le cercle intime de la famille et ne rayonnant pas au dehors pour le bien-être et l'amélioration de nos frères, est peut-être d'une félicité un peu égoïste; mais, hélas! les moyens nous manquent, et, quoique le pauvre trouve toujours une place à notre table frugale et un abri sous notre toit, il nous faut renoncer à toute grande pensée d'action fraternelle; le modique revenu de notre métairie suffit rigoureusement à nos besoins.

«Hélas! lorsque ces pensées me viennent, malgré les regrets qu'elles me causent, je ne puis blâmer la résolution que j'ai prise de tenir fidèlement mon serment d'honneur, sacré, irrévocable, de renoncer à cette succession devenue immense, hélas! par la mort des miens. Oui, je crois avoir rempli un grand devoir en engageant le dépositaire de ce trésor à le réduire en cendres, plutôt que de le voir tomber entre les mains de gens qui en eussent fait un exécrable usage, ou de me parjurer en attaquant une donation faite par moi librement, volontairement, sincèrement. Et pourtant, en songeant à la réalisation des magnifiques volontés de mon aïeul, admirable utopie, seulement possible avec ces ressources immenses, et que Mlle de Cardoville, avant tant de sinistres événements, pensait à réaliser avec le concours de M. François Hardy, du prince Djalma, du maréchal Simon, de ses filles et de moi-même; en songeant à l'éblouissant foyer de forces vives de toutes sortes qu'une telle association eût fait resplendir; en songeant à l'immense influence que ses rayonnements auraient pu avoir pour le bonheur de l'humanité tout entière, mon indignation, mon horreur, ma haine d'honnête homme et de chrétien, augmentent encore contre cette compagnie abominable, dont les noirs complots ont tué dans son germe un avenir si beau, si grand, si fécond…

«De tant de splendides projets, que reste-t-il? sept tombes… car la mienne est aussi creusée dans ce mausolée que Samuel a fait élever sur l'emplacement de la rue Neuve-Saint-François, et dont il s'est constitué le gardien… fidèle jusqu'à la fin…

* * * * *

«J'en étais là de ma lettre, mon ami, lorsque je reçois la vôtre.

«Ainsi, après vous avoir défendu de me voir, votre évêque vous défend de correspondre désormais avec moi.

«Vos regrets si touchants, si douloureux, m'ont profondément ému; mon ami… bien des fois nous avons causé de la discipline ecclésiastique et du pouvoir absolu des évêques sur nous autres, pauvres prolétaires du clergé, abandonnés à leur merci, sans soutien et sans secours… Cela est douloureux, mais cela est la loi de l'église, mon ami; vous avez juré d'observer cette loi… il faut vous soumettre comme je me suis soumis; tout serment est sacré pour l'homme d'honneur.

«Pauvre et bon Joseph, je voudrais que vous eussiez les compensations qui me restent après la rupture de relations si douces pour moi… Mais, tenez, je suis trop ému… je souffre, oui, beaucoup… car je sais ce que vous devez ressentir…

«Il m'est impossible de continuer cette lettre… je serais peut- être amer contre ceux dont nous devons respecter les ordres…

«Puisqu'il le faut, cette lettre sera la dernière; adieu, tendrement, mon ami; adieu encore et pour toujours, adieu… J'ai le coeur brisé…

GABRIEL DE RENNEPONT.»

II. La rédemption.

Le jour allait bientôt paraître…

Une lueur rose, presque imperceptible, commençait de poindre à l'orient, mais les étoiles brillaient encore, étincelantes de lumière, au milieu de l'azur du zénith.

Les oiseaux, s'éveillant sous la fraîche feuillée des grands bois de la vallée, préludaient par quelques gazouillements isolés à leur concert matinal.

Une légère vapeur blanchâtre s'élevait des hautes herbes baignées de la rosée nocturne, tandis que les eaux calmes et limpides d'un grand lac réfléchissaient l'aube blanchissante dans leur miroir profond et bleu.

Tout annonçait une de ces joyeuses et chaudes journées du commencement de l'été…

À mi-côté du versant du vallon, et faisant face à l'orient, une touffe de vieux saules moussus, creusés par le temps, et dont la rugueuse écorce disparaissait presque sous les rameaux grimpants de chèvrefeuilles sauvages et de liserons aux clochettes de toutes couleurs, une touffe de vieux saules formait une sorte d'abri naturel, et sur leurs racines noueuses, énormes, recouvertes d'une mousse épaisse, un homme et une femme étaient assis; leurs cheveux entièrement blanchis, leurs rides séniles, leur taille voûtée, annonçaient une grande vieillesse…

Et pourtant cette femme était naguère encore jeune, belle, et de longs cheveux noirs couvraient son front pâle.

Et pourtant cet homme était naguère encore dans toute la vigueur de l'âge.

De l'endroit où se reposaient cet homme et cette femme, on découvrait la vallée, le lac, les bois, et au-dessus des bois la cime âprement découpée d'une haute montagne bleuâtre, derrière laquelle le soleil allait se lever.

Ce tableau, à demi voilé par la pâle transparence de l'heure crépusculaire, était à la fois riant, mélancolique et solennel…

— Ô ma soeur! disait le vieillard à la femme qui, comme lui, se reposait dans le réduit agreste formé par le bouquet de saules, ô ma soeur, que de fois… depuis tant de siècles que la main du Seigneur nous a lancés dans l'espace, et que séparés, nous parcourions le monde d'un pôle à l'autre; que de fois nous avons assisté au réveil de la nature avec un sentiment de douleur incurable! Hélas! c'était encore un jour à traverser… de l'aube au couchant… un jour inutilement ajouté à nos jours, dont il augmentait en vain le nombre, puisque la mort nous fuyait toujours.