* * * * *

Le lendemain de cette scène, Rodin dont la physionomie paraissait triomphante, mettait lui-même une lettre à la poste. Cette lettre portait pour adresse:

À monsieur Agricol Baudoin, _Rue Brise-Miche, n° _2. PARIS.

(Très pressée.)

LIX. Les amours de Faringhea.

Djalma, on s'en souvient peut-être, lorsqu'il eut appris pour la première fois qu'il était aimé d'Adrienne, avait, dans l'enivrement de son bonheur, dit à Faringhea, dont il pénétrait la trahison:

— Tu t'es ligué avec mes ennemis, et je ne t'avais fait aucun mal… Tu es méchant parce que tu es sans doute malheureux… je veux te rendre heureux pour que tu sois bon; veux-tu de l'or! tu auras de l'or… veux-tu un ami! tu es esclave, je suis fils de roi, je t'offre mon amitié.

Faringhea avait refusé l'or et paru accepter l'amitié du fils de
Kadja-Sing.

Doué d'une intelligence remarquable, d'une dissimulation profonde, le métis avait facilement persuadé de la sincérité de son repentir, de sa reconnaissance et de son attachement un homme d'un caractère aussi confiant, aussi généreux que Djalma; d'ailleurs, quels motifs celui-ci aurait-il eus de se défier désormais de son esclave devenu son ami!

Certain de l'amour de Mlle de Cardoville auprès de laquelle il passait chaque jour, il eût été défendu par la salutaire influence de la jeune fille contre les perfides conseils ou contre les calomnies du métis, fidèle et secret instrument de Rodin qui l'avait affilié à sa compagnie; mais Faringhea, dont le tact était parfait, n'agissait pas légèrement; ne parlait jamais au prince de Mlle de Cardoville, et attendait discrètement les confidences qu'amenait parfois la joie expansive de Djalma.

Très peu de jours après qu'Adrienne, par un tout-puissant effort de chaste volonté, eût échappé au contagieux enivrement de la passion de Djalma, le lendemain du jour où Rodin, certain du bon succès de la mission de Nini-Moulin auprès de la Sainte-Colombe, avait mis lui-même une lettre à la poste à l'adresse d'Agricol Baudoin, le métis, assez sombre depuis quelque temps, avait semblé ressentir un violent chagrin qui alla bientôt tellement empirant, que le prince, frappé de l'air désespéré de cet homme, qu'il voulait ramener au bien par l'affection et par le bonheur, lui demanda plusieurs fois la cause de cette accablante tristesse; mais le métis, tout en remerciant le prince de son intérêt avec une reconnaissante effusion, s'était tenu dans une réserve absolue.

Ceci posé, on concevra la scène suivante.

Elle avait lieu, vers le milieu du jour, dans la petite maison de la rue de Clichy, occupée par l'Indien.

Djalma, contre son habitude, n'avait pas passé cette journée avec Adrienne. Depuis la veille, il avait été prévenu par la jeune fille qu'elle lui demanderait le sacrifice de ce jour entier, afin de l'employer à prendre les mesures nécessaires pour que leur mariage fût béni et acceptable aux yeux du monde, et que pourtant il demeurât entouré des restrictions qu'elle et Djalma désiraient. Quant aux moyens que devait employer Mlle de Cardoville pour arriver à ce résultat, quant à la personne si pure, si honorable, qui devait consacrer cette union, c'était un secret qui, n'appartenant pas seulement à la jeune fille, ne pouvait être encore confié à Djalma.

Pour l'Indien, depuis si longtemps habitué à consacrer tous ses instants à Adrienne, ce jour entier passé loin d'elle était interminable. Enfin, depuis la scène passionnée pendant laquelle Mlle de Cardoville avait failli succomber, elle avait, se défiant de son courage, prié la Mayeux de ne plus la quitter désormais: aussi l'amoureuse et dévorante impatience de Djalma était à son comble.

Tour à tour en proie à une agitation brûlante ou à une sorte d'engourdissement dans lequel il tâchait de se plonger pour échapper aux pensées qui lui causaient de si enivrantes tortures, Djalma était étendu sur un divan, son visage caché dans ses mains, comme s'il eût voulu échapper à une trop séduisante vision.

Tout à coup, Faringhea entra chez le prince sans avoir frappé à la porte, selon son habitude.

Au bruit que fit le métis en entrant, Djalma tressaillit, releva la tête et regarda autour de lui avec surprise; mais, à la vue de cette physionomie pâle, bouleversée de l'esclave, il se leva vivement et, faisant quelques pas vers lui, s'écria:

— Qu'as-tu Faringhea? Après un moment de silence, et comme s'il eût cédé à une hésitation pénible, Faringhea, se jetant aux pieds de Djalma, murmura d'une voix faible, avec un accablement désespéré, presque suppliant:

— Je suis bien malheureux… ayez pitié de moi, monseigneur!

L'accent du métis fut si touchant, la grande douleur qu'il semblait éprouver donnait à ses traits, ordinairement impassibles et durs comme ceux d'un masque de bronze, une expression tellement navrante, que Djalma se sentit attendri et, se courbant pour relever le métis, lui dit avec affection:

— Parle, parle… la conscience apaise les tourments du coeur… Aie confiance, ami… et compte sur moi… l'ange me le disait il y a peu de jours encore: «L'amour heureux ne souffre pas de larmes autour de lui.»

— Mais l'amour infortuné, l'amour misérable, l'amour trahi… verse des larmes de sang, reprit Faringhea avec un abattement douloureux.

— De quel amour trahi parles-tu? dit Djalma surpris.

— Je parle de mon amour… répondit le métis d'un air sombre.

— De ton amour?… dit Djalma de plus en plus surpris; non que le métis, jeune encore et d'une figure d'une sombre beauté, lui parût incapable d'inspirer ou d'éprouver un sentiment tendre, mais parce qu'il n'avait pas cru jusqu'alors cet homme capable de ressentir un chagrin aussi poignant.

— Monseigneur, reprit le métis: vous m'aviez dit: «Le malheur t'a rendu méchant… sois heureux, et tu seras bon…» Dans ces paroles… j'avais vu un présage; on aurait dit que pour entrer dans mon coeur un noble amour attendait que la haine, que la trahison fussent sorties de ce coeur… Alors, moi, à demi sauvage, j'ai trouvé une femme belle et jeune qui répondait à ma passion; du moins je l'ai cru… mais j'avais été traître envers vous, monseigneur, et, pour les traîtres, même repentants, il n'est jamais de bonheur… À mon tour, j'ai été trahi… indignement trahi.

Puis, voyant le mouvement de surprise du prince, le métis ajouta, comme s'il eût été écrasé de confusion:

— Grâce, ne me raillez pas… monseigneur; les tortures les plus affreuses ne m'auraient pas arraché cet aveu misérable… mais vous, fils de roi, vous avez daigné dire à votre esclave: «Sois mon ami…»

— Et cet ami… te sait gré de ta confiance, dit vivement Djalma; loin de te railler, il te consolera… Rassure-toi; mais… te railler… moi!

— L'amour trahi… mérite tant de mépris, tant de huées insultantes!… dit Faringhea avec amertume. Les lâches mêmes ont le droit de vous montrer au doigt avec dédain… car dans ce pays la vue de l'homme trompé dans ce qui est l'âme de son âme, le sang de son sang… la vie de sa vie… fait hausser les épaules et éclater de rire…

— Mais es-tu certain de cette trahison? répondit doucement
Djalma.

Puis il ajouta avec une hésitation qui prouvait la bonté de son coeur:

— Écoute… et pardonne-moi de te parler du passé… Ce sera, d'ailleurs, de ma part, te prouver encore que je n'en garde contre toi aucun mauvais souvenir… et que je crois au repentir, à l'affection que tu me témoignes chaque jour… Rappelle-toi que moi aussi j'ai cru que l'ange qui est maintenant ma vie ne m'aimait pas… et pourtant cela est faux… Qui te dit que tu n'es pas, comme je l'étais, abusé par de fausses apparences?…

— Hélas! monseigneur… je le voudrais croire… mais je n'ose l'espérer… Dans ces incertitudes, ma tête s'est perdue, je suis incapable de prendre une résolution et je viens à vous, monseigneur.

— Mais qui a fait naître tes soupçons?…

— Sa froideur, qui parfois succède à une apparente tendresse; les refus qu'elle me fait au nom de ses devoirs… et puis…

Mais le métis ne continua pas, parut céder à une réticence et ajouta, après quelques minutes de silence:

— Enfin, monseigneur… elle raisonne mon amour… preuve qu'elle ne m'aime pas ou qu'elle ne m'aime plus.

— Elle t'aime peut-être davantage, si elle raisonne l'intérêt, la dignité de son amour.

— C'est ce qu'elles disent toutes, reprit le métis avec une ironie sanglante, en attachant un regard profond sur Djalma; du moins ainsi parlent celles qui aiment faiblement; mais celles qui aiment vaillamment ne montrent jamais cette outrageante méfiance… pour elles, un mot de l'homme qu'elles adorent est un ordre… elles ne se marchandent pas, pour se donner le cruel plaisir d'exalter la passion de leur amant jusqu'au délire, et de le dominer ainsi plus sûrement… Non, non, ce que leur amant leur demande, dût-il leur coûter la vie, l'honneur… elles l'accordent, parce que, pour elles, le désir, la volonté de leur amant est au-dessus de toute considération divine et humaine… Mais ces femmes… et celle qui me fait souffrir est de ce nombre… ces femmes rusées qui mettent leur méchant orgueil à dompter l'homme, à l'asservir, plus il est fier et impatient du joug; ces femmes qui se plaisent à irriter en vain sa passion, en semblant parfois sur le point d'y céder… ces femmes sont des démons… elles se réjouissent dans les larmes, dans les tourments de l'homme fort qui les aime avec la malheureuse faiblesse d'un enfant. Tandis que l'on meurt d'amour à leurs pieds, ces perfides créatures, dans leurs blessantes méfiances, calculent habilement la portée de leur refus, car il ne faut pas tout à fait désespérer sa victime… Oh! qu'elles sont froides et lâches auprès de ces femmes passionnées, valeureuses, qui, éperdues, folles d'amour, disent à l'homme qu'elles adorent: «Être à toi aujourd'hui… selon ton désir… à toi… tout à toi… et demain viennent pour moi l'abandon, la honte, la mort, que m'importe! sois heureux… ma vie ne vaut pas une de tes larmes…»

Le front de Djalma s'était peu à peu assombri en écoutant le métis. Ayant gardé envers cet homme le secret le plus absolu sur les divers incidents de sa passion pour Mlle de Cardoville, le prince ne pouvait voir dans ces paroles qu'une allusion involontaire et amenée par le hasard aux enivrants refus d'Adrienne; et pourtant Djalma souffrit un moment dans son orgueil en songeant qu'en effet, ainsi que le disait Faringhea, il était des considérations, des devoirs qu'une femme mettait au-dessus de son amour; mais cette amère et pénible pensée s'effaça bientôt de l'esprit de Djalma, grâce à la douce et bienfaisante influence du souvenir d'Adrienne; son front se rasséréna peu à peu et il répondit au métis qui, d'un regard oblique, l'observait attentivement:

— Le chagrin t'égare; si tu n'as pas d'autre raison pour douter de celle que tu aimes… que ces refus, que ces vagues soupçons dont ton esprit ombrageux s'effarouche rassure-toi… tu es aimé… plus peut-être que tu ne le penses.

— Hélas! puissiez-vous dire vrai, monseigneur! répondit le métis avec accablement après un moment de silence et comme touché des paroles de Djalma; et pourtant je me dis: «Il est donc pour cette femme quelque chose au-dessus de son amour pour moi; délicatesse, scrupule, dignité, honneur… soit…, mais elle ne m'aime pas assez pour me sacrifier ses délicatesses, ses scrupules, sa dignité, son honneur… Il n'importe… je me dirai… après tout cela… vient peut-être le tour de mon amour.

— Ami, tu te trompes, reprit doucement Djalma, quoiqu'il eût encore ressenti une impression pénible aux paroles du métis; oui, tu te trompes: plus l'amour d'une femme est grand, plus il est digne et chaste… c'est l'amour seul qui éveille ces scrupules, ces délicatesses. Il domine tout… au lieu d'être dominé par tout.

— Cela est juste, monseigneur… reprit le métis avec une ironie amère. Cette femme m'impose sa façon d'aimer, de me prouver son amour: c'est à moi de me soumettre…

Puis, s'interrompant tout à coup, le métis cacha son visage dans ses mains et poussa un long gémissement; ses traits exprimaient un mélange de haine, de rage et de désespoir, à la fois si effrayant et si douloureux, que Djalma, de plus en plus ému, s'écria en saisissant la main du métis:

— Calme ces emportements, écoute la voix de l'amitié; elle conjurera cette influence mauvaise… Parle… parle…

— Non… non, c'est trop affreux…

— Parle, te dis-je…

— Abandonnez un malheureux à son désespoir incurable…

— M'en crois-tu capable? dit Djalma avec un mélange de douceur et de dignité qui parut faire impression sur le métis.

— Hélas! reprit-il en hésitant encore, vous le voulez, monseigneur?

— Je le veux.

— Eh bien… je ne vous ai pas tout dit… car, au moment de cet aveu… la honte… la peur de la raillerie m'ont retenu… vous m'avez demandé quelles raisons j'avais de croire à une trahison… je vous ai parlé de vagues soupçons… de refus… de froideur… ce n'était pas tout; ce soir… cette femme…

— Achève… achève…

— Cette femme… a donné un rendez-vous… à l'homme qu'elle me préfère…

— Qui t'a dit cela?

— Un étranger à qui mon aveuglement a fait pitié.

— Et si cet homme te trompait… se trompait?

— Il m'a offert des preuves de ce qu'il avançait.

— Quelles preuves?…

— De me rendre ce soir témoin de ce rendez-vous. «Il se peut, m'a-t-il dit, que cette entrevue ne soit pas coupable, malgré les apparences contraires. Jugez-en par vous-même, a ajouté cet homme, ayez ce courage, et vos cruelles indécisions cesseront.»

— Et qu'as-tu répondu?

— Rien, monseigneur, j'avais la tête perdue, comme maintenant; c'est alors que j'ai songé à vous demander conseil…

Puis, faisant un geste de désespoir, le métis reprit d'un air égaré avec un éclat de rire sauvage:

— Un conseil… un conseil… c'est à la lame de mon kanjiar que je devais le demander… Elle m'aurait dit: «Du sang… du sang.»

Et le métis porta convulsivement la main à un long poignard attaché à sa ceinture.

Il est une sorte de contagion funeste, fatale, dans certains emportements. À la vue des traits de Faringhea bouleversés par la jalousie et par la fureur, Djalma tressaillit; il se souvenait de l'accès de rage insensée dont il s'était senti possédé lorsque la princesse de Saint-Dizier avait défié Adrienne de nier qu'on eût trouvé caché dans sa chambre Agricol Baudoin, son amant prétendu.

Mais à l'instant rassuré par le maintien fier et digne de la jeune fille, Djalma n'avait bientôt éprouvé qu'un souverain mépris pour cette horrible calomnie, à laquelle Adrienne n'avait pas même daigné répondre. Deux ou trois fois cependant, ainsi qu'un éclair sillonne par hasard le ciel le plus pur et le plus radieux, le souvenir de cette indigne accusation avait traversé l'esprit de l'Indien comme un trait de feu, mais s'était presque aussitôt évanoui au milieu de la sérénité de son bonheur et de son ineffable confiance dans le coeur d'Adrienne.

Ces souvenirs et ceux des refus passionnés de la jeune fille, en attristant quelques instants Djalma, le rendirent cependant encore plus pitoyable envers Faringhea qu'il ne l'eût été sans ce rapprochement secret et étrange entre la position du métis et la sienne.

Sachant par lui-même à quel délire peut vous pousser une fureur aveugle, voulant continuer à dompter le métis à force d'affection et de bonté, Djalma lui dit d'une voix grave et douce:

— Je t'ai offert mon amitié… je veux agir avec toi selon cette amitié.

Mais le métis, semblant en proie à une sourde et muette fureur, les yeux fixes, hagards, ne parut pas entendre Djalma. Celui-ci, posant sa main sur l'épaule du métis, reprit:

— Faringhea… écoute-moi…

— Monseigneur, dit le métis en tressaillant brusquement comme s'il se fût éveillé en sursaut, pardon… mais…

— Dans les angoisses où de cruels soupçons te jettent… ce n'est pas à ton kanjiar que tu dois demander conseil… c'est à ton ami… et je te l'ai dit, je suis ton ami.

— Monseigneur…

— À ce rendez-vous… qui te prouvera, dit-on, l'innocence… ou la trahison de celle que tu aimes… à ce rendez-vous… il faut aller…

— Oh! oui, dit le métis d'une voix sourde et avec un sourire sinistre, oui… j'irai…

— Mais tu n'iras pas seul!…

— Que voulez-vous dire, monseigneur? s'écria le métis; qui m'accompagnera?…

— Moi…

— Vous, monseigneur?

— Oui… pour t'épargner un crime peut-être… car je sais… combien le premier mouvement de colère est souvent aveugle et injuste…

— Mais aussi… le premier mouvement nous venge! reprit le métis avec un sourire cruel.

— Faringhea… cette journée est à moi tout entière: je ne te quitte pas… dit résolument le prince. Ou tu n'iras pas à ce rendez-vous… ou je t'y accompagnerai.

Le métis, paraissant vaincu par cette généreuse insistance, tomba aux pieds de Djalma, prit sa main, qu'il porta respectueusement d'abord à son front, puis à ses lèvres, et dit:

— Monseigneur… il faut être généreux jusqu'au bout et me pardonner.

— Que veux-tu que je te pardonne?

— Avant de venir auprès de vous… ce que vous m'offrez… j'avais eu l'audace de songer à vous le demander… Oui, ne sachant pas où pourrait m'emporter ma fureur… j'avais songé à vous demander cette preuve de bonté que vous n'accorderiez pas peut-être à vos égaux… mais, ensuite, je n'ai plus osé… J'ai aussi reculé devant l'aveu de la trahison que je redoute, et je suis seulement venu vous dire que j'étais bien malheureux… parce qu'à vous seul… au monde… je pouvais le dire.

On ne peut rendre la simplicité presque candide avec laquelle le métis prononça ces mots, l'accent pénétrant, attendri, mêlé de larmes, qui succéda à son emportement sauvage.

Djalma, vivement ému, lui tendit la main, le fit relever, et lui dit:

— Tu avais le droit de me demander une preuve d'affection. Je suis heureux de t'avoir prévenu… Allons… courage!… espère… À ce rendez-vous je t'accompagnerai, et si j'en crois mes voeux… de fausses apparences t'auront trompé.

Lorsque la nuit fut venue, le métis et Djalma, enveloppés de manteaux, montèrent dans un fiacre. Faringhea donna au cocher l'adresse de la maison de la Sainte-Colombe.

LX. Une soirée chez la Sainte-Colombe.

Djalma et Faringhea étaient montés en voiture et se dirigeaient vers la demeure de la Sainte-Colombe.

Avant de poursuivre le récit de cette scène, quelques mots rétrospectifs sont indispensables.

Nini-Moulin, continuant d'ignorer le but réel des démarches qu'il faisait à l'instigation de Rodin, avait la veille, selon les ordres de ce dernier, offert à la Sainte-Colombe une somme assez considérable, afin d'obtenir de cette créature, toujours singulièrement cupide et rapace, la libre disposition de son appartement pendant toute la journée.

La Sainte-Colombe ayant accepté cette proposition, trop avantageuse pour être refusée, était partie dès le matin avec ses domestiques, auxquels elle voulait, disait-elle, en retour de leurs bons services, offrir une partie de campagne.

Maître du logis, Rodin, le crâne couvert d'une perruque noire, portant des lunettes bleues, enveloppé d'un manteau, et ayant le bas du visage enfoui dans une haute cravate de laine, en un mot, parfaitement déguisé, était venu le matin même, accompagné de Faringhea, jeter un coup d'oeil sur cet appartement et donner ses instructions au métis.

Celui-ci, après le départ du jésuite, avait, en deux heures, grâce à son adresse et à son intelligence, fait certains préparatifs des plus importants, et était retourné en hâte auprès de Djalma jouer avec une détestable hypocrisie la scène à laquelle on a assisté.

Pendant le trajet de la rue de Clichy à la rue de Richelieu, où demeurait la Sainte-Colombe, Faringhea parut plongé dans un accablement douloureux; tout à coup il dit à Djalma d'une voix sourde et brève:

— Monseigneur… si je suis trahi… il me faut une vengeance pourtant.

— Le mépris est une terrible vengeance, répondit Djalma.

— Non, non, reprit le métis avec un accent de rage contenu; non, ce n'est pas assez… plus le moment approche, plus je vois qu'il faut du sang.

— Écoute-moi…

— Monseigneur, ayez pitié de moi… j'étais lâche, j'avais peur… je reculais devant ma vengeance, maintenant… je donnerais pour elle… torture pour torture. Monseigneur… laissez-moi vous quitter… j'irai seul à ce rendez-vous…

Ce disant, Faringhea fit un mouvement comme s'il eût voulu se précipiter hors de la voiture. Djalma le retint vivement par le bras et lui dit:

— Reste… je ne te quitte pas… Si tu es trahi, tu ne répandras pas le sang; le mépris te vengera… l'amitié te consolera.

— Non… non… Monseigneur… j'y suis décidé… quand j'aurai tué… je me tuerai… s'écria le métis avec une exaltation farouche. Aux traîtres ce kanjiar… et il mit la main sur un long poignard qu'il avait à la ceinture. À moi le poison… que ce poignard renferme dans sa garde…

— Faringhea!

— Monseigneur, si je vous résiste… Pardonnez-moi, il faut que ma destinée s'accomplisse…

Le temps pressait; Djalma, désespérant de calmer la rage féroce du métis, résolut d'agir par ruse. Après quelques minutes de silence, il dit à Faringhea:

— Je ne te quitterai pas… je ferai tout pour t'épargner un crime… Si je n'y parviens pas… si tu méconnais ma voix… que le sang que tu auras répandu retombe sur toi… De ma vie ma main ne touchera la tienne…

Ces mots parurent produire une profonde impression sur Faringhea; il poussa un long gémissement et, courbant sa tête sur sa poitrine, il resta silencieux et sembla réfléchir.

Djalma s'apprêtait, à la faible clarté que projetaient les lanternes dans l'intérieur de la voiture, à user de surprise ou de force pour désarmer le métis, lorsque celui-ci, qui d'un regard oblique avait deviné l'intention du prince, porta brusquement la main à son kanjiar, le retira de sa ceinture, lame et fourreau; puis le tenant à la main, il dit au prince d'un ton à la fois solennel et farouche:

— Ce poignard, manié par une main ferme, est terrible… dans ce flacon est renfermé un poison subtil comme tous ceux de notre pays.

Et le métis ayant fait jouer un ressort caché dans la monture du kanjiar, le pommeau se leva comme un couvercle, et laissa voir le col d'un petit flacon de cristal caché dans l'épaisseur du manche de cette arme meurtrière.

— Deux ou trois gouttes de ce poison sur les lèvres, reprit le métis, et la mort vient lente… paisible et douce… sans agonie… Au bout de quelques heures… pour premier symptôme, les ongles bleuissent… Mais qui viderait ce flacon d'un trait… tomberait mort… tout à coup, sans souffrance, et comme foudroyé…

— Oui, répondit Djalma, je sais qu'il est dans notre pays de mystérieux poisons qui glacent peu à peu la vie ou qui frappent comme la foudre… mais… pourquoi s'appesantir ainsi sur les sinistres propriétés de cette arme?…

— Pour vous montrer, Monseigneur, que ce kanjiar est la sûreté et l'impunité de ma vengeance… avec ce poignard, je tue; avec ce poison, j'échappe à la justice des hommes par une mort rapide… Et pourtant… ce kanjiar… je vous l'abandonne, prenez-le… Monseigneur… Plutôt renoncer à ma vengeance que de me rendre indigne de jamais toucher votre main.

Et le métis tendit le poignard au prince. Djalma, aussi heureux que surpris de cette détermination inattendue, passa vivement l'arme terrible à sa ceinture pendant que le métis reprit d'une voix émue:

— Gardez ce kanjiar, Monseigneur, et lorsque vous aurez vu… et entendu ce que nous allons voir et entendre, ou vous me donnerez le poignard, et je frapperai une infâme… ou vous me donnerez le poison… et je mourrai sans frapper… À vous d'ordonner… à moi d'obéir…

Au moment où Djalma allait répondre, la voiture s'arrêta devant la maison de la Sainte-Colombe.

Le prince et le métis, bien encapés, entrèrent sous un porche obscur. La porte cochère se referma sur eux. Faringhea échangea quelques mots avec le portier; celui-ci lui remit une clef.

Les deux Indiens arrivèrent bientôt devant une des portes de l'établissement de la Sainte-Colombe. Ce logis avait deux entrées sur ce palier et une entrée donnant sur la cour.

Faringhea, au moment de mettre la clef dans la serrure, dit à
Djalma d'une voix altérée:

— Monseigneur… ayez pitié de ma faiblesse… mais, à ce moment terrible… je tremble… j'hésite; peut-être vaut-il mieux rester en proie à mes doutes… ou bien oublier…

Puis, à l'instant où le prince allait répondre, le métis s'écria:

— Non… non… pas de lâcheté… Et, ouvrant précipitamment, il passa le premier. Djalma le suivit.

La porte refermée, le métis et le prince se trouvèrent dans un étroit corridor au milieu d'une profonde obscurité.

— Votre main, Monseigneur… laissez-vous guider, et marchez doucement, dit le métis à voix basse. Et il tendit sa main au prince, qui la prit. Tous deux s'avancèrent silencieusement dans les ténèbres.

Après avoir fait faire à Djalma un assez long circuit, en ouvrant et fermant plusieurs portes, le métis, s'arrêtant tout à coup, dit tout bas au prince en abandonnant sa main, qu'il avait jusqu'alors tenue:

— Monseigneur, le moment décisif approche… attendons ici quelques instants.

Un profond silence suivit ces mots du métis. L'obscurité était si complète, que Djalma ne distinguait rien; au bout d'une minute, il entendit Faringhea s'éloigner de lui, puis tout à coup le bruit d'une porte brusquement ouverte et fermée à double tour.

Cette disparition subite commença par inquiéter Djalma. Par un mouvement machinal, il porta la main à son poignard, et fit vivement quelques pas à tâtons du côté où il supposait une issue.

Tout à coup la voix du métis frappa l'oreille du prince, et, sans qu'il lui fût possible de savoir où se trouvait alors celui qui lui parlait, ces mots arrivèrent jusqu'à lui:

— Monseigneur… vous m'avez dit: «Sois mon ami;» j'agis en ami… J'ai employé la ruse pour vous conduire ici… L'aveuglement de votre funeste passion vous eût empêché de m'entendre et de me suivre… La princesse de Saint-Dizier vous a nommé Agricol Baudoin… l'amant d'Adrienne de Cardoville… Écoutez… voyez… jugez…

Et la voix se tut. Elle avait paru sortir de l'un des angles de cette chambre. Djalma, toujours dans les ténèbres, reconnaissant trop tard dans quel piège il était tombé, tressaillit de rage et presque d'effroi.

— Faringhea… s'écria-t-il, où suis-je?… où es-tu? Sur ta vie, ouvre-moi, je veux sortir à l'instant…

Et Djalma, étendant les mains en avant, fit précipitamment quelques pas, atteignit un mur tapissé d'étoffe et le suivit à tâtons, espérant trouver une porte; il en trouva une en effet: elle était fermée… en vain il ébranla la serrure; elle résista à tous ses efforts. Continuant ses recherches, il rencontra une cheminée dont le foyer était éteint, puis une seconde porte, également fermée; en peu d'instants, il eut fait ainsi le tour de la chambre, et se retrouva près de la cheminée qu'il avait rencontrée.

L'anxiété du prince augmentait de plus en plus; d'une voix tremblante de colère, il appela Faringhea.

Rien ne lui répondit.

Au dehors régnait le plus profond silence; au dedans, les ténèbres les plus complètes.

Bientôt une sorte de vapeur parfumée d'une indicible suavité, mais très subtile, très pénétrante, se répandit insensiblement dans la petite chambre où se trouvait Djalma; on eût dit que l'orifice d'un tube, passant à travers une des portes de cette pièce, y introduisait ce courant embaumé.

Djalma, au milieu de préoccupations terribles, frémissant de colère, ne fit aucune attention à cette senteur… mais bientôt les artères de ses tempes battirent avec plus de force, une chaleur profonde, brûlante, circula rapidement dans ses veines; il éprouva une sensation de bien-être indéfinissable; les violents ressentiments qui l'agitaient semblèrent s'éteindre peu à peu malgré lui, et s'engourdir dans une douce et ineffable torpeur, sans qu'il eût presque la conscience de l'espèce de transformation morale qu'il subissait malgré lui.

Cependant, par un dernier effort de sa volonté vacillante, Djalma s'avança au hasard pour essayer encore d'ouvrir une des portes, qu'il trouva, en effet; mais, à cet endroit, la vapeur embaumée était si pénétrante, que son action redoubla, et bientôt Djalma, n'ayant plus la force de faire un mouvement, s'appuya contre la boiserie[34].

Alors il advint une chose étrange: une faible lueur se répandant graduellement dans une pièce voisine.

Djalma, plongé dans une hallucination complète, s'aperçut de l'existence d'une sorte d'oeil-de-boeuf qui prenait ou donnait du jour dans la chambre où il se trouvait.

Du côté du prince, cette ouverture était défendue par un treillis de fer aussi léger que solide, et qui à peine interceptait la vue; de l'autre côté, une épaisse vitre de glace, placée dans l'épaisseur de la cloison, était éloignée du treillis de deux à trois pouces.

La chambre, qu'à travers cette ouverture Djalma vit ainsi éclairée faiblement d'une lueur douce, incertaine et voilée, était assez richement meublée.

Entre deux fenêtres drapées de rideaux de soie cramoisie, il y avait une grande armoire à glace servant de psyché; en face de la cheminée, seulement garnie de braise ardente, d'un rouge de sang, était un large et long divan garni de ses carreaux.

Au bout d'une seconde à peine, une femme entra dans cet appartement; on ne pouvait distinguer ni sa figure ni sa taille, soigneusement enveloppée qu'elle était d'une longue mante à capuchon d'une forme particulière et de couleur foncée.

La vue de cette mante fit tressaillir Djalma: au bien-être qu'il avait d'abord ressenti succédait une agitation fiévreuse, pareille à celle des fumées croissantes de l'ivresse; à ses oreilles bruissait ce bourdonnement étrange que l'on entend lorsque l'on plonge au fond des grandes eaux.

Djalma regardait toujours avec une sorte de stupeur ce qui se passait dans la chambre voisine.

La femme qui venait d'y apparaître était entrée avec précaution, presque avec crainte; d'abord elle alla écarter un des rideaux fermés, et jeta au travers des persiennes un regard dans la rue; puis elle revint lentement vers la cheminée, où elle s'accouda un moment, pensive, et toujours soigneusement enveloppée de sa mante.

Djalma, complètement livré à l'influence croissante de l'exhilarant qui troublait sa raison, ayant complètement oublié Faringhea et les circonstances qui l'avaient conduit dans cette maison, concentrait toute la puissance de son attention sur le spectacle qui s'offrait à sa vue, et auquel il assistait comme s'il eût été spectateur de l'un de ses rêves… les yeux toujours ardemment fixés sur cette femme.

Tout à coup Djalma la vit quitter la cheminée, s'avancer vers la psyché; puis, faisant face à cette glace, cette femme laissa glisser jusqu'à ses pieds la mante qui l'enveloppait entièrement. Djalma resta foudroyé. Il avait devant les yeux Adrienne de Cardoville.

Oui, il croyait voir Adrienne de Cardoville telle qu'il l'avait encore vue la veille, et vêtue ainsi qu'elle l'était lors de son entrevue avec la princesse de Saint-Dizier… d'une robe vert tendre, tailladée de rose et rehaussée d'une garniture de jais blanc.

Une résille, aussi de jais blanc, cachait la natte qui se tordait derrière sa tête, et qui s'harmonisait si admirablement avec l'or bruni de ses cheveux… C'était enfin, autant que l'Indien pouvait en juger à travers une lueur presque crépusculaire et le treillis du vitrage, c'était la taille de nymphe d'Adrienne, ses épaules de marbre, son cou de cygne, si fier et si gracieux.

En un mot, c'était Mlle de Cardoville… il ne pouvait en douter, il n'en doutait pas.

Une sueur brûlante inondait le visage de Djalma; son exaltation vertigineuse allait toujours croissant; l'oeil enflammé, la poitrine haletante, immobile, il regardait sans réfléchir, sans penser.

La jeune fille, tournant toujours le dos à Djalma, après avoir rajusté ses cheveux avec une coquetterie pleine de grâce, ôta la résille qui lui servait de coiffure, la déposa sur la cheminée, puis fit un mouvement pour dégrafer sa robe; mais quittant alors la glace devant laquelle elle s'était d'abord tenue, elle disparut aux yeux de Djalma pendant un instant.

_Elle attend Agricol Baudoin, son amant… _dit alors dans l'ombre une voix qui semblait sortir de la muraille de la pièce où se trouvait le prince.

Malgré l'égarement de son esprit, ces paroles terribles: _Elle attend Agricol Baudoin son amant… _traversèrent le cerveau et le coeur de Djalma, aiguës, brûlantes comme un trait de feu…

Un nuage de sang passa devant sa vue; il poussa un rugissement sourd, que l'épaisseur de la glace empêcha de parvenir jusqu'à la pièce voisine, et le malheureux se brisa les ongles en voulant arracher le treillis de fer de l'oeil-de-boeuf…

Arrivé à ce paroxysme de rage délirante, Djalma vit la lumière, déjà si indécise, qui éclairait l'autre chambre, s'affaiblir encore, comme si on l'eût discrètement ménagée; puis, à travers ce vaporeux clair-obscur, il vit revenir la jeune fille, vêtue d'un long peignoir blanc, qui laissait voir ses bras et ses épaules nus; sur celles-ci flottaient les longues boucles de ses cheveux d'or.

Elle s'avançait avec précaution, se dirigeant vers une porte que
Djalma ne pouvait apercevoir…

À ce moment, une des issues de l'appartement où se trouvait le prince, pratiquée dans la même cloison que l'oeil-de-boeuf, fut doucement ouverte par une main invisible. Djalma s'en aperçut au bruit de la serrure et au courant d'air plus frais qui le frappa au visage, car aucune clarté n'arriva jusqu'à lui.

Cette issue, que l'on venait de laisser à Djalma, donnait, ainsi qu'une des portes de la pièce voisine, où se trouvait la jeune fille, sur une antichambre communiquant à l'escalier, où l'on entendit bientôt monter quelqu'un qui, s'arrêtant au dehors, frappa deux fois à la porte extérieure.

— _C'est Agricol Baudoin… Écoute et regarde… _dit dans l'obscurité la voix que le prince avait déjà entendue.

Ivre, insensé, mais ayant la résolution et l'idée fixe de l'homme ivre et de l'insensé, Djalma tira le poignard que lui avait laissé Faringhea… puis immobile, il attendit.

À peine les deux coups avaient-ils été frappés au dehors, que la jeune fille, sortant de sa chambre, d'où s'échappa une faible lumière, courut à la porte de l'escalier, de sorte que quelque clarté arriva jusqu'au réduit entr'ouvert où Djalma se tenait blotti, son poignard à la main.

Ce fut de là qu'il vit la jeune fille traverser l'antichambre et s'approcher de la porte de l'escalier en disant tout bas:

— Qui est là?

— Moi! Agricol Baudoin, répondit du dehors une voix mâle et forte.

Ce qui se passa ensuite fut si rapide, si foudroyant, que la pensée pourrait seule le rendre. À peine le jeune fille eut-elle tiré le verrou de la porte, à peine Agricol Baudoin eut-il franchi le seuil, que Djalma, bondissant comme un tigre, frappa pour ainsi dire à la fois, tant ses coups furent précipités, et la jeune fille, qui tomba morte, et Agricol, qui, sans être mortellement blessé, chancela et roula auprès du corps inanimé de cette malheureuse.

Cette scène de meurtre, rapide comme l'éclair, avait eu lieu au milieu d'une demi-obscurité; tout à coup la faible lumière qui éclairait la chambre d'où était sortie la jeune fille s'éteignit brusquement, et une seconde après, Djalma sentit dans les ténèbres un poignet de fer saisir son bras, et il entendit la voix de Faringhea lui dire:

— Tu es vengé! viens… la retraite est sûre. Djalma, ivre, inerte, hébété par le meurtre, ne fit aucune résistance, et se laissa entraîner par le métis dans l'intérieur de l'appartement qui avait deux issues.

* * * * *

Lorsque Rodin s'était écrié, en admirant la succession générale des pensées que le mot COLLIER avait été le germe du projet infernal qu'alors il entrevoyait vaguement, le hasard venait de rappeler à son souvenir la trop fameuse affaire du collier, dans lequel une femme, grâce à sa vague ressemblance avec la reine Marie-Antoinette, et s'étant d'ailleurs habillée comme cette princesse, avait, à la faveur d'une demi-obscurité, joué si habilement le rôle de cette malheureuse reine… que le cardinal prince de Rohan, familier de la cour, fut dupe de cette illusion.

Une fois son exécrable dessein bien arrêté, Rodin avait dépêché Jacques Dumoulin à la Sainte-Colombe, sans lui dire le véritable but de sa mission, qui se bornait à demander à cette femme expérimentée si elle ne connaîtrait pas une jeune fille, belle, grande et rousse; cette fille trouvée, un costume en tout pareil à celui que portait Adrienne, et dont la princesse de Saint-Dizier avait fait le récit devant Rodin (il faut le dire, la princesse ignorait cette trame), devait compléter l'illusion.

On sait ou l'on devine le reste: la malheureuse fille_, Sosie _d'Adrienne, avait joué le rôle qu'on lui avait tracé, croyant qu'il s'agissait d'une plaisanterie.

Quant à Agricol, il avait reçu une lettre dans laquelle on l'engageait à se rendre à une entrevue qui pouvait être d'une grande importance pour Mlle de Cardoville.

LXI. Le lit nuptial.

Une douce lumière s'épandant d'une lampe sphérique d'albâtre oriental, suspendue au plafond par trois chaînes d'argent, éclaire faiblement la chambre à coucher d'Adrienne de Cardoville.

Le large lit d'ivoire, incrusté de nacre, n'est pas occupé et disparaît à demi sous des flots de mousseline blanche et de valenciennes, légers rideaux diaphanes et vaporeux comme des nuages.

Sur la cheminée de marbre blanc, dont le brasier jette des reflets vermeils sur le tapis d'hermine, une grande corbeille est, comme d'habitude, remplie d'un véritable buisson de frais camélias roses à feuilles d'un vert lustré. Une suave odeur aromatique, s'échappant d'une baignoire de cristal remplie d'eau tiède et parfumée, pénètre dans cette chambre, voisine de la salle de bains d'Adrienne.

Tout est calme, silencieux au dehors.

Il est à peine onze heures du soir.

La porte d'ivoire opposée à celle qui conduit à la salle de bains s'ouvre lentement.

Djalma paraît.

Deux heures se sont écoulées depuis qu'il a commis un double meurtre et qu'il croit avoir tué Adrienne dans un accès de jalouse fureur.

Les gens de Mlle de Cardoville, habitués à voir venir Djalma chaque jour, et qui ne l'annonçaient plus, n'ayant pas reçu d'ordre contraire de leur maîtresse, alors occupée dans l'un des salons du rez-de-chaussée, n'ont pas été surpris de la visite de l'Indien.

Jamais celui-ci n'était entré dans la chambre à coucher de la jeune fille; mais sachant que l'appartement particulier qu'elle occupait se trouvait au premier étage de la maison, il y était facilement arrivé. Au moment où il entra dans ce sanctuaire virginal, la physionomie de Djalma était assez calme, tant il se contraignait puissamment; à peine une légère pâleur ternissait- elle la brillante couleur ambrée de son teint… Il portait ce jour-là une robe de cachemire pourpre rayée d'argent, de sorte que l'on n'apercevait pas plusieurs taches de sang qui avaient jailli sur l'étoffe lorsqu'il avait frappé la jeune fille aux cheveux d'or et Agricol Baudoin.

Djalma ferma la porte sur lui, et jeta au loin son turban blanc car il lui semblait qu'un cercle de fer brûlant étreignait son front; ses cheveux d'un noir bleu encadraient son pâle et beau visage; croisant ses bras sur sa poitrine, il regarda autour de lui.

Lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur le lit d'Adrienne, il fit un pas, tressaillit brusquement, et son visage s'empourpra; mais passant sa main sur son front, il baissa la tête, et demeura quelques instants rêveur et immobile comme une statue…

Après quelques instants d'une morne et sombre méditation, Djalma tomba à genoux en levant sa tête vers le ciel.

Le visage de l'Indien, ruisselant alors de larmes, ne révélait aucune passion violente; on ne lisait sur ses traits ni la haine, ni le désespoir, ni la joie féroce de la vengeance assouvie; mais si cela peut se dire, l'expression d'une douleur à la fois naïve et immense…

Pendant quelques minutes les sanglots étouffèrent Djalma; les pleurs inondèrent ses joues.

— Morte!… morte!… murmura-t-il d'une voix étouffée, morte!… elle qui, ce matin encore, reposait si heureuse dans cette chambre, je l'ai tuée. Maintenant qu'elle est morte, que me fait sa trahison? Je ne devais pas la tuer pour cela… Elle m'avait trahi… elle aimait cet homme que j'ai aussi frappé… elle l'aimait… C'est que, hélas! je n'avais pas su me faire préférer, ajouta-t-il avec une résignation pleine d'attendrissement et de remords. Moi, pauvre enfant, à demi barbare… en quoi pouvais-je mériter son coeur?… quels droits?… quel charme? Elle ne m'aimait pas! c'était ma faute… et elle, toujours généreuse, me cachait son indifférence sous des dehors d'affection… pour ne pas me rendre trop malheureux… et pour cela je l'ai tuée… Son crime, où est-il? n'était-elle pas venue librement à moi?… ne m'avait-elle pas ouvert sa demeure? ne m'avait-elle pas permis de passer des jours près d'elle… seul avec elle?… Sans doute… elle voulait m'aimer, et elle n'a pas pu… Moi, je l'aimais de toutes les forces de mon âme; mais mon amour n'était pas celui qu'il fallait… à son coeur… et pour cela, je ne devais pas la tuer. Mais un fatal vertige m'a saisi… et, après le crime… je me suis éveillé comme d'un songe… et ce n'est pas un songe, hélas!… je l'ai tuée… Et pourtant, jusqu'à ce soir, que de bonheur je lui ai dû!… que d'espérances ineffables… que de longs enivrements!… Et comme elle avait… rendu… mon coeur meilleur, plus noble, plus généreux!… Cela venait d'elle… cela me restait, au moins, ajouta l'Indien en redoublant de sanglots. Ce trésor du passé… personne ne pouvait me le reprendre, cela devait me consoler!… Mais pourquoi penser à cela?… elle et cet homme… je les ai frappés tous deux… meurtre lâche et sans lutte… férocité de tigre, qui rugit et déchire une proie innocente…

Et Djalma cacha son visage dans ses mains avec douceur; puis il reprit en essuyant ses larmes:

— Je sais bien que je vais me tuer aussi… mais ma mort ne lui rendra pas la vie, à elle…

Et, se relevant avec peine, Djalma tira de sa ceinture le poignard sanglant de Faringhea, prit dans la monture de cette arme le flacon de cristal contenant le poison, et jeta la lame sanglante sur le tapis d'Adrienne, dont la blancheur immaculée fut légèrement rougie.

— Oui, reprit Djalma en serrant le flacon dans sa main convulsive, oui, je le sais bien, je vais me tuer; je le dois… sang pour sang; ma mort la vengera… Comment se fait-il que le fer ne se soit pas retourné contre moi… quand je l'ai frappée?… Je ne sais… mais enfin, elle est morte… de ma main… Heureusement, j'ai le coeur rempli de remords, de douleur et d'une inexprimable tendresse pour elle; aussi j'ai voulu venir mourir ici… ici, dans cette chambre, reprit-il d'une voix altérée, dans ce ciel de mes brûlantes visions…

Puis il s'écria avec un accent déchirant, en cachant sa figure dans ses mains:

— Et morte!… morte!…

Après quelques sanglots, il reprit d'une voix ferme:

— Allons! moi aussi je vais être bientôt mort… non, je veux mourir lentement, pas bientôt… — et d'un regard assuré il regarda le flacon. — Ce poison peut être foudroyant, et peut être aussi d'un effet moins rapide, mais toujours sûr, m'a dit Faringhea. Pour cela, quelques gouttes suffisent… il me semble que lorsque je serai certain de mourir… mes remords seront moins affreux… Hier, lorsqu'en me quittant, elle m'a serré la main… qui m'aurait dit cela pourtant?

Et l'Indien porta résolument le flacon à ses lèvres. Après avoir bu quelques gouttes de la liqueur qu'il contenait, il le replaça sur une petite table d'ivoire placée auprès du lit d'Adrienne.

— Cette liqueur est âcre et brûlante, dit-il; maintenant, je suis certain de mourir… Oh! que j'aie du moins le temps de m'enivrer encore de la vue et du parfum de cette chambre… que je puisse reposer ma tête mourante sur ce lit où a reposé la sienne…

Et Djalma tomba agenouillé devant le lit, où il appuya son front brûlant.

À ce moment la porte d'ivoire qui communiquait à la salle de bains roula doucement sur ses gonds, et Adrienne entra…

La jeune fille venait de renvoyer ses femmes qui avaient assisté à sa toilette de nuit.

Elle portait un long peignoir de mousseline d'une éblouissante blancheur; ses cheveux d'or, coquettement tressés pour la nuit en petites nattes, formaient ainsi deux larges bandeaux qui donnaient à sa ravissante figure un caractère d'une juvénilité charmante; son teint de neige était légèrement animé par la tiède moiteur du bain parfumé où elle se plongeait quelques instants chaque soir.

Lorsqu'elle ouvrit la porte d'ivoire et qu'elle posa son petit pied rose et nu, chaussé d'une mule de satin blanc, sur le tapis d'hermine, Adrienne était d'une resplendissante beauté; le bonheur éclatait dans ses yeux, sur son front, dans son maintien… toutes les difficultés relatives à la forme de l'union qu'elle voulait contracter étaient résolues, dans deux jours elle serait à Djalma… Et la vue de la chambre nuptiale la jetait dans une vague et ineffable langueur.

La porte d'ivoire avait roulé si doucement sur ses gonds, les premiers pas de la jeune fille s'étaient tellement amortis sur la fourrure du tapis, que Djalma, le front appuyé sur le lit, n'avait rien entendu.

Mais soudain un cri de surprise et d'effroi frappa son oreille…
Il se retourna brusquement.

Adrienne apparaissait à ses yeux.

Par un mouvement de pudeur, Adrienne croisa son peignoir sur son sein nu et se recula vivement, encore plus affligée que courroucée, croyant que Djalma, emporté par un fol accès de passion, s'était introduit dans sa chambre avec une espérance coupable.

La jeune fille, cruellement blessée de cette tentative déloyale, allait la reprocher à Djalma, lorsqu'elle aperçut le poignard qu'il avait jeté sur le tapis d'hermine.

À la vue de cette arme, à l'expression d'épouvante, de stupeur, qui pétrifiait les traits de Djalma, toujours agenouillé, immobile, le corps renversé en arrière, les mains étendues en avant, les yeux fixes, démesurément ouverts, cerclés de blanc…

Adrienne, ne redoutant plus une amoureuse surprise, mais ressentant un indicible effroi, au lieu de fuir le prince, fit quelques pas vers lui et s'écria d'une voix altérée en lui montrant du geste le kanjiar:

— Mon ami, comment êtes-vous ici? Qu'avez-vous?… Pourquoi ce poignard? Djalma ne répondait pas…

Tout d'abord, la présence d'Adrienne lui avait semblé être une vision qu'il attribuait à l'égarement de son cerveau, déjà troublé, pensait-il, par l'effet du poison.

Mais lorsque la douce voix de la jeune fille eut frappé son oreille… mais lorsque son coeur eut tressailli à l'espèce de choc électrique qu'il ressentait toujours dès que son regard rencontrait le regard de cette femme si ardemment aimée… mais lorsqu'il eut contemplé cet adorable visage, si rose, si frais, si reposé, malgré son expression de vive inquiétude… Djalma comprit qu'il n'était le jouet d'aucun rêve, et que Mlle de Cardoville était devant ses yeux… Alors, et à mesure qu'il se pénétrait pour ainsi dire de cette pensée qu'Adrienne n'était pas morte, et quoiqu'il ne pût s'expliquer le prodige de cette résurrection, la physionomie de l'Indien se transfigura, l'or pâli de son teint redevint chaud et vermeil; ses yeux, ternis par les larmes du remords, s'illuminèrent d'un vif rayonnement; ses traits enfin, naguère contractés par une terreur désespérée, exprimèrent toutes les phases croissantes d'une joie folle, délirante, extatique…

S'avançant, toujours à genoux, vers Adrienne, en élevant vers elle ses mains tremblantes… trop ému pour pouvoir prononcer un mot, il la contemplait avec tant de stupeur, tant d'amour, tant d'adoration, tant de reconnaissance… oui, de reconnaissance de ce qu'elle vivait… que la jeune fille, fascinée par ce regard inexplicable, muette aussi, immobile aussi, sentait aux battements précipités de son sein, à un sourd frémissement de terreur, qu'il s'agissait de quelque effrayant mystère.

Enfin… Djalma, joignant les mains, s'écria avec un accent impossible à rendre:

— Tu n'es pas morte!…

— Morte!… répéta la jeune fille stupéfaite.

— Ce n'était pas toi… Ce n'est pas toi… que j'ai tuée… Dieu est bon et juste…

En prononçant ces mots avec une joie insensée, le malheureux oubliait la victime qu'il avait frappée dans son erreur.

De plus en plus épouvantée, jetant de nouveau les yeux sur le poignard laissé sur le tapis, et s'apercevant alors qu'il était ensanglanté… terrible découverte qui confirmait les paroles de Djalma, Mlle de Cardoville s'écria:

— Vous avez tué… vous… Djalma! Ô mon Dieu! qu'est-ce qu'il dit! C'est à devenir folle!

— Tu vis… je te vois… tu es là… disait Djalma d'une voix palpitante, enivrée; te voilà, toujours belle, toujours pure… car ce n'était pas toi… Oh! non… si ç'avait été toi… je le disais bien… plutôt que de te tuer, le fer se serait retourné contre moi…

— Vous avez tué! s'écria la jeune fine, presque égarée par cette révélation imprévue, en joignant les mains avec horreur. Mais pourquoi? mais qui avez-vous tué?…

— Que sais-je, moi!… une femme… qui te ressemblait, et puis un homme que j'ai cru ton amant… c'était une illusion… un rêve affreux… tu vis, car te voilà…

Et l'Indien sanglotait de joie.

— Un rêve!… mais ce n'est pas un rêve… À ce poignard il y a du sang!… s'écria la jeune fille en montrant le kanjiar d'un geste effaré. Je vous dis qu'il y a du sang à ce poignard…

— Oui… tout à l'heure, j'ai jeté là ce kanjiar… pour prendre le poison… quand je croyais t'avoir tuée…

— Le poison!… s'écria Adrienne, et ses dents se heurtèrent convulsivement. Quel poison?

— Je croyais t'avoir tuée; j'ai voulu venir mourir ici…

— Mourir!… comment mourir?… Ô mon Dieu! pourquoi cela, mourir?… mais qui, mourir?… s'écria la jeune fille presque en délire.

— Mais moi… je te dis, reprit Djalma avec une douceur inexprimable; je croyais t'avoir tuée… alors j'ai pris du poison…

— Toi!… dit Adrienne en devenant pâle comme une morte, toi!!!…

— Oui…

— Ce n'est pas vrai!… dit la jeune fille avec un geste de dénégation sublime.

— Regarde, dit l'Indien. Et machinalement il tourna la tête du côté du lit, vers la petite table d'ivoire, où étincelait le flacon de cristal.

Par un mouvement irréfléchi, plus rapide que la pensée, peut-être même que sa volonté, Adrienne s'élança vers la table, saisit le flacon et le porta à ses lèvres avides.

Djalma était jusqu'alors resté à genoux: il poussa un cri terrible, fut d'un bond auprès de la jeune fille, et il lui arracha le flacon qu'elle tenait collé à ses lèvres.

— N'importe… j'en ai bu autant que toi… dit Adrienne avec une satisfaction triomphante et sinistre. Pendant un instant, il se fit un silence effrayant.

Adrienne et Djalma se contemplèrent muets, immobiles, épouvantés. Ce lugubre silence, la jeune fille le rompit la première et dit d'une voix entrecoupée qu'elle tâchait de rendre ferme:

— Eh bien!… qu'y a-t-il là d'extraordinaire? tu as tué… tu as voulu que la mort expiât ton crime… c'était juste… Je ne veux pas te survivre… c'est tout simple… Pourquoi me regardes-tu ainsi? Ce poison est bien âcre… aux lèvres; son effet est-il prompt? dis, mon Djalma.

Le prince ne répondit pas; tremblant de tous ses membres, il jeta un coup d'oeil sur ses mains…

Faringhea avait dit vrai… une légère teinte violette colorait déjà les ongles polis du jeune Indien…

La mort approchait… lente… sourde… encore presque insensible… mais sûre…

Djalma, écrasé par le désespoir en songeant qu'Adrienne aussi allait mourir, sentit son courage l'abandonner; il poussa un long gémissement, cacha sa figure dans ses mains, ses genoux se dérobèrent sous lui, et il tomba assis sur le lit, auprès duquel il se trouvait alors…

— Déjà!… s'écria la jeune fille avec horreur, en se précipitant à genoux aux pieds de Djalma, déjà la mort… tu me caches ta figure…

Et, dans son effroi, elle abaissa vivement les mains de l'Indien pour le contempler… il avait le visage inondé de larmes.

— Non… pas encore… la mort, murmura-t-il à travers ses sanglots: Ce poison… est lent…

— Vrai? s'écria Adrienne avec une joie indicible; puis elle ajouta en baisant les mains de Djalma avec une ineffable tendresse: Puisque ce poison est lent… pourquoi pleures-tu, alors?

— Mais toi… mais toi!!!… disait l'Indien d'une voix déchirante.

— Il ne s'agit pas de moi… reprit résolument Adrienne; tu as tué… nous expierons ton crime… J'ignore ce qui s'est passé… mais, sur notre amour… je le jure… tu n'as pas fait le mal pour le mal… il y a là quelque horrible mystère!

— Sous un prétexte auquel j'ai dû croire, reprit Djalma d'une voix haletante et précipitée, Faringhea m'a emmené dans une maison; là, il m'a dit que tu me trompais… je ne l'ai pas cru d'abord, mais je ne sais quel vertige s'est emparé de moi… et bientôt, à travers une demi-obscurité, je t'ai vue…

— Moi?…

— Non… pas toi… mais une femme vêtue comme toi; elle te ressemblait tant… que… dans le trouble de ma raison, j'ai cru à cette illusion… Enfin… un homme est venu… tu as couru à lui… Alors, moi, fou de rage, j'ai frappé la femme… et puis l'homme… je les ai vus tomber; ensuite je suis revenu mourir ici… et… je te retrouve… et c'est pour causer ta mort… Oh! malheur! malheur!… tu devais mourir par moi!!!

Et Djalma, cet homme d'une si redoutable énergie, se prit de nouveau à éclater en sanglots avec la faiblesse d'un enfant.

À la vue de ce désespoir si profond, si touchant, si passionné… Adrienne, avec cet admirable courage que les femmes seules possèdent dans l'amour, ne songea plus qu'à consoler Djalma… Par un effort de passion surhumaine, à cette révélation du prince qui dévoilait un complot infernal, la figure de la jeune fille devint si resplendissante d'amour, de bonheur et de passion, que l'Indien, la regardant avec stupeur, craignit un instant qu'elle n'eût perdu la raison.

— Plus de larmes, mon amant adoré, s'écria la jeune fille radieuse, plus de larmes, mais des sourires de joie et d'amour… rassure-toi; non… non… nos ennemis acharnés ne triompheront pas.

— Que dis-tu?

— Ils nous voulaient malheureux… plaignons-les… notre félicité ferait envie au monde.

— Adrienne… reviens à toi…

— Oh! j'ai ma raison… toute ma raison… Écoute-moi, mon ange… maintenant, je comprends tout. Tombant dans le piège que ces misérables t'ont rendu, tu as tué… Dans ce pays… vois- tu… un meurtre… c'est l'infamie… ou l'échafaud… Et demain… cette nuit peut-être, tu aurais été jeté en prison. Aussi nos ennemis se sont dit: «Un homme comme le prince Djalma n'attend pas l'infamie ou l'échafaud, il se tue… Une femme comme Adrienne de Cardoville ne survit pas à l'infamie ou à la mort de son amant… elle se tue… ou elle meurt de désespoir… Ainsi… mort affreuse pour lui… mort affreuse pour elle… et, pour nous… ont dit ces hommes noirs… l'héritage que nous convoitons…»

— Mais pour toi!… si jeune, si belle, si pure… la mort est affreuse… et ces monstres triomphent! s'écria Djalma. Ils auront dit vrai…

— Ils auront menti… s'écria Adrienne; notre mort sera céleste… enivrante… car ce poison est lent… et je t'adore… mon Djalma!…

En disant ces mots d'une voix basse et palpitante de passion, Adrienne, s'accoudant sur les genoux de Djalma, s'était approchée si près… de lui, qu'il sentit sur ses joues le souffle embrasé de la jeune fille… À cette impression enivrante, aux jets de flamme humide que lui dardaient les grands yeux nageants d'Adrienne, dont les lèvres entr'ouvertes devenaient d'un pourpre de plus en plus éclatant, l'Indien tressaillit… une ardeur brûlante le dévora; son sang vierge, brassé par la jeunesse et par l'amour, bouillonna dans ses veines; il oublia tout, et son désespoir et une mort prochaine qui ne se manifestait encore chez lui, ainsi que chez Adrienne, que par une ardeur fiévreuse. Sa figure, comme celle de la jeune fille, était redevenue d'une beauté resplendissante… idéale!

— Ô mon amant… mon époux adoré… comme tu es beau! disait Adrienne avec idolâtrie. Oh! tes yeux… ton front… ton cou… tes lèvres… comme je les aime!… Que de fois le souvenir de ta ravissante figure, de ta grâce… de ton brûlant amour… a égaré ma raison!… que de fois j'ai senti faiblir mon courage… en attendant ce moment divin où je vais être à toi… oui, à toi… toute à toi!… Tu le vois, le ciel veut que nous soyons l'un à l'autre, et rien ne manquera aux ravissements de nos voluptés…, car, ce matin même, l'homme évangélique qui devait dans deux jours bénir notre union a reçu de moi, en ton nom et au mien, un don royal qui mettra pour jamais la joie au coeur et au front de bien des infortunés… Ainsi, que regretter, mon ange? Nos âmes immortelles vont s'exhaler dans nos baisers, pour remonter, encore enivrées d'amour… vers ce Dieu adorable qui est tout amour.

— Adrienne!

— Djalma!…

* * * * *

Et, retombant, les rideaux diaphanes et légers voilèrent comme un nuage cette couche nuptiale et funèbre. Funèbre: car, deux heures après, Adrienne et Djalma rendaient le dernier soupir dans une voluptueuse agonie.

LXII. Une rencontre.

Adrienne et Djalma étaient morts le 30 mai. La scène suivante se passait le 31 du même mois, veille du jour fixé pour la dernière convocation des héritiers de Marius Rennepont.

On se souvient sans doute de la disposition de l'appartement que M. Hardy avait occupé dans la maison de retraite des révérends pères de la rue Vaugirard, appartement sombre, isolé, et dont la dernière pièce donnait sur un triste petit jardin planté d'ifs et entouré de hautes murailles.

Pour arriver dans cette pièce reculée, il fallait traverser deux vastes chambres, dont les portes, une fois fermées, interceptaient tout bruit, toute communication du dehors.

Ceci rappelé, poursuivons.

Depuis trois ou quatre jours, le père d'Aigrigny occupait cet appartement; il ne l'avait pas choisi; mais il avait été amené à l'accepter sous des prétextes d'ailleurs parfaitement plausibles que lui avait donnés le révérend père économe, à l'instigation de Rodin.

Il était environ midi.

Le père d'Aigrigny, assis dans un fauteuil auprès de la porte- fenêtre qui donnait sur le triste jardin, tenait à la main un journal du matin, et lisait ce qui suit aux nouvelles de Paris:

«Onze heures du soir.

_— _Un événement aussi horrible que tragique vient de jeter l'épouvante dans le quartier Richelieu: un double assassinat a été commis sur une jeune fille et sur un jeune artisan. La jeune fille a été tuée d'un coup de poignard; on espère sauver les jours de l'artisan. On attribue ce crime à la jalousie. La justice informe. À demain les détails.»

Après avoir lu ces lignes, le père d'Aigrigny jeta le journal sur la table et devint pensif.

— C'est incroyable, dit-il avec une envie amère, songeant à Rodin. Le voici arrivé au but qu'il s'était proposé… presque aucune de ses prévisions n'a été trompée… Cette famille a été anéantie par le seul jeu des passions, bonnes ou mauvaises, qu'il a su faire mouvoir… Il l'avait dit!!! Oh! je le confesse, ajouta le père d'Aigrigny avec un sourire jaloux et haineux, le père Rodin est un homme dissimulé, habile, patient, énergique, opiniâtre, et d'une rare intelligence… Qui m'eût dit, il y a quelques mois, lorsqu'il écrivait sous mes ordres, humble et discret _socius… _que cet homme était déjà depuis longtemps possédé de la plus audacieuse, de la plus énorme ambition, qu'il osait jeter les yeux jusque sur le saint-siège… et que, grâce à des intrigues merveilleusement ourdies, à une corruption poursuivie avec une incroyable habileté, au sein du sacré collège, cette visée… n'était pas déraisonnable… et que bientôt peut- être cette ambition infernale eût été réalisée, si, depuis longtemps, les sourdes menées de cet homme étonnamment dangereux n'eussent pas été surveillées à son insu, ainsi que je viens de l'apprendre… Ah!… reprit le père d'Aigrigny avec un sourire d'ironie et de triomphe, ah! vous crasseux personnage, vous voulez jouer au Sixte-Quint! et, non content de cette audacieuse imagination, vous voulez, si vous réussissez, annuler, absorber notre compagnie dans votre papauté, comme le sultan a absorbé les janissaires! Ah! nous ne sommes pour vous qu'un marchepied!… Ah! vous m'avez brisé, humilié, écrasé sous votre insolent dédain?… Patience, ajouta le père d'Aigrigny avec une joie concentrée, patience! le jour des représailles approche… moi seul suis dépositaire de la volonté de notre général; le père Caboccini, envoyé ici comme socius, l'ignore lui-même… Le sort du père Rodin est donc entre mes mains. Oh! il ne sait pas ce qui l'attend. Dans cette affaire Rennepont, qu'il a admirablement conduite, je le reconnais, il croit nous évincer et n'avoir réussi que pour lui seul; mais demain…

Le père d'Aigrigny fut soudain distrait de ses agréables réflexions; il entendit ouvrir les portes des pièces qui précédaient la chambre où il se trouvait.

Au moment où il détournait la tête pour voir qui entrait chez lui, la porte roula sur ses gonds. Le père d'Aigrigny fit un brusque mouvement et devint pourpre.

Le maréchal Simon était devant lui…

Et derrière le maréchal… dans l'ombre… le père d'Aigrigny aperçut la figure cadavéreuse de Rodin.

Celui-ci, après avoir jeté sur le père d'Aigrigny un regard empreint d'une joie diabolique, disparut rapidement; la porte se referma, le père d'Aigrigny et le maréchal Simon restèrent seuls.

Le père de Rose et de Blanche était méconnaissable: ses cheveux gris avaient complètement blanchi; sur ses joues pâles, marbrées, décharnées, pointait une barbe drue, non rasée depuis quelques jours; ses yeux caves, rougis, ardents et extrêmement mobiles, avaient quelque chose de farouche, de hagard; un ample manteau l'enveloppait, et c'est à peine si sa cravate noire était nouée autour de son cou.

Rodin, en sortant, avait, comme par inadvertance, fermé au dehors la porte à double tour.

Lorsqu'il fut seul avec le jésuite, le maréchal fit, d'un geste brusque, tomber son manteau de dessus ses épaules, et le père d'Aigrigny put voir, passées à un mouchoir de soie qui servait de ceinture au père de Rose, deux épées de combat nues et affilées.