— Ah!… mademoiselle, dit la princesse avec une joie triomphante et d'un ton doucereusement cruel en voyant la surprise croissante de sa nièce, avouez maintenant que je vous étonne… quoique peu de chose de ma part, disiez-vous, dût avoir le droit de vous surprendre. Combien vous avez eu raison de donner à notre entretien le tour qu'il a pris… Il m'aurait fallu toutes sortes de périphrases pour vous dire: Mademoiselle, demain vous serez aussi pauvre que vous êtes riche aujourd'hui… tandis que je vous apprends cela tout simplement… tout bonnement… tout naïvement…

Son premier étonnement passé, Adrienne reprit en souriant avec un calme qui stupéfia la dévote:

— Eh bien, je vous l'avoue franchement, madame, oui, j'ai été surprise… car je m'attendais, de votre part, à quelqu'une de ces noires méchancetés où vous excellez, à quelque perfidie bien ourdie, bien cruelle… mais pouvais-je croire que vous feriez un si grand éclat d'une pareille insignifiance?…

— Être ruinée… complètement ruinée… s'écria la dévote, ruinée d'ici à demain, vous si audacieusement prodigue; voir non seulement vos revenus, mais cet hôtel, mais vos meubles, vos chevaux, vos bijoux, voir tout enfin, jusqu'à ces ridicules parures dont vous êtes si vaine… mis sous le séquestre, vous appelez cela une insignifiance? Vous dépensez indifféremment des milliers de louis, vous voir réduite à une pension alimentaire bien inférieure aux gages que vous donnez à une de vos femmes, vous appelez cela une insignifiance?…

Au plus cruel désappointement de sa tante, Adrienne, qui paraissait de plus en plus rassérénée, allait répondre à la princesse, lorsque la porte du salon s'ouvrit et, sans qu'il eût été annoncé, le prince Djalma entra.

Une folle et orgueilleuse tendresse resplendit sur le front radieux d'Adrienne à la vue du prince et il est impossible de rendre le regard de bonheur triomphant et dédaigneux qu'elle jeta sur Mme de Saint-Dizier.

Jamais non plus Djalma n'avait été plus idéalement beau, jamais bonheur plus ineffable n'avait rayonné sur un visage humain. L'Indien portait une longue robe de cachemire blanc à mille raies de pourpre et d'or; son turban était de même couleur et de même étoffe; un magnifique châle à palmes lui servait de ceinture.

À la vue de l'Indien, qu'elle n'avait pas espéré rencontrer chez Mlle de Cardoville, la princesse de Saint-Dizier ne put cacher d'abord son profond étonnement.

Ce fut donc entre Mme de Saint-Dizier, Adrienne, la Mayeux et
Djalma que se passa la scène suivante.

LIV. Souvenirs.

Djalma, n'ayant jamais jusqu'alors rencontré chez Adrienne Mme de Saint-Dizier, avait d'abord paru assez surpris de sa présence. La princesse, gardant un morne silence, contemplait tour à tour avec une haine sourde et une envie implacable ces deux êtres si beaux, si jeunes, si amoureux, si heureux; tout à coup elle tressaillit comme si un souvenir d'une grande importance s'offrait à son esprit, et, durant quelques secondes, elle resta profondément absorbée.

Adrienne et Djalma profitèrent de ce moment pour se _couver _des yeux, avec une sorte d'idolâtrie ardente qui remplissait leurs yeux d'une flamme humide; puis, à un mouvement de Mme de Saint- Dizier qui parut sortir de sa préoccupation momentanée, Mlle de Cardoville dit en souriant au jeune Indien:

— Mon cher cousin, je vais réparer un oubli, je vous l'avoue, très volontaire (vous en saurez la cause) en vous parlant pour la première fois d'une de mes parentes à laquelle j'ai l'honneur de vous présenter… Mme la princesse de Saint-Dizier.

Djalma s'inclina. Mlle de Cardoville reprit vivement, au moment où sa tante allait répondre:

— Mme de Saint-Dizier venait me faire très gracieusement part d'un événement on ne peut plus heureux pour moi… et dont je vous instruirai plus tard, mon cousin, à moins que cette bonne princesse ne veuille me priver du plaisir de vous faire cette confidence.

L'arrivée inattendue de Djalma, les souvenirs qui venaient subitement frapper l'esprit de la princesse, modifièrent sans doute beaucoup ses premiers projets, car, au lieu de poursuivre l'entretien au sujet de la ruine d'Adrienne, Mme de Saint-Dizier répondit en souriant d'un air doucereux, qui cachait une odieuse arrière-pensée:

— Je serais désolée, prince, de priver mon aimable et chère nièce du plaisir de vous annoncer bientôt l'heureuse nouvelle dont elle parle, et dont, en bonne parente… je me suis hâtée de venir l'instruire… Voici à ce sujet quelques notes, et la princesse remit un papier à Adrienne, qui, je l'espère, lui démontreront jusqu'à la plus entière évidence… la réalité de ce que je lui annonce.

— Mille grâces, ma chère tante, dit Adrienne en prenant le papier avec une souveraine indifférence; cette précaution, cette preuve étaient superflues; vous le savez, je vous crois toujours sur parole… lorsqu'il s'agit de votre bienveillance envers moi.

Malgré son ignorance des perfidies raffinées, des cruautés perlées de la civilisation, Djalma, doué d'un tact très fin comme toutes les natures un peu sauvages et violemment impressionnables, ressentait une sorte de malaise moral en entendant cet échange de fausses aménités; il n'en devinait pas le sens détourné; mais, pour ainsi dire, elles sonnaient faux à son oreille; puis, instinct ou pressentiment, il éprouvait une vague répulsion pour Mme de Saint-Dizier. En effet, la dévote, songeant à la gravité de l'incident qu'elle s'apprêtait à soulever, contenait à peine son agitation intérieure, que trahissaient la coloration croissante de son visage, son sourire amer et l'éclat méchant de son regard; aussi, à la vue de cette femme, Djalma, ne pouvant vaincre une antipathie croissante, resta silencieux, attentif, et ses traits charmants perdirent même de leur sérénité première.

La Mayeux se sentait aussi sous le coup d'une impression de plus en plus pénible; elle jeta tour à tour des regards craintifs sur la princesse, implorant vers Adrienne, comme pour supplier celle- ci de cesser un entretien dont la jeune ouvrière pressentait les suites funestes.

Mais, malheureusement, Mme de Saint-Dizier avait alors trop d'intérêt à prolonger cette entrevue, et Mlle de Cardoville, puisant un nouveau courage, une nouvelle et audacieuse confiance dans la présence de l'homme qu'elle adorait, ne voulait que trop jouir du cruel dépit que causait à la dévote la vue d'un amour heureux, malgré tant de complots infâmes tramés par elle et par ses complices.

Après un instant de silence, Mme de Saint-Dizier prit la parole et dit d'un ton doucereux et insinuant:

— Mon Dieu, prince, vous ne sauriez croire combien j'ai été ravie d'apprendre par le bruit public (car on ne parle pas d'autre chose, et pour raison), d'apprendre, dis-je, votre adorable affection pour ma chère nièce, car sans vous en douter, vous me tirez d'un furieux embarras.

Djalma ne répondit pas; mais il regarda Mlle de Cardoville d'un air surpris et presque attristé, comme pour lui demander ce que voulait dire sa tante.

Celle-ci, s'étant aperçue de cette muette interrogation, reprit:

— Je vais être plus claire, prince; en un mot, vous comprenez que, me trouvant la plus proche parente de cette chère et mauvaise petite tête… elle désigna Adrienne du regard, j'étais plus ou moins responsable de son avenir aux yeux de tous… et voici, prince, que vous arrivez justement de l'autre monde pour vous charger candidement de cet avenir qui m'effrayait si fort… C'est charmant, c'est excellent; aussi, en vérité, l'on se demande ce qu'il y a de plus à admirer en vous, de votre bonheur ou de votre courage.

Et la princesse, jetant un regard d'une méchanceté diabolique sur
Adrienne, attendit sa réponse d'un air de défi.

— Écoutez bien ma bonne tante, mon cher cousin, se hâta de dire la jeune fille en souriant avec calme, depuis un instant que cette tendre parente nous voit, vous et moi, réunis et heureux, son âme est tellement inondée de joie, qu'elle a besoin de s'épancher; et vous ne pouvez vous imaginer ce que sont les épanchements d'une si belle âme… Un peu de patience… et vous en jugerez…

Puis Adrienne ajouta le plus naturellement du monde:

— Je ne sais pourquoi, à propos de ces épanchements de ma chère tante, car cela y a peu de rapport, je me souviens de ce que vous me disiez, mon cousin, de certaines espèces de vipères de votre pays: souvent dans une morsure impuissante elles se brisent les dents qui filtrent le venin, et l'absorbent ainsi mortellement; de sorte qu'elles sont elles-mêmes victimes du poison qu'elles distillent… Voyons, ma chère tante, vous qui avez un si bon, un si noble coeur… je suis sûre que vous vous intéressez tendrement à ces pauvres vipères…

La dévote jeta un regard implacable à sa nièce et reprit d'une voix altérée:

— Je ne vois pas beaucoup le but de cette histoire naturelle; et vous prince?

Djalma ne répondit pas; accoudé à la cheminée, il jetait un regard de plus en plus sombre et pénétrant sur la princesse; une haine involontaire pour cette femme lui montait au coeur.

— Ah! ma chère tante, reprit Adrienne d'un ton de doux reproche, aurais-je donc trop présumé de votre coeur?… Vous n'avez pas de sympathie, même… pour les vipères!… Pour qui en aurez-vous donc, mon Dieu? Après tout, cela se conçoit, ajouta Adrienne comme se parlant à elle-même par réflexion, elles sont si _minces… _Mais laissons ces folies, reprit-elle gaiement en voyant la rage contenue de la dévote. Dites-nous donc vite, bonne tante, toutes les tendres choses que vous inspire la vue de notre bonheur.

— Mais, je l'espère bien, mon aimable nièce: d'abord, je ne saurais trop féliciter ce cher prince d'être venu du fond de l'Inde pour se charger de vous… en toute confiance… les yeux fermés… le digne nabab… de vous, pauvre chère enfant, que l'on a été obligé de renfermer comme folle (afin de donner un nom décent à vos débordements), vous savez bien… à cause de ce beau garçon que l'on a trouvé caché chez vous… mais aidez-moi donc… est-ce que vous auriez déjà oublié jusqu'à son nom, vilaine petite infidèle?… un très beau garçon et poète, s'il vous plaît, un certain Agricol Baudoin, que l'on a découvert dans un réduit secret attenant à votre chambre à coucher… ignoble scandale dont tout Paris s'est occupé… car vous n'épousez pas une femme inconnue, cher prince… le nom de la vôtre est dans toutes les bouches.

Et comme, à ces paroles imprévues, effrayantes, Adrienne, Djalma et la Mayeux, quoique obéissant à des ressentiments divers, restèrent un moment muets de surprise, la princesse, ne jugeant pas nécessaire de contenir et sa joie infernale et sa haine triomphante, s'écria en se levant, les joues enflammées, les yeux étincelants, s'adressant à Adrienne:

— Oui, je vous défie de me démentir; a-t-on été forcé de vous enfermer sous prétexte de folie? a-t-on, oui ou non, trouvé cet artisan… votre amant d'alors, caché dans votre chambre à coucher?

À cette horrible accusation, le teint de Djalma, transparent et doré comme de l'ambre, devint subitement mat et couleur de plomb; sa lèvre supérieure, rouge comme du sang, se relevant par une sorte de rictus sauvage, laissa voir ses petites dents blanches convulsivement serrées; enfin sa physionomie devint à ce moment si épouvantablement menaçante et féroce, que la Mayeux frissonna d'effroi.

Le jeune Indien, emporté par l'ardeur, par la violence du sang, éprouvait un vertige de rage irréfléchie, involontaire, une commotion fulgurante, pareille à celle qui de son coeur fait jaillir le sang à ses yeux qu'il trouble, à son cerveau qu'il égare, lorsque l'homme d'honneur se sent frappé au visage… Si pendant ce moment terrible, rapide comme la clarté de la foudre qui sillonne la nue, l'action avait remplacé la pensée de Djalma, la princesse, Adrienne, la Mayeux et lui-même eussent été anéantis par une explosion aussi effroyable, aussi soudaine que celle d'une mine qui éclate.

Il eût tué la princesse, parce qu'elle accusait Adrienne d'une trahison infâme; Adrienne, parce qu'on pouvait la soupçonner de cette infamie; la Mayeux, parce qu'elle était témoin de cette accusation; lui-même enfin se fût tué pour ne pas survivre à une si horrible déception.

Mais, ô prodige!… son regard sanglant, insensé, a rencontré le regard d'Adrienne, regard rempli de dignité calme et de sereine assurance, et voilà que l'expression de rage féroce qui transportait l'Indien a passé… fugitive comme l'éclair.

Bien plus, à la profonde stupeur de la princesse et de la jeune ouvrière, à mesure que les regards que Djalma jetait sur Adrienne devenaient plus profonds, plus pénétrants et, pour ainsi dire, plus intelligents de cette âme si belle, si pure, non seulement l'Indien s'apaisa, mais se transfigurant, sa physionomie, d'abord si violemment troublée, se rasséréna, et bientôt refléta comme un miroir la noble sécurité du visage de la jeune fille.

Maintenant, traduisons pour ainsi dire physiquement cette révolution morale, si charmante pour la Mayeux, d'abord si épouvantée, si désespérante pour la dévote.

À peine la princesse venait-elle de distiller son atroce calomnie de sa lèvre venimeuse, que Djalma, alors debout devant la cheminée, avait, dans le paroxysme de sa fureur, fait brusquement un pas vers la princesse; puis, comme s'il eût voulu se modérer dans sa rage, il s'était, pour ainsi dire, retenu au marbre de la cheminée, qu'il semblait pétrir de sa main d'acier, un tressaillement convulsif agitait tout son corps; ses traits, contractés, méconnaissables, étaient devenus effrayants.

De son côté, en entendant la princesse, Adrienne, cédant à un premier mouvement d'indignation courroucée, de même que Djalma avait cédé à un premier mouvement de fureur aveugle, Adrienne s'était brusquement levée, le regard étincelant de fierté révoltée; mais, presque aussitôt apaisée par la conscience de sa pureté, son charmant visage était redevenu d'une adorable sérénité…

Ce fut alors que ses yeux rencontrèrent ceux de Djalma. Pendant une seconde la jeune fille fut encore plus affligée qu'effrayée de l'expression menaçante, formidable de la physionomie de l'Indien… «Une stupide indignité l'exaspère à ce point! s'était dit Adrienne; il me soupçonne donc?…» Mais à cette réflexion, aussi rapide que cruelle succéda une joie folle lorsque, les yeux d'Adrienne s'étant longuement arrêtés sur ceux de l'Indien, elle vit instantanément ces traits si farouches s'adoucir comme par magie, et redevenir radieux et enchanteurs comme ils l'étaient naguère.

Ainsi l'abominable trame de Mme de Saint-Dizier tombait devant l'expression digne, confiante et sincère de la physionomie d'Adrienne.

Ce ne fut pas tout. Au moment où, témoin de cette scène muette si expressive qui prouvait la merveilleuse sympathie de ces deux êtres, qui, sans prononcer une parole et grâce à quelques regards muets, s'étaient compris, expliqués et mutuellement rassurés, la princesse suffoquait de dépit et de colère.

Adrienne, avec un sourire adorable et un geste d'une coquetterie charmante, tendit sa belle main à Djalma, qui, s'agenouillant, y imprima un baiser de feu dont l'ardeur fit monter un léger nuage rose au front de la jeune fille.

L'Indien se plaçant alors sur le tapis d'hermine aux pieds de Mlle de Cardoville, dans une attitude remplie de grâce et de respect, appuya son menton sur la paume de l'une de ses mains et, plongé dans une adoration muette, il se mit à contempler silencieusement Adrienne qui, penchée vers lui, souriante, heureuse, mirait, comme dit la chanson_, dans ses yeux ses yeux _avec autant d'amoureuse complaisance que si la dévote, étouffant de haine, n'eût pas été là.

Mais bientôt Adrienne, comme si quelque chose eût manqué à son bonheur, appela d'un signe la Mayeux et la fit asseoir auprès d'elle; alors, une main dans la main de cette excellente amie, Mlle de Cardoville, souriant à Djalma en adoration devant elle, jeta sur la princesse, de plus en plus stupéfaite, un regard à la fois si suave, si ferme, et qui peignait si noblement l'invincible quiétude de sa félicité et l'inabordable hauteur de ses dédains pour la calomnie, que Mme de Saint-Dizier, bouleversée, hébétée, balbutia quelques paroles à peine intelligibles d'une voix frémissant de colère, puis, perdant complètement la tête, se dirigea précipitamment vers la porte.

Mais à ce moment, la Mayeux, qui redoutait quelque embûche, quelque complot ou quelque perfide espionnage, se résolut, après avoir échangé un coup d'oeil avec Adrienne, de suivre la princesse jusqu'à sa voiture.

Le désappointement de Mme de Saint-Dizier, lorsqu'elle se vit ainsi accompagnée et surveillée par la Mayeux, parut si comique à Mlle de Cardoville, qu'elle ne put s'empêcher de rire aux éclats; ce fut donc au bruit de cette dédaigneuse hilarité que la dévote, éperdue de rage et de désespoir, quitta cette maison, où elle avait espéré apporter le trouble et le malheur.

Adrienne et Djalma restèrent seuls.

Avant de poursuivre la scène qui se passe entre eux, quelques mots rétrospectifs sont indispensables.

L'on croira sans peine que, du moment où Mlle de Cardoville et l'Indien furent rapprochés l'un de l'autre après tant de traverses, leurs jours s'écoulèrent dans un bonheur indicible; Adrienne s'appliqua surtout à faire naître l'occasion de mettre en lumière et pour ainsi dire une à une les généreuses qualités de Djalma, dont elle avait lu, dans les livres des voyageurs, de si brillants récits.

La jeune fille s'était imposé cette tendre et patiente étude du caractère de Djalma, non seulement pour justifier l'amour exalté qu'elle éprouvait, mais encore parce que cette espèce de temps d'épreuve, auquel elle avait assigné un terme, l'aidait à tempérer, à distraire les emportements de l'amour de Djalma… tâche d'autant plus méritoire pour Adrienne, qu'elle ressentait les mêmes impatients enivrements, les mêmes ardeurs passionnées… Chez ces deux êtres, les brûlants désirs des sens et les aspirations de l'âme les plus élevées s'équilibraient, se soutenaient merveilleusement dans leur mutuel essor, Dieu ayant doué ces deux amants de la plus rare beauté du corps et de la plus adorable beauté du coeur, comme pour légitimer l'irrésistible attrait qui les attachait l'un à l'autre.

Quel devait être le terme de cette épreuve si pénible qu'Adrienne imposait à Djalma et à elle-même! C'est ce que Mlle de Cardoville projette d'apprendre à Djalma dans l'entretien qu'elle va avoir avec lui, après le brusque départ de Mme de Saint-Dizier.

LV. L'épreuve.

Mlle de Cardoville et Djalma restèrent seuls.

Telle était la noble confiance qui avait succédé dans l'esprit de l'Indien à son premier mouvement de fureur irréfléchie, en entendant l'infâme calomnie de Mme de Saint-Dizier, qu'une fois seul avec Adrienne, il ne lui dit pas un mot de cette accusation indigne.

De son côté, touchante et admirable entente de ces deux coeurs! la jeune fille était trop fière, elle avait trop la conscience de la pureté de son amour, pour descendre à une justification envers Djalma. Elle aurait cru l'offenser et s'offenser elle-même.

Les deux amants commencèrent donc leur entretien, comme si l'incident soulevé par la dévote n'avait pas eu lieu.

Le même dédain s'étendit aux notes, qui, selon la princesse, devaient prouver l'imminence de la ruine d'Adrienne.

La jeune fille avait posé, sans le lire, ce papier sur un guéridon placé à sa portée. D'un geste rempli de grâces, elle fit signe à Djalma de venir s'asseoir auprès d'elle; celui-ci, obéissant à ce désir, quitta, non sans regret, la place qu'il occupait aux pieds de la jeune fille.

— Mon ami, lui dit Adrienne d'un ton grave et tendre, vous m'avez souvent… et impatiemment demandé quand arriverait le terme de l'épreuve que nous nous imposions: cette épreuve touche à sa fin.

Djalma tressaillit et ne put retenir un léger cri de bonheur et de surprise; mais cette exclamation presque tremblante fut si suave, si douce, qu'elle semblait plutôt le premier cri d'une ineffable reconnaissance, que l'accent passionné du bonheur.

Adrienne continua — Séparés… environnés d'embûches, de mensonges, mutuellement trompés sur nos sentiments, pourtant nous nous aimions, mon ami… En cela, nous suivions un irrésistible et sûr attrait, plus fort que les événements contraires, mais depuis, durant ces jours passés dans une longue retraite où nous venons de vivre isolés de tout et de tous, nous avons appris à nous estimer, à nous honorer davantage… Livrés à nous-mêmes, libres tous deux… nous avons eu le courage de résister à tous les brûlants enivrements de la passion, afin de nous acquérir le droit de nous y livrer plus tard sans regrets. Pendant ces jours où nos coeurs sont demeurés ouverts l'un à l'autre, nous y avons lu… tout lu… Aussi, Djalma… je crois en vous et vous croyez en moi… Je trouve en vous ce que vous trouvez en moi, n'est-ce pas?… toutes les garanties possibles, désirables, humaines, pour notre bonheur. Mais à cet amour il manque une consécration… et aux yeux du monde où nous sommes appelés à vivre, il n'en est qu'une seule… une seule… le mariage, et il enchaîne la vie entière.

Djalma regarda la jeune fille avec surprise.

— Oui, la vie entière… et pourtant, quel est celui qui peut répondre à jamais des sentiments de toute sa vie? reprit la jeune fille. Un Dieu… qui saurait l'avenir des coeurs pourrait seul lier irrévocablement certains êtres… pour le bonheur; mais, hélas! aux yeux des créatures humaines, l'avenir est impénétrable: aussi, lorsqu'on ne peut répondre sûrement que de la sincérité d'un sentiment présent, accepter des liens indissolubles, n'est-ce pas commettre une action folle, égoïste, impie?

— Cela est triste à penser, dit Djalma après un moment de réflexion, mais cela est juste… Puis il regarda la jeune fille avec une expression de surprise croissante. Adrienne se hâta d'ajouter tendrement d'un ton pénétré:

— Ne vous méprenez pas sur ma pensée, mon ami; l'amour de deux êtres qui, comme nous, après mille patientes expériences de coeur, d'âme et d'esprit, ont trouvé l'un dans l'autre toutes les assurances de bonheur désirables; un amour comme le nôtre enfin est si noble, si grand, si divin, qu'il ne saurait se passer de consécration divine… Je n'ai pas la religion de la messe, comme ma tante, mais j'ai la religion de Dieu; de lui nous est venu notre brûlant amour, il doit en être pieusement glorifié: c'est donc en l'invoquant avec une profonde reconnaissance que nous devons, non pas jurer de nous aimer toujours, non pas d'être à jamais l'un à l'autre…

— Que dites-vous? s'écria Djalma.

— Non, reprit Adrienne, car personne ne peut prononcer un tel serment sans mensonge ou sans folie… mais nous pouvons, dans la sincérité de notre âme, jurer de faire l'un et l'autre loyalement tout ce qui est humainement possible pour que notre amour dure toujours et que nous soyons ainsi l'un à l'autre: nous ne devons pas accepter des liens indissolubles; car, si nous nous aimons toujours, à quoi bon ces liens? Si notre amour cesse, à quoi bon ces chaînes, qui ne seront plus alors qu'une horrible tyrannie?… Je vous le demande, mon ami.

Djalma ne répondit pas, mais d'un geste presque respectueux, il fit signe à la jeune fille de continuer.

— Et puis, enfin, reprit-elle avec un mélange de tendresse et de fierté, par respect pour votre dignité et pour la mienne, mon ami, jamais je ne ferai serment d'observer une loi faite par l'homme _contre la femme avec un égoïsme dédaigneux et brutal, une loi qui semble nier l'âme, l'esprit, le coeur de la femme, une loi qu'elle ne saurait accepter sans être esclave ou parjure, une loi qui, fille_, lui retire son nom; épouse, la déclare à l'état d'imbécillité incurable, en lui imposant une dégradante tutelle; mère, lui refuse tout droit, tout pouvoir sur ses enfants, et _créature humaine _enfin, l'asservit, l'enchaîne à jamais au bon plaisir d'une autre créature humaine, sa pareille et son égale devant Dieu.

— Vous savez, mon ami… ajouta la jeune fille avec une exaltation passionnée, vous savez combien je vous honore, vous dont le père a été nommé le père du Généreux; je ne crains donc pas, noble et valeureux coeur, de vous voir user contre moi de ces droits tyranniques… mais de ma vie je n'ai menti, et notre amour est trop saint, trop céleste, pour être soumis à une consécration achetée par un double parjure… non, jamais je ne ferai serment d'observer une loi que ma dignité, que ma raison repoussent; demain le divorce serait rétabli… demain les droits de la femme seraient reconnus, j'observerais ces usages, parce qu'ils seraient d'accord avec mon esprit, avec mon coeur, avec ce qui est juste, avec ce qui est possible, avec ce qui est humain…

Puis s'interrompant, Adrienne ajouta, avec une émotion si profonde, si douce, qu'une larme d'attendrissement voila ses beaux yeux:

— Oh! si vous saviez, mon ami… ce que votre amour est pour moi; si vous saviez combien votre félicité m'est précieuse, sacrée, vous excuseriez, vous comprendriez ces superstitions généreuses d'un coeur aimant et loyal, qui verrait un présage funeste dans une consécration mensongère et parjure; ce que je veux… c'est vous fixer par l'attrait, vous enchaîner par le bonheur, et vous laisser libre pour ne vous devoir qu'à vous-même.

Djalma avait écouté la jeune fille avec une attention passionnée.
Fier et généreux, il idolâtrait ce caractère fier et généreux.
Après un moment de silence méditatif, il lui dit de sa voix suave
et sonore, et d'un ton presque solennel:

— Comme vous, le mensonge, le parjure, l'iniquité me révoltent… comme vous, je pense qu'un homme s'avilit en acceptant le droit d'être tyrannique et lâche. Quoique résolu de ne pas user de ce droit… comme vous il me serait impossible de penser que ce n'est pas à votre coeur seulement, mais à l'éternelle contrainte d'un lien indissoluble que je dois tout ce que je ne veux tenir que de vous; comme vous, je pense qu'il n'y a de dignité que dans la liberté… Mais, vous l'avez dit, à cet amour si grand, si saint vous voulez une consécration divine… et si vous repoussez des serments que vous ne sauriez faire sans folie, sans parjure, il en est d'autres que votre raison, que votre coeur accepteraient. Cette consécration divine… qui nous la donnera? Ces serments, entre les mains de qui les prononcerons-nous?

— Dans bien peu de jours, mon ami… je pourrai, je crois, vous le dire… Chaque soir… après votre départ… je n'avais pas d'autre pensée que celle-là: trouver le moyen de nous engager, vous et moi, aux yeux de Dieu, mais en dehors des lois, et dans les seules limites que la raison approuve; ceci sans heurter les exigences, les habitudes d'un monde dans lequel il peut nous convenir de vivre plus tard… et dont il ne faut pas blesser les susceptibilités apparentes; oui, mon ami, lorsque vous saurez entre quelles nobles mains je vous offrirai de joindre les nôtres, quel est celui qui remerciera et glorifiera Dieu de cette union… union sacrée qui pourtant nous laissera libres pour nous laisser dignes… vous direz comme moi, j'en suis certaine, que jamais mains plus pures n'auraient pu nous être imposées… Pardonnez, mon ami… tout ceci est grave… grave comme le bonheur… grave comme notre amour… Si mes paroles vous semblent étranges, mes pensées déraisonnables… dites… dites, mon ami, nous chercherons, nous trouverons un meilleur moyen de concilier ce que nous devons à Dieu, ce que nous devons au monde, avec ce que nous nous devons à nous-mêmes… On prétend que les amoureux sont fous, ajouta la jeune fille en souriant, je prétends, moi, qu'il n'y a rien de plus sensé que les vrais amoureux.

— Quand je vous entends parler ainsi de notre bonheur, dit Djalma profondément ému, en parler avec cette sérieuse et calme tendresse, il me semble voir une mère sans cesse occupée de l'avenir de son enfant adoré… tâchant de l'entourer de tout ce qui peut le rendre vaillant, robuste et généreux, tâchant d'écarter de sa route tout ce qui n'est pas noble et digne… Vous me demandez de vous contredire si vos pensées me semblent étranges, Adrienne. Mais vous oubliez donc que ce qui fait ma foi, ma confiance dans notre amour, c'est que je l'éprouve avec les mêmes nuances que vous? Ce qui vous blesse me blesse; ce qui vous révolte, me révolte; tout à l'heure, quand vous me citiez les lois de ce pays, qui, dans la femme, ne respectent pas même la mère… je pensais avec orgueil que dans nos contrées barbares où la femme est esclave, du moins elle devient libre quand elle devient mère… Non, non, ces lois ne sont faites ni pour vous ni pour moi. N'est-ce pas prouver le saint respect que vous portez à notre amour que de vouloir l'élever au-dessus de tous ces indignes servages qui l'auraient souillé? Et… voyez-vous, Adrienne j'entendais souvent dire aux prêtres de mon pays qu'il y avait des êtres inférieurs aux divinités, mais supérieurs aux autres créatures, je ne croyais pas ces êtres; ici, je les crois.

Ces derniers mots furent prononcés, non pas avec l'accent de la flatterie, mais avec l'accent de la conviction la plus sincère, avec cette sorte de vénération passionnée, de ferveur presque intimidée qui distingue le croyant lorsqu'il parle de la croyance… Mais ce qu'il est impossible de rendre, c'est l'ineffable harmonie de ces paroles presque religieuses et du timbre doux et grave de la voix du jeune Indien; ce qu'il est impossible de peindre, c'est l'expression d'amoureuse et brûlante mélancolie qui donnait un charme irrésistible à ses traits enchanteurs.

Adrienne avait écouté Djalma avec un indicible mélange de joie, de reconnaissance et d'orgueil. Bientôt, posant sa main sur son sein, comme pour en comprimer les violentes pulsations, elle reprit en regardant le prince avec enivrement:

— Le voilà bien… toujours bon, toujours juste, toujours grand!… Oh! mon coeur… mon coeur, comme il bat!… fier et radieux… Soyez béni, mon Dieu! de m'avoir créée pour cet amant adoré. Vous voulez donc étonner le monde par les prodiges de tendresse et la charité qu'un pareil amour peut enfanter! L'on ne sait pas encore la toute-puissance souveraine de l'amour heureux, ardent et libre!… Oh! grâce à nous deux, n'est-ce pas, Djalma, le jour où nos mains seront jointes, que d'hymnes de bonheur, de reconnaissance, monteront de toutes parts vers le ciel!… Non, non, l'on ne sait pas de quel immense, de quel insatiable besoin de joie et d'allégresse deux amants comme nous sont possédés… L'on ne sait pas tout ce qui rayonne d'inépuisable bonté de la céleste auréole de leur coeur embrasé!… Oh! oui, oui, je le sens, bien des larmes seront séchées! Bien des coeurs glacés par le chagrin seront ravivés par le feu divin de notre amour!… Et c'est aux bénédictions de ceux que nous aurons sauvés que l'on connaîtra la sainte ivresse de nos voluptés!

Aux regards éblouis de Djalma, Adrienne devenait de plus en plus un être idéal, participant de la Divinité par les inépuisables trésors de sa bonté… de la créature sensuelle par l'ardeur… car Adrienne, cédant malgré elle à l'entraînement de la passion, attachait sur Djalma des regards étincelants d'amour.

Alors éperdu, insensé, l'Indien, se jetant aux pieds de la jeune fille, s'écria d'une voix suppliante:

— Grâce!… je n'ai plus de courage!… pitié! ne parle plus ainsi… Oh! ce jour… que d'années de ma vie… je donnerais pour le hâter!…

— Tais-toi… tais-toi… pas de blasphème… tes années… m'appartiennent…

— Adrienne!… tu m'aimes? La jeune fille ne répondit pas… mais son regard profond, brûlant, à demi voilé… porta le dernier coup à la raison de Djalma.

Saisissant les deux mains d'Adrienne dans les siennes, il s'écria d'une voix palpitante:

— Ce jour… ce jour suprême… ce jour, où nous toucherons au ciel… ce jour qui nous fera dieux par le bonheur et par la bonté… ce jour, pourquoi l'éloigner encore?

— Parce que notre amour, pour être sans réserve, doit être consacré par la bénédiction de Dieu.

— Ne sommes-nous pas libres?

— Oui, oui, mon amant, mon idole, nous sommes libres; mais soyons dignes de notre liberté.

— Adrienne… grâce!

— Et toi aussi je demande grâce et pitié… oui, pitié pour la sainteté de notre amour… ne le profane pas dans sa fleur… Crois mon coeur, crois mes pressentiments; ce serait le flétrir… ce serait le tuer que l'avilir… Courage, mon ami, amant doré, quelques jours encore… et le ciel… sans remords, sans regrets!…

— Mais, jusque-là, l'enfer… des tortures sans nom; car tu ne sais pas que ton souvenir me suit, qu'il m'entoure, qu'il me brûle; il me semble que c'est ton souffle qui m'embrase; tu ne sais pas ce que sont mes insomnies… Je ne te disais pas cela… mais, vois-tu, dans mon égarement, chaque nuit, je t'appelle, je pleure, j'éclate en sanglots… comme je t'appelais, comme je pleurais, quand je croyais que tu ne m'aimais pas… et pourtant je sais que tu m'aimes, et que tu es à moi! Mais aussi te voir… te voir chaque jour plus belle, plus adorée… et chaque jour te quitter plus enivré… non, tu ne sais pas…

Djalma ne put continuer.

Ce qu'il disait de ses tortures dévorantes, Adrienne l'avait aussi ressenti, peut-être encore plus vivement que lui; aussi, troublé, enivrée par l'accent électrique de Djalma si beau, si passionné, elle sentit son courage faiblir… Déjà une langueur irrésistible paralysait ses forces, sa raison, lorsque tout à coup, par un suprême effort de chaste volonté, elle se leva brusquement, et se précipitant vers une porte qui communiquait à la chambre de la Mayeux, elle s'écria:

— Ma soeur!… ma soeur!… sauvez-moi!… sauvez-nous!… Une seconde à peine s'était écoulée, et Mlle de Cardoville, le visage inondé de larmes, toujours belle, toujours pure, serrait entre ses bras la jeune ouvrière, tandis que Djalma était respectueusement agenouillé au seuil de la porte, qu'il n'osait franchir.

LVI. L'ambition.

Très peu de jours après l'entrevue de Djalma et d'Adrienne que nous avons racontée, Rodin se promenait seul dans sa chambre à coucher de la maison de la rue de Vaugirard, où il avait si vaillamment subi les moxas du docteur Baleinier.

Les deux mains plongées dans les poches de derrière de sa redingote, la tête baissée sur sa poitrine, le jésuite réfléchissait profondément. Son pas, tantôt lent, tantôt précipité, trahissait son agitation.

— Du côté de Rome, se disait Rodin, je suis tranquille, tout marche… l'abdication est pour ainsi dire consentie… et si je peux les payer… le prix convenu… le cardinal-prince m'assure neuf voix de majorité au prochain conclave… Notre GÉNÉRAL est à moi… les doutes que le cardinal Malipieri avait conçus sont dissipés… ou n'ont pas d'écho là-bas!… Néanmoins… je ne suis pas sans inquiétude sur la correspondance que le père d'Aigrigny a, dit-on, avec le Malipieri… il m'a été impossible de rien surprendre… Il n'importe… cet ancien sabreur est un homme… _jugé; _son affaire est dans le sac; un peu de patience, il est exécuté…

Et les lèvres livides de Rodin se contractèrent par un de ces sourires affreux qui donnaient à sa figure une expression diabolique.

Après une pause, il reprit:

— Les funérailles du libre-penseur… du philanthrope ami de l'artisan, ont eu lieu avant-hier à Saint-Hérem… François Hardy s'est éteint dans un accès de délire extatique… J'avais sa donation; mais ceci est plus sûr… tout se plaide… les morts ne plaident point…

Rodin resta quelques minutes pensif; puis il dit avec un accent concentré:

— Restent cette rousse et son mulâtre… nous sommes au 27 mai; le 1er juin approche… et ces deux étourneaux amoureux semblent invulnérables… La princesse avait cru trouver un bon point; je l'aurais cru comme elle… C'était excellent de rappeler la découverte d'Agricol Baudoin chez cette folle… car le tigre indien a rugi de jalousie féroce; oui, mais à peine la colombe amoureuse a-t-elle eu roucoulé du bout de son bec rose… que le tigre imbécile… est venu se tortiller à ses pieds… en rentrant les griffes; c'est dommage… il y avait quelque chose là…

Et la marche de Rodin devint de plus en plus agitée.

— Rien n'est plus étrange, reprit-il, que la succession génératrice des idées. En comparant cette péronnelle rousse à une colombe, pourquoi est-ce qu'il me vient à l'esprit le souvenir de cette infâme vieille appelée Sainte-Colombe, que ce gros drôle de Jacques Dumoulin courtise, et que l'abbé Corbinet finira par exploiter à notre profit, je l'espère? oui, pourquoi le souvenir de cette mégère me revient-il à l'esprit?… J'ai souvent remarqué que, de même que les hasards les plus incroyables apportent d'excellentes rimes aux rimeurs, le germe de meilleures idées se trouve quelquefois dans un mot, dans un rapprochement absurde comme celui-ci… la Sainte-Colombe, abominable sorcière… et la belle Adrienne de Cardoville… Cela, en effet… va ensemble comme une bague à un chat, comme un collier à un poisson… Allons… il n'y a rien là…

À peine Rodin avait-il prononcé ces mots qu'il tressaillit; sa figure rayonna d'abord d'une joie sinistre; puis elle prit bientôt une expression d'étonnement méditatif ainsi que cela arrive lorsque le hasard apporte au savant, surpris et charmé, quelque découverte imprévue.

Bientôt, le front haut, l'oeil découvert, étincelant, ses joues flasques et creuses palpitantes sous une sorte de gonflement orgueilleux, Rodin se redressa, croisa ses bras avec une indicible expression de triomphe, et s'écria:

— Oh! c'est quelque chose de beau, d'admirable, de merveilleux, que les mystérieuses évolutions de l'esprit… que les incompréhensibles enchaînements de la pensée humaine… qui partent souvent d'un mot absurde pour aboutir à une idée splendide, lumineuse, immense… Est-ce infirmité! est-ce grandeur! Étrange… étrange… étrange… Voici que je compare cette rousse à une colombe… cette comparaison me rappelle cette mégère qui a trafiqué du corps et de l'âme de tant de créatures… De vulgaires dictons me viennent à l'esprit, une bague à un chat… un collier à un poisson… Et tout à coup de ce mot COLLIER… la lumière jaillit à ma vue et éclaire les ténèbres où je m'agitais en vain depuis longtemps en songeant à ces amoureux invulnérables… Oui, ce seul mot, COLLIER, a été la clef d'or qui vient d'ouvrir une case de mon cerveau, bêtement bouchée depuis je ne sais quand…

Et, après avoir marché avec une nouvelle précipitation, Rodin reprit:

— Oui… c'est à tenter… plus j'y réfléchis, plus ce projet me semble possible… Seulement cette mégère de Sainte-Colombe… par quel intermédiaire?… Mais ce gros drôle… ce Jacques Dumoulin… bien… l'autre!… l'autre… où la trouver?… puis comment la décider?… là est la pierre d'achoppement… Allons, je m'étais trop hâté de crier victoire.

Et Rodin se mit à se promener çà et là, en rongeant ses ongles d'un air violemment préoccupé; pendant quelques moments, la tension de son esprit fut telle que de grosses gouttes de sueur perlèrent son front jaune et sordide; et le jésuite allait, venait, s'arrêtait, frappait du pied… tantôt levant les yeux au ciel pour y chercher une inspiration; tantôt, pendant qu'il rongeait les ongles de sa main droite grattant son crâne de sa main gauche; enfin, de temps à autre il laissait échapper des exclamations de dépit, de colère, ou d'espoir tour à tour naissant et déçu.

Si la cause de la préoccupation de ce monstre n'avait pas été horrible, c'eût été un spectacle curieux, intéressant, que d'assister invisible à l'enfantement de ce puissant cerveau en travail… que de suivre pour ainsi dire une à une toutes le péripéties bonnes ou mauvaises de l'éclosion du projet sur lequel il concentrait toutes les ressources, toute la puissance de sa forte intelligence.

Enfin, l'oeuvre parut avancer et devoir bientôt s'accomplir, car
Rodin reprit:

— Oui… oui… c'est risqué, c'est hardi, c'est aventureux: mais c'est prompt… et les conséquences peuvent être incalculables… Qui peut prévoir les suites de l'explosion d'une mine?

Puis, cédant à un mouvement d'enthousiasme qui lui était peu naturel, le jésuite s'écria, le regard rayonnant:

— Oh! les passions!… les passions!… quel magnifique clavier… pour qui sait promener sur ses touches une main légère, habile et vigoureuse! Mais que c'est beau, le pouvoir de la pensée!… mon Dieu! que c'est donc beau!… Que l'on vienne, après cela, parler des merveilles du gland qui devient chêne, du grain de blé qui devient épi; mais, au grain de blé, il faut des mois pour se développer; mais au gland il faut des siècles pour acquérir sa splendeur; tandis que ce seul mot, composé de sept lettres, COLLIER… oui, ce seul mot, ce seul germe, est tombé il y a quelques minutes dans mon cerveau, et grandissant, grandissant tout à coup, il est devenu, à cette heure, quelque chose d'aussi immense qu'un chêne; oui, ce seul mot a été le germe d'une idée qui, comme le chêne, a mille rameaux souterrains… qui, comme le chêne, s'élance vers le ciel… car c'est pour la plus grande gloire du Seigneur que j'agis… oui, du Seigneur… tels qu'ils le font, tel qu'ils le donnent, tel que je le maintiendrai… si j'arrive… et j'arriverai… car ces misérables Rennepont auront passé comme des ombres. Et que fait, après tout, à l'ordre moral, dont je serai le messie, que ces gens-là vivent ou meurent? qu'est-ce qu'auraient pesé de pareilles vies dans les balances des grandes destinées du monde?… tandis que cet héritage que je vais y jeter, moi, dans la balance, d'une main audacieuse, me fera monter jusqu'à une sphère, d'où l'on domine encore bien des rois, bien des peuples, quoi qu'on fasse, quoi qu'on crie… Les niais… les doubles crétins!… non, non, au contraire, les bons, les saints, les adorables crétins!… ils croient nous écraser, nous autres gens d'Église, en nous disant… d'une grosse voix: «Vous aurez le _spirituel… _mais nous, morbleu! nous gardons le temporel!…» Oh! que leur conscience et leur modestie les inspirent bien en leur disant de ne rien revendiquer du _spirituel… _d'abandonner le spirituel, de mépriser le _spirituel! _ça se voit, du reste, qu'ils ne doivent avoir rien de commun avec le spirituel… Ô les vénérables ânes! ils ne voient pas que, de même qu'ils vont, eux, tout droit au moulin, c'est par le spirituel… qu'on va tout droit au temporel; comme si ce n'était pas par l'esprit qu'on domine le corps… Ils nous laissent le _spirituel… _ils dédaignent le _spirituel… _c'est- à-dire la domination des consciences, des âmes, des esprits, des coeurs, des jugements; le _spirituel… _c'est-à-dire le pouvoir de dispenser au nom du ciel le châtiment, le pardon, la récompense et la rémission… et cela sans contrôle, et cela dans l'ombre et le secret du confessionnal, et cela sans que ce lourdaud de _Temporel _ait rien à y voir… À lui tout ce qui est corps et matière; et, de joie, le bonhomme s'en frotte la panse. Seulement, de temps à autre, il s'aperçoit, un peu tard, que, s'il prétend avoir les corps, nous avons les âmes, et que, les âmes dirigeant les corps, les corps finissent par venir avec nous; le tout, au naturel hébétement du bonhomme _Temporel. _qui reste béant, les mains sur sa panse, ses gros yeux éparpillés, en disant: «Ah bah!… c'est-y Dieu possible!…»

Puis, poussant un éclat de rire de dédain sauvage, Rodin reprit en marchant à grands pas:

— Oh! que j'arrive… que j'arrive… à la fortune de Sixte- Quint… et le monde verra… un jour à son réveil… ce que c'est que le pouvoir spirituel entre des mains comme les miennes, entre les mains d'un prêtre qui, jusqu'à cinquante ans, est resté crasseux, frugal et vierge, et qui, même s'il devient pape, mourra crasseux, frugal et vierge!

Rodin devenait effrayant en parlant ainsi.

Tout ce qu'il y a eu d'ambition sanguinaire, sacrilège, exécrable, dans quelques papes trop célèbres, semblait éclater en traits sanglants sur le front de ce fils d'Ignace; un éréthisme de domination dévorante brassait le sang impur du jésuite, une sueur brûlante l'inondait, et une sorte de vapeur nauséabonde s'épandait autour de lui.

Tout à coup, le bruit d'une voiture de poste qui entrait dans la cour de la maison de Vaugirard attira l'attention de Rodin; regrettant de s'être laissé emporter à tant d'exaltation, il tira de sa poche son sale mouchoir à carreaux blancs et rouges, le trempa dans un verre et s'en imbiba le front, les joues et les tempes, tout en s'approchant de sa fenêtre pour regarder à travers la persienne entrouverte quel voyageur venait d'arriver. La projection d'un auvent dominant la porte près de laquelle la voiture était arrêtée intercepta le regard de Rodin.

— Peu importe… dit-il en reprenant son sang-froid peu à peu, tout à l'heure, je saurai qui vient d'arriver… Écrivons d'abord à ce drôle de Jacques Dumoulin de se rendre ici immédiatement; il m'a déjà bien et fidèlement servi à propos de cette misérable petite fille, qui, rue Clovis, me faisait horripiler avec ses refrains de cet infernal Béranger… Cette fois Dumoulin peut me servir encore. Je le tiens dans ma main… il obéira.

Rodin se mit à son bureau et écrivit. Au bout de quelques secondes, on frappa à la porte, fermée à double tour, contre la règle; mais, de temps à autre, sûr de son influence et de son importance, Rodin, qui avait obtenu de son _général _d'être débarrassé, pendant un certain temps, de l'incommode compagnie d'un socius, sous prétexte des intérêts de la société, Rodin s'échappait souvent jusqu'à d'assez nombreuses infractions aux ordonnances de l'ordre.

Un servant entra et remit une lettre à Rodin. Celui-ci la prit et, avant de l'ouvrir, dit à cet homme:

— Quelle est cette voiture qui vient d'arriver?

— Cette voiture vient de Rome, mon père, répondit le servant en s'inclinant.

— De Rome!… dit vivement Rodin et, malgré lui, une vague inquiétude se peignit sur ses traits; puis, plus calme, il ajouta, en tenant toujours, sans l'ouvrir, la lettre qu'il avait entre les mains:

— Et qui est dans cette voiture?

— Un révérend père de notre sainte compagnie, mon père…

Malgré son ardente curiosité, il savait qu'un révérend père voyageant en poste est toujours chargé d'une mission importante et hâtée, Rodin ne fit pas une question de plus à ce sujet, et dit en montrant la lettre qu'il tenait:

— D'où vient cette lettre?

— De notre maison de Saint-Hérem, mon père. Rodin regarda plus attentivement l'écriture et reconnut celle du père d'Aigrigny, qui avait été chargé d'assister M. Hardy à ses derniers moments. Cette lettre contenait ces mots:

«Je dépêche un exprès à Votre Révérence pour lui apprendre un fait peut-être plus étrange qu'important. Après les funérailles de M. François Hardy, le cercueil contenant ses restes avait été provisoirement déposé dans un caveau de notre chapelle, en attendant qu'il fût possible de conduire le corps au cimetière de la ville voisine; ce matin, au moment où nos gens sont descendus dans le caveau pour faire les apprêts nécessaires à la translation du corps… le cercueil avait disparu…»

Rodin fit un mouvement de surprise, et dit:

— En effet, cela est étrange… Puis il continua. «Toutes recherches ont été vaines pour découvrir les auteurs ou les traces de cet enlèvement sacrilège; la chapelle étant isolée de notre maison, ainsi que vous le savez, et n'étant pas gardée, on a pu s'y introduire sans donner l'éveil; nous avons seulement remarqué, sur un terrain détrempé par la pluie, les traces récentes d'une voiture à quatre roues; mais à quelque distance de la chapelle, ces traces se sont perdues dans les sables, et il a été impossible de rien découvrir.»

— Qui a pu enlever ce corps, dit Rodin d'un air pensif, et qui peut avoir intérêt à l'enlèvement de ce corps? Il continua:

«Heureusement l'acte de décès est en règle et parfaitement légalisé; un médecin d'Étampes est venu, à ma demande, constater le décès; la mort est donc parfaitement et régulièrement établie, et conséquemment la substitution des droits à nous accordés par la donation et l'abandon des biens, valable et irrécusable de tous points. En tout état de cause, j'ai cru devoir vous envoyer un exprès pour instruire Votre Révérence de cet événement, afin qu'elle avise, etc.»

Après un moment de réflexion, Rodin se dit:

— D'Aigrigny a raison, c'est plus étrange qu'important; néanmoins, cela me donne à penser… Nous songerons à cela.

Se retournant vers le servant qui lui avait apporté cette lettre,
Rodin lui dit en lui remettant le mot qu'il venait d'écrire à
Nini-Moulin:

— Faites porter à l'instant cette lettre à son adresse, on attendra la réponse.

— Oui, mon père.

À l'instant où le servant quittait la chambre de Rodin, un révérend père y entra et lui dit:

— Le révérend père Caboccini, de Rome, arrive à l'instant, chargé d'une mission pour Votre Révérence de la part de notre révérendissime général.

À ces mots, le sang de Rodin ne fit qu'un tour, mais il garda un calme imperturbable, et il dit simplement:

— Où est le révérend père Caboccini?

— Dans la pièce voisine, mon père.

— Priez-le d'entrer, et laissez-nous, dit Rodin.

Une seconde après, le révérend père Caboccini, de Rome, entrait et restait seul avec Rodin.

LVII. À socius, socius et demi.

Le révérend père Caboccini, jésuite romain, qui entra chez Rodin, était un petit homme de trente ans au plus, grassouillet, rondelet, et dont l'abdomen gonflait la noire soutanelle.

Ce bon petit père était borgne; mais l'oeil qui lui restait brillait de vivacité; sa figure fleurie souriait, avenante, joyeuse, splendidement couronnée d'une épaisse chevelure châtaine, frisée comme celle d'un enfant Jésus de cire; un geste cordial jusqu'à la familiarité, des manières expansives et pétulantes s'harmonisaient à merveille avec la physionomie de ce personnage.

En une seconde, Rodin eut _dévisagé _l'émissaire italien; et comme il connaissait sa compagnie et les habitudes de Rome sur le bout du doigt, il éprouva tout d'abord une sorte de pressentiment sinistre à la vue de ce bon petit père aux façons si accortes; il eût moins redouté quelque révérend père long et osseux, à la face austère et sépulcrale, car il savait que la compagnie tâchait autant que possible de dérouter les curieux par la physionomie et les dehors de ses agents.

Or, si Rodin pressentait juste, à en juger par les cordiales apparences de cet émissaire, celui-ci devait être chargé de la plus funeste mission. Défiant, attentif, l'oeil et l'esprit au guet, comme un vieux loup qui évente et flaire une attaque ou une surprise, Rodin, selon son habitude, s'était lentement et tortueusement avancé vers le petit borgne, afin d'avoir le temps de bien examiner et de pénétrer sûrement sous cette joviale écorce; mais le Romain ne lui en laissa pas le temps; dans l'élan de son impétueuse affectuosité, il s'élança presque de la porte au cou de Rodin, en le serrant entre ses bras avec effusion, l'embrassant, le réembrassant encore, et toujours sur les deux joues, et si plantureusement, et si bruyamment, que ses baisers monstres retentissaient d'un bout de la chambre à l'autre.

De sa vie Rodin ne s'était trouvé à pareille fête; de plus en plus inquiet de la fourbe que devaient cacher de si chaudes embrassades, sourdement irrité d'ailleurs par ses mauvais pressentiments, le jésuite français faisait tous ses efforts pour se soustraire aux marques de la tendresse assez exagérée du jésuite romain; mais ce dernier tenait bon et ferme; ses bras, quoique courts, étaient vigoureux, et Rodin fut baisé et rebaisé par le gros petit borgne jusqu'à ce que celui-ci manquât d'haleine.

Il est inutile de dire que ces accolades enragées étaient accompagnées des exclamations les plus amicales, les plus affectueuses, les plus fraternelles; le tout en assez bon français, mais avec un accent italien des plus prononcés, dont nous ferons grâce au lecteur en le priant de suppléer par la pensée cette espèce de patois assez comique, après que nous en aurons donné une phrase comme spécimen.

On se souvient peut-être que, comprenant les dangers que pouvaient attirer ses machinations ambitieuses, et sachant par l'histoire que l'usage du poison avait été souvent considéré à Rome comme nécessité d'État et de politique, Rodin, mis en défiance par l'arrivée du cardinal Malipieri, et brusquement attaqué du choléra, mais ignorant que les douleurs atroces qu'il ressentait étaient les symptômes de la contagion, s'était écrié en lançant un regard furieux sur le prélat romain:

— _Je suis empoisonné!… _Les mêmes appréhensions vinrent involontairement au jésuite pendant qu'il tâchait, par d'inutiles efforts, d'échapper aux embrassades de l'émissaire de son général, et il se disait à part soi:

Ce borgne me paraît bien tendre… Pourvu qu'il n'y ait pas de poison sous ces baisers de Judas!

Enfin, le bon petit père Caboccini, soufflant d'ahan, fut obligé de s'arracher du cou de Rodin, qui, rajustant son collet graisseux, sa cravate et son vieux gilet, de plus en plus incommodé par cet ouragan de caresses, dit d'un ton bourru:

— Serviteur, mon père, serviteur… il n'est point besoin de me baiser si fort…

Mais, sans répondre à ce reproche, le bon petit père, attachant sur Rodin son oeil unique avec une expression d'enthousiasme et accompagnant ces mots de gestes pétulants, s'écria dans son patois:

Enfin ze la vois, cette soupârbe loumière de noutre sinte compagnie; ze pouis la sarrer contre mon cûr… Si… encoûre… encoûre…

Et, comme le bon petit père avait suffisamment repris haleine, il s'apprêtait à s'élancer, afin d'accoler de nouveau Rodin; celui-ci recula vivement en étendant les bras en avant comme pour se garantir, et dit à cet impitoyable embrasseur, en faisant allusion à la comparaison illogiquement employée par le père Caboccini:

— Bon, bon, mon père; d'abord, on ne serre pas une lumière contre son coeur; puis je ne suis pas une lumière… je suis un humble et obscur travailleur de la vigne du Seigneur.

Le Romain reprit avec exaltation (nous traduirons désormais le patois, dont nous ferons grâce au lecteur après l'échantillon ci- dessus), le Romain reprit donc avec emphase:

— Vous avez raison, mon père, on ne serre pas une lumière contre son coeur, mais on se prosterne devant elle pour admirer son éclat resplendissant, éblouissant.

Et le père Caboccini allait joindre l'action à la parole, et s'agenouiller devant Rodin, si celui-ci n'eût prévenu ce mouvement d'adulation, en retenant le Romain par le bras, et lui disant avec impatience:

— Voici qui devient de l'idolâtrie, mon père; passons, passons sur mes qualités, et arrivons au but de votre voyage: quel est-il?

— Ce but, mon cher père, me remplit de joie, de bonheur, de tendresse; j'ai tâché de vous témoigner cette tendresse par mes caresses et mes embrassades, car mon coeur déborde; c'est tout ce que j'ai pu faire que de le retenir pendant toute la route, car il s'élançait toujours ici vers vous, mon cher père; ce but, il me transporte, il me ravit; ce but… il…

— Mais ce but qui vous ravit, s'écria Rodin exaspéré par ces exagérations méridionales, interrompant le Romain, ce but, quel est-il?

— Ce rescrit de notre révérendissime et excellentissime général vous en instruira, mon très cher père…

Et le père Caboccini tira de son portefeuille un pli cacheté de trois sceaux, qu'il baisa respectueusement avant de le remettre à Rodin, qui le prit et, après l'avoir baisé de même, le décacheta avec une vive anxiété.

Pendant qu'il lut, les traits du jésuite demeurèrent impassibles; le seul battement précipité des artères de ses tempes annonçait son agitation intérieure.

Néanmoins, mettant froidement la lettre dans sa poche, Rodin regarda le Romain et lui dit:

— Il en sera fait ainsi que l'ordonne notre excellentissime général.

— Ainsi, mon père, s'écria le père Caboccini avec une recrudescence d'effusion et d'admiration de toute sorte, c'est moi qui vais être l'ombre de votre lumière, votre second vous-même; j'aurai le bonheur de ne vous quitter ni le jour ni la nuit, d'être votre socius, en un mot, puisque, après vous avoir accordé la faculté de n'en point avoir pendant quelque temps, selon votre désir, et dans le meilleur intérêt des affaires de notre sainte compagnie, notre excellentissime général juge à propos de m'envoyer de Rome auprès de vous pour remplir cette fonction; faveur inespérée, immense, qui me remplit de reconnaissance pour notre général et de tendresse pour vous, mon cher et digne père.

— C'est bien joué, pensa Rodin, mais, moi, on ne me prend sans vert, et ce n'est que dans le royaume des aveugles que les borgnes sont rois.

* * * * *

Le soir du jour même où cette scène s'était passée entre le jésuite et son nouveau socius, Nini-Moulin, après avoir reçu en présence de Caboccini les instructions de Rodin, s'était rendu chez Mme de la Sainte-Colombe.

LVIII. Madame de la Sainte-Colombe.

Mme de la Sainte-Colombe qui, au commencement de ce récit, était venue visiter la terre et le château de Cardoville dans l'intention d'acheter cette propriété, avait fondé sa fortune en tenant un magasin de modes sous les galeries de bois du Palais- Royal, lors de l'entrée des alliés à Paris. Singulier magasin, dans lequel les ouvrières étaient toujours plus jolies et beaucoup plus fraîches que les chapeaux qu'elles accommodaient.

Il serait assez difficile de dire par quels moyens cette créature était parvenue à se créer une fortune considérable, sur laquelle les révérends pères, parfaitement insoucieux de l'origine de ces biens, pourvu qu'ils les puissent empocher (ad majorem Dei gloriam), avaient de sérieuses visées. Ils avaient procédé selon l'ABC de leur métier. Cette femme était d'un esprit faible, vulgaire, grossier.

Les révérends pères, parvenant à s'introduire auprès d'elle, ne l'avaient pas trop blâmée de ses abominables antécédents. Ils avaient même trouvé moyen d'atténuer ses peccadilles, car leur morale est facile et complaisante; mais ils lui avaient déclaré que, de même qu'un veau devient taureau avec l'âge, les peccadilles grandissaient dans l'impénitence et que, croissant avec la vieillesse, elles finissaient par atteindre les proportions de péchés énormes; et alors, comme punition redoutable de ces péchés énormes, était venue la fantasmagorie obligée du diable et de ses cornes, de ses flammes et de ses fourches; dans le cas, au contraire, où la répression de ces peccadilles arriverait en temps utile et se formulerait par quelque belle et bonne donation à leur compagnie, les révérends pères se faisaient fort de renvoyer Lucifer à ses fourneaux, et de garantir à la Sainte-Colombe, toujours moyennant valeur mobilière ou immobilière, une bonne place parmi les élus. Malgré l'efficacité ordinaire de ces moyens, cette conversion avait présenté de nombreuses difficultés. La Sainte-Colombe, sujette, de temps à autre, à de terrible retours de jeunesse, avait usé deux ou trois directeurs.

Enfin, brodant sur le tout, Nini-Moulin, qui convoitait sérieusement la fortune et forcément la main de cette créature, avait quelque peu nui aux projets des révérends pères.

Au moment où l'écrivain religieux se rendait auprès de la Sainte- Colombe comme mandataire de Rodin, elle occupait un appartement au premier, rue Richelieu, car, malgré ses velléités de retraite, cette femme trouvait un plaisir infini au tapage assourdissant, à l'aspect tumultueux d'une rue passante et populeuse.

Ce logis était richement meublé, mais presque toujours en désordre, malgré les soins, ou à cause des soins de deux ou trois domestiques, avec qui la Sainte-Colombe fraternisait tour à tour de la façon la plus touchante ou se querellait avec furie.

Nous introduirons le lecteur dans le sanctuaire où cette créature était depuis quelque temps en conférence secrète avec Nini-Moulin.

La néophyte ambitionnée des révérends pères trônait sur un canapé d'acajou recouvert de soie cramoisie. Elle avait deux chats sur ses genoux et un chien caniche à ses pieds, tandis qu'un gros vieux perroquet gris allait et venait, perché sur le dos du canapé; une perruche verte, moins privée ou moins favorisée, glapissait de temps à autre, enchaînée à un bâton, près de l'embrasure d'une fenêtre; le perroquet ne criait pas, mais parfois il intervenait brusquement dans la conversation en faisant entendre d'une voix retentissante les jurements les plus effroyables, ou en grasseyant le plus distinctement du monde un vocabulaire digne des halles ou des lieux déshonnêtes où s'était passée son enfance; pour tout dire, cet ancien commensal de la Sainte-Colombe, avant sa conversion, avait reçu de sa maîtresse cette éducation peu édifiante, et avait même été baptisé par elle d'un nom des plus malsonnants, auquel la Sainte-Colombe, abjurant ses premières erreurs, avait depuis substitué le nom modeste de Barnabé.

Quant au portrait de la Sainte-Colombe, c'était une robuste femme de cinquante ans environ, au visage large, coloré, quelque peu barbu, et à la voix virile; elle portait ce soir-là une manière de turban orange et une robe de velours violâtre, quoiqu'on fût à la fin de mai; elle avait en outre des bagues à tous les doigts et sur le front une ferronnière de diamants.

Nini-Moulin avait abandonné le paletot-sac quelque peu sans façon qu'il portait habituellement pour un habillement noir complet et un large gilet blanc à la Robespierre; ses cheveux étaient aplatis autour de son crâne bourgeonné, et il avait pris une physionomie des plus béates, dehors qui lui semblaient devoir mieux servir ses projets matrimoniaux et contrebalancer l'influence de l'abbé Corbinet que les allures de _Roger-Bontemps _qu'il avait d'abord affectées. Dans ce moment, l'écrivain religieux, laissant de côté ses intérêts, ne s'occupait que de réussir dans la délicate mission dont il avait été chargé par Rodin, mission qui, d'ailleurs, lui avait été adroitement présentée par le jésuite sous des apparences parfaitement acceptables, et dont le but, à tout prendre honorable, faisait excuser les moyens quelque peu hasardeux.

— Ainsi, disait Nini-Moulin en continuant un entretien commencé depuis quelque temps, elle a vingt ans?

— Tout au plus, répondit la Sainte-Colombe qui paraissait en proie à une vive curiosité; mais c'est tout de même bien farce ce que vous me dites là… mon gros bibi (la Sainte-Colombe était, on le sait, déjà sur un pied de douce familiarité avec l'écrivain religieux).

— Farce… n'est peut-être pas le mot tout à fait propre, ma digne amie, fit Nini-Moulin d'un air confit; c'est touchant… intéressant, que vous voulez dire… car si vous pouvez retrouver d'ici à demain la personne en question…

— Diable!… d'ici à demain, mon fiston, s'écria cavalièrement la Sainte-Colombe, comme vous y allez! voilà plus d'un an que je n'ai entendu parler d'elle… Ah! si… pourtant; Antonia, que j'ai rencontrée il y a un mois, m'a dit où elle était.

— Alors… par le moyen auquel vous aviez d'abord pensé, ne pourrait-on pas la découvrir?

— Oui… gros bibi! mais c'est joliment sciant, ces démarches-là, quand on n'en a pas l'habitude…

— Comment! ma belle amie, vous si bonne, vous qui travaillez si fort à votre salut… vous hésitez devant quelques démarches… désagréables… surtout lorsqu'il s'agit d'une action exemplaire, lorsqu'il s'agit d'arracher une jeune fille à Satan et à ses pompes?…

Ici le perroquet Barnabé fit entendre deux effroyables jurons, admirablement bien articulés.

Dans son premier mouvement d'indignation, la Sainte-Colombe s'écria en se retournant vers Barnabé d'un air courroucé et révolté:

— Ce… (un mot aussi gros que celui prononcé par Barnabé) ne se corrigera jamais… Veux-tu te taire?… (Ici une kyrielle d'autres mots du vocabulaire de Barnabé.) C'est comme un fait- exprès… Hier encore il a fait rougir l'abbé Corbinet jusqu'aux oreilles… Te tairas-tu?

— Si vous reprenez toujours Barnabé de ses écarts avec cette sévérité-là, dit Nini-Moulin conservant un imperturbable sérieux, vous finirez par le corriger. Mais, pour en revenir à notre affaire, voyons, soyez ce que vous êtes naturellement, ma respectable amie, obligeante au possible; concourez à une double bonne action: d'abord à arracher, je vous le disais, une jeune fille à Satan et à ses pompes, en lui assurant un sort honnête, c'est-à-dire le moyen de revenir à la vertu; et ensuite, chose non moins capitale, le moyen de rendre ainsi peut-être à la raison une pauvre mère devenue folle de chagrin… Pour cela, que faut-il faire?… quelques démarches… voilà tout.

— Mais pourquoi cette fille-là plutôt qu'une autre, mon gros bibi? C'est donc parce qu'elle est comme une espèce de rareté?

— Certainement, ma respectable amie… sans cela, cette pauvre mère folle… que l'on veut ramener à la raison, ne serait pas, à sa vue, frappée comme il faut qu'elle le soit.

— Ça c'est juste.

— Allons, voyons, un petit effort, ma digne amie.

— Farceur… allez! dit Sainte-Colombe avec un mol abandon; il faut faire tout ce que vous voulez…

— Ainsi, dit vivement Nini-Moulin, vous promettez…

— Je promets… et je fais mieux que ça… je vais tout de suite… aller où il faut; ça sera plus tôt fait. Ce soir… je saurai de quoi il retourne, et si ça se peut ou non.

Ce disant, la Sainte-Colombe se leva avec effort, déposa ses deux chats sur le canapé, repoussa son chien du bout du pied et sonna vigoureusement.

— Vous êtes admirable… dit Nini-Moulin avec dignité. Je n'oublierai de ma vie…

— Faut pas vous gêner… mon gros, dit la Sainte-Colombe en interrompant l'écrivain religieux, c'est pas à cause de vous que je me décide.

— Et à cause de qui! ou de quoi!… demanda Nini-Moulin.

— Ah! c'est mon secret, dit la Sainte-Colombe.

Puis, s'adressant à sa femme de chambre, qui venait d'entrer, elle ajouta:

— Ma biche, dis à Ratisbonne d'aller me chercher un fiacre, et donne-moi mon chapeau de velours coquelicot à plumes.

Pendant que la suivante allait exécuter les ordres de sa maîtresse, Nini-Moulin s'approcha de la Sainte-Colombe et lui dit à mi-voix d'un ton modeste et pénétré:

— Vous remarquerez du moins, ma belle amie, que je ne vous ai pas dit ce soir un seul mot de mon amour… me tiendrez-vous compte de ma discrétion!

À ce moment, la Sainte-Colombe venait d'enlever son turban; elle se retourna brusquement et planta cette coiffure sur le crâne chauve de Nini-Moulin, en riant d'un gros rire.

L'écrivain religieux parut ravi de cette preuve de confiance et, au moment où la suivante rentrait avec le châle et le chapeau de sa maîtresse, il baisa passionnément le turban, en regardant la Sainte-Colombe à la dérobée.