— Il ne faut pas vous désespérer, mes enfants; tôt ou tard le Seigneur appellera votre mère dans son saint paradis; d'ailleurs, ne pouvez-vous pas hâter l'heure de la délivrance de cette âme chérie?
— Nous, madame!… Oh! dites, dites, car vos paroles nous effrayent pour notre mère.
— Pauvres enfants, comme elles sont intéressantes! dit la princesse avec attendrissement, en pressant les mains des orphelines dans les siennes. Rassurez-vous, vous dis-je, reprit- elle; vous pouvez beaucoup pour votre mère: oui, mieux que personne vous obtiendrez du Seigneur qu'il retire cette pauvre âme du purgatoire et qu'il la fasse monter dans son saint paradis.
— Nous, madame! Mon Dieu! et comment donc?
— En méritant les bontés du Seigneur par une conduite édifiante. Ainsi, par exemple, vous ne pouvez lui être plus agréables qu'en accomplissant cet acte de dévouement et de reconnaissance envers votre gouvernante: oui, j'en suis certaine, cette preuve de zèle tout chrétien, comme dit le saint abbé Gabriel, compterait efficacement auprès du Seigneur pour la délivrance de votre mère; car dans sa bonté, le Seigneur accueille surtout favorablement les prières des filles qui prient pour leur mère et qui, pour obtenir sa grâce, offrent au ciel de nobles et saintes actions.
— Ah! ce n'est plus seulement de notre gouvernante qu'il s'agit maintenant, s'écria Blanche.
— Voilà Dagobert, dit tout à coup Rose en prêtant l'oreille et en entendant à travers la cloison le pas du soldat, qui montait l'escalier.
— Remettez-vous… Calmez-vous… Ne dites rien de tout ceci à cet excellent homme… dit vivement la princesse; il s'inquiéterait à tort et mettrait peut-être des obstacles à votre généreuse résolution.
— Mais comment faire madame, pour découvrir où est notre gouvernante? dit Rose.
— Nous saurons tout cela… fiez-vous à moi, dit tout bas la dévote; je reviendrai vous voir… et nous conspirerons ensemble… oui, nous conspirerons pour le prochain rachat de l'âme de votre pauvre mère…
À peine la dévote avait-elle prononcé ces derniers mots avec componction que le soldat rentra, l'air épanoui, rayonnant. Dans son contentement, il ne s'aperçut pas de l'émotion que les deux soeurs ne parvinrent pas à dissimuler tout d'abord.
Mme de Saint-Dizier, voulant distraire l'attention du soldat, lui dit en se levant et allant vers lui:
— Je n'ai pas voulu prendre congé de ces demoiselles, monsieur, sans vous adresser sur leurs rares qualités toutes les louanges qu'elles méritent.
— Ce que vous me dites là, madame, ne m'étonne pas… mais je n'en suis pas moins heureux. Ah çà, vous avez, je l'espère, chapitré ces mauvaises petites têtes sur la contagion du dévouement…
— Soyez tranquille, monsieur, dit la dévote en échangeant un regard d'intelligence avec les deux jeunes filles, je leur ai dit tout ce qu'il fallait leur dire; nous nous entendons maintenant.
Ces mots satisfirent complètement Dagobert; et Mme de Saint- Dizier, après avoir pris affectueusement congé des orphelines, regagna sa voiture et alla retrouver Rodin, qui l'attendait à quelques pas de là dans un fiacre, afin de savoir l'issue de l'entrevue.
L. L'ambulance.
Parmi un grand nombre d'ambulances provisoires ouvertes à l'époque du choléra dans tous les quartiers de Paris, on en avait établi une dans un vaste rez-de-chaussée d'une maison de la rue du Mont- Blanc; et cet appartement, alors vacant, avait été généreusement mis, par son propriétaire, à la disposition de l'autorité. Dans cet endroit l'on transportait les malades indigents qui, subitement atteints de la contagion, étaient jugés dans un état trop alarmant pour pouvoir être immédiatement conduits aux hôpitaux.
Il faut le dire, à la louange de la population parisienne, non seulement les dons volontaires de toute nature affluaient dans ces succursales, mais des personnes de toutes conditions, gens du monde, ouvriers, industriels, artistes, s'y organisaient en service de jour et de nuit, afin de pouvoir établir l'ordre, exercer une active surveillance dans ces hôpitaux improvisés, et venir en aide aux médecins pour exécuter les prescriptions à l'égard des cholériques. Des femmes de toutes conditions partageaient cet élan de généreuse fraternité pour le malheur, et si rien n'était plus respectable que les susceptibilités de la modestie, nous pourrions citer, entre mille, deux jeunes et charmantes femmes dont l'une appartenait à l'aristocratie et l'autre à la riche bourgeoisie, qui, pendant cinq ou six jours durant lesquels l'épidémie sévit avec le plus de violence, vinrent chaque matin partager, avec d'admirables soeurs de charité, les périlleux et humbles soins que celles-ci donnaient aux malades indigentes que l'on amenait dans l'ambulance provisoire de l'un des quartiers de Paris.
Ces faits de charité fraternelle, et tant d'autres qui se passent de nos jours, montrent combien sont vaines et intéressées les prétentions effrontées de certains ultramontains. À les entendre, eux ou leurs moines, en vertu de leur détachement de toutes les affections terrestres, sont seuls capables de donner au monde ces merveilleux exemples d'abnégation, d'ardente charité, qui font l'orgueil de l'humanité; à les entendre, il n'est, par exemple, dans la société, rien de comparable au courage et au dévouement du prêtre qui va administrer un mourant; rien n'est plus admirable que le trappiste qui, le croirait-on! pousse l'abnégation évangélique jusqu'à défricher, jusqu'à cultiver des terres appartenant à son ordre!… N'est-ce pas idéal? n'est-ce pas divin? Labourer, ensemencer _la terre dont les produits sont _à _vous! _En vérité, c'est héroïque; aussi nous admirons la chose de toutes nos forces.
Seulement, tout en reconnaissant ce qu'il y a de bon dans un bon prêtre, nous demanderons humblement s'ils sont moines, clercs ou prêtres:
Ces médecins des pauvres qui, à toute heure du jour ou de la nuit, accourent au misérable chevet de l'infortune?
Ces médecins qui, pendant le choléra, ont risqué mille fois leur vie avec autant de désintéressement que d'intrépidité?
Ces savants, ces jeunes praticiens qui, par amour de la science et de l'humanité, ont sollicité comme une grâce, comme un honneur, d'aller braver la mort en Espagne lorsque la fièvre jaune décimait la population?
Était-ce donc le célibat, le renoncement qui faisait la force de tant d'hommes généreux? Hésitaient-ils à sacrifier leur vie, préoccupés qu'ils étaient de leurs plaisirs ou des doux devoirs de la famille? Non, aucun d'eux ne renonçait pour cela aux joies du monde. La plupart d'entre eux avaient des femmes, des enfants; et c'est parce qu'ils connaissaient les joies de la paternité, qu'ils avaient le courage de s'exposer à la mort pour sauver la femme, les enfants de leur frères; s'ils faisaient enfin si vaillamment le bien, c'est qu'ils vivaient selon les vues éternelles du Créateur, qui a fait l'homme pour la famille et non pour le stérile isolement du cloître.
Sont-ils trappistes, ces millions de cultivateurs, de prolétaires des campagnes, qui défrichent et arrosent de leurs sueurs des terres qui ne sont pas les leurs, et cela pour un salaire insuffisant aux premiers besoins de leurs enfants?
Enfin (ceci paraîtra peut-être puéril, mais nous le tenons pour incontestable), sont-ils moines, clercs ou prêtres, ces hommes intrépides qui, à toute heure du jour ou de la nuit, s'élancent avec une fabuleuse intrépidité au milieu des flammes et de la fournaise, escaladant des poutres embrasées, des décombres brûlants, pour préserver des biens qui ne sont pas à eux, pour sauver des gens qui leur sont inconnus, et cela simplement, sans fierté, sans privilège, sans morgue, sans autre rémunération que le pain de munition qu'ils mangent, sans autre signe honorifique que l'habit de soldat qu'ils portent, et cela surtout sans prétendre le moins du monde à monopoliser le courage, le dévouement, et à être un jour quelque peu canonisés et enchâssés? Et pourtant, nous pensons que tant de hardis sapeurs qui ont risqué leur vie dans vingt incendies, qui ont arraché aux flammes des vieillards, des femmes, des enfants, qui ont préservé des villes entières des ravages du feu, ont _au moins _autant mérité de Dieu et de l'humanité que saint Polycarpe, saint Fructueux, saint Privé, et autres plus ou moins sanctifiés.
Non, non, grâce aux doctrines morales de tous les siècles; de tous les peuples, de toutes les philosophies, grâce à l'émancipation progressive de l'humanité, les sentiments de charité, de dévouement, de fraternité, sont presque devenus des instincts naturels, et se développent merveilleusement chez l'homme lorsqu'il se trouve dans la condition de bonheur relatif pour lequel Dieu l'a doué et créé.
Non, non, certains ultramontains intrigants et tapageurs ne conservent pas seuls, comme ils le voudraient faire croire, la tradition du dévouement de l'homme à l'homme, de l'abnégation de la créature: en théorie et en pratique, MarcAurèle vaut bien saint Jean; Platon, saint Augustin; Confucius, saint Chrysostome; depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, la _maternité, l'amitié, l'amour, _la science, la gloire, la liberté, ont, en dehors de toute orthodoxie, une armée de glorieux noms, d'admirables martyrs à opposer aux saints et aux martyrs du calendrier; oui, nous le répétons, jamais les ordres monastiques qui se sont le plus piqués de dévouement à l'humanité n'ont fait pour leurs frères plus que n'ont fait, pendant les terribles journées du choléra, tant de jeunes gens libertins, tant de femmes coquettes et charmantes, tant d'artistes païens, tant de lettrés panthéistes, tant de médecins matérialistes.
* * * * *
Deux jours s'étaient passés depuis la visite de Mme de Saint- Dizier aux orphelines; il était environ dix heures du matin. Les personnes qui avaient volontairement fait le service de nuit auprès des malades à l'ambulance établie rue du Mont-Blanc allaient être relevées par d'autres servants volontaires.
— Eh bien! messieurs, dit l'un des nouveaux arrivants, où en sommes-nous? y a-t-il eu décroissance cette nuit dans le nombre des malades?
— Malheureusement non…, mais les médecins croient que la contagion a atteint son plus haut degré d'intensité.
— Il reste du moins l'espérance de la voir décroître…
— Et parmi ces messieurs que nous remplaçons, aucun n'a-t-il été atteint?
— Nous sommes venus onze hier; ce matin nous ne sommes plus que neuf.
— C'est triste… Et ces deux personnes ont été rapidement frappées?
— Une des victimes… jeune homme de vingt-cinq ans, officier de cavalerie en congé… a été pour ainsi dire foudroyé… en moins d'un quart d'heure il est mort; quoique de pareils faits soient fréquents, nous sommes tous restés dans la stupeur.
— Pauvre jeune homme!…
— Il avait un mot d'encouragement cordial et d'espoir pour chacun; il était parvenu à remonter tellement le moral de plusieurs malades, que plusieurs d'entre eux, qui avaient moins le choléra que la peur du choléra, sont sortis à peu près guéris de l'ambulance…
— Quel dommage!… un si brave jeune homme!… Enfin, il est mort glorieusement; il y a autant de courage à mourir ainsi qu'à la bataille…
— Il n'y avait pour rivaliser de zèle, de courage avec lui, qu'un jeune prêtre d'une figure angélique; on le nomme l'abbé Gabriel; il est infatigable; à peine prend-il quelques heures de repos, courant de l'un à l'autre, se faisant tout à tous; il n'oublie personne; ses consolations, qu'il donne partout du plus profond de son coeur, ne sont pas des banalités qu'il débite par métier; non, non, je l'ai vu pleurer la mort d'une pauvre femme à qui il avait fermé les yeux après une déchirante agonie. Ah! si tous les prêtres lui ressemblaient!…
— Sans doute, c'est si vénérable, un bon prêtre!… Et quelle est l'autre victime de cette nuit parmi vous?
— Oh! cette mort-là a été affreuse… N'en parlons pas, j'ai encore cet horrible tableau devant les yeux.
— Une attaque de choléra foudroyante?
— Si ce malheureux n'était mort que de la contagion, vous ne me verriez pas si effrayé à ce souvenir.
— De quoi est-il donc mort?
— C'est toute une histoire sinistre… Il y a trois jours, on a amené ici un homme que l'on croyait seulement atteint du choléra… vous avez sans doute entendu parler de ce personnage, c'est un dompteur de bêtes féroces qui a fait courir tout Paris à la Porte-Saint-Martin.
— Je sais de qui vous voulez parler… un nommé Morok; il jouait une espèce de scène avec une panthère noire apprivoisée!
— Précisément, j'étais même à une représentation singulière, à la fin de laquelle un étranger, un Indien, par suite d'un pari, dit- on, a sauté sur le théâtre et a tué la panthère… Eh bien, figurez-vous que chez Morok, amené d'abord ici comme cholérique, et en effet il offrait les symptômes de la contagion, une maladie affreuse s'est tout à coup déclarée.
— Et cette maladie?
— L'hydrophobie.
— Il est devenu enragé?
— Oui!… il a avoué avoir été mordu, il y a peu de jours, par l'un des molosses qui gardent sa ménagerie; malheureusement, il n'a fait cet aveu qu'après le terrible accès qui a coûté la vie au malheureux que nous regrettons.
— Comment cela s'est-il donc passé?
— Morok occupait une chambre avec trois autres malades. Tout à coup, saisi d'une espèce de délire furieux, il se lève en poussant des cris féroces… et se précipite comme un fou dans le corridor… Le malheureux que nous regrettons se présente à lui et veut l'arrêter. Cette espèce de lutte exalte la frénésie de Morok, et il se jette sur celui qui s'opposait à son passage, le mord, le déchire… et tombe enfin dans d'horribles convulsions.
— Ah! vous avez raison, c'est affreux… Et malgré tous les secours, la victime de Morok?…
— Est morte cette nuit, au milieu de souffrances atroces; car l'émotion avait été si violente, qu'une fièvre cérébrale s'est aussitôt déclarée.
— Et Morok, est-il mort?
— Je ne sais pas… On a dû le transporter hier dans un hôpital, après l'avoir garrotté pendant l'état d'affaissement qui succède ordinairement à ces crises violentes; mais en attendant qu'il pût être emmené d'ici, on l'a enfermé dans une chambre haute de cette maison.
— Mais il est perdu?
— Il doit être mort… Les médecins ne lui donnaient pas vingt- quatre heures à vivre.
Les interlocuteurs de cet entretien se tenaient dans une antichambre située au rez-de-chaussée où se réunissaient ordinairement les personnes qui venaient offrir volontairement leur aide et leurs concours. D'un côté, cette pièce communiquait avec les salles de l'ambulance; de l'autre, avec le vestibule, dont la fenêtre s'ouvrait sur la cour.
— Ah! mon Dieu! dit l'un des interlocuteurs en regardant à travers la croisée, voyez donc quelles charmantes jeunes personnes viennent de descendre de cette belle voiture; comme elles se ressemblent! En vérité, une pareille ressemblance est extraordinaire.
— Sans doute, ce sont deux jumelles… Pauvres jeunes filles! elles sont vêtues de deuil… Peut-être ont-elles à regretter un père ou une mère.
— L'on dirait qu'elles viennent de ce côté.
— Oui, elles montent le perron… Bientôt, en effet, Rose et Blanche entrèrent dans l'antichambre, l'air timide, inquiet, quoique une sorte d'exaltation fébrile et résolue brillât dans leurs regards.
L'un des deux hommes qui causaient ensemble, touché de l'embarras des jeunes filles, s'avança vers elle et leur dit d'un ton de politesse prévenante:
— Désirez-vous quelque chose, mesdemoiselles?
— N'est-ce pas ici, monsieur, reprit Rose, l'ambulance de la rue du Mont-Blanc?
— Oui, mademoiselle.
— Une dame nommée Mme Augustine du Tremblay a été, nous a-t-on dit, amenée ici il y a deux jours, monsieur. Pourrions-nous la voir?
— Je dois vous faire observer, mademoiselle, qu'il y a quelque danger… à pénétrer dans les salles des malades.
— C'est une amie bien chère que nous désirons voir, répondit Rose d'un ton doux et ferme qui disait assez son mépris du danger.
— Je ne puis d'ailleurs, vous assurer, mademoiselle, reprit son interlocuteur, que la personne que vous cherchez soit ici; mais si vous voulez vous donner la peine d'entrer dans cette pièce, à main gauche, vous trouverez la bonne soeur Marthe dans son cabinet: elle est chargée de la salle des femmes, et vous donnera tous les renseignements que vous pourrez désirer.
— Merci, monsieur, dit Blanche en s'inclinant gracieusement, et elle entra avec sa soeur dans l'appartement que l'on venait de lui indiquer.
— En vérité, elles sont charmantes, dit l'homme en suivant du regard les deux soeurs, qui disparurent bientôt. Ce serait dommage si…
Il ne put achever… Tout à coup un tumulte effroyable mêlé de cris d'horreur et d'épouvante, retentit dans les pièces voisines; presque aussitôt deux portes qui communiquaient à l'antichambre s'ouvrirent violemment, et un grand nombre de malades, la plupart demi-nus, hâves, décharnés, les traits altérés par la terreur, se précipitèrent dans cette pièce en criant: «Au secours! au secours! l'enragé!…»
Il est impossible de peindre la mêlée désespérée furieuse, qui suivit cette panique de gens effarés se ruant sur l'unique porte de l'antichambre afin d'échapper au péril qu'ils redoutaient, et là, luttant, se battant, se foulant aux pieds, afin de fuir par cette étroite issue. Au moment où le dernier de ces malheureux parvenait à gagner la porte, se traînant épuisé sur ses mains ensanglantées, car il avait été renversé et presque écrasé durant la mêlée, Morok, l'objet de tant d'épouvante… Morok apparut.
Il était horrible… un lambeau de couverture ceignait ses reins; son torse blafard et meurtri était nu ainsi que ses jambes, autour desquelles se voyaient encore les débris des liens qu'il venait de briser; son épaisse chevelure jaunâtre se roidissait sur son front; sa barbe semblait se hérisser, par la même horripilation; ses yeux, roulant égarés, sanglants dans leurs orbites, brillaient illuminés d'un éclat vitreux; l'écume inondait ses lèvres: de temps à autre il poussait des cris rauques, gutturaux; les veines de ses membres de fer étaient tendues à se rompre; il bondissait par saccades, comme une bête fauve, en étendant devant lui ses doigts osseux et crispés.
Au moment où Morok allait atteindre l'issue par laquelle ceux qu'il poursuivait venaient de s'échapper, des personnes valides, accourues au bruit, parvinrent à fermer au dehors et cette porte et celles qui communiquaient aux salles de l'ambulance. Morok se vit prisonnier. Il courut alors à la fenêtre pour la briser et se précipiter dans la cour; mais s'arrêtant tout à coup, il recula devant l'éclat miroitant des carreaux, saisi de l'horreur invincible que tous les hydrophobes éprouvent à la vue des objets luisants, et surtout des glaces.
Bientôt les malades qu'il avait poursuivis, ameutés dans la cour, le virent, à travers la fenêtre, s'épuiser en efforts furieux pour ouvrir les portes que l'on venait de fermer sur lui. Puis, reconnaissant l'inutilité de ses tentatives; il poussa des cris sauvages et se mit à tourner rapidement autour de cette salle, comme un animal féroce qui cherche en vain l'issue de sa cage. Mais ceux des spectateurs de cette scène qui collaient leurs visages aux vitres de la fenêtre poussèrent une grande clameur d'angoisse et d'épouvante.
Morok venait d'apercevoir la petite porte qui communiquait au cabinet occupé par la soeur Marthe, et dans lequel Rose et Blanche venaient d'entrer quelques instants auparavant. Morok, espérant sortir par cette issue, tira violemment à lui le bouton de cette porte, et parvint à l'entr'ouvrir, malgré la résistance qu'il éprouvait à l'intérieur…
Un instant, la foule, effrayée vit, de la cour, les bras roidis de la soeur Marthe et des orphelines cramponnés à la porte et la retenant de tout leur pouvoir.
LI. L'hydrophobie.
Lorsque les malades rassemblés dans la cour virent l'acharnement des tentatives de Morok pour forcer la porte de la chambre où étaient renfermées soeur Marthe et les orphelines, la terreur redoubla.
— La soeur est perdue! s'écriait-on avec horreur.
— Cette porte va céder…
— Et ce cabinet n'a pas d'autre issue!
— Il y a deux jeunes filles en deuil avec elle…
— On ne peut pourtant laisser de pauvres femmes aux prises avec ce furieux!… À moi, mes amis! dit généreusement un spectateur valide en courant vers le perron pour rentrer dans l'antichambre.
— Il est trop tard, c'est vous exposer en vain, dirent plusieurs personnes en le retenant malgré lui. À ce moment, on entendit des voix crier:
— Voici l'abbé Gabriel!
— Il descend du premier… il accourt au bruit.
— Il demande ce que c'est.
— Que va-t-il faire?
En effet, Gabriel, occupé près d'un mourant dans une salle voisine, venait d'apprendre que Morok, brisant ses liens, était parvenu à s'échapper par une étroite lucarne de la chambre où on l'avait enfermé provisoirement. Prévoyant les terribles dangers qui pouvaient résulter de l'évasion du dompteur de bêtes, le jeune missionnaire, ne consultant que son courage, accourut dans l'espoir de conjurer de plus grands malheurs. D'après ses ordres, un infirmier le suivait tenant à la main un réchaud portatif rempli d'une braise ardente, au milieu de laquelle chauffaient à blanc plusieurs fers à cautériser, dont les médecins se servaient dans quelques cas de choléra désespérés.
L'angélique figure de Gabriel était pâle; mais une calme intrépidité éclatait sur son noble front. Traversant précipitamment le vestibule, écartant de droite et de gauche la foule pressée sur son passage, il se dirigeait, en hâte, vers l'antichambre. Au moment où il s'en approchait, un des malades lui dit d'une voix lamentable:
— Oh! monsieur l'abbé… c'est fini; ceux qui sont dans la cour et qui voient à travers les vitres, disent que la soeur Marthe est perdue…
Gabriel ne répondit rien, mit vivement la main sur la clef de la porte; mais avant de pénétrer dans cette pièce où était renfermé Morok, il se retourna vers l'infirmier et lui dit d'une voix ferme.
— Vos fers sont chauffés à blanc?
— Oui, monsieur l'abbé.
— Attendez-moi là… et tenez-vous prêt. Quant à vous, mes amis, ajouta-t-il en s'adressant à quelques malades frissonnant d'effroi, dès que je serai entré… fermez la porte sur moi… Je réponds de tout; et vous, infirmier, ne venez que lorsque j'appellerai…
Puis le jeune missionnaire fit jouer le pêne dans la serrure. À ce moment, un cri de terreur, de pitié, d'admiration, sortit de toute les poitrines, et les spectateurs de cette scène, rassemblés autour de la porte, s'en éloignèrent en hâte par un mouvement d'épouvante involontaire.
Après avoir levé les yeux au ciel comme pour invoquer Dieu à cet instant terrible, Gabriel poussa la porte et la referma aussitôt sur lui. Il se trouva seul avec Morok.
Le dompteur de bêtes, par un dernier effort de fureur, était parvenu à ouvrir presque entièrement la porte à laquelle la soeur Marthe et les orphelines se cramponnaient agonisantes de frayeur, en poussant des cris désespérés. Au bruit des pas de Gabriel, Morok se retourna brusquement. Alors loin de persister à entrer dans le cabinet, d'un bond il s'élança en rugissant sur le jeune missionnaire.
Pendant ce temps, la soeur Marthe et les orphelines, ignorant la cause de la retraite de leur agresseur, et profitant de ce moment de répit, poussèrent un verrou et se mirent ainsi à l'abri d'une nouvelle attaque.
Morok, l'oeil hagard, les dents convulsivement serrées, s'était rué sur Gabriel, les mains étendues en avant afin de le saisir à la gorge; le missionnaire reçut vaillamment le choc; ayant, d'un coup d'oeil rapide, deviné le mouvement de son adversaire, à l'instant où celui-ci s'élança sur lui, il le saisit par les deux poignets… et, le contenant ainsi, les abaissa violemment d'une main vigoureuse.
Pendant une seconde, Morok et Gabriel restèrent muets, haletants, immobiles, se mesurant du regard; puis, le missionnaire, arc-bouté sur ses reins, le haut du corps renversé en arrière, tâcha de vaincre les efforts de l'hydrophobe, qui, par de violents soubresauts, tentait de lui échapper et de se jeter sur lui, la tête en avant, pour le déchirer.
Tout à coup le dompteur de bêtes sembla défaillir, ses genoux fléchirent; sa tête, livide, violacée, se pencha sur ses épaules; ses yeux se fermèrent… Le missionnaire, pensant qu'une faiblesse passagère succédait à l'accès de rage de ce misérable, et qu'il allait tomber, cessa de le maintenir pour lui prêter secours… Se sentant libre, grâce à sa ruse, Morok se releva tout à coup pour se jeter avec rage sur Gabriel. Surpris par cette brusque attaque, celui-ci chancela et se sentit saisir et enlacer dans les bras de fer de ce furieux.
Redoublant pourtant d'énergie et d'efforts, luttant poitrine contre poitrine, pied contre pied, le missionnaire fit à son tour trébucher son adversaire, d'un élan vigoureux parvint à le renverser, à lui saisir de nouveau les mains, et à le tenir presque immobile sous son genou… L'ayant ainsi complètement maîtrisé, Gabriel tournait la tête pour appeler à l'aide, lorsque Morok, par un effort désespéré, parvint à se redresser sur son séant et à saisir entre ses dents le bras gauche du missionnaire. À cette morsure aiguë, profonde, horrible, qui entama les chairs, le missionnaire ne put retenir un cri de douleur et d'effroi… il voulut en vain se dégager; son bras restait serré comme dans un étau entre les mâchoires convulsives de Morok, qui ne lâchait pas prise…
Cette scène effrayante avait duré moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, lorsque tout à coup la porte donnant sur le vestibule s'ouvrit violemment; plusieurs hommes de coeur, ayant appris par les malades terrifiés le danger que courait le jeune prêtre, accouraient à son secours, malgré la recommandation qu'il avait faite de n'entrer que lorsqu'il appellerait.
L'infirmier portant son réchaud et ses fers rougis à blanc était au nombre des nouveaux arrivants; Gabriel, l'apercevant, lui cria d'une voix altérée:
— Vite, vite, mon ami, vos fers; j'y avais pensé, grâce à Dieu…
L'un des hommes qui venait d'entrer s'était heureusement précautionné d'une couverture de laine; au moment où le missionnaire parvenait à arracher son bras d'entre les dents de Morok, qu'il tenait toujours sous son genou, on jeta la couverture sur la tête de l'hydrophobe, qui fut aussitôt enveloppé et garrotté sans danger, malgré sa résistance désespérée.
Gabriel alors se releva, déchira la manche de sa soutane, et mettant à nu son bras gauche, où l'on voyait une profonde morsure, saignante et bleuâtre, il fit signe à l'infirmier d'approcher, saisit un des fer rougis à blanc et, par deux fois, d'une main ferme et sûre, il appliqua l'acier incandescent sur sa plaie avec un calme héroïque qui frappa tous les assistants d'admiration. Mais bientôt tant d'émotions diverses, si intrépidement combattues, eurent une réaction inévitable: le front de Gabriel se perla de grosses gouttes de sueur, ses longs cheveux blonds se collèrent à ses tempes, il pâlit… chancela… perdit connaissance, et fut transporté dans une pièce voisine pour y recevoir les premiers secours.
* * * * *
Un hasard, concevable d'ailleurs, avait fait, à l'insu de Mme de Saint-Dizier, une vérité de l'un de ses mensonges. Afin d'engager encore davantage les orphelines à se rendre à l'ambulance provisoire, elle avait imaginé de leur dire que Gabriel s'y trouvait ce qu'elle était loin de croire; car elle eût, au contraire, tenté d'empêcher cette rencontre, qui pouvait nuire à ses projets, l'attachement du jeune missionnaire pour les jeunes filles lui étant connu.
Peu de temps après la scène terrible que l'on a racontée, Rose et Blanche entrèrent, accompagnées de soeur Marthe, dans une vaste salle d'un aspect étrange, sinistre, où l'on avait transporté un grand nombre de femmes subitement frappées du choléra. Cet immense appartement généreusement prêté pour établir une ambulance temporaire, était décoré avec un luxe excessif; la pièce alors occupée par les femmes malades dont nous parlons avait servi de salon de réception; les boiseries blanches étincelaient de somptueuses dorures: des glaces magnifiquement encadrées séparaient les trumeaux de fenêtres à travers lesquelles on apercevait les fraîches pelouses d'un riant jardin que les premières pousses de mai verdissaient déjà. Au milieu de ce luxe, de ces lambris dorés, sur un parquet de bois précieux, richement incrusté, l'on voyait symétriquement disposées quatre files de lits de toute formes, provenant aussi de dons volontaires, depuis l'humble lit de sangle jusqu'à la riche couchette d'acajou sculpté.
Cette longue salle avait été partagée en deux, dans toute sa longueur, par une cloison provisoire de quatre à cinq pieds de hauteur; l'on s'était ainsi ménagé la faculté d'établir quatre rangées de lits; cette séparation s'arrêtait à quelque distance des deux extrémités de ce salon: à cet endroit, il conservait toute sa largeur; dans cet espace réservé l'on ne voyait point de lits; là se tenaient les servants volontaires, lorsque les malades n'avaient pas besoin de leurs soins; à l'une de ces extrémités était une haute et magnifique cheminée de marbre, ornée de bronze doré; là chauffaient différents breuvages; enfin, comme dernier trait à ce tableau d'un si singulier aspect, des femmes, appartenant aux conditions les plus diverses, se chargeaient volontairement de soigner tout à tour ces malades, dont les sanglots, les gémissements, étaient toujours accueillis par elles avec de consolantes paroles de commisération et d'espérance. Tel était l'endroit à la fois bizarre et lugubre dans lequel Rose et Blanche, se tenant par la main, entrèrent quelque temps après que Gabriel eut déployé un courage si héroïque dans sa lutte contre Morok.
La soeur Marthe accompagnait les filles du maréchal Simon; après leur avoir dit quelques mots tout bas, elle indiqua à chacune d'elles un des côtés de la cloison où étaient rangés des lits, puis se dirigea vers l'autre extrémité de la salle afin de donner quelques ordres.
Les orphelines, sous le coup de la terrible émotion causée par le péril dont Gabriel les avait sauvées à leur insu, étaient d'une excessive pâleur; néanmoins une ferme résolution se lisait dans leurs yeux. Il s'agissait non seulement pour elles d'accomplir un impérieux devoir de reconnaissance, et de se montrer ainsi dignes de leur valeureux père; il s'agissait encore pour elles du salut de leur mère, dont la félicité éternelle pouvait dépendre, leur avait-on dit, des preuves de dévouement chrétien qu'elles donneraient au Seigneur. Est-il besoin d'ajouter que la princesse de Saint-Dizier, suivant les avis de Rodin, dans une seconde entrevue habilement ménagée entre elle et les deux soeurs, à l'insu de Dagobert, avait tour à tour abusé, exalté, fanatisé ces pauvres âmes confiantes, naïves et généreuses, en poussant jusqu'à l'exagération la plus funeste tout ce qu'il y avait en elles de sentiments élevés et courageux? Les orphelines ayant demandé à la soeur Marthe si Mme Augustine du Tremblay avait été amenée dans cet asile de secours depuis trois jours, la soeur leur avait répondu qu'elle l'ignorait… mais qu'en parcourant les salles des femmes il leur serait très facile de s'assurer si la personne qu'elles cherchaient s'y trouvait. Car l'abominable dévote qui, complice de Rodin, jetait ces deux enfants au milieu d'un péril mortel, avait menti effrontément en leur affirmant qu'elle venait d'apprendre que leur gouvernante avait été transportée dans cette ambulance.
Les filles du maréchal Simon avaient, et pendant l'exil et durant leur pénible voyage avec Dagobert, été exposées à de bien rudes épreuves; mais jamais un spectacle aussi désolant que celui qui s'offrait tout à coup à leurs yeux n'avait frappé leurs regards… Cette longue file de lits, où tant de créatures étaient gisantes, où celles-ci se tordaient en poussant des gémissements de douleur, où celles-là faisaient entendre les sourds râlements de l'agonie, où d'autres, enfin, dans le délire de la fièvre, éclataient en sanglots ou appelaient à grands cris les êtres dont la mort allait les séparer; ce spectacle effrayant, même pour des hommes aguerris, devait presque inévitablement, selon l'exécrable prévision de Rodin et de ses complices, causer une impression fatale à ces deux jeunes filles, qu'une exaltation de coeur aussi généreuse qu'irréfléchie poussait à cette funeste visite. Puis, circonstance funeste, qui pour ainsi dire ne se révéla dans toute la poignante et profonde amertume de leur souvenir qu'au chevet des premières malades qu'elles virent, c'était aussi du choléra… de cette mort affreuse, qu'était morte la mère des orphelines…
Que l'on se figure donc les deux soeurs arrivant dans ces vastes salles d'un aspect si effrayant, déjà affreusement émues par la terreur que leur avait inspirée Morok, et commençant leur triste recherche parmi ces infortunées dont les souffrances, dont l'agonie, dont la mort, rappelaient à chaque instant aux orphelines la souffrance, l'agonie, la mort de leur mère.
Un moment, pourtant, à l'aspect de cette salle funèbre, Rose et Blanche sentirent leur résolution faiblir: un noir pressentiment leur fit regretter leur héroïque imprudence; enfin, depuis quelques minutes, elles commençaient à ressentir les sourds tressaillements d'un frisson fébrile, glacé; puis, de douloureux élancements faisaient parfois battre leurs tempes; mais attribuant ces symptômes, dont elles ignoraient le danger, aux suites de l'effroi que venait de leur causer Morok, tout ce qu'il y avait de bon, de valeureux en elles étouffa bientôt ces craintes; et toutes deux, Rose d'un côté de la cloison, Blanche de l'autre, commencèrent séparément leur pénible recherche.
Gabriel, transporté dans la chambre des médecins de service, avait bientôt repris ses sens. Grâce à sa présence d'esprit et à son courage, sa blessure, cicatrisée à temps, ne pouvait plus avoir de suites dangereuses; sa plaie pansée, il voulut retourner dans la salle des femmes; car c'était là qu'il donnait de pieuses consolations à une mourante quand l'on était venu le prévenir des affreux dangers qui pouvaient résulter de l'évasion de Morok.
Peu d'instants avant que le missionnaire entrât dans cette salle, Rose et Blanche arrivaient presque ensemble au terme de leur triste recherche, l'une ayant parcouru la ligne gauche des lits, l'autre la ligne droite, séparées par la cloison qui traversait toute la salle…
Les deux soeurs ne s'étaient pas encore rejointes. Leurs pas devenaient de plus en plus chancelants; à mesure qu'elles s'avançaient, elles étaient obligées de s'appuyer de temps à autre sur les lits auprès desquels elles passaient; les forces commençaient à leur manquer. En proie à une sorte de vertige, de douleur et d'épouvante, elles ne paraissaient plus agir que machinalement. Hélas! les orphelines venaient d'être frappées presque ensemble des terribles symptômes du choléra. Par suite de cette espèce de phénomène physiologique dont nous avons déjà parlé, phénomène fréquent chez les êtres jumeaux, et qui déjà plusieurs fois s'était révélé lors de deux ou trois maladies dont les jeunes filles avaient été pareillement atteintes; cette fois encore, une cause mystérieuse soumettant leur organisation à des sensations, à des accidents simultanés, semblaient les assimiler à deux fleurs d'une même tige, qui tour à tour renaissent et se flétrissent ensemble. Puis, l'aspect de toutes les souffrances, de toutes les agonies auxquelles les orphelines venaient d'assister en traversant cette longue salle, avait encore accéléré le développement de cette effroyable maladie. Rose et Blanche portaient déjà sur leur visage bouleversé, méconnaissable, la mortelle empreinte de la contagion, lorsque chacune d'elles sortit de son côté des subdivisions de la salle qu'elles venaient de parcourir sans trouver leur gouvernante.
Rose et Blanche, séparées jusqu'alors par la haute cloison qui régnait dans toute la longueur du salon, n'avaient pu s'apercevoir… mais lorsqu'enfin elles jetèrent les yeux l'une sur l'autre, il se passa une scène déchirante.
LII. L'ange gardien.
À la fraîcheur charmante de Rose et de Blanche avait succédé une pâleur livide; leurs grands yeux bleus devenus caves, commençant à se retirer au fond de leurs orbites, paraissaient énormes; leurs lèvres, naguère si vermeilles, se couvraient déjà d'une teinte violette… comme celle qui remplaçait peu à peu la transparence carminée de leurs joues et de leurs doigts effilés. On eût dit que tout ce qu'il y avait de rose et de pourpre dans leur ravissant visage se ternissait ainsi peu à peu sous le souffle bleuâtre et glacé de la mort.
Lorsque les orphelines se trouvèrent face à face, défaillantes, se soutenant à peine… un cri de mutuel effroi sortit de leur sein; chacune, à la vue de l'épouvantable altération des traits de sa soeur, s'écria:
— Ma soeur… toi aussi, tu souffres!…
Et toutes deux se précipitèrent dans les bras l'une de l'autre en fondant en larmes; puis, s'interrogeant du regard:
— Mon Dieu, Rose… tu es bien pâle!
— Comme toi, ma soeur…
— Tu ressens aussi un frisson glacé?…
— Oui, je suis brisée… ma vue se trouble…
— Moi, j'ai la poitrine en feu…
— Ma soeur, nous allons peut-être mourir…
— Pourvu que cela soit ensemble…
— Et notre pauvre père?…
— Et Dagobert?
— Ma soeur… notre rêve… était vrai! s'écria tout à coup Rose délirante, en jetant ses bras autour du cou de sa soeur. Regarde… regarde… l'ange Gabriel vient nous chercher…
À ce moment, en effet, Gabriel entrait dans l'espèce d'hémicycle réservé à chaque extrémité du salon.
— Ciel!… que vois-je!… les filles du maréchal Simon, s'écria le jeune prêtre.
Et, s'élançant, il reçut les orphelines entre ses bras; elles n'avaient plus la force de se soutenir; déjà leurs têtes alanguies, leurs yeux mourants, leur souffle péniblement oppressé annonçaient les approches de la mort…
La soeur Marthe n'était qu'à quelques pas, elle accourut à l'appel de Gabriel; aidé de cette sainte femme, il put transporter les orphelines sur le lit réservé au médecin de garde. De peur que le spectacle de cette déchirante agonie n'impressionnât trop vivement les malades voisines, la soeur Marthe tira un grand rideau, et les deux soeurs furent séparées, de la sorte, du reste de la salle.
Leurs mains s'étaient si étroitement entrelacées pendant un accès de paroxysme nerveux, que l'on ne put disjoindre leurs doigts crispés; ce fut ainsi que les premiers secours leurs furent donnés… secours impuissants à vaincre le mal, mais qui du moins calmèrent pour quelques instants l'atroce violence de leurs douleurs et jetèrent une faible lueur au milieu de leur raison obscurcie et troublée.
À ce moment Gabriel, debout à leur chevet et penché vers elles, les contemplait avec une douleur inexprimable; le coeur brisé, la figure baignée de larmes, il songeait avec épouvante au sort étrange qui le rendait témoin de la mort de ces deux jeunes filles, ses parentes, que peu de mois auparavant il avait arrachées aux horreurs de la tempête… Malgré la fermeté d'âme du missionnaire, il ne pouvait s'empêcher de frémir en réfléchissant à la destinée des orphelines, à la mort de Jacques Rennepont, à l'effrayante captation qui, après avoir jeté M. Hardy dans la solitude claustrale de Saint-Hérem, en avait fait, presque à l'agonie, un membre de la société de Jésus; le missionnaire se disait que déjà quatre membres de la famille Rennepont… de sa famille à lui, Gabriel, venaient d'être successivement frappés par un concours de circonstances funestes; il se demandait enfin avec effroi comment les détestables intérêts de la société d'Ignace de Loyola étaient servis par une fatalité si providentielle!… L'étonnement du jeune missionnaire eût fait place à l'horreur la plus profonde, s'il eût connu la part que Rodin et ses complices avaient à la mort de Jacques Rennepont, en faisant surexciter par Morok les mauvais penchants de cet artisan, et à la fin prochaine de Rose et de Blanche, en faisant exalter par la princesse de Saint-Dizier les inspirations généreuses des orphelines jusqu'à un héroïsme homicide.
Rose et Blanche, sortant un moment du douloureux anéantissement où elles étaient plongées, ouvrirent à demi leurs grands yeux déjà troublés, éteints; et puis toutes deux, de plus en plus délirantes, attachèrent un regard fixe, extatique, sur l'angélique figure de Gabriel…
— Ma soeur, dit Rose d'un voix affaiblie, vois-tu l'archange… comme dans notre rêve… en Allemagne?…
— Oui… il y a trois jours, il nous est encore apparu.
— Il vient… nous chercher.
— Hélas! notre mort… sauvera-t-elle notre pauvre mère… du purgatoire — Archange… saint archange… priez Dieu pour notre mère… et pour nous…
Jusqu'alors, Gabriel, stupéfait d'étonnement et de douleur, presque suffoquant par les sanglots, n'avait pu trouver une parole; mais à ces mots des orphelines, il s'écria:
— Chères enfants, pourquoi douter du salut de votre mère?… Ah!… jamais âme plus pure, plus sainte, n'est remontée vers le Créateur… Votre mère!… mais je le sais par mon père adoptif, ses vertus, son courage ont fait l'admiration de ceux qui la connaissaient… aussi, croyez-moi… Dieu l'a bénie…
— Oh! tu l'entends… ma soeur, s'écria Rose, et un éclat céleste illumina un instant la figure livide des orphelines. Notre mère est bénie de Dieu!…
— Oui, oui, reprit Gabriel; écartez ces idées funestes… pauvres enfants… reprenez courage, vous ne mourrez pas… Songez à votre père…
— Notre père! dit Blanche en tressaillant; et elle reprit avec un mélange de raison et d'exaltation délirante qui eût déchiré l'âme la plus indifférente:
— Hélas! il ne nous retrouvera plus à son retour… Pardonne- nous, mon père… nous n'avons pas cru mal agir… Nous avons, comme toi, voulu faire quelque chose de généreux, en tâchant d'aller secourir notre gouvernante…
— Et puis nous ne savions pas mourir si vite et si tôt… Hier encore nous étions gaies, heureuses…
— Ô bon archange! vous apparaîtrez en rêve à notre père, comme vous nous êtes apparu; vous lui direz qu'en mourant, la dernière pensée… de ses enfants… a été pour lui…
— C'est sans avertir Dagobert que nous sommes… venues ici… que notre père ne le gronde pas.
— Saint archange, reprit l'autre orpheline d'une voix de plus en plus affaiblie, à Dagobert aussi… vous apparaîtrez… pour lui dire que nous lui demandons pardon du chagrin que notre mort lui aura causé…
— Que notre vieil ami donne… une bonne caresse pour nous au pauvre Rabat-Joie, notre gardien fidèle, ajouta Blanche et tâchant de sourire.
— Et puis… enfin… reprit Rose d'une voix plus faible, promettez-nous d'apparaître aussi à deux personnes… qui ont été si affectueuses pour nous… portez-leur notre dernier souvenir… à cette bonne Mayeux… et à cette belle mademoiselle Adrienne.
— Nous n'oublions… personne de ceux qui nous ont aimées, dit Blanche avec un suprême effort; maintenant… que le bon Dieu… fasse… que nous allions rejoindre notre mère… pour ne plus jamais la quitter.
— Vous nous l'avez promis… vous savez… bon archange, dans le rêve… vous nous avez dit: «Pauvres enfants, venues… de si loin… vous aurez… traversé cette terre… pour aller vous reposer à jamais dans le sein maternel…»
— Oh! c'est affreux… affreux! si jeunes… et aucun espoir de les sauver… murmura Gabriel en cachant dans ses mains sa figure altérée. Seigneur, Seigneur, tes vues sont impénétrables… Hélas! pourquoi frapper ces enfants d'une mort si cruelle?
Rose poussa un grand soupir et dit d'une voix expirante:
— Que nous soyons… ensevelies… ensemble… afin d'être, après notre mort… comme pendant notre vie… ensemble.
Et les deux soeurs tournèrent leurs regards expirants et tendirent leurs mains suppliantes vers Gabriel.
— Ô saintes martyres du plus généreux dévouement! s'écria le missionnaire en levant au ciel ses yeux baignés de larmes, âmes angéliques… trésors d'innocence et de candeur, remontez, remontez au ciel!… puisque, hélas! Dieu vous rappelle à lui, comme si la terre n'était pas digne de vous posséder.
— Ma soeur!… mon père!… Tels furent les mots suprêmes que les orphelines prononcèrent d'une voix mourante… Puis, les deux soeurs, par un dernier mouvement instinctif, semblèrent vouloir se serrer l'une contre l'autre, leurs paupières appesanties se soulevèrent à demi, comme pour échanger encore un regard; alors elles frissonnèrent deux ou trois fois, leurs membres s'affaissèrent… et un profond soupir s'exhala de leurs lèvres violettes faiblement entrouvertes… Rose et Blanche étaient mortes!… Gabriel et la soeur Marthe, après avoir fermé la paupière des orphelines, s'agenouillèrent pour prier auprès de la couche funèbre. Tout à coup un grand tumulte se fit entendre dans la salle. Bientôt des pas précipités, mêlés d'imprécations, retentirent; le rideau qui environnait cette scène lugubre s'ouvrit et Dagobert entra précipitamment, pâle, égaré, les habits en désordre…
À la vue de Gabriel et de la soeur de charité agenouillés auprès du corps de ses enfants, le soldat, pétrifié, poussa un cri terrible, essaya de faire un pas… mais en vain, car avant que Gabriel eût pu courir à lui, Dagobert tomba à la renverse, et sa tête grise rebondit sur le parquet.
* * * * *
Il fait… nuit… une nuit sombre, orageuse.
Une heure du matin vient de sonner à l'église de Montmartre. C'est au cimetière de Montmartre que, le même jour, on a transporté le cercueil qui, selon le voeu de Rose et de Blanche, les contenait toutes deux…
À travers l'ombre épaisse qui enveloppe le champ des morts, on voit errer une pâle lumière. C'est le fossoyeur. Il marche avec précaution, une lanterne sourde à la main. Un homme, enveloppé d'un manteau, l'accompagne; sa tête est baissée, il pleure. C'est Samuel.
Samuel… vieux juif… le gardien de la maison de la rue Saint-
François.
La nuit des funérailles de Jacques Rennepont, le premier mort des sept héritiers, enterré dans un autre cimetière, Samuel est aussi venu s'entretenir mystérieusement avec le fossoyeur… pour en obtenir à prix d'or… une faveur…
Étrange et effrayante faveur!!!
Après avoir traversé bien des sentiers bordés de cyprès, côtoyé bien des tombes, le juif et le fossoyeur arrivèrent à une petite clairière située près de la muraille occidentale du cimetière.
La nuit était toujours si noire, que l'on y voyait à peine.
Après avoir promené çà et là sa lanterne à terre et autour de lui, le fossoyeur, montrant à Samuel, au pied d'un grand if aux longs rameaux noirs, une éminence de terre fraîchement remuée, il dit:
— C'est là…
— Vous en êtes sûr?…
— Oui, oui… deux corps dans une même bière… ça ne se rencontre pas tous les jours.
— Hélas! toutes deux dans le même cercueil… dit le juif en gémissant.
— Maintenant que vous savez l'endroit… que voulez-vous de plus? demanda le fossoyeur.
Samuel ne répondit pas. Il tomba à genoux, baisa pieusement la terre qui recouvrait la fosse, puis se relevant, les yeux baignés de larmes, il s'approcha du fossoyeur et lui parla quelques instants tout bas… à l'oreille, tout bas… quoiqu'ils fussent seuls, au fond de ce cimetière désert.
Alors entre ces deux hommes commença un mystérieux entretien que la nuit enveloppait de son ombre, de son silence.
Le fossoyeur, épouvanté de ce que Samuel lui demandait, refusa d'abord. Mais le juif, employant tour à tour la persuasion, les prières, les larmes, et enfin la séduction de l'or, que l'on entendit tinter, le fossoyeur, après une longue résistance, parut vaincu… Quoique frémissant à la pensée de ce qu'il promettait à Samuel, il lui dit d'une voix altérée:
— Dans la nuit de demain… à deux heures.
— Je serai derrière ce mur, dit Samuel en montrant, à l'aide de la lanterne, la clôture peu élevée; pour signal… je jetterai trois pierres dans le cimetière.
— Oui… pour signal, trois pierres, répondit le fossoyeur en frissonnant et en essuyant la sueur froide qui coulait sur son front.
Retrouvant un reste de vigueur, Samuel, malgré son grand âge, s'aidant des anfractuosités des pierres, escalada le mur peu élevé à cet endroit et disparut.
Le fossoyeur regagna sa maison à grands pas… regardant de temps à autre avec effroi derrière lui, comme s'il eût été poursuivi par quelque sinistre vision.
* * * * *
Le soir des funérailles de Rose et de Blanche, Rodin écrivit deux billets. Le premier, adressé à son mystérieux correspondant de Rome, faisait allusion à la mort de Jacques Rennepont, à la mort de Rose et de Blanche Simon, à la captation de M. Hardy et à la donation de Gabriel, événements qui réduisaient le nombre des héritiers à deux… à Mlle de Cardoville et à Djalma. Ce premier billet, écrit par Rodin et adressé à Rome, contenait ces seuls mots: «Qui de sept ôte cinq, reste DEUX. — Faites connaître ce résultat au cardinal-prince, et qu'il marche… car moi j'avance… j'avance… j'avance…» Le second billet, d'une écriture contrefaite, fut adressé et devait parvenir sûrement au maréchal Simon. Il contenait ce peu de mots:
«S'il en est temps encore, revenez en hâte, vos filles sont mortes.
«On vous dira qui les a tuées.»
LIII. La ruine.
C'est le lendemain de la mort des filles du maréchal Simon.
Mlle de Cardoville ignore encore la funeste fin de ses jeunes parentes; sa figure est rayonnante de bonheur. Jamais elle n'a été plus jolie; jamais ses yeux n'ont été plus brillants, son teint d'une blancheur plus éblouissante, ses lèvres d'un corail plus humide. Selon son habitude un peu excentrique de se vêtir chez elle d'une manière pittoresque, Adrienne porte, quoiqu'il soit environ trois heures de l'après-midi, une robe de moire d'un vert pâle, à jupe très ample, dont les manches et le corsage, largement tailladés de rose, sont rehaussés de passementeries de jais blanc d'une exquise délicatesse; un léger réseau de perles, aussi de jais blanc, cachant la natte épaisse qui se tord derrière la tête d'Adrienne, forme une sorte de coiffure orientale d'une originalité charmante accompagnant à merveille les longues boucles de cheveux de la jeune fille qui encadrent son visage et tombent presque jusque sur son sein arrondi. À l'expression de bonheur ineffable qui épanouit les traits de Mlle de Cardoville se joint certain air résolu, railleur incisif, qui ne lui est pas habituel; sa ravissante tête semble se redresser plus vaillante encore sur un cou gracieux et blanc comme celui d'un cygne: on dirait qu'une ardeur mal contenue dilate ses petites narines roses et sensuelles, et qu'elle attend avec une impatience hautaine le moment d'une lutte agressive et ironique…
Non loin d'Adrienne est la Mayeux; elle a repris dans la maison la place qu'elle y avait d'abord occupée; la jeune ouvrière porte le deuil de sa soeur; son visage exprime une tristesse douce et calme. Elle regarde Mlle de Cardoville avec surprise, car jamais jusqu'alors elle n'a vu la physionomie de la belle patricienne empreinte de cette expression d'audace et d'ironie.
Mlle de Cardoville n'avait pas la moindre coquetterie, dans le sens étroit et vulgaire de ce mot; pourtant elle jetait un regard interrogatif sur la glace devant laquelle elle se tenait debout; puis, après avoir rendu sa souplesse élastique à une boucle de ses longs cheveux d'or, en l'enroulant un moment sur son doigt d'ivoire, elle effaça du plat de sa main quelques plis imperceptibles formés par le froncement de l'épaisse étoffe autour de son élégant corsage. Ce mouvement et celui qu'elle fit en tournant à demi le dos à la glace pour voir si sa robe s'ajustait parfaitement de tout point, révélèrent par une ondulation serpentine tout le charme voluptueux, tous les divins trésors de cette taille souple, fine et cambrée; car malgré la richesse sculpturale du contour de ses hanches et de ses épaules blanches, fermes et lustrées comme un beau marbre pentélique, Adrienne était aussi l'une de ces heureuses privilégiées du Seigneur… qui peuvent se faire une ceinture de leur jarretière. Ces charmantes évolutions de coquetterie féminine accomplies avec une grâce indicible, Adrienne se tournant vers la Mayeux, dont la surprise allait croissant, lui dit en souriant:
— Ma douce Madeleine, ne vous moquez pas trop de ma question: Que diriez-vous d'un tableau… qui me représenterait comme me voilà?
— Mais, mademoiselle…
— Comment! encore mademoiselle! dit Adrienne d'un ton de doux reproche — Mais… Adrienne… reprit la Mayeux, je dirais que je vois un charmant tableau… et que, comme toujours, vous êtes mise avec un goût parfait…
— Vous ne me trouvez pas mieux aujourd'hui… que les autres jours? Cher poète… je commence par vous déclarer que ce n'est pas pour moi que je vous demande cela… ajoute gaiement Adrienne.
— Je m'en doute, répondit la Mayeux en souriant un peu; eh bien, à vrai dire, il est impossible d'imaginer une toilette plus à votre avantage. Cette robe d'un vert tendre et d'un rose pâle, relevée par le doux éclat de ces garnitures de jais blanc qui s'harmonisent si merveilleusement avec l'or de vos cheveux, tout cela fait que de ma vie, je vous le répète, je n'ai vu un aussi gracieux tableau…
Ce que la Mayeux disait, elle le sentait, et elle se trouvait heureuse de pouvoir l'exprimer, car nous avons dit la vive admiration de cette âme poétique pour tout ce qui était beau.
— Eh bien, reprit gaiement Adrienne, je suis ravie de ce que vous me trouvez mieux aujourd'hui qu'un autre jour, mon amie.
— Seulement… reprit la Mayeux en hésitant.
— Seulement? dit Adrienne en regardant la jeune ouvrière d'un regard interrogatif.
— Seulement, mon amie, reprit la Mayeux, si je ne vous ai jamais vue plus jolie… jamais je n'ai vu non plus sur vos traits l'expression résolue, ironique que vous aviez tout à l'heure… C'était comme un air d'impatient défi.
— C'est cela même, ma douce petite Madeleine, dit Adrienne en se jetant au cou de la Mayeux, avec une joyeuse tendresse; il faut que je vous embrasse pour m'avoir si bien devinée; car si j'ai, voyez-vous, cet air un peu agressif… c'est que j'attends ma chère tante.
— Mme la princesse de Saint-Dizier! s'écria la Mayeux avec crainte, cette grande dame si méchante qui vous a fait tant de mal?
— Justement; elle m'a demandé un moment d'entretien, et je me fais une joie de la recevoir…
— Une joie!…
— Une joie… un peu moqueuse, un peu ironique… un peu méchante, il est vrai, reprit gaiement Adrienne… Jugez donc… Elle regrette ses galanteries, sa beauté, sa jeunesse; enfin, son embonpoint même la désole, cette sainte femme!… et elle va me voir belle, aimée, amoureuse, et mince… oui, surtout mince… ajouta Mlle de Cardoville, en riant comme une folle; puis elle reprit:
— Or, vous ne pouvez vous imaginer, mon amie, l'envie forcenée, le désespoir atroce que cause aux ridicules prétentions d'une grosse femme mûre… la vue d'une jeune femme… mince…
— Mon amie… dit sérieusement la Mayeux, vous plaisantez… et pourtant, je ne sais pourquoi la venue de la princesse m'effraye…
— Cher et tendre coeur, rassurez-vous donc, reprit affectueusement Adrienne; cette femme, je ne la crains pas… je ne la crains plus… pour le lui bien prouver, et aussi pour la désoler beaucoup, je vais la traiter, elle, un monstre d'hypocrisie, de noirceur… elle, qui vient sans doute ici dans quelque dessein affreux… je vais la traiter en femme inoffensive et ridicule… pour tout dire, en grosse femme…
Et Adrienne se prit à rire de nouveau.
Un valet de chambre, entra, interrompit l'accès de folle gaieté d'Adrienne et lui dit:
— Mme la princesse de Saint-Dizier fait demander si mademoiselle peut la recevoir.
— Certainement, dit Mlle de Cardoville. Le domestique sortit. La
Mayeux allait, par discrétion, se lever et quitter la chambre,
Adrienne la retint et lui dit avec un accent de sérieuse tendresse
en lui prenant la main:
— Mon amie… restez… je vous en prie…
— Vous voulez…
— Oui… je veux… toujours par vengeance, reprit Adrienne en souriant, montrer à Mme de Saint-Dizier… que j'ai une tendre amie… qu'enfin je jouis de tous les bonheurs à la fois…
— Mais, Adrienne, reprit timidement la Mayeux, pensez donc… que…
— Silence! Voici la princesse, restez… Je vous le demande en grâce et comme un service. Votre rare instinct de coeur… devinera peut-être le but caché de sa visite… les pressentiments de votre affection ne m'ont-ils pas éclairée sur les trames de cet odieux Rodin?
Devant une telle prière, la Mayeux ne pouvait hésiter; elle resta, mais fit quelques pas pour se reculer de la cheminée.
Adrienne la prit par la main, la fit se rasseoir dans le fauteuil qu'elle occupait au coin du foyer, et lui dit:
— Ma chère Madeleine, gardez votre place; vous ne devez rien à
Mme de Saint-Dizier; moi, c'est différent: elle vient chez moi.
À peine Adrienne avait-elle prononcé ces mots, que la princesse entra, la tête haute, l'air imposant (et elle avait, on l'a dit, le plus grand air du monde), le pas ferme, la démarche altière.
Les caractères les plus entiers, les esprits les plus réfléchis, cèdent presque toujours par quelque endroit à de puériles faiblesses; une envie féroce, excitée par l'élégance, par la beauté, par l'esprit d'Adrienne, avait toujours eu une large part dans la haine de la princesse contre sa nièce; quoiqu'il lui fût impossible de songer à rivaliser avec Adrienne, et qu'elle n'y songeât même pas sérieusement, Mme de Saint-Dizier n'avait pu s'empêcher, pour se rendre à l'entrevue qu'elle lui avait demandée, de mettre plus de recherche dans sa toilette et de se faire corser, serrer, sangler à triple tour, dans sa robe de taffetas changeant; compression qui lui rendait le visage beaucoup plus coloré qu'elle ne l'avait habituellement. En un mot, la foule de haineux sentiments qui l'animaient contre Adrienne avait, à la seule pensée de cette rencontre, jeté une telle perturbation dans l'esprit ordinairement calme et mesuré de la princesse, qu'au lieu de ces toilettes simples et peu voyantes qu'en femme de tact et de goût elle portait d'ordinaire, elle avait commis la maladresse d'une robe gorge de pigeon et d'un chapeau grenat orné d'un magnifique oiseau de paradis.
La haine, l'envie, et l'orgueil du triomphe (la dévote songeait à l'habileté perfide avec laquelle elle avait envoyé à une mort presque assurée les filles du maréchal Simon), l'exécrable espérance mal dissimulée de réussir dans de nouvelles trames, se partageaient, pour ainsi dire, l'expression de la physionomie de la princesse de Saint-Dizier lorsqu'elle entra chez sa nièce.
Adrienne, sans faire un pas au-devant de sa tante, se leva néanmoins très poliment du sofa où elle était assise, fit une demi-révérence remplie de grâce et de dignité, puis elle se rassit; montrant alors du geste à la princesse un fauteuil placé en face de la cheminée dont la Mayeux occupait un angle, et elle, Adrienne, un autre côté, elle dit:
— Donnez-vous la peine de vous asseoir, madame. La princesse devint très rouge, resta debout, et jeta un regard de dédaigneuse et insolente surprise sur la Mayeux, qui, fidèle à la recommandation d'Adrienne, s'était légèrement inclinée à l'entrée de Mme de Saint-Dizier sans lui offrir sa place. La jeune ouvrière avait agi de la sorte et par réflexion de dignité, et en écoutant aussi la voix de sa conscience qui lui disait que la véritable supériorité de position n'appartenait pas à cette princesse lâche, hypocrite et méchante, mais à elle, la Mayeux, si admirablement bonne et dévouée.
— Ayez donc la bonté de vous asseoir, madame, reprit Adrienne de sa voix douce en désignant à sa tante le siège vacant.
— L'entretien que je vous ai demandé, mademoiselle, dit la princesse, doit être secret.
— Je n'ai pas de secret, madame, pour ma meilleure amie; vous pouvez donc parler devant mademoiselle.
— Je sais depuis longtemps, reprit Mme de Saint-Dizier avec une ironie amère, qu'en toutes choses vous vous souciez fort peu du secret et que vous êtes facile sur le choix de ce que vous appelez vos amis… mais vous me permettrez d'agir autrement que vous. Si vous n'avez pas de secrets, mademoiselle, j'en ai… moi… et je n'entends pas en faire confidence à la première venue…
Et la dévote jeta un nouveau coup d'oeil de mépris sur la Mayeux. Celle-ci, blessée du ton insolent de la princesse, répondit doucement et simplement.
— Je ne vois pas jusqu'ici, madame, la différence si humiliante qui peut exister entre la première… et la dernière venue chez Mlle de Cardoville.
— Comment!… _ça _parle! s'écria la princesse d'un ton de pitié superbe et insolente.
— Du moins, madame… _ça _répond, reprit la Mayeux de sa voix calme.
— Je veux vous entretenir seule; est-ce clair, mademoiselle? dit impatiemment la dévote à sa nièce.
— Pardon… je ne vous comprends pas, madame, fit Adrienne d'un air étonné; mademoiselle, qui m'honore de son amitié, veut bien consentir à assister à l'entretien que vous m'avez demandé. Je dis qu'elle le veut bien… parce qu'il lui faut, en effet, une très affectueuse condescendance pour se résigner à entendre… pour l'amour de moi… toutes les choses gracieuses, bienveillantes… charmantes… dont vous venez sans doute me faire part…
— Mais, mademoiselle… dit vivement la princesse.
— Permettez-moi de vous interrompre, madame, reprit Adrienne avec l'accent d'une aménité parfaite, et comme si elle eût adressé à la dévote des compliments les plus flatteurs. Afin de vous mettre tout de suite en confiance avec mademoiselle, je m'empresse de vous apprendre qu'elle est instruite de toutes les pieuses noirceurs… de toutes les dévotes dignités… dont vous avez voulu, et failli me rendre victime… elle sait enfin que vous êtes une mère de l'Église… comme on en voit peu… Puis-je espérer maintenant, madame, voir cesser votre délicate et intéressante réserve?
— En vérité, dit la princesse avec une sorte d'ébahissement courroucé, je ne sais si je veille ou si je rêve…
— Ah! mon Dieu! dit Adrienne d'un air alarmé, ce doute que vous manifestez sur l'état de vos facultés est inquiétant, madame. Le sang vous monte sans doute à la tête… car votre visage est très coloré… vous semblez oppressée… comprimée… déprimée… peut- être (l'on peut se dire cela entre femmes)… peut-être êtes-vous un peu serrée… madame?
Ces mots, dits par Adrienne avec un adorable semblant d'intérêt et de naïveté, manquèrent de faire suffoquer la princesse qui, malgré elle, devint cramoisie et s'écria en s'asseyant brusquement:
— Eh bien, soit, mademoiselle… Je préfère cet accueil à tout autre, il me met à l'aise… en confiance, comme vous dites…
— N'est-ce pas madame? dit Adrienne en souriant; au moins l'on peut franchement dire tout ce que l'on a sur le coeur… ce qui doit avoir pour vous le charme de la nouveauté… Voyons, entre nous, avouez que vous nous savez gré de vous mettre ainsi à même de déposer un instant ce fâcheux masque de dévotion, de douceur et de bonté qui doit tant vous peser…
En entendant les sarcasmes d'Adrienne, innocente vengeance, bien excusable si l'on songe à tout le mal que la princesse avait voulu faire à sa nièce, la Mayeux sentait son coeur se serrer, car plus qu'Adrienne, et avec raison, elle redoutait la princesse, qui reprit avec plus de sang-froid:
— Mille grâces, mademoiselle, de vos excellentes intentions et de vos sentiments pour moi; je les apprécie tels qu'ils sont, et comme je dois, j'espère, sans plus attendre, vous le prouver.
— Voyons, voyons, madame, répondit Adrienne avec enjouement. Contez-nous donc cela tout de suite… Je suis d'une impatience… d'une curiosité…
— Et pourtant, dit la princesse en feignant à son tour un enjouement ironique et amer, vous êtes à mille lieues de vous douter de ce que je vais vous annoncer…
— Vraiment!… Moi je crains, madame, que votre candeur, que votre modestie ne vous abusent, reprit Adrienne avec la même affabilité railleuse; car il est bien peu de choses qui, de votre part, puissent me surprendre, madame, ne savez-vous pas… que, de vous… je m'attends à tout?
— Peut-être, mademoiselle… dit la dévote en articulant lentement ses paroles; si, par exemple… je vous disais… qu'en vingt-quatre heures, d'ici à demain… je suppose… vous allez être réduite à la misère?…
Ceci était si imprévu, que Mlle de Cardoville fit malgré elle un vif mouvement de surprise, et que la Mayeux tressaillit.