— Eh bien! après? fit Rodin.

— Eh il pouvait oublier… que je suis prêtre… et…

— Ah! vous avez peur?… dit dédaigneusement Rodin en interrompant le père d'Aigrigny.

À ces mots de Rodin: «Vous avez peur» le révérend père bondit sur sa chaise; puis, reprenant son sang-froid, il ajouta:

— Votre Révérence ne se trompe pas; oui, j'aurais peur… oui… Dans une circonstance pareille… J'aurais peur d'oublier que je suis prêtre… et de trop me souvenir que j'ai été soldat.

— Vraiment? dit Rodin avec un souverain mépris… vous en êtes encore là… à ce niais et sauvage point d'honneur? Votre soutane n'a pas éteint ce beau feu? Ainsi, ce sabreur, dont j'étais bien sûr de détraquer la pauvre cervelle, vide et sonore comme un tambour, en prononçant quelques mots magiques pour ces batailleurs stupides: Honneur militaire… serment… Napoléon II, ainsi, ce sabreur, s'il se fût porté contre vous à quelque acte de violence, il vous eût fallu faire un grand effort pour rester calme?

Et Rodin attacha de nouveau son regard pénétrant sur le révérend père.

— Il est inutile, je crois, à Votre Révérence, de faire des suppositions semblables, dit le père d'Aigrigny en contenant difficilement son agitation.

— Comme votre supérieur, reprit sévèrement Rodin, j'ai le droit de vous demander ce que vous eussiez fait si le maréchal Simon avait levé la main sur vous…

— Monsieur! s'écria le révérend père.

— Il n'y a pas de _messieurs _ici, il y a des prêtres, dit durement Rodin. Le père d'Aigrigny baissa la tête, contenant difficilement sa colère.

— Je vous demande, reprit obstinément Rodin, quelle aurait été votre conduite si le maréchal Simon vous eût frappé? Est-ce clair?

— Assez! de grâce, dit le père d'Aigrigny, assez!

— Ou, si vous l'aimez mieux, s'il vous eût souffleté sur les deux joues? reprit Rodin avec un flegme opiniâtre.

Le père d'Aigrigny, blême, les dents serrées, les poings crispés, était en proie à une sorte de vertige à la seule pensée d'un outrage, tandis que Rodin, qui n'avait pas sans doute fait en vain cette question, soulevant ses flasques paupières, semblait profondément attentif aux symptômes significatifs qui se trahissaient sur la physionomie bouleversée de l'ancien colonel.

La dévote, de plus en plus sous le charme de _l'ex-socius, _trouvant la position du père d'Aigrigny aussi pénible que fausse, sentait s'augmenter son admiration pour Rodin.

Enfin le père d'Aigrigny, reprenant peu à peu son sang-froid, répondit à Rodin d'un ton calme et contraint:

— Si j'avais à subir un pareil outrage, je prierais le Seigneur de me donner la résignation de l'humilité.

— Et certainement le Seigneur écouterait vos voeux, dit froidement Rodin, satisfait de l'épreuve qu'il venait de tenter sur le père d'Aigrigny. D'ailleurs, vous voici prévenu, et il est peu probable, ajouta-t-il avec un sourire affreux, que le maréchal Simon revienne ici afin d'éprouver si rudement votre humilité… Mais s'il revenait, et Rodin attacha de nouveau un regard long et perçant sur le révérend père, s'il revenait… vous sauriez, je n'en doute pas, montrer à ce brutal traîneur de sabre, malgré ses violences, tout ce qu'il y a de résignation et d'humilité dans une âme vraiment chrétienne.

Deux coups, discrètement frappés à la porte de l'appartement interrompirent un moment la conversation. Un valet de chambre entra portant sur un plateau une large enveloppe cachetée, qu'il remit à la princesse, après quoi il sortit.

Mme de Saint-Dizier, ayant d'un regard demandé à Rodin la permission de décacheter cette lettre, la parcourut, et bientôt une satisfaction cruelle éclata sur son visage.

— Il y a de l'espoir, s'écria-t-elle en s'adressant à Rodin; la demande est rigoureusement légale, elle se renforce de l'instance en interdiction; les conséquences peuvent être celles que nous souhaitons. En un mot, ma nièce peut, du jour au lendemain, être menacée de la plus complète misère… Elle si prodigue… quel bouleversement dans toute sa vie!…

— Il y aurait sans doute alors quelque prise sur ce caractère indomptable… dit Rodin d'un air méditatif; car jusqu'ici tout a échoué. On dirait que certains bonheurs rendent invulnérable, murmura le jésuite en rongeant ses ongles plats et noirs.

— Mais, pour obtenir le résultat que je désire, il faut exaspérer l'orgueil de ma nièce; il est donc absolument indispensable que je la voie et que je cause avec elle, dit Mme de Saint-Dizier en réfléchissant.

— Mlle de Cardoville refusera cette entrevue, dit le père d'Aigrigny.

— Peut-être, dit la princesse. Elle est si heureuse!… que son audace doit être à son comble; oui… oui… je la connais. Je lui écrirai de telle sorte… qu'elle viendra.

— Vous croyez? demanda Rodin d'un air dubitatif.

— N'en doutez pas, mon père, reprit la princesse, elle viendra.
Et, une fois sa fierté en jeu… on peut beaucoup espérer.

— Il faut donc agir, madame, reprit Rodin, agir promptement, le moment approche, les haines, les défiances sont éveillées… il n'y a pas un moment à perdre.

— Quant aux haines, reprit la princesse, Mlle de Cardoville a pu voir où aboutit le procès qu'elle a tenté de faire à propos de ce qu'elle appelle sa détention dans une maison de santé, et la séquestration des demoiselles Simon dans le couvent de Sainte- Marie. Dieu merci, nous avons des amis partout; je sais de bonne part qu'il sera passé outre sur ces criailleries, faute de preuves suffisantes, malgré l'acharnement de certains magistrats parlementaires qui seront notés, et bien notés…

— Dans ces circonstances, reprit Rodin, le départ du maréchal donne toute latitude; il faut agir immédiatement sur ses filles.

— Mais comment? dit la princesse.

— Il faut d'abord les voir, reprit Rodin, causer avec elles, les étudier… ensuite on agira en conséquence.

— Mais le soldat ne les quittera pas d'une seconde, dit le père d'Aigrigny.

— Alors, reprit Rodin, il faudra causer avec elles devant le soldat et le mettre des nôtres.

— Lui!… Cet espoir est insensé! s'écria le père d'Aigrigny; vous ne connaissez pas cet homme.

— Je ne le connais pas! dit Rodin en haussant les épaules. Mlle de Cardoville ne m'a-t-elle pas présenté à lui comme son libérateur, lorsque je vous ai eu dénoncé comme l'âme de cette machination? n'est-ce pas moi qui lui ai rendu sa ridicule relique impériale… sa croix d'honneur, chez le docteur Baleinier?… n'est-ce pas moi enfin qui lui ai ramené les jeunes filles du couvent, et qui les ai mises aux bras de leur père?

— Oui, reprit la princesse; mais, depuis ce temps, ma nièce maudite a tout deviné, tout découvert. Elle vous a dit, à vous- même, mon père…

— Qu'elle me considérait comme son plus mortel ennemi, dit Rodin. Soit. Mais a-t-elle dit cela au maréchal? M'a-t-elle nommé à lui? et si elle l'a fait, le maréchal a-t-il appris cette circonstance à son soldat? Cela se peut, mais cela n'est pas certain; en tous cas, il faut s'en assurer: si le soldat me traite en ennemi dévoilé… nous verrons… mais je tenterai d'abord d'être accueilli en ami.

— Quand cela? dit la dévote.

— Demain matin, répondit Rodin.

— Grand Dieu! mon cher père, s'écria Mme de Saint-Dizier avec crainte, si ce soldat voit en vous un ennemi? Prenez garde…

— Je prends toujours garde, madame… J'ai eu raison de compagnons plus terribles que lui… du choléra, par exemple. Et le jésuite sourit en montrant ses dents noires…

— Mais, s'il vous traite en ennemi… il refusera de vous recevoir; de quelle manière parviendrez-vous jusqu'aux filles du maréchal Simon? dit le père d'Aigrigny.

— Je n'en sais rien du tout, dit Rodin; mais, comme je veux y parvenir… j'y parviendrai.

— Mon père, dit tout à coup la princesse en réfléchissant, ces jeunes filles ne m'ont jamais vue… si, sans me nommer… je pouvais m'introduire auprès d'elles?

— Cela serait, madame, parfaitement inutile, car il faut d'abord que je sache à quoi me résoudre à l'égard de ces orphelines… À tout prix, je veux donc les voir, les entretenir longtemps… alors seulement, une fois mon plan bien arrêté, votre concours pourra m'être utile… En tous cas… veuillez être prête demain matin, afin de m'accompagner, madame.

— Où cela, mon père?

— Chez le maréchal Simon.

— Chez lui?

— Pas précisément chez lui; vous monterez dans votre voiture, moi je prendrai un fiacre: je tenterai de m'introduire auprès des jeunes filles; pendant ce temps-là, vous m'attendrez à quelques pas de la maison du maréchal; si je réussis, si j'ai besoin de votre aide, j'irai vous trouver dans votre voiture; vous recevrez mes instructions, et rien n'aura paru concerté entre nous.

— Soit, mon révérend père; mais, en vérité, je tremble en songeant à votre entrevue avec ce soldat brutal, dit la princesse.

— Le seigneur veillera sur son serviteur, madame, répondit Rodin. Quant à vous, mon père, ajouta-t-il en s'adressant au père d'Aigrigny, faites à l'instant partir pour Vienne la note qui était prête, afin d'annoncer à qui vous savez le départ et la prochaine arrivée du maréchal. Tout est prévu. Ce soir, j'écrirai plus amplement.

Le lendemain matin, sur les huit heures, Mme de Saint-Dizier, dans sa voiture, et Rodin dans son fiacre, se dirigeaient vers la maison du maréchal Simon.

XLVII. Le bonheur.

Depuis deux jours le maréchal Simon est parti. Il est huit heures du matin. Dagobert, marchant avec de grandes précautions sur la pointe du pied, afin de ne pas faire crier le parquet, traverse le salon qui conduit à la chambre à coucher de Rose et de Blanche, et va discrètement coller son oreille à la porte de l'appartement des jeunes filles; Rabat-Joie suit exactement son maître, et semble marcher avec autant de précaution que lui.

La figure du soldat est inquiète, préoccupée; tout en s'approchant, il dit à demi-voix:

— Pourvu que ces chères enfants n'aient rien entendu… cette nuit! Cela les effrayerait, il vaut mieux qu'elles ne sachent cet événement que le plus tard possible. Cela serait capable de les attrister cruellement; pauvres petites, elles sont si gaies, si heureuses, depuis qu'elles savent l'amour de leur père pour elles!… Elles ont si bravement supporté son départ… Aussi, pourvu qu'elles ne soient pas instruites de l'accident de cette nuit! elles en seraient trop affligées!

Puis, prêtant encore l'oreille, le soldat reprit:

— Je n'entends rien… rien… Elles toujours éveillées de si bonne heure… c'est peut-être le chagrin.

Les réflexions de Dagobert furent interrompues par deux éclats de rire d'une fraîcheur charmante qui retentirent tout à coup dans l'intérieur de la chambre à coucher des jeunes filles.

— Allons! elles ne sont pas si tristes que je croyais, dit Dagobert en respirant plus à l'aise; probablement elles ne savent rien.

Bientôt les éclats de rires redoublèrent tellement, que le soldat, ravi de cet accès de gaieté si rare chez ses enfants, se sentit d'abord tout attendri; un instant ses yeux devinrent humides en pensant que les orphelines avaient retrouvé l'heureuse sérénité de leur âge; puis, passant de l'attendrissement à la joie, l'oreille toujours collée contre la porte, le corps à demi penché, les mains appuyées sur ses genoux, Dagobert, épanoui, rayonnant, les lèvres relevées par une expression de jovialité muette, hochant un peu la tête, accompagna de son rire muet les éclats d'hilarité croissante des jeunes filles… Enfin, comme rien n'est plus contagieux que la gaieté, et que le digne soldat se pâmait d'aise, il finit par rire tout haut, et de toutes ses forces, sans savoir pourquoi, et seulement parce que Rose et Blanche riaient de tout leur coeur. Rabat-Joie n'avait jamais vu son maître dans un tel accès de jovialité; il regarda d'abord avec un profond et silencieux étonnement, puis il se mit à japper d'un air interrogatif.

À cet _accent _bien connu, le rire des jeunes filles s'arrêta tout à coup, et une voix fraîche, encore un peu tremblante de joyeuse émotion, s'écria:

— C'est donc toi, Rabat-Joie, qui viens nous éveiller?

Rabat-Joie comprit, remua la queue, coucha ses oreilles et, rasant près de la porte comme un chien couchant, répondit par un léger grognement à l'appel de sa jeune maîtresse.

— Monsieur Rabat-Joie, dit la voix de Rose, qui contenait à peine un nouvel accès d'hilarité, vous êtes bien matinal!

— Alors, pourrez-vous nous dire l'heure, s'il vous plaît, monsieur Rabat-Joie? ajouta Blanche.

— Oui, mesdemoiselles: il est huit heures passées, dit tout à coup la grosse voix de Dagobert, qui accompagna cette facétie d'un immense éclat de rire.

Un léger cri de gaie surprise se fit entendre, puis Rose reprit:

— Bonjour Dagobert.

— Bonjour, mes enfants… Vous êtes bien paresseuses aujourd'hui, sans reproche.

— Ce n'est pas notre faute, notre chère Augustine n'est pas encore entrée chez nous, dit Rose; nous l'attendons.

— Nous y voilà, se dit Dagobert, dont les traits redevinrent soucieux.

Puis il reprit tout haut avec un accent assez embarrassé, car le digne homme savait mal mentir:

— Mes enfants, votre gouvernante est sortie ce matin… de très bonne heure… elle est allée à la campagne pour… pour affaires… elle ne reviendra que dans quelques jours… ainsi, pour aujourd'hui, vous ferez bien de vous lever toutes seules.

— Cette bonne madame Augustine… reprit la voix de Blanche avec intérêt. Ce n'est pas quelque chose de fâcheux pour elle qui l'a fait s'en aller si vite, n'est-ce pas, Dagobert?

— Non, non, pas du tout, c'est pour affaires, répondit le soldat; pour voir… un de ses parents…

— Ah! tant mieux, dit Rose. Eh bien, Dagobert, quand nous t'appellerons, tu pourras entrer.

— Je reviens dans un quart d'heure, dit le soldat en s'éloignant; puis il pensa:

— Il faut que je chapitre cet animal de Jocrisse, car il est si bête et si bavard, qu'il peut tout éventer.

Le nom du niais supposé servira de transition naturelle pour faire connaître la cause de la folle gaieté des deux soeurs; elles riaient des nombreuses jeannoteries de ce lourdaud.

Les deux jeunes filles s'étaient levées et habillées, se servant mutuellement de femme de chambre; Rose avait coiffé et peigné Blanche; c'était au tour de Blanche de coiffer Rose; les deux jeunes filles, ainsi groupées, offraient un tableau rempli de grâce. Rose était assise devant une toilette; sa soeur, debout derrière elle, lissait ses beaux cheveux bruns. Âge heureux et charmant, encore si voisin de l'enfance, que la joie présente fait vite oublier les chagrins passés. Et puis, les orphelines éprouvaient plus que de la joie, c'était du bonheur, oui, un bonheur profond désormais inaltérable; leur père les adorait; leur présence, loin de lui être pénible, le ravissait. Enfin rassuré lui-même sur la tendresse de ses enfants, il n'avait non plus, grâce à elles, aucun chagrin à redouter. Pour les trois êtres, ainsi certains de leur mutuelle et ineffable affection, que pouvait être une séparation momentanée?

Ceci dit et compris, on concevra l'innocente gaieté des deux soeurs, malgré le départ de leur père et l'expression enjouée, heureuse, qui animait leurs ravissantes figures, sur lesquelles refleurissaient déjà leurs couleurs naguère mourantes; leur foi dans l'avenir donnait à leur physionomie quelque chose de résolu, de décidé qui ajoutait un charme piquant à leurs traits enchanteurs.

Blanche, en lissant les cheveux de sa soeur, laissa tomber son peigne; comme elle se baissait pour le ramasser, Rose la prévint et le lui rendit en disant:

— S'il s'était cassé, tu l'aurais mis dans le panier aux anses.

Et les deux jeunes filles de rire comme des folles, à ces mots qui faisaient allusion à une admirable jeannoterie de Jocrisse.

Le niais supposé avait cassé l'anse d'une tasse et, la gouvernante des jeunes filles le réprimandant, il avait répondu: «Soyez tranquille, madame, j'ai mis l'anse dans le panier aux anses.

_— _Le panier aux anses?

— Oui, madame c'est là où je serre toutes les anses que je casse et que je casserai.»

— Mon Dieu, dit Rose en essuyant ses yeux humides de larmes de joie, que c'est donc ridicule de rire de pareilles sottises!

— C'est que c'est si drôle aussi! reprit Blanche; comment y résister?

— Tout ce que je regrette… c'est que notre père ne nous entende pas rire ainsi.

— Il était si heureux de nous voir gaies!

— Il faudra lui écrire aujourd'hui l'histoire du panier aux anses.

— Et celle du plumeau, afin de lui montrer que, selon notre promesse, nous n'avons pas de chagrin pendant son absence.

— Lui écrire… Ma soeur… mais non… tu le sais bien, il nous écrira, lui… mais nous ne pouvons pas lui répondre.

— C'est vrai… Alors… une idée. Écrivons-lui toujours, à son adresse ici. Dagobert mettra les lettres à la poste et, à son retour, notre père lira notre correspondance.

— Tu as raison, c'est charmant. Que de folies nous allons lui conter, puisqu'ils les aime!…

— Et nous aussi… Il faut l'avouer, nous ne demandons pas mieux que d'être gaies.

— Oh! certes… les dernières paroles de notre père nous ont donné tant de courage, n'est-ce pas, soeur?

— Moi, en l'écoutant, je me sentais intrépide au sujet de son départ.

— Et quand il nous a dit: «Mes enfants, je vais vous confier… ce que je puis vous confier… J'avais à remplir un devoir sacré… pour cela il me fallait vous quitter pendant quelque temps; et quoique je fusse assez aveugle pour douter de votre tendresse, je ne pouvais me résoudre à vous abandonner… cependant ma conscience était inquiète, agitée; le chagrin abat tellement que je n'avais pas la force de prendre une décision, et les jours se passaient ainsi dans les hésitations remplies d'angoisses; mais, une fois certain de votre tendresse, tout à coup ces irrésolutions ont cessé, j'ai compris qu'il ne s'agissait pas de sacrifier un devoir à un autre et de me préparer ainsi un remords, mais qu'il fallait accomplir deux devoirs à la fois, devoirs sacrés tous deux, et c'est ce que je fais avec joie, avec coeur, avec bonheur.»

— Oh! dis, dis, ma soeur, continue, s'écria Blanche en se levant pour se rapprocher de Rose, il me semble entendre notre père; rappelons-nous-les souvent, ces paroles; elles nous soutiendraient, si nous avions l'envie de nous attrister de son absence.

— N'est-ce pas, soeur? Mais, comme notre père nous le disait encore: «Au lieu d'être chagrines de mon départ, mes enfants, soyez-en joyeuses, soyez-en fières. Je vous quitte pour accomplir quelque chose de bien, de généreux. Tenez, figurez-vous qu'il y ait quelque part un pauvre orphelin, souffrant, opprimé, abandonné de tous; que le père de cet orphelin ait été mon bienfaiteur, que je lui aie juré de me dévouer à son fils… et que les jours de son fils soient menacés!… Dites, mes enfants, seriez-vous tristes de me voir vous quitter pour aller au secours de cet orphelin?

— Oh! non, non, brave père, avons-nous répondu, nous ne serions pas tes filles, alors! reprit Rose avec exaltation. Va, sois sûr de nous. Nous serions trop malheureuses de penser que notre tristesse pourrait affaiblir ton courage; va, pars, et chaque jour nous nous dirons avec orgueil: «C'est pour accomplir un noble et grand devoir que notre père nous a quittées; aussi il nous est doux de l'attendre.»

— Comme c'est beau, comme cela soutient, l'idée du devoir… du dévouement, ma soeur! reprit Rose avec exaltation! vois donc, cela donne à notre père le courage de nous quitter sans chagrin, et à nous le courage d'attendre gaiement son retour.

— Et puis, de quel calme nous jouissons à cette heure! Ces rêves affligeants qui nous présageaient de si tristes événements ne nous tourmentent plus.

— Je te le dis, soeur, cette fois nous sommes pour toujours en plein bonheur…

— Et puis, es-tu comme moi? Il me semble maintenant que je me sens plus forte, plus courageuse, et que je braverais tous les malheurs possibles.

— Je le crois bien; vois donc comme nous sommes fortes maintenant; notre père au milieu de nous, toi d'un côté, moi de l'autre, et…

— Dagobert à l'avant-garde, Rabat-Joie à l'arrière-garde: donc l'armée sera complète. Aussi qu'on vienne l'attaquer, mille escadrons! ajouta une grosse et joyeuse voix en interrompant la jeune fille, et Dagobert parut à la porte du salon, qu'il entrebâilla. Heureux, radieux, il fallait voir; car le vieil indiscret avait quelque peu écouté les jeunes filles avant de se montrer.

— Ah! tu nous écoutais, curieux! dit gaiement Rose en sortant de sa chambre avec sa soeur, et entrant dans le salon, où toutes deux embrassèrent affectueusement le soldat.

— Je crois bien, que je vous écoutais, et je ne regrettais qu'une chose, c'était de ne pas avoir les oreilles aussi grandes que celles de Rabat-Joie, pour entendre davantage. Braves, braves filles, voilà comme je vous aime… un peu crânes, mordieu! et disant au chagrin: Allons, demi-tour à gauche… assez causé… fichtre!

— Bon… tu vas voir qu'il va nous dire de jurer maintenant, dit
Rose à sa soeur en riant.

— Eh! eh! ma foi, de temps en temps… je ne dis pas non, reprit le soldat; ça soulage, ça calme; car si, pour supporter des tremblements de misère, on ne pouvait pas jurer les cinq cent mille noms de…

— Mais veux-tu bien te taire, dit Rose en mettant sa jolie main sur la moustache grise de Dagobert pour lui couper la parole, si Mme Augustine t'entendait…

— Pauvre gouvernante, si douce, si timide!… reprit Blanche.

— Quelle peur tu lui ferais!

— Oui, dit Dagobert en tâchant de cacher son embarras renaissant; mais elle ne nous entend pas, puisqu'elle est… partie pour la campagne.

— Bonne et digne femme, reprit Blanche avec intérêt, elle nous a dit, à propos de toi, un mot bien touchant qui peint son excellent coeur.

— Certainement, reprit Rose; en nous parlant de toi, elle nous disait: «Ah! mesdemoiselles, auprès de l'affection de M. Dagobert, je sais que mon attachement si récent doit vous paraître bien peu de chose, que vous n'en avez pas besoin, et pourtant je me _sens le droit _de me dévouer aussi pour vous.»

— Sans doute, sans doute, c'était… c'est un coeur d'or, dit
Dagobert puis il ajouta tout bas:

— C'est comme un fait exprès, voilà qu'elles mettent la conversation sur cette pauvre femme…

— Du reste, mon père l'a bien choisie, reprit Rose, elle est veuve d'un ancien militaire qui a fait la guerre avec lui…

— Du temps que nous étions tristes, dit Blanche, il fallait voir ses inquiétudes; et son chagrin, tout ce qu'elle tentait bien timidement pour nous consoler.

— Vingt fois j'ai vu rouler de grosses larmes dans ses yeux en nous regardant, reprit Rose; oh! elle nous aime tendrement, et nous le lui rendons bien… et, à ce sujet, tu ne sais pas, Dagobert? nous avons un projet dès que notre père sera de retour…

— Tais-toi donc, ma soeur… reprit Blanche en riant, Dagobert ne nous gardera pas le secret.

— Lui?

— N'est-ce pas tu nous le garderas, Dagobert?

— Tenez, dit le soldat de plus en plus embarrassé, vous ferez bien de ne rien dire…

— Tu ne peux donc rien cacher à Mme Augustine?

— Ah! monsieur Dagobert, monsieur Dagobert, dit Blanche gaiement en menaçant le soldat du bout du doigt, je vous soupçonne d'avoir fait le coquet auprès de notre bonne gouvernante.

— Moi… coquet? dit le soldat. Le ton, l'expression de Dagobert en prononçant ces mots furent si puissants, que les deux soeurs partirent d'un grand éclat de rire. Leur hilarité était au comble lorsque la porte s'ouvrit.

Jocrisse fit quelques pas dans le salon, en annonçant à haute voix:

— Monsieur Rodin. En effet, le jésuite se glissa précipitamment dans l'appartement comme pour prendre possession du terrain; une fois entré, il crut la partie gagnée, et ses yeux de reptile étincelèrent. Il serait difficile de peindre la surprise des deux soeurs et la colère du soldat à cette visite imprévue. Courant à Jocrisse, Dagobert le prit au collet, et s'écria:

— Qui t'a permis d'introduire quelqu'un ici… sans me prévenir?

— Grâce, monsieur Dagobert! dit Jocrisse en se jetant à genoux, et joignant les mains d'un air aussi niais que suppliant.

— Va-t'en… sors d'ici, et vous aussi… et vous surtout! ajouta le soldat d'un air menaçant en se retournant vers Rodin, qui déjà s'approchait des jeunes filles en souriant d'un air paterne.

— Je suis à vos ordres, mon cher monsieur… dit humblement le prêtre en s'inclinant, mais sans bouger de place.

— T'en iras-tu, criait le soldat à Jocrisse, toujours agenouillé, car, grâce à l'avantage de cette position, cet homme savait pouvoir dire un certain nombre de paroles avant que Dagobert pût le mettre à la porte.

— Monsieur Dagobert, disait Jocrisse d'une voix dolente, pardon d'avoir conduit ici monsieur sans vous prévenir; mais, hélas! j'ai la tête perdue à cause du malheur qui est arrivé à Mme Augustine…

— Quel malheur? s'écrièrent aussitôt Rose et Blanche, en s'approchant vivement de Jocrisse avec inquiétude.

— T'en iras-tu! reprit Dagobert en secouant Jocrisse par le collet pour le forcer à se relever.

— Parlez… parlez… reprit Blanche en s'interposant entre le soldat et Jocrisse, qu'est-il donc arrivé à Mme Augustine?

— Mademoiselle, se hâta de dire Jocrisse, malgré les bourrades du soldat, Mme Augustine a été attaquée cette nuit du choléra, et on l'a…

Jocrisse ne put achever, Dagobert lui asséna dans la mâchoire le plus glorieux coup de poing qu'il eût donné depuis longtemps; et puis, usant de sa force encore redoutable pour son âge, l'ancien grenadier à cheval, d'un poignet vigoureux, redressa Jocrisse sur ses jambes et, d'un violent coup de pied au bas des reins, l'envoya rouler dans la pièce voisine. Se retournant alors vers Rodin, les joues animées, l'oeil étincelant de colère, Dagobert lui montra la porte d'un geste expressif en lui disant d'une voix courroucée:

— À votre tour… si vous ne filez pas… et rondement…

— À vous rendre mes devoirs, mon cher monsieur, dit Rodin en se dirigeant à reculons vers la porte, tout en saluant les jeunes filles.

XLVIII. Le devoir.

Rodin, opérant lentement sa retraite sous le feu des regards courroucés de Dagobert, gagnait la porte à reculons en jetant des regards obliques et pénétrants sur les orphelines visiblement émues par l'indiscrétion calculée de Jocrisse (Dagobert lui avait ordonné de ne pas parler devant les jeunes filles de la maladie de leur gouvernante; le niais supposé avait, à tout hasard, fait le contraire de l'ordre qu'on lui avait donné).

Rose, se rapprochant vivement du soldat, lui dit:

— Est-il vrai, mon Dieu! que cette pauvre Mme Augustine soit attaquée du choléra?

— Non… je ne sais pas… je ne crois pas… répondit le soldat avec hésitation; d'ailleurs, que vous importe?…

— Dagobert… tu veux nous cacher… un malheur, dit Blanche: je me souviens maintenant de ton embarras lorsque, tout à l'heure, tu nous parlais de notre gouvernante.

— Si elle est malade… nous ne devons pas l'abandonner, elle a eu pitié de nos chagrins, nous devons avoir pitié de ses souffrances.

— Viens, ma soeur… allons dans sa chambre, dit Blanche en faisant un pas vers la porte, où Rodin s'était arrêté prêtant une attention croissante à cette scène imprévue, qui semblait le faire si profondément réfléchir.

— Vous ne sortirez pas d'ici, dit sévèrement le soldat s'adressant aux deux soeurs.

— Dagobert, dit Blanche avec fermeté, il s'agit d'un devoir sacré, il y aurait lâcheté à y manquer.

— Je vous dis que vous ne sortirez pas… dit le soldat en frappant du pied avec impatience.

— Mon ami, reprit Blanche d'un air non moins résolu que sa soeur, et avec une sorte d'exaltation qui colora son charmant visage d'un vif incarnat, notre père, en nous quittant, nous a donné un admirable exemple de dévouement au devoir… il ne nous pardonnerait pas d'avoir oublié sa leçon.

— Comment! s'écria Dagobert hors de lui en s'avançant vers les deux soeurs pour les empêcher de sortir, vous croyez que si votre gouvernante avait le choléra, je vous laisserais aller près d'elle sous prétexte de devoir?… Votre devoir est de vivre, et de vivre heureuses pour votre père… et pour moi, par-dessus le marché… Ainsi, plus un mot de cette folie.

— Nous ne courons aucun danger à aller auprès de notre gouvernante dans sa chambre, dit Rose.

— Eh, y eût-il danger, ajouta Blanche, nous ne devrions pas non plus hésiter. Ainsi, Dagobert, sois bon… laisse-nous passer.

Tout à coup Rodin, qui avait écouté ce qui précède avec une attention méditative, tressaillit; son oeil brilla, et un éclair de joie sinistre illumina son visage.

— Dagobert, ne nous refuse pas, dit Blanche; tu ferais pour nous ce que tu nous reproches de faire pour une autre.

Dagobert avait, jusque-là, pour ainsi dire barré le passage au jésuite et aux deux soeurs, en se mettant devant la porte; après un moment de réflexion, il haussa les épaules, s'effaça et dit avec calme:

— J'étais un vieux fou. Allez, mesdemoiselles… allez… si vous trouvez Mme Augustine dans la maison… je vous permets de rester auprès d'elle…

Interdites de l'assurance et des paroles de Dagobert, les deux jeunes filles restèrent immobiles et indécises.

— Si notre gouvernante n'est pas ici… où est-elle donc? dit
Rose.

— Vous croyez peut-être que je vais vous le dire, après l'exaltation où je vous vois!

— Elle est morte!… s'écria Rose en pâlissant.

— Non, non, calmez-vous, dit vivement le soldat; non… sur votre père, je vous jure que non… seulement, à la première atteinte de la maladie, elle a demandé à être transportée hors de la maison… craignant la contagion pour ceux qui l'habitent.

— Bonne et courageuse femme… dit Rose avec attendrissement, et tu ne veux pas…

— Je ne veux pas que vous sortiez d'ici, et vous n'en sortirez pas, quand je devrais vous enfermer dans cette chambre, s'écria le soldat en frappant du pied avec colère; puis se rappelant que la malheureuse indiscrétion de Jocrisse causait seule ce fâcheux incident, il ajouta avec une fureur concentrée:

— Oh! il faudra que je casse ma canne sur le dos de ce gredin- là…

Ce disant, il se retourna vers la porte, où Rodin se tenait silencieusement attentif, dissimulant sous son impassibilité habituelle les funestes espérances qu'il venait de concevoir.

Les deux jeunes filles, ne doutant plus du départ de leur gouvernante, et persuadées que Dagobert ne leur apprendrait pas où on l'avait transportée, restèrent pensives et attristées.

À la vue du prêtre, qu'il avait un moment oublié, le courroux du soldat augmenta, et il lui dit brutalement:

— Vous êtes encore là?

— Je vous ferai observer, mon cher monsieur, dit Rodin avec l'air de bonhomie parfaite qu'il savait prendre dans l'occasion, que vous vous teniez devant la porte, ce qui m'empêchait naturellement de sortir.

— Eh bien! maintenant… rien ne vous empêche, filez…

— Je m'empresserai donc de… _filer… _mon cher monsieur, quoique j'aie, je crois, le droit de m'étonner d'une réception pareille…

— Il ne s'agit pas de réception, mais de départ… Allez-vous-en.

— J'étais venu, mon cher monsieur, pour vous parler…

— Je n'ai pas le temps de causer.

— Il s'agit d'affaires graves…

— Je n'ai pas d'autre affaire grave que celle de rester avec ces enfants…

— Soit, mon cher monsieur, dit Rodin en touchant au seuil de la porte, je ne vous importunerai pas plus longtemps; excusez mon indiscrétion… porteur de nouvelles… d'excellentes nouvelles du maréchal Simon… je venais…

— Des nouvelles de notre père! dit vivement Rose en s'approchant de Rodin.

— Oh! parlez… parlez, monsieur, ajouta Blanche.

— Vous avez des nouvelles du maréchal, vous! dit Dagobert en jetant sur Rodin un regard soupçonneux. Et quelles sont-elles, ces nouvelles?

Mais Rodin, sans d'abord répondre à cette question, quitta le seuil de la porte, rentra dans le salon et, contemplant tour à tour Rose et Blanche avec admiration, il reprit:

— Quel bonheur pour moi de venir encore apporter quelque joie à ces chères demoiselles! Les voilà bien comme je les ai laissées, toujours gracieuses et charmantes, quoique moins tristes que le jour où j'ai été les chercher dans ce vilain couvent où on les retenait prisonnières… Avec quel bonheur… je les ai vues se jeter dans les bras de leur glorieux père!…

— C'était là leur place, et la vôtre n'est pas ici… dit rudement Dagobert en tenant toujours le battant de la porte ouvert derrière Rodin.

— Avouez au moins que ma place était chez le docteur Baleinier… dit le jésuite en regardant le soldat d'un air fin, vous savez, dans cette maison de santé… ce jour où je vous ai rendu cette noble croix impériale que vous regrettiez si fort… ce jour où cette bonne Mlle de Cardoville, en vous disant que j'étais son libérateur, vous a empêché de m'étrangler, un peu… mon cher monsieur… Ah! mais, c'est que c'est ainsi que j'ai l'honneur de vous le dire, mesdemoiselles, ajouta Rodin en souriant, ce brave soldat commençait à m'étrangler; car, soit dit, sans le fâcher, il a, malgré son âge, un poignet de fer. Eh! eh! eh! les Prussiens et les Cosaques doivent le savoir encore mieux que moi…

Ce peu de mots rappelaient à Dagobert et aux jeunes filles les services que Rodin leur avait véritablement rendus.

Quoique le maréchal eût entendu parler de Rodin par Mlle de Cardoville comme d'un homme fort dangereux, dont elle avait été dupe, le père de Rose et de Blanche, sans cesse tourmenté, harcelé, n'avait pas fait part de cette circonstance à Dagobert; mais celui-ci, instruit par l'expérience, et malgré tant d'apparences favorables au jésuite, éprouvait à son endroit un éloignement insurmontable; aussi reprit-il brusquement:

— Il ne s'agit pas de savoir si j'ai le poignet rude ou non, mais…

— Si je fais allusion à cette innocente vivacité de votre part, mon cher monsieur, dit Rodin d'un ton doucereux en interrompant Dagobert et se rapprochant davantage des deux soeurs par une sorte de circonlocution de reptile qui lui était particulière, si j'y fais allusion, c'est en me souvenant involontairement des petits services que j'ai été trop heureux de vous rendre.

Dagobert regarda fixement Rodin, qui aussitôt abaissa sur sa prunelle fauve sa flasque paupière.

— D'abord, dit le soldat après un moment de silence, un homme de coeur ne parle jamais des services qu'il a rendus… et voilà trois fois que vous revenez là-dessus…

— Mais, Dagobert, lui dit tout bas Rose, s'il s'agit de nouvelles de notre père…

Le soldat fit un geste de la main comme pour prier la jeune fille de le laisser parler, et reprit en regardant toujours Rodin entre les deux yeux:

— Vous êtes malin… mais je ne suis pas un conscrit.

— Je suis malin, moi? dit Rodin d'un air béat.

— Beaucoup… Vous croyez m'entortiller avec vos belles phrases, mais ça ne prend pas… Écoutez-moi bien: Quelqu'un de votre bande de robes noires m'avait volé ma croix… vous me l'avez restituée… soit… quelqu'un de votre bande avait enlevé ces enfants… vous les avez été chercher… soit… Vous avez dénoncé le renégat d'Aigrigny… c'est encore vrai… mais tout cela ne prouve que deux choses: la première, c'est que vous avez été assez misérable pour être le complice de ces gueux-là… la seconde, c'est que vous avez été assez misérable pour les dénoncer; or, ces deux choses-là sont ignobles… vous m'êtes suspect. Filez, et filez vite, votre vue n'est pas sainte pour ces enfants.

— Mais, mon cher monsieur…

— Il n'y a pas de mais, reprit Dagobert d'une voix irritée; quand un homme bâti comme vous fait le bien, ça cache quelque chose de mauvais… il faut se défier… et je me défie.

— Je conçois, dit froidement Rodin en cachant son désappointement croissant, car il avait cru facilement amadouer le soldat; on n'est pas maître de cela… pourtant… si vous réfléchissez… quel intérêt puis-je avoir à vous tromper, et sur quoi vous tromperais-je?

— Vous avez un intérêt quelconque à vous entêter à rester là malgré moi… quand je vous dis de vous en aller.

— J'ai eu l'honneur de vous dire le but de ma visite, mon cher monsieur.

— Des nouvelles du maréchal Simon, n'est-ce pas?

— C'est cela même; je suis assez heureux pour avoir des nouvelles de M. le maréchal, répondit Rodin en se rapprochant de nouveau des jeunes filles comme pour regagner le terrain qu'il avait perdu, et il leur dit:

— Oui, mes chères demoiselles, j'ai des nouvelles de votre glorieux père.

— Alors, venez tout de suite chez moi, vous me les direz, reprit
Dagobert.

— Comment!… vous avez la cruauté de priver ces chères demoiselles… d'entendre… les nouvelles que…

— Mordieu! monsieur, s'écria Dagobert d'une voix tonnante, vous ne voyez donc pas qu'il me répugne de jeter un homme de votre âge à la porte! Ça finira-t-il!

— Allons, allons, dit doucement Rodin, ne vous emportez pas contre un vieux bonhomme comme moi… Est-ce que j'en vaux la peine?… Allons chez vous… soit… Je vous conterai ce que j'ai à vous conter… et vous vous repentirez de ne m'avoir pas laissé parler devant ces chères demoiselles, ce sera votre punition, méchant homme!

Ce disant, Rodin, après s'être de nouveau incliné, cachant son dépit et sa colère, passa devant Dagobert, qui ferma la porte après avoir fait un signe d'intelligence aux deux soeurs, qui restèrent seules.

— Dagobert, quelles nouvelles de notre père? dit vivement Rose au soldat en le voyant rentrer un quart d'heure après être sorti en accompagnant Rodin.

— Eh bien… ce vieux sorcier sait, en effet, que le maréchal est parti et qu'il est parti joyeux; il connaît, m'a-t-il dit, M. Robert. Comment est-il instruit de tout cela?… je l'ignore, ajouta le soldat d'un air pensif; mais c'est une raison de plus pour me défier de lui.

— Et les nouvelles de notre père, quelles sont-elles? demanda
Rose.

— Un des amis de ce vieux misérable (je ne m'en dédis pas!) connaît, m'a-t-il dit, votre père, et l'a rencontré à vingt-cinq lieues d'ici; sachant que cet homme revenait à Paris, le maréchal l'aurait chargé de vous dire ou de vous faire dire qu'il était en parfaite santé, et qu'il espérait bientôt vous revoir…

— Ah! quel bonheur! s'écria Rose.

— Tu vois bien, tu avais tort de le soupçonner… ce pauvre vieillard, ajouta Blanche, tu l'as traité si durement!…

— C'est possible… mais je ne m'en repens pas…

— Pourquoi cela?

— J'ai mes raisons… et une des meilleures, c'est que lorsque je l'ai vu entrer, tourner, virer autour de vous, je me suis senti froid jusque dans la moelle des os, sans savoir pourquoi… j'aurais vu un serpent s'avancer vers vous en rampant, que je n'aurais pas été plus effrayé… Je sais bien que, devant moi, il ne pouvait pas vous faire de mal; mais, que voulez-vous que je vous dise, mes enfants!… malgré les services qu'après tout il nous a rendus, je me tenais à quatre pour ne pas le jeter par la fenêtre… Or, cette manière de lui prouver ma reconnaissance n'est pas naturelle… Il faut donc se défier des gens qui vous inspirent ces idées-là.

— Bon Dagobert, c'est ton affection pour nous qui te rend si soupçonneux, dit Rose d'un ton caressant; cela prouve combien tu nous aimes.

— Combien tu aimes tes enfants, ajouta Blanche en s'approchant de Dagobert et en jetant un coup d'oeil d'intelligence à sa soeur comme si toutes deux allaient réaliser quelque complot fait en l'absence du soldat…

Celui-ci, qui était dans un de ces jours de défiance, regarda tour à tour les orphelines, puis, secouant la tête, il reprit:

— Hum!… vous me câlinez bien… vous avez quelque chose à me demander…

— Eh bien!… oui… tu sais que nous ne mentons jamais… dit
Rose.

— Voyons, Dagobert, sois juste… voilà tout, ajouta Blanche.

Et chacune d'elles s'approchant du soldat, qui était resté debout, joignit et appuya ses mains sur son épaule en le regardant et lui souriant de l'air le plus séducteur.

— Allons, parlez, voyons… dit Dagobert en les regardant l'une après l'autre, je n'ai qu'à me bien tenir. Il s'agit de quelque chose de difficile à arracher, j'en suis sûr…

— Écoute, toi qui es si brave, si bon, si juste, toi qui nous as louées quelquefois d'être courageuses comme des filles de soldat…

— Au fait… au fait… dit Dagobert, qui commençait à s'inquiéter de ces précautions oratoires.

La jeune fille allait parler lorsqu'on frappa discrètement à la porte (la leçon que Dagobert avait donnée à Jocrisse avait été d'un exemple salutaire, il venait de le chasser à l'instant même de la maison).

— Qui est là! dit Dagobert.

— Moi, Justin, monsieur Dagobert, dit une voix.

— Entrez.

Un domestique de la maison, homme honnête et fidèle, parut à la porte.

— Qu'est-ce? lui dit le soldat.

— Monsieur Dagobert, répondit Justin, il y a en bas une dame en voiture. Elle a envoyé son valet de pied s'informer si l'on pouvait parler à M. le duc et à mesdemoiselles… On lui a dit que M. le duc n'y était pas, mais que mesdemoiselles y étaient; alors elle a demandé à les voir… disant que c'était pour une quête.

— Et cette dame… l'avez-vous vue?… a-t-elle dit son nom?

— Elle ne l'a pas dit, monsieur Dagobert, mais ça a l'air d'une grande dame… une voiture superbe… des domestiques en grande livrée.

— Cette dame vient pour une quête, dit Rose à Dagobert, sans doute pour des pauvres; on lui a dit que nous y étions: nous ne pouvons nous empêcher de la recevoir… il me semble!

— Qu'en penses-tu, Dagobert? dit Blanche.

— Une dame… à la bonne heure… ce n'est pas comme ce vieux sorcier de tout à l'heure, dit le soldat, et d'ailleurs je ne vous quitte pas.

Puis s'adressant à Justin:

— Fais monter cette dame. Le domestique sortit.

— Comment, Dagobert… tu te défies aussi de cette dame que tu ne connais pas?

— Écoutez, mes enfants, je n'avais aucune raison de me défier de ma brave et digne femme, n'est-ce pas? ça n'empêche pas que c'est elle qui vous a livrées entre les mains des robes noires… et cela… sans savoir faire mal… et seulement pour obéir à son gredin de confesseur.

— Pauvre femme! c'est vrai. Elle nous aimait bien pourtant, dit
Rose pensive.

— Quand as-tu eu de ses nouvelles? dit Blanche.

— Avant-hier. Elle va de mieux en mieux; l'air du petit pays où est la cure de Gabriel lui est favorable, et elle garde le presbytère en l'attendant.

À ce moment les deux battants de la porte du salon s'ouvrirent, et la princesse de Saint-Dizier entra après une respectueuse révérence. Elle tenait à la main une de ces bourses de velours rouge employées dans les églises par les quêteuses.

XLIX. La quête.

Nous l'avons dit, la princesse de Saint-Dizier savait prendre, lorsqu'il le fallait, les dehors les plus attrayants, le masque le plus affectueux; ayant d'ailleurs conservé des habitudes galantes de sa jeunesse, une coquetterie câline singulièrement insinuante, elle l'appliquait à la réussite de ses intrigues dévotes, comme elle l'avait autrefois appliquée au bon succès de ses intrigues amoureuses. Un air de grande dame, tempéré, nuancé çà et là de retours de simplicité cordiale, pendant lesquels Mme de Saint- Dizier jouait merveilleusement bien la bonne femme, se joignait à ces séduisantes apparences. Telle était la princesse lorsqu'elle se présenta devant les filles du maréchal Simon et devant Dagobert. Bien corsée dans sa robe de moire grise, qui dissimulait autant que possible sa taille trop replète, un chaperon de velours noir et de nombreuses boucles de cheveux blonds encadraient son visage à trois mentons grassouillets, encore fort agréable, et auquel un regard d'une aménité charmante, un gracieux sourire qui mettait en valeur des dents très blanches, donnaient l'expression de la plus aimable bienveillance.

Dagobert, malgré sa mauvaise humeur, Rose et Blanche, malgré leur timidité, se sentirent tout d'abord prévenus en faveur de Mme de Saint-Dizier; celle-ci, s'avançant vers les jeunes filles, leur fit une demi-révérence du meilleur air, et leur dit de sa voix onctueuse et pénétrante:

— C'est à mesdemoiselles de Ligny que j'ai l'honneur de parler?

Rose et Blanche, peu habituées à s'entendre donner le nom honorifique de leur père, rougirent et se regardèrent avec embarras sans répondre.

Dagobert, voulant venir à leur secours, dit à la princesse:

— Oui, madame, ces demoiselles sont les filles du maréchal Simon… Mais d'habitude on les appelle tout bonnement mesdemoiselles Simon.

— Je ne m'étonne pas, monsieur, répondit la princesse, de ce que la plus aimable modestie soit une des qualités habituelles aux filles de M. le maréchal; elles voudront donc bien m'excuser de les avoir nommées du glorieux nom qui rappelle l'immortel souvenir d'une des plus brillantes victoires de leur père.

À ces mots flatteurs et bienveillants, Rose et Blanche jetèrent un regard reconnaissant sur Mme de Saint-Dizier, tandis que Dagobert, heureux et fier de cette louange à la fois adressée au maréchal et à ses filles, se sentit comme elles de plus en plus en confiance avec la quêteuse.

Celle-ci reprit d'un ton touchant et pénétré:

— Je viens vers vous, mesdemoiselles, pleine de confiance dans les exemples de noble générosité que vous a donnés M. le maréchal, implorer votre charité en faveur des victimes du choléra; je suis l'une des dames patronnesses d'une oeuvre de secours et, quelle que soit votre offrande, mesdemoiselles, elle sera accueillie avec une vive reconnaissance…

— C'est nous, madame, qui vous remercions d'avoir voulu songer à nous pour cette bonne oeuvre, dit Blanche avec grâce.

— Permettez-moi, madame, ajouta Rose, d'aller chercher tout ce dont nous pouvons disposer pour vous l'offrir.

Et, ayant échangé un regard avec sa soeur, la jeune fille sortit du salon et entra dans la chambre à coucher qui l'avoisinait.

— Madame, dit respectueusement Dagobert, de plus en plus séduit par les paroles et les manières de la princesse, faites-nous donc l'honneur de vous asseoir en attendant que Rose revienne avec son boursicaut…

Puis le soldat reprit vivement, après avoir avancé un siège à la princesse, qui s'assit:

— Pardon, madame, si je dis Rose… tout court, en parlant d'une des filles du maréchal Simon… mais j'ai vu naître ces enfants…

— Et, après mon père, nous n'avons pas d'ami meilleur, plus tendre, plus dévoué que Dagobert, madame, ajouta Blanche en s'adressant à la princesse.

— Je le crois sans peine, mademoiselle, répondit la dévote, car vous et votre charmante soeur paraissez bien dignes d'un pareil dévouement… dévouement, ajouta la princesse en se tournant vers Dagobert, aussi honorable pour ceux qui l'inspirent que pour celui qui le ressent…

— Ma foi, oui, madame, dit Dagobert, je m'en honore et je m'en flatte, car il y a de quoi… Mais, tenez, voilà Rose avec son magot.

En effet, la jeune fille sortit de la chambre tenant à la main une bourse de soie verte assez remplie. Elle la remit à la princesse, qui avait déjà deux ou trois fois tourné la tête vers la porte avec une secrète impatience, comme si elle eût attendu la venue d'une personne qui n'arrivait pas. Ce mouvement ne fut pas remarqué par Dagobert.

— Nous voudrions, madame, dit Rose à Mme de Saint-Dizier, vous offrir davantage; mais c'est là tout ce que nous possédons…

— Comment!… de l'or? dit la dévote en voyant plusieurs louis briller à travers les maillons de la bourse. Mais votre _modeste _offrande, mesdemoiselles, est d'une générosité rare.

Puis la princesse ajouta en regardant les jeunes filles avec attendrissement:

— Cette somme était sans doute destinée à vos plaisirs, à votre toilette. Ce don n'en est que plus touchant… Ah! je n'avais pas trop présumé de votre coeur… Vous imposer de ces privations souvent si pénibles pour les jeunes filles!

— Madame, dit Rose avec embarras, croyez que cette offrande n'est nullement une privation pour nous…

— Oh! je vous crois, reprit gracieusement la princesse, vous êtes trop jolies pour avoir besoin des ressources superflues de la toilette, et votre âme est trop belle pour ne pas préférer les jouissances de la charité à tout autre plaisir…

— Madame…

— Allons, mesdemoiselles, dit Mme de Saint-Dizier en souriant et en prenant son air de bonne femme, ne soyez pas confuses de ces louanges. À mon âge on ne flatte guère, et je vous parle en mère… que dis-je! en grand'mère, je suis bien assez vieille pour cela…

— Nous serions bien heureuses si notre aumône pouvait alléger quelques-uns des maux pour le soulagement desquels vous quêtez, madame, dit Rose; car ces maux sont affreux sans doute.

— Oui, bien affreux, reprit tristement la dévote; mais ce qui console un peu de tels malheurs, c'est de voir l'intérêt, la pitié qu'ils inspirent dans toutes les classes de la société… En ma qualité de quêteuse, je suis plus à même que personne d'apprécier tant de nobles dévouements, qui ont aussi, pour ainsi dire, leur contagion… car…

— Entendez-vous, mesdemoiselles, s'écria Dagobert triomphant, et en interrompant la princesse afin d'interpréter les paroles de celle-ci dans un sens favorable à l'opposition qu'il apportait au désir des orphelines, qui voulaient aller visiter leur gouvernante malade; entendez-vous ce que dit si bien madame? Dans certains cas, le dévouement devient une espèce de contagion… or, il n'y a rien de pire que la contagion… et…

Le soldat ne put continuer, un domestique entra et l'avertit que quelqu'un voulait à l'instant lui parler. La princesse dissimula parfaitement le contentement que lui causait cet incident auquel elle n'était pas étrangère, et qui éloignait momentanément Dagobert des deux jeunes filles.

Dagobert, assez contrarié d'être obligé de sortir, se leva et dit à la princesse en la regardant d'un air d'intelligence:

— Merci, madame, de vos bons avis sur la contagion du dévouement! aussi, avant de vous en aller, dites encore, je vous prie, quelques mots comme ceux-là à ces jeunes filles; vous rendrez grand service à elles, à leur père et à moi… Je reviens à l'instant, madame, car il faut que je vous remercie encore.

Puis, passant auprès des deux soeurs, Dagobert leur dit tout bas:

— Écoutez bien cette brave dame, mes enfants, vous ne pouvez mieux faire; et il sortit en saluant respectueusement la princesse.

Le soldat sorti, la dévote dit aux jeunes filles d'une voix calme et d'un air parfaitement dégagé, quoiqu'elle brûlât du désir de profiter de l'absence momentanée de Dagobert, afin d'exécuter les instructions qu'elle venait de recevoir à l'instant de Rodin:

— Je n'ai pas bien compris les dernières paroles de votre vieil ami… ou plutôt il a, je crois, mal interprété les miennes… Quand je vous parlais tout à l'heure de la généreuse contagion du dévouement, j'étais loin de jeter le blâme sur ce sentiment, pour lequel j'éprouve, au contraire, la plus profonde admiration…

— Oh! n'est-ce pas, madame? dit vivement Rose, et c'est ainsi que nous avions compris vos paroles.

— Puis, si vous saviez, madame, combien ces paroles viennent à propos pour nous!… ajouta Blanche en regardant sa soeur d'un air d'intelligence.

— J'étais sûre que des coeurs comme les vôtres me comprendraient, reprit la dévote; sans doute le dévouement a sa contagion, mais c'est une généreuse, une héroïque contagion!… Si vous saviez de combien de traits touchants, adorables, je suis chaque jour témoin, combien d'actes de courage m'ont fait tressaillir d'enthousiasme! Oui, oui, gloire et grâces soient rendues au Seigneur! ajouta Mme de Saint-Dizier avec componction. Toutes les classes de la société, toutes les conditions rivalisent de zèle, de charité chrétienne.

Ah! si vous voyiez dans ces ambulances établies pour donner les premiers soins aux personnes atteintes de la contagion, quelle émulation de dévouement! Pauvres et riches, jeunes gens et vieillards, femmes de tout âge, s'empressent autour des malheureux malades, et regardent comme une faveur d'être admis au pieux honneur de soigner… d'encourager… de consoler tant d'infortunes…

— Et c'est à des étrangers pour elles que tant de personnes courageuses témoignent un si vif intérêt, dit Rose en s'adressant à sa soeur d'un ton pénétré d'admiration.

— Sans doute, reprit la dévote. Tenez, hier encore, j'ai été émue jusqu'aux larmes: je visitais l'ambulance provisoire établie… justement à quelques pas d'ici… tout près de votre maison. Une des salles était presque entièrement remplie de pauvres créatures du peuple apportées là mourantes; tout à coup je vois entrer une femme de mes amies accompagnée de ses deux filles, jeunes, charmantes et charitables comme vous, et bientôt toutes trois, la mère et ses deux filles, se mettent, ainsi que d'humbles servantes du Seigneur, aux ordres des médecins pour soigner ces infortunées.

Les deux soeurs échangèrent un regard impossible à rendre en entendant ces paroles de la princesse, paroles perfidement calculées pour exalter jusqu'à l'héroïsme les penchants généreux des jeunes filles; car Rodin n'avait pas oublié leur émotion profonde en apprenant la maladie subite de leur gouvernante; la pensée rapide, pénétrante du jésuite, avait aussitôt tiré parti de cet incident, et aussitôt il avait enjoint à Mme de Saint-Dizier d'agir en conséquence.

La dévote continua donc en jetant sur les orphelines un regard attentif, afin de juger de l'effet de ses paroles:

— Vous pensez bien qu'au premier rang de ceux qui accomplissent cette mission de charité, l'on compte les ministres du Seigneur… Ce matin même, dans cet établissement de secours dont je vous parle… et qui est situé près d'ici… j'ai été, comme bien d'autres, frappée d'admiration à la vue d'un jeune prêtre… que dis-je!… d'un ange! qui semblait descendu du ciel pour apporter à toutes ces pauvres femmes les ineffables consolations de la religion… Oh! oui, ce jeune prêtre est un être angélique… car si, comme moi, dans ces tristes circonstances, vous saviez ce que l'abbé Gabriel…

— L'abbé Gabriel! s'écrièrent les jeunes filles en échangeant un regard de surprise et de joie.

— Vous le connaissez? demanda la dévote en feignant la surprise.

— Si nous le connaissons, madame… Il nous a sauvé la vie…

— Lors du naufrage où nous périssions sans son secours.

— L'abbé Gabriel vous a sauvé la vie? dit Mme de Saint-Dizier en paraissant de plus en plus étonnée; mais ne vous trompez-vous pas?

— Oh! non, non, madame; vous parlez de dévouement courageux, admirable: ce doit être lui…

— D'ailleurs, ajouta Rose ingénument, Gabriel est bien reconnaissable, il est beau comme un archange…

— Il a de longs cheveux blonds, ajouta Blanche.

— Et des yeux bleus si doux, si bons, qu'on se sent tout attendrie en le regardant, ajouta Rose.

— Plus de doute… c'est bien lui, reprit la dévote; alors vous comprendrez l'adoration qu'on lui témoigne et l'incroyable ardeur de charité que son exemple inspire à tous. Ah! si vous aviez entendu, ce matin encore, avec quelle tendre admiration il parlait de ces femmes généreuses qui avaient le noble courage, disait-il, de venir soigner, consoler d'autres femmes, leurs soeurs, dans cet asile de souffrances!… Hélas! je l'avoue, le Seigneur nous commande l'humilité, la modestie; pourtant, je le confesse, en écoutant ce matin l'abbé Gabriel, je ne pouvais me défendre d'une sorte de pieuse fierté; oui, malgré moi, je prenais ma faible part des louanges qu'il adressait à ces femmes, qui, selon sa touchante expression, semblaient reconnaître une soeur bien-aimée dans chaque pauvre malade auprès de laquelle elles s'agenouillaient pour lui prodiguer leurs soins.

— Entends-tu, ma soeur? dit Blanche à Rose avec exaltation: comme l'on doit être fière de mériter de pareilles louanges!

— Oui, oui! s'écria la princesse avec un entraînement calculé, on peut en être fière, car c'est au nom de l'humanité, c'est au nom du Seigneur qu'il les accorde, ces louanges, et l'on dirait que Dieu parle par sa bouche inspirée.

— Madame, dit vivement Rose, dont le coeur battait d'enthousiasme aux paroles de la dévote, nous n'avons plus notre mère; notre père est absent… vous avez une si belle âme, un si noble coeur, que nous ne pouvons mieux nous adresser qu'à vous… pour demander conseil…

— Quel conseil, ma chère enfant? dit Mme de Saint-Dizier d'une voix insinuante; oui… ma chère enfant, laissez-moi vous donner ce nom, plus en rapport avec votre âge et le mien…

— Il nous sera doux aussi de recevoir ce nom de vous, madame, reprit Blanche; puis elle ajouta: Nous avions une gouvernante: elle nous a toujours témoigné le plus vif attachement; cette nuit, elle a été frappée du choléra.

— Oh! mon Dieu! dit la dévote, feignant le plus touchant intérêt; et comment va-t-elle?

— Hélas, madame, nous l'ignorons.

— Comment! vous ne l'avez pas encore vue?

— Ne nous accusez pas d'indifférence ou d'ingratitude, madame, dit tristement Blanche; ce n'est pas notre faute, si nous ne sommes pas déjà auprès de notre gouvernante.

— Et qui vous empêche de vous y rendre?

— Dagobert… notre vieil ami, que vous avez vu ici tout à l'heure.

— Lui!… pourquoi s'oppose-t-il à ce que vous remplissiez un devoir de reconnaissance?

— Il est donc vrai, madame, que notre devoir est de nous rendre auprès d'elle?

Mme de Saint-Dizier regarda tour à tour les deux jeunes filles comme si elle eût été au comble de l'étonnement, et dit:

— Vous me demandez si c'est votre devoir; c'est vous… vous dont l'âme est si généreuse, qui me faites une pareille question!

— Notre première pensée a été de courir auprès de notre gouvernante, madame, je vous l'assure; mais Dagobert nous aime tant, qu'il tremble toujours pour nous…

— Et puis, ajouta Rose, mon père nous a confiées à lui; aussi, dans sa tendre sollicitude pour nous, il s'exagère le danger auquel nous nous exposerions peut-être en allant voir notre gouvernante.

— Les scrupules de cet excellent homme sont excusables, dit la dévote; mais ses craintes sont, ainsi que vous dites, exagérées; depuis nombre de jours je vais visiter les ambulances, plusieurs de mes amies font comme moi, et jusqu'à présent nous n'avons pas ressenti la moindre atteinte de la maladie… qui d'ailleurs n'est pas contagieuse; cela est maintenant prouvé… aussi, rassurez- vous…

— Qu'il y ait ou non du danger, madame, dit Rose, notre devoir nous appelle auprès de notre gouvernante.

— Je le crois, mes enfants; sinon elle vous accuserait peut-être d'ingratitude et de lâcheté; puis, ajouta Mme de Saint-Dizier avec componction, il ne s'agit pas seulement de mériter l'estime du monde, il faut songer à mériter la grâce du Seigneur… pour soi… et pour les siens… Ainsi, vous avez eu le malheur de perdre votre mère, n'est-ce pas?

— Hélas! oui, madame.

— Eh bien, mes enfants, quoiqu'il n'y ait pas à douter qu'elle soit placée… au paradis, parmi les élus, car elle est morte en chrétienne, n'est-ce pas? elle a reçu les derniers sacrements de notre sainte mère l'Église? ajouta la princesse en manière de parenthèse.

— Nous vivions au fond de la Sibérie, dans un désert… madame, répondit tristement Rose. Notre mère est morte du choléra… il n'y avait pas de prêtres aux environs… pour l'assister…

— Serait-il possible? s'écria la princesse d'un air alarmé. Votre pauvre mère est morte sans l'assistance d'un ministre du Seigneur?

— Ma soeur et moi nous avons veillé auprès d'elle après l'avoir ensevelie, en priant Dieu pour elle… comme nous savions le prier… dit Rose les yeux baignés de larmes; puis Dagobert a creusé la fosse où elle repose.

— Ah! mes chères enfants, dit la dévote en feignant un accablement douloureux.

— Qu'avez-vous, madame? s'écrièrent les orphelines effrayées.

— Hélas!… votre digne mère, malgré toutes ses vertus, n'est pas encore montée au paradis parmi les élus.

— Que dites-vous, madame?

— Malheureusement, elle est morte sans avoir reçu les sacrements; de sorte que son âme reste errante parmi les âmes du purgatoire, attendant ainsi l'heure de la clémence du Seigneur… délivrance qui peut être hâtée, grâce à l'intercession de prières que l'on prononce chaque jour dans les églises pour le rachat des âmes en peine.

Mme de Saint-Dizier prit un air si désolé, si convaincu, si pénétré, en prononçant ces paroles; les jeunes filles avaient un sentiment filial si profond, que, dans leur ingénuité, elles crurent aux frayeurs de la princesse à l'endroit de leur mère, se reprochant avec une tristesse naïve d'avoir ignoré jusqu'alors la particularité du purgatoire. La dévote, voyant, à l'expression de douloureuse tristesse qui se répandit aussitôt sur la physionomie des jeunes filles, que sa fourberie hypocrite avait produit l'effet qu'elle attendait, ajouta: