— Te rappelles-tu, lorsqu'il nous a menées chez notre cousine, Mlle Adrienne, qui a été si tendre, si bonne pour nous, comme il nous disait avec admiration: «Avez-vous vu, mes enfants? Qu'elle est belle, Mlle Adrienne, quel esprit, quel noble coeur, et avec cela quelle grâce, quel charme!»
— Oh! c'est bien vrai… Mlle de Cardoville était si belle, sa voix était si douce, qu'en la regardant, qu'en l'écoutant, il nous semblait que nous n'avions plus de chagrin.
— Et c'est à cause de cela, vois-tu, Rose, que notre père, en nous comparant à notre cousine et à tant d'autres belles demoiselles, ne doit pas être fier de nous… et lui, si aimé, si honoré, il aurait tant aimé être fier de ses filles?
Tout à coup Rose, mettant sa main sur le bras de sa soeur, lui dit avec anxiété:
— Écoute… écoute… on parle bien haut dans la chambre de notre père.
— Oui… dit Blanche en prêtant l'oreille à son tour; et puis on marche… c'est son pas…
— Ah! mon Dieu… comme il élève la voix! il a l'air bien en colère… il va peut-être venir…
Et à la pensée de l'arrivée de leur père… de leur père qui pourtant les adorait, les deux malheureuses enfants se regardèrent avec crainte.
Les éclats de voix devenant de plus en plus distincts, plus courroucés, Rose, toute tremblante, dit à sa soeur:
— Ne restons pas ici… viens dans notre chambre…
— Pourquoi?
— Nous entendrions malgré nous, les paroles de notre père, et il ignore sans doute que nous sommes là…
— Tu as raison… viens, viens, répondit Blanche en se levant précipitamment.
— Oh! j'ai peur… je ne l'ai jamais entendu parler d'un ton si irrité.
— Ah! mon Dieu!… dit Blanche en pâlissant et en s'arrêtant involontairement, c'est à Dagobert qu'il parle ainsi…
— Que se passe-t-il donc alors pour qu'il lui parle de la sorte…?
— Hélas! c'est quelque malheur…
— Oh!… ma soeur… ne restons pas ici… cela fait trop de peine d'entendre parler ainsi à Dagobert.
Le bruit retentissant d'un objet lancé ou brisé avec fureur dans la pièce voisine épouvanta tellement les orphelines, que, pâles, tremblantes d'émotion, elles se précipitèrent dans leur chambre, dont elles fermèrent la porte.
Expliquons maintenant la cause du violent courroux du maréchal
Simon.
XLII. Le lion blessé.
Telle était la scène dont le retentissement avait si fort effrayé Rose et Blanche. D'abord, seul chez lui, le maréchal Simon, alors dans un état d'exaspération difficile à rendre, s'était mis à marcher précipitamment, sa belle et mâle figure enflammée de colère, ses yeux étincelant d'indignation, tandis que sur son large front couronné de cheveux grisonnants, coupés très court, quelques veines, dont on aurait pu compter les battements, semblaient gonflées à se rompre; parfois son épaisse moustache noire s'agitait par un mouvement convulsif, assez semblable à celui qui tord la face du lion en fureur. Et de même aussi qu'un lion blessé, harcelé, torturé par mille piqûres invisibles, va et vient avec un courroux sauvage dans la loge où il est retenu, le maréchal Simon, haletant, courroucé, allait et venait dans sa chambre, pour ainsi dire par bonds; tantôt il marchait un peu courbé comme s'il eût fléchi sous le poids de sa colère; tantôt, au contraire, s'arrêtant brusquement, se redressant ferme sur ses reins, croisant ses bras sur sa robuste poitrine, le front haut, menaçant, le regard terrible, il semblait défier un ennemi invisible en murmurant quelques exclamations confuses; c'était alors l'homme de guerre et de bataille dans toute sa fougue intrépide. Bientôt le maréchal s'arrêta, frappa du pied avec colère, s'approcha de la cheminée et sonna si violemment que le cordon lui resta dans la main. Un domestique accourut à ce tintement précipité.
— Vous n'avez donc pas dit à Dagobert que je voulais lui parler? s'écria le maréchal.
— J'ai exécuté les ordres de monsieur le duc; mais M. Dagobert accompagnait son fils jusqu'à la porte de la cour, et…
— C'est bon, dit le maréchal Simon en faisant de la main un geste impérieux et brusque.
Le domestique sortit, et son maître continua de marcher à grands pas, en froissant avec rage une lettre qu'il tenait dans sa main gauche. Cette lettre lui avait été innocemment remise par Rabat- Joie qui, le voyant rentrer, était accouru lui faire fête.
Enfin la porte s'ouvrit, Dagobert parut.
— Voilà bien longtemps que je vous ai fait demander, monsieur, s'écria le maréchal d'un ton irrité.
Dagobert, plus peiné que surpris de ce nouvel accès d'emportement, qu'il attribuait avec raison à l'état de surexcitation presque continuelle où se trouvait le maréchal, répondit doucement:
— Mon général, excusez-moi, mais je reconduisais mon fils… et…
— Lisez cela, monsieur, dit brusquement le maréchal en l'interrompant et lui tendant la lettre.
Puis, pendant que Dagobert lisait, le maréchal reprit avec une colère croissante, en renversant du pied une chaise qui se trouvait sur son passage:
— Ainsi, jusque chez moi, jusque dans ma maison, il est des misérables sans doute gagnés par ceux qui me harcèlent avec un incroyable acharnement… Eh bien! avez-vous lu, monsieur?
— C'est une nouvelle infamie… à ajouter aux autres, dit froidement Dagobert. Et il jeta la lettre dans la cheminée.
— Cette lettre est infâme… mais elle dit vrai, reprit le maréchal.
Dagobert le regarda sans le comprendre. Le maréchal continua:
— Et cette lettre infâme, savez-vous qui l'a remise entre mes mains? Car on dirait que le démon s'en mêle: c'est votre chien!
— Rabat-Joie?… dit Dagobert au comble de la surprise.
— Oui, reprit amèrement le maréchal; c'est sans doute une plaisanterie de votre invention?…
— Je n'ai guère le coeur à la plaisanterie, mon général, reprit Dagobert, de plus en plus attristé de l'état d'irritation où il voyait le maréchal; je ne m'explique pas comment cela est arrivé… Rabat-Joie rapporte très bien, il aura sans doute trouvé la lettre dans la maison, et alors…
— Et cette lettre, qui l'avait laissée ici? Je suis donc entouré de traîtres? vous ne surveillez donc rien, vous en qui j'ai toute confiance!
— Mon général… écoutez-moi… Mais le maréchal reprit sans vouloir l'entendre:
— Comment, mordieu! j'ai fait vingt-cinq ans de guerre, j'ai tenu tête à des armées, j'ai victorieusement lutté contre les plus mauvais temps de l'exil et de la proscription, j'ai résisté à des coups de massue… et je serais tué à coups d'épingle! Comment! poursuivi jusque chez moi, je serai impunément harcelé, obsédé, torturé à chaque instant, par suite de je ne sais quelle misérable haine! Quand je dis je ne sais… je me trompe… d'Aigrigny, le renégat, est au fond de tout cela, j'en suis sûr, je n'ai au monde qu'un ennemi… et c'est cet homme; il faut que j'en finisse avec lui, je suis las… c'est trop.
— Mais, mon général, songez donc que c'est un prêtre, et…
— Et que m'importe qu'il soit prêtre? Je l'ai vu manier l'épée; je saurai bien faire monter à la face de ce renégat son sang de soldat!…
— Mais, mon général…
— Je vous dis, moi, qu'il faut que je m'en prenne à quelqu'un, s'écria le maréchal en proie à une violente exaspération; je vous dis qu'il faut que je mette un nom et une figure à ces lâchetés ténébreuses, pour pouvoir en finir avec elles!… Elles m'enserrent de toutes parts, elles font de ma vie un enfer… vous le savez bien… et l'on ne tente rien pour épargner ces colères qui me tuent à petit feu. Je ne puis compter sur personne!…
— Mon général, je ne peux pas laisser passer cela, dit Dagobert d'une voix calme, mais ferme et pénétrée.
— Que signifie?…
— Mon général, je ne peux pas vous laisser dire que vous ne comptez sur personne; vous finiriez par le croire, et ça serait encore plus dur pour vous que pour ceux qui savent à quoi s'en tenir sur leur dévouement et qui se jetteraient dans le feu pour vous, et… je suis de ceux-là… moi… vous le savez bien.
Ces simples paroles, dites par Dagobert avec un accent profondément ému, rappelèrent le maréchal à lui-même; car ce caractère loyal et généreux pouvait bien de temps à autre s'aigrir par l'irritation et le chagrin, mais il reprenait bientôt sa droiture première; aussi, s'adressant à Dagobert, il reprit d'un ton moins brusque, mais qui décelait toujours une vive agitation:
— Tu as raison, je ne dois pas douter de toi; l'irritation m'emporte; cette lettre infâme m'a mis hors de moi… c'est à devenir fou. Je suis injuste, bourru… ingrat… oui, ingrat… et envers qui!… envers toi… encore…
— Ne parlons plus de moi, mon général; avec des mots pareils au bout de l'an, vous pourriez me brutaliser toute l'année… Mais que vous est-il arrivé?…
La physionomie du maréchal redevint sombre, il dit d'une voix brève et rapide:
— Il m'est arrivé… qu'on me méprise, qu'on me dédaigne.
— Vous… vous!…
— Oui, moi, et après tout, reprit le maréchal avec amertume, pourquoi te cacher cette nouvelle blessure? J'ai douté de toi, et je te dois un dédommagement; apprends donc tout: depuis quelque temps, je m'en aperçois, lorsque je les rencontre, mes anciens compagnons d'armes s'éloignent peu à peu de moi…
— Comment… cette lettre anonyme de tout à l'heure… c'était à cela…
— Qu'elle faisait allusion… oui… et elle disait vrai, reprit le maréchal avec un soupir de rage et d'indignation.
— Mais c'est impossible, mon général, vous si aimé, si respecté…
— Tout cela, ce sont des mots; je te parle de faits, moi. Quand je parais, souvent l'entretien commencé cesse tout à coup; au lieu de me traiter en camarade de guerre, on affecte envers moi une politesse rigoureusement froide; ce sont enfin mille nuances, mille riens qui blessent le coeur, et dont on ne peut se formaliser…
— Ce que vous me dites là… mon général, me confond, reprit
Dagobert atterré. Vous me l'assurez… je dois vous croire…
— C'est intolérable. J'ai voulu en avoir le coeur net; ce matin je vais chez le général d'Havrincourt; il était avec moi colonel de la garde impériale: c'est l'honneur et la loyauté même. Je viens à lui le coeur ouvert. «Je m'aperçois, lui dis-je, de la froideur qu'on me témoigne; quelque calomnie doit circuler contre moi; dites-moi tout; connaissant les attaques, je me défendrai hautement, loyalement.»
— Eh bien, mon général?
— D'Havrincourt est resté impassible, cérémonieux; à mes questions, il m'a répondu froidement: «Je ne sache pas, monsieur le maréchal, qu'aucun bruit calomnieux ait été répandu sur vous. - - Il ne s'agit pas de m'appeler monsieur le maréchal, mon cher d'Havrincourt; nous sommes de vieux soldats, de vieux amis; j'ai l'honneur inquiet, je l'avoue, car je trouve que vous et nos camarades ne m'accueillez plus cordialement comme par le passé. Ce n'est pas à nier… je le vois, je le sais, je le sens…» À cela, d'Havrincourt me répond avec la même froideur: «Jamais je n'ai vu qu'on ait manqué d'égards envers vous. — Je ne vous parle pas d'égards, me suis-je écrié en serrant affectueusement sa main, qui a faiblement répondu à mon étreinte; je vous parle de la cordialité, de la confiance qu'on me témoignait, tandis que maintenant l'on me traite en étranger. Pourquoi cela? Pourquoi ce changement?» Toujours froid et réservé, il me répond: «Ce sont là des réserves si délicates, monsieur le maréchal, qu'il m'est impossible de vous donner un avis à ce sujet.» Mon coeur a bondi de colère, de douleur. Que faire? Provoquer d'Havrincourt, c'était fou; par dignité, j'ai rompu cet entretien, qui n'a que trop confirmé mes craintes… Ainsi, ajouta le maréchal en s'animant de plus en plus, ainsi je suis sans doute déchu de l'estime à laquelle j'ai droit, méprisé peut-être, sans en savoir seulement la cause! Cela n'est-il pas odieux? Si du moins on articulait un fait, un bruit quelconque, j'aurais prise au moins pour me défendre, pour me venger ou pour répondre. Mais rien, rien, pas un mot; une froideur polie aussi blessante qu'une insulte… Oh! encore une fois, c'est trop… c'est trop… car tout ceci se joint encore à d'autres soucis. Quelle vie est la mienne, depuis la mort de mon père?… Trouvé-je du moins quelques repos, quelque bonheur dans sa maison? Non. J'y rentre, c'est pour y lire des lettres infâmes… et de plus, ajouta le maréchal d'un ton déchirant après un moment d'hésitation, et de plus, je trouve mes enfants de plus en plus indifférentes pour moi… Oui, ajouta le maréchal en voyant la stupeur de Dagobert, et elles ne savent pourtant pas combien elles me sont chères.
— Vos filles… indifférentes! reprit Dagobert avec stupeur, vous leur faites ce reproche?
— Eh! mon Dieu! je ne les blâme pas; à peine si elles ont eu le temps de me connaître.
— Elles n'ont pas eu le temps de vous connaître! reprit le soldat d'un ton de reproche en s'animant à son tour. Ah! et de quoi leur mère leur parlait-elle, si ce n'est de vous? Et moi donc, est-ce qu'à chaque instant vous n'étiez pas en tiers avec nous? Et qu'aurions-nous donc appris à vos enfants, sinon à vous connaître, à vous aimer?
— Vous les défendez… c'est justice… elles vous aiment mieux que moi, dit le maréchal avec une amertume croissante.
Dagobert se sentit si péniblement ému, qu'il regarda le maréchal sans lui répondre.
— Eh bien, oui, s'écria le maréchal avec une douloureuse expansion, oui, cela est lâche et ingrat, soit; mais il n'importe!… Vingt fois j'ai été jaloux de l'affectueuse confiance que mes enfants vous témoignaient, tandis qu'auprès de moi elles semblent toujours craintives. Si leurs figures mélancoliques s'animent quelquefois d'une expression un peu plus gaie que d'habitude, c'est en vous parlant, c'est en vous voyant; tandis que pour moi il n'y a que respect, contrainte, froideur… et ce calme me tue. Sûr de l'affection de mes enfants, j'aurais tout bravé… tout surmonté.
Puis, voyant Dagobert s'élancer vers la porte qui communiquait dans la chambre de Rose et de Blanche, le maréchal lui dit:
— Où vas-tu?
— Chercher vos filles, mon général.
— Pourquoi faire?
— Pour les mettre en face de vous, pour leur dire: «Mes enfants, votre père croit que vous ne l'aimez pas…» Je ne leur dirai que cela, et vous verrez…
— Dagobert! je vous le défends, s'écria vivement le père de Rose et de Blanche.
— Il n'y a pas de Dagobert qui tienne… Vous n'avez pas le droit d'être injuste envers ces pauvres petites. Et le soldat fit de nouveau un pas vers la porte.
— Dagobert, je vous ordonne de rester ici, s'écria le maréchal.
— Écoutez, mon général: je suis votre soldat, votre inférieur, votre serviteur, si vous voulez, dit rudement l'ex-grenadier à cheval, mais, il n'y a ni rang, ni grade qui tienne quand il s'agit de défendre vos filles… Tout va s'expliquer… mettre les braves gens en face, je ne connais que ça.
Et si le maréchal ne l'eût arrêté par le bras, Dagobert entrait dans l'appartement des orphelines.
— Restez, dit si impérieusement le maréchal, que le soldat, habitué à l'obéissance, baissa la tête et ne bougea pas. Qu'allez- vous faire? reprit le maréchal: dire à mes filles que je crois qu'elles ne m'aiment pas? provoquer ainsi des affectations de tendresse que ces pauvres enfants ne ressentent pas… ce n'est pas leur faute… c'est la mienne sans doute.
— Ah! mon général, dit Dagobert avec un accent navré, ce n'est pas de la colère que j'éprouve… en vous entendant parler ainsi de vos enfants… c'est de la douleur… Vous me brisez le coeur…
Le maréchal, touché de l'expression de la physionomie du soldat, reprit moins brusquement:
— Allons, soit, j'ai encore tort; et pourtant… voyons, je vous le demande… sans amertume… sans jalousie… mes enfants ne sont-elles pas plus confiantes, plus familières avec vous qu'avec moi?
— Eh! mordieu! mon général, s'écria Dagobert, si vous le prenez par là… elles sont encore plus familières avec Rabat-Joie qu'avec moi!… Vous êtes leur père… et si bon que soit un père, il impose toujours… Elles sont familières avec moi! pardieu! la belle histoire! Que diable de respect voulez-vous qu'elles aient pour moi, qui, sauf mes moustaches et ces six pieds, suis environ comme une vieille _mie _qui les aurait bercées… Et puis, il faut aussi tout dire: dès avant la mort de votre brave père, vous étiez triste… préoccupé… ces enfants ont remarqué cela… et ce que vous prenez pour de la froideur… de leur part, je suis sûr que c'est de l'inquiétude pour vous… Tenez, mon général, vous n'êtes pas juste… vous vous plaignez de ce qu'elles vous aiment trop…
— Je me plains… de ce que je souffre, dit le maréchal avec un emportement douloureux; moi seul… je connais mes souffrances.
— Il faut qu'elles soient vives… mon général, dit Dagobert, entraîné plus loin qu'il ne le voulait peut-être par son attachement pour les orphelines; oui, il faut que vos souffrances soient vives, car ceux qui vous aiment s'en ressentent cruellement.
— Encore des reproches, monsieur!…
— Eh bien! oui, mon général, oui, des reproches, s'écria Dagobert; ce sont vos enfants qui auraient plutôt à se plaindre de vous, à vous accuser de froideur, puisque vous les méconnaissez ainsi.
— Monsieur… dit le maréchal en se contenant avec peine.
Monsieur… c'est assez… c'est trop…
— Oh! oui, c'est assez… reprit Dagobert avec une émotion croissante; au fait, à quoi bon défendre de malheureuses enfants qui ne savent que se résigner et vous aimer? à quoi bon les défendre contre votre malheureux aveuglement?
Le maréchal fit un mouvement d'impatience et de colère, puis il reprit avec un sang-froid forcé:
— J'ai besoin de me rappeler tout ce que je vous dois… et je ne l'oublierai pas… quoi que vous fassiez…
— Mais, mon général, s'écria Dagobert, pourquoi ne voulez-vous pas que j'aille chercher vos enfants?
— Mais vous ne voyez donc pas que cette scène me brise, me tue! s'écria le maréchal exaspéré. Vous ne comprenez donc pas que je ne veux pas rendre mes enfants témoins de ce que j'endure!… Le chagrin d'un père a sa dignité, monsieur; vous devriez le sentir et le respecter.
— Le respecter?… non… car c'est une injustice qui le cause.
— Assez… monsieur… assez.
— Et non content de vous tourmenter ainsi, s'écria Dagobert, ne se contraignant plus, savez-vous ce que vous ferez? vous ferez mourir vos filles de chagrin, entendez-vous?… et ce n'est pas pour cela que je vous les ai amenées du fond de la Sibérie…
— Des reproches!…
— Oui; car la véritable ingratitude envers moi, c'est de rendre vos filles malheureuses…
— Sortez à l'instant, sortez, monsieur! s'écria le maréchal, complètement hors de lui, et si effrayant de colère et de douleur, que Dagobert, regrettant d'avoir été trop loin, reprit:
— Mon général, j'ai tort. Je vous ai peut-être manqué de respect… pardonnez-moi… mais…
— Soit, je vous pardonne, et je vous prie de me laisser seul, répondit le maréchal en se contenant avec peine.
— Mon général… un mot…
— Je vous demande en grâce de me laisser seul… je vous le demande comme un service… Est-ce assez? dit le maréchal en redoublant d'efforts pour se contraindre.
Et une grande pâleur succédait à la vive rougeur qui, pendant cette scène pénible, avait enflammé les traits du maréchal. Dagobert, effrayé de ce symptôme, redoubla d'instances.
— Je vous en supplie, mon général, dit-il d'une voix altérée, permettez-moi… pour un moment, de…
— Puisque vous l'exigez, ce sera donc moi qui sortirai, monsieur, dit le maréchal en faisant un pas vers la porte.
Ces mots furent dits de telle sorte que Dagobert n'osa pas insister; il baissa la tête, accablé, désespéré, regarda encore un instant le maréchal en silence et d'un air suppliant; mais à un nouveau mouvement d'emportement que ne put retenir le père de Rose et de Blanche, le soldat sortit à pas lents…
* * * * *
Quelques minutes s'étaient à peine écoulées depuis le départ de Dagobert lorsque le maréchal, qui, après un sombre silence, s'était plusieurs fois approché de la porte de l'appartement de ses filles avec une hésitation remplie d'angoisse, fit un violent effort sur lui-même, essuya la sueur froide qui baignait son front, tâcha de dissimuler son agitation, et entra dans la chambre où s'étaient réfugiées Rose et Blanche.
XLIII. L'épreuve.
Dagobert avait eu raison de défendre ses enfants, ainsi qu'il appelait paternellement Rose et Blanche; et cependant les appréhensions du maréchal au sujet de la tiédeur d'affection qu'il reprochait à ses filles étaient malheureusement justifiées par les apparences. Ainsi qu'il l'avait dit à son père, ne pouvant s'expliquer l'embarras triste, presque craintif, que ses enfants éprouvaient en sa présence, il cherchait en vain la cause de ce qu'il appelait leur indifférence. Tantôt, se reprochant amèrement de n'avoir pu assez cacher la douleur que la mort de leur mère lui avait causée, il craignait de leur avoir ainsi laissé croire qu'elles étaient incapables de le consoler; tantôt il craignait de ne pas s'être montré assez tendre, assez expansif envers elles, de les avoir glacées par sa rudesse militaire; tantôt enfin il se disait, avec un regret navrant, qu'ayant toujours vécu loin d'elles, il devait leur être presque étranger. En un mot, les suppositions les moins fondées se présentaient en foule à son esprit, et dès que de pareils germes de doute, de défiance ou de crainte sont jetés dans une affection, tôt ou tard ils se développent avec une ténacité funeste. Pourtant, malgré cette froideur dont il souffrait tant, l'affection du maréchal pour ses filles était si profonde, que le chagrin de les quitter encore causait seul les hésitations qui désolaient sa vie, lutte incessante entre son amour paternel et un devoir qu'il regardait comme sacré.
Quant au fatal effet des calomnies assez habilement répandues sur le maréchal pour que des gens d'honneur, ses anciens compagnons d'armes, pussent y ajouter quelque créance, elles avaient été propagées par des amis de la princesse de Saint-Dizier avec une effrayante adresse. On aura plus tard et le sens et le but de ces bruits odieux, qui, joints à d'autres blessures vives faites à son coeur, comblaient l'exaspération du maréchal.
Emporté par la colère, par la surexcitation que lui causaient ces _coups d'épingle _incessants, comme il disait, choqué de quelques paroles de Dagobert, il l'avait rudoyé; mais après le départ du soldat, dans le silence de la réflexion, le maréchal, se rappelant l'expression convaincue, chaleureuse, du défenseur de ses filles, avait senti s'éveiller dans son esprit quelque doute sur la froideur qu'il lui reprochait; et, après avoir pris une résolution terrible, dans le cas où cette épreuve confirmerait ses doutes désolants, il entra, nous l'avons dit, chez ses filles.
Le bruit de sa discussion avec Dagobert avait été tel, que l'éclat de sa voix, traversant le salon, était confusément arrivé jusqu'aux oreilles des deux soeurs, réfugiées dans leur chambre à coucher. Aussi, à l'arrivée de leur père, leurs figures pâles trahissaient l'anxiété. À la vue du maréchal, dont les traits étaient également altérés, les deux jeunes filles se levèrent respectueusement, mais restèrent serrées l'une contre l'autre et toutes tremblantes.
Et pourtant ce n'était pas la colère, la dureté, qui se lisaient sur la figure de leur père; c'était une douleur profonde, presque suppliante, qui semblait dire:
— Mes enfants… je souffre… je viens à vous, rassurez-moi!… ou je meurs…
L'expression de la physionomie du maréchal fut à ce moment pour ainsi dire si parlante, que, le premier mouvement de crainte surmonté, les orphelines furent sur le point de se jeter dans ses bras; mais se rappelant les recommandations de l'écrit anonyme qui leur disait combien l'effusion de leur tendresse était pénible à leur père, elles échangèrent un coup d'oeil rapide et se continrent.
Par une fatalité cruelle, à ce moment aussi, le maréchal brûlait d'envie d'ouvrir ses bras à ses enfants. Il les contemplait avec idolâtrie; il fit un léger mouvement comme pour les appeler à lui, n'osant tenter davantage, de crainte de n'être point compris. Mais les pauvres enfants, paralysées par de perfides avis, restèrent muettes, immobiles et tremblantes.
À cette apparente insensibilité, le maréchal sentit son coeur lui manquer; il ne pouvait plus en douter: ses filles ne comprenaient ni sa terrible douleur ni sa tendresse désespérée.
— Toujours la même froideur, pensa-t-il, je ne m'étais pas trompé. Tâchant pourtant de cacher ce qu'il ressentait, s'avançant vers elles, il leur dit d'une voix qu'il essaya de rendre calme:
— Bonjour, mes enfants…
— Bonjour, mon père, répondit Rose, moins craintive que sa soeur.
— Je n'ai pu vous voir… hier, dit le maréchal d'une voix altérée; j'ai été si occupé… voyez-vous… il s'agissait d'affaires graves… de choses… relatives au service… Enfin, vous ne m'en voulez pas… de vous avoir négligées? Et il tâcha de sourire, n'osant pas leur dire que, pendant la nuit dernière, après un terrible emportement, il était allé, pour calmer ses angoisses, les contempler endormies. N'est-ce pas, reprit-il, vous me pardonnez de vous avoir ainsi oubliées?…
— Oui, mon père… dit Blanche en baissant les yeux.
— Et si j'étais forcé de partir pour quelque temps, reprit lentement le maréchal, vous me le pardonneriez aussi… vous vous consoleriez de mon absence, n'est-ce pas?
— Nous serions bien chagrines… si vous vous contraigniez le moins du monde pour nous… dit Rose en se souvenant de l'écrit anonyme qui parlait des sacrifices que leur présence causait à leur père.
À cette réponse, faite avec autant d'embarras que de timidité, et où le maréchal crut voir une indifférence naïve, il ne douta plus du peu d'affection de ses filles pour lui.
— C'est fini, pensa le malheureux père en contemplant ses enfants. Rien ne vibre en elles… Que je parte… que je reste… peu leur importe! Non… non… je ne suis rien pour elles, puisqu'en ce moment suprême, où elles me voient peut-être pour la dernière fois… l'instinct filial ne leur dit pas que leur tendresse me sauverait…
Pendant cette réflexion accablante, le maréchal n'avait pas cessé de contempler ses filles avec attendrissement, et sa mâle figure prit alors une expansion si touchante et si déchirante, son regard disait si douloureusement les tortures de son âme au désespoir, que Rose et Blanche, bouleversées, épouvantées, cédant à un mouvement spontané, irréfléchi se jetèrent au cou de leur père; et le couvrirent de larmes et de caresses. Le maréchal Simon n'avait pas dit un mot, ses filles n'avaient pas prononcé une parole, et tous trois s'étaient enfin compris… Un choc sympathique avait tout à coup électrisé et confondu ces trois coeurs…
Vaines craintes, faux doutes, avis mensongers, tout avait cédé devant cet élan irrésistible qui jetait les filles dans les bras du père; une révélation soudaine leur donnait la foi au moment fatal où une défiance incurable allait à jamais les séparer.
En une seconde, le maréchal sentit tout cela, mais les expressions lui manquèrent… Palpitant, égaré, baisant le front, les cheveux, les mains de ses filles, pleurant, soupirant, souriant tour à tour, il était fou, il délirait, il était ivre de bonheur; puis enfin il s'écria:
— Je les ai retrouvées… ou plutôt… non, non, je ne les ai jamais perdues. Elles m'aimaient… Oh! je n'en doute plus à cette heure… Elles m'aimaient… elles n'osaient pas… me le dire… je leur imposais… Et moi qui croyais… mais c'est ma faute… Ah! mon Dieu! que cela fait de bien, que cela donne de force, de coeur et d'espoir! Ha! ha! s'écria-t-il, riant, pleurant à la fois, et couvrant ses filles de nouvelles caresses, qu'ils viennent donc me dédaigner, me harceler! je défie tout maintenant. Voyons, mes beaux yeux bleus, regardez-moi bien, oh! bien en face… que cela me fasse revivre tout à fait.
— Oh mon père… vous nous aimez donc autant que nous vous aimons? s'écria Rose avec une naïveté enchanteresse.
— Nous pourrons donc souvent, bien souvent, tous les jours, nous jeter à votre cou, vous embrasser, vous dire notre joie d'être auprès de vous?
— Vous montrer, mon père, les trésors de tendresse et d'amour que nous amassions pour vous au fond de notre coeur, hélas! bien tristes de ne pouvoir les dépenser.
— Nous pourrons vous dire tout haut ce que nous pensions tout bas?
— Oui… vous le pourrez… vous le pourrez, dit le maréchal Simon en balbutiant de joie. Et qui vous en empêchait… mes enfants?… Mais non, non, ne me répondez pas… assez du passé… je sais tout, je comprends tout: mes préoccupations… vous les avez interprétées d'une façon… cela vous a attristées… moi, de mon côté… votre tristesse, vous concevez… je l'ai interprétée… parce que… Mais tenez, je ne fais pas attention à un mot de ce que je vous dis. Je ne pense qu'à vous regarder; cela m'étourdit… cela m'éblouit… c'est le vertige de la joie.
— Oh! regardez-nous, mon père… regardez bien au fond de nos yeux, bien au fond de notre coeur, s'écria Rose avec ravissement.
— Et vous y lirez bonheur pour nous… et amour pour vous, mon père, ajouta Blanche.
— Vous… vous… dit le maréchal d'un ton d'affectueux reproche, qu'est-ce que cela signifie?… Voulez-vous bien me dire _toi… _Je dis vous, moi, parce que vous êtes deux.
— Mon père… ta main, dit Blanche en prenant la main de son père, et le mettant sur son coeur.
— Mon père, ta main, dit Rose en prenant l'autre main du maréchal.
— Crois-tu à notre amour, à notre bonheur, maintenant? reprit
Rose.
Il est impossible de rendre tout ce qu'il y avait d'orgueil charmant et filial dans la divine physionomie de ces deux jeunes filles pendant que leur père, ses vaillantes mains légèrement appuyées sur leur sein virginal, en comptait avec ivresse les pulsations joyeuses et précipitées.
— Ah! oui… le bonheur et la tendresse peuvent seuls faire battre ainsi le coeur, s'écria le maréchal.
Une sorte de soupir rauque, oppressé, qu'on entendit à la porte de la chambre, restée ouverte, fit retourner les deux têtes brunes et la tête grise, qui aperçurent alors la grande figure de Dagobert, accosté du museau noir de Rabat-Joie, pointant à la hauteur des genoux de son maître.
Le soldat, s'essuyant les yeux et la moustache avec son petit mouchoir à carreaux bleus, restait immobile comme le dieu Terme; lorsqu'il put parler, s'adressant au maréchal, il secoua la tête et articula d'une voix enrouée, car le digne homme avalait ses larmes:
— Je vous… le disais… bien, moi!…
— Silence… lui dit le maréchal en lui faisant un signe d'intelligence. Tu étais meilleur père que moi, mon vieil ami; viens vite les embrasser. Je ne suis plus jaloux.
Et le maréchal tendit sa main au soldat, qui la serra cordialement, pendant que les deux orphelines se jetaient à son cou, et que Rabat-Joie voulant, selon sa coutume, prendre part à la fête, se dressant sur ses pattes de derrière, appuyait familièrement ses pattes de devant sur le dos de son maître.
Il y eut un instant de profond silence. La félicité céleste dont le maréchal, ses filles et le soldat jouissaient dans ce moment d'expansion ineffable fut interrompue par un jappement de Rabat- Joie, qui venait de quitter sa position de bipède. L'heureux groupe se désunit, regarda, et vit la stupide face de Jocrisse. Il avait l'air encore plus bête, plus béat que de coutume; il restait coi dans l'embrasure de la porte ouverte, les yeux écarquillés, tenant à la main son éternel panier de bois, et sous son bras un plumeau.
Rien ne met plus en gaieté que le bonheur; aussi, quoique son arrivée fût assez inopportune, un éclat de rire frais et charmant, sortant des lèvres fleuries de Rose et de Blanche, accueillit cette apparition grotesque. Jocrisse faisant rire les filles du maréchal, depuis si longtemps attristées, Jocrisse eut droit à l'instant à l'indulgence du maréchal, qui lui dit avec bonne humeur:
— Que veux-tu, mon garçon?
— Monsieur le duc, ce n'est pas moi! répondit Jocrisse en mettant la main sur sa poitrine, comme s'il eût fait un serment. De sorte que son plumeau s'échappa de dessous son bras.
Les rires des deux jeunes filles redoublèrent.
— Comment, ce n'est pas toi? dit le maréchal.
— Ici, Rabat-Joie! cria Dagobert, car le digne chien semblait avoir un secret et mauvais pressentiment à l'endroit du niais supposé, et s'approchait de lui d'un air fâcheux.
— Non, monsieur le duc, ça n'est pas moi, reprit Jocrisse, c'est le valet de chambre qui m'a dit de dire à M. Dagobert, en montant du bois, de dire à monsieur le duc, puisque j'en montais dans un panier, que M. Robert le demandait.
À cette nouvelle bêtise de Jocrisse, les éclats de rire des deux jeunes filles redoublèrent.
Au nom de M. Robert, le maréchal Simon tressaillit. M. Robert était le secret émissaire de Rodin au sujet de l'entreprise possible, quoique aventureuse, qu'il s'agissait de tenter pour enlever Napoléon II.
Après un moment de silence, le maréchal, dont la figure rayonnait toujours de bonheur et de joie, dit à Jocrisse:
— Prie M. Robert d'attendre un moment en bas, dans mon cabinet.
— Oui, monsieur le duc, répondit Jocrisse en s'inclinant jusqu'à terre.
Le niais sorti, le maréchal dit à ses filles d'une voix enjouée:
— Vous sentez bien qu'en un jour, qu'en un moment comme celui-ci, on ne quitte pas ses enfants… même pour M. Robert.
— Oh! tant mieux, mon père!… s'écria gaiement Blanche, car
M. Robert me déplaisait déjà beaucoup.
— Avez-vous là de quoi écrire? demanda le maréchal.
— Oui, mon père… là… sur la table, dit vivement Rose en indiquant au maréchal un petit bureau placé à côté de l'une des croisées de leur chambre, vers lequel le maréchal se dirigea rapidement.
Par discrétion, les deux jeunes filles restèrent auprès de la cheminée où elles étaient, et s'embrassèrent tendrement, comme pour se réjouir de soeur à soeur, seule à seule, de cette journée inespérée.
Le maréchal s'assit devant le bureau de ses filles et fit signe à Dagobert d'approcher. Tout en écrivant rapidement quelques mots d'une main ferme, il dit au soldat en souriant, et assez bas pour qu'il fût impossible à ses filles de l'entendre:
— Sais-tu à quoi j'étais presque décidé tout à l'heure, avant d'entrer ici?
— À quoi étiez-vous décidé, mon général?
— À me brûler la cervelle… C'est à mes enfants que je dois la vie… Et le maréchal continua d'écrire.
À cette confidence, Dagobert fit un mouvement, puis il reprit, toujours à voix basse:
— Ça n'aurait toujours pas été avec vos pistolets… J'avais ôté les capsules… Le maréchal se retourna vivement vers lui en le regardant d'un air surpris. Le soldat baissa la tête affirmativement et ajouta:
— Dieu merci!… c'est fini de ces idées-là… Pour toute réponse, le maréchal lui montra ses filles d'un regard humide de tendresse, étincelant de bonheur; puis, cachetant le billet de quelques lignes qu'il venait d'écrire, il le donna au soldat et lui dit:
— Remets cela à M. Robert… je le verrai demain. Dagobert prit la lettre et sortit. Le maréchal revenant auprès de ses filles, leur dit joyeusement en leur tendant les bras:
— Maintenant, mesdemoiselles, deux beaux baisers pour avoir sacrifié le pauvre M. Robert… Les ai-je bien gagnés?
Rose et Blanche se jetèrent au cou de leur père.
* * * * *
À peu près au moment où ces choses se passaient à Paris, deux voyageurs étrangers, quoique séparés l'un de l'autre, échangeaient à travers l'espace de mystérieuses pensées.
XLIV. Les ruines de l'abbaye de Saint-Jean le Décapité.
Le soleil est à son déclin. Au plus profond d'une immense forêt de sapins, au milieu d'une sombre solitude, s'élèvent les ruines d'une abbaye autrefois vouée à saint Jean le Décapité.
Le lierre, les plantes parasites, la mousse, couvrent presque entièrement les pierres noires de vétusté; quelques arceaux démantelés, quelques murailles percées de fenêtres ogivales restent encore debout et se découpent sur l'obscur rideau de ces grands bois. Dominant ces amas de décombres, dressée sur son piédestal écorné, à demi caché sous les lianes, une statue de pierre colossale, çà et là mutilée, est restée debout. Cette statue est étrange, sinistre. Elle représente un homme décapité. Vêtu de la toge antique, entre ses mains il tient un plat; dans ce plat est une tête… Cette tête est la sienne. C'est la statue de saint Jean, martyr, mis à mort par ordre d'Hérodiade.
Le silence est solennel. De temps à autre on entend seulement le sourd bruissement du branchage des pins énormes que la brise agite.
Des nuages cuivrés, rougis par le couchant, voguent lentement au- dessus de la forêt, et se reflètent dans le courant d'un petit ruisseau d'eau vive, qui, traversant les ruines de l'abbaye, prend sa source plus loin, au milieu d'une masse de roches. L'onde coule, les nuages passent, les arbres séculaires frémissent, la brise murmure…
Soudain, à travers la pénombre formée par la cime épaisse de cette futaie, dont les innombrables troncs se perdent dans des profondeurs infinies apparaît une forme humaine…
C'est une femme.
Elle s'avance lentement vers les ruines… elle les atteint… elle foule ce sol autrefois béni… Cette femme est pâle, son regard est triste, sa longue robe flottante, et ses pieds sont poudreux; sa démarche est pénible, chancelante.
Un bloc de pierre est placé au bord de la source, presque au- dessous de la statue de saint Jean le Décapité. Sur cette pierre, cette femme tombe épuisée, haletante de fatigue.
Et pourtant, depuis bien des jours, bien des ans, bien des siècles, elle marche… marche… infatigable…
Mais, pour la première fois… elle ressent une lassitude invincible…
Pour la première fois… ses pieds sont endoloris…
Pour la première fois, celle-là, qui traversait d'un pas égal, indifférent et sûr, la lave mouvante des déserts torrides, tandis que des caravanes entières s'engloutissaient sous ces vagues de sable incandescent…
Celle-là qui, d'un pas ferme et dédaigneux, foulait la neige éternelle des contrées boréales, solitude glacée où nul être humain ne peut vivre…
Celle-là qu'épargnaient les flammes dévorantes de l'incendie ou les eaux impétueuses du torrent…
Celle-là enfin qui, depuis tant de siècles, n'avait plus rien de commun avec l'humanité… celle-là en éprouvait pour la première fois les douleurs…
Ses pieds saignent, ses membres sont brisés par la fatigue, une soif brûlante la dévore…
Elle ressent ces infirmités… elle souffre… et elle ose à peine y croire…
Sa joie serait trop immense…
Mais son gosier, de plus en plus desséché, se contracte; sa gorge est en feu… Elle aperçoit la source, et se précipite à genoux pour se désaltérer à ce courant cristallin et transparent comme un miroir.
Que se passe-t-il donc? À peine ses lèvres enflammées ont-elles effleuré cette eau fraîche et pure, que, toujours agenouillée au bord du ruisseau, et appuyée sur ses deux mains, cette femme cesse brusquement de boire et se regarde avidement dans la glace limpide…
Tout à coup, oubliant la soif qui la dévore encore, elle pousse un grand cri… un cri de joie profonde, immense, religieuse, comme une action de grâces infinie envers le Seigneur.
Dans ce miroir profond… elle vient de s'apercevoir qu'elle a vieilli… En quelques jours, en quelques heures, en quelques minutes, à l'instant peut-être… elle a atteint la maturité de l'âge…
Elle qui, depuis plus de dix-huit siècles, avait vingt ans, et traînait à travers les mondes et les générations cette impérissable jeunesse…
Elle avait vieilli… Elle pouvait enfin aspirer à la mort…
Chaque minute de sa vie la rapprochait de la tombe…
Transportée de cet espoir ineffable, elle se redresse, lève la tête vers le ciel et joint ses mains dans une attitude de prière fervente…
Alors ses yeux s'arrêtent sur la grande statue de pierre qui représente saint Jean le Décapité…
La tête que le martyr porte entre ses mains… semble, à travers sa paupière de granit à demi close par la mort, jeter sur la juive errante un regard de commisération et de pitié…
Et c'est elle, Hérodiade, qui, dans la cruelle ivresse d'une fête païenne, a demandé le supplice de ce saint!…
Et c'est au pied de l'image du martyr que, pour la première fois… depuis tant de siècles… l'immortalité qui pesait sur Hérodiade semble s'adoucir!…
«Ô mystère impénétrable! ô divine espérance! s'écrie-t-elle, le courroux céleste s'apaise enfin… La main du Seigneur me ramène aux pieds de ce saint martyr… c'est à ses pieds que je commence à être une créature humaine… Et c'est pour venger sa mort que le Seigneur m'avait condamnée à une marche éternelle…
«Ô mon Dieu! faites que je ne sois pas la seule pardonnée… Celui-là, l'artisan qui, comme moi, la fille du roi… marche aussi depuis des siècles… celui-là… comme moi, peut-il espérer d'atteindre le terme de sa course éternelle?
«Où est-il, Seigneur… où est-il?… Cette puissance que vous m'aviez donnée de le voir, de l'entendre à travers les espaces, me l'avez-vous retirée? Oh! dans ce moment suprême, ce don divin, rendez-le-moi… Seigneur… car, à mesure que je ressens ces infirmités humaines, que je bénis comme la fin de mon éternité de maux, ma vue perd le pouvoir de traverser l'immensité, mon oreille le pouvoir d'entendre l'homme errant d'un bout du monde à l'autre…»
La nuit était venue… obscure… orageuse…
Le vent s'était élevé au milieu des grands sapins.
Derrière leur cime noire, commençait à monter lentement à travers de sombres nuées, le disque argenté de la lune…
L'invocation de la juive errante fut peut-être entendue…
Tout à coup ses yeux se fermèrent, ses mains se joignirent, et elle resta agenouillée au milieu des ruines… immobile comme une statue des tombeaux… Et elle eut alors une vision étrange!!!
XLV. Le calvaire.
Telle était la vision d'Hérodiade:
Au sommet d'une haute montagne, nue, rocailleuse, escarpée, s'élève un calvaire.
Le soleil décline ainsi qu'il déclinait lorsque la juive s'est traînée, épuisée de fatigue, au milieu des ruines de Saint-Jean le Décapité.
Le grand Christ en croix qui domine le calvaire, la montagne et la plaine aride, solitaire, infinie; le grand Christ en croix se détache blanc et pâle sur les nuages d'un noir bleu qui couvrent partout le ciel et deviennent d'un violet sombre en se dégradant à l'horizon…
À l'horizon… où le soleil couchant a laissé de longues traînées d'une lueur sinistre… d'un rouge de sang. Aussi loin que la vue peut s'étendre, aucune végétation n'apparaît sur ce morne désert, couvert de sable et de cailloux comme le lit séculaire de quelque océan desséché.
Un silence de mort plane sur cette contrée désolée. Quelquefois de gigantesques vautours noirs, au cou rouge et pelé, à l'oeil jaune et lumineux, abattent leur grand vol au milieu de ces solitudes, viennent faire la sanglante curée de la proie qu'ils ont enlevée dans un pays moins sauvage.
Comment ce calvaire, ce lieu de prière, a-t-il été élevé si loin, si loin de la demeure des hommes?
Ce calvaire a été élevé à grand frais par un pécheur repentant; il avait fait beaucoup de mal aux autres hommes… et, pour mériter le pardon de ses crimes, il a gravi cette montagne à genoux et, devenu cénobite, il a vécu jusqu'à sa mort au pied de cette croix, à peine abrité sous un toit de chaume depuis longtemps balayé par les vents.
Le soleil décline toujours…
Le ciel devient de plus en plus sombre… les raies lumineuses de l'horizon, naguère empourprées, commencent à s'obscurcir lentement, ainsi que les barres de fer rougies au feu, dont l'incandescence s'éteint peu à peu.
Soudain l'on entend, derrière l'un des versants du calvaire opposé au couchant, le bruit de quelques pierres qui se détachent et tombent en bondissant jusqu'au bas de la montagne.
Le pied d'un voyageur qui, après avoir traversé la plaine, gravit depuis une heure cette pente escarpée, a fait rouler ces cailloux au loin.
Ce voyageur ne paraît pas encore, mais l'on distingue son pas lent, égal et ferme. Enfin… il atteint le sommet de la montagne, et sa haute taille se dessine sur le ciel orageux.
Ce voyageur est aussi pâle que le Christ en croix: sur son large front, de l'une à l'autre tempe, s'étend une ligne noire.
Celui-là est l'artisan de Jérusalem… L'artisan rendu méchant par la misère, par l'injustice et par l'oppression, celui qui, sans pitié pour les souffrances de l'homme divin portant sa croix, l'avait repoussé de sa demeure… en lui criant durement:
Et depuis ce jour, un Dieu vengeur a dit à son tour à l'artisan de
Jérusalem:
— MARCHE… MARCHE… MARCHE… Et il a marché… éternellement marché… Ne bornant pas là sa vengeance, le Seigneur a voulu quelquefois attacher la mort aux pas de l'homme errant, et que les tombes innombrables fussent les bornes militaires de sa marche homicide à travers les mondes.
Et c'était pour l'homme errant des jours de repos dans sa douleur infinie, lorsque la main invisible du Seigneur le poussait dans de profondes solitudes… telles que le désert où il traînait alors ses pas; du moins, en traversant cette plaine désolée, en gravissant ce rude calvaire, il n'entendait plus le glas funèbre des cloches des morts, qui toujours, toujours, tintaient derrière lui… dans les contrées habitées.
Tout le jour, et encore à cette heure, plongé dans le noir abîme de ses pensées, suivant sa route fatale… allant où le menait l'invisible main, la tête baissée sur sa poitrine, les yeux fixés à terre, l'homme errant avait traversé la plaine, monté la montagne sans regarder le ciel… sans apercevoir le calvaire, sans voir le Christ en croix.
L'homme errant pensait aux derniers descendants de sa race; il sentait, au déchirement de son coeur, que de grands périls les menaçaient encore…
Et dans un désespoir amer, profond comme l'Océan, l'artisan de
Jérusalem s'assit au pied du calvaire.
À ce moment un dernier rayon de soleil, perçant à l'horizon le sombre amoncellement des nuages, jeta sur la crête de la montagne, sur le calvaire, une lueur ardente comme le reflet d'un incendie.
Le juif appuyait alors sur sa main son front penché… Sa longue chevelure, agitée par la brise crépusculaire, venait de voiler sa pâle figure, lorsque, écartant ses cheveux de son visage, il tressaillit de surprise… lui qui ne pouvait plus s'étonner de rien…
D'un regard avide, il contemplait la longue mèche de cheveux qu'il tenait à la main… Ses cheveux, naguère noirs comme la nuit… étaient devenus gris.
Lui aussi, comme Hérodiade, il avait vieilli.
Le cours de son âge, arrêté depuis dix-huit siècles… reprenait sa marche…
Ainsi que la juive errante, lui aussi pouvait donc dès lors aspirer à la tombe… Se jetant à genoux, il tendit les mains, le visage vers le ciel… pour demander à Dieu l'explication de ce mystère qui le ravissait d'espérance.
Alors, pour la première fois, ses yeux s'arrêtèrent sur le Christ en croix qui dominait le calvaire, de même que la juive errante avait fixé son regard sur la paupière de granit du saint martyr.
Le Christ, la tête inclinée sous le poids de sa couronne d'épines, semblait du haut de sa croix contempler avec douceur et pardon l'artisan qu'il avait maudit depuis tant de siècles… et qui, à genoux, renversé en arrière, dans une attitude d'épouvante et de prière, tendait vers lui ses mains suppliantes.
— Ô Christ!… s'écria le juif, le bras vengeur du Seigneur me ramène au pied de cette croix si pesante que tu portais, brisé de fatigue… ô Christ! lorsque tu voulus t'arrêter pour te reposer au seuil de ma pauvre demeure, et que, dans ma dureté impitoyable, je te repoussai en te disant: «Marche!… marche!…» et voici qu'après ma vie errante je me retrouve devant cette croix… et voici qu'enfin mes cheveux blanchissent… Ô Christ! dans ta bonté divine, m'as-tu donc pardonné? Suis-je donc arrivé au terme de ma course éternelle! Ta céleste clémence m'accordera-t-elle enfin ce repos du sépulcre qui, jusqu'ici, hélas! m'a toujours fui!… Oh! si ta clémence descend sur moi… qu'elle descende aussi sur cette femme… dont le supplice est égal au mien!… Protège aussi les derniers descendants de ma race! Quel sera leur sort? Seigneur, déjà l'un d'eux, le seul de tous que le malheur eût perverti, a disparu de cette terre. Est-ce pour cela que mes cheveux ont blanchi! Mon crime ne sera-t-il donc expié que lorsque, dans ce monde, il ne restera plus un seul des rejetons de notre famille maudite! Ou bien cette preuve de votre toute-puissante bonté, ô Seigneur! qui me rend à l'humanité, annonce-t-elle votre clémence et la félicité des miens! Sortiront-ils enfin triomphants des périls qui les menacent! Pourront-ils, accomplissant tout le bien dont leur aïeul voulait combler l'humanité, mériter ainsi leur grâce et la mienne! ou bien, inexorablement condamnés par vous, Seigneur, comme les rejetons maudits de ma race maudite, doivent- ils expier leur tache originelle et mon crime! Oh! dites, Seigneur, serai-je pardonné avec eux? seront-ils punis avec moi!
En vain le crépuscule avait fait place à une nuit orageuse et noire… le juif priait toujours, agenouillé au pied du calvaire.
XLVI. Le conseil.
La scène suivante se passe à l'hôtel de Saint-Dizier, le surlendemain du jour où a eu lieu la réconciliation du maréchal Simon et de ses filles.
La princesse écoute les paroles de Rodin avec la plus profonde attention. Le révérend père est, selon son habitude, debout et adossé à la cheminée, tenant ses mains plongées dans les poches de derrière de sa vieille redingote brune; ses gros souliers boueux ont laissé leur empreinte sur le tapis d'hermine qui garnit le devant de la cheminée du salon. Une satisfaction profonde se lit sur la face cadavéreuse du jésuite. Mme de Saint-Dizier, mise avec cette sorte de coquetterie discrète qui convenait à une mère d'Église de sa sorte, ne quittait pas Rodin des yeux, car celui-ci avait complètement supplanté le père d'Aigrigny dans l'esprit de la dévote. Le flegme, l'audace, la haute intelligence, le caractère rude et dominateur de l'ex-socius, imposaient à cette femme altière, la subjuguaient et lui inspiraient une admiration sincère, presque de l'attrait; il n'était pas même jusqu'à la saleté cynique, jusqu'à la repartie souvent brutale de ce prêtre, qui ne lui agréât, et qui ne fût pour elle une sorte de ragoût dépravé, qu'elle préférait alors de beaucoup aux formes exquises, à l'élégance musquée du beau révérend père d'Aigrigny.
— Oui, madame, disait Rodin d'un ton convaincu et pénétré, car ces gens-là ne se démasquent pas, même entre complices, oui, madame, les nouvelles de notre maison de retraite de Saint-Hérem sont excellentes. M. Hardy… l'esprit fort… le libre penseur, est enfin entré dans le giron de notre Église catholique, apostolique et romaine.
Rodin ayant hypocritement nasillé ces derniers mots… la dévote inclina la tête avec respect.
— La grâce a touché cet impie… reprit Rodin, et l'a touché si fort, que, dans son enthousiasme ascétique, il a voulu déjà prononcer les voeux qui l'attachent à notre sainte compagnie.
— Si tôt, mon père? dit la princesse étonnée.
— Nos instituts s'opposent à cette précipitation, à moins cependant qu'il ne s'agisse d'un pénitent qui, se voyant in articulo mortis (à l'article de la mort), considère comme souverainement efficace pour son salut de mourir dans notre habit, et de nous abandonner ses biens… pour la plus grande gloire du Seigneur.
— Est-ce que M. Hardy se trouve dans une position aussi désespérée, mon père?
— La fièvre le dévore; après tant de coups successifs qui l'ont miraculeusement poussé dans la voie du salut, reprit Rodin avec componction, cet homme, d'une nature si frêle et si délicate, est à cette heure presque entièrement anéanti, moralement et physiquement. Aussi les austérités, les macérations, les joies divines de l'extase vont-elles lui frayer on ne peut plus promptement le chemin de la vie éternelle, et il est probable qu'avant quelques jours…
Et le prêtre secoua la tête d'un air sinistre.
— Si tôt que cela, mon père?
— C'est presque certain; j'ai donc pu, usant de mes dispenses, faire recevoir ce cher pénitent_, in articulo mortis_, membre de notre sainte compagnie, à laquelle, selon la règle, il a abandonné tous ses biens, présents et futurs… de sorte qu'à cette heure il n'a plus à songer qu'au salut de son âme… Encore une victime du philosophisme arrachée aux griffes de Satan.
— Ah! mon père, s'écria la dévote avec admiration, c'est une miraculeuse conversion… Le père d'Aigrigny m'a dit combien vous aviez eu à lutter contre l'influence de l'abbé Gabriel.
— L'abbé Gabriel, reprit Rodin, a été puni de s'être mêlé de ce qui ne le regardait point et d'autres choses encore… J'ai exigé son interdiction… et il a été interdit par son évêque et révoqué de sa cure… On dit qu'afin de passer le temps, il court les ambulances de cholériques pour y distribuer des consolations chrétiennes; on ne peut s'opposer à cela… Mais ce consolateur ambulant sent son hérétique d'une lieue…
— C'est un esprit dangereux, reprit la princesse, car il a une assez grande action sur les hommes; aussi n'a-t-il pas fallu moins que votre éloquence admirable, irrésistible, pour ruiner les détestables conseils de cet abbé Gabriel, qui s'était imaginé de vouloir ramener M. Hardy à la vie mondaine… En vérité, mon père, vous êtes un saint Chrysostome.
— Bon, bon, madame, dit brusquement Rodin, très peu sensible aux flatteries, gardez cela pour d'autres.
— Je vous dis que vous êtes un saint Chrysostome, mon père, répéta la princesse avec feu; car, comme lui vous méritez le surnom de saint Jean Bouche d'or.
— Allons donc, madame! dit Rodin avec brutalité en haussant les épaules, moi une bouche d'or!… j'ai les lèvres trop livides et les dents trop noires… Vous plaisantez, avec votre bouche d'or.
— Mais, mon père…
— Mais, madame, on ne me prend pas à cette glu-là, moi, reprit durement Rodin; je hais les compliments, je n'en fais point.
— Que votre modestie me pardonne, mon père, dit humblement la dévote, je n'ai pu résister au bonheur de vous témoigner mon admiration; car, ainsi que vous l'aviez presque prédit… ou prévu il y a peu de mois, voici déjà deux membres de la famille Rennepont désintéressés dans la question de l'héritage…
Rodin regarda Mme de Saint-Dizier d'un air radouci et approbatif en l'entendant formuler ainsi la position des deux défunts héritiers. Car, selon Rodin, M. Hardy, par sa donation et son ascétisme homicide, n'appartenait plus au monde.
La dévote continua:
— L'un de ces hommes, misérable artisan, a été conduit à sa perte par l'exaltation de ses vices… vous avez conduit l'autre dans la voie du salut en exaltant ses qualités aimantes et tendres. Soyez donc glorifié dans vos prévisions, mon père, car, vous l'avez dit: «C'est aux passions que je m'adresserai pour arriver à mon but.»
— Ne glorifiez pas si vite, je vous prie, dit impatiemment Rodin. Et votre nièce? et les deux filles du maréchal Simon? Ces personnes-là ont-elles fait aussi une fin chrétienne, ou sont- elles désintéressées de la question de l'héritage, pour nous glorifier sitôt?
— Non, sans doute.
— Eh bien, donc! vous le voyez, madame ne perdons point de temps à nous congratuler du passé; songeons à l'avenir… Le grand jour approche, le 1er juin n'est pas loin… fasse le ciel que nous ne voyons pas les quatre membres de la famille qui survivent continuer de vivre dans l'impénitence jusqu'à cette époque et posséder cet énorme héritage… objet de nouvelles perditions entre leurs mains, objet de gloire pour le Seigneur et pour son Église entre les mains de notre compagnie.
— Il est vrai, mon père…
— À propos de cela, vous devriez voir des gens d'affaires au sujet de votre nièce?
— Je les ai vus, mon père; et, si incertaine que soit la chance dont je vous ai parlé, elle est à tenter; je saurai aujourd'hui, je l'espère, si légalement cela est possible…
— Peut-être alors, dans le milieu où cette nouvelle condition la placerait, trouverait-on… moyen d'arriver… à… sa _conversion! _dit Rodin avec un étrange et hideux sourire; car jusqu'ici, depuis qu'elle s'est fatalement rapprochée de cet Indien, le bonheur de ces deux païens paraît inaltérable et étincelant comme le diamant; rien n'y peut mordre… pas même la dent de Faringhea… Mais espérons que le Seigneur fera justice de ces vaines et coupables félicités.
Cet entretien fut interrompu par le père d'Aigrigny; il entra dans le salon d'un air triomphant et s'écria de la porte:
— Victoire!
— Que dites-vous? demanda la princesse.
— Il est parti… cette nuit, dit le père d'Aigrigny.
— Qui cela?… fit Rodin.
— Le maréchal Simon, répondit le père d'Aigrigny.
— Enfin… dit Rodin, qui ne put cacher sa joie profonde.
— C'est sans doute son entretien avec le général d'Havrincourt qui aura comblé la mesure, s'écria la dévote; car, je le sais, il a eu une entrevue avec le général, qui, comme tant d'autres, a cru aux bruits plus ou moins fondés que j'avais fait répandre… Tout moyen est bon pour atteindre l'impie, ajouta la princesse en manière de correctif.
— Avez-vous quelques détails? dit Rodin.
— Je quitte Robert, dit le père d'Aigrigny; son signalement, son âge, peuvent se rapporter à l'âge et au signalement du maréchal; celui-ci est parti avec ses papiers. Seulement une chose a profondément surpris votre émissaire.
— Laquelle? dit Rodin.
— Jusqu'alors, il avait eu sans cesse à combattre les hésitations du maréchal; il avait, en outre, remarqué son air sombre, désespéré… Hier, au contraire, il lui a trouvé un air si heureux, si rayonnant, qu'il n'a pu s'empêcher de lui demander la cause de ce changement.
— Eh bien! dirent à la fois Rodin et la princesse, étrangement surpris.
—» Je suis en effet l'homme le plus heureux du monde, a répondu le maréchal, car je vais avec joie et bonheur remplir un devoir sacré.»
Les trois acteurs de cette scène se regardèrent en silence.
— Et qui a pu amener ce brusque changement dans l'esprit du maréchal? dit la princesse d'un air pensif; on comptait au contraire sur des chagrins, sur des irritations de toute sorte pour le jeter dans cette aventureuse entreprise.
— Je m'y perds, dit Rodin en réfléchissant; mais il m'importe, il est parti: il ne faut pas perdre un moment pour agir sur ses filles… A-t-il emmené ce maudit soldat?
— Non… dit le père d'Aigrigny, malheureusement non… mis en défiance et instruit par le passé, il va redoubler de précautions, et un homme qui aurait pu, dans un cas désespéré, nous servir contre lui… vint d'être frappé par la contagion.
— Qui donc cela? demanda la princesse.
— Morok… Je pouvais compter sur lui en tout, pour tout, partout… et il est perdu, car, s'il échappe à la contagion, il est à craindre qu'il ne succombe à un mal horrible et incurable.
— Que dites-vous?…
— Il y a peu de jours, il a été mordu par un des molosses de sa ménagerie, et le lendemain la rage s'est déclarée chez le chien.
— Ah! c'est affreux! s'écria la princesse. Et où est ce malheureux?
— On l'a transporté dans une des ambulances provisoires établies à Paris, car le choléra seul s'est déclaré chez lui jusqu'à présent… et, je le répète, c'est un double malheur, car c'était un homme dévoué, décidé et prêt à tout… Or, le soldat, gardien des orphelines, sera d'un abord presque impossible, et par lui seul cependant on peut arriver aux filles du maréchal Simon.
— C'est évident, dit Rodin d'un air pensif.
— Surtout depuis que les lettres anonymes ont de nouveau éveillé ses soupçons, ajouta le père d'Aigrigny et…
— À propos de lettres anonymes, dit tout à coup Rodin en interrompant le père d'Aigrigny, il est un fait qu'il est bon que vous sachiez; je vous dirai pourquoi.
— De quoi s'agit-il?
— Outre les lettres que vous savez, le maréchal Simon en a reçu nombre d'autres que vous ignorez, et dans lesquelles, par tous les moyens possibles, on tâchait d'exaspérer son irritation contre vous, en lui rappelant toutes les raisons qu'il avait de vous haïr, et en le raillant de ce que votre caractère sacré vous mettait à l'abri de sa vengeance.
Le père d'Aigrigny regarda Rodin avec stupeur, et s'écria en rougissant malgré lui:
— Mais dans quel but… Votre Révérence a-t-elle agi ainsi?
— D'abord, afin de détourner de moi les soupçons qui pouvaient être éveillés par ces lettres; puis, afin d'exalter la rage du maréchal jusqu'au délire, en lui rappelant sans cesse et les justes motifs de sa haine contre vous, et l'impossibilité où il était de vous atteindre. Ceci, joint aux autres ferments de chagrins, de colère, d'irritation, que les brutales passions de cet homme de bataille faisaient bouillonner en lui, devait le pousser à cette folle entreprise, qui est la conséquence et la punition de son idolâtrie pour un misérable usurpateur.
— Soit, dit le père d'Aigrigny d'un air contraint; mais je ferai observer à Votre Révérence qu'il était un peu dangereux d'exciter ainsi le maréchal Simon contre moi.
— Pourquoi? demanda Rodin en attachant un coup d'oeil perçant sur le père d'Aigrigny.
— Parce que le maréchal, poussé hors des bornes, ne se souvenant que de notre haine mutuelle… pouvait me chercher, me rencontrer…