Rodin, ayant atteint le but qu'il poursuivit, continua de la sorte:

— Un jour fatal arriva: M. de Rancé, obligé d'aller à la guerre, quitte cette jeune fille; mais après une courte campagne, il revient plus passionné que jamais. Il avait écrit secrètement qu'il arriverait presque en même temps que sa lettre; il arrive en effet; c'était la nuit; il monte, selon l'habitude, l'escalier dérobé qui conduisait à la chambre de sa maîtresse, entre, le coeur palpitant de désir et d'espoir… Sa maîtresse… était morte depuis le matin.

— Ah!… s'écria M. Hardy en cachant son visage dans ses mains avec terreur.

— Elle était morte, reprit Rodin. Deux cierges brûlaient auprès de sa couche funèbre; M. de Rancé ne croit pas, ne veut pas croire, lui, qu'elle est morte; il se jette à genoux auprès du lit; dans son délire, il prend cette jeune tête si belle, si chérie, si adorée, pour la couvrir de baisers… Cette tête charmante se détache du cou… et lui reste entre les mains… Oui, reprit Rodin en voyant M. Hardy reculer pâle et muet de terreur… oui, la jeune fille avait succombé à un mal si rapide, si extraordinaire, qu'elle n'avait pu recevoir les derniers sacrements. Après sa mort, les médecins, pour tâcher de découvrir la cause de ce mal inconnu, avaient dépecé ce beau corps…

À ce moment du récit de Rodin, le jour tirait à sa fin; il ne régnait plus dans cette chambre silencieuse qu'une faible clarté crépusculaire au milieu de laquelle se détachait vaguement la sinistre et pâle figure de Rodin, vêtu de sa longue robe noire; ses yeux semblaient étinceler d'un feu diabolique.

M. Hardy, sous le coup des violentes émotions dont le frappait ce récit, si étrangement mélangé de pensées de mort, de volupté, d'amour et d'horreur, restait atterré, immobile, attendant la parole de Rodin avec un inexprimable mélange de curiosité, d'angoisse et d'effroi.

— Et M. de Rancé? dit-il enfin d'une voix altérée en essuyant son front inondé d'une sueur froide.

— Après deux jours d'un délire insensé, reprit Rodin, il renonçait au monde, il s'enfermait dans une solitude impénétrable… Les premiers temps de sa retraite furent affreux… dans son désespoir il poussait des cris de douleur et de rage qu'on entendait au loin… deux fois il tenta de se tuer pour échapper à de terribles visions…

— Il avait des visions? dit M. Hardy avec un redoublement de curiosité pleine d'angoisse.

— Oui, reprit Rodin d'une voix solennelle, il avait des visions effrayantes… Cette jeune fille, morte pour lui en état de péché mortel, il la voyait plongée au milieu des flammes éternelles! Sur son beau visage, défiguré par les tortures infernales, éclatait le rire désespéré des damnés… Ses dents grinçaient de rage; ses bras se tordaient de douleur. Elle pleurait du sang, et d'une voix agonisante et vengeresse elle criait à son séducteur: «Toi qui m'as perdue, sois maudit… maudit… maudit!…»

En prononçant ces trois derniers mots, Rodin s'avança trois pas vers M. Hardy, accompagnant chaque pas d'un geste menaçant. Si l'on songe à l'état d'affaissement, de trouble, d'épouvante, où se trouvait M. Hardy; si l'on songe que le jésuite venait de remuer et d'agiter au fond de l'âme de cet infortuné tous les ferments sensuels et spirituels d'un amour refroidi par les larmes, mais non pas éteint; si l'on songe, enfin, que M. Hardy se reprochait aussi d'avoir séduit une femme que l'oubli de ses devoirs pouvait, selon la religion des catholiques, condamner aux flammes éternelles, on comprendra l'effet terrifiant de cette fantasmagorie évoquée dans cette silencieuse solitude, à la tombée du jour, par ce prêtre à figure sinistre. Aussi cet effet fut-il pour M. Hardy saisissant, profond, et d'autant plus dangereux que le jésuite, avec une astuce diabolique, ne faisait que développer, pour ainsi dire, quoiqu'à un autre point de vue, les idées de Gabriel.

Le jeune prêtre n'avait-il pas convaincu M. Hardy que rien n'était plus doux, plus ineffable que de demander à Dieu le pardon de ceux qui nous ont fait du mal ou que nous avons égarés?… Or, le pardon implique l'idée du châtiment, et c'est ce châtiment que Rodin s'efforçait de peindre à sa victime sous de si terribles couleurs.

M. Hardy, les mains jointes, la prunelle fixe et dilatée par l'effroi, tressaillant de tous ses membres, semblait écouter encore Rodin, quoique celui-ci eût cessé de parler… et répétait machinalement: Maudit!… maudit!… maudit!…

Puis, tout à coup, il s'écria dans une sorte d'égarement:

— Et moi aussi… je serai maudit! Cette femme à qui j'ai fait oublier des devoirs sacrés aux yeux des hommes, que j'ai rendue mortellement coupable aux yeux de Dieu… cette femme, un jour aussi plongée dans les flammes éternelles, les bras tordus par le désespoir… pleurant du sang… me criera du fond de l'abîme: Maudit!… maudit!… maudit!… Un jour, ajouta-t-il avec un redoublement de terreur, un jour… et qui sait? à cette heure peut-être, elle me maudit… car ce voyage à travers l'Océan… s'il lui avait été fatal!!! si un naufrage!!! Ô! mon Dieu!… elle aussi… morte en péché mortel… à jamais damnée!!! Oh! pitié… pour elle… mon Dieu!… accablez-moi de votre courroux; mais pitié pour elle… je suis le seul coupable!…

Et le malheureux, presque en délire, tomba à genoux les mains jointes.

— Monsieur, s'écria Rodin d'une voix affectueuse et pénétrée, en s'empressant de le relever, mon cher monsieur, mon cher ami… calmez-vous… rassurez-vous; je serais désolé de vous désespérer… Hélas! mon intention est toute contraire…

— Maudit! maudit!… Elle me maudira aussi… elle que j'ai tant aimée!… Livrée aux flammes de l'enfer… murmura M. Hardy en frémissant et ne paraissant pas entendre Rodin.

— Mais, mon cher monsieur, écoutez-moi donc, je vous en supplie, reprit celui-ci; laissez-moi finir cette parabole, et alors vous la trouverez aussi consolante qu'elle vous paraît effrayante… Au nom du ciel, rappelez-vous donc les adorables paroles de notre angélique abbé Gabriel sur la douceur de la prière…

Au doux nom de Gabriel, M. Hardy revint à lui, et s'écria navré:

— Ah! ses paroles étaient douces et bienfaisantes!… où sont- elles? Oh! par pitié… répétez-les-moi, ces saintes paroles.

— Notre angélique abbé Gabriel, reprit Rodin, parlait de la douceur de la prière…

— Oh! oui… la prière…

— Eh bien, mon bon monsieur, écoutez-moi, et vous allez voir que c'est la prière qui a sauvé M. de Rancé… qui en a fait un saint. Oui, ces tourments affreux que je viens de vous dépeindre, ces visions menaçantes… c'est la prière qui les a conjurés, qui les a changés en célestes délices.

— Je vous en supplie, dit M. Hardy d'une voix accablée, parlez- moi de Gabriel… parlez-moi du ciel… oh! mais plus de ces flammes… de cet enfer… où des femmes coupables pleurent du sang…

— Non, non, ajouta Rodin; et autant, dans la peinture de l'enfer, son accent avait été dur et menaçant, autant il devint tendre et chaleureux en prononçant les paroles suivantes: Non, plus de ces images du désespoir… car, je vous l'ai dit, après avoir souffert des tortures infernales, grâce à la prière, comme vous disait l'abbé Gabriel, M. de Rancé a goûté les joies du paradis.

— Les joies du paradis! répéta M. Hardy en écoutant avec avidité.

— Un jour, au plus fort de sa douleur, un prêtre… un bon prêtre… un abbé Gabriel, parvient jusqu'à M. de Rancé. Ô bonheur!… ô Providence!… en peu de jours, il initie cet infortuné aux saints mystères de la prière… de cette pieuse intercession de la créature vers le Créateur en faveur d'une âme exposée au courroux céleste. Alors M. de Rancé semble transformé… ses douleurs s'apaisent, il prie, et plus il prie, plus sa ferveur, plus son espoir augmentent… il sent que Dieu l'écoute… Au lieu d'oublier cette femme si chérie, il passe les heures à songer à elle, en priant pour son salut à elle… Oui, renfermé avec bonheur au fond de sa cellule obscure, seul à seul avec ce souvenir adoré, il passe les jours, les nuits, à prier pour elle… dans une extase ineffable, brûlante, je dirais presque… amoureuse.

Il est impossible de rendre l'accent d'une énergie presque sensuelle avec lequel Rodin prononça ce mot: amoureuse.

M. Hardy tressaillit d'un frisson à la fois ardent et glacé; pour la première fois, son esprit, affaibli, fut frappé de l'idée des funestes voluptés de l'ascétisme, de l'extase, cette déplorable catalepsie, souvent érotique, de sainte Thérèse, de sainte Aubierge, etc.

Rodin, pénétrant la pensée de M. Hardy, continua:

— Oh! ce n'est pas M. de Rancé qui se serait contenté, lui, d'une prière vague, distraite, faite çà et là au milieu des agitations mondaines qui l'absorbent et l'empêchent d'arriver à l'oreille du Seigneur… Non… non… au plus profond même de sa solitude, il cherche encore à rendre sa prière plus efficace, tant il désire ardemment le salut éternel de cette maîtresse d'au delà du tombeau!

— Que fait-il encore?… oh! que fait-il donc encore dans sa solitude? s'écrie M. Hardy, dès lors livré sans défense à l'obsession du jésuite.

— D'abord, dit Rodin en accentuant lentement ses paroles, il se fait… religieux…

— Religieux!… répéta M. Hardy d'un air pensif.

— Oui, reprit Rodin, il se fait religieux, parce qu'ainsi sa prière est bien plus favorablement accueillie du ciel… et puis… comme, au milieu de la plus profonde solitude, sa pensée est encore quelquefois distraite par la matière, il jeûne, il se mortifie, il dompte, il macère tout ce qu'il y a de charnel en lui, afin de devenir tout esprit, et que la prière sorte de son sein brillante, pure comme une flamme, et monte vers le Seigneur ainsi que le parfum de l'encens…

— Oh!… quel rêve enivrant! s'écria M. Hardy, de plus en plus sous le charme; afin de prier plus efficacement pour une femme adorée… devenir esprit… parfum… lumière!…

— Oui, esprit, parfum, lumière… dit Rodin en appuyant sur ces mots; mais ce n'est pas un rêve… Que de religieux, que de moines reclus sont, comme M. de Rancé, arrivés à une divine extase à force de prières, d'austérités, de macérations! Et si vous connaissiez les célestes voluptés de ces extases!… Ainsi aux visions enchanteresses… Que de fois, après une journée de jeûne et une nuit passée en prières et en macérations, il tomba épuisé, évanoui, sur les dalles de sa cellule!… Alors, à l'anéantissement de la matière succédait l'essor des esprits… Un bien-être inexprimable s'emparait de ses sens… de divins concerts arrivaient à son oreille ravie… une lueur à la fois éblouissante et douce, qui n'est pas de ce monde, pénétrait à travers ses paupières fermées; puis, aux vibrations harmonieuses des harpes d'or des séraphins, au milieu d'une auréole de lumière auprès de laquelle le soleil est pâle, le religieux voyait apparaître cette femme si adorée.

— Cette femme que, par ses prières, il avait enfin arrachée aux flammes éternelles, dit M. Hardy d'une voix palpitante.

— Oui, elle-même, reprit Rodin avec une véritable et suave éloquence; car ce monstre parlait tous les langages. Et alors, grâce aux prières de son amant, que le Seigneur avait exaucées, cette femme ne pleurait plus du sang… elle ne tordait plus ses beaux bras dans des convulsions infernales. Non, non… toujours belle… oh! mille fois plus belle encore qu'elle ne l'était sur la terre… belle de l'éternelle beauté des anges… elle souriait à son amant avec une ardeur ineffable; et, ses yeux rayonnant d'une flamme humide, elle lui disait d'une voix tendre et passionnée: «Gloire au Seigneur, gloire à toi, ô mon amant bien- aimé!… Tes prières ineffables, tes austérités m'ont sauvée; le Seigneur m'a placée parmi ses élus… Gloire à toi, mon amant bien-aimé…» Alors, radieuse dans sa félicité, elle se baissait et effleurait de ses lèvres parfumées d'immortalité les lèvres du religieux en extase… et bientôt leur âme s'exhalait dans un baiser d'une volupté brûlante comme l'amour, chaste comme la grâce, immense comme l'éternité[31].

— Oh!… s'écria M. Hardy en proie à un complet égarement… oh! toute une vie de prières… de jeûnes, de tortures, pour un pareil moment avec celle que je pleure, avec celle que j'ai damnée peut- être…

— Que dites-vous, un pareil moment! s'écria Rodin, dont le crâne jaune était baigné de sueur comme celui d'un magnétiseur.

Et prenant M. Hardy par la main afin de lui parler de plus près encore, comme s'il eût voulu lui insuffler le délire brûlant où il voulait le plonger:

— Ce n'est pas une fois dans sa vie religieuse… mais presque chaque jour, que M. de Rancé, plongé dans l'extase d'un divin ascétisme, goûtait ces voluptés profondes, ineffables, inouïes, surhumaines, qui sont aux voluptés terrestres… ce que l'éternité est à la vie humaine.

Voyant sans doute M. Hardy au _point _où il le voulait, et la nuit étant d'ailleurs presque entièrement venue, le révérend père toussa deux ou trois fois d'une manière significative en regardant du côté de la porte. À ce moment, M. Hardy, au comble de l'égarement, s'écria d'une voix suppliante, insensée:

— Une cellule… une tombe… et l'extase avec elle!… La porte de la chambre s'ouvrit, et le père d'Aigrigny entra portant un manteau sur son bras. Un domestique le suivait portant une lumière à la main.

* * * * *

Environ dix minutes après cette scène, une douzaine d'hommes robustes, à figure franche et ouverte, et conduits par Agricol, entraient dans la rue de Vaugirard et se dirigeaient d'un pas joyeux vers la porte des révérends pères. C'était une députation des anciens ouvriers de M. Hardy; ils venaient le chercher et le remercier de son prochain retour parmi eux. Agricol marchait à leur tête. Tout à coup il vit de loin une voiture de poste sortir de la maison de retraite; les chevaux, lancés et vivement fouettés par le postillon, arrivaient au grand trot. Hasard ou instinct, plus cette voiture s'approchait du groupe dont il faisait partie, plus le coeur d'Agricol se serrait… Cette impression devint si vive, qu'elle se changea bientôt en une prévision terrible; et au moment où ce coupé, dont tous les stores étaient baissés, allait passer devant lui, le forgeron obéissant à un pressentiment insurmontable, s'écria en s'élançant à la tête des chevaux:

— Amis… à moi!

— Postillon!… dix louis!… au galop!… écrase-le sous tes roues! cria, derrière le store, la voix militaire du père d'Aigrigny.

On était en plein choléra; le postillon avait entendu parler des massacres des empoisonneurs; déjà fort effrayé de la brusque agression d'Agricol, il lui asséna sur la tête un vigoureux coup de manche de fouet, qui étourdit et renversa le forgeron; puis, piquant son porteur à l'éventrer, le postillon mit ses trois chevaux au triple galop, et la voiture disparut rapidement, pendant que les compagnons d'Agricol, qui n'avaient compris ni son action ni le sens de ces paroles, s'empressaient autour du forgeron et tâchaient de le ranimer.

XXXVIII. Les souvenirs.

D'autres événements se passèrent quelques jours après la funeste soirée où M. Hardy, égaré jusqu'à la folie par la déplorable exaltation mystique que Rodin était parvenu à lui inspirer, avait supplié à mains jointes le père d'Aigrigny de le conduire loin de Paris, dans une profonde solitude, afin de pouvoir s'y livrer, loin du monde à une vie de prières et d'austérités ascétiques.

Le maréchal Simon, depuis son arrivée à Paris, occupait avec ses deux filles une maison de la rue des Trois-Frères.

Avant d'introduire le lecteur dans cette modeste demeure, nous sommes obligé de rappeler sommairement quelques faits à la mémoire du lecteur.

Le jour de l'incendie de la fabrique de M. Hardy, le maréchal Simon était venu consulter son père sur une question de la plus haute gravité, et lui confier les pénibles appréhensions que lui causait la tristesse croissante de ses deux filles, tristesse dont il ne pouvait pénétrer les causes. On se souvient que le maréchal Simon professait pour la mémoire de l'empereur un culte religieux; sa reconnaissance envers son héros avait été sans bornes, son dévouement aveugle, son enthousiasme appuyé sur le raisonnement, son affection aussi profonde que l'amitié la plus sincère, la plus passionnée. Ce n'était pas tout. Un jour l'empereur, dans une effusion de joie et de tendresse paternelle, conduisant le maréchal auprès du berceau du roi de Rome endormi, lui avait dit en lui faisant orgueilleusement admirer la suave beauté de l'enfant: «Mon vieil ami, jure-moi de te dévouer au fils comme tu t'es dévoué au père.»

Le maréchal Simon avait fait et tenu ce serment. Pendant la Restauration, chef d'une conspiration militaire tentée au nom de Napoléon II, il avait essayé, mais en vain, d'enlever un régiment de cavalerie alors commandé par le marquis d'Aigrigny; trahi, dénoncé, le maréchal, après un duel acharné avec le futur jésuite, était parvenu à se réfugier en Pologne, et à échapper ainsi à une condamnation à mort. Il est inutile de rappeler les événements qui, de la Pologne, conduisirent le maréchal dans l'Inde et le ramenèrent à Paris après la révolution de juillet, époque à laquelle plusieurs de ses anciens compagnons d'armes sollicitèrent et obtinrent à son insu la confirmation du titre et du grade que l'empereur lui avait décernés avant Waterloo.

De retour à Paris après son long exil, le maréchal Simon, malgré tout le bonheur qu'il éprouvait d'embrasser enfin ses deux filles, avait été profondément frappé, en apprenant la mort de leur mère, qu'il adorait; jusqu'au dernier moment, il avait espéré la retrouver à Paris; sa déception fut affreuse, et il la ressentit cruellement, quoiqu'il cherchât de douces consolations dans la tendresse de ses enfants.

Bientôt un ferment de trouble, d'agitation, fut jeté dans sa vie par les machinations de Rodin. Grâce aux secrètes menées du révérend père à la cour de Rome et à Vienne, un de ses émissaires, capable d'inspirer toute confiance par ses antécédents, et appuyant d'abord ses paroles et ses propositions de témoignages, de preuves, de faits irrécusables, alla trouver le maréchal Simon et lui dit:

— Le fils de l'empereur se meurt victime de la crainte que le nom de Napoléon inspire encore à l'Europe. À cette lente agonie, vous, maréchal Simon, vous, un des plus fidèles amis de l'empereur, vous pouvez peut-être arracher ce malheureux prince. La correspondance que voici prouve que l'on pourra sûrement et secrètement nouer à Vienne des intelligences avec une personne des plus influentes parmi celles qui entourent le roi de Rome, et cette personne serait disposée à favoriser l'évasion du prince. Il est donc possible, grâce à une tentative imprévue, hardie, d'enlever Napoléon II à l'Autriche, qui le laisse peu à peu s'éteindre dans une atmosphère mortelle pour lui. L'entreprise est téméraire, mais elle a des chances de réussite, que vous, plus que tout autre, maréchal Simon, pouvez assurer; car votre dévouement à l'empereur est connu, et l'on sait avec quelle aventureuse audace, en 1815, vous avez déjà conspiré au nom de Napoléon II.

L'état de langueur, de dépérissement du roi de Rome était alors en France de notoriété publique; on allait même jusqu'à affirmer que le fils du héros était soigneusement élevé par des prêtres dans la complète ignorance de la gloire et du nom paternels; et que, par une exécrable machination, on tentait chaque jour de comprimer, d'éteindre les instincts vaillants et généreux qui se manifestaient chez ce malheureux enfant; les âmes les plus froides étaient alors émues, attendries, au récit de sa touchante et fatale destinée.

En se rappelant le caractère héroïque, la loyauté chevaleresque du maréchal Simon, en acceptant son culte passionné pour l'empereur, on comprend que le père de Rose et de Blanche devait plus que personne s'intéresser ardemment au sort du jeune prince, et que, si l'occasion se présentait, le maréchal devait se regarder comme obligé à ne pas se borner à de stériles regrets.

Quant à la réalité de la correspondance exhibée par l'émissaire de Rodin, cette correspondance avait été indirectement soumise par le maréchal à une épreuve contradictoire, grâce aux relations d'un de ses anciens compagnons d'armes longtemps en mission à Vienne du temps de l'empire; il résulta de cette investigation, faite d'ailleurs avec autant de prudence que d'adresse, afin de ne rien ébruiter, il résulta que le maréchal pouvait écouter sérieusement les ouvertures qu'on lui faisait. Dès lors, cette proposition jeta le père de Rose et de Blanche dans une cruelle perplexité; car, pour tenter une entreprise aussi hardie, aussi dangereuse, il lui fallait encore abandonner ses filles; si, au contraire, effrayé de cette séparation, il renonçait à tenter de sauver le roi de Rome, dont la douloureuse agonie était réelle et connue de tous, le maréchal se regardait comme parjure à la promesse faite à l'empereur.

Pour mettre un terme à ces pénibles hésitations, plein de confiance dans l'inflexible droiture du caractère de son père, le maréchal alla lui demander conseil; malheureusement le vieil ouvrier républicain, blessé mortellement pendant l'attaque de la fabrique de M. Hardy, mais préoccupé, même durant ses derniers instants, des graves confidences de son fils, expira en lui disant: «Mon fils, tu as un grand devoir à remplir; sous peine de ne pas agir en homme d'honneur, sous peine de méconnaître ma dernière volonté, tu dois… sans hésiter…»

Mais, par une déplorable fatalité, les derniers mots, qui devaient compléter la pensée du vieil ouvrier, furent prononcés d'une voix éteinte, complètement inintelligible; il mourut donc, laissant le maréchal Simon dans une anxiété d'autant plus funeste, que l'un des deux seuls partis qu'il eût à prendre était formellement flétri par son père, dans le jugement duquel il avait la foi la plus absolue, la plus méritée.

En un mot, son esprit se torturait à deviner si son père avait eu la pensée de lui conseiller, au nom de l'honneur et du devoir, de ne pas quitter ses filles, et de renoncer à une entreprise trop hasardeuse; ou s'il avait, au contraire, voulu lui conseiller de ne pas hésiter à abandonner ses enfants pendant quelque temps, afin d'accomplir le serment fait à l'empereur, et d'essayer au moins d'arracher Napoléon II à une captivité mortelle. Cette perplexité, rendue plus cruelle par certaines circonstances que l'on dira plus tard; la profonde douleur causée au maréchal Simon par la fin tragique de son père, mort entre ses bras; le souvenir incessant et douloureux de sa femme, morte sur une terre d'exil; enfin le chagrin dont il était chaque jour affecté en voyant la tristesse croissante de Rose et de Blanche, avaient porté des coups douloureux au maréchal Simon; disons enfin que, malgré son intrépidité naturelle, si vaillamment éprouvée par vingt ans de guerre, les ravages du choléra, de cette maladie terrible dont sa femme avait été victime en Sibérie, causaient au maréchal une involontaire épouvante. Oui, cet homme de fer, qui dans tant de batailles avait froidement bravé la mort, sentait quelquefois faillir la fermeté habituelle de son caractère à la vue des scènes de désolation et de deuil que Paris offrait à chaque pas.

Cependant, lorsque Mlle de Cardoville avait réuni autour d'elle les membres de sa famille, afin de les prémunir contre les trames de leurs ennemis, l'affectueuse tendresse d'Adrienne pour Rose et pour Blanche parut exercer sur leur mystérieux chagrin une si heureuse influence, que le maréchal, oubliant un instant de bien funestes préoccupations, ne songea qu'à jouir de cet heureux changement, hélas, de trop courte durée!

Ces faits expliqués et rappelés au lecteur, nous continuerons ce récit.

XXXIX. Jocrisse.

Le maréchal Simon occupait, nous l'avons dit, une modeste maison dans la rue des Trois-Frères; deux heures de relevée venaient de sonner à la pendule de la chambre à coucher du maréchal, chambre meublée avec une simplicité toute militaire: dans la ruelle du lit, on voyait une panoplie composée des armes dont le maréchal s'était servi pendant ses campagnes; sur le secrétaire, placé en face du lit, était un petit buste de l'empereur en bronze, seul ornement de l'appartement.

Au dehors, la température était loin d'être tiède; le maréchal, pendant son long séjour dans l'Inde, était devenu très sensible au froid; un assez grand feu brûlait dans la cheminée.

Une porte dissimulée dans la tenture, et donnant sur le palier d'un escalier de service, s'ouvrit lentement; un homme parut; il portait un panier de bois à brûler et s'avança lentement auprès de la cheminée, devant laquelle il s'agenouilla, commençant de ranger symétriquement des bûches dans une caisse placée près du foyer; après quelques minutes occupées de la sorte, ce domestique, toujours agenouillé, s'approchant insensiblement d'une autre porte, placée à peu de distance de la cheminée, parut prêter l'oreille avec une profonde attention, comme s'il eût voulu tâcher d'entendre si l'on parlait dans la pièce voisine. Cet homme, employé comme domestique subalterne dans la maison, avait l'air le plus ridiculement stupide que l'on puisse imaginer; ses fonctions consistaient à porter le bois, à faire les commissions, etc., etc.; il servait, du reste, de jouet et de risée aux autres domestiques. Dans un moment de bonne humeur, Dagobert, qui remplissait à peu près les fonctions de majordome, avait baptisé cet imbécile du nom de _Jocrisse; _ce surnom lui était resté, surnom mérité, d'ailleurs, de tous points, par la maladresse, par la sottise de ce personnage, et par sa plate figure au nez grotesquement épaté, au menton fuyant, aux yeux bêtes et écarquillés; que l'on joigne à ce signalement une veste de serge rouge sur laquelle se découpait le triangle d'un tablier blanc, et l'on conviendra que ce niais était parfaitement digne de son sobriquet.

Néanmoins, au moment où Jocrisse prêtait une si curieuse attention à ce qui pouvait se dire dans la pièce voisine, une étincelle de vive intelligence vint animer ce regard ordinairement terne et stupide. Après avoir écouté un instant à la porte, Jocrisse revint auprès de la cheminée, toujours en se traînant sur ses genoux; puis, se relevant, il prit son panier à demi rempli de bois, s'approcha de nouveau de la porte à travers laquelle il venait d'écouter et frappa discrètement. Personne ne lui répondit.

Il frappa une seconde fois, et plus fort. Même silence.

Alors, il dit d'une voix enrouée, aigre, glapissante et grotesque au possible:

— Mesdemoiselles, avez-vous besoin de bois, s'il vous plaît, dans la cheminée?

Ne recevant aucune réponse, Jocrisse posa son panier à terre, ouvrit doucement la porte, entra dans la pièce voisine, après y avoir jeté un coup d'oeil rapide, et en ressortit au bout de quelques secondes, en regardant de côté et d'autres avec anxiété, comme un homme qui viendrait d'accomplir quelque chose d'important et de mystérieux. Reprenant alors son panier, il se disposait à sortir de la chambre du maréchal Simon, lorsque la porte de l'escalier dérobé s'ouvrit de nouveau lentement et avec précaution. Dagobert parut.

Le soldat, évidemment surpris de la présence de Jocrisse, fronça les sourcils et s'écria brusquement:

— Que fais-tu là? À cette soudaine interpellation, accompagnée d'un grognement hargneux dû à la mauvaise humeur de Rabat-Joie, qui s'avançait sur les talons de son maître, Jocrisse poussa un cri de frayeur réelle ou feinte; ce dernier cas échéant, afin de donner sans doute plus de vraisemblance à son émoi; le niais supposé laissa tomber sur le plancher son panier à demi rempli de bois, comme si l'étonnement et la peur le lui eussent arraché des mains.

— Que fais-tu là… imbécile? reprit Dagobert, dont la physionomie était alors profondément triste, et qui paraissait peu disposé à rire de la poltronnerie de Jocrisse.

— Ah! monsieur Dagobert… quelle peur!… Mon Dieu!… quel dommage que je n'aie pas eu entre les bras une pile d'assiettes pour prouver que ça n'aurait pas été de ma faute si je les avais cassées!…

— Je te demande ce que tu fais là… reprit Dagobert.

— Vous voyez bien, monsieur Dagobert, répondit Jocrisse en montrant son panier, je venais d'apporter du bois dans la chambre de M. le duc, pour le brûler, s'il avait froid… parce qu'il le fait.

— C'est bon, ramasse ton panier et file…

— Ah! monsieur Dagobert, j'en ai encore les jambes toutes bistournées… Quelle peur!… quelle peur!… quelle peur!

— T'en iras-tu, brute que tu es! reprit le vétéran. Et prenant
Jocrisse par le bras, il le poussa vers la porte, tandis que
Rabat-Joie, couchant ses oreilles pointues et se hérissant comme
un porc-épic, paraissait disposé à accélérer la retraite de
Jocrisse.

— On y va, monsieur Dagobert, on y va, répondit le niais en ramassant son panier à la hâte, dites seulement à Rabat-Joie de…

— Va-t'en donc au diable, imbécile bavard! s'écria Dagobert en mettant Jocrisse dehors.

Alors Dagobert poussa le verrou de la porte de l'escalier dérobé, alla vers celle qui communiquait à l'appartement des deux soeurs, et donna un tour de clef à sa serrure. Ceci fait, le soldat, s'approchant rapidement de l'alcôve, passa dans la ruelle, décrocha de la panoplie une paire de pistolets de guerre, désarmés, mais chargés, ôta soigneusement les capsules des batteries, et, ne pouvant retenir un profond soupir, il remit ces armes à la place qu'elles occupaient; il allait quitter la ruelle, lorsque, par réflexion sans doute, il prit encore dans la panoplie un kanjiar indien, à lame très aiguë, le tira de son fourreau de vermeil et cassa la pointe de cette arme meurtrière en l'introduisant sous une des roulettes qui supportaient le lit.

Dagobert alla ensuite rouvrir les deux portes et revint lentement auprès de la cheminée, sur le marbre de laquelle il s'accouda d'un air sombre, pensif; Rabat-Joie, accroupi devant le foyer, suivait d'un oeil attentif les moindres mouvements de son maître; le digne chien fit même preuve d'une rare et prévenante intelligence: le soldat, ayant tiré son mouchoir de sa poche, avait laissé tomber sans s'en apercevoir un papier renfermant un petit rouleau de tabac à chiquer; Rabat-Joie, qui rapportait comme un _retriver _de la race Rutland, prit le papier entre ses dents et, se dressant sur ses pattes de derrière, le présenta respectueusement à Dagobert. Mais celui-ci reçut machinalement le papier et parut indifférent à la dextérité de son chien. La physionomie de l'ancien grenadier à cheval révélait autant de tristesse que d'anxiété. Après être resté quelques instants debout devant la cheminée, le regard fixe, méditatif, il commença de se promener dans la chambre de long en large avec agitation, une de ses mains passée entre les revers de sa longue redingote bleue boutonnée jusqu'au col, l'autre enfoncée dans une de ses poches de derrière. De temps à autre, Dagobert s'arrêtait brusquement, et, répondant tout haut à ses pensées intérieures, laissant çà et là échapper quelque exclamation de doute ou d'inquiétude, puis, se tournant vers le trophée d'armes, il secouait tristement la tête en murmurant:

— C'est égal… cette crainte est folle… mais _il _est si extraordinaire depuis deux jours… Enfin… c'est plus prudent…

Et se remettant à marcher, Dagobert disait, après un nouveau et long silence:

— Oui, il faudra qu'il me dise… il m'inquiète trop… Et ces pauvres petites!… Ah! c'est à fendre le coeur.

Et Dagobert passait vivement sa moustache entre son pouce et son index, mouvement presque convulsif, symptôme évident chez lui d'une vive agitation.

Quelques minutes après le soldat reprit, répondant toujours à ses pensées intérieures:

— Qu'est-ce que ça peut être?… Ce ne sont pas ces lettres… c'est trop infâme… il les méprise… et pourtant… mais non, non… il est au-dessus de cela.

Et Dagobert recommençait sa promenade d'un pas précipité. Soudain Rabat-Joie dressa les oreilles, tourna la tête du côté de la porte de l'escalier et grogna sourdement. Quelques instants après on frappait à la porte.

— Qui est là? dit Dagobert. On ne répondit pas, mais on frappa de nouveau.

Impatienté, le soldat alla rapidement ouvrir: il vit la figure stupide de Jocrisse.

— Pourquoi ne réponds-tu pas, quand je demande qui frappe? fit le soldat irrité.

— Monsieur Dagobert, comme vous m'aviez renvoyé tout à l'heure, je ne me nommais pas de peur de vous fâcher en vous disant que c'était encore moi.

— Que veux-tu? parle donc. Mais avance donc… animal! s'écria Dagobert, exaspéré en attirant dans la chambre Jocrisse, qui restait sur le seuil.

— Monsieur Dagobert, voilà… m'y voilà tout de suite… ne vous fâchez pas; je vas vous dire… c'est un jeune homme…

— Après?…

— Il dit qu'il veut vous parler tout de suite, monsieur Dagobert.

— Son nom?

— Son nom? monsieur Dagobert… reprit Jocrisse en se dandinant et en ricanant d'un air niais.

— Oui, son nom, imbécile; parle donc!

— Ah! par exemple… monsieur Dagobert, c'est pour de rire, que vous me le demandez, son nom?

— Mais, misérable, tu as donc juré de me mettre hors de moi, s'écria le soldat en saisissant Jocrisse au collet; le nom de ce jeune homme?

— Monsieur Dagobert, ne vous fâchez pas, écoutez-moi donc; ce n'est pas la peine de vous dire le nom de ce jeune homme, puisque vous le savez.

— Oh! la triple brute! dit Dagobert en serrant les poings.

— Mais, oui, vous le savez, monsieur Dagobert, puisque ce jeune homme, c'est votre fils… il est en bas qui veut vous parler tout de suite.

La stupidité de Jocrisse était si parfaitement jouée, que Dagobert en fut dupe; plus apitoyé que courroucé d'une imbécillité pareille, il regarda le domestique fixement; puis, haussant les épaules, il se dirigea vers l'escalier en lui disant:

— Suis-moi… Jocrisse obéit; mais avant de fermer la porte, il fouilla dans sa poche, en tira mystérieusement une lettre et la jeta derrière lui, sans détourner la tête, disant, au contraire, à Dagobert, sans doute pour occuper son attention:

— Votre fils est dans la cour, monsieur Dagobert… Il n'a pas voulu monter; c'est pour cela qu'il est resté en bas… Ce disant, Jocrisse ferma la porte, croyant la lettre bien en évidence sur le plancher de la chambre du maréchal Simon. Mais Jocrisse comptait sans Rabat-Joie.

Soit qu'il regardât comme plus prudent de former l'arrière-garde, soit respectueuse déférence pour un bipède, le digne chien n'était sorti de la chambre que le dernier, et comme il rapportait merveilleusement bien (ainsi qu'il venait de le prouver), voyant tomber la lettre jetée par Jocrisse, il la prit délicatement entre ses dents et sortit de la chambre sur les talons du domestique sans que celui-ci s'aperçût de cette nouvelle preuve de l'intelligence du savoir-faire de Rabat-Joie.

XL. Les anonymes.

Nous dirons tout à l'heure ce qu'il advint de la lettre que Rabat- Joie tenait entre ses dents, et pourquoi il quitta son maître lorsque celui-ci courut au-devant d'Agricol.

Dagobert n'avait pas vu son fils depuis plusieurs jours; l'embrassant d'abord cordialement, il le conduisit ensuite dans une des deux pièces du rez-de-chaussée qui composaient son appartement.

— Et ta femme, comment va-t-elle! dit le soldat à son fils.

— Elle va bien, mon père, je te remercie.

S'apercevant alors de l'altération des traits d'Agricol, Dagobert reprit:

— Tu as l'air chagrin! T'est-il arrivé quelque chose depuis que je ne t'ai vu!

— Mon père… tout est fini… il est perdu pour nous, dit le forgeron avec un accent désespéré.

— De qui parles-tu!

— De M. Hardy.

— Lui!… mais, il y a trois jours, tu devais, m'as-tu dit, aller le voir!…

— Oui, mon père, je l'ai vu; mon digne frère Gabriel aussi l'a vu… et lui a parlé, comme il parle… avec la voix du coeur; aussi l'avait-il si bravement ranimé, encouragé, que M. Hardy s'était décidé à revenir auprès de nous; alors, moi, fou de bonheur, je cours apprendre cette bonne nouvelle à quelques camarades qui m'attendaient pour savoir le résultat de notre entrevue; j'accours avec eux pour le remercier. Nous étions à cent pas de la porte de la maison des robes noires…

— Les robes noires! dit Dagobert d'un air sombre. Alors… quelque malheur doit arriver… je les connais…

— Tu ne te trompes pas, mon père, répondit Agricol avec un soupir; j'accourais donc avec mes camarades, lorsque je vois de loin arriver une voiture; je ne sais quel pressentiment me dit que c'était M. Hardy qu'on emmenait.

— De force! dit vivement Dagobert.

— Non, répondit amèrement Agricol, non; ces prêtres sont trop adroits pour ça… ils savent toujours vous rendre complices du mal qu'ils vous font; ne sais-je pas comment ils s'y sont pris avec ma bonne mère!

— Oui… digne femme… encore une pauvre créature qu'ils ont enlacée dans leur toile… Mais cette voiture dont tu parles!

— En la voyant sortir de la maison des robes noires, reprit Agricol, mon coeur se serre et, par un mouvement plus fort que moi, je me jette à la tête des chevaux, en appelant à l'aide; mais le postillon me renverse d'un coup de fouet qui m'étourdit, je tombe… Quand je revins à moi, la voiture était loin.

— Tu n'as pas été blessé? s'écria vivement Dagobert en examinant son fils.

— Non, mon père… une égratignure.

— Qu'as-tu fait alors, mon garçon?

— J'ai couru chez le bon ange, chez Mlle de Cardoville; je lui ai tout conté. «Il faut, m'a-t-elle dit, suivre à l'instant la trace de M. Hardy. Vous allez prendre une voiture à moi, des chevaux de poste; M. Dupont vous accompagnera, vous suivrez M. Hardy de relais en relais, et si vous parvenez à le revoir, peut-être votre présence, vos prières vaincront la funeste influence que ces prêtres ont su prendre sur lui.

— C'était ce qu'il y avait de mieux à faire; cette digne demoiselle avait raison.

— Une heure après, nous étions sur la voie de M. Hardy; car nous avions su par les postillons de retour qu'il tenait la route d'Orléans; nous le suivons jusqu'à Étampes; là on nous dit qu'il avait pris la traverse pour gagner une maison isolée dans une vallée, à quatre lieues de toute grande route; que cette maison, appelée le Val-de-Saint-Hérem, appartient à des prêtres; mais que la nuit est si noire, les chemins si mauvais, que nous ferions mieux de coucher à l'auberge et de repartir de grand matin; nous suivons ce conseil. Au point du jour, nous montons en voiture; un quart d'heure après, nous quittons la grande route pour une traverse montueuse et déserte; ce n'était partout que des rocs de grès avec quelques bouleaux. À mesure que nous avancions, le site devenait de plus en plus sauvage; on se serait cru à cent lieues de Paris. Enfin nous nous arrêtons devant une grande et vieille maison noirâtre, à peine percée de quelques petites fenêtres, et bâtie au pied d'une haute montagne toute couverte de ces roches de grès. De ma vie je n'ai rien vu de plus désert, de plus triste. Nous descendons de voiture, je sonne à une porte; un homme vient m'ouvrir. «L'abbé d'Aigrigny est arrivé ici, cette nuit, avec un monsieur, dis-je à cet homme avec un air d'intelligence; prévenez tout de suite ce monsieur que je viens pour quelque chose de très important, et qu'il faut que je le voie à l'instant.» Cet homme, me croyant d'accord avec l'abbé, nous fait entrer; au bout d'un instant, l'abbé d'Aigrigny ouvre la porte, me voit, recule et disparaît; mais, cinq minutes après, j'étais en présence de M. Hardy.

— Eh bien? dit Dagobert avec intérêt. Agricol secoua tristement la tête et reprit:

— Rien qu'à la physionomie de M. Hardy, j'ai vu que tout était fini. M. Hardy, s'adressant à moi d'une voix douce, mais ferme, me dit: «Je conçois, j'excuse même le motif qui vous amène ici; mais je suis décidé à vivre désormais dans la retraite et dans la prière; je prends cette résolution librement, volontairement, parce que je songe au salut de mon âme; du reste, dites à vos camarades que mes dispositions sont telles qu'ils conserveront de moi un bon souvenir.» Et comme j'allais parler, M. Hardy m'a interrompu en me disant: «C'est inutile, mon ami, ma détermination est inébranlable; ne m'écrivez pas, vos lettres resteraient sans réponse… La prière m'absorbera désormais tout entier… Adieu; excusez-moi si je vous quitte, mais le voyage m'a fatigué.» Il disait vrai, car il était pâle comme un spectre, il avait même, ce me semble, quelque chose d'égaré dans les yeux et, depuis la veille, il était à peine reconnaissable, sa main, qu'il m'a donnée en nous quittant, était sèche et brûlante. L'abbé d'Aigrigny est rentré. «Mon père, lui a dit M. Hardy, voulez-vous avoir la bonté de reconduire M. Agricol Baudoin?» En disant ces mots, il m'a fait de la main un signe d'adieu, et il est rentré dans la chambre voisine. Tout était fini, il était à jamais perdu pour nous.

— Oui, dit Dagobert, ces robes noires l'ont ensorcelé comme tant d'autres.

— Alors, reprit Agricol, désespéré, je suis revenu ici avec M. Dupont. Voilà donc que les prêtres sont parvenus à faire de M. Hardy… de cet homme généreux, qui faisait vivre près de trois cents ouvriers laborieux dans l'ordre et dans le bonheur, développant leur intelligence, améliorant leur coeur, se faisant enfin bénir par ce petit peuple, dont il était la providence… Au lieu de cela, M. Hardy est maintenant à jamais voué à une vie contemplative, sinistre et stérile.

— Oh! les robes noires… dit Dagobert en frissonnant sans pouvoir cacher un effroi indéfinissable, plus je vais… plus j'en ai peur… Tu as vu ce que ces gens-là ont fait de ta pauvre mère… tu vois ce qu'ils viennent de faire de M. Hardy; tu sais leurs complots contre mes deux pauvres orphelines, contre cette généreuse demoiselle… Oh! ces gens-là sont bien puissants… J'aimerais mieux affronter un carré de grenadiers russes qu'une douzaine de ces soutanes. Mais ne parlons plus de ça, j'ai bien d'autres sujets de chagrin et de crainte.

Puis, voyant l'air surpris d'Agricol, le soldat, ne pouvant contenir son émotion, se jeta dans les bras de son fils en s'écriant d'une voix oppressée:

— Je n'y tiens plus, mon coeur déborde; il faut que je parle… et à qui me confier, sinon à toi?…

— Mon père… vous m'effrayez! dit Agricol, que se passe-t-il donc?

— Tiens, vois-tu… sans toi et ces deux pauvres petites, je me serais vingt fois brûlé la cervelle… plutôt que de voir ce que je vois… et surtout de craindre ce que je crains.

— Que crains-tu donc… mon père?

— Depuis quelques jours, je ne sais pas ce qu'a le maréchal, mais il m'épouvante.

— Cependant, ses derniers entretiens avec Mlle de Cardoville…

— Oui… il y avait un peu de mieux… Par ses bonnes paroles, cette généreuse demoiselle avait répandu comme un baume sur ses blessures; la présence du jeune Indien l'avait aussi distrait… il ne paraissait presque plus soucieux, et ses pauvres petites filles s'en étaient ressenties… Mais depuis quelques jours… je ne sais quel démon s'est de nouveau déchaîné contre la famille… c'est à en perdre la tête. Je suis sûr d'abord que les lettres anonymes, qui avaient cessé, ont recommencé[32].

— Quelles lettres, mon père?

— Les lettres anonymes…

— Et ces lettres… à quel propos?

— Tu sais la haine que le maréchal avait déjà contre ce renégat d'abbé d'Aigrigny; quand il a su que ce traître était ici et qu'il avait poursuivi les deux orphelines, comme il avait poursuivi leur mère… jusqu'à la mort… mais qu'il s'était fait prêtre, j'ai cru que le maréchal allait devenir fou d'indignation et de fureur… Il voulait aller trouver le renégat… d'un mot je l'ai calmé. «Il est prêtre, lui ai-je dit; vous aurez beau faire, l'injurier, le crosser, il ne se battra pas; il a commencé par servir contre son pays, il finit par être un mauvais prêtre; c'est tout simple; ça ne vaut pas la peine de cracher dessus. — Mais il faut bien pourtant que je le punisse du mal qu'il a fait à mes enfants; et que je venge la mort de ma femme! s'écriait le maréchal exaspéré. — Vous savez bien qu'on dit qu'il n'y a que les tribunaux qui peuvent vous venger, lui ai-je dit. Mlle de Cardoville a déposé une plainte contre le renégat pour avoir voulu séquestrer vos enfants dans un couvent… il faut ronger son frein… attendre…»

— Oui, dit tristement Agricol; et malheureusement les preuves manquent contre l'abbé d'Aigrigny… L'autre jour, lorsque j'ai été interrogé par l'avocat de Mlle de Cardoville sur notre escalade du couvent, il m'a dit que l'on rencontrait des obstacles à chaque instant, faute de preuves matérielles, et que ces prêtres avaient si bien pris leurs mesures, que la plainte n'aboutirait peut-être pas.

— C'est ce que croit aussi le maréchal… mon enfant, et son irritation contre une telle injustice augmente encore.

— Il devrait mépriser ces misérables.

— Et les lettres anonymes?

— Comment cela, mon père?

— Apprends donc tout: brave et loyal comme l'est le maréchal, son premier mouvement d'indignation passé, il a reconnu qu'insulter le renégat depuis que ce lâche s'était déguisé en prêtre, ce serait comme s'il insultait une femme ou un vieillard; il a donc méprisé, oublié autant de fois qu'il l'a pu; mais alors, presque chaque jour, par la poste sont venues des lettres anonymes et dans ces lettres on tâchait, par tous les moyens possibles, de réveiller, d'exciter la colère du maréchal contre le renégat, en rappelant tout le mal que l'abbé d'Aigrigny lui avait fait, à lui ou aux siens. Enfin on reprochait au maréchal d'être assez lâche pour ne pas tirer vengeance de ce prêtre, le persécuteur de sa femme et de ses enfants, qui chaque jour, se raillait insolemment de lui.

— Et ces lettres… de qui les soupçonnes-tu, mon père?

— Je n'en sais rien… c'est à en devenir fou… Elles viennent sans doute des ennemis du maréchal, et il n'a d'ennemis que les robes noires.

— Mais, mon père, ces lettres excitant la colère du maréchal contre l'abbé d'Aigrigny, elles ne peuvent être écrites par ces prêtres.

— C'est ce que je me suis dit…

— Mais quel peut donc être le but de ces anonymes?

— Le but! mais il n'est que trop clair! s'écria Dagobert. Le maréchal est vif, ardent, il a mille fois raison de vouloir se venger du renégat; mais il ne veut pas se faire justice lui-même, et l'autre justice lui manque… alors il prend sur lui, il tâche d'oublier, il oublie. Mais voilà que, chaque jour, des lettres insolemment provocantes viennent ranimer, exaspérer cette haine si légitime, par des moqueries, par des injures… Mille tonnerres!… je n'ai pas la tête plus faible qu'un autre, mais à ce jeu-là je deviendrais fou…

— Ah! mon père, cette combinaison serait horrible et digne de l'enfer!

— Et ce n'est pas tout.

— Que dites-vous?

— Le maréchal a encore reçu d'autres lettres; mais celles-là… il ne me les a pas montrées; seulement, lorsqu'il a lu la première, il est resté comme atterré sous le coup, et il a dit à voix basse: «Ils ne respectent même pas cela… Oh!… c'est trop… c'est trop», et, cachant son visage entre ses mains… il a pleuré.

— Lui… le maréchal, pleurer! s'écria le forgeron, ne pouvant croire ce qu'il entendait.

— Oui, reprit Dagobert, lui… il a pleuré… comme un enfant.

— Et que pouvaient contenir ces lettres, mon père?

— Je n'ai pas osé le lui demander… tant il a paru malheureux et accablé.

— Mais, ainsi harcelé, tourmenté sans cesse, le maréchal doit mener une vie atroce…

— Et ses pauvres petites filles donc! qu'il voit de plus en plus tristes, abattues, sans qu'il soit possible de deviner la cause de leurs chagrins! et la mort de son père!… qu'il a vu expirer dans ses bras! Tu croirais que c'est assez comme ça, n'est-ce pas? Eh bien, non… j'en suis sûr… le maréchal éprouve quelque chose de plus pénible encore: depuis quelque temps il n'est plus reconnaissable; maintenant, pour un rien, il s'irrite, il s'emporte, il entre dans des accès de colère tels… que… Après un moment d'hésitation, le soldat reprit: Après tout, je puis bien te dire ceci à toi… mon pauvre enfant; eh bien, tout à l'heure je suis monté chez le maréchal… et j'ai ôté les capsules de ses pistolets…

— Ah!… mon père… s'écria Agricol, tu craindrais!…

— Dans l'état d'exaspération où je l'ai vu hier, il faut tout craindre.

— Que s'est-il donc passé?

— Depuis quelque temps, il a souvent de longs entretiens secrets avec un monsieur qui a l'air d'un ancien militaire, d'un brave et digne homme; j'ai remarqué que l'agitation, que la tristesse du maréchal, redoublent toujours après ces visites; deux ou trois fois je lui ai parlé là-dessus; j'ai vu à son air que cela lui déplaisait, je n'ai pas insisté. Hier, ce monsieur est revenu le soir; il est resté ici jusqu'à près de onze heures, et sa femme est venue le chercher et l'attendre dans un fiacre; après son départ, je suis monté pour voir si le maréchal avait besoin de quelque chose; il était très pâle, mais calme; il m'a remercié; je suis redescendu. Tu sais que ma chambre, qui est à côté, se trouve juste au-dessous de la sienne; une fois chez moi, j'entends d'abord le maréchal aller et venir, comme s'il avait marché avec agitation; mais bientôt il me semble qu'il pousse et renverse des meubles avec fracas. Effrayé, je monte; il me demande d'un air irrité ce que je veux, et m'ordonne de sortir. Alors, le voyant dans cet état, je reste; il s'emporte, je reste toujours; mais, apercevant une chaise et une table renversées, je les lui montre d'un air si triste, qu'il me comprend; et comme il est aussi bon que ce qu'il y a de meilleur au monde, il me prend la main, et me dit: «Pardon de t'inquiéter ainsi, mon bon Dagobert; mais tout à l'heure, j'ai eu un moment d'emportement absurde; je n'avais pas la tête à moi; je crois que je me serais jeté par la fenêtre, si elle eût été ouverte. Pourvu que mes pauvres chères petites ne m'aient pas entendu…» ajouta-t-il en allant sur la pointe du pied ouvrir la porte de la pièce qui communique à la chambre à coucher de ses filles. Après avoir écouté un instant à cette porte avec angoisse, n'entendant rien, il est revenu près de moi: «Heureusement, elles dorment,» m'a-t-il dit. Alors je lui ai demandé ce qui causait son agitation, s'il avait reçu, malgré mes précautions, quelque nouvelle lettre anonyme. «Non… m'a-t-il répondu d'un air sombre; mais laisse-moi, mon ami, je me sens mieux; cela m'a fait du bien de te voir; bonsoir, mon vieux camarade; descends chez toi, va te reposer.» Moi, je me garde bien de m'en aller; je fais semblant de descendre et je remonte m'asseoir sur la dernière marche de l'escalier, l'oreille au guet; sans doute, pour se calmer tout à fait, le maréchal a été embrasser ses filles, car j'ai entendu ouvrir et refermer la porte qui conduit chez elles. Puis, il est revenu, s'est encore promené longtemps dans sa chambre, mais d'un pas plus calme; enfin, je l'ai entendu se jeter sur son lit, et je ne suis redescendu chez moi qu'au jour… Heureusement le reste de sa nuit m'a paru tranquille.

— Mais que peut-il avoir, mon père?

— Je ne sais… Lorsque je suis monté, j'ai été frappé de l'altération de sa figure, de l'éclat de ses yeux… il aurait eu le délire ou une fièvre chaude, qu'il n'eût pas été autrement… aussi, lui entendant dire que si la fenêtre avait été ouverte, il s'y serait jeté, j'ai cru prudent d'ôter les capsules de ses pistolets.

— Je n'en reviens pas! dit Agricol. Le maréchal… un homme si ferme, si intrépide, si calme… avoir de ces emportements!…

— Je te dis qu'il se passe en lui quelque chose d'extraordinaire: depuis deux jours il n'a pas une seule fois vu ses enfants, ce qui pour lui est toujours mauvais signe, sans compter que les pauvres petites sont désolées, car alors ces deux anges se figurent avoir donné à leur père quelque sujet de mécontentement, et alors leur tristesse redouble… Elles… le mécontenter… si tu savais leur vie… chères enfants… une promenade à pied ou en voiture avec moi et leur gouvernante, car je ne les laisse jamais aller seules, et puis elles rentrent et se mettent à étudier, à lire ou à broder; toujours ensemble… et puis elles se couchent; leur gouvernante, qui est, je crois, une digne femme, m'a dit que quelquefois la nuit elles les avait vues pleurer en dormant. Pauvres enfants! jusqu'ici elles n'ont guère connu le bonheur, dit le soldat avec un soupir.

À ce moment, entendant marcher précipitamment dans la cour, Dagobert leva les yeux et vit le maréchal Simon, la figure pâle, l'air égaré, tenant de ses deux mains une lettre qu'il semblait lire avec une anxiété dévorante.

XLI. La ville d'or.

Pendant que le maréchal Simon traversait le jardin d'un air si agité en lisant la lettre anonyme qu'il avait reçue par l'étrange intermédiaire de Rabat-Joie, Rose et Blanche se trouvaient seules dans le salon qu'elles occupaient habituellement et dans lequel, pendant leur absence, Jocrisse était entré un instant. Les pauvres enfants semblaient vouées à des deuils successifs: au moment où le deuil de leur mère touchait à sa fin, la mort tragique de leur grand-père les avait de nouveau enveloppées de crêpes lugubres. Toutes deux étaient complètement vêtues de noir et assises sur un canapé auprès de leur table à ouvrage.

Le chagrin produit souvent l'effet des années: il vieillit. Aussi en peu de mois Rose et Blanche étaient devenues tout à fait jeunes filles. À la grâce enfantine de leurs ravissants visages, autrefois si ronds et si roses, et alors pâles et amaigris, avait succédé une expression de tristesse grave et touchante; leurs grands yeux d'un azur limpide et doux, mais toujours rêveurs, n'étaient plus jamais baignés de ces joyeuses larmes qu'un bon rire frais et ingénu suspendait à leurs cils soyeux, alors que le sang-froid comique de Dagobert ou quelque muette facétie du vieux Rabat-Joie venait égayer leur pénible et long pèlerinage. En un mot, ces charmantes figures, que la palette fleurie de Greuze aurait seule pu rendre dans toute leur fraîcheur veloutée, étaient dignes alors d'inspirer le pinceau si mélancoliquement idéal du peintre immortel de _Mignon _regrettant le ciel, et de _Marguerite _songeant à Faust[33].

Rose, appuyée au dossier du canapé, avait la tête un peu inclinée sur sa poitrine où se croisait un fichu de crêpe noir; la lumière, venant d'une fenêtre qui lui faisait face, brillait doucement sur son front pur et blanc, couronné de deux épais bandeaux de cheveux châtains; son regard était fixe, et l'arc délié de ses sourcils légèrement contractés annonçait une préoccupation pénible; ses deux petites mains blanches, aussi amaigries, étaient retombées sur ses genoux, tenant encore la tapisserie dont elle s'occupait.

Blanche, tournée de profil, la tête un peu penchée vers sa soeur avec une expression de tendre et inquiète sollicitude, la regardait, ayant encore machinalement son aiguille passée dans son canevas, comme si elle eût travaillé.

— Ma soeur, dit Blanche d'une voix douce au bout de quelques instants pendant lesquels on aurait pu voir, pour ainsi dire, les larmes lui monter aux yeux, ma soeur… à quoi songes-tu donc? Tu as l'air bien triste.

— Je pense… à la ville d'or de nos rêves, dit Rose d'une voix lente, basse, après un moment de silence.

Blanche comprit l'amertume de ces paroles; sans dire un seul mot, elle se jeta au cou de sa soeur en laissant couler ses larmes.

Pauvres jeunes filles… la ville d'or de leurs rêves… c'était Paris… et leur père… Paris, la merveilleuse cité de joies et de fêtes au-dessus desquelles, souriante, radieuse, apparaissait aux orphelines la figure paternelle.

Mais, hélas! la belle ville d'or s'est changée pour elles en ville de larmes, de mort et de deuil; le terrible fléau qui a frappé leur mère entre leurs bras au fond de la Sibérie semble les avoir suivies comme un nuage sinistre et sombre qui, planant toujours sur elles, leur a caché sans cesse le doux bleu du ciel et le réjouissant éclat du soleil.

La ville d'or de leurs rêves! c'était encore la ville où peut-être un jour leur père leur aurait dit, en leur présentant deux prétendants bons et charmants comme elles: «Ils vous aiment… leur âme est digne de la vôtre: faites que chacune de vous ait un frère… et moi deux fils.» Alors quel trouble chaste et enchanteur pour les orphelines, dont le coeur pur comme le cristal n'avait jamais réfléchi que la céleste image de Gabriel, archange envoyé du ciel par leur mère pour les protéger.

L'on comprendra donc l'émotion pénible de Blanche lorsqu'elle entendit sa soeur dire avec une tristesse amère ces mots, qui résumaient leur position commune:

— Je pense… à la ville d'or de nos rêves…

— Qui sait? reprit Blanche en essuyant les larmes de sa soeur, peut-être le bonheur nous viendra-t-il plus tard.

— Hélas! puisque, malgré la présence de notre père, nous ne sommes pas heureuses… le serons-nous jamais?

— Oui… quand nous serons réunies à notre mère, dit Blanche en levant les yeux vers le ciel.

— Alors, ma soeur… c'est peut-être un avertissement que ce rêve… ce rêve que nous avons eu comme autrefois… en Allemagne.

— La différence… c'est qu'alors l'ange Gabriel descendait du ciel pour venir vers nous, et que cette fois il nous emmenait de cette terre pour nous conduire là-haut… à notre mère.

— Ce rêve s'accomplira peut-être comme l'autre, ma soeur… Nous avions rêvé que l'ange Gabriel nous protégerait… et il nous a sauvées pendant le naufrage…

— Cette fois… nous avons rêvé qu'il nous conduirait au ciel… pourquoi cela n'arriverait-il pas aussi?

— Mais pour cela… ma soeur… il faudra donc qu'il meure aussi, notre Gabriel qui nous a sauvées pendant la tempête?… Alors, non, non, cela n'arrivera pas; prions que pour lui cela n'arrive pas.

— Non, cela n'arrivera pas; vois-tu, c'est seulement le bon ange de Gabriel qui lui ressemble, que nous avons vu en rêve.

— Ma soeur, ce rêve… comme il est singulier! Cette fois encore, ainsi qu'en Allemagne, nous avons eu le même songe… et trois fois le même songe.

— C'est vrai. L'ange Gabriel s'est penché vers nous en nous regardant d'un air doux et triste, en nous disant: «Venez, mes enfants… venez, mes soeurs, votre mère vous attend… Pauvres enfants venues de si loin, a-t-il ajouté de sa voix pleine de tendresse, vous aurez traversé cette terre, innocentes et douces comme deux colombes, pour aller vous reposer à jamais dans le nid maternel…»

— Oui… ce sont bien les paroles de l'archange, dit l'autre orpheline d'un air pensif; nous n'avons fait de mal à personne, nous avons aimé ceux qui nous ont aimées… pourquoi craindre de mourir?

— Aussi, ma soeur, nous avons plutôt souri que pleuré, lorsque, nous prenant par la main, il a déployé ses belles ailes blanches et nous a emmenées avec lui dans le bleu du ciel…

— Au ciel, où notre bonne mère nous tendait les bras… la figure toute baignée de larmes.

— Oh! vois-tu, ma soeur, on n'a pas des rêves comme cela pour rien… Et puis, ajouta-t-elle en regardant Rose avec un sourire navrant et d'un air d'intelligence, cela ferait peut-être cesser un grand chagrin dont nous sommes cause… tu sais…

— Hélas! mon Dieu! ce n'est pas notre faute: nous l'aimions tant… Mais nous sommes devant lui si craintives, si tristes, qu'il croit peut-être que nous ne l'aimons pas…

En disant ces mots, Rose, voulant essuyer ses larmes, prit son mouchoir dans son panier à ouvrage; un papier plié en forme de lettre en tomba.

À cette vue, les deux soeurs tressaillirent, se serrèrent l'une contre l'autre, et Rose dit à Blanche d'une voix tremblante:

— Encore une de ces lettres!… Oh!… j'ai peur… Elle est comme les autres… bien sûr…

— Il faut vite la ramasser… qu'on ne la voie pas; tu sais bien, dit Blanche en se baissant et prenant le papier avec précipitation; sans cela ces personnes qui s'intéressent tant à nous courraient peut-être de grands dangers.

— Mais comment cette lettre se trouve-t-elle là?

— Comment les autres se sont-elles trouvées toujours sous notre main en l'absence de notre gouvernante?

— C'est vrai… à quoi bon chercher l'explication de ce mystère? nous ne la trouverions pas… Voyons la lettre, peut-être sera-t- elle pour nous meilleure que les autres.

Et les soeurs lurent ce qui suit:

«Continuez à adorer votre père, chères enfants, car il est bien malheureux, et c'est vous qui, involontairement, causez tous ses chagrins; vous ne saurez jamais les terribles sacrifices que votre présence lui impose; mais, hélas! il est victime de son devoir paternel; ses peines sont plus cruelles que jamais; épargnez-lui surtout des démonstrations de tendresse qui lui causent encore plus de chagrin que de bonheur; chacune de vos caresses est un coup de poignard pour lui, car il voit en vous la cause innocente de ses douleurs.

«Chères enfants, il ne faut cependant pas désespérer, si vous avez assez d'empire sur vous pour ne pas le mettre à la douloureuse épreuve d'une tendresse trop expansive; soyez réservées quoique affectueuses, et vous allégerez ainsi de beaucoup ses peines. Gardez toujours le secret, même pour le brave et bon Dagobert, qui vous aime tant; sans cela, lui, vous, votre père et l'ami inconnu qui vous écrit, courriez de grands dangers, puisque vous avez des ennemis terribles.

«Courage et espoir, car on désire rendre bientôt pure de tout chagrin la tendresse de votre père pour vous, et alors quel beau jour!… Peut-être n'est-il pas loin…

«Brûlez ce billet comme les autres.»

Cette lettre était écrite avec tant d'adresse, qu'en supposant même que les orphelines l'eussent communiquée à leur père ou à Dagobert, ces lignes eussent été tout au plus considérées comme une indiscrétion étrange, fâcheuse, mais presque excusable, d'après la manière dont elle était conçue; rien, en un mot, n'était plus perfidement combiné, si l'on songe à la perplexité cruelle où se trouvait placé le maréchal Simon, luttant sans cesse entre le chagrin d'abandonner de nouveau ses filles et la honte de manquer à ce qu'il regardait comme un devoir sacré. La tendresse, la susceptibilité de coeur des deux orphelines, étant mises en éveil par ces avis diaboliques, les deux soeurs s'aperçurent bientôt qu'en effet leur présence était à la fois douce et cruelle à leur père; car, quelquefois, à leur aspect, il se sentait incapable de les abandonner, et alors, malgré lui, la pensée d'un devoir inaccompli attristait son visage. Aussi les pauvres enfants ne pouvaient manquer d'interpréter ces nuances dans le sens funeste des lettres anonymes qu'elles recevaient. Elles s'étaient persuadées que, par un mystérieux motif qu'elles ne pouvaient pénétrer, leur présence était souvent importune, pénible pour leur père. De là venait la tristesse croissante de Rose et de Blanche; de là, une sorte de crainte, de réserve, qui, malgré elles, comprimait l'expansion de leur tendresse filiale; embarras douloureux que le maréchal aussi abusé par ces apparences inexplicables pour lui, prenait à son tour pour de la tiédeur; alors son coeur se brisait, sa loyale figure trahissait une peine amère, et souvent, pour cacher ses larmes, il quittait brusquement ses enfants… Et les orphelines, atterrées, se disaient:

— Nous sommes cause des chagrins de notre père; c'est notre présence qui le rend si malheureux.

Que l'on juge maintenant du ravage qu'une telle pensée, fixe, incessante, devait apporter dans ces deux jeunes coeurs aimants, timides et naïfs. Comment les orphelines se seraient-elles défiées de ces avertissements anonymes, qui parlaient avec vénération de tout ce qu'elles aimaient, et qui d'ailleurs semblaient chaque jour justifiés par la conduite de leur père envers elles? Déjà victimes de trames nombreuses, ayant entendu dire qu'elles étaient environnées d'ennemis, on conçoit que, fidèles aux recommandations de leur ami inconnu, elles n'avaient jamais fait confidence à Dagobert de ces écrits où le soldat était si justement apprécié.

Quant au but de cette manoeuvre, il était fort simple: en harcelant ainsi le maréchal de tous côtés, en le persuadant de la tiédeur de ses enfants, on devait naturellement espérer vaincre l'hésitation qui l'empêchait encore d'abandonner de nouveau ses filles pour se jeter dans une aventureuse entreprise. Rendre au maréchal la vie même si amère, qu'il regardât comme un bonheur de chercher l'oubli de ses tourments dans les violentes émotions d'un projet téméraire, généreux et chevaleresque, telle était la fin que se proposait Rodin, et cette fin ne manquait ni de logique ni de possibilité.

Après avoir lu cette lettre les deux jeunes filles restèrent un instant silencieuses, accablées; puis Rose, qui tenait le papier, se leva vivement, s'approcha de la cheminée, et jeta la lettre au feu en disant d'un air craintif:

— Il faut bien vite brûler cette lettre… Sans cela il arriverait peut-être de grands malheurs.

— Pas de plus grands que celui qui nous arrive… dit Blanche avec abattement: causer de grands chagrins à notre père, quelle peut en être la cause?

— Peut-être, vois-tu, Blanche, dit Rose, dont les larmes coulèrent lentement, peut-être qu'il ne nous trouve pas telles qu'il nous aurait désirées; il nous aime bien comme les filles de notre pauvre mère qu'il adorait… mais, pour lui, nous ne sommes pas les filles qu'il avait rêvées. Me comprends-tu, ma soeur?

— Oui… oui… c'est peut-être cela qui le chagrine tant… Nous sommes si peu instruites, si sauvages, si gauches, qu'il a sans doute honte de nous, et comme il nous aime malgré cela… il souffre.

— Hélas! ce n'est pas notre faute… Notre bonne mère nous a élevées dans ce désert de Sibérie comme elle a pu.

— Oh! notre père, en lui-même, ne nous le reproche pas, sans doute; mais, comme tu dis, il en souffre.

— Surtout s'il a des amis dont les filles soient bien belles, remplies de talent et d'esprit; alors, il regrette amèrement que nous ne soyons pas ainsi.