— Comment vous m'avez été… moralement révélée, n'est-ce pas?… Mon Dieu, ma chère demoiselle, rien n'est plus simple… En deux mots, voici le fait: l'abbé d'Aigrigny ne voyait en moi qu'une machine à écrire, un instrument obtus, muet et aveugle…

— Je croyais à M. d'Aigrigny plus de perspicacité.

— Et vous avez raison, ma chère demoiselle… c'est un homme d'une sagacité inouïe… mais je le trompais… en affectant plus que de la simplicité… Pour cela n'allez pas me croire faux… Non… je suis fier… à ma manière, et ma fierté consiste à ne jamais paraître au-dessus de ma position, si subalterne qu'elle soit. Savez-vous pourquoi? C'est qu'alors, si hautains que soient mes supérieurs… je me dis: ils ignorent ma valeur; ce n'est donc pas moi, c'est l'infériorité de la condition qu'ils humilient… À cela, je gagne deux choses: mon amour-propre est à couvert, et je n'ai à haïr personne.

— Oui, je comprends cette sorte de fierté, dit Adrienne, de plus en plus frappée du tour original de l'esprit de Rodin.

— Mais revenons à ce qui vous regarde, ma chère demoiselle. La veille du 13 février, M. l'abbé d'Aigrigny me remet un papier sténographié, et me dit: «Transcrivez cet interrogatoire, vous y ajouterez que cette pièce vient à l'appui de la décision d'un conseil de famille qui déclare, d'après le rapport du docteur Baleinier, l'état de l'esprit de Mlle de Cardoville assez alarmant pour exiger sa réclusion dans une maison de santé…»

— Oui, dit Adrienne avec amertume, il s'agissait d'un long entretien que j'ai eu avec Mme de Saint-Dizier, ma tante, et que l'on écrivait à mon insu.

— Me voici donc tête à tête avec mon mémoire sténographié; je commence à le transcrire… au bout de dix lignes, je reste frappé de stupeur, je ne sais si je rêve ou si je veille… Comment! folle! m'écriai-je, Mlle de Cardoville folle!… Mais les insensés sont ceux-là qui osent soutenir une monstruosité pareille!… De plus en plus intéressé, je poursuis ma lecture… je l'achève… Oh! alors, que vous dirais-je?… Ce que j'ai éprouvé, voyez-vous, ma chère demoiselle, ne se peut exprimer: c'était de l'attendrissement, de la joie, de l'enthousiasme!…

— Monsieur… dit Adrienne.

— Oui, ma chère demoiselle, de l'enthousiasme! Que ce mot ne choque pas votre modestie: sachez donc que ces idées si neuves, si indépendantes, si courageuses, que vous exposiez avec tant d'éclat devant votre tante, vous sont à votre insu presque communes avec une personne pour laquelle vous ressentirez plus tard le plus tendre, le plus religieux respect…

— Et de qui voulez-vous parler, monsieur? s'écria Mlle de Cardoville de plus en plus intéressée. Après un moment d'hésitation apparente, Rodin reprit:

— Non… non… il est inutile maintenant de vous en instruire… Tout ce que je puis vous dire, ma chère demoiselle, c'est que, ma lecture finie, je courus chez l'abbé d'Aigrigny afin de le convaincre de l'erreur où je le voyais à votre égard… Impossible de le joindre… Mais hier matin je lui ai dit vivement ma façon de penser; il ne parut étonné que d'une chose, de s'apercevoir que je pensais. Un dédaigneux silence accueillit toutes mes instances. Je crus sa bonne foi surprise, j'insistai encore, mais en vain: il m'ordonna de le suivre à la maison où devait s'ouvrir le testament de votre aïeul. J'étais tellement aveuglé sur l'abbé d'Aigrigny qu'il fallut, pour m'ouvrir les yeux, l'arrivée successive du soldat, de son fils, puis du père du maréchal Simon… Leur indignation me dévoila l'étendue d'un complot tramé de longue main avec une effrayante habileté. Alors je compris pourquoi l'on vous retenait ici en vous faisant passer pour folle; alors je compris pourquoi les filles du maréchal Simon avaient été conduites au couvent; alors enfin mille souvenirs me revinrent à l'esprit. Des fragments de lettres, des mémoires, que l'on m'avait donnés à copier ou à chiffrer, et dont je ne m'étais pas jusque-là expliqué la signification, me mirent sur la voie de cette odieuse machination. Manifester, séance tenante, l'horreur subite que je ressentais pour ces indignités, c'était tout perdre; je ne fis pas cette faute. Je luttai de ruse avec l'abbé d'Aigrigny; je parus encore plus avide que lui. Cet immense héritage aurait dû m'appartenir que je ne me serais pas montré plus âpre, plus impitoyable à la curée. Grâce à ce stratagème, l'abbé d'Aigrigny ne se douta de rien: un hasard providentiel ayant sauvé cet héritage de ses mains, il quitta la maison dans une consternation profonde, moi dans une joie indicible; car j'avais le moyen de vous sauver, de vous venger, ma chère demoiselle. Hier soir, comme toujours, je me rendis à mon bureau; pendant l'absence de l'abbé, il me fut facile de parcourir toute sa correspondance relative à l'héritage; de la sorte, je pus relier tous les fils de cette trame immense… Oh! alors, ma chère demoiselle, devant les découvertes que je fis… et que je n'aurais jamais faites sans cette circonstance, je restai anéanti, épouvanté.

— Quelles découvertes, monsieur?

— Il est des secrets terribles pour qui les possède. Ainsi, n'insistez pas, ma chère demoiselle; mais, dans cet examen, la ligue formée par une insatiable cupidité contre vous et contre vos parents m'apparut dans toute sa ténébreuse audace. Alors, le vif et profond intérêt que j'avais déjà ressenti pour vous, chère demoiselle, augmenta encore et s'étendit aux autres innocentes victimes de ce complot infernal. Malgré ma faiblesse, je me promis de tout risquer pour démasquer l'abbé d'Aigrigny… Je réunis les preuves nécessaires pour donner à ma déclaration devant la justice une autorité suffisante… Et ce matin… je quittai la maison de l'abbé… sans lui révéler mes projets… Il pouvait employer, pour me retenir, quelque moyen violent; pourtant, il eût été lâche à moi de l'attaquer sans le prévenir… Une fois hors de chez lui… je lui ai écrit que j'avais en main assez de preuves de ses indignités pour l'attaquer loyalement au grand jour… je l'accusais… il se défendrait. Je suis allé chez un magistrat, et vous savez…

À ce moment, la porte s'ouvrit: une des gardiennes parut et dit à
Rodin:

— Monsieur, le commissionnaire que vous et M. le juge ont envoyé rue Brise-Miche vient de revenir.

— A-t-il laissé la lettre?

— Oui, monsieur, on l'a montée tout de suite.

— C'est bien!… laissez-nous. La gardienne sortit.

VIII. La sympathie.

Si mademoiselle de Cardoville avait pu conserver quelques soupçons sur la sincérité du dévouement de Rodin à son égard, ils auraient dû tomber devant ce raisonnement malheureusement fort naturel et presque irréfragable: comment supposer la moindre intelligence entre l'abbé d'Aigrigny et son secrétaire, alors que celui-ci, dévoilant complètement les machinations de son maître, le livrait aux tribunaux: alors qu'enfin Rodin allait en ceci peut-être plus loin que mademoiselle de Cardoville n'aurait été elle-même? Quelle arrière-pensée supposer au jésuite? tout au plus de chercher à s'attirer par ses services la fructueuse protection de la jeune fille. Et encore ne venait-il pas de protester contre cette supposition, en déclarant que ce n'était pas à mademoiselle de Cardoville, belle, noble et riche, qu'il s'était dévoué, mais à la jeune fille au coeur fier et généreux? Et puis enfin, ainsi que le disait Rodin lui-même, intéressé au sort d'être un misérable, ne se fût intéressé au sort d'Adrienne? Un sentiment singulier, bizarre, mélange de curiosité, de surprise et d'intérêt, se joignait à la gratitude de mademoiselle de Cardoville pour Rodin; pourtant, reconnaissant un esprit supérieur sous cette humble enveloppe, un soupçon grave lui vint tout à coup à l'esprit.

— Monsieur, dit-elle à Rodin, j'avoue toujours aux gens que j'estime les mauvais doutes qu'ils m'inspirent, afin qu'ils se justifient et m'excusent si je me trompe.

Rodin regarda mademoiselle de Cardoville avec surprise; et paraissant supputer mentalement les soupçons qu'il avait pu lui inspirer, il répondit après un moment de silence:

— Peut-être s'agit-il de mon voyage à Cardoville, de mes propositions à votre brave et digne régisseur? Mon Dieu! je…

— Non, non, monsieur… dit Adrienne en l'interrompant, vous m'avez fait spontanément cet aveu, et je comprends qu'aveuglé sur le compte de M. d'Aigrigny, vous ayez exécuté passivement des instructions auxquelles la délicatesse répugnait… Mais comment se fait-il qu'avec votre valeur incontestable, vous occupiez auprès de lui, et depuis longtemps, une position aussi subalterne?

— C'est vrai, dit Rodin en souriant, cela doit vous surprendre d'une manière fâcheuse, ma chère demoiselle; car un homme de quelque capacité qui reste longtemps dans une condition infime, a évidemment quelque vice radical, quelque passion mauvaise ou basse…

— Ceci, monsieur, est généralement vrai…

— Et personnellement vrai… quant à moi.

— Ainsi, monsieur, vous avouez?…

— Hélas! j'avoue que j'ai une mauvaise passion, à laquelle j'ai depuis quarante ans sacrifié toutes les chances de parvenir à une position sortable.

— Et cette passion… monsieur?

— Puisqu'il faut vous faire ce vilain aveu… c'est la paresse… oui, la paresse… l'horreur de toute activité d'esprit, de toute responsabilité morale, de toute initiative. Avec les douze cents livres que me donnait l'abbé d'Aigrigny, j'étais l'homme le plus heureux du monde; j'avais foi dans la noblesse de ses vues! sa pensée était la mienne, sa volonté la mienne. Ma besogne finie, je rentrais dans ma pauvre petite chambre, j'allumais mon poêle, je dînais de racines; puis, prenant quelque livre de philosophie bien inconnu et rêvant là-dessus, je lâchais bride à mon esprit, qui contenu tout le jour, m'entraînait à travers les théories, les utopies les plus délectables. Alors, de toute la hauteur de mon intelligence emportée, Dieu sait où, par l'audace de mes pensées, il me semblait dominer et mon maître et les grands génies de la terre. Cette fièvre durait bien, ma foi, trois ou quatre heures; après quoi, je dormais d'un bon somme; chaque matin je me rendais allègrement à ma besogne, sûr de mon pain du lendemain, sans souci de l'avenir, vivant de peu, attendant avec impatience les joies de ma soirée solitaire, et me disant à part moi, en griffonnant comme une machine stupide: Eh! eh!… pourtant… si je voulais!…

— Certes, … vous auriez pu comme un autre peut-être arriver à une haute position, dit Adrienne, singulièrement touchée de la philosophie pratique de Rodin.

— Oui… je le crois, j'aurais pu arriver…, mais dès que je le pouvais… à quoi bon? Voyez-vous, ma chère demoiselle, ce qui rend souvent les gens d'une valeur quelconque inexplicables pour le vulgaire… c'est qu'ils se contentent souvent de dire: si je voulais!

_— _Mais enfin, monsieur… sans tenir beaucoup aux aisances de la vie, il est un certain bien-être que l'âge rend presque indispensable, auquel vous renoncez absolument…

— Détrompez-vous, s'il vous plaît, ma chère demoiselle, dit Rodin en souriant avec finesse, je suis très sybarite, il me faut absolument un bon vêtement, un bon poêle, un bon matelas, un bon morceau de pain, un bon radis, bien piquant, assaisonné de bon sel gris, de bonne eau limpide, et pourtant, malgré la complication de mes goûts, mes douze cents francs me suffisent et au-delà, puisque je puis faire quelques économies.

— Et maintenant que vous voici sans emploi, comment allez-vous vivre; monsieur? dit Adrienne de plus en plus intéressée par la bizarrerie de cet homme, et pensant à mettre son désintéressement à l'épreuve.

— J'ai un petit boursicaut; il me suffira pour rester ici jusqu'à ce que j'aie délié jusqu'au dernier fil la noire trame du père d'Aigrigny; je me dois cette réparation pour avoir été sa dupe; trois ou quatre jours suffiront je l'espère à cette besogne. Après quoi, j'ai la certitude de trouver un modeste emploi dans ma province, chez un receveur particulier des contributions. Il y a peu de temps déjà quelqu'un me voulant du bien m'avait fait cette offre; mais je n'avais pas voulu quitter le père d'Aigrigny, malgré les grands avantages que l'on me proposait… Figurez-vous donc huit cents francs, ma chère demoiselle, huit cent francs, nourri et logé… Comme je suis un peu sauvage, j'aurai préféré être logé à part… mais, vous sentez bien, on me donne déjà tant… que je passerai pardessus ce petit inconvénient.

Il faut renoncer à peindre l'ingénuité de Rodin en faisant ces petites confidences ménagères, et surtout abominablement mensongères, à Mlle de Cardoville, qui sentit son dernier soupçon disparaître.

— Comment, monsieur, dit-elle au jésuite avec intérêt, dans trois ou quatre jours vous aurez quitté Paris?

— Je l'espère bien, ma chère demoiselle, et cela… ajouta-t-il d'un ton mystérieux, et cela pour plusieurs raisons… mais ce qui me serait bien précieux, reprit-il d'un ton grave et pénétré en contemplant Adrienne avec attendrissement, ce serait d'emporter au moins avec moi cette conviction, que vous m'avez su quelque gré d'avoir, à la seule lecture de votre entretien avec la princesse de Saint-Dizier, deviné en vous une valeur peut-être sans pareille de nos jours, chez une jeune personne de votre âge et de votre condition…

— Ah! monsieur, dit Adrienne en souriant, ne vous croyez pas obligé de me rendre sitôt les louanges sincères que j'ai adressées à votre supériorité d'esprit… J'aimerais mieux de l'ingratitude.

— Eh! mon Dieu… je ne vous flatte pas, ma chère demoiselle; à quoi bon? Nous ne devons plus nous revoir… Non, je ne vous flatte pas… je vous comprends, voilà tout… et ce qui va vous sembler bizarre, c'est que votre aspect complète l'idée que je m'étais faite de vous, ma chère demoiselle, en lisant votre entretien avec votre tante; ainsi quelques côtés de votre caractère, jusqu'alors obscurs pour moi, sont maintenant vivement éclairés.

— En vérité, monsieur, vous m'étonnez de plus en plus…

— Que voulez-vous? je vous dis naïvement mes impressions; à cette heure je m'explique parfaitement, par exemple, votre amour passionné du beau, votre culte religieux pour les sensualités raffinées, vos ardentes aspirations vers un monde meilleur, votre courageux mépris pour bien des usages dégradants, serviles, auxquels la femme est soumise; oui, maintenant, je comprends mieux encore le noble orgueil avec lequel vous contemplez ce flot d'hommes vains, suffisants, ridicules, pour qui la femme est une créature à eux dévolue, de par les lois qu'ils ont faites à leur image, qui n'est pas belle. Selon ces tyranneaux, la femme, espèce inférieure, à laquelle un concile de cardinaux a daigné reconnaître une âme à deux voix de majorité, ne doit-elle pas s'estimer mille fois heureuse d'être la servante de ces petits pachas, vieux à trente ans, essoufflés, épouffés, blasés, qui, las de tous les excès, voulant se reposer dans leur épuisement, songent comme on dit_, à faire une fin_, ce qu'ils entreprennent en épousant une pauvre jeune fille qui désire, elle, au contraire, faire un commencement!

Mlle de Cardoville eût certainement souri aux traits satiriques de Rodin, si elle n'eût pas été singulièrement frappée de l'entendre s'exprimer dans des termes si appropriés à elle… lorsque pour la première fois de sa vie elle voyait cet homme dangereux. Adrienne oubliait ou plutôt ignorait qu'elle avait affaire à un de ces jésuites d'une rare intelligence, et ceux-là unissent les connaissances et les ressources mystérieuses de l'espion de police à la profonde sagacité du confesseur: prêtres diaboliques, qui, au moyen de quelques renseignements, de quelques aveux, de quelques lettres, reconstruisent un caractère comme Cuvier reconstruisait un corps, d'après quelques fragments zoologiques.

Adrienne, loin d'interrompre Rodin, l'écoutait avec une curiosité croissante. Sûr de l'effet qu'il produisait, celui-ci continua d'un ton indigné:

— Et votre tante et l'abbé d'Aigrigny vous traitaient d'insensée parce que vous vous révoltiez contre le joug futur de ces tyranneaux! parce qu'en haine des vices honteux de l'esclavage, vous vouliez être indépendante avec les loyales qualités de l'indépendance, libre avec les fières vertus de la liberté!

— Mais, monsieur, dit Adrienne de plus en plus surprise, comment mes pensées peuvent-elles vous être aussi familières?

— D'abord, je vous connais parfaitement, grâce à votre entretien avec Mme de Saint-Dizier; et puis, si par hasard nous poursuivions tous deux le même but, quoique par des moyens divers, reprit finement Rodin en regardant Mlle de Cardoville d'un air d'intelligence, pourquoi nos convictions ne seraient-elles pas les mêmes?

— Je ne vous comprends pas… monsieur… De quel but voulez-vous donc parler?…

— Du but que tous les esprits élevés, généreux, indépendants poursuivent incessamment… les uns agissant comme vous, ma chère demoiselle, par passion, par instinct, sans se rendre compte peut- être de la haute mission qu'ils sont appelés à remplir. Ainsi, par exemple, lorsque vous vous complaisez dans les délices les plus raffinés, lorsque vous vous entourez de tout ce qui charme vos sens… croyez-vous ne céder qu'à l'attrait du beau, qu'à un besoin de jouissances exquises?… Non, non, mille fois non… car alors vous ne seriez qu'une créature incomplète, odieusement personnelle, une sèche égoïste d'un goût très recherché… rien de plus… et à votre âge, ce serait hideux, ma chère demoiselle, ce serait hideux.

— Monsieur, ce jugement si sévère… le portez-vous donc sur moi? dit Adrienne avec inquiétude, tant cet homme lui imposait déjà malgré elle.

— Certes, je le porterais sur vous, si vous aimiez le luxe pour le luxe; mais non, non, un sentiment tout autre vous anime, reprit le jésuite; ainsi, raisonnons un peu: éprouvant le besoin passionné de toutes ces jouissances, vous en sentez le prix ou le manque plus vivement que personne, n'est-il pas vrai?

— En effet, dit Adrienne, vivement intéressée.

— Votre reconnaissance et votre intérêt sont déjà forcément acquis à ceux-là qui, pauvres, laborieux, inconnus, vous procurent ces merveilles du luxe dont vous ne pouvez vous passer?

— Ce sentiment de gratitude est si vif chez moi, monsieur, reprit Adrienne de plus en plus ravie de se voir si bien comprise ou devinée, qu'un jour je fis inscrire sur un chef-d'oeuvre d'orfèvrerie, au lieu du nom de son vendeur, le nom de son auteur, pauvre artiste jusqu'alors inconnu, et qui, depuis, a conquis sa véritable place.

— Vous le voyez, je ne me trompais pas, reprit Rodin: l'amour de ces jouissances vous rend reconnaissante pour ceux qui vous les procurent. Et ce n'est pas tout: me voilà, moi, par exemple, ni meilleur ni pire qu'un autre, mais habitué à vivre de privations dont je ne souffre pas le moins du monde. Eh bien! les privations de mon prochain me touchent nécessairement bien moins que vous, ma chère demoiselle, car vos habitudes de bien-être… vous rendent plus forcément compatissante que toute autre pour l'infortune… Vous souffririez trop de la misère pour ne pas plaindre et secourir ceux qui en souffrent.

— Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne, qui commençait à se sentir sous le charme funeste de Rodin, plus je vous entends, plus je suis convaincue que vous défendez mille fois mieux que moi ces idées, qui m'ont été si durement reprochées par Mme de Saint- Dizier et par l'abbé d'Aigrigny. Oh! parlez… parlez, monsieur… je ne puis vous dire avec quel bonheur… avec quelle fierté je vous écoute.

Et attentive, émue, les yeux attachés sur le jésuite avec autant d'intérêt que de sympathie et de curiosité, Adrienne, par un gracieux mouvement de tête qui lui était familier, rejeta en arrière les longues boucles de sa chevelure dorée, comme pour mieux contempler Rodin, qui reprit:

— Et vous vous étonnez, ma chère demoiselle, de n'avoir été comprise ni par votre tante ni par l'abbé d'Aigrigny? Quel point de contact aviez-vous avec ces esprits hypocrites, jaloux, rusés, tels que je puis les juger maintenant? Voulez-vous une nouvelle preuve de leur haineux aveuglement? parmi ce qu'ils appelaient vos monstrueuses folies, quelle était la plus scélérate, la plus damnable? C'était votre résolution de vivre désormais seule et à votre guise, de disposer librement de votre présent et de votre avenir, ils trouvaient cela odieux, détestable, immoral. Et pourtant, votre résolution était-elle dictée par un fol amour de liberté? Non! Par une aversion désordonnée de tout joug, de toute contrainte? Non! Par l'unique désir de vous singulariser? Non! car alors, je vous aurais durement blâmée.

— D'autres raisons m'ont en effet guidée, je vous l'assure, dit vivement Adrienne, devenant très jalouse de l'estime que son caractère pourrait inspirer à Rodin.

— Eh! je le sais bien, vos motifs n'étaient et ne pouvaient être qu'excellents, reprit le jésuite. Cette résolution si attaquée, pourquoi la prenez-vous? Est-ce pour braver les usages reçus? non, vous les avez respectés tant que la haine de Mme de Saint-Dizier ne vous a pas forcée de vous soustraire à son impitoyable tutelle. Voulez-vous vivre seule pour échapper à la surveillance du monde? non, vous serez cent fois plus en évidence dans cette vie exceptionnelle que dans tout autre condition! Voulez-vous enfin mal employer votre liberté? non, mille fois non! pour faire le mal, on recherche l'ombre, l'isolement; posée, au contraire, comme vous le serez, tous les yeux jaloux et envieux du troupeau vulgaire seront constamment braqués sur vous… Pourquoi donc enfin prenez-vous cette détermination si courageuse, si rare, qu'elle en est unique chez une jeune personne de votre âge? Voulez-vous que je vous le dise, moi… ma chère demoiselle? Eh bien, vous voulez prouver par votre exemple que toute femme au coeur pur, à l'esprit droit, au caractère ferme, à l'âme indépendante, peut noblement et fièrement sortir de la tutelle humiliante que l'usage lui impose! Oui, au lieu d'accepter une vie d'esclave en révolte, vie fatalement vouée à l'entière responsabilité de tous les actes de votre vie, afin de bien constater qu'une femme complètement livrée à elle-même peut égaler l'homme en sagesse, en droiture, et le surpasser en délicatesse et en dignité… Voilà votre dessein, ma chère demoiselle. Il est noble, il est grand. Votre exemple sera-t-il imité? je l'espère! Mais ne le serait-il pas, que votre généreuse tentative vous placera toujours haut et bien, croyez-moi…

Les yeux de Mlle de Cardoville brillaient d'un fier et doux éclat, ses joues étaient légèrement colorées, son sein palpitait, elle redressait sa tête charmante par un mouvement d'orgueil involontaire; enfin, complètement sous le charme de cet homme diabolique, elle s'écria:

— Mais, monsieur, qui êtes-vous donc pour connaître, pour analyser ainsi mes plus secrètes pensées, pour lire dans mon âme plus clairement que je n'y lis moi-même, pour donner une nouvelle vie, un nouvel élan à ces idées d'indépendance qui depuis si longtemps germent en moi? qui êtes-vous donc enfin pour me relever si fort à mes propres yeux, que maintenant j'ai la conscience d'accomplir une mission honorable pour moi, et peut-être utile à celles de mes soeurs qui souffrent dans un dur servage?… Encore une fois, qui êtes-vous, monsieur?

— Qui je suis, mademoiselle! répondit Rodin avec un sourire d'adorable bonhomie; je vous l'ai dit, je suis un pauvre vieux bonhomme qui, depuis quarante ans, après avoir chaque jour servi de machine à écrire les idées des autres, rentre chaque soir dans son réduit, où il se permet alors d'élucubrer ses idées à lui; un brave homme qui, de son grenier, assiste et prend même un peu de part au mouvement des esprit généreux qui marchent vers un but plus profond peut-être qu'on ne le pense communément… Aussi, ma chère demoiselle, je vous le disais tout à l'heure, vous et moi nous tendons aux mêmes fins, vous sans y réfléchir et en continuant d'obéir à vos rares et divins instincts. Aussi, croyez- moi, vivez, vivez, toujours belle, toujours libre, toujours heureuse! c'est votre mission; elle est plus providentielle que vous ne le pensez, oui, continuez à vous entourer de toutes les merveilles du luxe et des arts; raffinez encore vos sens, épurez encore vos goûts par le choix exquis de vos jouissances; dominez par l'esprit, la grâce, par la pureté, cet imbécile et laid troupeau d'hommes, qui dès demain, vous voyant seule et libre, va vous entourer, ils vous croiront une proie facile, dévolue à leur cupidité, à leur égoïsme, à leur sotte fatuité. Raillez, stigmatisez ces prétentions niaises et sordides; soyez reine de ce monde et digne d'être respectée comme une reine… Aimez… brillez… jouissez… c'est votre rôle ici-bas; n'en doutez pas! toutes ces fleurs dont Dieu vous comble à profusion porteront un jour des fruits excellents. Vous aurez cru vivre seulement pour le plaisir… vous aurez vécu pour le plus noble but où puisse prétendre une âme grande et belle… Aussi peut-être… dans quelques années d'ici, nous nous rencontrerons encore: vous, de plus en plus belle et fêtée… moi, de plus en plus vieux et obscur; mais, il n'importe… une voix secrète vous dit maintenant, j'en suis sûr, qu'entre nous deux, si dissemblables, il existe un lien caché, une communion mystérieuse que désormais rien ne pourra détruire!

En prononçant ces derniers mots avec un accent si profondément ému qu'Adrienne en tressaillit, Rodin s'était approché d'elle sans qu'elle s'en aperçût, et pour ainsi dire sans marcher, en traînant ses pas et en glissant sur le parquet, par une sorte de lente circonvolution de reptile; il avait parlé avec tant d'élan, tant de chaleur, que sa face blafarde s'était légèrement colorée, et que sa repoussante laideur disparaissait presque devant le pétillant éclat de ses petits yeux fauves, alors bien ouverts, ronds et fixes, qu'il attachait obstinément sur Adrienne; celle- ci, penchée, les lèvres entr'ouvertes, la respiration oppressée, ne pouvait non plus détacher ses regards de ceux du jésuite; il ne parlait plus, et elle écoutait encore. Ce qu'éprouvait cette belle jeune fille, si élégante, à l'aspect de ce vieux petit homme, chétif, laid et sale, était inexplicable. La comparaison si vulgaire, et pourtant si vraie, de l'effrayante fascination du serpent sur l'oiseau, pourrait néanmoins donner une idée de cette impression étrange.

La tactique de Rodin était habile et sûre. Jusqu'alors Mlle de Cardoville n'avait raisonné ni ses goûts ni ses instincts; elle s'y était livrée parce qu'ils étaient inoffensifs et charmants. Combien donc devrait-elle être heureuse et fière d'entendre un homme doué d'un esprit supérieur, non seulement la louer de ces tendances dont elle avait été naguère si amèrement blâmée, mais l'en féliciter comme d'une chose grande, noble et divine! Si Rodin se fût seulement adressé à l'amour-propre d'Adrienne, il eût échoué dans ses menées perfides, car elle n'avait pas la moindre vanité; mais il s'adressait à tout ce qu'il y avait d'exalté, de généreux dans le coeur de cette jeune fille; ce qu'il semblait encourager, admirer en elle, était réellement digne d'encouragement et d'admiration. Comment n'eût-elle pas été dupe de ce langage qui cachait de si ténébreux, de si funestes projets? Frappée de la rare intelligence du jésuite, sentant sa curiosité vivement excitée par quelques mystérieuses paroles que celui-ci avait dites à dessein, ne s'expliquant pas l'action singulière que cet homme pernicieux exerçait déjà sur son esprit, ressentant une compassion respectueuse en songeant qu'un homme de cet âge, de cette intelligence, se trouvait dans la position la plus précaire, Adrienne lui dit avec sa cordialité naturelle:

— Un homme de votre mérite et de votre coeur, monsieur, ne doit pas être à la merci du caprice des circonstances; quelques-unes de vos paroles ont ouvert à mes yeux des horizons nouveaux; je sens que, sur beaucoup de points, vos conseils pourront m'être très utiles à l'avenir; enfin, en venant m'arracher de cette maison, en vous dévouant aux autres personnes de ma famille, vous m'avez donné des marques d'intérêt que je ne puis oublier sans ingratitude… Une position bien modeste, mais assurée, vous a été enlevée… permettez-moi de…

— Pas un mot de plus, ma chère demoiselle, dit Rodin en interrompant Mlle de Cardoville d'un air chagrin; je ressens pour vous une profonde sympathie; je m'honore d'être en communauté d'idées avec vous; je crois enfin fermement que quelque jour vous aurez à demander conseil au pauvre vieux philosophe: à cause de tout cela, je dois, je veux conserver envers vous la plus complète indépendance.

— Mais, monsieur, c'est au contraire moi qui serais votre obligée, si vous vouliez accepter ce que je désirerais tant vous offrir.

— Oh! ma chère demoiselle, dit Rodin en souriant, je sais que votre générosité saura toujours rendre la reconnaissance légère et douce; mais, encore une fois, je ne puis rien accepter de vous… Un jour peut-être… vous saurez pourquoi.

— Un jour?

— Il m'est impossible de vous en dire davantage. Et puis, supposez que je vous aie quelque obligation, comment vous dire alors tout ce qu'il y a en vous de bon et de beau? Plus tard, si vous me devez beaucoup pour mes conseils, tant mieux, je n'en serai que plus à l'aise pour vous blâmer si je vous trouve à blâmer.

— Mais alors, monsieur, la reconnaissance envers vous m'est donc interdite?

— Non… non, dit Rodin avec une apparente émotion. Oh! croyez- moi, il viendra un moment solennel où vous pourrez vous acquitter d'une manière digne de vous et de moi.

Cet entretien fut interrompu par la gardienne, qui en entrant dit à Adrienne:

— Mademoiselle, il y a en bas une petite ouvrière bossue qui demande à vous parler; comme, d'après les nouveaux ordres de M. le docteur, vous êtes libre de recevoir qui vous voulez… je viens vous demander s'il faut la laisser monter… Elle est si mal mise que je n'ai pas osé.

— Qu'elle monte! dit vivement Adrienne, qui reconnut la Mayeux au signalement donné par la gardienne; qu'elle monte!…

— M. le docteur a aussi donné l'ordre de mettre sa voiture à la disposition de mademoiselle; faut-il faire atteler?

— Oui… dans un quart d'heure, répondit Adrienne à la gardienne, qui sortit. Puis s'adressant à Rodin:

— Maintenant le magistrat ne peut tarder, je crois, à amener ici
Mlles Simon?

— Je ne le pense pas, ma chère demoiselle; mais quelle est cette jeune ouvrière bossue? demanda Rodin d'un air indifférent.

— C'est la soeur adoptive d'un brave artisan qui a tout risqué pour venir m'arracher de cette maison… monsieur, dit Adrienne avec émotion. Cette jeune ouvrière est une rare et excellente créature; jamais pensée, jamais coeur plus généreux n'ont été cachés sous des dehors moins…

Mais s'arrêtant en pensant à Rodin, qui lui semblait à peu près réunir les mêmes contrastes physiques et moraux que la Mayeux, Adrienne ajouta en regardant avec une grâce inimitable le jésuite, assez étonné de cette soudaine réticence:

— Non… cette noble fille n'est pas la seule personne qui prouve combien la noblesse de l'âme, la supériorité de l'esprit, font prendre en indifférence de vains avantages dus seulement au hasard ou à la richesse.

Au moment où Adrienne prononçait ces dernières paroles, la Mayeux entra dans la chambre.

Treizième partie Un protecteur

I. Les soupçons.

Mlle de Cardoville s'avança vivement au devant de la Mayeux et lui dit d'une voix émue en lui tendant les bras:

— Venez… venez… il n'y a plus maintenant de grille qui nous sépare!

À cette allusion, qui lui rappelait que naguère sa pauvre mais laborieuse main avait été respectueusement baisée par cette belle et riche patricienne, la jeune ouvrière éprouva un sentiment de reconnaissance à la fois ineffable et fier. Comme elle hésitait à répondre à l'accueil cordial d'Adrienne, celle-ci l'embrassa avec une touchante effusion. Lorsque la Mayeux se vit entourée des bras charmants de Mlle de Cardoville, lorsqu'elle sentit les lèvres fraîches et fleuries de la jeune fille s'appuyer fraternellement sur ses joues pâles et maladives, elle fondit en larmes sans pouvoir prononcer une parole.

Rodin, retiré dans un coin de la chambre, regardait cette scène avec un secret malaise; instruit du refus de dignité opposé par la Mayeux aux tentations perfides de la supérieure du couvent de Sainte-Marie, sachant le dévouement profond de cette généreuse créature pour Agricol, dévouement qui s'était si valeureusement reporté depuis quelques jours sur Mlle de Cardoville, le jésuite n'aimait pas à voir celle-ci prendre à tâche d'augmenter encore cette affection. Il pensait sagement qu'on ne doit jamais dédaigner un ennemi ou un ami, si petits qu'ils soient. Or, son ennemi était celui-là qui se dévouait à Mlle de Cardoville; puis enfin, on le sait, Rodin alliait à une rare fermeté de caractère certaines faiblesses superstitieuses, et il se sentait inquiet de la singulière impression de crainte que lui inspirait la Mayeux: il se promit de tenir compte de ce pressentiment ou de cette prévision.

* * * * *

Les coeurs délicats ont quelquefois dans les petites choses des instincts d'une grâce, d'une bonté charmantes. Ainsi, après que la Mayeux eut versé d'abondantes et douces larmes de reconnaissance, Adrienne, prenant un mouchoir richement garni, en essuya pieusement les pleurs qui inondaient le mélancolique visage de la jeune ouvrière.

Ce mouvement, si naïvement spontané, sauva la Mayeux d'une humiliation; car, hélas! humiliation et souffrance, tels sont les deux abîmes que côtoie sans cesse l'infortune: aussi, pour l'infortune, la moindre délicate prévenance est-elle presque toujours un double bienfait. Peut-être va-t-on sourire de dédain au puéril détail que nous allons donner pour exemple; mais la pauvre Mayeux, n'osant pas tirer de sa poche son vieux petit mouchoir en lambeaux, serait longtemps restée aveuglée par ses larmes, si Mlle de Cardoville n'était pas venue les essuyer.

— Vous êtes bonne… oh! vous êtes noblement charitable… mademoiselle!

C'est tout ce que put dire l'ouvrière d'une voix profondément émue, et encore plus touchée de l'attention de Mlle de Cardoville qu'elle ne l'eût peut-être été d'un service rendu.

— Regardez-la… monsieur, dit Adrienne à Rodin, qui se rapprocha vivement. Oui… ajouta la jeune patricienne avec fierté… c'est un trésor que j'ai découvert… Regardez-la, monsieur, et aimez-la comme je l'aime, honorez-la comme je l'honore. C'est un de ces coeurs… comme nous les cherchons.

— Et comme nous les trouvons, Dieu merci! ma chère demoiselle, dit Rodin à Adrienne en s'inclinant devant l'ouvrière.

Celle-ci leva lentement les yeux sur le jésuite; à l'aspect de cette figure cadavéreuse qui lui souriait avec bénignité, la jeune fille tressaillit; chose étrange! elle n'avait jamais vu cet homme, et instantanément elle éprouva pour lui presque la même impression de crainte, d'éloignement, qu'il venait de ressentir pour elle. Ordinairement timide et confuse, la Mayeux ne pouvait détacher son regard de celui de Rodin; son coeur battait avec force… ainsi qu'à l'approche d'un grand péril; et, comme l'excellente créature ne craignait que pour ceux qu'elle aimait, elle se rapprocha involontairement d'Adrienne, tenant toujours ses yeux attachés sur Rodin.

Celui-ci, trop physionomiste pour ne pas s'apercevoir de l'impression redoutable qu'il causait, sentit augmenter son aversion instinctive contre l'ouvrière. Au lieu de baisser les yeux devant elle, il sembla l'examiner avec une attention si soutenue, que Mlle de Cardoville en fut étonnée.

— Pardon, ma chère fille, dit Rodin en ayant l'air de rassembler ses souvenirs et en s'adressant à la Mayeux; pardon, mais je crois… que je ne me trompe point… n'êtes-vous pas allée, il y a peu de jours, au couvent de Sainte-Marie… ici près?

— Oui, monsieur…

— Plus de doute… c'est vous!… Où avais-je donc la tête? s'écria Rodin. C'est bien vous… j'aurais dû m'en douter plus tôt…

— De quoi s'agit-il donc, monsieur? demanda Adrienne.

— Ah! vous avez bien raison, ma chère demoiselle, dit Rodin en montrant du geste la Mayeux: Voilà un coeur, un noble coeur, comme nous les cherchons. Si vous saviez avec quelle dignité, avec quel courage cette pauvre enfant, qui manquait de travail, et pour elle manquer de travail c'est manquer de tout; si vous saviez, dis-je, avec quelle dignité elle a repoussé le honteux salaire que la supérieure du couvent avait eu l'indignité de lui offrir pour l'engager à espionner une famille où elle lui proposait de la placer!…

— Ah!… c'est infâme! s'écria Mlle de Cardoville avec dégoût.
Une telle proposition à cette malheureuse enfant… à elle!…

— Mademoiselle, dit amèrement la Mayeux, je n'avais pas de travail… j'étais pauvre, on ne me connaissait pas… on a cru pouvoir tout me proposer…

— Et moi, je dis, reprit Rodin, que c'était une double indignité de la part de la supérieure de tenter la misère, et qu'il est doublement beau à vous d'avoir refusé.

— Monsieur… dit la Mayeux avec un embarras modeste.

— Oh! oh! on ne m'intimide pas, moi, reprit Rodin, louange ou blâme, je dis brutalement ce que j'ai sur le coeur… Demandez à cette chère mademoiselle. Et il indiqua du regard Adrienne. Je vous dirai donc très haut que je pense autant de bien de vous que Mlle de Cardoville en pense elle-même.

— Croyez-moi, mon enfant, dit Adrienne, il est des louanges qui honorent et qui récompensent, qui encouragent… et celles de M. Rodin sont du nombre… Je le sais, oh! oui… je le sais.

— Du reste, ma chère demoiselle, il ne faut pas me faire tout l'honneur de ce jugement.

— Comment cela, monsieur?

— Cette chère fille n'est-elle pas la soeur adoptive d'Agricol Baudoin, le brave ouvrier, le poète énergique populaire? Eh bien! est-ce que l'affection d'un tel homme n'est pas la meilleure des garanties, et ne permet pas, pour ainsi dire, de juger sur l'étiquette? ajouta Rodin en souriant.

— Vous avez raison, monsieur, dit Adrienne, car, sans connaître cette chère enfant, j'ai commencé à m'intéresser très vivement à son sort du jour où son frère adoptif m'a parlé d'elle… Il s'exprimait avec tant de chaleur, tant d'abandon que tout de suite j'ai estimé la jeune fille capable d'inspirer un si noble attachement.

Ces mots d'Adrienne, joints à une autre circonstance, troublèrent si vivement la Mayeux que son pâle visage devint pourpre. On le sait, l'infortunée aimait Agricol d'un amour aussi passionné que douloureux et caché; toute allusion même indirecte à ce sentiment fatal causait à la jeune fille un embarras cruel. Or, au moment où Mlle de Cardoville avait parlé de l'attachement d'Agricol pour la Mayeux, celle-ci avait rencontré le regard observateur et pénétrant de Rodin, fixé sur elle… Seule avec Adrienne, la jeune ouvrière, en entendant parler du forgeron, n'eût éprouvé qu'un sentiment de gêne passager; mais il lui sembla malheureusement que le jésuite, qui lui inspirait déjà une frayeur involontaire, venait de lire dans son coeur et d'y surprendre le secret du funeste amour dont elle était victime… De là l'éclatante rougeur de l'infortunée, de là son embarras visible, si pénible qu'Adrienne en fut frappée.

Un esprit subtil et prompt comme celui de Rodin au moindre effet recherche aussitôt la cause. Procédant par rapprochement, le jésuite vit d'un côté une fille contrefaite, mais très intelligente et capable d'un dévouement passionné; de l'autre, un jeune ouvrier, beau, hardi, spirituel et franc. «Élevés ensemble, sympathiques l'un à l'autre par beaucoup de points, ils doivent s'aimer fraternellement, se dit-il, mais l'on ne rougit pas d'un amour fraternel, et la Mayeux a rougi et s'est troublée sous mon regard; aimerait-elle Agricol d'amour?» Sur la voie de cette découverte, Rodin voulut poursuivre son inquisition jusqu'au bout. Remarquant la surprise que le trouble visible de la Mayeux causait à Adrienne, il dit à celle-ci en souriant et en désignant la Mayeux d'un signe d'intelligence:

— Hein! voyez-vous, ma chère demoiselle, comme elle rougit, cette pauvre petite, quand on parle du vif attachement de ce brave ouvrier pour elle?

La Mayeux baissa la tête, écrasée de confusion. Après une pause d'une seconde, pendant laquelle Rodin garda le silence, afin de donner au trait cruel le temps de bien pénétrer au coeur de l'infortunée, le bourreau reprit:

— Mais voyez donc cette chère fille, comme elle se trouble!

Puis, après un autre silence, s'apercevant que la Mayeux, de pourpre qu'elle était, devenait d'une pâleur mortelle et tremblait de tous ses membres, le jésuite craignit d'avoir été trop loin, car Adrienne dit à la Mayeux avec intérêt:

— Ma chère enfant, pourquoi donc vous troubler ainsi?

— Eh! c'est tout simple, reprit Rodin avec une simplicité parfaite, car, sachant ce qu'il voulait savoir, il tenait à paraître ne se douter de rien, eh! c'est tout simple, cette chère fille a la modestie d'une bonne et tendre soeur pour son frère. À force de l'aimer… à force de s'assimiler à lui quand on le loue, il lui semble qu'on la loue elle-même…

— Et comme elle est aussi modeste qu'excellente, ajouta Adrienne en prenant les mains de la Mayeux, la moindre louange, ou pour son frère adoptif ou pour elle, la trouble au point où nous la voyons… ce qui est un véritable enfantillage dont je veux la gronder bien fort.

Mlle de Cardoville parlait de très bonne foi, l'explication donnée par Rodin lui semblant et étant en effet fort plausible. Ainsi que toutes les personnes qui, redoutant à chaque minute de voir pénétrer leur douloureux secret, se rassurent aussi vite qu'elles s'effrayent, la Mayeux se persuada — eut besoin de se persuader, pour ne pas mourir de honte, — que les dernières paroles de Rodin étaient sincères, et qu'il ne se doutait pas de l'amour qu'elle ressentait pour Agricol. Alors ses angoisses diminuèrent et elle trouva quelques paroles à adresser à Mlle de Cardoville.

— Excusez-moi, mademoiselle, dit-elle timidement, je suis si peu habituée à une bienveillance semblable à celle dont vous me comblez que je réponds mal à vos bontés pour moi.

— Mes bontés, pauvre enfant! dit Adrienne, je n'ai encore rien fait pour vous. Mais, Dieu merci! dès aujourd'hui, je pourrai tenir ma promesse, récompenser votre dévouement pour moi, votre courageuse résignation, votre saint amour du travail et la dignité dont vous avez donné tant de preuves au milieu des plus cruelles préoccupations; en un mot, dès aujourd'hui, si cela vous convient, nous ne nous quitterons plus.

— Mademoiselle, c'est trop de bonté, dit la Mayeux d'une voix tremblante, mais je…

— Ah! rassurez-vous, dit Adrienne, en l'interrompant et en la devinant, si vous acceptez, je saurai concilier, avec mon désir un peu égoïste de vous avoir auprès de moi, l'indépendance de votre caractère, vos habitudes du travail, votre goût pour la retraite et votre besoin de vous dévouer à tout ce qui mérite la commisération; et même, je ne vous le cache pas, c'est en vous donnant surtout les moyens de satisfaire ces généreuses tendances que je compte vous séduire et vous fixer près de moi.

— Mais qu'ai-je donc fait, mademoiselle, dit naïvement la Mayeux, pour mériter tant de reconnaissance de votre part? N'est-ce pas vous, au contraire qui avez commencé par vous montrer si généreuse envers mon frère adoptif?

— Oh! je ne vous parle pas de reconnaissance, dit Adrienne, nous sommes quittes… mais je vous parle de l'affection, de l'amitié sincère que je vous offre.

— De l'amitié… à moi… mademoiselle?

— Allons! allons! lui dit Adrienne avec un charmant sourire, ne soyez pas orgueilleuse parce que vous avez l'avantage de la position; et puis, j'ai mis dans ma tête que vous seriez mon amie… et, vous le verrez, cela sera… Mais, maintenant, j'y songe… et c'est un peu tard… quelle bonne fortune vous amène ici?

— Ce matin, M. Dagobert a reçu une lettre dans laquelle on le priait de se rendre ici, où il trouverait, disait-on, de bonnes nouvelles relativement à ce qui l'intéresse le plus au monde… Croyant qu'il s'agissait des demoiselles Simon, il m'a dit: «La Mayeux, vous avez pris tant d'intérêt à ce qui regarde ces enfants, qu'il faut que vous veniez avec moi; vous verrez ma joie en les retrouvant: ce sera votre récompense…»

Adrienne regarda Rodin. Celui-ci fit un signe de tête affirmatif et dit:

— Oui, oui, chère demoiselle, c'est moi qui ai écrit à ce brave soldat… mais sans signer et sans m'expliquer davantage; vous saurez pourquoi.

— Alors, ma chère enfant, comment êtes-vous venue seule? dit
Adrienne.

— Hélas, mademoiselle, j'ai été, en arrivant, si émue de votre accueil que je n'ai pu vous dire mes craintes.

— Quelles craintes? demanda Rodin.

— Sachant que vous habitiez ici, mademoiselle, j'ai supposé que c'était vous qui aviez fait tenir cette lettre à M. Dagobert; je le lui ai dit, il l'a cru comme moi. Arrivé ici, son impatience était si grande qu'il a demandé dès la porte si les orphelines étaient dans cette maison… il les a dépeintes. On lui a dit que non. Alors, malgré mes supplications, il a voulu aller au couvent s'informer d'elles.

— Quelle imprudence!… s'écria Adrienne.

— Après ce qui s'est passé lors de l'escalade nocturne du couvent! ajouta Rodin en haussant les épaules.

— J'ai eu beau lui observer, reprit la Mayeux, que la lettre n'annonçait pas positivement qu'on lui remettrait les orphelines, mais qu'on le renseignerait sans doute sur elles, il n'a pas voulu m'écouter, et m'a dit: «Si je n'apprends rien… j'irai vous rejoindre… mais elles étaient avant-hier au couvent; maintenant tout est découvert, on ne peut me les refuser.»

— Et avec une tête pareille, dit Rodin en souriant, il n'y a pas de discussion possible…

— Pourvu, mon Dieu, qu'il ne soit pas reconnu! dit Adrienne en songeant aux menaces de M. Baleinier.

— Ceci n'est pas présumable, reprit Rodin, on lui refusera la porte… Voilà, je l'espère, le plus grand mécompte qui l'attendra. Du reste, le magistrat ne peut tarder à revenir avec ces jeunes filles… Je n'ai plus besoin ici… d'autres soins m'appellent. Il faut que je m'informe du prince Djalma; aussi, veuillez dire quand et où je pourrai vous voir, ma chère demoiselle, afin de vous tenir au courant de mes recherches… et de convenir de tout ce qui regarde le prince Djalma, si, comme je l'espère, ces recherches ont de bons résultats.

— Vous me trouverez chez moi, dans ma nouvelle maison, où je vais aller en sortant d'ici, rue d'Anjou, à l'ancien hôtel de Beaulieu… Mais j'y songe, dit tout à coup Adrienne après quelques moments de réflexion, il ne me paraît ni convenable, ni peut-être prudent, pour plusieurs raisons, de loger le prince Djalma dans le pavillon que j'occupe à l'hôtel de Saint-Dizier. J'ai vu il y a peu de temps une charmante petite maison toute meublée, toute prête; quelques embellissements réalisables en vingt-quatre heures en feront un très joli séjour… Oui, ce sera mille fois préférable, ajouta Mlle de Cardoville après un nouveau silence, et puis ainsi je pourrai garder sûrement le plus strict incognito.

— Comment! s'écria Rodin, dont les projets se trouvaient dangereusement dérangés par cette nouvelle résolution de la jeune fille, vous voulez qu'il ignore…

— Je veux que le prince Djalma ignore absolument quel est l'ami inconnu qui lui vient en aide; je désire que mon nom ne lui soit pas prononcé, et qu'il ne sache pas même que j'existe… quant à présent du moins… Plus tard… dans un mois peut-être… je verrai… les circonstances me guideront.

— Mais cet incognito, dit Rodin cachant son vif désappointement, ne sera-t-il pas bien difficile à garder?

— Si le prince eût habité mon pavillon, je suis de votre avis, le voisinage de ma tante aurait pu l'éclairer, et cette crainte est une des raisons qui me font renoncer à mon premier projet… Mais le prince habitera un quartier assez éloigné… la rue Blanche. Qui l'instruirait de ce qu'il doit ignorer? Un de mes vieux amis, M. Norval, vous, monsieur, et cette digne enfant — elle montra la Mayeux — sur la discrétion de qui je puis compter comme sur la vôtre, vous connaissez seuls mon secret… il sera donc parfaitement gardé. Du reste, demain nous causerons plus longuement à ce sujet; il faut d'abord que vous parveniez à retrouver ce malheureux jeune prince.

Rodin, quoique profondément courroucé de la subite détermination d'Adrienne au sujet de Djalma, fit bonne contenance et répondit:

— Vos intentions seront scrupuleusement suivies, ma chère demoiselle, et demain, si vous le permettez, j'irai vous rendre bon compte… de ce que vous daigniez appeler tout à l'heure ma mission providentielle.

— À demain donc… et je vous attendrai avec impatience, dit affectueusement Adrienne à Rodin. Permettez-moi toujours de compter sur vous, comme de ce jour vous pouvez compter sur moi. Il faudra m'être indulgent, car je prévois que j'aurai encore bien des conseils, bien des services à vous demander… moi qui déjà… vous dois tant…

— Vous ne me devrez jamais assez, ma chère demoiselle, jamais assez, dit Rodin en se dirigeant discrètement vers la porte après s'être incliné devant Adrienne.

Au moment où il allait sortir, il se trouva face à face avec
Dagobert.

— Ah!… enfin j'en tiens un… s'écria le soldat en saisissant le jésuite au collet d'une main vigoureuse.

II. Les excuses.

Mlle de Cardoville, en voyant Dagobert saisir si rudement Rodin au collet, s'était écriée avec effroi, en faisant quelques pas vers le soldat:

— Au nom du ciel! monsieur… que faites-vous?

— Ce que je fais! répondit durement le soldat sans lâcher Rodin et en tournant la tête du côté d'Adrienne, qu'il ne reconnaissait pas, je profite de l'occasion pour serrer la gorge d'un des misérables de la bande du renégat, jusqu'à ce qu'il m'ait dit où sont mes pauvres enfants.

— Vous m'étranglez… dit le jésuite d'une voix syncopée en tâchant d'échapper au soldat.

— Où sont les orphelines, puisqu'elles ne sont pas ici et qu'on m'a fermé la porte du couvent sans vouloir me répondre? cria Dagobert d'une voix tonnante.

— À l'aide! murmura Rodin.

— Ah! c'est affreux! dit Adrienne.

Et pâle, tremblante, s'adressant à Dagobert, les mains jointes:

— Grâce, monsieur!… écoutez-moi… écoutez-le…

— Monsieur Dagobert! s'écria la Mayeux en courant saisir de ses faibles mains le bras de Dagobert et lui montrant Adrienne… c'est Mlle de Cardoville… Devant elle, quelle violence!… et puis, vous vous trompez, … sans doute.

Au nom de Mlle de Cardoville, la bienfaitrice de son fils, le soldat se retourna brusquement et lâcha Rodin; celui-ci, rendu cramoisi par la colère et par la suffocation, se hâta de rajuster son collet et sa cravate.

— Pardon, mademoiselle… dit Dagobert en allant vers Adrienne, encore pâle de frayeur, je ne savais pas qui vous étiez… mais le premier mouvement m'a emporté malgré moi…

— Mais, mon Dieu! qu'avez-vous contre monsieur? dit Adrienne. Si vous m'aviez écoutée, vous sauriez…

— Excusez-moi si je vous interromps, mademoiselle, dit le soldat à Adrienne d'une voix contenue. Puis, s'adressant à Rodin, qui avait repris son sang-froid:

— Remerciez mademoiselle, et allez-vous en… Si vous restez là… je ne réponds pas de moi…

— Un mot seulement, mon cher monsieur, dit Rodin, je…

— Je vous dis que je ne réponds pas de moi si vous restez là! s'écria Dagobert en frappant du pied.

— Mais, au nom du ciel, dites au moins la cause de cette colère… reprit Adrienne, et surtout ne vous fiez pas aux apparences; calmez-vous et écoutez-nous…

— Que je me calme, mademoiselle! s'écria Dagobert avec désespoir; mais je ne pense qu'à une chose… mademoiselle… à l'arrivée du maréchal Simon; il sera à Paris aujourd'hui ou demain…

— Il serait possible! dit Adrienne. Rodin fit un mouvement de surprise et de joie.

— Hier soir, reprit Dagobert, j'ai reçu une lettre du maréchal; il a débarqué au Havre; depuis trois jours, j'ai fait démarches sur démarches, espérant que les orphelines me seraient rendues, puisque la machination de ces misérables avait échoué — (et il montra Rodin avec un nouveau geste de colère). — Eh bien non… ils complotent encore quelque infamie. Je m'attends à tout…

— Mais, monsieur, dit Rodin s'avançant, permettez-moi de vous…

— Sortez! s'écria Dagobert, dont l'irritation et l'anxiété redoublaient en songeant que d'un moment à l'autre le maréchal pouvait arriver à Paris; sortez… car, sans mademoiselle… je me serais au moins vengé sur quelqu'un…

Rodin fit un signe d'intelligence à Adrienne, dont il se rapprocha prudemment, lui montra Dagobert d'un geste de commisération touchante, et dit à ce dernier:

— Je sortirai donc, monsieur, et… d'autant plus volontiers que je quittais cette chambre quand vous y êtes rentré.

Puis, se rapprochant tout à fait de Mlle de Cardoville, le jésuite lui dit à voix basse:

— Pauvre soldat!… la douleur l'égare; il serait incapable de m'entendre. Expliquez-lui, ma chère demoiselle; il sera bien attrapé, ajouta-t-il d'un air fin; mais en attendant, reprit Rodin en fouillant dans la poche de côté de sa redingote et en tirant un paquet, remettez-lui ceci, je vous prie, ma chère demoiselle!… c'est ma vengeance… elle sera bonne.

Et comme Adrienne, tenant le petit paquet dans sa main, regardait le jésuite avec étonnement, celui-ci mit son index sur sa lèvre comme pour recommander le silence à la jeune fille, gagna la porte et marcha à reculons sur la pointe des pieds, et sortit après avoir encore d'un geste de pitié montré Dagobert, qui, dans un morne abattement, la tête baissée, les bras croisés sur la poitrine, restait muet aux consolations empressées de la Mayeux.

Lorsque Rodin eut quitté la chambre, Adrienne, s'approchant du soldat, lui dit de sa voix douce et avec l'expression d'un profond intérêt:

— Votre entrée si brusque m'a empêchée de vous faire une question bien intéressante pour moi… Et votre blessure?

— Merci, mademoiselle, dit Dagobert en sortant de sa pénible préoccupation, merci! ça n'est pas grand'chose, mais je n'ai pas le temps d'y songer… Je suis fâché d'avoir été si brutal devant vous, d'avoir chassé ce misérable… mais c'est plus fort que moi: à la vue de ces gens-là mon sang ne fait qu'un tour.

— Et pourtant, croyez-moi, vous avez été trop prompt à juger… la personne qui était là tout à l'heure.

— Trop prompt… mademoiselle… mais ce n'est pas d'aujourd'hui que je le connais… Il était avec ce renégat d'abbé d'Aigrigny…

— Sans doute… ce qui ne l'empêche pas d'être un honnête et excellent homme…

— Lui?… s'écria Dagobert.

— Oui… et il n'est en ce moment occupé que d'une chose… de vous faire rendre vos chères enfants.

— Lui?… reprit Dagobert en regardant Adrienne comme s'il ne pouvait croire à ce qu'il entendait; lui… me rendre mes enfants?

— Oui… plus tôt que vous ne le pensez, peut-être.

— Mademoiselle, dit tout à coup Dagobert, il vous trompe… vous êtes dupe de ce vieux gueux-là.

— Non, dit Adrienne en secouant la tête en souriant, j'ai des preuves de sa bonne foi… D'abord, c'est lui qui me fait sortir de cette maison.

— Il serait vrai! dit Dagobert confondu.

— Très vrai, et, qui plus est, voici quelque chose qui vous raccommodera peut-être avec lui, dit Adrienne en remettant à Dagobert le petit paquet que Rodin venait de lui donner au moment de s'en aller; ne voulant pas vous exaspérer davantage par sa présence, il m'a dit: «Mademoiselle, remettez ceci à ce brave soldat; ce sera ma vengeance.»

Dagobert regardait Mlle de Cardoville avec surprise en ouvrant machinalement le petit paquet. Lorsqu'il l'eut développé et qu'il eut reconnu sa croix d'argent, noircie par les années, et le vieux ruban rouge fané qu'on lui avait dérobés à l'auberge du _Faucon blanc _avec ses papiers, il s'écria, d'une voix entrecoupée, le coeur palpitant:

— Ma croix!… ma croix!… c'est ma croix! Et dans l'exaltation de sa joie, il pressait l'étoile d'argent contre sa moustache grise. Adrienne et la Mayeux se sentaient profondément touchées de l'émotion du soldat, qui s'écria en courant vers la porte par où venait de sortir Rodin:

— Après un service rendu au maréchal Simon, à ma femme ou à mon fils, on ne pouvait rien faire de plus pour moi… Et vous répondez de ce brave homme, mademoiselle? Et je l'ai injurié… maltraité devant vous… Il a droit à une réparation… il l'aura. Oh! il l'aura.

Ce disant, Dagobert sortit précipitamment de la chambre, traversa deux pièces en courant, gagna l'escalier, le descendit rapidement et atteignit Rodin à la dernière marche.

— Monsieur, lui dit le soldat d'une voix émue, en le saisissant par le bras, il faut remonter tout de suite.

— Il serait pourtant bon de vous décider à quelque chose, mon cher monsieur, dit Rodin en s'arrêtant avec bonhomie; il y a un instant vous m'ordonniez de m'en aller, maintenant il s'agit de revenir. À quoi nous arrêtons-nous?

— Tout à l'heure, monsieur, j'avais tort, et quand j'ai un tort, je le répare. Je vous ai injurié, maltraité devant témoins, je vous ferai mes excuses devant témoins.

— Mais, mon cher monsieur… Je vous… rends grâce… je suis pressé…

— Qu'est-ce que cela me fait que vous soyez pressé?… Je vous dis que vous allez remonter tout de suite… ou sinon… ou sinon… ou sinon…, reprit Dagobert en prenant la main du jésuite et en la serrant avec autant de cordialité que d'attendrissement, ou sinon le bonheur que vous me causez en me rendant ma croix ne sera pas complet.

— Qu'à cela ne tienne, alors, mon bon ami, remontons… remontons…

— Et non seulement vous m'avez rendu ma croix… que j'ai… eh bien, oui! que j'ai pleurée, allez, sans le dire à personne, s'écria Dagobert avec effusion; mais cette demoiselle m'a dit que, grâce à vous… ces pauvres enfants! Voyons… pas de fausse joie… Est-ce bien vrai? mon Dieu! est-ce bien vrai?

— Eh! eh! voyez-vous le curieux? dit Rodin en souriant avec finesse. Puis il ajouta:

— Allons, allons, soyez tranquille… on vous les rendra, vos deux anges, vieux diable à quatre. Et le jésuite remonta l'escalier.

— On me les rendra… aujourd'hui? s'écria Dagobert.

Et au moment où Rodin gravissait les marches, il l'arrêta brusquement par la manche.

— Ah! çà, mon bon ami, dit le jésuite, décidément nous arrêtons- nous? montons-nous? descendons-nous? Sans reproche, vous me faites aller comme un tonton.

— C'est juste… là-haut nous nous expliquerons mieux. Venez… alors, venez vite… dit Dagobert.

Puis, prenant Rodin sous le bras, il lui fit hâter le pas et le ramena triomphant dans la chambre où Adrienne et la Mayeux étaient restées, très surprises de la subite disparition du soldat.

— Le voilà… le voilà! s'écria Dagobert en rentrant.
Heureusement, je l'ai rattrapé au bas de l'escalier.

— Et vous m'avez fait remonter d'un fier pas! ajouta Rodin passablement essoufflé.

— Maintenant, monsieur, dit Dagobert d'une voix grave, je déclare devant mademoiselle que j'ai eu tort de vous brutaliser, de vous injurier; je vous en fais mes excuses, monsieur, et je reconnais avec joie que je vous dois… oh!… beaucoup… oui… je vous le jure, quand je dois… je paye.

Et Dagobert tendit encore sa loyale main à Rodin, qui la serra d'une façon fort affable en ajoutant:

— Eh! mon Dieu! de quoi s'agit-il donc? Quel est donc ce grand service dont vous parlez?

— Et cela, dit Dagobert en faisant briller sa croix aux yeux de Rodin; mais vous ne savez donc pas ce que c'est pour moi que cette croix!

— Supposant, au contraire, que vous deviez y tenir, je comptais avoir le plaisir de vous la remettre moi-même. Je l'avais apportée pour cela… Mais, entre nous… vous m'avez, dès mon arrivée, si… si _familièrement _accueilli… que je n'ai pas eu le temps de…

— Monsieur, dit Dagobert confus, je vous assure que je me repens cruellement de ce que j'ai fait.

— Je le sais… mon bon ami… n'en parlons donc plus… Ah! çà, vous y teniez donc beaucoup, à cette croix?

— Si j'y tenais, monsieur! s'écria Dagobert; mais cette croix, — et il la baisa encore, — c'est ma relique à moi… Celui de qui elle me venait était mon saint… mon dieu… et il l'avait touchée…

— Comment! dit Rodin en feignant de regarder la croix avec autant de curiosité que d'admiration respectueuse, comment! Napoléon… le grand Napoléon aurait touché de sa propre main, de sa main victorieuse… cette noble étoile de l'honneur?

— Oui, monsieur, de sa main; il l'avait placée là, sur ma poitrine sanglante, comme pansement à ma cinquième blessure… aussi, voyez-vous, je crois qu'au moment de crever de faim, entre du pain et ma croix… je n'aurais pas hésité… afin de l'avoir en mourant sur le coeur… Mais assez… parlons d'autre chose… C'est bête, un vieux soldat, n'est-ce pas? ajouta Dagobert en passant la main sur ses yeux.

Puis, comme s'il avait honte de nier ce qu'il éprouvait:

— Eh bien, oui! reprit-il en relevant vivement la tête, et ne cherchant pas à cacher une larme qui roulait sur sa joue, oui, je pleure de joie d'avoir retrouvé ma croix… ma croix que l'empereur m'avait donnée… de sa main victorieuse, comme dit ce brave homme…

— Bénie soit donc ma pauvre vieille main de vous avoir rendu ce trésor glorieux, dit Rodin avec émotion. Et il ajouta:

— Ma foi! la journée sera bonne pour tout le monde; aussi je vous l'annonçais ce matin dans ma lettre…

— Cette lettre sans signature, demanda le soldat de plus en plus surpris, c'était vous?…

— C'était moi qui vous l'écrivais. Seulement, craignant quelque nouveau piège d'Aigrigny, je n'ai pas voulu, vous entendez bien, m'expliquer plus clairement.

— Ainsi, mes orphelines… je vais les revoir? Rodin fit un signe de tête affirmatif plein de bonhomie.

— Oui, tout à l'heure, dans un instant peut-être… dit Adrienne en souriant. Eh bien! avais-je raison de vous dire que vous aviez mal jugé monsieur?

— Eh! que ne me disait-il cela quand je suis entré! s'écria
Dagobert ivre de joie.

— Il y avait à cela un inconvénient, mon ami, dit Rodin: c'est que, dès votre entrée, vous avez entrepris de m'étrangler…

— C'est vrai… j'ai été trop prompt; encore une fois, pardon; mais que voulez-vous que je vous dise?… Je vous avais toujours vu contre nous avec l'abbé d'Aigrigny, et, dans le premier moment…

— Mademoiselle, dit Rodin en s'inclinant devant Adrienne, cette chère demoiselle vous dira que j'étais, sans le savoir, complice de bien des perfidies; mais, dès que j'ai pu voir clair dans les ténèbres… j'ai quitté le mauvais chemin où j'étais engagé malgré moi, pour marcher vers ce qui était honnête, droit et juste.

Adrienne fit un signe de tête affirmatif à Dagobert, qui semblait l'interroger du regard.

— Si je n'ai pas signé la lettre que je vous ai écrite, mon bon ami, ç'a été de crainte que mon nom ne vous inspirât de mauvais soupçons; si, enfin, je vous ai prié de vous rendre ici et non pas au couvent, c'est que j'avais peur, comme cette chère demoiselle, que vous ne fussiez reconnu par le concierge ou par le jardinier, et votre escapade de l'autre nuit pouvait rendre cette reconnaissance dangereuse.

— Mais M. Baleinier est instruit de tout, j'y songe maintenant, dit Adrienne avec inquiétude; il m'a menacée de dénoncer M. Dagobert et son fils si je portais plainte.

— Soyez tranquille, ma chère demoiselle; c'est vous maintenant qui dicterez les conditions… répondit Rodin. Fiez-vous à moi; quant à vous, mon bon ami… vos tourments sont finis.

— Oui, dit Adrienne: un magistrat rempli de droiture, de bienveillance, est allé chercher au couvent les filles du maréchal Simon; il va les ramener ici; mais comme moi, il a pensé qu'il serait plus convenable qu'elles vinssent habiter ma maison… Je ne puis cependant prendre cette décision sans votre consentement… car c'est à vous que ces orphelines ont été confiées par leur mère.

— Vous voulez la remplacer auprès d'elles, mademoiselle, reprit Dagobert, je ne peux que vous remercier de bon coeur pour moi et pour ces enfants… Seulement, comme la leçon a été rude, je vous demanderai de ne pas quitter la porte de leur chambre ni jour ni nuit. Si elles sortent avec vous, vous me permettrez de les suivre à quelques pas sans les quitter de l'oeil, ni plus ni moins que ferait Rabat-Joie, qui s'est montré meilleur gardien que moi. Une fois le maréchal arrivé… et ce sera d'un jour à l'autre, la consigne sera levée… Dieu veuille qu'il arrive bientôt!

— Oui, reprit Rodin d'une voix ferme, Dieu veuille qu'il arrive bientôt, car il aura à demander un terrible compte de la persécution de ses filles à l'abbé d'Aigrigny, et pourtant M. le maréchal ne sait pas tout encore…

— Et vous ne tremblez pas pour le renégat? reprit Dagobert en pensant que bientôt peut-être le marquis se trouverait face à face avec le maréchal.

— Je ne tremble ni pour les lâches ni pour les traîtres! répondit
Rodin. Et lorsque M. le maréchal Simon sera de retour…

Puis, après une réticence de quelques instants, il continua:

— Que M. le maréchal me fasse l'honneur de m'entendre, et il sera édifié sur la conduite de l'abbé d'Aigrigny. M. le maréchal saura que ses amis les plus chers sont, autant que lui-même, en butte à la haine de cet homme si dangereux.