Celui-ci, de son côté, retombant sur sa morne apathie, gardait le silence, pendant que ses yeux erraient çà et là sur les sinistres maximes de l'Imitation.

Enfin Agricol rompit le silence, et tirant de sa poche la lettre de Mlle de Cardoville, lettre dans laquelle il mettait son dernier espoir, il la présenta à M. Hardy en lui disant:

— Monsieur… une de vos parentes, que vous ne connaissez que de nom sans doute, m'a chargé de vous remettre cette lettre…

— À quoi bon… cette lettre… mon ami?

— Je vous en supplie, monsieur… prenez-en connaissance. Mlle de Cardoville attend votre réponse, monsieur; il s'agit de graves intérêts.

— Il n'y a plus pour moi… qu'un grave intérêt… mon ami… dit
M. Hardy en levant vers le ciel ses yeux rougis par les larmes.

— Monsieur Hardy… reprit le forgeron, de plus en plus ému, lisez cette lettre, lisez-la au nom de votre reconnaissance à tous et dans laquelle nous élèverons nos enfants… qui n'auront pas eu comme nous le bonheur de vous connaître… oui… lisez cette lettre… et si, après, vous ne changez pas d'avis… monsieur Hardy… eh bien! que voulez-vous? tout sera fini… pour nous… pauvres travailleurs… nous aurons à tout jamais perdu notre bienfaiteur… celui qui nous traitait en frères… celui qui nous aimait en amis… celui qui prêchait généreusement un exemple que d'autres bons coeurs auraient suivi tôt ou tard… de sorte que, peu à peu, de proche en proche, et grâce à vous, l'émancipation des prolétaires aurait commencé… Enfin, n'importe, pour nous autres, enfants du peuple, votre mémoire sera toujours sacrée… oh! oui… et nous ne prononcerons jamais votre nom qu'avec respect, qu'avec attendrissement… car nous ne pourrons nous empêcher de vous plaindre.

Depuis quelques moments, Agricol parlait d'une voix entrecoupée; il ne put achever; son émotion atteignit à son comble; malgré la mâle énergie de son caractère, il ne put retenir ses larmes et s'écria:

— Pardon, pardon, si je pleure; mais ce n'est pas sur moi seul, allez; car, voyez-vous, j'ai le coeur brisé en pensant à toutes les larmes qui seront versées par bien des braves gens qui se diront: «Nous ne verrons plus M. Hardy, plus jamais.»

L'émotion, l'accent d'Agricol, étaient si sincères, sa noble et franche figure, baignée de larmes, avait une expression de dévouement si touchante, que M. Hardy, pour la première fois depuis son séjour chez les révérends pères, se sentit pour ainsi dire le coeur un peu réchauffé, ranimé; il lui sembla qu'un vivifiant rayon de soleil perçait enfin les ténèbres glacées au milieu desquelles il végétait depuis si longtemps.

M. Hardy tendit la main à Agricol et lui dit d'une voix altérée:

— Mon ami… merci!… Cette nouvelle preuve de votre dévouement… ces regrets… tout cela m'émeut… mais d'une émotion douce… et sans amertume; cela me fait du bien.

— Ah!… monsieur! s'écria le forgeron avec une lueur d'espoir, ne vous contraignez pas; écoutez la voix de votre coeur… elle vous dira de faire le bonheur de ceux qui vous chérissent; et pour vous… voir des gens heureux… c'est être heureux. Tenez… lisez cette lettre de cette généreuse demoiselle… Elle achèvera peut-être ce que j'ai commencé… et si cela ne suffit pas… nous verrons…

Ce disant, Agricol s'interrompit en jetant un regard d'espoir vers la porte, puis il ajouta, en présentant de nouveau la lettre à M. Hardy:

— Oh! je vous en supplie, monsieur, lisez… Mlle de Cardoville m'a dit de vous confirmer tout ce qu'il y a dans cette lettre…

— Non… non… je ne dois pas… je ne devrais pas lire, dit M. Hardy avec hésitation: À quoi bon… me donner des regrets?… Car, hélas! c'est vrai… je vous aimais bien tous, j'avais bien fait des projets pour vous dans l'avenir… ajouta M. Hardy avec un attendrissement involontaire. Puis il reprit, luttant contre le mouvement de son coeur: Mais à quoi bon songer à cela?… le passé ne peut revenir.

— Qui sait, monsieur Hardy, qui sait? reprit Agricol, de plus en plus heureux de l'hésitation de son ancien patron; lisez d'abord la lettre de Mlle de Cardoville.

M. Hardy, cédant aux instances d'Agricol, prit cette lettre presque malgré lui, la décacheta et la lut; peu à peu sa physionomie exprima tour à tour l'attendrissement, la reconnaissance et l'admiration. Plusieurs fois il s'interrompit pour dire à Agricol avec une expansion dont il semblait lui-même étonné:

— Oh! c'est bien!… c'est beau!…

Puis, la lecture terminée, M. Hardy, s'adressant au forgeron avec un soupir mélancolique:

— Quel coeur que celui de Mlle de Cardoville! Que de bonté! que d'esprit!… que d'élévation dans la pensée!… Je n'oublierai jamais la noblesse de sentiments qui lui dicte ses offres si généreuses… envers moi… Du moins, puisse-t-elle être heureuse… dans ce triste monde!

— Ah! croyez-moi, monsieur, reprit Agricol avec entraînement, un monde qui renferme de telles créatures, et tant d'autres encore qui, sans avoir l'inappréciable valeur de cette excellente demoiselle, sont dignes de l'attachement des honnêtes gens, un pareil monde n'est pas que fange, corruption et méchanceté… il prouve, au contraire, en faveur de l'humanité… C'est ce monde qui vous attend, qui vous appelle. Allons, monsieur Hardy, écoutez les avis de Mlle de Cardoville, acceptez les offres qu'elle vous fait, revenez à nous… revenez à la vie… car c'est la mort que cette maison!

— Rentrer dans un monde où j'ai tant souffert… quitter le calme de cette retraite, répondit M. Hardy en hésitant; non, non… je ne pourrais… je ne le dois pas…

— Oh! je n'ai pas compté sur moi seul pour vous décider! s'écria le forgeron, avec une espérance croissante… j'ai là un puissant auxiliaire (il montra la porte) que j'ai gardé pour frapper le grand coup… et qui paraîtra quand vous le voudrez.

— Que voulez-vous dire, mon ami? demanda M. Hardy.

— Oh! c'est encore une bonne pensée de Mlle de Cardoville; elle n'en a pas d'autres. Sachant entre quelles dangereuses mains vous étiez tombé, connaissant aussi la ruse perfide des gens qui veulent s'emparer de vous, elle m'a dit: «Monsieur Agricol, le caractère de M. Hardy est si loyal et si bon qu'il se laissera peut-être facilement abuser… car les coeurs droits répugnent toujours à croire aux indignités… mais il est un homme dont le caractère sacré devra, dans cette circonstance, inspirer toute confiance à M. Hardy… car ce prêtre admirable est notre parent, et il a failli être aussi victime des implacables ennemis de notre famille.»

— Et ce prêtre… quel est-il? demanda M. Hardy.

— L'abbé Gabriel de Rennepont, mon frère adoptif! s'écria le forgeron avec orgueil. C'est là un noble prêtre… Ah! monsieur… si vous l'aviez connu plus tôt, au lieu de désespérer… vous auriez espéré. Votre chagrin n'aurait pas résisté à ses consolations.

— Et ce prêtre… où est-il? demanda M. Hardy avec autant de surprise que de curiosité.

— Là, dans votre antichambre. Quand le père d'Aigrigny l'a vu avec moi, il est devenu furieux, il nous a ordonné de sortir; mais mon brave Gabriel lui a répondu qu'il pourrait avoir à s'entretenir avec vous de graves intérêts, et qu'ainsi il resterait… Moi, moins patient, j'ai donné une bourrade à l'abbé d'Aigrigny, qui voulait me barrer le passage, et je suis accouru, tant j'avais hâte de vous voir… Maintenant… monsieur… vous allez recevoir Gabriel… n'est-ce pas? Il n'aurait pas voulu entrer sans vos ordres… Je vais aller le chercher… Vous parlez de religion… c'est la sienne qui est la vraie, car elle fait du bien; elle encourage, elle console… vous verrez… Enfin, grâce à Mlle de Cardoville et à lui, vous allez nous être rendu! s'écria le forgeron, ne pouvant plus contenir son joyeux espoir.

— Mon ami… non… je ne sais… je crains… dit M. Hardy avec une hésitation croissante, mais se sentant malgré lui ranimé, réchauffé par les paroles cordiales du forgeron.

Celui-ci, profitant de l'heureuse hésitation de son ancien patron, courut à la porte, l'ouvrit et s'écria:

— Gabriel… mon frère… mon bon frère… viens, viens…
M. Hardy désire te voir…

— Mon ami, reprit M. Hardy, encore hésitant, mais néanmoins semblant assez satisfait de voir son assentiment un peu forcé, mon ami… que faites-vous?…

— J'appelle votre sauveur et le nôtre, répondit Agricol, ivre de bonheur et certain du bon succès de l'intervention de Gabriel auprès de M. Hardy.

Se rendant à l'appel du forgeron, Gabriel entra aussitôt dans la chambre de M. Hardy.

XXXIII. Le réduit.

Nous l'avons dit: aux abords de plusieurs des chambres occupées par les pensionnaires des révérends pères, certaines petites cachettes étaient pratiquées, dans le but de donner toute facilité à l'espionnage incessant dont on entourait ceux que la compagnie voulait surveiller. M. Hardy se trouvant parmi ceux-là, on avait ménagé auprès de son appartement un réduit mystérieux où pouvaient tenir deux personnes; une sorte de large tuyau de cheminée aérait et éclairait ce cabinet, où aboutissait l'orifice d'un conduit acoustique disposé avec tant d'art, que les moindres paroles arrivaient de la pièce voisine dans cette cachette aussi distinctes que possible; enfin, plusieurs trous ronds, adroitement ménagés et masqués en différents endroits, permettaient de voir tout ce qui se passait dans la chambre.

Le père d'Aigrigny et Rodin occupaient alors le réduit. Aussitôt après la brusque entrée d'Agricol et la ferme réponse de Gabriel, qui déclara vouloir parler à M. Hardy si celui-ci le faisait mander, le père d'Aigrigny, ne voulant faire aucun éclat pour conjurer les suites de l'entrevue de M. Hardy avec le forgeron et le jeune missionnaire, entrevue dont les suites pouvaient être si funestes aux projets de la compagnie, le père d'Aigrigny était allé consulter Rodin.

Celui-ci, pendant son heureuse et rapide convalescence, habitait la maison voisine, réservée aux révérends pères; il comprit l'extrême gravité de la position; tout en reconnaissant que le père d'Aigrigny avait habilement suivi ses instructions relatives au moyen d'empêcher l'entrevue d'Agricol et de M. Hardy, manoeuvre dont le succès était assuré sans l'arrivée trop hâtée du forgeron, Rodin, voulant voir, entendre, juger et aviser par lui-même, alla aussitôt s'embusquer dans la cachette en question avec le père d'Aigrigny, après avoir dépêché immédiatement un émissaire à l'archevêché de Paris; on verra plus tard dans quel but.

Les deux révérends pères y étaient arrivés vers le milieu de l'entretien d'Agricol et de M. Hardy.

D'abord assez rassurés par la morne apathie dans laquelle il était plongé et dont les généreuses incitations du forgeron n'avaient pu le tirer, les révérends pères virent le danger s'accroître peu à peu et devenir des plus menaçants, du moment où M. Hardy, ébranlé par les instances de l'artisan, consentit à prendre connaissance de la lettre de Mlle de Cardoville, jusqu'au moment où Agricol amena Gabriel, afin de porter le dernier coup aux hésitations de son ancien patron.

Rodin, grâce à l'indomptable énergie de son caractère, qui lui avait donné la force de supporter la terrible et douloureuse médication du docteur Baleinier, ne courait plus aucun danger; sa convalescence touchait à son terme; néanmoins il était encore d'une maigreur effrayante. Le jour, venant d'en haut et tombant d'aplomb sur son crâne jaune et luisant, sur ses pommettes osseuses et sur son nez anguleux, accusait ces saillies par des touches de vive lumière, tandis que le reste du visage était sillonné d'ombres dures et sans transparence. On eût dit le modèle vivant d'un de ces moines ascétiques de l'école espagnole, sombres peintures où l'on aperçoit, sous quelque capuchon brun à demi rabattu, un crâne de couleur de vieil ivoire, une pommette livide, un oeil éteint au fond de son orbite, tandis que le reste du visage disparaît dans une pénombre obscure, à travers laquelle on distingue à peine une forme humaine, agenouillée et enveloppée d'un froc à ceinture de corde. Cette ressemblance paraissait d'autant plus frappante que Rodin, descendant de chez lui à la hâte, n'avait pas quitté sa longue robe de chambre de laine noire; de plus, étant encore très sensible au froid, il avait jeté sur ses épaules un camail de drap noir à capuchon, afin de se préserver de la bise du nord.

Le père d'Aigrigny, ne se trouvant pas placé verticalement sous la lumière qui éclairait la cachette, restait dans la demi-teinte.

Au moment où nous présentons les deux jésuites au lecteur, Agricol venait de sortir de la chambre pour appeler Gabriel et l'amener auprès de son ancien patron.

Le père d'Aigrigny, regardant Rodin avec une angoisse à la fois profonde et courroucée, lui dit à voix basse:

— Sans la lettre de Mlle de Cardoville, les instances du forgeron restaient vaines. Cette maudite jeune fille sera donc toujours et partout l'obstacle contre lequel viendront échouer nos projets! Quoi qu'on ait pu faire, la voici réunie à cet Indien; si maintenant l'abbé Gabriel vient combler la mesure, et que, grâce à lui, M. Hardy nous échappe, que faire!… que faire!… Ah! mon père… c'est à désespérer de l'avenir!

— Non, dit sèchement Rodin, si à l'archevêché on ne met aucune lenteur à exécuter mes ordres.

— Et dans ce cas!

— Je réponds encore de tout… mais il faut qu'avant une demi- heure j'aie les papiers en question.

— Cela doit être prêt et signé depuis deux ou trois jours, car, d'après vos ordres, j'ai écrit le jour même des moxas… et…

Rodin, au lieu de continuer cet entretien à voix basse, colla son oeil à l'une des ouvertures qui permettaient de voir ce qui se passait dans la chambre voisine, puis de la main fit signe au père d'Aigrigny de garder le silence.

XXXIV. Un prêtre selon le Christ.

À cet instant Rodin voyait Agricol rentrer dans la chambre de
M. Hardy tenant Gabriel par la main.

La présence de ces deux jeunes gens, l'un d'une figure si mâle, si ouverte, l'autre d'une beauté si angélique, offrait un contraste tellement frappant avec les physionomies hypocrites des gens dont M. Hardy était habituellement entouré, que, déjà ému par la chaleureuse parole de l'artisan, il lui sembla que son coeur, comprimé depuis si longtemps, se dilatait sous une salutaire influence.

Gabriel, quoiqu'il n'eût jamais vu M. Hardy, fut frappé de l'altération de ses traits; il reconnaissait sur cette figure souffrante, abattue, le fatal cachet de soumission énervante, d'anéantissement moral dont restent toujours stigmatisées les victimes de la compagnie de Jésus, lorsqu'elles ne sont pas délivrées à temps de son influence homicide. Rodin, l'oeil collé à son trou, et le père d'Aigrigny, l'oreille au guet, ne perdirent donc pas un mot de l'entretien suivant, auquel ils assistèrent invisibles.

— Le voilà… mon brave frère, monsieur, dit Agricol à M. Hardy en lui présentant Gabriel; le voilà, le meilleur, le plus digne des prêtres… Écoutez-le, vous renaîtrez à l'espérance, au bonheur, et vous nous serez rendu. Écoutez-le, vous verrez comme il démasquera les fourbes qui vous abusent par de fausses apparences religieuses; oui, oui, il les démasquera, car il a été aussi victime de ces misérables, n'est-ce pas, Gabriel?

Le jeune missionnaire fit un mouvement de la main pour modérer l'exaltation du forgeron, et dit à M. Hardy, de sa voix douce et vibrante:

— Si, dans les pénibles circonstances où vous vous trouvez, monsieur, les conseils d'un de vos frères en Jésus-Christ peuvent vous être utiles, disposez de moi… D'ailleurs, permettez-moi de vous le dire, je vous suis déjà bien respectueusement attaché.

— À moi, monsieur l'abbé? dit M. Hardy.

— Je sais, monsieur, reprit Gabriel, vos bontés pour mon frère adoptif; je sais votre admirable générosité envers vos ouvriers; ils vous chérissent, ils vous vénèrent, monsieur, que la conscience de leur gratitude, que la conviction d'avoir été agréable à Dieu, dont l'éternelle bonté se réjouit dans tout ce qui est bon, soient votre récompense pour le bien que vous avez fait, soient votre encouragement pour le bien que vous ferez encore…

— Je vous remercie, monsieur l'abbé, répondit M. Hardy, touché de ce langage, si différent de celui du père d'Aigrigny; dans la tristesse où je suis plongé, il est doux au coeur d'entendre parler d'une manière si consolante, et, je l'avoue, ajouta M. Hardy d'un air pensif, l'élévation, la gravité de votre caractère donnent un grand poids à vos paroles.

— Voilà ce qu'il y avait à craindre, dit tout bas le père d'Aigrigny à Rodin, qui restait toujours à son trou, l'oeil pénétrant, l'oreille au guet; ce Gabriel va tout faire pour arracher M. Hardy à son apathie et le rejeter dans la vie active.

— Je ne crains pas cela, répondit Rodin de sa voix brève et tranchante. M. Hardy s'oubliera peut-être un moment; mais, s'il essaye de marcher, il verra bien qu'il a les jambes cassées…

— Que craint donc Votre Révérence?

— La lenteur de notre révérend père de l'archevêché.

— Mais qu'espérez-vous de… Mais Rodin, dont l'attention était de nouveau excitée, interrompit d'un signe le père d'Aigrigny, qui resta muet. Un silence de quelques secondes avait succédé au commencement de l'entretien de Gabriel et de M. Hardy, celui-ci étant resté un instant absorbé par les réflexions que faisait naître en lui le langage de Gabriel. Pendant ce moment de silence, Agricol avait machinalement jeté les yeux sur quelques-unes des lugubres sentences dont étaient pour ainsi dire tapissés les murs de la chambre de M. Hardy; tout à coup, prenant Gabriel par le bras, il s'écria avec un geste expressif:

— Ah! mon frère… lis ces maximes… tu comprendras tout… Quel homme, mon Dieu, restant dans la solitude seul à seul avec d'aussi désolantes pensées ne tomberait pas dans le plus affreux désespoir… n'irait pas jusqu'au suicide peut-être?… Ah! c'est horrible, c'est infâme, ajouta l'artisan avec indignation; mais c'est un assassinat moral!!!

— Vous êtes jeune, mon ami, reprit M. Hardy en secouant tristement la tête, vous avez toujours été heureux, vous n'avez éprouvé aucune déception… ces maximes peuvent vous paraître trompeuses; mais, hélas! pour moi… et le plus grand nombre des hommes, elles ne sont que trop vraies; ici-bas, tout est néant, misère, douleur, car l'homme est né pour souffrir!… N'est-il pas vrai, monsieur l'abbé? ajouta-t-il en s'adressant à Gabriel.

Celui-ci avait aussi jeté les yeux sur différentes maximes que le forgeron venait de lui indiquer; le jeune prêtre ne put s'empêcher de sourire avec amertume en songeant au calcul odieux qui avait dicté le choix de ces réflexions.

Aussi répondit-il à M. Hardy d'une voix émue:

— Non, non, monsieur, tout n'est pas néant, mensonge, misères, déceptions, vanité, ici-bas… Non, l'homme n'est pas né pour souffrir; non, Dieu, dont la suprême essence est une bonté paternelle, ne se complaît pas aux douleurs de ses créatures, qu'il a faites pour être aimantes et heureuses en ce monde…

— Oh! l'entendez-vous, monsieur Hardy, l'entendez-vous? s'écria le forgeron; c'est aussi un prêtre, lui… mais un vrai, un sublime prêtre, et il ne parle pas comme les autres…

— Hélas! pourtant, monsieur l'abbé, dit M. Hardy, ces maximes si tristes sont extraites d'un livre que l'on met presque à l'égal d'un livre divin.

— De ce livre, monsieur, dit Gabriel, on peut abuser comme de toute oeuvre humaine! Écrit pour enchaîner de pauvres moines dans le renoncement, dans l'isolement, dans l'obéissance aveugle d'une vie oisive, stérile, ce livre, en prêchant le détachement de tout, le mépris de soi, la défiance de ses frères, un servilisme écrasant, avait pour but de persuader ces malheureux moines que les tortures de cette vie qu'on leur imposait, de cette vie en tout opposée aux vues éternelles de Dieu sur l'humanité… seraient douces au Seigneur…

— Ah! ce livre me paraît, ainsi expliqué, plus effrayant encore, dit M. Hardy.

— Blasphème! impiété!… poursuivit Gabriel, qui ne pouvait contenir son indignation; oser sanctifier l'oisiveté, l'isolement, la défiance de tous, lorsqu'il n'y a de divin au monde que le saint travail, que le saint amour de ses frères, que la sainte communion avec eux! Sacrilège!!! oser dire qu'un père d'une bonté immense, infinie, se réjouit dans les douleurs de ses enfants… lui! lui! juste ciel! lui qui n'a de souffrances que celles de ses enfants, lui qui les a magnifiquement doués de tous les trésors de la création, lui enfin qui les a reliés à son immortalité par l'immortalité de leur âme!

— Oh! vos paroles sont belles, sont consolantes, s'écria
M. Hardy, de plus en plus ébranlé; mais, hélas! pourquoi tant de
malheureux sur la terre malgré la bonté providentielle du
Seigneur?

— Oui… oh! oui… il y a dans ce monde de bien horribles misères, reprit Gabriel avec attendrissement et tristesse. Oui, bien des pauvres, déshérités de toute joie, de toute espérance, ont faim, ont froid, manquent de vêtements et d'abri, au milieu des richesses immenses que le Créateur a dispensées, non pour la félicité de quelques hommes, mais pour la félicité de tous; car il a voulu que le partage fût fait avec équité[30] mais quelques-uns se sont emparés du commun héritage par l'astuce, par la force… et c'est de cela que Dieu s'afflige. Oh! oui, s'il souffre, c'est de voir que, pour satisfaire au cruel égoïsme de quelques-uns, des masses innombrables de créatures sont vouées à un sort déplorable. Aussi les oppresseurs de tous les temps, de tous les pays, osant prendre Dieu pour complice, se sont unis pour proclamer en son nom cette épouvantable maxime: L'homme est né pour souffrir… ses humiliations, ses souffrances, sont agréables à Dieu… Oui, ils ont proclamé cela; de sorte que plus le sort de la créature qu'ils exploitaient était rude, humiliant, douloureux, plus la créature versait de sueurs, de larmes, de sang, plus, selon ces homicides, le Seigneur était satisfait et glorifié…

— Ah! je vous comprends… je revis… je me souviens, s'écria tout à coup M. Hardy comme s'il sortait d'un songe, comme si la lumière eût tout à coup brillé à sa pensée obscurcie. Oh! oui… voilà ce que j'ai toujours cru… ce que je croyais… avant que d'affreux chagrins eussent affaibli mon intelligence.

— Oui, vous avez cru cela, noble et grand coeur! s'écria Gabriel, et alors vous ne pensiez pas que tout était misère ici-bas, puisque, grâce à vous, vos ouvriers vivaient heureux; tout n'était donc pas déception, vanité, puisque chaque jour votre coeur jouissait de la reconnaissance de vos frères, tout n'était donc pas larmes, désolation, puisque vous voyiez sans cesse autour de vous des visages souriants… La créature n'était donc pas inexorablement vouée au malheur, puisque vous la combliez de félicité… Ah! croyez-moi, lorsque l'on entre plein de coeur, d'amour et de foi dans les véritables vues de Dieu… du Dieu sauveur qui a dit: Aimez-vous les uns les autres, on voit, on sent, on sait que la fin de l'humanité est le bonheur de tous, et que l'homme est né pour être heureux… Ah! mon frère, ajouta Gabriel, ému jusqu'aux larmes en montrant les maximes dont la chambre était entourée, ce livre terrible vous a fait bien du mal… ce livre qu'ils ont eu l'audace d'appeler _l'Imitation de Jésus-Christ… _ajouta Gabriel avec indignation, ce livre!!!, l'imitation de la parole du Christ!! ce livre désolant, qui ne contient que des pensées de vengeance, de mépris, de mort, de désespoir, lorsque le Christ n'a eu que des paroles de paix, de pardon, d'espérance et d'amour…

— Oh! je vous crois… s'écria M. Hardy dans un doux ravissement, je vous crois, j'ai besoin de vous croire.

— Ô mon frère! reprit Gabriel de plus en plus ému, mon frère!… croyez à un Dieu toujours bon, toujours miséricordieux, toujours aimant; croyez à un Dieu qui bénit le travail, à un Dieu qui souffrirait cruellement pour ses enfants, si, au lieu d'employer pour le bien tous les dons qu'il vous a prodigués, vous vous isoliez à jamais dans un désespoir énervant et stérile!… Non, non, Dieu ne le veut pas!… Debout, mon frère… ajouta Gabriel en prenant cordialement la main de M. Hardy, qui se leva comme s'il eût obéi à un généreux magnétisme, debout… mon frère! tout un monde de travailleurs vous bénit et vous appelle; quittez cette tombe… venez… venez au grand air… au grand soleil, au milieu de coeurs chaleureux, sympathiques; quittez cet air étouffant pour l'air salubre et vivifiant de la liberté; quittez cette morne retraite pour l'asile animé par les chants des travailleurs; venez, venez retrouver ce peuple d'artisans laborieux dont vous êtes la providence; soulevé par leurs bras robustes, pressé sur leurs coeurs généreux, entouré de femmes, d'enfants, de vieillards pleurant de joie à votre retour, vous serez régénéré; vous sentirez que la volonté, que la puissance de Dieu est en vous… puisque vous pouvez tant pour le bonheur de vos frères.

— Gabriel… tu dis vrai… c'est à toi… c'est à Dieu… que notre pauvre petit peuple de travailleurs devra le retour de son bienfaiteur, s'écria Agricol en se jetant dans les bras de Gabriel et le serrant avec attendrissement contre son coeur. Ah! je ne crains plus rien maintenant… M. Hardy nous sera rendu!

— Oui, vous avez raison, ce sera à lui… à cet admirable prêtre selon le Christ, que je devrai ma résurrection… car ici j'étais enseveli vivant dans un sépulcre, dit M. Hardy, qui s'était levé, droit, ferme, les joues légèrement colorées, l'oeil brillant, lui jusqu'alors si pâle, si abattu, si courbé!

— Enfin… vous êtes à nous, s'écria le forgeron; je n'en doute plus à cette heure.

— Je l'espère, mon ami, dit M. Hardy.

— Vous acceptez les offres de Mlle de Cardoville?

— Tantôt je lui écrirai à ce sujet… mais avant… ajouta-t-il d'un air grave et sérieux, je désire m'entretenir seul avec mon frère, et il offrit avec effusion sa main à Gabriel. Il me permettra de lui donner ce nom de frère… lui, le généreux apôtre de la fraternité…

— Oh!… je suis tranquille… dès que je vous laisse avec lui, dit Agricol; moi, pendant ce temps-là, je cours chez Mlle de Cardoville lui annoncer cette bonne nouvelle… Mais j'y pense, si vous sortez aujourd'hui de cette maison, monsieur Hardy, où irez- vous?… Voulez-vous que je m'occupe?

— Nous parlerons de tout cela avec votre digne et excellent frère, répondit M. Hardy; allez, je vous en prie, remercier Mlle de Cardoville, et lui dire que ce soir j'aurai l'honneur de lui répondre.

— Ah! monsieur, il faut que je tienne mon coeur et ma tête à quatre pour ne pas devenir fou de joie! dit le bon Agricol en portant alternativement ses mains à sa tête et à son coeur dans son ivresse de bonheur; puis, revenant auprès de Gabriel, il le serra encore une fois contre son coeur, et il lui dit à l'oreille:

— Dans une heure… je reviens… mais pas seul… une levée en masse… tu verras… ne dis rien à M. Hardy; j'ai mon idée. Et le forgeron sortit dans une ivresse indicible. Gabriel et M. Hardy restèrent seuls.

* * * * *

Rodin et le père d'Aigrigny avaient, on le sait, invisiblement assisté à cette scène.

— Eh bien! que pense Votre Révérence? dit le père d'Aigrigny à
Rodin avec stupeur.

— Je pense que l'on a trop tardé à revenir de l'archevêché, et que ce missionnaire hérétique va tout perdre, dit Rodin en se rongeant les ongles jusqu'au sang.

XXXV. La confession.

Lorsque Agricol eut quitté la chambre, M. Hardy, s'approchant de
Gabriel, lui dit:

— Monsieur l'abbé…

— Non… dites votre frère; vous m'avez donné ce nom… et j'y tiens, reprit affectueusement le jeune missionnaire en tendant sa main à M. Hardy.

Celui-ci la serra cordialement et reprit:

— Eh bien, mon frère, vos paroles m'ont ranimé, m'ont rappelé à des devoirs que, dans mon chagrin, j'avais méconnus; maintenant, puisse la force ne pas me manquer dans la nouvelle épreuve que je vais tenter… car, hélas! vous ne savez pas tout.

— Que voulez-vous dire!… reprit Gabriel avec intérêt.

— J'ai de pénibles aveux à vous faire, reprit M. Hardy après un moment de silence et de réflexion. Voulez-vous entendre ma confession!…

— Je vous en prie… dites votre confidence… mon frère, répondit Gabriel.

— Ne pouvez-vous donc pas m'entendre comme confesseur!…

— Autant que je le peux, reprit Gabriel, j'évite la confession… officielle, si cela peut se dire; elle a, selon moi, de tristes inconvénients; mais je suis heureux, quand j'inspire cette confiance grâce à laquelle un ami vient ouvrir son coeur à son ami… et lui dire: «Je souffre, consolez-moi… je doute… conseillez-moi… je suis heureux… partagez ma joie…» Oh! voyez-vous, pour moi cette confession est la plus sainte; c'est ainsi que le Christ la voulait en disant: «Confessez-vous les uns aux autres…» Bien malheureux celui qui, dans sa vie, n'a pas trouvé un coeur fidèle et sûr pour se confesser ainsi… n'est-ce pas, mon frère! Pourtant, comme je suis soumis aux lois de l'Église en vertu de voeux volontairement prononcés, dit le jeune prêtre, sans pouvoir retenir un soupir, j'obéis aux lois de l'Église… et, si vous le désirez… mon frère, ce sera le confesseur qui vous entendra.

— Vous obéissez même aux lois… que vous n'approuvez pas? dit
M. Hardy étonné de cette soumission.

— Mon frère, quoi que l'expérience nous apprenne, quoi qu'elle nous dévoile… reprit tristement Gabriel, un voeu formé librement… sciemment… est pour le prêtre un engagement sacré… est, pour l'homme d'honneur, une parole jurée… Tant que je resterai dans l'Église… j'obéirai à sa discipline, si pesante que soit quelquefois pour nous cette discipline.

— Pour vous, mon frère!

— Oui, pour nous, prêtres de campagne ou desservants des villes; pour nous tous, humbles prolétaires du clergé, simples ouvriers de la vigne du Seigneur. Oui, l'aristocratie qui s'est peu à peu introduite dans l'Église est souvent envers nous d'une rigueur un peu féodale; mais telle est la divine essence du christianisme, qu'il résiste aux abus qui tendent à le dénaturer, et c'est encore dans les rangs obscurs du bas clergé que je puis servir mieux que partout ailleurs la sainte cause des déshérités, et prêcher leur émancipation avec une certaine indépendance… C'est pour cela, mon frère, que je reste dans l'Église, et, y restant, je me soumets à sa discipline. Je vous dis cela, mon frère, ajouta Gabriel, avec expansion, parce que, vous et moi, nous prêchons la même cause: les artisans que vous avez conviés à partager avec vous le fruit de vos travaux ne sont plus déshérités… ainsi donc, plus efficacement que moi, par le bien que vous faites vous servez le Christ…

— Et je continuerai de le servir, pourvu, je vous le répète, que j'en aie la force.

— Pourquoi cette force vous manquerait-elle!

— Si vous saviez combien je suis malheureux!… si vous saviez tous les coups qui m'ont frappé!…

— Sans doute, la ruine et l'incendie qui a détruit votre fabrique sont déplorables…

— Ah! mon frère, dit M. Hardy en interrompant Gabriel, qu'est-ce que cela, grand Dieu!… Mon courage ne faillirait pas en présence d'un sinistre que l'argent seul répare. Mais, hélas! il est des pertes que rien ne répare… il est des ruines dans le coeur que rien ne relève… Non, et pourtant, tout à l'heure, cédant à l'entraînement de votre généreuse parole, l'avenir, si sombre jusqu'alors pour moi, s'était éclairci; vous m'aviez encouragé, ranimé, en me rappelant la mission que j'avais encore à remplir en ce monde…

— Eh bien, mon frère!

— Hélas! de nouvelles craintes viennent m'assaillir… quand je songe à rentrer dans cette vie agitée, dans ce monde où j'ai tant souffert…

— Mais ces craintes, qui les fait naître? dit Gabriel avec un intérêt croissant.

— Écoutez-moi, mon frère, reprit M. Hardy. J'avais concentré tout ce qui me restait de tendresse, de dévouement dans le coeur, sur deux êtres… sur un ami que je croyais sincère, et sur une affection plus tendre: l'ami m'a trompé d'une manière atroce… la femme… après m'avoir sacrifié ses devoirs, a eu le courage, et je ne puis que l'en honorer davantage, a eu le courage de sacrifier notre amour au repos de sa mère, et elle a quitté pour jamais la France… Hélas! je crains que ces chagrins ne soient incurables et qu'ils ne viennent m'écraser au milieu de la nouvelle voie que vous m'engagez à parcourir. J'avoue ma faiblesse… elle est grande… et elle m'effraye d'autant plus que je n'ai pas le droit de rester oisif, isolé, tant que je puis encore quelque chose pour l'humanité; vous m'avez éclairé sur ce devoir, mon frère… seulement toute ma crainte, malgré ma bonne résolution… est, je vous le répète, de sentir les forces m'abandonner lorsque je vais me retrouver dans ce monde à tout jamais, pour moi froid et désert.

— Mais ces braves artisans qui vous attendent, qui vous bénissent, ne le peupleront-ils pas, ce monde?

— Oui… mon frère, dit M. Hardy avec amertume; mais autrefois… à ce doux sentiment de faire le bien se joignaient pour moi deux affections qui se partageaient ma vie… elles ne sont plus, et laissent dans mon coeur un vide immense. J'avais compté sur la religion… pour le remplir; mais hélas!… pour remplacer ce qui me cause de si amers regrets, on m'a donné pour pâture à mon âme désolée que mon seul désespoir… en me disant que plus je le creuserais, plus je trouverais de tortures… plus je serais méritant aux yeux du Seigneur…

— Et l'on vous a trompé, mon frère, je vous l'assure; c'est le bonheur, et non la douleur, qui est, aux yeux de Dieu, la fin de l'humanité; il veut l'homme heureux, parce qu'il le veut juste et bon.

— Oh! si j'avais entendu plus tôt ces paroles d'espérance! reprit M. Hardy, mes blessures se seraient guéries, au lieu de devenir incurables; j'aurais recommencé plus tôt l'oeuvre de bien que vous m'engagez à poursuivre, j'y aurais trouvé la consolation, l'oubli de mes maux peut-être; tandis qu'à présent… oh! tenez… cela est horrible à avouer… on m'a rendu la douleur si familière, qu'il me semble qu'elle doit à jamais paralyser ma vie.

Puis, ayant honte de cette rechute d'abattement, M. Hardy ajouta d'une voix navrante, en cachant son visage dans ses mains:

— Oh! pardon… pardon de ma faiblesse… Mais si vous saviez ce que c'est qu'une pauvre créature qui ne vivait que par le coeur, et à qui tout a manqué à la fois! Que voulez-vous?… elle cherche de tout côté à se rattacher à quelque chose, et ses hésitations, ses craintes, ses impuissances mêmes… sont, croyez-moi, plus dignes de compassion que de dédain.

Il y avait quelque chose de si déchirant dans l'humilité de cet aveu, que Gabriel en fut touché jusqu'aux larmes. À ces accès d'accablement presque maladifs, le jeune missionnaire reconnaissait avec effroi les terribles effets des manoeuvres des révérends pères, si habiles à envenimer, à rendre mortelles les blessures des âmes tendres et délicates (qu'ils veulent isoler et capter), en distillant longtemps, goutte à goutte, l'âcre poison des maximes les plus désolantes.

Sachant encore que l'abîme du désespoir exerce une sorte d'attraction vertigineuse, ces prêtres creusent cet abîme autour de leur victime, jusqu'à ce qu'éperdue… fascinée… elle plonge incessamment son regard fixe et ardent au fond de ce précipice qui doit l'engloutir… sinistre naufrage dont leur cupidité recueille les épaves… En vain l'azur de l'éther, les rayons d'or du soleil brillent au firmament; en vain l'infortuné sent qu'il serait sauvé en levant les yeux vers le ciel… en vain il y jette même quelquefois un coup d'oeil furtif; bientôt, cédant à la toute- puissance du charme infernal jeté sur lui par ces prêtres malfaisants, il replonge ses regards au fond du gouffre béant qui l'attire…

Il en était ainsi de M. Hardy. Gabriel comprit tout le danger de la position de ce malheureux, et, réunissant toutes ses forces pour l'arracher à cet accablement, il s'écria:

— Que parlez-vous, mon frère, de pitié, de dédain? Qu'y a-t-il donc de plus sacré, de plus saint au monde, aux yeux de Dieu et des hommes, qu'une âme qui cherche la foi pour s'y fixer après la tourmente des passions? Rassurez-vous, mon frère, vos blessures ne sont pas incurables… une fois hors de cette maison… croyez- moi, elles guériront rapidement.

— Hélas! comment l'espérer?

— Croyez-moi, mon frère… elles guériront du moment où vos chagrins passés, loin d'éveiller en vous des pensées de désespoir… éveilleront des pensées consolantes, presque douces.

— De pareilles pensées… consolantes, presque douces!… s'écria
M. Hardy, ne pouvant croire ce qu'il entendait.

— Oui, reprit Gabriel en souriant avec une bonté angélique; car il est, voyez-vous, de grandes douceurs, de grandes consolations dans la pitié… dans le pardon. Dites… dites, mon frère, la vue de ceux qui l'avaient trahi a-t-elle jamais inspiré au Christ des pensées de haine, de désespoir, de vengeance?… Non, non… il a trouvé dans son coeur des paroles remplies de mansuétude et de pardon… il a souri dans ses larmes avec une indulgence ineffable, puis il a prié pour ses ennemis. Eh bien, au lieu de souffrir avec tant d'amertume de la trahison d'un ami… plaignez- le, mon frère… priez tendrement pour lui… car, de vous deux… le plus malheureux… n'est pas vous… Dites? dans votre généreuse amitié… quel trésor n'a pas perdu cet infidèle ami?… qui vous dit qu'il ne se repent pas, qu'il ne souffre pas? Hélas! il est vrai, si vous pensez toujours au mal que vous a fait cette trahison, votre coeur se brisera dans une désolation incurable… pensez, au contraire, au charme du pardon, à la douceur de la prière, et votre coeur s'allégera, et votre âme sera heureuse, car elle sera selon Dieu.

Ouvrir soudain à cette nature si généreuse, si délicate, si aimante, les voies adorables et infinies du pardon et de la prière, c'était répondre à ses instincts, c'était sauver ce malheureux; tandis que l'enchaîner à un sombre et stérile désespoir, c'était le tuer, ainsi que l'avaient espéré les révérends pères.

M. Hardy resta un moment comme ébloui à la vue du radieux horizon que pour la seconde fois, la parole évangélique de Gabriel évoquait tout à coup à ses yeux.

Alors, le coeur palpitant d'émotions si contraires, il s'écria:

— Ô mon frère! de quelle sainte puissance sont donc vos paroles! Comment pouvez-vous changer ainsi presque subitement l'amertume en douceur? Il me semble déjà que le calme renaît dans mon âme en songeant, ainsi que vous le dites, au pardon, à la prière… à la prière remplie de mansuétude… et d'espérance.

— Oh! vous verrez, reprit Gabriel avec entraînement, quelles douces joies vous attendent! Prier pour ce qu'on aime… prier pour ce qu'on a aimé; mettre Dieu, par nos prières, en communion avec ce que nous chérissons… Et cette femme dont l'amour vous était si précieux… pourquoi vous rendre ainsi son souvenir douloureux? pourquoi le fuir? Ah! mon frère, au contraire, songez- y, mais pour l'épurer, pour le sanctifier par la prière… Faites succéder à un amour terrestre un amour divin… un amour chrétien, l'amour céleste d'un frère pour sa soeur en Jésus-Christ… Et puis, si cette femme a été coupable aux yeux de Dieu, quelle douceur de prier pour elle!… quelle joie ineffable de pouvoir chaque jour parler à Dieu, à Dieu qui, toujours clément et bon, touché de vos prières, lui pardonnera; car il lit au fond des coeurs… et il sait que souvent, hélas! bien des chutes sont fatales… Le Christ n'a-t-il pas intercédé auprès de son père, pour la Madeleine pécheresse et pour la femme adultère? Pauvres créatures, il ne les a pas repoussées, il ne les a pas maudites, il a prié pour elles… _parce qu'elles avaient beaucoup aimé…, _a dit le Sauveur des hommes.

— Oh! je vous comprends enfin! s'écria M. Hardy; la prière… c'est encore aimer… la prière, c'est pardonner au lieu de maudire… c'est espérer au lieu de désespérer; la prière… enfin, ce sont des larmes qui retombent sur le coeur comme une rosée bienfaisante… au lieu de ces pleurs qui le brûlent… Oui! je vous comprends, vous… car vous ne me dites pas:

Souffrir… c'est prier… Non, non, je le sens… vous dites vrai en disant: Espérer, pardonner, c'est prier… oui, et grâce à vous maintenant… je rentrerai dans la vie sans crainte…

Puis, les yeux humides de larmes, M. Hardy tendit les bras à
Gabriel, en s'écriant:

— Ah! mon frère… pour la seconde fois, vous me sauvez! Et ces deux bonnes et vaillantes créatures se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.

* * * * *

Rodin et le père d'Aigrigny avaient, on le sait, assisté, invisibles, à cette scène; Rodin, écoutant avec une attention dévorante, n'avait pas perdu une parole de cet entretien. Au moment où Gabriel et M. Hardy se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, Rodin retira soudain son oeil de reptile du trou par lequel il regardait. La physionomie du jésuite avait une expression de joie et de triomphe diabolique. Le père d'Aigrigny, que le dénouement de cette scène avait, au contraire, abattu, consterné, ne comprenant rien à l'air glorieux de son compagnon, le contemplait avec un étonnement indicible.

J'ai le joint! lui dit brusquement Rodin de sa voix brève et tranchante.

— Que voulez-vous dire? reprit le père d'Aigrigny, stupéfait.

— Y a-t-il ici une voiture de voyage, reprit Rodin, sans répondre à la question du révérend père.

Celui-ci, abasourdi par cette demande, ouvrit des yeux effarés et répéta machinalement:

— Une voiture de voyage?

— Oui… oui, dit Rodin avec impatience, est-ce que je parle hébreu? Y a-t-il ici une voiture de voyage? Est-ce clair?

— Sans doute… j'ai ici la mienne, dit le révérend père.

— Alors, envoyez chercher des chevaux de poste à l'instant même.

— Et pourquoi faire?

— Pour emmener M. Hardy.

— Emmener M. Hardy! reprit le père d'Aigrigny, croyant que Rodin délirait.

— Oui, reprit celui-ci, vous l'emmènerez ce soir à Saint-Herem.

— Dans cette triste et profonde solitude… lui… M. Hardy! Et le père d'Aigrigny croyait rêver.

— Lui, M. Hardy, répondit Rodin affirmativement en haussant les épaules.

— Emmener M. Hardy… maintenant… lorsque ce Gabriel vient de…

— Avant une demi-heure, M. Hardy me suppliera à genoux de l'emmener hors de Paris, au bout du monde, dans un désert, si je puis.

— Et Gabriel?

— Et la lettre qu'on vient de m'apporter de l'archevêché, il n'y a qu'un instant?

— Mais vous disiez tout à l'heure qu'il était trop tard.

— Tout à l'heure je n'avais pas le _joint… _Maintenant je l'ai, répondit Rodin de sa voix brève.

Ce disant, les deux révérends pères quittèrent précipitamment le mystérieux réduit.

XXXVI. La visite.

Il est inutile de faire remarquer que, par une réserve remplie de dignité, Gabriel s'était contenté de recourir aux moyens les plus généreux pour arracher M. Hardy à l'influence meurtrière des révérends pères; il répugnait à la grande et belle âme du jeune missionnaire de descendre jusqu'à la révélation des odieuses machinations de ces prêtres. Il n'aurait eu recours à ce moyen extrême que si sa parole pénétrante et sympathique eût échoué contre l'aveuglement de M. Hardy.

— Travail, prière et pardon! disait avec ravissement M. Hardy, après avoir serré Gabriel entre ses bras. Avec ces trois mots, vous m'avez rendu à la vie, à l'espérance…

Il venait de prononcer ces paroles, lorsque la porte s'ouvrit; un domestique entra et remit silencieusement au jeune prêtre une large enveloppe, puis sortit. Assez étonné, Gabriel prit l'enveloppe et la regarda d'abord machinalement; puis, apercevant à l'un des angles un timbre particulier, il la décacheta précipitamment, en tira et lut un papier plié en forme de dépêche ministérielle, à laquelle pendait un sceau de cire rouge.

— Ô mon Dieu!… s'écria involontairement Gabriel d'une voix douloureusement émue. Puis, s'adressant à M. Hardy:

— Pardon… monsieur…

— Qu'y a-t-il? apprenez-vous quelque fâcheuse nouvelle?… dit
M. Hardy avec intérêt.

— Oui… bien triste… reprit Gabriel avec accablement. Puis il ajouta en se parlant à lui même:

— Ainsi… c'était pour cela qu'on m'avait mandé à Paris; l'on n'a pas même daigné m'entendre, l'on me frappe sans me permettre de me justifier…

Après un nouveau silence, il dit avec un soupir de résignation profonde:

— Il n'importe… je dois obéir… j'obéirai… mes voeux m'y obligent.

M. Hardy, regardant le jeune prêtre avec autant de surprise que d'inquiétude, lui dit affectueusement:

— Quoique mon amitié, ma reconnaissance, vous soient bien récemment acquises… ne puis-je vous être bon à quelque chose! Je vous dois tant… que je serais heureux de pouvoir m'acquitter un peu…

— Vous aurez fait beaucoup pour moi, mon frère, en me laissant un bon souvenir de ce jour… vous me rendrez plus facile la résignation à un chagrin cruel.

— Vous avez un chagrin!… dit vivement M. Hardy.

— Ou plutôt, non… une surprise pénible, dit Gabriel.

Et, détournant la tête, il essuya une larme qui coulait sur sa joue, et reprit:

— Mais, en m'adressant au Dieu bon, au Dieu juste, les consolations ne me manqueront pas… elles commencent déjà, puisque je vous laisse dans une bonne et généreuse voie… Adieu donc, mon frère… à bientôt…

— Vous me quittez!…

— Il le faut. Je désire d'abord savoir comment cette lettre m'est parvenue ici… puis je dois obéir à l'instant à un ordre que je reçois… Mon bon Agricol va venir prendre vos ordres; il me dira votre résolution, la demeure où je pourrai vous rencontrer… et, quand vous le voudrez, nous nous reverrons.

Par discrétion, M. Hardy n'osa pas insister pour connaître la cause du chagrin subit de Gabriel, et lui répondit:

— Vous me demandez quand nous nous reverrons! mais demain, car je quitte aujourd'hui cette maison.

— À demain donc, mon cher frère, dit Gabriel en serrant la main de M. Hardy.

Celui-ci, par un mouvement involontaire, peut-être instinctif, au moment où Gabriel retirait sa main, la serra, et la garda entre les siennes comme si, craignant de le voir partir, il eût voulu le retenir auprès de lui.

Le jeune prêtre, surpris, regarda M. Hardy; celui-ci dit en souriant doucement, et en abandonnant sa main qu'il tenait:

— Pardon, mon frère, mais, vous le voyez, grâce à ce que j'ai souffert ici… je suis devenu comme les enfants, qui ont peur… lorsqu'on les laisse seuls.

— Et moi, je suis rassuré sur vous… Je vous laisse avec des pensées consolantes, avec des espérances certaines. Elles suffiront à occuper votre solitude jusqu'à l'arrivée de mon bon Agricol… qui ne peut tarder à revenir… Encore adieu, et à demain, mon frère.

— Adieu… et à demain, mon cher sauveur. Oh! ne manquez pas de venir, car j'aurai encore grand besoin de votre bienfaisant appui pour faire mes premiers pas au grand soleil… moi qui suis resté si longtemps immobile dans les ténèbres.

— À demain donc, dit Gabriel, et jusque-là, courage, espoir et prière.

— Courage, espoir et prière, dit M. Hardy; avec ces mots là on est bien fort. Et il resta seul.

Chose étrange, l'espèce de crainte involontaire qu'il avait ressentie au moment où Gabriel s'était disposé à sortir se reproduisait à l'esprit de M. Hardy sous une autre forme: aussitôt après le départ du jeune prêtre, le pensionnaire des révérends pères crut voir une ombre sinistre et croissante succéder au pur et doux rayonnement de la présence de Gabriel… cette sorte de réaction était d'ailleurs concevable après une journée d'émotions profondes et diverses, surtout si l'on songe à l'état d'affaiblissement physique et moral où se trouvait M. Hardy depuis si longtemps.

Un quart d'heure environ s'était passé depuis le départ de Gabriel, lorsque le domestique affecté au service du pensionnaire des révérends pères entra et lui remit une lettre.

— De qui cette lettre? demanda M. Hardy.

— D'un pensionnaire de la maison, monsieur, répondit le domestique en s'inclinant.

Cet homme avait une figure sournoise et béate, des cheveux plats, parlait tout bas et tenait toujours les yeux baissés; en attendant la réponse de M. Hardy, il croisa ses mains et fit tourner benoîtement ses pouces.

M. Hardy décacheta la lettre qu'on venait de lui remettre, et lut ce qui suit:

«Monsieur,

«J'apprends seulement aujourd'hui, à l'instant et par hasard, que je me trouve avec vous dans cette respectable maison; une longue maladie que j'ai faite, la profonde retraite dans laquelle je vis, vous expliqueront assez mon ignorance de notre voisinage. Bien que nous ne nous soyons rencontrés qu'une fois, monsieur, la circonstance qui m'a récemment procuré l'honneur de vous voir a été pour vous tellement grave que je ne puis croire que vous l'ayez oubliée…»

M. Hardy fit un mouvement de surprise, rassembla ses souvenirs, et, ne trouvant rien qui pût le mettre sur la voie, continua de lire:

«Cette circonstance a d'ailleurs éveillé en moi une si profonde et si respectueuse sympathie pour vous, monsieur, que je ne puis résister à mon vif désir de vous présenter mes hommages, surtout en apprenant que vous quittez aujourd'hui cette maison, ainsi que vient de me le dire à l'instant même l'excellent et digne abbé Gabriel, un des hommes que j'aime, que j'admire et que je vénère le plus au monde.

«Puis-je croire, monsieur, qu'au moment de quitter notre paisible retraite pour rentrer dans le monde, vous daignerez accueillir favorablement cette prière, peut-être indiscrète, d'un pauvre vieillard voué désormais à une profonde solitude, et qui ne peut espérer de vous rencontrer au milieu du tourbillon de la société, qu'il a quittée pour toujours?

«En attendant l'honneur de votre réponse, monsieur, veuillez recevoir l'assurance des sentiments de profonde estime de celui qui a l'honneur d'être, «Monsieur, «Avec la plus haute considération, votre très humble et très obéissant serviteur,

«RODIN.»

Après la lecture de cette lettre et le nom de celui qui la signait, M. Hardy rassembla de nouveau ses souvenirs, chercha longtemps, et ne put se rappeler ni le nom de Rodin, ni à quelle grave circonstance celui-ci faisait allusion.

Après un assez long silence, il dit au domestique:

— C'est M. Rodin qui vous a remis cette lettre?

— Oui, monsieur.

— Et… qu'est-ce que M. Rodin?

— Un bon vieux monsieur qui relève d'une longue maladie qui a failli l'emporter. Depuis quelques jours à peine il est convalescent; mais il est toujours si triste et si faible qu'il fait peine à voir; ce qui est grand dommage, car il n'y a pas de plus digne, de plus brave homme dans la maison… si ce n'est monsieur, qui vaut bien M. Rodin, ajouta le domestique en s'inclinant d'un air respectueusement flatteur.

— M. Rodin? dit M. Hardy pensif, cela est singulier, je ne me rappelle pas ce nom, ni aucun événement qui s'y rattache.

— Si monsieur veut me donner sa réponse, reprit le domestique, je la porterai à M. Rodin; il est chez le père d'Aigrigny, à qui il est allé faire ses adieux.

— Ses adieux?

— Oui, monsieur, les chevaux de poste viennent d'arriver.

— Pour qui? demanda M. Hardy.

— Pour le père d'Aigrigny, monsieur.

— Il va donc en voyage? dit M. Hardy assez étonné.

— Oh! ce n'est sans doute pas pour rester bien longtemps absent, dit le domestique d'un air confidentiel, car le révérend père n'emmène personne et n'emporte qu'un léger bagage. D'ailleurs le révérend père viendra sans doute faire ses adieux à monsieur… Mais que faut-il répondre à M. Rodin?

La lettre que M. Hardy venait de recevoir du révérend père était conçue en termes si polis, on y parlait de Gabriel avec tant de considération, que M. Hardy, poussé d'ailleurs par une curiosité naturelle, et ne voyant aucun motif de refuser cette entrevue, au moment de quitter la maison, répondit au domestique:

— Veuillez dire à M. Rodin que, s'il veut se donner la peine de venir, je l'attends ici.

— Je vais à l'instant le prévenir, monsieur, dit le domestique en s'inclinant, et il sortit.

Resté seul, M. Hardy, tout en se demandant quel pouvait être M. Rodin, s'occupa de quelques menus préparatifs de départ; pour rien au monde il n'eût voulu passer la nuit dans cette maison, et, afin d'entretenir son courage, il se rappelait à chaque instant l'évangélique et doux langage de Gabriel, ainsi que les croyants récitent quelques litanies pour ne pas succomber à la tentation.

Bientôt le domestique rentra et dit à M. Hardy:

— M. Rodin est là, monsieur.

— Priez-le d'entrer.

Rodin entra, vêtu de sa robe de chambre noire, et tenant à la main son vieux bonnet de soie.

Le domestique disparut. Le jour commençait à baisser.

M. Hardy se leva pour aller à la rencontre de Rodin, dont il ne distinguait pas encore bien les traits; mais, lorsque le révérend père fut arrivé dans la zone plus lumineuse qui avoisinait la porte-fenêtre, M. Hardy, ayant un instant contemplé le jésuite, ne put retenir un léger cri arraché par la surprise et par un souvenir cruel. Ce premier mouvement d'étonnement et de douleur passé, M. Hardy, revenant à lui, dit à Rodin d'une voix altérée:

— Vous ici… monsieur?… Ah! vous avez raison… la circonstance dans laquelle je vous ai vu pour la première fois était bien grave…

— Ah! mon cher monsieur, dit Rodin d'une voix paterne et satisfaite, j'étais sûr que vous ne m'aviez pas oublié.

XXXVII. La prière.

On se souvient sans doute que Rodin était allé, quoiqu'il fût alors inconnu à M. Hardy, le trouver à sa fabrique pour lui dévoiler l'indigne trahison de M. de Blessac, coup affreux qui n'avait précédé que de quelques moments un second malheur non moins horrible, car c'est en présence de Rodin que M. Hardy avait appris le départ inattendu de la femme qu'il adorait. D'après les scènes précédentes, l'on comprend combien devait lui être cruelle la présence inopinée de Rodin. Pourtant, grâce à la salutaire influence des conseils de Gabriel, il se rasséréna peu à peu. À la contraction de ses traits succéda un calme triste, et il dit à Rodin:

— Je ne m'attendais pas, en effet, monsieur, à vous rencontrer dans cette maison.

— Hélas! mon Dieu, monsieur, répondit Rodin en soupirant, je ne croyais pas non plus devoir y venir probablement finir mes tristes jours, lorsque je suis allé, sans vous connaître, mais seulement dans le but de rendre service à un honnête homme… vous dévoiler une grande indignité.

— En effet, monsieur, vous m'avez alors rendu un véritable service… et peut-être, dans ce moment pénible, vous aurai-je mal exprimé ma gratitude… car, à l'instant même où vous veniez me révéler la trahison de M. de Blessac…

— Vous avez été accablé, par une nouvelle bien douloureuse pour vous, dit Rodin en interrompant M. Hardy; je n'oublierai jamais la brusque arrivée de cette pauvre dame, pâle, effarée, qui, sans s'inquiéter de ma présence, est venue vous apprendre qu'une personne dont l'affection vous était bien chère venait tout à coup de quitter Paris.

— Oui, monsieur, et, sans songer à vous remercier, je suis parti précipitamment, reprit M. Hardy avec mélancolie.

— Savez-vous, monsieur, dit Rodin après un moment de silence, qu'il y a quelquefois des rapprochements étranges?

— Que voulez-vous dire, monsieur?

— Pendant que je venais vous avertir qu'on vous trahissait d'une manière infâme… moi-même… je…

Rodin s'interrompit comme s'il eût été vaincu par une vive émotion, sa physionomie exprima une douleur si accablante que M. Hardy lui dit avec intérêt:

— Qu'avez-vous, monsieur?…

— Pardon, reprit Rodin en souriant avec amertume. Grâce aux religieux conseils de l'angélique abbé Gabriel, je suis parvenu à comprendre la résignation; pourtant, parfois encore, à de certains souvenirs, j'éprouve une douleur aiguë… Je vous disais donc, reprit Rodin d'une voix assurée, que le lendemain du jour où j'étais allé vous dire: «On vous trompe…» j'étais moi-même victime d'une horrible déception… Un fils adoptif, un malheureux enfant abandonné que j'avais recueilli…

Puis, s'interrompant encore, il passa sa main tremblante sur ses yeux et dit:

— Pardon, monsieur… de vous parler de peines qui vous sont indifférentes… Excusez l'indiscrète douleur d'un pauvre vieillard bien abattu…

— Monsieur, j'ai trop souffert pour qu'aucun chagrin me soit indifférent, répondit M. Hardy. D'ailleurs, vous n'êtes pas un étranger pour moi… vous m'avez rendu un véritable service… et nous ressentons tous deux une vénération commune pour un jeune prêtre…

— L'abbé Gabriel! s'écria Rodin en interrompant M. Hardy; ah! monsieur, c'est mon sauveur… mon bienfaiteur… Si vous saviez ses soins, son dévouement pour moi pendant ma longue maladie, qu'une affreuse douleur avait causée… si vous saviez la douceur ineffable des conseils qu'il me donnait!…

— Si je le sais!… monsieur, s'écria M. Hardy, oh! oui, je sais combien son influence est salutaire.

— N'est-ce pas, monsieur, que, dans sa bouche, les préceptes de la religion sont remplis de mansuétude? reprit Rodin avec exaltation; n'est-ce pas qu'ils consolent? n'est-ce pas qu'ils font aimer, espérer, au lieu de craindre et trembler?

— Hélas! monsieur, dans cette maison même, dit M. Hardy, j'ai pu faire cette comparaison…

— Moi, dit Rodin, j'ai été assez heureux pour avoir tout de suite l'angélique abbé Gabriel pour mon confesseur… ou plutôt pour confident…

— Oui… reprit M. Hardy, car il préfère la confiance… à la confession…

— Comme vous le connaissez bien! fit Rodin avec un accent de bonhomie et de naïveté inexprimable; et il reprit: Ce n'est pas un homme… c'est un ange; sa parole pénétrante convertirait les plus endurcis. Tenez, moi, par exemple, je vous l'avoue, sans être impie, j'avais vécu dans des sentiments de religion prétendue naturelle; mais l'angélique abbé Gabriel a peu à peu fixé mes vagues croyances, leur a donné un corps, une âme… enfin… il m'a donné la foi.

— Ah!… c'est que c'est un prêtre selon le Christ, lui, un prêtre tout amour et pardon! s'écria M. Hardy.

— Ce que vous dites là est si vrai, reprit Rodin, que j'étais arrivé ici presque furieux de chagrin: tantôt, pensant à ce malheureux qui avait payé mes bontés paternelles par la plus monstrueuse ingratitude, je me livrais à tous les emportements du désespoir; tantôt je tombais dans un anéantissement morne, glacé comme celui de la tombe… mais tout à coup l'abbé Gabriel paraît… les ténèbres disparaissent, et le jour luit pour moi.

— Vous avez raison, monsieur, il y a des rapprochements étranges, dit M. Hardy, cédant de plus en plus à la confiance et à la sympathie que faisaient naître nécessairement en lui tant de rapports entre sa position et la prétendue position de Rodin. Et, tenez, franchement, ajouta-t-il, je me félicite maintenant de vous avoir vu avant de quitter cette maison. Si j'avais été capable encore de retomber dans des accès de lâche faiblesse, votre exemple seul m'en empêcherait… Depuis que je vous entends, je me sens plus affermi dans la noble voie que m'a ouverte l'angélique abbé, comme vous le dites si bien…

— Le pauvre vieillard n'aura donc pas à regretter d'avoir écouté le premier mouvement de son coeur qui l'attirait vers vous, dit Rodin avec une expression touchante. Vous me garderez donc un souvenir dans ce monde où vous allez retourner?

— Soyez-en certain, monsieur; mais permettez-moi une question:
Vous restez, m'a-t-on dit, dans cette maison?

— Que voulez-vous? on y jouit d'un calme si profond, on y est si peu distrait dans ses prières! C'est que, voyez-vous, ajouta Rodin d'un ton rempli de mansuétude, on m'a fait tant de mal… on m'a fait tant souffrir… la conduite de l'infortuné qui m'a trompé a été si horrible, il s'est jeté dans de si graves désordres, que Dieu doit être bien irrité… contre lui; je suis si vieux, que c'est à peine si, en passant dans de ferventes prières le peu de jours qui me restent, je puis espérer de désarmer le juste courroux du Seigneur. Oh! la première, la prière… c'est l'abbé Gabriel qui m'en a révélé toute la puissance, toute la douceur… mais aussi les redoutables devoirs qu'elle impose.

— En effet… ces devoirs sont grands et sacrés… répondit
M. Hardy d'un air pensif.

— Connaissez-vous la vie de Rancé? dit tout à coup Rodin en jetant sur M. Hardy un regard d'une expression étrange.

— Le fondateur de l'abbaye de la Trappe?… dit M. Hardy, surpris de la question de Rodin; j'ai très vaguement, et il y a bien longtemps, entendu parler des motifs de sa conversion.

— C'est qu'il n'y a pas, voyez-vous, d'exemple plus saisissant de la toute-puissance de la prière… et de l'état d'extase presque divin où elle peut conduire les âmes religieuses… En quelques mots, voici cette instructive histoire: M. de Rancé… Mais, pardon… je crains d'abuser de vos moments.

— Non… non… reprit vivement M. Hardy; vous ne sauriez croire, au contraire, combien tout ce que vous me dites m'intéresse… Mon entretien avec l'abbé Gabriel a été brusquement interrompu, et en vous écoutant il me semble entendre continuer le développement de ses pensées… Parlez donc, je vous en conjure.

— De tout mon coeur; car je voudrais que l'enseignement que j'ai puisé, grâce à notre angélique abbé, dans la conversion de M. Rancé vous fût aussi profitable qu'il me l'a été.

— C'est aussi l'abbé Gabriel…

— Qui, à l'appui de ses exhortations, m'a cité cette espèce de parabole, répondit Rodin. Eh! mon Dieu, monsieur, tout ce qui a retrempé, raffermi, rassuré mon pauvre vieux coeur à moitié brisé… n'est-ce pas à la consolante parole de ce jeune prêtre que je le dois?

— Alors je vous écoute avec un double intérêt.

— M. de Rancé était un homme du monde, reprit Rodin en observant attentivement M. Hardy, un homme d'épée, jeune, ardent et beau; il aimait une jeune fille de haute condition. Quels empêchements s'opposaient à leur union, je l'ignore; mais cet amour était demeuré caché et il était heureux: chaque soir, par un escalier dérobé, M. de Rancé se rendait auprès de sa maîtresse. C'était, dit-on, un de ces amours passionnés que l'on éprouve une seule fois dans la vie. Le mystère, le sacrifice même que faisait la malheureuse jeune fille en oubliant tous ses devoirs, semblaient donner à cette passion coupable un charme de plus. Ainsi, tapis dans l'ombre et le silence du secret, les deux amants passèrent deux années dans un délire de coeur, dans une ivresse de volupté qui tenait de l'extase.

À ces mots, M. Hardy tressaillit… pour la première fois depuis bien longtemps, son front se couvrit d'une rougeur brûlante; son coeur battit avec force malgré lui; il se souvenait que naguère encore il avait connu l'ardente ivresse d'un amour coupable et mystérieux.

Quoique le jour baissât de plus en plus, Rodin, jetant un coup d'oeil oblique et pénétrant sur M. Hardy, s'aperçut de l'impression qu'il lui causait, et continua:

— Quelquefois, pourtant, songeant aux dangers que courait sa maîtresse, si leur liaison était découverte, M. de Rancé voulait rompre ces liens si chers; mais la jeune fille, enivrée d'amour, se jetait au cou de son amant, le menaçait, dans le langage le plus passionné, de tout révéler, de tout braver, s'il pensait encore la quitter… Trop faible, trop amoureux pour résister aux prières de sa maîtresse… M. de Rancé cédait encore, et tous deux, s'abandonnant au torrent de délice qui les entraînait, enivrés d'amour, oubliaient le monde et jusqu'à Dieu même.

M. Hardy écoutait Rodin avec une avidité fiévreuse, dévorante. L'insistance du jésuite à s'appesantir à dessein sur la peinture presque sensuelle d'un amour ardent et caché ravivait de plus en plus dans l'âme de M. Hardy de brûlants souvenirs jusqu'alors noyés dans les larmes; au calme bienfaisant où les suaves paroles de Gabriel avaient laissé M. Hardy succédait une agitation sourde, profonde, qui, se combinant avec la réaction des secousses de cette journée, commençait à jeter son esprit dans un trouble étrange.