— Que voulez-vous dire?

— Au moment où je sortais… de chez moi, un homme que je ne connaissais pas s'est approché de ma voiture, et m'a dit avec tant de sincérité que je l'ai cru: «Vous pouvez sauver la vie d'un homme qui a été un père pour vous… le maréchal Simon est en grand péril; mais, pour lui venir en aide, il faut me suivre à l'instant…»

— C'était un piège, s'écria vivement Adrienne, le maréchal Simon, il y a une heure à peine… est venu ici…

— Lui!… s'écria Djalma avec joie, et comme s'il eût été soulagé d'un pénible poids, ah! du moins, ce beau jour ne sera pas attristé.

— Mais, mon cousin, reprit Adrienne, comment ne vous êtes-vous pas défié de cet émissaire?

— Quelques mots qui lui sont échappés plus tard m'ont alors inspiré des doutes, répondit Djalma; mais je l'ai d'abord suivi, craignant que le maréchal ne fût en danger… car je sais qu'il a aussi des ennemis.

— Maintenant que je réfléchis, vous avez eu raison, mon cousin, quelque nouvelle trame contre le maréchal était vraisemblable… Au moindre doute, vous deviez courir à lui.

— Je l'ai fait… cependant vous m'attendiez.

— C'est là un généreux sacrifice, et mon estime pour vous s'accroîtrait encore si elle pouvait augmenter… dit Adrienne avec émotion. Mais qu'est-il advenu de cet homme?

— Sur mon ordre, il est monté dans la voiture. À la fois inquiet du maréchal et désespéré de voir ainsi s'écouler le temps que je devais passer auprès de vous, ma cousine, je pressai cet homme de questions, et plusieurs fois il me répondit avec embarras. L'idée me vint alors qu'on me tendait peut-être un piège. Me rappelant tout ce que l'on avait déjà tenté pour me perdre auprès de vous… aussitôt j'ai changé de chemin. Le dépit de l'homme qui m'accompagnait est alors devenu si visible qu'il aurait dû m'éclairer; cependant, pensant au maréchal Simon, j'éprouvais encore un vague remords, que vous venez enfin de calmer, ma cousine.

— Ces gens sont implacables, dit Adrienne, mais notre bonheur sera plus fort que leur haine.

Après un moment de silence, elle reprit, avec sa franchise habituelle:

— Mon cher cousin, il m'est impossible de taire et de cacher ce que j'ai dans le coeur… Causons encore quelques instants (toujours en amis), causons d'un passé qu'on nous a rendu si cruel, ensuite nous l'oublierons à jamais, comme un mauvais rêve.

— Je vous répondrai avec sincérité, au risque de me nuire à moi- même, dit le prince.

— Comment avez-vous pu vous résoudre à vous montrer en public avec…

— Avec cette jeune fille? dit Djalma en interrompant Adrienne.

— Oui, mon cousin, répondit Mlle de Cardoville, attendant la réponse de Djalma avec une curiosité inquiète.

— Étranger aux habitudes de ce pays, répondit Djalma sans embarras parce qu'il disait vrai, l'esprit affaibli par le désespoir, égaré par les funestes conseils d'un homme dévoué à nos ennemis, j'ai cru, ainsi qu'il me le disait, qu'en affichant devant vous un autre amour, j'excitais votre jalousie, et que…

— Assez, mon cousin, je comprends tout, dit vivement Adrienne en interrompant à son tour Djalma pour lui épargner un aveu pénible; il a fallu que, moi aussi, je fusse bien aveuglée par le désespoir pour n'avoir pas deviné ce méchant complot, surtout après votre folle et intrépide action: risquer la mort… pour ramasser mon bouquet, ajouta Adrienne en frissonnant encore à ce souvenir. Un dernier mot, reprit-elle, quoique je sois sûre de votre réponse: N'avez-vous pas reçu une lettre que je vous ai écrite le matin même du jour où je vous ai vu au théâtre?

Djalma ne répondit rien; un sombre nuage passa rapidement sur ses beaux traits, et, pendant une demi-seconde, ils prirent une expression si menaçante, qu'Adrienne en fut effrayée. Mais bientôt cette violente agitation s'apaisa comme par réflexion: le front de Djalma redevint calme et serein.

— J'ai été plus clément que je ne le pensais, dit le prince à Adrienne, qui le contemplait avec étonnement. J'ai voulu venir près de vous digne de vous, ma cousine. J'ai pardonné à celui qui, pour servir mes ennemis, m'avait donné, me donnait encore de funestes conseils… Cet homme, j'en suis certain, m'a dérobé votre lettre… Tout à l'heure, en pensant à tous les maux qu'il m'a ainsi causés, j'ai un instant regretté ma clémence… Mais j'ai pensé à votre lettre d'hier… et ma colère s'est évanouie.

— C'en est donc fait de ce passé funeste, de ces craintes, de ces défiances, de ces soupçons qui nous ont tourmentés si longtemps, qui ont fait que j'ai douté de vous et que vous avez douté de moi. Oh! oui, loin de nous ce passé funeste! s'écria Mlle de Cardoville avec une joie profonde. Et comme si elle eût délivré son coeur des dernières pensées qui auraient pu l'attrister, elle reprit:

— À nous l'avenir maintenant, l'avenir tout entier… l'avenir radieux, sans nuages… sans obstacles, un horizon si beau… si pur dans son immensité, que ses limites échappent à la vue…

Il est impossible de rendre l'exaltation ineffable, l'accent d'espérance entraînante qui accompagna ces paroles d'Adrienne; tout à coup ses traits exprimèrent une mélancolie touchante et elle ajouta d'une voix profondément émue:

— Et dire… qu'à cette heure… il y a pourtant des malheureux qui souffrent!

Ce retour de commisération naïve envers l'infortune, au moment même où cette noble jeune fille atteignait le comble d'un bonheur idéal, impressionna si vivement Djalma qu'involontairement il tomba aux genoux d'Adrienne, joignit les mains et tourna vers elle son visage enchanteur, où se lisait une adoration presque divine…

Puis, cachant sa figure entre ses mains, il baissa la tête sans dire un seul mot.

Il y eut un moment de silence profond. Adrienne l'interrompit la première en voyant une larme rouler à travers les doigts effilés de Djalma.

— Qu'avez-vous, mon ami?… s'écria-t-elle. Et, par un mouvement plus rapide que la pensée, elle se pencha vers le prince et abaissa ses mains, qu'il tenait toujours sur son visage. Son visage était baigné de larmes.

— Vous pleurez!… s'écria Mlle de Cardoville, si émue qu'elle garda les mains de Djalma entre les siennes; aussi, ne pouvant essuyer ses larmes, le jeune Indien les laissa couler comme autant de gouttes de cristal sur l'or pâle de ses joues.

— Il n'est pas en ce moment un bonheur comme le mien, dit le prince de sa voix suave et vibrante, avec une sorte d'accablement indicible… et je ressens une grande tristesse; cela doit être… vous me donnez le ciel… moi je vous donnerais la terre… que je serais encore ingrat envers vous… Hélas! que peut l'homme pour la Divinité? La bénir, l'adorer… mais jamais lui rendre les trésors dont elle le comble; il n'en souffre pas dans son orgueil, mais dans son coeur…

Djalma n'exagérait pas; il disait ce qu'il éprouvait réellement, et la forme un peu hyperbolique, familière aux Orientaux, pouvait seule rendre sa pensée.

L'accent de son regret fut si sincère, son humilité si naïve, si douce, qu'Adrienne, aussi touchée jusqu'aux larmes, lui répondit avec une expression de sérieuse tendresse:

— Mon ami, nous sommes tous deux au comble du bonheur… L'avenir de notre félicité n'a pas de limites, et pourtant, quoique de sources différentes, des pensées tristes nous sont venues… C'est que, voyez-vous, il est des bonheurs dont l'immensité même étourdit… Un moment, le coeur… l'esprit… l'âme… ne suffisent pas à les contenir… ils nous débordent… ils nous accablent… Les fleurs aussi se courbent par instants, comme anéanties sous les rayons trop ardents du soleil, qui est pourtant leur vie et leur amour… Oh! mon ami, cette tristesse est grande, mais elle est douce!

En disant ces mots, la voix d'Adrienne baissa de plus en plus, et sa tête s'inclina doucement, comme si en effet elle se fût affaissée sous le poids de son bonheur…

Djalma était resté agenouillé devant elle, ses mains dans ses mains… de sorte qu'en s'abaissant, le front d'ivoire et les cheveux d'or d'Adrienne effleurèrent le front couleur d'ambre et les boucles d'ébène de Djalma…

Et les larmes douces, silencieuses, des deux amants tombaient lentement et se confondaient sur leurs belles mains entrelacées.

* * * * *

Pendant que cette scène se passait à l'hôtel de Cardoville, Agricol se rendait rue de Vaugirard, auprès de M. Hardy, avec une lettre d'Adrienne.

XXX. L'imitation.

M. Hardy occupait, on l'a dit, un pavillon dans la maison de retraite annexée à la demeure occupée rue de Vaugirard par bon nombre de révérends pères de la compagnie de Jésus. Rien de plus calme, de plus silencieux, que cette demeure; on y parlait toujours à voix basse, les serviteurs eux-mêmes avaient quelque chose de mielleux dans leurs paroles, de béat dans leur démarche.

Ainsi que dans tout ce qui, de près ou de loin, subit l'action compressive et annihilante de ces hommes, l'animation, la vie, manquaient dans cette maison d'une tranquillité morne. Ses pensionnaires y menaient une existence d'une monotonie pesante, d'une régularité glaciale, coupée çà et là, pour quelques-uns, par des pratiques dévotieuses; aussi, bientôt, et selon les prévisions intéressées des révérends pères, l'esprit, sans aliment, sans commerce extérieur, sans excitation, s'alanguissait dans la solitude; les battements du coeur semblaient se ralentir, l'âme s'engourdissait, le moral s'affaiblissait peu à peu; enfin, tout libre arbitre, toute volonté s'éteignait, et les pensionnaires, soumis aux mêmes procédés de complet anéantissement que les novices de la compagnie, devenaient aussi des _cadavres _entre les mains des congréganistes.

De ces manoeuvres, le but était clair et simple: elles assuraient le bon succès des _captations _de toutes natures, termes incessants de la politique et de l'impitoyable cupidité de ces prêtres; au moyen des sommes énormes dont ils devenaient ainsi maîtres ou détenteurs, ils poursuivaient et assuraient la réussite de leurs projets, dussent le meurtre, l'incendie, la révolte, enfin toutes les horreurs de la guerre civile, excitée et soudoyée par eux, ensanglanter les pays dont ils convoitaient le ténébreux gouvernement.

Comme levier, l'argent acquis par tous les moyens possibles, des plus honteux aux plus criminels; comme but, la domination despotique des intelligences et des consciences, afin de les exploiter fructueusement au profit de la compagnie de Jésus, tels ont été, tels seront toujours les moyens et les fins de ces religieux. Ainsi, entre autres moyens de faire affluer l'argent dans leurs caisses toujours béantes, les révérends pères avaient fondé la maison de retraite où se trouvait alors M. Hardy.

Les personnes à esprit malade, au coeur brisé, à l'intelligence affaiblie, égarées par une fausse dévotion, et trompées d'ailleurs par les recommandations des membres les plus influents du parti prêtre, étaient attirées, choyées, puis insensiblement isolées, séquestrées, puis finalement dépouillées dans ce religieux repaire, le tout le plus benoîtement du monde, et ad majorem Dei gloriam, selon la devise de l'honorable société. En argot jésuitique, ainsi qu'on peut le voir dans d'hypocrites prospectus destinés aux bonnes gens, dupes de ces piperies, ces pieux coupe- gorges s'appellent généralement de saints asiles ouverts aux âmes fatiguées des vains bruissements du monde.

Ou bien encore ils s'intitulent de calmes retraites où le fidèle, heureusement délivré des attachements périssables d'ici-bas et des liens terrestres de la famille, peut enfin, seul à seul avec Dieu, travailler efficacement à son salut, etc.

Ceci posé, et malheureusement prouvé par mille exemples de captations indignes, opérées dans un grand nombre de maisons religieuses, au préjudice de la famille de plusieurs pensionnaires: ceci, disons-nous, posé, admis, prouvé… qu'un esprit droit vienne reprocher à l'État de ne pas surveiller suffisamment ces endroits hasardeux, il faut entendre les cris du parti prêtre, les invocations à la liberté individuelle… les désolations, les lamentations, à propos de la tyrannie qui veut opprimer les consciences.

À ceci ne pourrait-on pas répondre que, ces singulières prétentions accueillies comme légitimes, les teneurs de biribi et de roulette auraient aussi le droit d'invoquer la liberté individuelle, et d'appeler des décisions qui ont fermé leurs tripots? Après tout, on a aussi attenté à la liberté des joueurs qui venaient librement, allègrement, engloutir leur patrimoine dans ces repaires, on a tyrannisé leur conscience, qui leur permettait de perdre sur une carte les dernières ressources de leur famille. Oui, nous le demandons positivement, sincèrement, sérieusement, quelle différence y a-t-il entre un homme qui ruine ou qui dépouille les siens à force de jouer _rouge _ou noir, et l'homme, qui ruine et dépouille les siens dans l'espoir douteux d'être heureux ponte à ce jeu d'_enfer _ou de _paradis _que certains prêtres ont eu la sacrilège audace d'imaginer afin de s'en faire les croupiers?

Rien n'est plus opposé au véritable et divin esprit du christianisme que ces spoliations effrontées; c'est le repentir des fautes, c'est la pratique de toutes les vertus, c'est le dévouement à qui souffre, c'est l'amour du prochain, qui méritent le ciel, et non pas une somme d'argent, plus ou moins forte, engagée comme enjeu dans l'espoir de _gagner _le paradis, et subtilisée par de faux prêtres qui font _sauter la coupe _et qui exploitent les faibles d'esprit à l'aide de prestidigitations infiniment lucratives.

Tel était donc l'asile de _paix _et _d'innocence _où se trouvait M. Hardy. Il occupait le rez-de-chaussée d'un pavillon donnant sur une partie du jardin de la maison; cet appartement avait été judicieusement choisi, car l'on sait la profonde et diabolique habileté avec laquelle les révérends pères emploient les moyens et les aspects matériels pour impressionner vivement les esprits qu'ils _travaillent. _Que l'on se figure pour unique perspective un mur énorme d'un gris noir et à demi recouvert de lierre, cette plante des ruines; une sombre allée de vieux ifs, ces arbres des tombeaux à la verdure sépulcrale, aboutissant d'un côté à ce mur sinistre, et, de l'autre, à un petit hémicycle pratiqué devant la chambre ordinairement habitée par M. Hardy; deux ou trois massifs de terre bordés de buis symétriquement taillé complétaient l'agrément de ce jardin, de tous points pareil à ceux qui entourent les cénotaphes. Il était environ deux heures après midi; quoiqu'il fit un beau soleil d'avril, ses rayons, arrêtés par la hauteur du grand mur dont on a parlé, ne pénétraient déjà plus dans cette partie du jardin, obscure, humide, froide comme une cave, et sur laquelle s'ouvrait la chambre où se tenait M. Hardy. Cette chambre était meublée avec une parfaite entente du confortable; un moelleux tapis couvrait le plancher; d'épais rideaux de casimir vert sombre, de même nuance que la tenture, drapaient un excellent lit, ainsi que la porte-fenêtre donnant sur le jardin… Quelques meubles d'acajou, très simples, mais brillants de propreté, garnissaient l'appartement. Au-dessus du secrétaire, placé en face du lit, on voyait un grand christ d'ivoire sur un fond de velours noir; la cheminée était ornée d'une pendule à cartel d'ébène avec de sinistres emblèmes incrustés, en ivoire, tels que sablier, faux du temps, tête de mort, etc., etc.

Maintenant, que l'on voile ce tableau d'un triste demi-jour, que l'on songe que cette solitude était incessamment plongée dans un morne silence, seulement interrompu à l'heure des offices par le lugubre tintement des cloches de la chapelle des révérends pères, et l'on reconnaîtra l'infernale habileté avec laquelle ces dangereux prêtres savent tirer parti des objets extérieurs, selon qu'ils désirent impressionner, d'une façon ou d'une autre, l'esprit de ceux qu'ils veulent capter.

Et ce n'était pas tout. Après s'être adressé aux yeux, il fallait s'adresser aussi à l'intelligence. Voici de quelle manière avaient procédé les révérends pères.

Un seul livre… un seul… fut laissé comme par hasard à la disposition de M. Hardy. Ce livre était l'Imitation.

Mais comme il se pouvait que M. Hardy n'eût pas le courage ou l'envie de le lire, des pensées, des réflexions empruntées à cette oeuvre d'impitoyable désolation, et écrites en très gros caractères, étaient placées dans les cadres noirs, accrochés soit dans l'intérieur de l'alcôve de M. Hardy, soit aux panneaux les plus à portée de sa vue, de sorte qu'involontairement, et dans les tristes loisirs de son accablante oisiveté, ses yeux devaient presque forcément s'y attacher.

Quelques citations, parmi les maximes dont les révérends pères entouraient ainsi leur victime, sont nécessaires; l'on verra dans quel cercle fatal et désespérant ils enfermaient l'esprit affaibli de cet infortuné, depuis quelque temps brisé par des chagrins atroces.[28]

Voici ce qu'il lisait machinalement à chaque instant du jour ou de la nuit, lorsqu'un sommeil bienfaisant fuyait ses paupières rougies par les larmes:

«Celui-là est bien vain qui met son espérance dans les hommes ou dans quelque créature que ce soit.[29]

«Ce sera bientôt fait de vous ici-bas… voyez en quelle disposition vous êtes.

«L'homme qui vit aujourd'hui ne paraît plus demain… et, quand il a disparu à nos yeux, il s'efface bientôt de notre pensée.

«Quand vous êtes au matin, pensez que vous n'irez peut-être pas jusqu'au soir.

«Quand vous êtes au soir, ne vous flattez pas de voir le matin.

«Qui se souviendra de vous après votre mort?

«Qui priera pour vous?

«Vous vous trompez si vous recherchez autre chose que des souffrances.

«Toute cette vie mortelle est pleine de misères et environnée de croix; portez ces croix, châtiez et asservissez votre corps, méprisez vous vous-même et souhaitez d'être méprisé par les autres.

«Soyez persuadé que votre vie doit être une mort continuelle.

«Plus un homme meurt à lui-même, plus il commence à vivre à Dieu.»

Il ne suffisait pas de plonger ainsi l'âme de la victime dans un désespoir incurable, à l'aide de ces maximes désolantes, il fallait encore la façonner à l'obéissance _cadavérique _de la société de Jésus; aussi les révérends pères avaient-ils judicieusement choisi quelques autres passages de _l'Imitation, _car on trouve dans ce livre effrayant mille terreurs pour épouvanter les esprits faibles, mille maximes d'esclavage pour enchaîner et asservir l'homme pusillanime.

Ainsi on lisait encore:

«C'est un grand avantage de vivre dans l'obéissance, d'avoir un supérieur et de n'être pas le maître de ses actions.

«Il est beaucoup plus sûr d'obéir que de commander.

«On est heureux de ne dépendre que de Dieu dans la personne des supérieurs qui tiennent sa place

Et ce n'était pas assez: après avoir désespéré, terrifié la victime, après l'avoir déshabitué de toute liberté, après l'avoir rompue à une obéissance aveugle, abrutissante, après l'avoir persuadée, avec un incroyable cynisme d'orgueil clérical, que se soumettre passivement au premier prêtre venu c'était se soumettre à Dieu même, il fallait retenir la victime dans la maison où l'on voulait à tout jamais river sa chaîne.

On lisait aussi parmi ces maximes:

«Courez d'un côté ou d'un autre: vous ne trouverez de repos qu'en vous soumettant humblement à la condition d'un supérieur.

«Plusieurs ont été trompés par l'espérance d'être mieux ailleurs, et par le désir de changer.»

Maintenant, que l'on se figure M. Hardy transporté blessé dans cette maison, lui dont le coeur meurtri, déchiré par d'affreux chagrins, par une trahison horrible, saignait bien plus que les plaies de son corps.

D'abord entouré de soins empressés, prévenants, et grâce à l'habileté connue du docteur Baleinier, M. Hardy fut bientôt guéri des blessures qu'il avait reçues en se précipitant au milieu de l'incendie auquel sa fabrique était en proie.

Cependant, afin de favoriser les projets des révérends pères, une certaine médication, assez innocente d'ailleurs, mais destinée à agir sur le moral, souvent employée, ainsi qu'on l'a dit, par le révérend docteur dans d'autres circonstances importantes, avait été appliquée à M. Hardy, et l'avait maintenu assez longtemps dans une sorte d'assoupissement de la pensée.

Pour une âme brisée par d'atroces déceptions, c'est en apparence un bienfait inestimable que d'être plongée dans cette torpeur, qui, du moins, vous empêche de songer à un passé désespérant; M. Hardy, s'abandonnant à cette apathie profonde, arriva insensiblement à regarder l'engourdissement de l'esprit comme un bien suprême… Ainsi les malheureux que torturent des maladies cruelles acceptent avec reconnaissance le breuvage opiacé qui les tue lentement, mais qui du moins endort leur souffrance.

En esquissant précédemment le portrait de M. Hardy, nous avons tâché de faire comprendre la délicatesse exquise de cette âme si tendre, sa susceptibilité douloureuse à l'endroit de ce qui était bas ou méchant, sa bonté ineffable, sa droiture, sa générosité. Nous rappelons ces adorables qualités, parce qu'il nous faut constater que chez lui, comme chez presque tous ceux qui les possèdent, elles ne s'alliaient pas, elles ne pouvaient s'allier à un caractère énergique et résolu. D'une admirable persévérance dans le bien, l'action de cet homme excellent était pénétrante, irrésistible, mais elle ne s'imposait pas; ce n'était pas avec la rude énergie, la volonté un peu âpre, particulière à d'autres hommes de grand et noble coeur, que M. Hardy avait réalisé les prodiges de sa _maison commune; _c'était à force d'affectueuse persuasion: chez lui, l'onction remplaçait la force. À la vue d'une bassesse, d'une injustice, il ne se révoltait pas irrité, menaçant: il souffrait. Il n'attaquait pas le méchant corps à corps, il détournait la vue avec amertume et tristesse. Et puis surtout, ce coeur, aimant d'une délicatesse toute féminine, avait un irrésistible besoin du bienfaisant contact des plus chères affections de l'âme; seules, elles le vivifiaient. Ainsi un frêle et pauvre oiseau meurt glacé de froid lorsqu'il ne peut plus se presser contre ses frères et recevoir d'eux, comme ils la recevaient de lui, cette douce chaleur qui les réchauffait tous dans le nid maternel.

Et voilà que cette organisation toute sensitive, d'une susceptibilité si extrême, est frappée coup sur coup par des déceptions, par des chagrins dont un seul suffirait, sinon à abattre tout à fait, du moins à profondément ébranler le caractère le plus fermement trempé.

Le plus fidèle ami de M. Hardy le trahit d'une manière infâme…

Une maîtresse adorée l'abandonne…

La maison qu'il avait fondée pour le bonheur de ses ouvriers, qu'il aimait en frère, n'est plus que ruines et cendres!

Alors qu'arrive-t-il?

Tous les ressorts de cette âme se brisent. Trop faible pour se raidir contre tant d'affreuses atteintes, trop cruellement désabusé par la trahison pour chercher d'autres affections… trop découragé pour songer à reposer la première pierre d'une nouvelle maison commune, ce pauvre coeur, isolé d'ailleurs de tout contact salutaire, cherche l'oubli de tout et de soi-même dans une torpeur accablante. Si pourtant quelques instincts de vie et d'affection cherchent à se réveiller en lui à de longs intervalles, et qu'ouvrant à demi les yeux de l'esprit, qu'il tient fermés pour ne voir ni le présent, ni le passé, ni l'avenir, M. Hardy regarde autour de lui… que trouve-t-il? ces sentences, empreintes du plus farouche désespoir:

«Tu n'es que cendre et poussière.

«Tu es né pour la douleur et pour les larmes.

«Ne crois à rien sur la terre.

«Il n'y a ni parents ni amis.

«Toutes les affections sont menteuses.

«Meurs ce matin… on t'oubliera ce soir.

«Humilie-toi, méprise-toi, sois méprisé des autres.

«Ne pense pas, ne raisonne pas, ne vis pas, remets tes tristes destinées aux mains d'un supérieur; il pensera, il raisonnera pour toi.

«Toi… pleure, souffre, pense à la mort.

«Oui, la mort… toujours la mort, voilà quel doit être le terme, le but de toutes tes pensées… si tu penses… Mieux est de ne pas penser.

«Aie seulement le sentiment d'une douleur incessante, voilà tout ce qu'il faut pour gagner le ciel.

«On n'est bien venu du Dieu terrible, implacable, que nous adorons, qu'à force de misères et de tortures.»

Telles étaient les consolations offertes à cet infortuné… Alors, épouvanté, il refermait les yeux et retombait dans sa morne léthargie. Sortir de cette sombre maison de retraite, il ne le pouvait pas, ou plutôt il ne le désirait pas… la volonté lui manquait; et puis, il faut le dire… il avait fini par s'accoutumer à cette demeure et même par s'y trouver bien; on avait pour lui tant de soins discrets; on le laissait si seul avec sa douleur; il régnait dans cette maison un silence de tombe si bien d'accord avec le silence de son coeur, qui n'était plus qu'une tombe où dormaient ensevelis son dernier amour, sa dernière amitié, ses dernières espérances d'avenir pour les travailleurs! Toute énergie était morte en lui.

Alors il commença de subir une transformation lente, mais inévitable, et judicieusement prévue par Rodin, qui dirigeait cette machination dans ses moindres détails.

M. Hardy, d'abord épouvanté des sinistres maximes dont on l'entourait, s'était peu à peu habitué à les lire presque machinalement, de même que le prisonnier compte durant sa triste oisiveté les clous de la porte de la prison, ou les carreaux de sa cellule…

C'était déjà un grand résultat obtenu par les révérends pères.

Bientôt son esprit affaibli fut frappé de l'apparente justesse de quelques-uns de ces menteurs et désolants aphorismes. Ainsi il lisait:

«Il ne faut pas compter sur l'affection d'aucune créature sur la terre.»

Et il avait été, en effet, indignement trahi.

«L'homme est né pour vivre dans la désolation.»

Et il vivait dans la désolation.

«Il n'y a de repos que dans l'abnégation de la pensée.»

Et le sommeil de son esprit apportait seul quelque trêve à ses douleurs.

Deux couvertures, habilement ménagées sous les tentures et dans les boiseries des chambres de cette maison, permettaient à toute heure de voir ou d'entendre les pensionnaires, et surtout d'observer leur physionomie, leurs habitudes, toutes choses si révélatrices lorsque l'homme se croit seul.

Quelques exclamations douloureuses échappées à M. Hardy dans sa sombre solitude furent rapportées au père d'Aigrigny par un mystérieux surveillant. Le révérend père, suivant scrupuleusement les instructions de Rodin, n'avait d'abord visité que très rarement son pensionnaire. On a dit que le père d'Aigrigny, lorsqu'il le voulait, déployait un charme de séduction presque irrésistible; mettant dans ses entrevues un tact, une réserve remplis d'adresse, il se présenta seulement de temps à autre pour s'informer de la santé de M. Hardy. Bientôt le révérend père, renseigné par son espion, et aidé de sa sagacité naturelle, vit tout le parti qu'on pouvait tirer de l'affaissement physique et moral du pensionnaire; certain d'avance que celui-ci ne se rendrait pas à ses insinuations, il lui parla plusieurs fois de la tristesse de la maison, l'engageant affectueusement, soit à la quitter si la monotonie de l'existence qu'on y menait lui pesait, soit à rechercher du moins au dehors quelques distractions, quelques plaisirs.

Dans l'état où se trouvait cet infortuné, lui parler de distractions, de plaisirs, c'était sûrement provoquer un refus; ainsi en arriva-t-il. Le père d'Aigrigny n'essaya pas d'abord de surprendre la confiance de M. Hardy, il ne lui dit pas mot de ses chagrins; mais, chaque fois qu'il le vit, il parut lui témoigner un tendre intérêt par quelques mots simples, profondément sentis. Peu à peu ces entretiens, d'abord assez rares, devinrent plus fréquents, plus longs: d'une éloquence mielleuse, insinuante, persuasive, le père d'Aigrigny prit naturellement pour thème les désolantes maximes sur lesquelles se fixait souvent la pensée de M. Hardy.

Souple, prudent, habile, sachant que jusqu'alors ce dernier avait professé cette généreuse religion naturelle qui prêche une reconnaissante adoration pour Dieu, l'amour de l'humanité, le culte du juste et du bien, et qui, dédaigneuse du dogme, professe la même vénération pour Marc Aurèle que pour Confucius, pour Platon, que pour le Christ, pour Moïse que pour Lycurgue, le père d'Aigrigny ne tenta pas tout d'abord de _convertir _M. Hardy; il commença par rappeler sans cesse à la pensée de ce malheureux, chez qui il voulait tuer toute espérance, les abominables déceptions dont il avait souffert; au lieu de montrer ces trahisons comme des exceptions dans la vie; au lieu de tâcher de calmer, d'encourager, de ranimer cette âme abattue; au lieu d'engager M. Hardy à chercher l'oubli, la consolation de ses chagrins dans l'accomplissement de ses devoirs envers l'humanité, envers ses frères, qu'il avait déjà tant aimés et secourus, le père d'Aigrigny aviva les plaies saignantes de cet infortuné, lui peignit les hommes sous les plus atroces couleurs, les lui montra fourbes, ingrats, méchants, et parvint à rendre son désespoir incurable.

Ce but atteint, le jésuite fit un pas de plus. Sachant l'adorable bonté du coeur de M. Hardy, profitant de l'affaiblissement de son esprit, il lui parla de la consolation qu'il y aurait pour un homme accablé de chagrins désespérés à croire fermement que chacune de ses larmes, au lieu d'être stérile, était agréable à Dieu, et pouvait aider au salut des autres hommes; à croire enfin, ajoutait habilement le révérend père, qu'il était donné au _fidèle _seul d'_utiliser sa douleur _en faveur d'aussi malheureux que lui et de la rendre _douce _au Seigneur.

Tout ce qu'il y a de désespérant et d'impie, tout ce qui se cache d'atroce machiavélisme politique dans ces maximes détestables qui font du Créateur, si magnifiquement bon et paternel, un Dieu impitoyable, incessamment altéré des larmes de l'humanité, se trouvait ainsi habilement sauvé aux yeux de M. Hardy, dont les généreux instincts subsistaient toujours. Bientôt cette âme aimante et tendre, que ces prêtres indignes poussaient à une sorte de suicide moral, trouva un charme amer à cette fiction: que, du moins, ses chagrins profiteraient à d'autres hommes. Ce ne fut d'abord, il est vrai, qu'une fiction; mais un esprit affaibli qui se complaît dans une pareille fiction l'admet tôt ou tard comme réalité, et en subit peu à peu toutes les conséquences.

Tel était donc l'état moral et physique de M. Hardy, lorsque, par l'intermédiaire d'un domestique gagné, il avait reçu d'Agricol Baudoin une lettre qui lui demandait une entrevue.

Le jour de cette entrevue était arrivé. Deux ou trois heures avant le moment fixé pour la visite d'Agricol, le père d'Aigrigny entra dans la chambre de M. Hardy.

XXXI. La visite.

Lorsque le père d'Aigrigny entra dans la chambre de M. Hardy, celui-ci était assis dans un grand fauteuil; son attitude annonçait un accablement inexprimable; à côté de lui, sur une petite table, se trouvait une potion ordonnée par le docteur Baleinier, car la frêle constitution de M. Hardy avait été rudement atteinte par de cruelles secousses; il semblait n'être plus que l'ombre de lui-même; son visage, très pâle, très amaigri, exprimait à ce moment une sorte de tranquillité morne. En peu de temps, ses cheveux étaient devenus complètement gris; son regard voilé errait çà et là languissant, presque éteint; il appuyait sa tête au dossier de son siège, et ses mains effilées, sortant des larges manches de sa robe de chambre brune, reposaient sur les bras de son fauteuil.

Le père d'Aigrigny avait donné à sa physionomie, en s'approchant de son pensionnaire, l'apparence la plus bénigne, la plus affectueuse; son regard était rempli de douceur et d'aménité, jamais l'inflexion de sa voix n'avait été plus caressante.

— Eh bien! mon cher fils, dit-il à M. Hardy en l'embrassant avec une hypocrite effusion (le jésuite embrasse beaucoup), comment vous trouvez-vous aujourd'hui?

— Comme d'habitude, mon père.

— Continuez-vous à être satisfait du service des gens qui vous entourent, mon cher fils?

— Oui, mon père.

— Ce silence que vous aimez tant, mon cher fils, n'a pas été troublé, je l'espère?

— Non… je vous remercie.

— Votre appartement vous plaît toujours?

— Toujours…

— Il ne vous manque rien?

— Rien, mon père.

— Nous sommes si heureux de voir que vous vous plaisez dans notre pauvre maison, mon cher fils, que nous voudrions aller au-devant de vos désirs.

— Je ne désire rien… mon père… rien que le sommeil… C'est si bienfaisant, le sommeil, ajouta M. Hardy avec accablement.

— Le sommeil… c'est l'oubli… et ici-bas, mieux vaut oublier que se souvenir, car les hommes sont si ingrats, si méchants, que presque tout souvenir est amer, n'est-ce pas, mon cher fils?

— Hélas! il n'est que trop vrai, mon père.

— J'admire toujours votre pieuse résignation, mon cher fils. Ah! combien cette constante douceur dans l'affliction est agréable à Dieu! Croyez-moi, mon tendre fils, vos larmes et votre intarissable douceur sont une offrande qui, auprès du Seigneur, méritera pour vous et pour vos frères… Oui, car, l'homme n'étant né que pour souffrir en ce monde, souffrir avec reconnaissance envers Dieu qui nous envoie nos peines…, c'est prier… et qui prie ne prie pas pour soi seul… mais pour l'humanité tout entière.

— Fasse du moins le ciel… que mes douleurs ne soient pas stériles!… Souffrir, c'est prier, répéta M. Hardy en s'adressant à lui-même, comme pour réfléchir sur cette pensée. Souffrir, c'est prier… et prier pour l'humanité tout entière… Pourtant… il me semblait autrefois… ajouta-t-il en faisant un effort sur lui- même, que la destinée de l'homme…

— Continuez, mon cher fils… dites votre pensée tout entière, dit le père d'Aigrigny voyant que M. Hardy s'interrompait.

Après un moment d'hésitation, celui-ci, qui, en parlant, s'était un peu avancé et redressé sur son fauteuil, se rejeta en arrière avec découragement, et, affaissé, replié sur lui-même, murmura:

— À quoi bon penser?… cela fatigue… et je ne me sens plus la force…

— Vous dites vrai, mon cher fils; à quoi bon penser?… Il vaut mieux croire…

— Oui, mon père, il vaut mieux croire, souffrir; il faut surtout oublier… oublier…

M. Hardy n'acheva pas, renversa languissamment sa tête sur le dossier de son siège, et mit sa main sur ses yeux.

— Hélas! mon cher fils, dit le père d'Aigrigny avec des larmes dans le regard, dans la voix, et cet excellent comédien se mit à genoux auprès du fauteuil de M. Hardy; hélas! comment l'ami qui vous a si abominablement trahi a-t-il pu méconnaître un coeur comme le vôtre?… Mais il en est toujours ainsi, quand on recherche l'affection des créatures, au lieu de ne penser qu'au Créateur… et cet indigne ami…

— Oh! par pitié, ne me parlez pas de cette trahison… dit
M. Hardy en interrompant le révérend père d'une voix suppliante.

— Eh bien, non, je n'en parlerai pas, mon tendre fils. Oubliez cet ami parjure… oubliez cet infâme, que tôt ou tard la vengeance de Dieu atteindra, car il s'est joué d'une manière odieuse de votre noble confiance… Oubliez aussi cette malheureuse femme, dont le crime a été bien grand, car, pour vous, elle a foulé aux pieds des devoirs sacrés, et le Seigneur lui réserve un châtiment terrible… et un jour…

M. Hardy, interrompant de nouveau le père d'Aigrigny, lui dit avec un accent contenu, mais qui trahissait une émotion déchirante.

— C'est trop… vous ne savez pas, mon père, le mal que vous me faites… non… vous ne le savez pas…

— Pardon! oh! pardon, mon fils… mais hélas! vous le voyez… le seul souvenir de ces attachements terrestres vous cause encore, à cette heure, un ébranlement douloureux… Cela ne vous prouve-t-il pas que c'est au-dessus de ce monde corrupteur et corrompu qu'il faut chercher des consolations toujours assurées?

— Oh! mon Dieu!… les trouverai-je jamais? s'écria le malheureux avec un abattement désespéré.

— Si vous les trouverez, mon bon et tendre fils! s'écria le père d'Aigrigny avec une émotion admirablement jouée; pouvez-vous en douter?… Oh! quel beau jour pour moi que celui où, ayant fait de nouveaux pas dans cette religieuse voie du salut que vous creusez par vos larmes, tout ce qui, à cette heure, vous semble encore entouré de quelques ténèbres s'éclaircira d'une lumière ineffable et divine!… Oh! le saint jour! l'heureux jour! où les derniers liens qui vous attachent à cette terre immonde et fangeuse étant détruits, vous deviendrez l'un des nôtres, et, comme nous, vous n'aspirerez plus qu'aux délices éternelles!…

— Oui!… à la mort!…

— Dites donc à la vie immortelle! au paradis, mon tendre fils… et vous y aurez une glorieuse place non loin du Tout-Puissant… mon coeur paternel le désire autant qu'il l'espère… car votre nom se trouve chaque jour dans toutes mes prières et celles de nos bons pères.

— Je fais du moins ce que je peux pour arriver à cette foi aveugle, à ce détachement de toutes choses où je dois, m'assurez- vous, mon père, trouver le repos.

— Mon pauvre cher fils, si votre modestie chrétienne vous permettait de comparer ce que vous étiez lors des premiers jours de votre arrivée ici à ce que vous êtes à cette heure… et cela seulement grâce à votre sincère désir d'avoir la foi, vous seriez confondu… Quelle différence, mon Dieu! À votre agitation, à vos gémissements désespérés, a succédé un calme religieux… est-ce vrai?…

— Oui… c'est vrai; par moments, quand j'ai bien souffert, mon coeur ne bat plus… je suis calme… les morts aussi sont calmes… dit M. Hardy en laissant tomber sa tête sur sa poitrine.

— Ah! mon cher fils… mon cher fils… vous me brisez le coeur lorsque quelquefois je vous entends parler ainsi. Je crains toujours que vous ne regrettiez cette vie mondaine… si fertile en abominables déceptions… Du reste… aujourd'hui même… vous subirez heureusement à ce sujet une épreuve décisive.

— Comment cela, mon père?

— Ce brave artisan, un des meilleurs ouvriers de votre fabrique, doit venir vous voir.

— Ah! oui, dit M. Hardy après une minute de réflexion, car sa mémoire, ainsi que son esprit, s'était considérablement affaiblie; en effet… Agricol va venir; il me semble que je le verrai avec plaisir.

— Eh bien, mon cher fils, votre entrevue avec lui sera l'épreuve dont je parle… la présence de ce digne garçon vous rappellera cette vie si active, si occupée, que vous meniez naguère, peut- être ces souvenirs vous feront prendre en grande pitié le pieux repos dont vous jouissez maintenant; peut-être voudrez-vous de nouveau vous lancer dans une carrière pleine d'émotions de toutes sortes, renouer d'autres amitiés, chercher d'autres affections, revivre enfin, comme par le passé, d'une existence bruyante, agitée. Si ces désirs s'éveillent en vous, c'est que vous ne serez pas encore mûr pour la retraite… obéissez-leur, mon cher fils; recherchez de nouveau les plaisirs, les joies, les fêtes; mes voeux vous suivront toujours, même au milieu du tumulte mondain; mais soyez certain, mon fils, que si, un jour, votre âme était déchirée par de nouvelles trahisons, ce paisible asile vous sera encore ouvert, et que vous m'y trouverez toujours prêt à pleurer avec vous sur la douloureuse vanité des choses terrestres…

À mesure que le père d'Aigrigny avait parlé, M. Hardy l'avait écouté presque avec effroi. À la seule pensée de se rejeter encore au milieu des tourments d'une vie si douloureusement expérimentée, cette pauvre âme se repliait sur elle-même, tremblante et énervée; aussi le malheureux s'écria-t-il d'un ton presque suppliant:

— Moi, mon père, retourner dans ce monde où j'ai tant souffert… où j'ai laissé mes dernières illusions!… moi… me mêler à ses fêtes, à ses plaisirs!… ah!… c'est une raillerie cruelle…

— Ce n'est pas une raillerie, mon cher fils… il faut vous attendre à ce que la vue, les paroles de ce loyal artisan réveillent en vous des idées qu'à cette heure même vous croyez à jamais anéanties. Dans ce cas, mon cher fils, essayez encore une fois de la vie mondaine. Cette retraite ne vous sera-t-elle pas toujours ouverte après de nouveaux chagrins, de nouvelles déceptions!…

— Et à quoi bon, grand Dieu!… aller m'exposer à de nouvelles souffrances! s'écria M. Hardy avec une expression déchirante; c'est à peine si je puis supporter celles que j'endure. Oh! jamais, jamais! l'oubli de tout, de moi-même, le néant de la tombe, jusqu'à la tombe… voilà tout ce que je veux désormais…

— Cela vous paraît ainsi, mon cher fils, parce qu'aucune voix du dehors n'est jusqu'ici venue troubler votre calme solitude, ou affaiblir vos saintes espérances, qui vous disent qu'au-delà de la tombe vous serez avec le Seigneur; mais cet ouvrier, pensant moins à votre salut qu'à son intérêt et à celui des siens, va venir…

— Hélas! mon père, dit M. Hardy en interrompant le jésuite, j'ai été assez heureux pour pouvoir faire pour mes ouvriers tout ce que, humainement, un homme de bien peut faire; la destinée ne m'a pas permis de continuer plus longtemps. J'ai payé ma dette à l'humanité, mes forces sont à bout; je ne demande maintenant que l'oubli, que le repos. Est-ce donc trop exiger, mon Dieu? s'écria le malheureux avec une indicible expression de lassitude et de désespoir.

— Sans doute, mon cher et bon fils, votre générosité a été sans égale… mais c'est au nom même de cette générosité que cet artisan va venir vous imposer de nouveaux sacrifices; oui… car, pour des coeurs comme le vôtre, le passé oblige, et il vous sera presque impossible de vous refuser aux instances de vos ouvriers… Vous allez être forcé de retrouver une activité incessante, afin de relever un édifice de ses ruines, de recommencer à fonder aujourd'hui ce qu'il y a vingt ans vous avez fondé dans toute la force, dans toute l'ardeur de votre jeunesse; de renouer ces relations commerciales dans lesquelles votre scrupuleuse loyauté a été si souvent blessée; de reprendre ces chaînes de toutes sortes qui enchaînent le grand industriel à une vie d'inquiétude et de travail… Mais aussi, quelles compensations!… dans quelques années vous arriverez, à force de labeurs, au même point où vous étiez lors de cette horrible catastrophe… Et puis enfin, ce qui doit vous encourager encore, c'est que, du moins, pendant ces rudes travaux, vous ne serez plus, comme par le passé, dupe d'un ami indigne, dont la feinte amitié vous semblait si douce et charmait votre vie… Vous n'aurez plus à vous reprocher une liaison adultère, où vous croyiez puiser chaque jour de nouvelles forces, de nouveaux encouragements pour faire le bien… comme si, hélas! ce qui est coupable pouvait jamais avoir une heureuse fin… Non! non! arriver au déclin de votre carrière, désenchanté de l'amitié, reconnaissant le néant des passions coupables, seul, toujours seul, vous allez courageusement affronter encore les orages de la vie. Sans doute, en quittant ce calme et pieux asile, où aucun bruit ne trouble votre recueillement, votre repos, le contraste sera grand d'abord… mais ce contraste même…

— Assez!… oh!… de grâce!… assez!… s'écria M. Hardy en interrompant d'une voix faible le révérend père; rien qu'à vous entendre parler des agitations d'une pareille vie, mon père, j'éprouve de cruels vertiges… ma tête… peut à peine y résister… Oh! non… non… le calme… oh! avant tout… le calme… je vous le répète, quand ce serait celui du tombeau…

— Mais alors, comment résisterez-vous aux instances de cet artisan?… Les obligés ont des droits sur leurs bienfaiteurs… Vous ne saurez échapper à ses prières.

— Eh bien… mon père… s'il le faut… je ne le verrai pas… Je me faisais une sorte de plaisir de cette entrevue… maintenant, je le sens… il est plus sage d'y renoncer…

— Mais il n'y renoncera pas, lui; il insistera pour vous voir.

— Vous aurez la bonté, mon père, de lui faire dire… que je suis souffrant, qu'il m'est impossible de le recevoir.

— Écoutez, mon cher fils, de nos jours il règne de grands, de malheureux préjugés sur les pauvres serviteurs du Christ. Par cela même que vous êtes volontairement resté au milieu de nous, après avoir été par hasard apporté mourant dans cette maison… en vous voyant refuser un entretien que vous avez d'abord accordé, on pourrait croire que vous subissez une influence étrangère; quoique ce soupçon soit absurde, il peut naître, et nous ne voulons pas le laisser s'accréditer… Il vaut donc mieux recevoir ce jeune artisan…

— Mon père, ce que vous me demandez est au-dessus de mes forces… À cette heure, je me sens anéanti… cette conversation m'a épuisé.

— Mais, mon cher fils, cet ouvrier va venir; je lui dirai que vous ne voulez pas le voir, soit; il ne me croira pas…

— Hélas! mon père… ayez pitié de moi; je vous assure qu'il m'est impossible de voir personne… je souffre trop.

— Eh bien… voyons… cherchons un moyen… Si vous lui écriviez… on lui remettrait votre lettre tout à l'heure… vous lui assigneriez un autre rendez-vous… demain… je suppose.

— Ni demain, ni jamais, s'écria le malheureux poussé à bout; je ne veux voir qui que ce soit… je veux être seul, toujours seul… cela ne nuit à personne pourtant… n'aurai-je pas du moins cette liberté?

— Calmez-vous, mon fils; suivez mes conseils, ne voyez pas ce digne garçon aujourd'hui, puisque vous redoutez cet entretien; mais n'engagez pas pour cela l'avenir: demain vous pouvez changer d'avis… que votre refus de le recevoir soit vague…

— Comme vous le voudrez, mon père.

— Mais, quoique l'heure à laquelle doit venir cet ouvrier soit encore éloignée, dit le révérend, autant vaut lui écrire tout de suite.

— Je n'en aurais pas la force, mon père.

— Essayez.

— Impossible… je me sens trop faible…

— Voyons… un peu de courage, dit le révérend père. Et il alla prendre sur un bureau ce qu'il fallait pour écrire; puis, en revenant, il plaça un buvard et une feuille de papier sur les genoux de M. Hardy, tenant l'encrier et la plume, qu'il lui présentait.

— Je vous assure, mon père… que je ne pourrai pas écrire, dit
M. Hardy d'une voix épuisée.

— Quelques mots seulement, dit le père d'Aigrigny avec une persistance impitoyable, et il mit la plume entre les doigts presque inertes de M. Hardy.

— Hélas! mon père… ma vue est si troublée que je n'y vois plus.

Et l'infortuné disait vrai: il avait les yeux remplis de larmes, tant les émotions que le jésuite venait de réveiller en lui étaient douloureuses.

— Soyez tranquille, mon fils, je guiderai votre chère main… dictez seulement…

— Mon père, je vous en prie, écrivez vous-même… je signerai.

— Non, mon cher fils… pour mille raisons… il faut que tout soit écrit de votre main; quelques lignes suffiront.

— Mais, mon père…

— Allons… il le faut, ou sans cela je laisse entrer cet ouvrier, dit sèchement le père d'Aigrigny, voyant, à l'affaiblissement de plus en plus marqué de l'esprit de M. Hardy, qu'il pouvait, dans cette grave circonstance, essayer de la fermeté, quitte à revenir ensuite à des moyens plus doux.

Et de ses larges prunelles grises, rondes et brillantes comme celles d'un oiseau de proie, il fixa M. Hardy d'un air sévère. L'infortuné tressaillit sous ce regard presque fascinateur, et répondit en souriant:

— J'écrirai… mon père… j'écrirai… mais, je vous en supplie… dictez… ma tête est trop faible… dit M. Hardy en essuyant des pleurs de sa main brûlante et fiévreuse.

Le père d'Aigrigny dicta les lignes suivantes: «Mon cher Agricol, j'ai réfléchi qu'un entretien avec vous serait inutile… il ne servirait qu'à réveiller des chagrins cuisants, que je suis parvenu à oublier avec l'aide de Dieu et des douces consolations que m'offre la religion…» Le révérend père s'interrompit un moment; M. Hardy pâlissait davantage, et sa main défaillante pouvait à peine tenir la plume; son front était baigné d'une sueur froide. Le père d'Aigrigny tira un mouchoir de sa poche et, essuyant le visage de sa victime, il lui dit avec un retour d'affectueuse sollicitude:

— Allons, mon cher et tendre fils… un peu de courage, ce n'est pas moi qui vous ai engagé à refuser cet entretien… n'est-ce pas!… au contraire… mais puisque, pour votre repos, vous le voulez ajourner, tâchez de terminer cette lettre… car, enfin, qu'est-ce que je désire, moi! vous voir désormais jouir d'un calme ineffable et religieux après tant de pénibles agitations.

— Oui… mon père… je le sais, vous êtes bon… répondit
M. Hardy d'une voix reconnaissante, pardonnez-moi ma faiblesse…

— Pouvez-vous continuer cette lettre… mon cher fils!

— Oui… mon père.

— Écrivez donc. Et le révérend père continua de dicter:

«Je jouis d'une paix profonde, je suis entouré de soins, et, grâce à la miséricorde divine, j'espère faire une fin toute chrétienne loin d'un monde dont je reconnais la vanité… Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir, mon cher Agricol… car je tiens à vous dire à vous-même les voeux que je fais et que je ferai toujours pour vous et pour vos dignes camarades. Soyez mon interprète auprès d'eux; dès que je jugerai à propos de vous recevoir, je vous l'écrirai; jusque-là, croyez-moi toujours votre bien affectionné…»

Puis le révérend père, s'adressant à M. Hardy:

— Trouvez-vous cette lettre convenable, mon cher fils!

— Oui, mon père…

— Veuillez donc la signer.

— Oui, mon père…

Et le malheureux, après avoir signé, sentant ses forces épuisées, se rejeta en arrière avec lassitude.

— Ce n'est pas tout, mon cher fils, ajouta le père d'Aigrigny en tirant un papier de sa poche, il faut que vous ayez la bonté de signer ce nouveau pouvoir accordé par vous à notre révérend père procureur pour terminer les affaires en question.

— Oh! mon Dieu! mon Dieu!… encore!!! s'écria M. Hardy avec une sorte d'impatience fiévreuse et maladive. Mais, vous le voyez bien, mon père, mes forces sont à bout…

— Il s'agit seulement de signer après avoir lu, mon cher fils.

Et le père d'Aigrigny présenta à M. Hardy un grand papier timbré rempli d'une écriture presque indéchiffrable.

— Mon père… je ne pourrai pas lire cela… aujourd'hui.

— Il le faut pourtant, mon cher fils; pardonnez-moi cette indiscrétion… mais nous sommes bien pauvres… et…

— Je vais signer… mon père.

— Mais il faut lire ce que vous signez, mon fils.

— À quoi bon!… Donnez… donnez, dit M. Hardy, pour ainsi dire harassé de l'inflexible opiniâtreté du révérend père.

— Puisque vous le voulez absolument, mon cher fils… dit celui- ci en lui présentant le papier.

M. Hardy signa et retomba dans son accablement.

À cet instant, un domestique, après avoir frappé, entra et dit au père d'Aigrigny:

— M. Agricol Baudoin demande à parler à M. Hardy; il a, dit-il, un rendez-vous.

— C'est bon… qu'il attende, répondit le père d'Aigrigny avec autant de dépit que de surprise, et d'un geste il fit signe au domestique de sortir; puis, cachant la vive contrariété qu'il ressentait, il dit à M. Hardy:

— Ce digne artisan a bien hâte de vous voir, mon cher fils, car il devance de plus de deux heures le moment de l'entrevue. Voyons, il en est temps encore, voulez-vous le recevoir?

— Mais, mon père, dit M. Hardy avec une sorte d'irritation, vous voyez dans quel état de faiblesse je suis… ayez donc pitié de moi… Je vous en supplie, du calme… je vous le répète, quand ce serait le calme de la tombe; mais, pour l'amour du ciel… du calme…

— Vous jouirez un jour de la paix éternelle des élus, mon cher fils, dit affectueusement le père d'Aigrigny, car vos larmes et vos misères sont agréables au Seigneur. Ce disant, il sortit.

M. Hardy, resté seul, joignit les mains avec désespoir, et, fondant en larmes, s'écria en se laissant glisser de son fauteuil à genoux:

— Ô mon Dieu!… mon Dieu! retirez-moi de ce monde… je suis trop malheureux. Puis, courbant le front sur le siège de son fauteuil, il cacha sa figure dans ses mains et continua de pleurer amèrement.

Soudain on entendit un bruit de voix qui allait toujours croissant, puis celui d'une espèce de lutte; bientôt la porte de l'appartement s'ouvrit avec violence sous le choc du père d'Aigrigny, qui fit quelques pas à reculons en trébuchant. Agricol venait de le pousser d'un bras vigoureux.

— Monsieur… osez-vous bien employer la force et la violence? s'écria le révérend père d'Aigrigny, blême de colère.

— J'oserai tout pour voir M. Hardy, dit le forgeron.

Et il se précipita vers son ancien patron, qu'il vit agenouillé au milieu de la chambre.

XXXII. Agricol Baudoin.

Le père d'Aigrigny, contenant à peine son dépit, sa colère, jetait non seulement des regards courroucés et menaçants sur Agricol, mais, de temps à autre, il jetait aussi un oeil inquiet et irrité du côté de la porte, comme s'il eût craint, à chaque instant, de voir entrer un autre personnage dont il aurait aussi redouté la venue.

Le forgeron, lorsqu'il put envisager son ancien patron, recula frappé d'une douloureuse surprise à la vue des traits de M. Hardy ravagés par le chagrin. Pendant quelques secondes, les trois acteurs de cette scène gardèrent le silence. Agricol ne se doutait pas encore de l'affaiblissement moral de M. Hardy, habitué qu'était l'artisan à trouver autant d'élévation d'esprit que de bonté de coeur chez cet excellent homme.

Le père d'Aigrigny rompit le premier le silence, et dit à son pensionnaire en pesant chacune de ses paroles:

— Je conçois, mon cher fils, qu'après la volonté si positive, si spontanée, que vous m'avez manifestée tout à l'heure, de ne pas recevoir… monsieur… je conçois, dis-je, que sa présence vous soit maintenant pénible… J'espère donc que, par déférence, ou au moins par reconnaissance pour vous… monsieur (il désigna le forgeron d'un geste) mettra, en se retirant, un terme à cette situation inconvenante, déjà trop prolongée.

Agricol ne répondit pas au père d'Aigrigny, lui tourna le dos, et s'adressant à M. Hardy, qu'il contemplait depuis quelques moments avec une profonde émotion, pendant que de grosses larmes roulaient dans ses yeux:

— Ah! monsieur… comme c'est bon de vous voir, quoique vous ayez encore l'air bien souffrant! Comme le coeur se calme, se rassure, se réjouit. Mes camarades seraient si heureux d'être à ma place!… Si vous saviez tout ce qu'ils m'ont dit pour vous… car, pour vous chérir, vous vénérer, nous n'avons à nous tous… qu'une seule âme…

Le père d'Aigrigny jeta sur M. Hardy un coup d'oeil qui signifiait:

— Que vous avais-je dit?

Puis, s'adressant à Agricol avec impatience, en se rapprochant de lui:

— Je vous ai déjà fait observer que votre présence ici était déplacée.

Mais Agricol, sans lui répondre, et sans se tourner vers lui:

— Monsieur Hardy, ayez donc la bonté de dire à cet homme de s'en aller… Mon père et moi nous le connaissons; il le sait bien.

Puis, se retournant seulement alors vers le révérend père, le forgeron ajouta durement, en le toisant avec une indignation mêlée de dégoût:

— Si vous tenez à entendre ce que j'ai à dire à M. Hardy, sur vous… monsieur, revenez tout à l'heure; mais à présent, j'ai à parler à mon ancien patron de choses particulières, et à lui remettre une lettre de Mlle de Cardoville, qui vous connaît aussi… malheureusement pour elle.

Le jésuite resta impassible et répondit:

— Je me permettrai, monsieur, de vous dire que vous intervertissez un peu les rôles… Je suis ici chez moi, où j'ai l'honneur de recevoir M. Hardy. C'est donc moi qui aurais le droit et le pouvoir de vous faire sortir à l'instant d'ici, et…

— Mon père, de grâce, dit M. Hardy avec déférence, excusez Agricol. Son attachement pour moi l'entraîne trop loin; mais puisque le voici et qu'il a des choses particulières à me confier, permettez-moi, mon père, de m'entretenir quelques instants avec lui.

— Que je vous le permette! mon cher fils, dit le père d'Aigrigny en feignant la surprise, et pourquoi me demander cette permission? N'êtes-vous donc pas parfaitement libre de faire ce que bon vous semble? N'est-ce pas vous qui, tout à l'heure, et malgré moi, qui vous engageais à recevoir monsieur, vous êtes formellement refusé à cette entrevue?

— Il est vrai, mon père. Après ces mots, le père d'Aigrigny ne pouvait insister davantage sans maladresse; il se leva donc et alla serrer la main de M. Hardy en lui disant avec un geste expressif:

— À bientôt, mon cher fils… Mais souvenez-vous… de notre entretien de tout à l'heure et de ce que je vous ai prédit.

— À bientôt, mon père… Soyez tranquille, répondit tristement
M. Hardy.

Le révérend père sortit. Agricol, étourdi, confondu, se demandait si c'était bien son ancien patron qu'il entendait appeler le père d'Aigrigny _mon père _avec tant de déférence et d'humilité. Puis, à mesure que le forgeron examinait plus attentivement les traits de M. Hardy, il remarquait dans sa physionomie éteinte une expression d'affaissement, de lassitude, qui le navrait et l'effrayait à la fois; aussi lui dit-il, en tâchant de cacher son pénible étonnement:

— Enfin, monsieur… vous allez nous être rendu… nous allons bientôt vous voir au milieu de nous… Ah! votre retour va faire bien des heureux… apaisera bien des inquiétudes!… car, si cela était possible, nous vous aimerions davantage encore depuis que nous avons un instant craint de vous perdre.

— Brave et digne garçon, dit M. Hardy avec un sourire de bonté mélancolique en tendant sa main à Agricol, je n'ai jamais douté un moment ni de vous ni vos camarades; leur reconnaissance m'a toujours récompensé du bien que j'ai pu leur faire.

— Et que vous leur ferez encore, monsieur… car vous…

M. Hardy interrompit Agricol et lui dit:

— Écoutez-moi, mon ami; avant de continuer cet entretien, je dois vous parler franchement, afin de ne laisser ni à vous ni à vos camarades des espérances qui ne peuvent plus se réaliser… Je suis décidé à vivre désormais, sinon dans le cloître, du moins dans la plus profonde retraite; car je suis las, voyez-vous, mon ami!… oh! bien las…

— Mais nous ne sommes pas las de vous aimer, nous, monsieur, s'écria le forgeron, de plus en plus effrayé des paroles et de l'accablement de M. Hardy. C'est à notre tour maintenant de nous dévouer pour vous, de venir à votre aide à force de travail, de zèle, de désintéressement, afin de relever la fabrique, votre noble et généreux ouvrage.

M. Hardy secoua tristement la tête.

— Je vous le répète, mon ami, reprit-il, la vie active est finie pour moi; en peu de temps, voyez-vous, j'ai vieilli de vingt ans; je n'ai plus ni la force, ni la volonté, ni le courage de recommencer à travailler comme par le passé; j'ai fait, et je m'en félicite, ce que j'ai pu pour le bien de l'humanité… j'ai payé ma dette… Mais à cette heure je n'ai plus qu'un désir, le repos… qu'une espérance… les consolations et la paix que procure la religion.

— Comment! monsieur, dit Agricol, au comble de la stupeur, vous aimez mieux vivre ici dans ce lugubre isolement, que de vivre au milieu de nous qui vous aimons tant!… Vous croyez que vous serez plus heureux ici, parmi ces prêtres, que dans votre fabrique relevée de ses ruines, et redevenue plus florissante que jamais.

— Il n'est pas de bonheur possible ici-bas, dit M. Hardy avec amertume.

Après un moment d'hésitation, Agricol reprit vivement d'une voix très altérée:

— Monsieur… on vous trompe, on vous abuse d'une manière infâme.

— Que voulez-vous dire, mon ami!

— Je vous dis, monsieur Hardy, que ces prêtres qui vous entourent ont de sinistres desseins… Mais, mon Dieu! monsieur, vous ne savez donc pas où vous êtes, ici!

— Chez de bons religieux de la compagnie de Jésus.

— Oui, vos plus mortels ennemis.

— Des ennemis!… Et M. Hardy sourit avec une douloureuse indifférence. Je n'ai pas à craindre d'ennemis… où pourraient-ils me frapper, mon Dieu! il n'y a plus de place…

— Ils veulent vous déposséder de votre part à un immense héritage, monsieur, s'écria le forgeron; c'est un plan conçu avec une infernale habileté; les filles du maréchal Simon, Mlle de Cardoville, vous, Gabriel, mon frère adoptif… tout ce qui appartient à votre famille enfin a déjà failli être victime de leurs machinations: je vous dis que ces prêtres n'ont pas d'autre but que d'abuser de votre confiance… C'est pour cela que après l'incendie de la fabrique, ils sont parvenus à vous faire transporter blessé, presque mourant, dans cette maison, et à vous soustraire à tous les yeux… C'est pour cela que…

M. Hardy interrompit Agricol.

— Vous vous trompez sur le compte de ces religieux, mon ami; ils ont eu pour moi de grands soins… et quant à ce prétendu héritage… ajouta M. Hardy avec une morne insouciance, que me font à cette heure les biens de ce monde, mon ami!… Les choses, les affections de cette vallée de misères et de larmes… ne sont plus rien pour moi… J'offre mes souffrances au Seigneur, et j'attends qu'il m'appelle à lui dans sa miséricorde…

— Non… non… monsieur… il est impossible que vous soyez changé à ce point, dit Agricol qui ne pouvait se résoudre à croire ce qu'il entendait. Vous, monsieur, vous… croire à ces maximes désolantes! vous, qui nous faisiez toujours admirer, aimer l'inépuisable bonté d'un Dieu paternel… Et nous vous croyions, car il vous avait envoyé parmi nous…

— Je dois me soumettre à sa volonté, puisqu'il m'a retiré d'au milieu de vous, mes amis, sans doute parce que, malgré mes bonnes intentions, je ne le servais pas comme il voulait être servi… j'avais toujours en vue la créature plus que le Créateur.

— Et comment pouviez-vous mieux servir, mieux honorer Dieu, monsieur, s'écria le forgeron, de plus en plus désolé; encourager et récompenser le travail, la probité, rendre les hommes meilleurs en assurant leur bonheur, traiter vos ouvriers en frères, développer leur intelligence, donner le goût du beau, du bien, augmenter leur bien-être, propager chez eux, par votre exemple, les sentiments d'égalité, de fraternité, de communauté évangélique… Ah! monsieur, pour vous rassurer, rappelez-vous donc seulement le bien que vous avez fait, les bénédictions quotidiennes de tout un petit peuple qui vous devait le bonheur inespéré dont il jouissait.

— Mon ami, à quoi bon rappeler le passé! reprit doucement M. Hardy. Si j'ai bien agi aux yeux du Seigneur, peut-être il m'en saura gré… Loin de me glorifier… je dois m'humilier dans la poussière, car j'ai été, je le crains, dans une voie mauvaise et en dehors de son Église… Peut-être l'orgueil m'a égaré, moi infime, obscur, tandis que tant de grands génies se sont soumis humblement à cette Église… C'est dans les larmes, dans l'isolement, dans la mortification, que je dois expier mes fautes, oui… dans l'espoir que ce Dieu vengeur me les pardonnera un jour… et que mes souffrances ne seront pas du moins perdues pour ceux qui sont encore plus coupables que moi.

Agricol ne trouva pas un mot à répondre; il contemplait M. Hardy avec une frayeur muette; à mesure qu'il l'entendait prononcer ces désolantes banalités d'une voix épuisée, à mesure qu'il examinait cette physionomie abattue, il se demandait avec un secret effroi par quelle fascination ces prêtres, exploitant les chagrins et l'affaiblissement moral de ce malheureux, étaient parvenus à isoler de tout et de tous, à stériliser, annihiler ainsi une des plus généreuses intelligences, un des esprits les plus bienfaisants, les plus éclairés qui se fussent jamais voués au bonheur de l'espèce humaine. La stupeur du forgeron était si profonde qu'il ne se sentait ni le courage ni la volonté de continuer une discussion d'autant plus poignante pour lui qu'à chaque mot son regard plongeait davantage dans l'abîme de désolation incurable où les révérends pères avaient plongé M. Hardy.