— Elle me pardonnera de lui avoir désobéi; oui, j'en suis sûr.

Alors, s'adressant à la Mayeux, qui le regardait de plus en plus étonnée, il lui dit d'une voix brève et émue:

— Je suis trop franc; cette position n'est pas tenable; je te fais des reproches, je te blâme… et je ne suis pas à ce que je te dis… je pense à autre chose…

— À quoi donc, Agricol?

— J'ai le coeur navré en songeant au mal que je t'ai fait…

— Je ne comprends pas… mon ami… tu ne m'as jamais fait de mal…

— Non… n'est-ce pas?… jamais… pas même dans les petites choses? lorsque, par exemple, cédant à une détestable habitude d'enfance, moi qui pourtant t'aimais, te respectais comme ma soeur… je t'injuriais cent fois par jour…

— Tu m'injuriais?

— Et que faisais-je donc, en te donnant sans cesse un sobriquet odieusement ridicule… au lieu de t'appeler par ton nom.

À ces mots, la Mayeux regarda le forgeron avec effroi, tremblant qu'il ne fût instruit de son triste secret, malgré l'assurance contraire qu'elle avait reçue de Mlle de Cardoville; pourtant elle se calma en pensant qu'Agricol avait pu réfléchir à l'humiliation qu'elle devait éprouver à s'entendre sans cesse appeler la Mayeux. Aussi répondit-elle en s'efforçant de sourire:

— Peux-tu te chagriner pour si peu de chose? C'était, comme tu le dis, Agricol, une habitude d'enfance… Ta bonne et tendre mère, qui me traitait comme sa fille… m'appelait aussi la Mayeux, tu le sais bien.

— Et ma mère… est-elle aussi allée te consulter sur mon mariage, te parler de la rare beauté de ma fiancée, te prier de voir cette fille, d'étudier son caractère, dans l'espoir que l'instinct de ton attachement pour moi t'avertirait… si je faisais un mauvais choix? Dis, ma mère a-t-elle eu cette cruauté? Non… c'est moi qui ainsi te déchirais le coeur.

Les craintes de la Mayeux se réveillèrent; plus de doute, Agricol savait son secret. Elle se sentit mourir de confusion; pourtant, faisant un dernier effort pour ne pas croire à cette découverte, elle murmura d'une voix faible:

— En effet… Agricol… ce n'est pas ta mère qui m'a priée de cela… c'est toi… et… et… je t'ai su gré de cette preuve de confiance.

— Tu m'en as su gré… malheureuse enfant! s'écria le forgeron les yeux remplis de larmes; non, ce n'est pas vrai car je te faisais un mal affreux… j'étais impitoyable… sans le savoir… mon Dieu!

— Mais… dit la Mayeux d'une voix à peine intelligible, pourquoi penses-tu cela?

— Pourquoi? parce que tu m'aimais! s'écria le forgeron d'une voix palpitante d'émotion, en serrant fraternellement la Mayeux entre ses bras.

— Oh! mon Dieu!… murmura l'infortunée en tâchant de cacher son visage entre ses mains, il sait tout.

— Oui… je sais tout, reprit le forgeron avec une expression de tendresse et de respect indicible, oui, je sais tout… et je ne veux pas, moi, que tu rougisses d'un sentiment qui m'honore et dont je m'enorgueillis; oui, je sais tout, et je me dis avec bonheur, avec fierté, que le meilleur, que le plus noble coeur qu'il y ait au monde a été à moi, est à moi… sera toujours à moi… Allons Madeleine, laissons la honte aux passions mauvaises; allons, le front haut, relève les yeux, regarde-moi… Tu sais si mon visage a jamais menti… tu sais si une émotion feinte s'y est jamais réfléchie… eh bien, regarde-moi, te dis-je, regarde… et tu liras sur mes traits combien je suis fier, oui, entends-tu Madeleine, légitimement fier de ton amour…

La Mayeux, éperdue de douleur, écrasée de confusion, n'avait pas jusqu'alors osé lever les yeux sur Agricol; mais la parole du forgeron exprimait une conviction si profonde, sa voix vibrante révélait une émotion si tendre, que la pauvre créature sentit malgré elle sa honte s'effacer peu à peu, surtout lorsque Agricol eut ajouté avec une exaltation croissante: Va, sois tranquille, ma noble et douce Madeleine, de ce digne amour… j'en serai digne: crois-moi, il te causera autant de bonheur qu'il t'a causé de larmes… Pourquoi donc cet amour serait-il désormais pour toi un sujet d'éloignement, de confusion ou de crainte? qu'est-ce donc que l'amour, ainsi que le comprend ton adorable coeur? Un continuel échange de dévouement, de tendresse, une estime profonde et partagée, une mutuelle, une aveugle confiance? Eh bien, Madeleine, ce dévouement, cette tendresse, cette confiance, nous les aurons l'un pour l'autre, oui, plus encore que par le passé. Dans mille occasions, ton secret m'inspirait de la crainte, de la défiance… à l'avenir, au contraire, tu me verras si radieux de remplir ainsi ton bon et vaillant coeur, que tu seras heureuse de tout le bonheur que tu me donnes… Ce que je te dis là est égoïste… c'est possible; tant pis!… je ne sais pas mentir.

Plus le forgeron parlait, plus la Mayeux s'enhardissait… Ce qu'elle avait surtout redouté dans la révélation de son secret, c'était de le voir accueilli par la raillerie, le dédain, ou une compassion humiliante; loin de là, la joie et le bonheur se peignaient véritablement sur la mâle et loyale figure d'Agricol; la Mayeux le savait incapable de feinte; aussi s'écria-t-elle, cette fois sans confusion, et au contraire, elle aussi… avec une sorte d'orgueil:

— Toute passion sincère et pure a donc cela de beau, de bien, de consolant, mon Dieu! qu'elle finit toujours par mériter un touchant intérêt lorsqu'on a pu résister à ses premiers orages! elle honorera donc toujours et le coeur qui l'inspire et le coeur qui l'éprouve! grâce à toi, Agricol, grâce à tes bonnes paroles qui me relèvent à mes propres yeux, je sens qu'au lieu de rougir de cet amour, je dois m'en glorifier… Ma bienfaitrice a raison… tu as raison; pourquoi donc aurais-je honte? N'est-il donc pas saint et vrai, mon amour? Être toujours dans ta vie, t'aimer, te le dire, et le prouver par une affection de tous les instants, qu'ai-je espéré de plus? et pourtant la honte, la crainte, jointe au vertige que donne le malheur arrivé à son comble, m'ont poussé jusqu'au suicide? C'est qu'aussi, vois-tu, mon ami, il faut pardonner quelque chose aux mortelles défiances d'une pauvre créature vouée au ridicule depuis son enfance. Et puis, enfin… ce secret devait mourir avec moi, à moins qu'un hasard impossible à prévoir ne te le révélât… Alors, dans ce cas, tu as raison, sûre de moi-même, sûre de toi… je n'aurais rien dû redouter; mais il faut m'être indulgent: la méfiance, la cruelle méfiance de soi… Tiens, Agricol, mon généreux frère, je te dirai ce que tu me disais tout à l'heure: Regarde-moi bien, jamais non plus, tu le sais, mon visage n'a menti; eh bien, regarde… vois si mes yeux fuient les tiens… vois, si de ma vie, j'ai eu l'air aussi heureuse… et pourtant tout à l'heure j'allais mourir.

La Mayeux disait vrai… Agricol lui-même n'eût pas espéré un effet si prompt de ses paroles; malgré les traces profondes que la misère, que le chagrin, que la maladie avaient imprimées sur le visage de la jeune fille, il rayonnait alors d'un bonheur rempli d'élévation, de sérénité, tandis que ses yeux bleus, doux et purs comme son âme, s'attachaient sans embarras sur ceux d'Agricol.

— Oh! merci, merci! s'écria le forgeron avec ivresse. En te voyant si calme, si heureuse, Madeleine… c'est de la reconnaissance que j'éprouve.

— Oui, calme, oui, heureuse, car maintenant… mes plus secrètes pensées tu les sauras… Oui, heureuse, car ce jour, commencé d'une manière si funeste, finit comme un songe divin; loin d'avoir peur, je te regarde avec ivresse; j'ai retrouvé ma généreuse bienfaitrice, et je suis tranquille sur le sort de ma pauvre soeur… Oh! tout à l'heure, n'est-ce pas? nous la verrons, car cette joie, il faut qu'elle la partage.

La Mayeux était si heureuse que le forgeron n'osa ni ne voulut lui apprendre encore la mort de Céphyse, dont il se réservait de l'instruire avec ménagements; il répondit:

— Céphyse, par cela même qu'elle est plus robuste que toi, a été si rudement ébranlée, qu'il sera prudent, m'a-t-on dit tout à l'heure, de la laisser pendant toute cette journée dans le plus grand calme.

— J'attendrai donc; j'ai de quoi distraire mon impatience, j'ai tant à dire…

— Chère et douce Madeleine…

— Tiens, mon ami, s'écria la Mayeux en interrompant Agricol et en pleurant de joie, je ne puis te dire, vois-tu, ce que j'éprouve quand tu m'appelles Madeleine… C'est quelque chose de si suave, de si doux, de si bienfaisant, que j'en ai le coeur tout épanoui.

— Malheureuse enfant, elle a donc bien souffert, mon Dieu! s'écria le forgeron avec un attendrissement inexprimable, qu'elle montre tant de bonheur, tant de reconnaissance, en s'entendant appeler de son modeste nom…

— Mais, pense donc, mon ami, que ce mot dans ta bouche résume pour moi toute une vie nouvelle! Si tu savais les espérances, les délices qu'en un instant j'entrevois pour l'avenir! si tu savais toutes les chères ambitions de ma tendresse… Ta femme, cette charmante Angèle… avec sa figure d'ange et son âme d'ange… oh! à mon tour, je te dis: Regarde-moi, et tu verras que ce doux nom m'est doux aux lèvres et au coeur… oui, ta charmante et bonne Angèle m'appellera aussi Madeleine… et tes enfants!! chers petits êtres adorés, pour eux aussi… je serai Madeleine… leur bonne Madeleine; par l'amour que j'aurai pour eux, ne seront-ils pas à moi aussi bien qu'à leur mère? car je veux ma part des soins maternels; ils seront à nous trois, n'est-ce pas, Agricol?… Oh! laisse-moi pleurer… laisse-moi, c'est si bon des larmes sans amertume, des larmes qu'on ne cache pas!… Dieu soit béni! grâce à toi, mon ami… la source de celles-là est à jamais tarie.

Depuis quelques instants, cette scène attendrissante avait un témoin invisible. Le forgeron et la Mayeux, trop émus, ne pouvaient apercevoir Mlle de Cardoville, debout au seuil de la porte.

Ainsi que l'avait dit la Mayeux, ce jour, commencé pour tous sous de funestes auspices, était devenu pour tous un jour d'ineffable félicité. Adrienne aussi était radieuse: Djalma l'aimait avec passion. Ces odieuses apparences dont elle avait été dupe et victime étaient évidemment une nouvelle trame de Rodin, et il ne restait plus à Mlle de Cardoville qu'à découvrir le but de ces machinations. Une dernière joie lui était réservée… En fait de bonheur… rien ne rend pénétrant… comme le bonheur: Adrienne devina, aux dernières paroles de la Mayeux, qu'il n'y avait plus de secret entre l'ouvrière et le forgeron; aussi ne put-elle s'empêcher de crier en entrant:

— Ah! ce jour est le plus beau de ma vie, car je ne suis pas seule à être heureuse. Agricol et la Mayeux se retournèrent vivement.

— Mademoiselle, dit le forgeron, malgré la promesse que je vous ai faite, je n'ai pu cacher à Madeleine que je savais qu'elle m'aimait.

— Maintenant que je ne rougis plus de cet amour devant Agricol, comment en rougirais-je devant vous, mademoiselle, devant vous qui, tout à l'heure encore, me disiez: «Soyez fière de cet amour… car il est noble et pur!…» dit la Mayeux; et le bonheur lui donna la force de se lever, et de s'appuyer sur le bras d'Agricol.

— Bien! bien! mon amie, lui dit Adrienne en allant à elle et l'entourant d'un de ses bras afin de la soutenir aussi; un moment seulement pour excuser une indiscrétion que vous pourriez me reprocher… Si j'ai dit votre secret à M. Agricol.

— Sais-tu pourquoi, Madeleine? s'écria le forgeron en interrompant Adrienne. Encore une preuve de cette délicate générosité de coeur qui ne se dément jamais chez mademoiselle. «J'ai hésité longtemps à vous confier ce secret, m'a-t-elle dit ce matin, mais je m'y décide; nous allons retrouver votre soeur adoptive; vous êtes pour elle le meilleur des frères, mais, sans le savoir, sans y songer, bien des fois vous la blessiez cruellement; maintenant vous savez son secret… je me repose sur votre coeur pour le garder fidèlement, et pour épargner mille douleurs à cette pauvre enfant… douleurs d'autant plus amères qu'elles viennent de vous, et qu'elle doit souffrir en silence. Ainsi, quand vous parlerez de votre femme, de votre bonheur, mettez-y assez de ménagements pour ne pas froisser ce coeur noble, bon et tendre…» Oui, Madeleine, voilà pourquoi mademoiselle a commis ce qu'elle appelle une indiscrétion.

— Les termes me manquent, mademoiselle… pour vous remercier encore et toujours, dit la Mayeux.

— Voyez donc un peu, mon amie, reprit Adrienne, combien les ruses des méchants tournent souvent contre eux; on redoutait votre dévouement pour moi, on avait ordonné à cette malheureuse Florine de vous dérober votre journal.

— Afin de m'obliger de quitter votre maison à force de honte, mademoiselle, quand je saurais mes plus secrètes pensées livrées aux railleries de tous… Maintenant, je n'en doute pas, dit la Mayeux.

— Et vous avez raison, mon enfant. Eh bien, cette horrible méchanceté, qui a failli causer votre mort, tourne, à cette heure, à la confusion des méchants; leur trame est dévoilée… celle-là, et heureusement bien d'autres encore, dit Adrienne en songeant à Rose-Pompon.

Puis elle reprit avec une joie profonde:

— Enfin, nous voici plus unies, plus heureuses que jamais, et retrouvant dans notre félicité même de nouvelles forces contre nos ennemis; je dis nos ennemis, car tout ce qui m'aime est odieux à ces misérables… Mais, courage! l'heure est venue, les gens de coeur vont avoir leur tour…

— Dieu merci! mademoiselle… dit le forgeron, et, pour ma part, ce n'est pas le zèle qui me manque; quel bonheur de leur arracher leur masque!

— Laissez-moi vous rappeler, monsieur Agricol, que vous avez demain une entrevue avec M. Hardy.

— Je ne l'ai pas oublié, mademoiselle, non plus que vos offres généreuses.

— C'est tout simple, il est des miens; répétez-lui bien ce que je vais d'ailleurs lui écrire ce soir, que tous les fonds qui lui sont nécessaires pour rétablir sa fabrique sont à sa disposition; ce n'est pas seulement pour lui que je parle, mais pour cent fabriques réduites à un sort précaire… Suppliez-le surtout d'abandonner au plus tôt la funeste maison où il a été conduit; pour mille raisons, il doit se défier de tout ce qui l'entoure.

— Soyez tranquille, mademoiselle… la lettre qui m'a été écrite, en réponse à celle que j'étais parvenu à lui faire remettre secrètement, était courte, affectueuse, quoique bien triste; il m'accorde une entrevue; je suis sûr de le décider… à quitter cette triste demeure, et peut-être à l'emmener avec moi; il a toujours eu tant de confiance dans mon dévouement!

— Allons, bon courage, monsieur Agricol, dit Adrienne en mettant son manteau sur les épaules de la Mayeux et en l'enveloppant avec soin. Partons, car il se fait tard. Aussitôt arrivée chez moi, je vous donnerai une lettre pour M. Hardy, et demain vous viendrez me dire, n'est-ce pas? le résultat de votre visite.

Puis, se reprenant, Adrienne rougit légèrement et dit:

— Non… pas demain… Écrivez-moi seulement, et après-demain, sur le midi, venez.

* * * * *

Quelques instants après, la jeune ouvrière, soutenue par Agricol et Adrienne, avait descendu l'escalier de la triste maison, et, étant montée en voiture avec Mlle de Cardoville, elle demanda avec les plus vives instances à voir Céphyse; en vain Agricol avait répondu à la Mayeux que cela était impossible, qu'elle la verrait le lendemain.

* * * * *.

Grâce aux renseignements que lui avait donnés Rose-Pompon, Mlle de
Cardoville, se défiant avec raison de tout ce qui entourait
Djalma, crut avoir trouvé le moyen de faire remettre, le soir
même, et sûrement, une lettre d'elle entre les mains du prince.

XXVI. Les deux voitures.

C'est le soir même du jour où Mlle de Cardoville a empêché le suicide de la Mayeux.

Onze heures sonnent, la nuit est profonde, le vent souffle avec violence et chasse de gros nuages noirs qui interceptent complètement la pâle clarté de la lune. Un fiacre monte lentement, péniblement, au pas de ses deux chevaux essoufflés, la pente de la rue Blanche, assez rapide aux abords de la barrière, non loin de laquelle est située la maison occupée par Djalma. La voiture s'arrête; le cocher, maugréant de la longueur d'une course interminable aboutissant à cette montée difficile, se retourne sur son siège, se penche vers la glace du devant de la voiture, et dit d'un ton bourru à la personne qu'il conduisait:

— Ah çà! est-ce ici, à la fin? Du haut de la rue de Vaugirard à la barrière Blanche, ça peut compter pour une course; avec ça que la nuit est si noire, qu'on ne voit pas à quatre pas devant soi, puisqu'on n'allume pas les réverbères eu égard au clair de lune… qu'il ne fait pas…

— Cherchez une petite porte avec un auvent… passez-la… d'une vingtaine de pas, et ensuite arrêtez-vous… le long du mur, répondit une voix criarde et impatiente avec un accent italien des plus prononcés.

— Voilà un bigre d'Allemand qui me fera tourner en bourrique, se dit le cocher, courroucé; puis il ajouta:

— Mais, mille tonnerres! puisque je vous dis qu'on n'y voit pas… comment diable voulez-vous que je l'aperçoive, moi, votre petite porte!

— Vous n'avez donc pas la moindre intelligence!… Longez le mur à droite… de façon à le raser; la lumière de vos lanternes vous aidera… et vous reconnaîtrez facilement cette petite porte; elle se trouve après le numéro 50… Si vous ne la trouvez pas, c'est que vous êtes ivre, répondit avec une aigreur croissante la voix à l'accent italien.

Le cocher, pour toute réponse, jura comme un païen, fouetta ses chevaux épuisés; puis, longeant le mur de très près, il écarquilla ses yeux, afin de lire les numéros de la rue à l'aide de la lueur de ses lanternes.

Au bout de quelques moments de marche, la voiture s'arrêta de nouveau.

— J'ai dépassé le numéro 50, et voilà une petite porte à auvent, dit le cocher; est-ce celle-là!

— Oui… dit la voix. Maintenant, avancez une vingtaine de pas, puis vous arrêterez.

— Allons, bon, encore…

— Ensuite, vous descendrez de votre siège et vous irez frapper deux fois trois coups à la petite porte que nous allons dépasser… Vous comprenez bien! deux fois trois coups.

— C'est donc ça que vous me donnez comme pourboire! s'écria le cocher exaspéré.

— Quand vous m'aurez reconduit au faubourg Saint-Germain, où je demeure, vous aurez un bon pourboire, si vous êtes intelligent.

— Bon… maintenant au faubourg Saint-Germain… Plus que cela de ruban de queue, merci! dit le cocher avec une colère contenue. Moi qui avais épouffé mes chevaux pour être sur le boulevard à la sortie du spectacle, non!… de non…

Puis, faisant contre fortune bon coeur, et comptant sur le dédommagement du pourboire, il reprit:

— Je vais donc aller frapper six coups à la petite porte!

— Oui, d'abord trois coups, puis un silence, puis encore trois coups… Comprenez-vous!

— Et après!

— Vous direz à la personne qui vous ouvrira: «On vous attend,» et vous la conduirez ici à la voiture.

— Que le diable te brûle! dit le cocher en se retournant sur son siège, et il ajouta, en fouettant ses chevaux:

— Ce gredin d'Allemand-là a des manigances avec des francs-maçons ou peut-être bien avec des contrebandiers, vu que nous sommes près de la barrière… il mériterait bien que je le dénonce, pour me faire venir de la rue de Vaugirard ici.

À une vingtaine de pas au-delà de la petite porte, la voiture s'arrêta de nouveau, le cocher descendit de son siège pour exécuter les ordres qu'il avait reçus. Arrivant bientôt auprès de la petite porte, il y heurta, ainsi qu'il lui avait été recommandé, d'abord trois coups, puis, après une pause, trois autres coups.

Quelques nuages moins opaques, moins foncés que ceux qui avaient jusqu'alors obscurci le disque de la lune, formèrent alors éclaircie, et lorsqu'au signal donné la porte s'ouvrit, le cocher vit sortir un homme de taille moyenne, enveloppé d'un manteau et coiffé d'un bonnet de couleur.

Cet homme fit deux pas dans la rue, après avoir fermé la porte à clef.

— On vous attend, lui dit le cocher, je vais vous conduire à la voiture.

Et, marchant devant l'homme au manteau qui lui avait répondu par un signe de tête, il le mena jusqu'au fiacre. Il se préparait à ouvrir la portière et à baisser le marchepied, lorsque la voix de l'intérieur s'écria:

— C'est inutile… Monsieur ne montera pas… je causerai avec lui par la portière… on vous avertira lorsqu'il faudra partir.

— Ça fait que j'aurai le temps de t'envoyer à tous les diables, murmura le cocher; mais ça ne m'empêchera pas de me promener pour me dégourdir les jambes.

Et il se mit à marcher de long en large le long du mur où était percée la petite porte. Au bout de quelques secondes, il entendit le roulement lointain et de plus en plus rapproché d'une voiture qui, gravissant rapidement la montée, s'arrêta à quelque distance et en deçà de la porte du jardin.

— Tiens! une voiture bourgeoise, dit le cocher; crânes chevaux, tout de même, pour monter à ce trot-là ce roidillon de rue Blanche.

Le cocher terminait cette réflexion, lorsqu'à la faveur de l'éclaircie momentanée, il vit un homme descendre de cette voiture, s'avancer rapidement, s'arrêter un instant à la petite porte, l'ouvrir, entrer, et disparaître après l'avoir refermée sur lui.

— Tiens, tiens, ça se complique, dit le cocher; l'un est sorti, en voilà un autre qui rentre.

Ce disant, il se dirigea vers la voiture; elle était brillamment attelée de deux beaux et vigoureux chevaux; le cocher, immobile dans son carrick à dix collets, tenait son fouet dressé, le manche appuyé sur son genou droit, ainsi qu'il convient.

— Voilà un chien de temps pour faire faire le pied de grue à de superbes chevaux comme les vôtres, camarade, dit l'humble cocher de fiacre à l'automédon bourgeois, qui resta muet et impassible, sans paraître seulement se douter qu'on lui parlait. Il n'entend pas le français… c'est un Anglais… cela se reconnaît tout de suite à ses cheveux, dit le cocher, interprétant ainsi le silence de celui à qui il venait de parler; puis, avisant à quelques pas une sorte de valet de pied géant, debout contre la portière, vêtu d'une longue et ample redingote de livrée d'un gris jaunâtre, à collet bleu clair et à boutons d'argent, le cocher, s'adressant à lui en manière de compensation, et sans varier de beaucoup son thème:

— Voilà un chien de temps pour faire le pied de grue, camarade.
Même imperturbable silence de la part du valet de pied.

— C'est deux Anglais, reprit philosophiquement le cocher, et, quoique assez étonné de l'incident de la petite porte, il recommença sa promenade en se rapprochant de son fiacre.

Pendant que se passaient les faits dont nous venons de parler, l'homme au manteau et l'homme à l'accent italien continuaient de s'entretenir; l'un toujours dans la voiture, l'autre debout, en dehors, la mains appuyée au bord de la portière.

La conversation durait depuis quelque temps et avait lieu en italien; il s'agissait d'une personne absente, ainsi qu'on en jugera par les paroles suivantes:

— Ainsi, disait la voix qui sortait du fiacre, cela est bien convenu?

— Oui, monseigneur, reprit l'homme au manteau, mais seulement dans le cas où l'aigle deviendrait serpent.

— Et, dans le cas contraire, dès que vous recevrez l'autre moitié du crucifix d'ivoire que je viens de vous remettre…

— Je saurai ce que cela veut dire, monseigneur.

— Continuez toujours de mériter et de conserver sa confiance.

— Je la mériterai, je la conserverai, monseigneur, parce que j'admire et respecte cet homme, plus fort par l'esprit, par le courage et par la volonté… que les hommes les plus puissants de ce monde… Je me suis agenouillé devant lui avec humilité comme devant une des trois sombres idoles qui sont entre Bohwanie et ses adorateurs… car lui, comme moi, a pour religion de changer la vie en néant.

— Hum! hum! dit la voix d'un ton assez embarrassé, ce sont là des rapprochements inutiles et inexacts… Songez seulement à lui obéir… Sans raisonner votre obéissance…

— Qu'il parle, et j'agis; je suis entre ses mains comme un cadavre, ainsi qu'il aime à le dire… Il a vu, il voit toujours mon dévouement par les services que je lui rends auprès du prince Djalma… Il me dirait: _Tue… _que ce fils de roi…

— N'ayez pas, pour l'amour du ciel, des idées pareilles! s'écria la voix en interrompant l'homme au manteau. Grâce à Dieu, on ne vous demandera jamais de telles preuves de soumission.

— Ce que l'on m'ordonne… je le fais… Bohwanie me regarde.

— Je ne doute pas de votre zèle… je sais que vous êtes une barrière vivante et intelligente mise entre le prince et bien des intérêts coupables; et c'est parce que l'on m'a parlé de votre zèle, de votre habileté à circonvenir ce jeune Indien, et surtout de la cause de votre aveugle dévouement à exécuter les ordres que l'on vous donne, que j'ai voulu vous instruire de tout. Vous êtes fanatique de celui que vous servez… c'est bien… l'homme doit être l'esclave obéissant du dieu qu'il se choisit.

— Oui, monseigneur… tant que le dieu… reste dieu.

— Nous nous entendons parfaitement. Quant à votre récompense, vous savez… mes promesses…

— Ma récompense… je l'ai déjà, monseigneur.

— Comment?

— Je m'entends.

— À la bonne heure… Quant au secret…

— Vous avez des garanties, monseigneur.

— Oui… suffisantes.

— Et d'ailleurs, l'intérêt de la cause que je sers vous répond de mon zèle et de ma discrétion, monseigneur.

— C'est vrai… vous êtes un homme de ferme et ardente conviction.

— J'y tâche, monseigneur.

— Et, après tout, fort religieux… à votre point de vue. Or, c'est déjà très louable d'avoir un point de vue quelconque en ces matières, par l'impiété qui court, et, surtout, lorsque à votre point de vue vous pouvez m'assurer de votre aide.

— Je vous l'assure, monseigneur, par cette raison qu'un chasseur intrépide préfère un chacal à dix renards, un tigre à dix chacals, un lion à dix tigres, et l'ouelmis à dix lions.

— Qu'est-ce, l'ouelmis?

— C'est ce que l'esprit est à la matière, la lame au fourreau, le parfum à la fleur, la tête au corps.

— Je comprends… jamais comparaison n'a été plus juste… Vous êtes homme de bon jugement. Rappelez-vous toujours ce que vous venez de me dire là, et rendez-vous de plus en plus digne de la confiance de votre idole, de votre dieu…

— Sera-t-il bientôt en état de m'entendre, monseigneur?

— Dans deux ou trois jours au plus; hier une crise providentielle l'a sauvé… et il est doué d'une volonté si énergique, que sa guérison sera rapide.

— Le reverrez-vous demain, monseigneur?

— Oui, avant mon départ, pour lui faire mes adieux.

— Alors, dites-lui ceci, qui est étrange, et dont je n'ai pu l'instruire, car cela s'est passé hier.

— Parlez.

— J'étais allé au jardin des morts… partout des funérailles, des torches enflammées au milieu de la nuit noire… éclairant des tombes… Bohwanie souriait dans le ciel d'ébène. En songeant à cette sainte divinité du néant, je regardais avec joie vider une voiture remplie de cercueils. La fosse immense béait comme une bouche de l'enfer… on lui jetait… morts sur morts; elle béait toujours. Tout à coup je vois à côté de moi, à la lueur d'une torche, un vieillard… je l'avais déjà vu… c'est un juif… il est gardien de cette maison… de la… rue Saint-François… que vous savez…

Et l'homme au manteau tressaillit et s'arrêta.

— Oui… je sais… mais qu'avez-vous… à vous interrompre ainsi?

— C'est que, dans cette maison… se trouve depuis cent cinquante ans… le portrait d'un homme… d'un homme… que j'ai rencontré jadis au fond de l'Inde, sur les bords du Gange…

Et l'homme au manteau ne put s'empêcher de tressaillir et de s'arrêter encore.

— Une ressemblance singulière, sans doute?

— Oui, monseigneur, une ressemblance… singulière… pas autre chose…

— Mais ce vieux juif?… ce vieux juif?

— M'y voici, monseigneur. Toujours pleurant, il a dit à un fossoyeur: «Eh bien! le cercueil? — Vous aviez raison; je l'ai trouvé dans la seconde rangée de l'autre fosse, a répondu le fossoyeur; il portait bien, pour signe, une croix formée de sept points noirs. Mais comment avez-vous pu savoir et la place et la marque de ce cercueil? — Hélas! peu vous importe, a dit le vieux juif avec une amère tristesse. Vous voyez que je ne suis que trop bien instruit; il est caché à fleur de terre; mais dépêchez-vous vite. — À travers le tumulte, on ne s'apercevra de rien, a repris le fossoyeur. Vous m'avez bien payé, je désire que vous réussissiez dans ce que vous voulez faire.»

— Et ce vieux juif, qu'a-t-il fait de ce cercueil marqué de sept points noirs?

— Deux hommes l'accompagnaient, monseigneur, portant une civière garnie de rideaux; il a allumé une lanterne et, suivi de ces deux hommes, il s'est dirigé vers l'endroit désigné par le fossoyeur… Un embarras de voitures de morts m'a fait perdre le vieux juif, sur les traces duquel je m'étais mis à travers les tombeaux; il m'a été impossible de le retrouver…

— Cela est étrange, en effet… Ce juif, que voulait-il faire de ce cercueil?

— On dit qu'ils emploient des cadavres pour composer des charmes magiques, monsieur.

— Ces mécréants sont capables de tout… même du commerce avec l'ennemi des hommes… Du reste, on avisera… cette découverte est peut-être importante…

Minuit sonna à cet instant dans le lointain.

— Minuit!… déjà!…

— Oui, monseigneur.

— Il faut que je parte… Adieu… Ainsi, une dernière fois, vous me le jurez: la circonstance convenue arrivant, dès que vous recevrez l'autre moitié du crucifix d'ivoire que je vous ai donné tout à l'heure, vous tiendrez votre promesse?

— Par Bohwanie, je vous l'ai juré, monseigneur.

— N'oubliez pas non plus que, pour plus de sûreté, la personne qui vous remettra l'autre moitié du crucifix devra vous dire… Voyons, que devra-t-on vous dire… Vous souvenez-vous?

— On devra me dire, monseigneur: De la coupe aux lèvres, il y a loin.

_— _Très bien… Adieu. Secret et fidélité.

— Secret et fidélité, monseigneur, répondit l'homme au manteau.

Quelques secondes après, le fiacre se remettait en marche, emmenant le cardinal Malipieri. Tel était l'interlocuteur de l'homme au manteau. Ce dernier (on a sans doute reconnu Faringhea) regagna la petite porte du jardin de la maison occupée par Djalma. Au moment où il allait mettre la clef dans la serrure, à sa profonde surprise, il vit la porte s'ouvrir devant lui et un homme en sortir. Faringhea, se précipitant sur cet inconnu, le saisit violemment au collet, en s'écriant:

— Qui êtes-vous? d'où sortez-vous? Sans doute l'inconnu trouva le ton dont cette question était faite très peu rassurant, car, au lieu d'y répondre, il fit tous ses efforts pour se dégager de l'étreinte de Faringhea, en criant d'une voix retentissante:

— Pierre… à moi!… Aussitôt la voiture, qui stationnait à quelques pas, arrivant au grand trot, Pierre, le valet de pied géant, saisit le métis par les épaules, le rejeta quelques pas en arrière, et opéra ainsi une diversion fort utile à l'inconnu.

— Maintenant, monsieur, dit ce dernier à Faringhea en se rajustant, toujours protégé par le géant, je suis en mesure de répondre à vos questions… quoique vous traitiez fort brutalement une ancienne connaissance… Oui, je suis M. Dupont, ex-régisseur de la terre de Cardoville… à telle enseigne que c'est moi qui ai aidé à vous repêcher lors du naufrage du bâtiment où vous étiez embarqué.

En effet, à la vive lueur des deux lanternes, le métis reconnut la bonne et loyale figure de M. Dupont, jadis régisseur et alors, ainsi qu'on l'a dit, intendant de la maison de Mlle de Cardoville. L'on n'a peut-être pas oublié que ce fut M. Dupont qui, le premier, écrivit à Mlle de Cardoville pour réclamer son intérêt en faveur de Djalma, retenu au château de Cardoville par une blessure reçue pendant le naufrage.

— Mais, monsieur… que venez-vous faire ici? Pourquoi vous introduire ainsi clandestinement dans cette maison? dit Faringhea d'un ton brusque et soupçonneux.

— Je vous ferai observer qu'il n'y a rien du tout de clandestin dans ma conduite; je viens ici dans une voiture aux livrées de Mlle de Cardoville, ma chère et digne maîtresse, chargé par elle, très ostensiblement… très évidemment, de remettre une lettre de sa part au prince Djalma, son cousin, répondit M. Dupont avec dignité.

À ces mots, Faringhea frémit de rage muette, et reprit:

— Pourquoi, monsieur… venir à cette heure tardive? pourquoi vous introduire par cette petite porte?

— Je viens à cette heure, mon cher monsieur, parce que c'est l'ordre de Mlle de Cardoville, et je suis entré par cette petite porte parce qu'il y a tout lieu de croire qu'en m'adressant à la grande porte… il m'eût été impossible de parvenir jusqu'au prince…

— Vous vous trompez, monsieur, répondit le métis.

— C'est possible… mais, comme on savait que le prince passait presque habituellement une partie de la nuit dans le petit salon… qui communique à la serre chaude dont voici la porte, et dont Mlle de Cardoville a conservé une double clef depuis qu'elle a loué cette maison, j'étais à peu près certain, en prenant ce chemin, de pouvoir remettre entre les mains du prince la lettre de Mlle de Cardoville, sa cousine… et c'est ce que j'ai eu l'honneur de faire, mon cher monsieur, et j'ai été profondément touché de la bienveillance avec laquelle le prince a daigné me recevoir, et même se souvenir de moi.

— Et qui vous a si bien instruit, monsieur, des habitudes du prince? dit Faringhea, ne pouvant maîtriser son dépit courroucé.

— Si j'ai été exactement renseigné sur ses habitudes, mon cher monsieur, je n'ai pas été aussi bien instruit sur les vôtres, que je ne comptais pas plus vous rencontrer dans ce passage… que vous ne vous attendiez à m'y voir.

Ce disant, M. Dupont fit un salut passablement narquois au métis, et remonta dans la voiture, s'éloigna rapidement, laissant Faringhea aussi surpris que courroucé.

XXVII. Le rendez-vous.

Le lendemain de la mission remplie par Dupont auprès de Djalma, celui-ci se promenait à pas impatients et précipités dans le petit salon indien de la rue Blanche; cette pièce communiquait, on le sait, avec la serre chaude où Adrienne lui avait apparu pour la première fois. Il avait voulu, en souvenir de ce jour, s'habiller comme il était lors de cette entrevue: il portait donc une tunique de cachemire blanc, avec un turban cerise et une ceinture de la même couleur; ses guêtres de velours incarnat, brodées d'argent, dessinaient le galbe fin et pur de sa jambe, et s'échancraient sur une petite mule de maroquin blanc à talon rouge.

Le bonheur a une action si instantanée, et pour ainsi dire tellement matérielle, sur les organisations jeunes, vivaces et ardentes, que Djalma, la veille encore morne, abattu, désespéré, n'était plus reconnaissable. Une teinte livide ne ternissait plus l'or pâle de son teint mat et transparent. Ses larges prunelles, naguère voilées comme le seraient des diamants noirs par une vapeur humide, brillaient alors d'un doux éclat au milieu de leur orbe nacré; ses lèvres, longtemps pâlies, étaient devenues d'un coloris aussi vif, aussi velouté, que les plus belles fleurs de son pays.

Tantôt, interrompant sa marche précipitée, il s'arrêtait tout à coup, tirant de son sein un petit papier soigneusement plié, et le portait à ses lèvres avec une folle ivresse; alors, ne pouvant contenir les élans de son bonheur, une espèce de cri de joie mâle et sonore s'échappait de sa poitrine, et d'un bond le prince était devant la glace sans tain qui séparait le salon de la serre chaude où, pour la première fois, il avait vu Mlle de Cardoville. Singulière puissance du souvenir, merveilleuse hallucination d'un esprit dominé, envahi, par une pensée unique, fixe, incessante: bien des fois Djalma avait cru voir, ou plutôt il avait réellement vu l'image adoré d'Adrienne lui apparaître à travers cette nappe de cristal; et bien plus, l'illusion avait été si complète que, les yeux ardemment fixés sur la vision qu'il évoquait, il avait pu, à l'aide d'un pinceau imbibé de carmin[27], suivre et tracer avec une étonnante exactitude la silhouette de l'idéale figure que le délire de son imagination présentait à sa vue. C'était devant ces lignes charmantes, rehaussées du carmin le plus vif, que Djalma venait de se mettre en contemplation profonde, après avoir lu et relu, porté et reporté vingt fois à ses lèvres la lettre qu'il avait reçue la veille au soir des mains de Dupont.

Djalma n'était pas seul, Faringhea suivait tous les mouvements du prince d'un regard subtil, attentif et sombre; se tenant respectueusement debout dans un coin du salon, le métis semblait occupé à déplier et étendre le bedej de Djalma, espèce de burnous en étoffe de l'Inde, de tissu léger et soyeux, dont le fond brun disparaissait presque entièrement sous des broderies d'or ou d'argent d'une délicatesse exquise. La figure du métis était soucieuse, sinistre. Il ne pouvait s'y méprendre; la lettre de Mlle de Cardoville, remise la veille par M. Dupont à Djalma devait causer seule son enivrement, car, sans doute, il se savait aimé; dans ce cas, son silence obstiné envers Faringhea, depuis que celui-ci était entré dans le salon, l'alarmait fort, et il ne savait comment l'interpréter.

La veille, après avoir quitté M. Dupont dans un état d'anxiété facile à comprendre, le métis était revenu en hâte vers le prince, afin de juger l'effet produit par la lettre de Mlle de Cardoville; mais il trouva le salon fermé. Il frappa, personne ne lui répondit. Alors, quoique la nuit fût avancée, il expédia en toute hâte une note à Rodin, dans laquelle il lui annonçait et la visite de M. Dupont et le but probable de cette visite. Djalma avait, en effet, passé la nuit dans des emportements de bonheur et d'espoir, dans une fièvre d'impatience impossible à rendre. Au matin seulement, rentrant dans sa chambre à coucher, il avait pris quelques moments de repos et s'était habillé seul.

Plusieurs fois, mais en vain, le métis avait discrètement frappé à la porte de l'appartement de Djalma; vers les midi et demi seulement, celui-ci avait sonné pour demander que sa voiture fût prête à deux heures et demie. Faringhea s'étant présenté, le prince lui avait donné cet ordre sans le regarder et comme s'il eût parlé à tout autre de ses serviteurs. Était-ce défiance, éloignement ou distraction de la part du prince? telles étaient les questions que se posait le métis avec une angoisse croissante, car les desseins dont il était l'instrument le plus actif, le plus immédiat, pouvaient être ruinés au moindre soupçon de Djalma.

— Oh!… les heures… les heures… qu'elles sont lentes!… s'écria tout à coup le jeune Indien d'une voix basse et palpitante.

— Mes heures sont bien longues, disiez-vous avant-hier encore, monseigneur…

Et, en prononçant ces mots, Faringhea s'approcha de Djalma, afin d'attirer son attention. Voyant qu'il n'y réussissait pas, il fit quelques pas de plus, et reprit:

— Votre joie semble bien grande, monseigneur; faites-en connaître le sujet à votre pauvre et fidèle serviteur, afin qu'il puisse s'en réjouir avec vous.

S'il avait entendu les paroles du métis, Djalma n'en avait écouté aucune, il ne répondit pas; ses grands yeux noirs nageaient dans le vide, il semblait sourire avec adoration à une vision enchanteresse, les deux mains croisées sur la poitrine, ainsi que les placent, pour prier, les gens de son pays. Après quelques instants de cette sorte de contemplation, il dit:

— Quelle heure est-il?

Mais il semblait plutôt se faire cette demande à lui-même qu'à un tiers.

— Il est bientôt deux heures, monseigneur, dit Faringhea. Djalma, après avoir entendu cette réponse, s'assit et cacha sa figure dans ses mains, comme pour se recueillir et s'absorber complètement dans une ineffable méditation. Faringhea, poussé à bout par ses inquiétudes croissantes et voulant à tout prix attirer l'attention de Djalma, s'approcha de lui, et presque certain de l'effet des paroles qu'il allait prononcer, il lui dit d'une voix lente et pénétrante:

— Monseigneur… ce bonheur qui vous transporte, vous le devez, j'en suis sûr, à Mlle de Cardoville.

À peine ce nom fut-il prononcé que Djalma tressaillit, bondit sur son fauteuil, se leva, et regardant le métis en face, il s'écria comme s'il n'eût fait que de l'apercevoir:

— Faringhea… tu es ici!… Que veux-tu?

— Votre fidèle serviteur partage votre joie, monseigneur.

— Quelle joie?

— Celle que vous cause la lettre de Mlle de Cardoville, monseigneur.

Djalma ne répondit pas, mais son regard brillait de tant de bonheur, de tant de sécurité, que le métis se sentit complètement rassuré; aucun nuage de défiance ou de doute, si léger qu'il fût, n'obscurcissait les traits radieux du prince. Celui-ci, après quelques moments de silence, releva sur le métis ses yeux à demi voilés d'une larme de joie, et répondit avec l'expression d'un coeur qui déborde d'amour et de félicité:

— Oh! le bonheur… le bonheur… c'est grand et bon comme
Dieu… c'est Dieu…

— Ce bonheur vous était dû, monseigneur, après tant de souffrances…

— Quand cela!… Ah! oui, autrefois, j'ai souffert; autrefois aussi j'ai été à Java… Il y a des années de cela…

— D'ailleurs, monseigneur, cet heureux succès ne m'étonne pas. Que vous ai-je toujours dit? ne vous désolez pas… feignez un violent amour pour une autre, et cette orgueilleuse jeune fille…

À ces mots, Djalma jeta un coup d'oeil si perçant sur le métis que celui-ci s'arrêta court; mais le prince lui dit avec la plus affectueuse bonté:

— Continue… je t'écoute… Puis, appuyant son menton dans sa main et son coude sur son genou, il attacha sur Faringhea un regard profond, mais d'une douceur tellement ineffable, tellement pénétrante, que Faringhea, cette âme de fer, se sentit un instant troublé par un léger remords.

— Je disais, monseigneur, reprit-il, qu'en suivant les conseils de votre esclave… qui vous engageait à feindre un amour passionné pour une autre femme, vous avez amené Mlle de Cardoville, si fière, si orgueilleuse, à venir à vous… Ne vous l'avais-je pas prédit?

— Oui… tu l'avais prédit, répondit Djalma, toujours accoudé, toujours examinant le métis avec la même attention, avec la même expression de suave bonté.

La surprise de Faringhea augmentait; ordinairement le prince, sans le traiter avec moins de dureté, conservant du moins avec lui les traditions quelque peu hautaines et impérieuses de leur pays commun, ne lui avait jamais parlé avec cette douceur; sachant tout le mal qu'il avait fait au prince, défiant comme tous les méchants, le métis crut un moment que la bienveillance de son maître cachait un piège, aussi continua-t-il avec moins d'assurance:

— Croyez-moi, monseigneur, ce jour, si vous savez profiter de vos avantages, ce jour vous consolera de toutes vos peines, et elles ont été grandes, car hier encore… bien que vous ayez la générosité de l'oublier, et c'est un tort, hier encore vous souffriez affreusement; mais vous n'étiez pas seul à souffrir… cette fière jeune fille aussi… a souffert.

— Tu crois! dit Djalma.

— Oh! bien sûr, monseigneur; jugez donc, en vous voyant au théâtre avec une autre femme, ce qu'elle a dû ressentir… Si elle vous aimait faiblement, elle a été cruellement frappée dans son amour-propre… Si elle vous aimait avec passion, elle a été frappée au coeur… Aussi, lasse de souffrir, elle vient à vous…

— De sorte que, de toutes façons, tu es certain qu'elle a souffert… beaucoup souffert. Et cela ne t'apitoie pas! dit Djalma d'une voix contrainte, mais toujours avec un accent rempli de douceur…

— Avant de songer à plaindre les autres, monseigneur, je songe… à vos peines… et elles me touchent trop pour qu'il me reste quelque pitié pour autrui… ajouta hypocritement Faringhea: l'influence de Rodin avait déjà modifié le phansegar.

— Cela est étrange… dit Djalma en se parlant à lui-même et jetant sur le métis un regard plus profond encore, mais toujours rempli de bonté.

— Qu'est-ce qui est étrange, monseigneur?

— Rien. Mais, dis-moi, puisque tes avis m'ont si bien réussi pour le passé… que penses-tu de l'avenir?…

— De l'avenir, monseigneur?

— Oui… Dans une heure… je vais être auprès de Mlle de
Cardoville.

— Cela est grave, monseigneur… l'avenir dépend de cette première entrevue.

— C'est à quoi je pensais tout à l'heure.

— Croyez-moi, monseigneur… les femmes ne se passionnent jamais que pour l'homme hardi qui leur épargne l'embarras de refus.

— Explique-toi mieux.

— Eh bien, monseigneur, elles méprisent l'amant timide et langoureux qui, d'une voix humble, demande ce qu'il doit ravir…

— Mais je vois aujourd'hui Mlle de Cardoville pour la première fois.

— Vous l'avez vue mille fois dans vos rêves, monseigneur, et elle aussi vous a vu dans ses rêves, puisqu'elle vous aime… Il n'y a pas une de vos pensées d'amour qui n'ait eu de l'écho dans son coeur… Toutes vos ardentes adorations pour elle, elle les a ressenties pour vous. L'amour n'a pas deux langages, et, sans vous voir, vous vous êtes dit… tout ce que vous aviez à vous dire… Maintenant… aujourd'hui même, agissez en maître… elle est à vous.

— Cela est étrange… étrange, dit Djalma une seconde fois en ne quittant pas des yeux Faringhea.

Se méprenant sur le sens que le prince attachait à ces mots, le métis reprit:

— Croyez-moi, monseigneur, si étrange que cela vous semble, cela est sage… Rappelez-vous le passé… Est-ce en jouant le rôle d'un amoureux timide… que vous avez amené à vos pieds cette orgueilleuse jeune fille, monseigneur? Non, c'est en feignant de la dédaigner pour une autre femme… Ainsi, pas de faiblesse… le lion ne soupire pas comme le faible tourtereau; ce fier sultan du désert n'a pas souci de quelques mugissements plaintifs de la lionne… encore moins courroucée que reconnaissante de ses rudes et sauvages caresses; aussi, bientôt soumise, heureuse et craintive, elle rampe sur la trace de son maître. Croyez-moi, monseigneur, osez… osez… et aujourd'hui vous serez le sultan adoré de cette jeune fille dont tout Paris admire la beauté…

Après quelques minutes de silence, Djalma, secouant la tête avec une expression de tendre commisération, dit au métis… de sa voix douce et sonore:

— Pourquoi me trahir ainsi? Pourquoi me conseiller ainsi méchamment d'employer la violence, la terreur, la surprise… envers un ange de pureté… que je respecte comme ma mère? N'est- ce donc pas assez pour toi de t'être dévoué à mes ennemis, à ceux qui m'ont poursuivi jusqu'à Java?

Djalma, l'oeil sanglant, le front terrible, le poignard levé, se fût précipité sur le métis, que celui-ci eût été moins surpris, peut-être moins effrayé qu'en entendant Djalma lui parler de sa trahison avec cet accent de doux reproche.

Faringhea recula vivement d'un pas, comme s'il eût cherché à se mettre en défense. Djalma reprit avec la même mansuétude:

— Ne crains rien… hier, je t'aurais tué… je te l'assure… mais aujourd'hui, l'amour heureux me rend équitable et clément; j'ai pour toi de la pitié sans fiel, je te plains. Tu dois avoir été bien malheureux… pour être devenu si méchant.

— Moi, monseigneur! dit le métis avec une stupeur croissante.

— Mais tu as donc bien souffert, on a donc bien été impitoyable envers toi, pauvre créature, que tu es impitoyable dans ta haine, et que la vue d'un bonheur comme le mien ne te désarme pas!… Vrai… en t'écoutant tout à l'heure, j'éprouvais pour toi une commisération sincère, en voyant la triste persévérance de ta haine.

— Monseigneur, je ne sais…

Et le métis, balbutiant, ne trouvait pas une parole à répondre.

— Voyons, quel mal t'ai-je fait?

— Mais… aucun, monseigneur… répondit le métis.

— Alors pourquoi me haïr ainsi? pourquoi me vouloir du mal avec tant d'acharnement?… N'était-ce pas assez de me donner le perfide conseil de feindre un honteux amour pour cette jeune fille que tu as amenée ici… et qui, lasse du misérable rôle qu'elle jouait près de moi, a quitté cette maison?

— Votre feint amour pour cette jeune fille… monseigneur, reprit Faringhea en reprenant peu à peu son sang-froid, a vaincu la froideur de…

— Ne dis pas cela, reprit le prince avec la même douceur en l'interrompant; si je jouis de cette félicité qui me rend compatissant envers toi, qui m'élève au-dessus de moi-même, c'est que Mlle de Cardoville sait maintenant que je n'ai pas un moment cessé de l'aimer, comme elle doit être aimée… avec adoration, avec respect; toi, au contraire, en me conseillant comme tu l'as fait… ton dessein était de l'éloigner de moi à jamais; tu as failli réussir.

— Monseigneur… si vous pensez cela de moi… vous devez me regarder comme votre plus mortel ennemi…

— Ne crains rien, te dis-je… je n'ai pas le droit de te blâmer… Dans le délire du chagrin, je t'ai écouté… j'ai suivi tes avis… je n'ai pas été ta dupe, mais ton complice…

— Seulement, avoue-le, me voyant à ta merci, abattu, désespéré, n'était-ce pas cruel à toi de me conseiller ce qui pouvait m'être le plus funeste au monde?

— L'ardeur de mon zèle m'aura égaré, monseigneur.

— Je veux te croire… Mais pourtant aujourd'hui?… encore des excitations mauvaises… tu as été sans pitié pour mon malheur… Ces délices du coeur où tu me vois plongé ne t'inspirent qu'un désir… celui de changer cette ivresse en désespoir.

— Moi, monseigneur?

— Oui, toi… tu as pensé qu'en suivant tes conseils, je me
perdrais, je me déshonorerais pour toujours aux yeux de Mlle de
Cardoville… Voyons? dis? cette haine acharnée… pourquoi?
Encore une fois… que t'ai-je fait?

— Monseigneur, vous me jugez mal, et je…

— Écoute-moi, je ne veux plus que tu sois méchant et traître; je veux te rendre bon… Dans notre pays, on charme les serpents les plus dangereux, on apprivoise les tigres; eh bien, je veux aussi te dompter, à force de douceur, toi qui es un homme… toi qui as un esprit pour te guider et un coeur pour aimer… Ce jour me donne un bonheur divin, tu béniras ce jour… Que puis-je pour toi? que veux-tu? de l'or?… Tu auras de l'or… Veux-tu plus que de l'or… veux-tu un ami, dont l'amitié tendre te consolera, et, te faisant oublier les chagrins qui t'ont rendu méchant, te rendra bon?… Quoique fils de roi, veux-tu que je sois cet ami? je le serai… oui… malgré le mal… non… à cause du mal que tu m'as fait… je serai pour toi un ami sincère, heureux de me dire:

— Le jour où l'ange m'a dit qu'elle aimait, mon bonheur a été bien grand: le matin j'avais un ennemi implacable; le soir, sa haine s'était changée en amitié… Va, crois-moi, Faringhea, le malheur fait les méchants, le bonheur fait les bons: sois heureux.

À ce moment, deux heures sonnèrent.

Le prince tressaillit; c'était le moment de partir pour son rendez-vous avec Adrienne. L'admirable figure de Djalma encore embellie par la douce et ineffable expression dont elle s'était animée en parlant au métis, sembla s'illuminer d'un rayon divin. S'approchant de Faringhea, il lui tendit la main avec un geste rempli de mansuétude et de grâce, en lui disant:

— Ta main… Le métis, dont le front était baigné d'une sueur froide, dont les traits étaient pâles, altérés, presque décomposés, hésita un instant; puis, dominé, vaincu, fasciné, il tendit en frissonnant sa main au prince, qui la serra et lui dit à la mode de son pays:

— Tu mets loyalement ta main dans la main d'un ami loyal… cette main sera toujours ouverte pour toi… Adieu, Faringhea… je me sens maintenant plus digne de m'agenouiller devant l'ange.

Et Djalma sortit, afin de se rendre chez Adrienne. Malgré sa férocité, malgré la haine impitoyable qu'il portait à l'espèce humaine, bouleversé par les nobles et clémentes paroles de Djalma, le sombre sectateur de Bohwanie se dit avec terreur:

— J'ai touché sa main, il est maintenant sacré pour moi…

Puis, après un moment de silence, et la réflexion lui venant sans doute, il s'écria:

— Oui; mais il n'est pas sacré pour celui qui, selon ce qu'on m'a répondu cette nuit, doit l'attendre à la porte de cette maison…

Ce disant, le métis courut dans une chambre voisine qui donnait sur la rue, souleva un coin du rideau, et dit avec anxiété:

— Sa voiture sort… l'homme s'approche… Enfer!… la voiture a marché, je ne vois plus rien.

XXVIII. L'attente.

Par une singulière coïncidence de pensée, Adrienne avait voulu, ainsi que Djalma, être vêtue comme elle l'était lors de sa première entrevue avec lui dans la maison de la rue Blanche.

Pour le lieu de cette entrevue, si solennelle au point de vue de son bonheur, Mlle de Cardoville, avec son tact naturel, avait choisi le grand salon de réception de l'hôtel de Cardoville, où se voyaient plusieurs portraits de famille. Les plus apparents étaient ceux de son père et de sa mère. Ce salon, fort vaste et d'une grande élévation, était, ainsi que ceux qui le précédaient, meublé avec le luxe imposant du siècle de Louis XV; le plafond, peint par Lebrun, ayant pour sujet le triomphe d'Apollon, étalait l'ampleur de son dessin, la vigueur de son coloris, au milieu d'une large corniche magnifiquement sculptée et dorée, supportée dans ses angles par quatre pendentifs composés de grandes figures aussi dorées, représentant les quatre saisons; des panneaux recouverts de damas cramoisi, entourés d'encadrements, servaient de fonds aux grands portraits de famille qui ornaient cette pièce.

Il est plus facile de concevoir que de peindre les mille émotions diverses dont était agitée Mlle de Cardoville à mesure qu'approchait le moment de son entretien avec Djalma. Leur réunion avait été jusqu'alors empêchée par tant de douloureux obstacles, Adrienne savait ses ennemis si vigilants, si actifs, si perfides, qu'elle doutait encore de son bonheur. À chaque instant, presque malgré elle, son regard interrogeait la pendule; quelques minutes encore, et l'heure du rendez-vous allait sonner… Enfin cette heure sonna. Chaque coup du timbre retentit longuement au fond du coeur d'Adrienne. Elle pensa que Djalma, sans doute par réserve, ne s'était pas permis de devancer l'instant fixé par elle; loin de le blâmer de cette discrétion, elle lui en sut gré; mais, de ce moment, au moindre bruit qu'elle entendait dans les salons voisins, suspendant sa respiration, elle prêtait l'oreille avec espérance. Pendant les premières minutes qui suivirent l'heure où elle attendait Djalma, Mlle de Cardoville ne conçut aucune crainte sérieuse, et calma son impatience un peu inquiète par ce calcul, très puéril, très niais, aux yeux des gens qui n'ont jamais connu la fiévreuse agitation d'une attente heureuse, en se disant que la pendule de la maison de la rue Blanche pouvait retarder de quelque peu sur la pendule de la rue d'Anjou. Mais à mesure que cette différence supposée, d'ailleurs fort concevable, se changea en un retard d'un quart d'heure… de vingt minutes… et plus, Adrienne ressentit une angoisse croissante; deux ou trois fois, la jeune fille, se levant le coeur palpitant, alla sur la pointe du pied écouter à la porte du salon… Elle n'entendit plus rien… La demie de trois heures sonna. Ne pouvant surmonter sa frayeur naissante, et se rattachant à un dernier espoir, elle revint auprès de la cheminée, puis sonna, après avoir, pour ainsi dire, composé son visage, afin qu'il ne trahît aucune émotion.

Au bout de quelques secondes, un valet de chambre à cheveux gris, vêtu de noir, ouvrit la porte et attendit dans un respectueux silence les ordres de sa maîtresse; celle-ci lui dit d'une voix calme:

— André, priez Hébé de vous donner un flacon que j'ai oublié sur la cheminée de ma chambre, et apportez-le-moi.

André s'inclina; au moment où il allait sortir du salon pour exécuter l'ordre d'Adrienne, ordre qu'elle n'avait donné que pour pouvoir faire une autre question dont elle voulait dissimuler l'importance aux yeux de ses gens instruits de la prochaine venue du prince, Mlle de Cardoville ajouta d'un air indifférent en montrant la pendule:

— Cette pendule… va-t-elle bien? André tira sa montre, y jeta les yeux et répondit:

— Oui, mademoiselle; je me suis réglé sur les Tuileries; il est aussi trois heures et demie passées à ma montre.

— C'est bien… je vous remercie… dit Adrienne avec bonté.
André s'inclina, et, avant de sortir, il dit à Adrienne:

— J'oubliais de prévenir mademoiselle que M. le maréchal Simon est venu il y a une heure; comme la porte de mademoiselle était fermée pour tout le monde, excepté pour monsieur le prince, on a dit que mademoiselle ne recevait pas.

— C'est bien, dit Adrienne. André s'inclina de nouveau, quitta le salon, et tout retomba dans le silence. Par cela même que jusqu'à la dernière minute de l'heure de son entrevue avec Djalma, l'espérance d'Adrienne n'avait pas été troublée par le plus léger doute, la déception dont elle commençait à souffrir était d'autant plus affreuse; jetant alors un regard navré sur l'un des portraits placés au-dessus d'elle et latéralement à la cheminée, elle murmura avec un accent plaintif et désolé:

— Ô ma mère! À peine Mlle de Cardoville avait-elle prononcé ces mots, que le roulement sourd d'une voiture qui entrait dans la cour de l'hôtel ébranla légèrement les vitres. La jeune fille tressaillit et ne put retenir un léger cri de joie; son coeur bondit au-devant de Djalma: car, cette fois, elle sentait, pour ainsi dire, que c'était lui. Elle en était aussi certaine que si de ses yeux elle avait vu le prince. Elle se rassit en essuyant une larme suspendue à ses longs cils; sa main tremblait comme la feuille. Le bruit assez retentissant de plusieurs portes dont on ouvrait successivement les battants prouva bientôt à la jeune fille la certitude de ses prévisions. Les deux vantaux dorés de la porte du salon roulèrent sur leurs gonds, et le prince parut. Pendant qu'un second valet de chambre refermait la porte, André, entrant quelques secondes après Djalma, pendant que celui-ci s'approchait d'Adrienne, alla déposer, sur une table dorée à portée de la jeune fille, un petit plateau de vermeil où se trouvait un flacon de cristal; puis la porte se referma. Le prince et Mlle de Cardoville restèrent seuls.

XXIX. Adrienne et Djalma.

Le prince s'était lentement approché de Mlle de Cardoville.

Malgré l'impétuosité des passions du jeune Indien, sa démarche mal assurée, timide, mais d'une timidité charmante, trahissait sa profonde émotion. Il n'avait pas encore osé lever les yeux sur Adrienne; il était subitement devenu très pâle, et ses belles mains, religieusement croisées sur sa poitrine selon les habitudes d'adoration de son pays, tremblaient beaucoup; il restait à quelques pas d'Adrienne, la tête légèrement inclinée. Cet embarras, ridicule chez tout autre, était touchant chez ce prince de vingt ans, d'une intrépidité presque fabuleuse, d'un caractère si héroïque, si généreux, que les voyageurs ne parlaient du fils du roi Kadja-Sing qu'avec admiration et respect. Doux émoi, chaste réserve plus intéressante encore, si l'on songe que les brûlantes passions de cet adolescent étaient d'autant plus inflammables qu'elles avaient été jusqu'alors toujours contenues.

Mlle de Cardoville, non moins embarrassée, non moins troublée, était restée assise; ainsi que Djalma, elle tenait ses yeux baissés, mais la brûlante rougeur de ses joues, les battements précipités de son sein virginal, révélaient une émotion qu'elle ne pensait pas, d'ailleurs, à cacher… Adrienne malgré la fermeté de son esprit tour à tour si fin et si gai, si gracieux et si incisif; malgré la décision de son caractère indépendant et fier; malgré sa grande habitude du monde, Adrienne montrant, ainsi que Djalma, une gaucherie naïve, un trouble enchanteur, partageait cette sorte d'anéantissement passager, ineffable, sous lequel semblaient fléchir ces deux beaux êtres, amoureux, ardents et purs, comme s'ils eussent été impuissants à supporter à la fois le bouillonnement de leurs sens palpitants et l'enivrante exaltation de leur coeur.

Et pourtant leurs yeux ne s'étaient pas encore rencontrés. Tous deux redoutaient ce premier choc électrique du regard, cette invisible attraction de deux êtres aimants et passionnés l'un vers l'autre, feu sacré qui, plus rapide que la foudre, allume, embrase leur sang, et quelquefois, presque à leur insu, les enlève à la terre et les ravit au ciel: car c'est se rapprocher de Dieu que de se livrer avec une religieuse ivresse au plus noble, au plus irrésistible des penchants qu'il a mis en nous, le seul penchant enfin que, dans son adorable sagesse, le dispensateur de toutes choses ait voulu sanctifier en le douant d'une étincelle de sa divinité créatrice.

Djalma leva les yeux; ils étaient à la fois humides et étincelants; la fougue d'un amour exalté, la brûlante ardeur de l'âge, si longtemps comprimée, l'admiration exaltée d'une beauté idéale, se lisaient dans ce regard, empreint cependant d'une timidité respectueuse, et donnaient aux traits de cet adolescent une expression indéfinissable… irrésistible… Irrésistible!… car Adrienne… rencontrant le regard du prince, frémit de tout son corps, se sentit comme attirée dans un tourbillon magnétique. Déjà ses yeux s'appesantissaient sous une lassitude enivrante, lorsque, par un suprême effort de vouloir et de dignité, elle surmonta ce trouble délicieux, se leva de son fauteuil, et, d'une voix tremblante, elle dit à Djalma:

— Prince, je suis heureuse de vous recevoir ici. Puis, d'un geste, lui montrant un des portraits suspendus derrière elle, Adrienne ajouta, comme s'il s'était agi d'une présentation:

— Prince, ma mère… Par une pensée d'une rare délicatesse, Adrienne faisait ainsi, pour ainsi dire, assister sa mère à son entretien avec Djalma. C'était se sauvegarder, elle et le prince, contre les séductions d'une première rencontre d'autant plus entraînante que tous deux se savaient éperdument aimés; que tous deux étaient libres… et n'avaient à répondre qu'à Dieu des trésors de bonheur et de volupté dont il les avait si magnifiquement doués. Le prince comprit la pensée d'Adrienne; aussi, lorsque la jeune fille lui eut indiqué le portrait de sa mère, Djalma, par un mouvement spontané, rempli de charme et de simplicité, s'inclina, en pliant un genou devant le portrait, et dit d'une voix douce et mâle, en s'adressant à cette peinture:

— Je vous aimerai, je vous bénirai comme ma mère, et ma mère aussi, dans ma pensée, sera là, comme vous, à côté de votre enfant.

On ne pouvait mieux répondre au sentiment qui avait engagé Mlle de Cardoville à se mettre pour ainsi dire sous la protection de sa mère; aussi, de ce moment, rassurée sur Djalma, rassurée sur elle- même, la jeune fille se trouvant pour ainsi dire à son aise, le délicieux enjouement du bonheur vint remplacer peu à peu les émotions et le trouble qui l'avaient d'abord agitée. Alors, se rasseyant, elle dit à Djalma, en lui montrant un siège en face d'elle:

— Veuillez vous asseoir… mon cher cousin… et laissez-moi vous appeler ainsi, car je trouve un peu trop d'étiquette dans le mot _prince; _et, quant à vous, appelez-moi votre cousine, car je trouve aussi _mademoiselle _trop grave. Ceci réglé, causons d'abord en bons amis.

— Oui, ma cousine, répondit Djalma, qui avait rougi au mot d'abord.

_— _Comme la franchise est de mise entre amis, répondit Adrienne, je vous ferai d'abord un reproche… ajouta-t-elle avec un demi-sourire en regardant le prince.

Celui-ci, au lieu de s'asseoir, restait debout, accoudé à la cheminée, dans une attitude remplie de grâce et de respect.

— Oui, mon cousin… reprit Adrienne, un reproche que vous me pardonnerez peut-être… en un mot, je vous attendais… un peu plus tôt…

— Peut-être, ma cousine, me blâmerez-vous de n'être pas venu plus tard.