Bientôt le choléra éclata comme la foudre. Trop malheureuse pour craindre le fléau, Adrienne ne s'émut que du malheur des autres. L'une des premières, elle concourut à ces dons considérables qui affluèrent de toutes parts avec un admirable sentiment de charité. Florine avait été subitement frappée par l'épidémie; sa maîtresse, malgré le danger, voulut la voir et remonter son courage abattu. Florine, vaincue par cette nouvelle preuve de bonté, ne put cacher plus longtemps la trahison dont elle s'était jusqu'alors rendue complice: la mort devant la délivrer sans doute de l'odieuse tyrannie des gens dont elle subissait le joug, elle pouvait enfin tout révéler à Adrienne.
Celle-ci apprit ainsi et l'espionnage incessant de Florine, et la cause du brusque départ de la Mayeux. À ces révélations, Adrienne sentit son affection, sa tendre pitié pour la pauvre ouvrière, augmenter encore. Par son ordre, les plus actives démarches furent faites pour retrouver les traces de la Mayeux. Les aveux de Florine eurent un résultat plus important encore: Adrienne, justement alarmée de cette nouvelle preuve des machinations de Rodin, se rappela les projets formés alors que, se croyant aimée, l'instinct de son amour lui révélait les périls que couraient Djalma et les autres membres de la famille Rennepont. Réunir ceux de sa race, les rallier contre l'ennemi commun, telle fut la pensée d'Adrienne après les révélations de Florine; cette pensée, elle regarda comme un devoir de l'accomplir; dans cette lutte contre des adversaires aussi dangereux, aussi puissants que Rodin, le père d'Aigrigny, la princesse de Saint-Dizier et leurs affiliés, Adrienne vit non seulement la louable et périlleuse tâche de démasquer l'hypocrisie et la cupidité, mais encore, sinon une consolation, du moins une généreuse distraction à d'affreux chagrins.
De ce moment, une activité inquiète, fébrile, remplaça la morne et douloureuse apathie où languissait la jeune fille. Elle convoqua autour d'elle toutes les personnes de sa famille capables de se rendre à son appel, et, ainsi que l'avait dit la note secrète remise au père d'Aigrigny, l'hôtel de Cardoville devint bientôt le foyer de démarches actives, incessantes, le centre de fréquentes réunions de famille, où les moyens d'attaque et de défense étaient vivement débattus.
Parfaitement exacte sur tous les points, la note secrète dont on a parlé (et encore l'indication suivante était-elle énoncée sous la forme du doute), la note secrète supposait que Mlle de Cardoville avait accordé une entrevue à Djalma; le fait était faux; l'on saura plus tard la cause qui avait pu accréditer ce soupçon; loin de là, Mlle de Cardoville trouvait à peine dans la préoccupation des grands intérêts de famille dont on a parlé, une distraction passagère au funeste amour qui la minait sourdement, et qu'elle se reprochait avec tant d'amertume.
Le matin même de ce jour où Adrienne, apprenant enfin la demeure de la Mayeux, venait l'arracher si miraculeusement à la mort, Agricol Baudoin, se trouvant en ce moment à l'hôtel de Cardoville pour y conférer au sujet de M. François Hardy, avait supplié Adrienne de lui permettre de l'accompagner rue Clovis, et tous deux s'y étaient rendus en hâte.
Ainsi, cette fois encore, noble spectacle, touchant symbole… Mlle de Cardoville et la Mayeux, les deux extrêmes de la chaîne sociale, se touchaient et se confondaient dans une attendrissante égalité… car l'ouvrière et la patricienne se valaient par l'intelligence, l'âme et par le coeur… elles se valaient encore parce que celle-ci était un idéal de richesse, de grâce et de beauté… celle-là un idéal de résignation et de malheur immérité; hélas! le malheur souffert avec courage et dignité n'a-t-il pas aussi son auréole?
La Mayeux, étendue sur la paillasse, paraissait si faible, que, lors même qu'Agricol n'eût pas été retenu au rez-de-chaussée de la maison, auprès de Céphyse, alors expirante d'une mort horrible, Mlle de Cardoville eût encore attendu quelque temps avant d'engager la Mayeux à se lever et à descendre jusqu'à sa voiture.
Grâce à la présence d'esprit et au pieux mensonge d'Adrienne, l'ouvrière était persuadée que Céphyse avait pu être transportée dans une ambulance voisine, où on lui donnait les soins nécessaires, et qui semblaient devoir être couronnés du succès. Les facultés de la Mayeux ne se réveillant pour ainsi dire que peu à peu de leur engourdissement, elle avait accepté cette fable sans le moindre soupçon, ignorant aussi qu'Agricol eût accompagné Mlle de Cardoville.
— Et c'est à vous, mademoiselle, que Céphyse et moi devons la vie! disait la Mayeux, son mélancolique et touchant visage tourné vers Adrienne, vous, agenouillée dans cette mansarde… auprès de ce lit de misère, où ma soeur et moi nous voulions mourir!… car Céphyse… vous me l'assurez, n'est-ce pas, mademoiselle!… a été, comme moi, secourue à temps!
— Oui, rassurez-vous, tout à l'heure on est venu m'annoncer qu'elle avait repris ses sens.
— Et on lui a dit que je vivais, n'est-ce pas, mademoiselle!…
Sans cela, elle regretterait peut-être de m'avoir survécu.
— Soyez tranquille, chère enfant, dit Adrienne en serrant les mains de la Mayeux entre les siennes et en attachant sur elle ses yeux humides de larmes. On a dit tout ce qu'il fallait dire. Ne vous inquiétez pas, ne songez qu'à revenir à la vie… et… je l'espère… au bonheur… que, jusqu'à présent, vous avez si peu connu, pauvre petite!
— Que de bontés, mademoiselle!… après ma fuite de chez vous… quand vous devez me croire si ingrate!
— Tout à l'heure, lorsque vous serez moins faible… je vous dirai bien des choses… qui maintenant fatigueraient peut-être votre attention, mais comment vous trouvez-vous!
— Mieux… mademoiselle… ce bon air… et puis la pensée que, puisque vous voilà… ma pauvre soeur ne sera plus réduite au désespoir… car, moi aussi, je vous dirai tout, et, j'en suis sûre, vous aurez pitié de Céphyse, n'est-ce pas, mademoiselle!
— Comptez toujours sur moi, mon enfant, répondit Adrienne en dissimulant son pénible embarras, vous le savez, je m'intéresse à tout ce qui vous intéresse… Mais, dites-moi, ajouta Mlle de Cardoville émue, avant de prendre cette résolution désespérée, vous m'avez écrit, n'est-ce pas!
— Oui, mademoiselle.
— Hélas! reprit tristement Adrienne, en ne recevant pas de réponse de moi, combien vous avez dû me trouver oublieuse… cruellement ingrate!…
— Ah! jamais je ne vous ai accusée, mademoiselle; ma pauvre soeur vous le dira. Je vous ai été reconnaissante jusqu'à la fin.
— Je vous crois… je connais votre coeur; mais enfin… mon silence… comment pouviez-vous donc l'expliquer!
— Je vous ai crue justement blessée de mon brusque départ, mademoiselle…
— Moi… blessée!… Hélas! votre lettre… je ne l'ai pas reçue!
— Et pourtant vous savez que je vous l'ai adressée, mademoiselle!
— Oui, ma pauvre amie: je sais encore que vous l'avez écrite chez mon portier; malheureusement, il a remis votre lettre à une de mes femmes nommée Florine, en lui disant que cette lettre venait de vous.
— Mademoiselle Florine! cette jeune personne si bonne pour moi!
— Florine me trompait indignement; vendue à mes ennemis, elle leur servait d'espion.
— Elle!… mon Dieu! s'écria la Mayeux. Est-il possible!
— Elle-même, répondit amèrement Adrienne; mais il faut, après tout, la plaindre autant que la blâmer: elle était forcée d'obéir à une nécessité terrible, et ses aveux, son repentir, lui ont assuré mon pardon avant sa mort.
— Morte aussi, elle… si jeune!… si belle!…
— Malgré ses torts, sa fin m'a profondément émue; car elle a avoué ses fautes avec des regrets déchirants. Parmi ses aveux, elle m'a dit avoir intercepté cette lettre dans laquelle vous me demandiez une entrevue qui pouvait sauver la vie de votre soeur.
— Cela est vrai, mademoiselle… Tels étaient les termes de ma lettre; mais quel intérêt avait-on à vous le cacher?
— On craignait de vous voir revenir auprès de moi, mon bon ange gardien… vous m'aimez si tendrement… Mes ennemis ont redouté votre fidèle affection, merveilleusement servie par l'admirable instinct de votre coeur… Ah! je n'oublierai jamais combien était méritée l'horreur que vous inspirait un misérable que je défendais contre vos soupçons.
— M. Rodin?… dit la Mayeux en frémissant.
— Oui… répondit Adrienne; mais ne parlons pas maintenant de ces gens-là… Leur odieux souvenir gâterait la joie que j'éprouve à vous voir renaître… car votre voix est moins faible, vos joues se colorent un peu. Dieu soit béni; je suis si heureuse de vous retrouver!… Si vous saviez tout ce que j'espère, tout ce que j'attends de notre réunion! car nous ne nous quitterons plus, n'est-ce pas? Oh! promettez-le-moi… au nom de notre amitié!
— Moi… mademoiselle… votre amie! dit la Mayeux en baissant timidement les yeux…
— Il y a quelques jours, avant votre départ de chez moi, ne vous appelais-je pas mon amie, ma soeur? Qu'y a-t-il de changé? Rien… rien, ajouta Mlle de Cardoville avec un profond attendrissement; on dirait, au contraire, qu'un fatal rapprochement dans nos positions me rend votre amitié plus chère… plus précieuse encore; et elle m'est acquise, n'est-ce pas?… Oh! ne me refusez pas, j'ai tant besoin d'une amie…
— Vous… mademoiselle… vous auriez besoin de l'amitié d'une pauvre créature comme moi?
— Oui, répondit Adrienne en regardant la Mayeux avec un expression de douleur navrante — et bien plus… vous êtes peut- être la seule personne à qui je pourrais… à qui j'oserais confier des chagrins… biens amers…
Et les joues de Mlle de Cardoville se colorèrent vivement.
— Et qui me mérite une pareille marque de confiance, mademoiselle? demanda la Mayeux de plus en plus surprise.
— La délicatesse de votre coeur, la sûreté de votre caractère, répondit Adrienne avec une légère hésitation… puis, vous êtes femme… et, j'en suis certaine, mieux que personne, vous comprendrez ce que je souffre, et vous me plaindrez…
— Vous plaindre… mademoiselle! dit la Mayeux, dont l'étonnement augmentait encore, vous si grande dame et si enviée… moi si humble et si infime, je pourrais vous plaindre.
— Dites, ma pauvre amie, reprit Adrienne après quelques instants de silence, les douleurs les plus poignantes ne sont-ce pas celles que l'on n'ose avouer à personne, de crainte des railleries ou du mépris?… Comment oser demander de l'intérêt ou de la pitié pour les souffrances que l'on n'ose s'avouer à soi-même, parce qu'on en rougit à ses propres yeux?
La Mayeux pouvait à peine croire ce qu'elle entendait; sa bienfaitrice eût, comme elle, éprouvé un amour malheureux, qu'elle n'aurait pas tenu un autre langage. Mais l'ouvrière ne pouvait admettre une supposition pareille; aussi attribuant à une autre cause les chagrins d'Adrienne, elle répondit tristement en songeant à son fatal amour pour Agricol:
— Oh! oui, mademoiselle, une peine dont on a honte… cela doit être affreux!… Oh! bien affreux!…
— Mais aussi quel bonheur de rencontrer, non seulement un coeur assez noble pour vous inspirer une confiance entière, mais encore assez éprouvé par mille chagrins pour être capable de vous offrir pitié, appui, conseil!… Dites, ma chère enfant, ajouta Mlle de Cardoville en regardant attentivement la Mayeux, si vous étiez accablée par une de ces souffrances dont on rougit, ne seriez-vous pas heureuse, bien heureuse de trouver une âme soeur de la vôtre où vous pourriez épancher vos chagrins et les alléger de moitié par une confiance entière et méritée?
Pour la première fois de sa vie, la Mayeux regarda Mlle de Cardoville avec un sentiment de défiance et de tristesse. Les dernières paroles de la jeune fille lui semblaient significatives.
— Sans doute elle sait mon secret, se disait la Mayeux; sans doute mon journal est tombé entre ses mains; elle connaît mon amour pour Agricol, ou elle le soupçonne; ce qu'elle m'a dit jusqu'ici a eu pour but de provoquer des confidences afin de s'assurer si elle est bien informée.
Ces pensées ne soulevaient dans l'âme de la Mayeux aucun sentiment amer ou ingrat contre sa bienfaitrice, mais le coeur de l'infortunée était d'une si ombrageuse délicatesse, d'une si douloureuse susceptibilité à l'endroit de son funeste amour, que, malgré sa profonde et tendre affection pour Mlle de Cardoville, elle souffrit cruellement en la croyant maîtresse de son secret.
XXII. Suite des aveux.
Cette pensée d'abord si pénible: que Mlle de Cardoville était instruite de son amour pour Agricol, se transforma bientôt dans le coeur de la Mayeux, grâce aux généreux instincts de cette rare et excellente créature, en un regard touchant, qui montrait son attachement, toute sa vénération pour Adrienne.
— Peut-être, se disait la Mayeux, vaincue par l'influence que l'adorable bonté de ma protectrice exerce sur moi, je lui aurais fait un aveu que je n'aurais fait à personne, un aveu que, tout à l'heure encore, je croyais emporter dans ma tombe… C'eût été du moins une preuve de ma reconnaissance pour Mlle de Cardoville, mais malheureusement me voici privée du triste bonheur de confier à ma bienfaitrice le seul secret de ma vie. Et d'ailleurs, si généreuse que soit sa pitié pour moi, si intelligente que soit son affection, il ne lui est pas donné, à elle si belle, si admirée, il ne lui est pas donné de jamais comprendre ce qu'il y a d'affreux dans la position d'une créature comme moi, cachant au plus profond de son coeur meurtri un amour aussi désespéré que ridicule. Non… non; et malgré la délicatesse de son attachement pour moi, tout en me plaignant, ma bienfaitrice me blessera sans le savoir, car les _maux frères _peuvent seuls se consoler… Hélas! pourquoi ne m'a-t-elle pas laissée mourir?
Ces réflexions s'étaient présentées à l'esprit de la Mayeux aussi rapides que la pensée. Adrienne l'observait attentivement: elle remarqua soudain que les traits de la jeune ouvrière, jusqu'alors de plus en plus rassérénés, s'attristaient à nouveau, et exprimaient un sentiment d'humiliation douloureuse. Effrayée de cette rechute de sombre accablement, dont les conséquences pouvaient devenir funestes, car la Mayeux, encore bien faible, était pour ainsi dire sur le bord de la tombe, Mlle de Cardoville reprit vivement:
— Mon amie… ne pensez-vous donc pas comme moi… que le chagrin le plus cruel… le plus humiliant même, est allégé… lorsqu'on peut l'épancher dans un coeur fidèle et dévoué?
— Oui… mademoiselle, dit amèrement la jeune ouvrière; mais le coeur qui souffre, et en silence, devrait être seul juge du moment d'un pénible aveu… Jusque-là il serait plus humain peut-être de respecter son douloureux secret… si on l'a surpris.
— Vous avez raison, mon enfant, dit tristement Adrienne; si je choisis ce moment presque solennel pour vous faire une bien pénible confidence… c'est que, quand vous m'aurez entendue, vous vous rattacherez, j'en suis sûre, d'autant plus à l'existence, que vous saurez que j'ai un plus grand besoin de votre tendresse… de vos consolations… de votre pitié…
À ces mots, la Mayeux fit un effort pour se relever à demi, s'appuya sur sa couche et regarda Mlle de Cardoville avec stupeur.
Elle ne pouvait croire à ce qu'elle entendait; loin de songer à forcer ou à surprendre sa confiance, sa protectrice venait, disait-elle, lui faire un aveu pénible et implorer ses consolations, sa pitié… à elle… la Mayeux.
— Comment! s'écria-t-elle en balbutiant, c'est vous, mademoiselle, qui venez…
— C'est moi qui viens vous dire: «Je souffre… et j'ai honte de ce que je souffre…» Oui… ajouta la jeune fille avec une expression déchirante, oui… de tous les aveux, je viens vous faire le plus pénible… j'aime!… et je rougis… de mon amour.
— Comme moi… s'écria involontairement la Mayeux en joignant les mains.
— J'aime… reprit Adrienne avec une explosion de douleur longtemps soutenue; oui, j'aime… et on ne m'aime pas… et mon amour est misérable, est impossible… il me dévore… il me tue… et je n'ose le confier à personne… ce fatal secret…
— Comme moi… répéta la Mayeux, le regard fixe. Elle… reine… par la beauté, par le rang, par la richesse, par l'esprit… elle souffre comme moi, reprit-elle. Et comme moi, pauvre malheureuse créature… elle aime… et on ne l'aime pas…
— Eh bien!… oui… comme vous… j'aime… et l'on ne m'aime pas, s'écria Mlle de Cardoville; avais-je donc tort de vous dire qu'à vous seule je pouvais me confier… parce qu'ayant souffert des mêmes maux, vous seule pouviez y compatir?
— Ainsi… mademoiselle, dit la Mayeux en baissant les yeux et revenant de sa profonde surprise, vous saviez…
— Je savais tout, pauvre enfant… mais jamais je ne vous aurais parlé de votre secret si moi-même… je n'avais pas eu à vous en confier un plus pénible encore… Le vôtre est cruel, le mien est humiliant!… Oh! ma soeur, vous le voyez, ajouta Mlle Cardoville avec un accent impossible à rendre, le malheur efface, rapproche, confond ce que l'on appelle… les distances… Et souvent ces heureux du monde, que l'on envie tant, tombent, par d'affreuses douleurs, hélas! bien au-dessous des plus humbles et des plus misérables, puisqu'à ceux-là ils demandent pitié… consolation.
Puis, essuyant ses larmes, qui coulaient abondamment, Mlle de
Cardoville reprit d'une voix émue:
— Allons, soeur, courage, courage… aimons-nous, soutenons-nous; que ce triste et mystérieux lien nous unisse à jamais.
— Ah! mademoiselle, pardonnez-moi. Mais, maintenant que vous savez le secret de ma vie, dit la Mayeux en baissant les yeux et ne pouvant vaincre sa confusion, il me semble que je ne pourrai plus vous regarder sans rougir.
— Pourquoi? parce que vous aimez passionnément M. Agricol, dit Adrienne; mais alors il faudra donc que je meure de honte à vos yeux, car, moins courageuse que vous, je n'ai pas eu la force de souffrir, de me résigner, de cacher mon amour au plus profond de mon coeur! Celui que j'aime, d'un amour désormais impossible, l'a connu, cet amour… et il l'a méprisé… pour me préférer une femme dont le choix seul serait un nouvel et sanglant affront pour moi… si les apparences ne me trompent pas sur elle… Aussi, quelquefois j'espère qu'elles me trompent. Maintenant, dites… est-ce à vous de baisser les yeux?
— Vous, dédaignée… pour une femme indigne de vous être comparée?… Ah! mademoiselle, je ne puis le croire! s'écria la Mayeux.
— Et moi aussi, quelquefois je ne puis le croire, et cela sans orgueil, mais parce que je sais ce que vaut mon coeur… Alors je me dis: «Non, celle que l'on me préfère a sans doute de quoi toucher l'âme, l'esprit et le coeur de celui qui me dédaigne pour elle.»
— Ah! mademoiselle, si tout ce que j'entends n'est pas un rêve… si de fausses apparences ne vous égarent pas, votre douleur est grande!
— Oui, ma pauvre amie… grande… oh! bien grande; et pourtant, maintenant, grâce à vous, j'ai l'espoir que peut-être elle s'affaiblira, cette passion funeste; peut-être trouverai-je la force de la vaincre… car, lorsque vous saurez tout, absolument tout, je ne voudrai pas rougir à vos yeux… vous, la plus noble, la plus digne des femmes… vous… dont le courage, la résignation, sont et seront toujours pour moi un exemple.
— Ah! mademoiselle… ne parlez pas de mon courage, lorsque j'ai tant à rougir de ma faiblesse.
— Rougir! mon Dieu! toujours cette crainte! Est-il, au contraire, quelque chose de plus touchant, de plus héroïquement dévoué que votre amour? Vous, rougir! Et pourquoi? Est-ce d'avoir montré la plus grande affection pour le royal artisan que vous avez appris à aimer depuis votre enfance? Rougir, est-ce d'avoir enduré, sans jamais vous plaindre, pauvre petite, mille souffrances, d'autant plus poignantes que les personnes qui vous les faisaient subir n'avaient pas conscience du mal qu'elles vous faisaient? Pensait- on à vous blesser, lorsque, au lieu de vous donner votre modeste nom de Madeleine, disiez-vous, on vous donnait toujours, sans y songer, un surnom ridicule et injurieux? Et pourtant pour vous, que d'humiliations, que de chagrins dévorés en secret!…
— Hélas! mademoiselle, qui a pu vous dire…
— Ce que vous n'aviez confié qu'à votre journal, n'est-ce pas? Eh bien, sachez donc tout… Florine, mourante, m'a avoué ses méfaits. Elle avait eu l'indignité de vous dérober ces papiers, forcée d'ailleurs à cet acte odieux par les gens qui la dominaient… mais ce journal, elle l'avait lu… et comme tout bon sentiment n'était pas éteint en elle, cette lecture où se révélaient votre admirable résignation, votre triste et pieux amour, cette lecture l'avait si profondément frappée, qu'à son lit de mort elle a pu m'en citer quelques passages, m'expliquant ainsi la cause de votre disparition subite, car elle ne doutait pas que la crainte de voir divulguer votre amour pour Agricol n'eût causé votre fuite.
— Hélas! il n'est que trop vrai, mademoiselle.
— Oui, oui, reprit amèrement Adrienne; ceux qui faisaient agir cette malheureuse savaient bien où portait le coup… ils n'en sont pas à leur essai… ils vous réduisaient au désespoir… ils vous tuaient… Mais, aussi… pourquoi m'étiez-vous si dévouée? pourquoi les aviez-vous devinés? Oh! ces robes noires sont implacables, et leur puissance est grande, dit Adrienne en frissonnant.
— Cela épouvante, mademoiselle.
— Rassurez-vous, chère enfant; vous le voyez, les armes des méchants tournent souvent contre eux: car, du moment où j'ai su la cause de votre fuite, vous m'êtes devenue plus chère encore. Dès lors, j'ai fait tout au monde pour vous retrouver; enfin, après de longues démarches, ce matin seulement, la personne que j'avais chargée du soin de découvrir votre retraite est parvenue à savoir que vous habitiez cette maison. M. Agricol se trouvait chez moi, il m'a demandé à m'accompagner.
— Agricol! s'écria la Mayeux en joignant les mains; il est venu…
— Oui, mon enfant; calmez-vous… Pendant que je vous donnais les premiers soins… il s'est occupé de votre soeur; vous le verrez bientôt.
— Hélas!… mademoiselle, reprit la Mayeux avec effroi, il sait sans doute…
— Votre amour? Non, non, rassurez-vous, ne songez qu'au bonheur de vous retrouver auprès de ce bon et loyal frère.
— Ah!… mademoiselle… qu'il ignore toujours… ce qui me causait tant de honte que j'en voulais mourir… Soyez béni, mon Dieu! il ne sait rien…
— Non; ainsi, plus de tristes pensées, chère enfant; pensez à ce digne frère, pour vous dire qu'il est arrivé à temps pour nous épargner des regrets éternels… et à vous… une grande faute… Oh! je ne vous parle pas des préjugés du monde, à propos du droit que possède une créature de rendre à Dieu une vie qu'elle trouve trop pesante… je vous dis seulement que vous ne deviez pas mourir, parce que ceux qui vous aiment et que vous aimez avaient encore besoin de vous.
— Je vous croyais heureuse, mademoiselle; Agricol était marié à la jeune fille qu'il aime et qui fera, j'en suis sûre, son bonheur… À qui pouvais-je être utile?
— À moi d'abord, vous le voyez… et puis, qui donc vous dit que M. Agricol n'aura jamais besoin de vous? Qui vous dit que son bonheur ou celui des siens durera toujours, ou ne sera pas éprouvé par de rudes atteintes? Et alors même que ceux qui vous aiment auraient dû être à tout jamais heureux, leur bonheur était-il complet sans vous? Et votre mort, qu'ils se seraient peut-être reprochée, ne leur aurait-elle pas laissé des regrets sans fin?
— Cela est vrai, mademoiselle, répondit la Mayeux, j'ai eu tort… un vertige de désespoir m'a saisie, et puis… la plus affreuse misère nous accablait… nous n'avions pas pu trouver de travail depuis quelques jours… nous vivions de la charité d'une pauvre femme que le choléra a enlevée… Demain ou après, il nous aurait fallu mourir de faim.
— Mourir de faim… et vous saviez ma demeure…
— Je vous avais écrit, mademoiselle; ne recevant pas de réponse, je vous ai crue blessée de mon brusque départ.
— Pauvre chère enfant, vous étiez, ainsi que vous le dites, sous l'influence d'une sorte de vertige dans ce moment affreux. Aussi n'ai-je pas le courage de vous reprocher d'avoir un seul instant douté de moi. Comment vous blâmerais-je? N'ai-je pas aussi eu la pensée d'en finir avec la vie?
— Vous, mademoiselle! s'écria la Mayeux.
— Oui… j'y songeais… lorsqu'on est venu me dire que Florine, agonisante, voulait me parler… je l'ai écoutée; ses révélations ont tout à coup changé mes projets; cette vie sombre, morne, qui m'était insupportable, s'est éclairée tout à coup; la conscience du devoir s'est éveillée en moi; vous étiez sans doute en proie à la plus horrible misère, mon devoir était de vous chercher, de vous sauver. Les aveux de Florine me dévoilaient de nouvelles trames des ennemis de ma famille isolée, dispersée, par des chagrins navrants, par des pertes cruelles; mon devoir était d'avertir les miens du danger qu'ils ignoraient peut-être, de les rallier contre l'ennemi commun. J'avais été victime d'odieuses manoeuvres; mon devoir était d'en poursuivre les auteurs, de peur qu'encouragées par l'impunité, ces robes noires ne fissent de nouvelles victimes… Alors, la pensée du devoir m'a donné des forces, j'ai pu sortir de mon anéantissement; avec l'aide de l'abbé Gabriel, prêtre sublime, oh! sublime… l'idéal du vrai chrétien… le digne frère adoptif de M. Agricol, j'ai entrepris courageusement la lutte. Que vous dirai-je, mon enfant! l'accomplissement de ces devoirs, l'espérance incessante de vous retrouver, ont apporté quelque adoucissement à ma peine; si je n'en ai pas été consolée, j'en ai été distraite… votre tendre amitié, l'exemple de votre résignation feront le reste, je le crois… j'en suis sûre… et j'oublierai ce fatal amour…
Au moment où Adrienne disait ces mots, on entendit des pas rapides dans l'escalier, et une voix jeune et fraîche qui disait:
— Ah! mon Dieu! cette pauvre Mayeux!… comme j'arrive à propos!
Si je pouvais au moins lui être bonne à quelque chose!
Et presque aussitôt, Rose-Pompon entra précipitamment dans la mansarde.
Agricol suivit bientôt la grisette, et, montrant à Adrienne la fenêtre ouverte, tâcha par un signe de lui faire comprendre qu'il ne fallait pas parler à la jeune fille de la fin déplorable de la reine Bacchanal. Cette pantomime fut perdue pour Mlle de Cardoville. Le coeur d'Adrienne bondissait de douleur, d'indignation, de fierté, en reconnaissant la jeune fille qu'elle avait vue à la Porte-Saint-Martin, accompagnant Djalma, et qui seule était la cause des maux affreux qu'elle endurait depuis cette funeste soirée.
Puis… sanglante raillerie de la destinée! c'était au moment même où Adrienne venait de faire l'humiliant et cruel aveu de son amour dédaigné, qu'apparaissait à ses yeux la femme à qui elle se croyait sacrifiée. Si la surprise de Mlle de Cardoville avait été profonde, celle de Rose-Pompon ne fut pas moins grande. Non seulement elle reconnaissait dans Adrienne la belle jeune fille aux cheveux d'or qui se trouvait en face d'elle au théâtre lors de l'aventure de la panthère noire, mais elle avait de graves raisons de désirer ardemment cette rencontre, si imprévue, si improbable; aussi est-il impossible de peindre le regard de joie maligne et triomphante qu'elle affecta de jeter sur Adrienne.
Le premier mouvement de Mlle de Cardoville fut de quitter la mansarde; mais non seulement il lui coûtait d'abandonner la Mayeux dans ce moment, et de donner, devant Agricol, une raison à ce brusque départ, mais une inexplicable et fatale curiosité la retint malgré sa fierté révoltée. Elle resta donc. Elle allait enfin voir, si cela se peut dire_, de près_, entendre et juger cette _rivale _pour qui elle avait failli mourir, cette rivale à qui, dans les angoisses de la jalousie, elle avait prêté tant de physionomies différentes afin de s'expliquer l'amour de Djalma pour cette créature.
XXIII. Les rivales.
Rose-Pompon, dont la présence causait une si vive émotion à Mlle de Cardoville, était mise avec le mauvais goût le plus coquet et le plus crâne. Son _bibi de satin rose, à passe très étroite, posé en avant, et, comme elle disait, à la chien_, descendait presque jusqu'au bout de son petit nez, et découvrait en revanche la moitié de son soyeux et blond chignon; sa robe écossaise, à carreaux extravagants, était ouverte par devant, et c'est à peine si sa guimpe transparente, peu hermétiquement fermée, et pas assez jalouse des rondeurs charmantes qu'elle accusait avec trop de probité, gazait suffisamment l'échancrure effrontée de son corsage. La grisette s'était hâtée de monter l'escalier, tenait les deux coins de son grand châle bleu à palmes, qui, ayant quitté ses épaules, avait glissé jusqu'au bas de sa taille de guêpe, où il s'était enfin trouvé arrêté par un obstacle naturel.
Si nous insistons sur ces détails, c'est qu'à la vue de cette gentille créature mise d'une façon très impertinente et très débraillée, Mlle de Cardoville, retrouvant en elle une rivale qu'elle croyait heureuse, sentit redoubler son indignation, sa douleur et sa honte… Mais que l'on juge de la surprise et de la confusion d'Adrienne, lorsque Mlle Rose-Pompon lui dit d'un air leste et dégagé:
— Je suis ravie de vous trouver ici, madame; nous aurons à causer ensemble… Seulement, je veux auparavant embrasser cette pauvre Mayeux, si vous le permettez… madame.
Pour s'imaginer le ton et l'accent dont fut articulé le mot madame, il faut avoir assisté à des discussions plus ou moins orageuses entre deux Rose-Pompon, jalouses et rivales; alors on comprendra tout ce que ce mot madame, prononcé dans ces grandes circonstances, renferme de provocante hostilité.
Mlle de Cardoville, stupéfaite de l'impudence de Mlle Rose-Pompon, restait muette, pendant qu'Agricol, distrait par l'attention qu'il portait à la Mayeux, dont les regards ne quittaient pas les siens depuis son arrivée, distrait aussi par le souvenir de la scène douloureuse à laquelle il venait d'assister, disait tout bas à Adrienne, sans remarquer l'effronterie de la grisette:
— Hélas! mademoiselle… c'est fini… Céphyse vient de rendre le dernier soupir… sans avoir repris connaissance.
— Malheureuse fille! dit Adrienne avec émotion, oubliant un moment Rose-Pompon.
— Il faudra cacher cette triste nouvelle à la Mayeux, et la lui apprendre plus tard avec les plus grands ménagements, reprit Agricol; heureusement, la petite Rose-Pompon n'en sait rien.
Et du regard il montra à Mlle de Cardoville la grisette qui s'était accroupie auprès de la Mayeux.
En entendant Agricol traiter si familièrement Rose-Pompon, la stupeur d'Adrienne redoubla; ce qu'elle ressentit est impossible à rendre… car, chose qui semble fort étrange, il lui sembla qu'elle souffrait moins… et que ses angoisses diminuaient à mesure qu'elle entendait dans quels termes s'exprimait la grisette.
— Ah! ma bonne Mayeux, disait celle-ci avec autant de volubilité que d'émotion, car ses jolis yeux bleus se mouillèrent de larmes, c'est-y donc possible de faire une bêtise pareille!… Est-ce qu'entre pauvres gens on ne s'entr'aide pas?… Vous ne pouviez donc pas vous adresser à moi?… Vous saviez bien que ce qui est à moi est aux autres… j'aurais fait une dernière rafle sur le bazar de Philémon, ajouta cette singulière fille avec un redoublement d'attendrissement, sincère, à la fois touchant et grotesque; j'aurais vendu ses trois bottes, ses pipes culottées, son costume de canotier flambard, son lit et jusqu'à son verre de grande tenue, et au moins vous n'auriez pas été réduite… à une si vilaine extrémité… Philémon ne m'en aurait pas voulu, car il est bon enfant; après ça, il m'en aurait voulu, que ça aurait été tout de même: Dieu merci! nous ne sommes pas mariés… C'est seulement pour vous dire qu'il fallait penser à la petite Rose- Pompon…
— Je sais que vous êtes obligeante et bonne, mademoiselle, dit la Mayeux, car elle avait appris par sa soeur que Rose-Pompon, comme tant de ses pareilles, avait le coeur généreux.
— Après cela, reprit la grisette en essuyant du revers de sa main le bout de son petit nez rose, où une larme avait roulé, vous me direz que vous ignoriez où je _perchais _depuis quelque temps… Drôle d'histoire, allez; quand je dis drôle… au contraire. Et Rose-Pompon poussa un gros soupir. Enfin, c'est égal, reprit-elle, je n'ai pas à vous parler de ça; ce qui est sûr, c'est que vous allez mieux… Vous ne recommencerez pas, ni Céphyse non plus, une pareille chose… On dit qu'elle est bien faible… et qu'on ne peut pas encore la voir, n'est-ce pas, monsieur Agricol?
— Oui, dit le forgeron avec embarras, car la Mayeux ne détachait pas ses yeux des siens, il faut prendre patience…
— Mais je pourrai la voir, aujourd'hui, n'est-ce pas, Agricol?… reprit la Mayeux.
— Nous parlerons de cela; mais calme-toi, je t'en prie…
— Agricol a raison, il faut être raisonnable, ma bonne Mayeux, reprit Rose-Pompon; nous attendrons… J'attendrai aussi en causant tout à l'heure avec madame (et Rose-Pompon jeta sur Adrienne un regard sournois de chatte en colère); oui, j'attendrai, car je veux dire à cette pauvre Céphyse qu'elle peut, comme vous, compter sur moi. Et Rose-Pompon se rengorgea gentiment. Soyez tranquilles. Tiens, c'est bien le moins, quand on se trouve dans une heureuse passe, que vos amies qui ne sont pas heureuses s'en ressentent; ça serait encore gracieux de garder le bonheur pour soi toute seule! C'est ça… Empaillez-le donc tout de suite, votre bonheur; mettez-le donc sous verre ou dans un bocal pour que personne n'y touche!… Après ça… quand je dis mon bonheur… c'est encore une manière de parler; il est vrai que, sous un rapport… Ah bien, oui! mais aussi sous l'autre, voyez-vous! ma bonne Mayeux, voilà la chose… Mais bah!… après tout, je n'ai que dix-sept ans… Enfin, c'est égal… je me tais, car je vous parlerais comme ça jusqu'à demain que vous n'en sauriez pas davantage… Laissez-moi donc encore une fois vous embrasser de bon coeur… et ne soyez plus chagrine… non plus… entendez-vous… car maintenant je suis là…
Et Rose-Pompon, assise sur ses talons, embrassa cordialement la
Mayeux.
Il faut renoncer à exprimer ce qu'éprouva Mlle de Cardoville pendant l'entretien… ou plutôt pendant le monologue de la grisette, à propos de la tentative de suicide de la Mayeux; le jargon excentrique de Mlle Rose-Pompon, sa libérale facilité à l'endroit du _bazar _de Philémon, avec qui, disait-elle, elle n'était heureusement pas mariée; la bonté de son coeur, qui se révélait çà et là dans ses offres de service à la Mayeux; ces contrastes, ces impertinences, ces drôleries, tout cela était si nouveau, si incompréhensible pour Mlle de Cardoville, qu'elle resta d'abord muette et immobile de surprise.
Telle était donc la créature à qui Djalma l'avait sacrifiée? Si le premier mouvement d'Adrienne avait été horriblement pénible à la vue de Rose-Pompon, la réflexion ne tarda pas à éveiller chez elle des doutes qui devinrent bientôt d'ineffables espérances; se rappelant de nouveau l'entretien qu'elle avait surpris entre Rodin et Djalma, lorsque, cachée dans la serre chaude, elle venait s'assurer de la fidélité du jésuite, Adrienne ne se demandait plus s'il était possible et raisonnable de croire que le prince, dont les idées sur l'amour semblaient si poétiques, si élevées, si pures, eût pu trouver le moindre charme au babil impudent et saugrenu de cette petite fille… Adrienne, cette fois, n'hésitait plus; elle regardait avec raison la chose comme impossible, alors qu'elle voyait pour ainsi dire _de près _cette étrange rivale, alors qu'elle l'entendait s'exprimer en termes si vulgaires, façons et langage qui, sans nuire à la gentillesse de ses traits, leur donnaient un caractère trivial et peu attrayant.
Les doutes d'Adrienne au sujet du profond amour du prince pour une Rose-Pompon se changèrent donc bientôt en une incrédulité complète: douée de trop d'esprit, de trop de pénétration pour ne pas pressentir que cette apparente liaison, si inconcevable de la part du prince, devait cacher quelque mystère, Mlle de Cardoville se sentit renaître à l'espoir.
À mesure que cette consolante pensée se développait dans l'esprit d'Adrienne, son coeur, jusqu'alors si douloureusement oppressé, se dilatait; de vagues aspirations vers un meilleur avenir s'épanouissaient en elle; et pourtant, cruellement avertie par le passé, craignant de céder à une illusion trop facile, elle se rappelait les faits malheureusement avérés: le prince s'affichant en public avec cette jeune fille; mais par cela même que Mlle de Cardoville pouvait alors complètement apprécier cette créature, elle trouvait la conduite du prince de plus en plus incompréhensible. Or, comment juger sainement, sûrement, ce qui est environné de mystères? Et puis elle se rassurait; malgré elle, un secret pressentiment lui disait que ce serait peut-être au chevet de la pauvre ouvrière qu'elle venait d'arracher à la mort que, par un hasard providentiel, elle apprendrait une révélation d'où dépendait le bonheur de sa vie.
Les émotions dont était agité le coeur d'Adrienne devenaient si vives, que son beau visage se colora d'un rose vif, son sein battit violemment, et ses grands yeux noirs, jusqu'alors tristement voilés, brillèrent doux et radieux à la fois; elle attendait avec une impatience inexprimable. Dans l'entretien dont Rose-Pompon l'avait menacée, dans cette conversation que quelques instants auparavant, Adrienne eût repoussée de toute la hauteur de sa fière et légitime indignation, elle espérait trouver enfin l'explication d'un mystère qu'il lui était si important de pénétrer.
Rose-Pompon, après avoir encore tendrement embrassé la Mayeux, se releva, et se retournant vers Adrienne, qu'elle toisa d'un air des plus dégagés, lui dit d'un petit ton impertinent:
— À nous deux, maintenant_, madame _(le mot madame, toujours prononcé avec l'expression que l'on sait); nous avons quelque chose à débrouiller ensemble.
— Je suis à vos ordres, mademoiselle, répondit Adrienne avec beaucoup de douceur et de simplicité.
À la vue du minois conquérant et décidé de Rose-Pompon, en entendant sa provocation à Mlle de Cardoville, le digne Agricol, après quelques mots échangés avec la Mayeux, ouvrit des oreilles énormes et resta un moment interdit de l'effronterie de la grisette; puis, s'avançant vers elle, il lui dit tout bas en la tirant par la manche:
— Ah çà, est-ce que vous êtes folle? Savez-vous à qui vous parlez?
— Eh bien, après? est-ce qu'une jolie femme n'en vaut pas une autre?… Je dis cela pour madame… On ne me mangera pas, je suppose, répondit tout haut et crânement Rose-Pompon; j'ai à causer avec madame… je suis sûre qu'elle sait de quoi et pourquoi… Sinon, je vais le lui dire: ça ne sera pas long.
Adrienne, craignant quelque explosion ridicule au sujet de Djalma en présence d'Agricol, fit un signe à ce dernier, et répondit à la grisette:
— Je suis prête à vous entendre, mademoiselle, mais pas ici…
Vous comprenez pourquoi…
— C'est juste, madame… j'ai ma clef… si vous voulez… allons chez moi…
Ce _chez moi _fut dit d'un air glorieux.
— Allons donc chez vous, mademoiselle, puisque vous voulez bien me faire l'honneur de m'y recevoir… répondit Mlle de Cardoville, de sa voix douce et perlée, en s'inclinant légèrement avec un air de politesse si exquise, que Rose-Pompon, malgré son effronterie, demeura tout interdite.
— Comment, mademoiselle, dit Agricol à Adrienne, vous êtes assez bonne pour…
— Monsieur Agricol, dit Mlle de Cardoville en l'interrompant, veuillez rester auprès de ma pauvre amie… je reviendrai bientôt.
Puis, se rapprochant de la Mayeux, qui partageait l'étonnement d'Agricol, elle lui dit:
— Excusez-moi, si je vous laisse pendant quelques instants… Reprenez encore un peu vos forces… et je reviens vous chercher pour vous emmener chez nous, chère et bonne soeur…
Se retournant alors vers Rose-Pompon, de plus en plus surprise d'entendre cette belle dame appeler la Mayeux sa soeur, elle lui dit:
— Quand vous le voudrez, nous descendrons, mademoiselle…
— Pardon, excuse, madame, si je passe la première pour vous montrer le chemin; mais c'est un vrai casse-cou que cette baraque, répondit Rose-Pompon en collant ses coudes à son corps et en pinçant ses lèvres, afin de prouver qu'elle n'était nullement étrangère aux belles manières et au beau langage.
Et les deux rivales quittèrent la mansarde, où Agricol et la
Mayeux restèrent seuls.
Heureusement les restes sanglants de la reine Bacchanal avaient été transportés dans la boutique souterraine de la mère Arsène; ainsi les curieux, toujours attirés par les événements sinistres, se pressèrent à la porte de la rue, et Rose-Pompon, ne rencontrant personne dans la petite cour qu'elle traversa avec Adrienne, continua d'ignorer la mort tragique de Céphyse, son ancienne amie.
Au bout de quelques instants, la grisette et Mlle de Cardoville se trouvèrent dans l'appartement de Philémon. Ce singulier logis était resté dans le pittoresque désordre où Rose-Pompon l'avait abandonné lorsque Nini-Moulin vint la chercher pour être l'héroïne d'une aventure mystérieuse.
Adrienne, complètement ignorante des moeurs excentriques des étudiants et des étudiantes, ne put, malgré sa préoccupation, s'empêcher d'examiner avec un étonnement curieux ce bizarre et grotesque chaos des objets les plus disparates: déguisements de bals masqués, têtes de mort fumant des pipes, bottes errantes sur des bibliothèques, verres monstres, vêtements de femmes, pipes culottées, etc. À l'étonnement d'Adrienne succéda une impression de répugnance pénible: la jeune fille se sentait mal à l'aise, déplacée, dans cet asile, non de la pauvreté, mais du désordre, tandis que la misérable mansarde de la Mayeux ne lui avait causé aucune répulsion.
Rose-Pompon, malgré ses airs délibérés, ressentait une assez vive émotion depuis qu'elle se trouvait tête à tête avec Mlle de Cardoville; d'abord la rare beauté de la jeune patricienne, son grand air, la haute distinction de ses manières, la façon à la fois digne et affable avec laquelle elle avait répondu aux impertinentes provocations de la grisette, commençaient à imposer beaucoup à celle-ci; et de plus, comme elle était, après tout, bonne fille, elle avait été profondément touchée d'entendre Mlle de Cardoville appeler la Mayeux _sa soeur, son amie. _Rose-Pompon, sans savoir aucune particularité sur Adrienne, n'ignorait pas qu'elle appartenait à la classe la plus riche et la plus élevée de la société; elle ressentait donc déjà quelques remords d'avoir agi si cavalièrement: aussi ses intentions, d'abord fort hostiles à l'endroit de Mlle de Cardoville, se modifiaient peu à peu. Pourtant, Mlle Rose-Pompon, étant très mauvaise tête et ne voulant pas paraître subir une influence dont se révoltait son amour- propre, tâcha de reprendre son assurance; et, après avoir fermé la porte au verrou, elle dit:
— _Faites-vous _la peine de vous asseoir, madame. Toujours pour montrer qu'elle n'était pas étrangère au beau langage. Mlle de Cardoville prenait machinalement une chaise, lorsque Rose-Pompon, bien digne de pratiquer cette antique hospitalité qui regardait même un ennemi comme un hôte sacré, s'écria vivement:
— Ne prenez pas cette chaise-là, madame: elle a un pied de moins.
Adrienne mit la main sur un autre siège.
— Ne prenez pas celui-là non plus, le dossier ne tient à rien du tout, s'écria de nouveau Rose-Pompon.
Et elle disait vrai, car le dossier de cette chaise (il représentait une lyre) resta entre les mains de Mlle de Cardoville, qui le replaça discrètement sur le siège en disant:
— Je crois, mademoiselle, que nous pourrons causer tout aussi bien debout.
— Comme vous voudrez, madame, répondit Rose-Pompon, en se campant d'autant plus crânement sur la hanche, qu'elle se sentait plus troublée.
Et l'entretien de Mlle de Cardoville et de la grisette commença de la sorte.
XXIV. L'entretien.
Après une minute d'hésitation, Rose-Pompon dit à Adrienne, dont le coeur battait vivement:
— Je vais, madame, vous dire tout de suite ce que j'ai sur le coeur; je ne vous aurais pas cherchée; puisque je vous trouve, il est bien naturel que je profite de la circonstance.
— Mais, mademoiselle, dit doucement Adrienne… pourrais-je du moins savoir le sujet de l'entretien que nous devons avoir ensemble?
— Oui, madame, dit Rose-Pompon avec un redoublement de crânerie alors plus affectée que naturelle. D'abord, il ne faut pas croire que je me trouve malheureuse et que je veuille vous faire une scène de jalousie ou pousser des cris de délaissée… Ne vous flattez pas de ça… Dieu merci! je n'ai pas à me plaindre du prince Charmant (c'est le petit nom que je lui ai donné); au contraire, il m'a rendue très heureuse; si je l'ai quitté, c'est malgré lui, et parce que cela m'a plu.
Ce disant, Rose-Pompon qui, malgré ses airs dégagés, avait le coeur très gros, ne put retenir un soupir.
— Oui, madame, reprit-elle, je l'ai quitté parce que cela m'a plu, car il était fou de moi, madame… même que si j'avais voulu, il m'aurait épousée, oui, madame, épousée; tant pis si ce que je vous dis là vous fait de la peine… Du reste, quand je dis tant pis, c'est vrai que je voulais vous en causer… de la peine… Oh! bien sûr; mais lorsque tout à l'heure, je vous ai vue si bonne pour la pauvre Mayeux, quoique j'étais bien certainement dans mon droit… j'ai éprouvé quelque chose… Enfin, ce qu'il y a de plus clair, c'est que je vous déteste, et que vous le méritez bien… ajouta Rose-Pompon en frappant du pied.
De tout ceci, même pour une personne beaucoup moins pénétrante qu'Adrienne et beaucoup moins intéressée qu'elle à démêler la vérité, il résultait évidemment que Mlle Rose-Pompon, malgré ses airs triomphants à l'endroit de _celui _qui perdait la tête pour elle et voulait l'épouser, il résultait que Mlle Rose-Pompon était complètement désappointée, qu'elle faisait un énorme mensonge, qu'on ne l'aimait pas, et qu'un violent dépit amoureux lui avait fait désirer de rencontrer Mlle de Cardoville, afin de lui faire, pour se venger, ce qu'en termes vulgaires on appelle une _scène, _regardant Adrienne (on saura tout à l'heure pourquoi) comme son heureuse rivale; mais le bon naturel de Rose-Pompon ayant repris le dessus, elle se trouvait fort empêchée pour continuer sa _scène. _Adrienne, pour les raisons qu'on a dites, lui imposant de plus en plus.
Quoiqu'elle se fût attendue, sinon à la singulière sortie de la grisette, du moins à ce résultat: qu'il était impossible que le prince eût pour cette fille aucun attachement sérieux… Mlle de Cardoville, malgré la bizarrerie de cette rencontre, fut d'abord ravie de voir ainsi sa _rivale _confirmer une partie de ses prévisions; mais tout à coup, à ces espérances devenues presque des réalités, succéda une appréhension cruelle… Expliquons-nous.
Ce que venait d'entendre Adrienne aurait dû la satisfaire complètement. Selon ce qu'on appelle les usages et les coutumes du monde, sûre désormais que le coeur de Djalma n'avait pas cessé de lui appartenir, il devait peu lui importer que le prince, dans toute l'effervescence d'une ardente jeunesse, eût ou non cédé à un caprice éphémère pour cette créature, après tout fort jolie et fort désirable, puisque, dans le cas même où il eût cédé à ce caprice, rougissant de cette erreur des sens, il se séparait de Rose-Pompon. Malgré de si bonnes raisons, cette _erreur des sens _ne pouvait être pardonnée par Adrienne. Elle ne comprenait pas cette séparation absolue du corps et de l'âme, qui fait que l'une ne partage pas la souillure de l'autre. Elle ne trouvait pas qu'il fût indifférent de se donner à celle-ci en pensant à celle-là; son amour, jeune, chaste, passionné, était d'une exigence absolue, exigence aussi juste aux jeux de la nature et de Dieu que ridicule et niaise aux yeux des hommes. Par cela même qu'elle avait la religion des sens, par cela même qu'elle les raffinait, qu'elle les vénérait comme une manifestation adorable et divine, Adrienne avait, au sujet des sens, des scrupules, des délicatesses, des répugnances inouïes, invincibles, complètement inconnues de ces austères spiritualistes, de ces prudes ascétiques, qui, sous prétexte de la vitalité, de l'indignité de la matière, en regardent les écarts comme absolument sans conséquence et en font litière, pour lui bien prouver, à cette honteuse, à cette boueuse, tout le mépris qu'elles en font.
Mlle de Cardoville n'était pas de ces créatures farouches, pudibondes, qui mourraient de confusion plutôt que d'articuler nettement qu'elles veulent un mari jeune et beau, ardent et pur: aussi en épousent-elles de laids, de très blasés, de très corrompus, quitte à prendre, six mois après, deux ou trois amants. Non, Adrienne sentait instinctivement tout ce qu'il y a de fraîcheur virginale et céleste dans l'égale innocence de deux beaux êtres amoureux et passionnés, tout ce qu'il y a même de garanties pour l'avenir dans les tendres et ineffables souvenirs que l'homme conserve d'un premier amour qui est aussi sa première possession. Nous l'avons dit, Adrienne n'était donc qu'à moitié rassurée… bien qu'il lui fût confirmé par le dépit même de Rose- Pompon que Djalma n'avait pas eu pour la grisette le moindre attachement sérieux.
La grisette avait terminé sa péroraison par ce mot d'une hostilité flagrante et significative:
— Enfin, madame, je vous déteste!
— Et pourquoi me détestez-vous, mademoiselle? dit doucement
Adrienne.
— Oh! mon Dieu! madame, reprit Rose-Pompon, oubliant tout à fait son rôle de conquérante, et cédant à la sincérité naturelle de son caractère, faites donc comme si vous ne saviez pas à propos de qui et de quoi je vous déteste!… Avec cela… que l'on va ramasser des bouquets jusque dans la gueule d'une panthère pour des personnes qui ne vous sont rien du tout!… Et si ce n'était que cela encore! ajouta Rose-Pompon, qui s'animait peu à peu, et dont la jolie figure, jusqu'alors contractée par une petite moue hargneuse, prit une expression de chagrin réel, pourtant quelquefois comique. Et si ce n'était que l'histoire du bouquet! reprit-elle. Quoique mon sang n'ait fait qu'un tour en voyant le prince Charmant sauter comme un cabri sur le théâtre… je me serais dit: «Bah! ces Indiens, ça a des politesses à eux; ici… une femme laisse tomber son bouquet, un monsieur bien appris le ramasse et le tend, mais dans l'Inde, c'est pas ça: l'homme ramasse le bouquet, ne le rend pas à la femme et lui tue une panthère sous les yeux. Voilà le bon genre du pays, à ce qu'il paraît… Mais ce qui n'est bon genre nulle part, c'est de traiter une femme comme on m'a traitée… et cela, j'en suis sûre, grâce à vous, madame.
Ces plaintes de Rose-Pompon, à la fois amères et plaisantes, se conciliaient peu avec ce qu'elle avait dit précédemment du fol amour de Djalma pour elle, mais Adrienne se garda bien de lui faire remarquer ses contradictions, et lui dit doucement:
— Mademoiselle, vous vous trompez, je crois, en prétendant que je suis pour quelque chose dans vos chagrins; mais, en tous cas, je regretterais sincèrement que vous ayez été maltraitée par qui que ce fût.
— Si vous croyez qu'on m'a battue… vous faites erreur, s'écria Rose-Pompon. Ah bien! par exemple!… Non, ce n'est pas cela… mais enfin… je suis sûre que, sans vous, le prince Charmant aurait fini par m'aimer un peu; j'en vaux bien la peine, après tout. Et puis, enfin… il y a aimer… et aimer… je ne suis pas exigeante, moi; mais pas seulement ça!… et Rose-Pompon mordit l'ongle rose de son pouce. Ah! quand Nini-Moulin est venu me chercher ici, en m'apportant des bijoux, des dentelles pour me décider à le suivre, il avait raison de me dire qu'il ne m'exposerait à rien… que de très honnête…
— Nini-Moulin? demanda Mlle de Cardoville, de plus en plus intéressée; qu'est-ce que Nini-Moulin, mademoiselle?
— Un écrivain religieux, répondit Rose-Pompon d'un ton boudeur, l'âme damnée d'un tas de vieux sacristains dont il empoche l'argent, soi-disant pour écrire sur la morale et sur la religion. Elle est gentille, sa morale!
À ces mots d'écrivain religieux, de sacristains, Adrienne se vit sur la voie d'une nouvelle trame de Rodin ou du père d'Aigrigny, trame dont elle et Djalma avaient encore failli être les victimes; elle commença d'entrevoir vaguement la vérité et reprit:
— Mais, mademoiselle, sous quel prétexte cet homme vous a-t-il emmenée d'ici?
— Il est venu me chercher en me disant qu'il n'y avait rien à craindre pour ma vertu, qu'il ne s'agissait que de me faire bien gentille; alors, moi je me suis dit: «Philémon est à son pays, je m'ennuie toute seule, ça m'a l'air drôle, qu'est-ce que je risque?…» Oh! non, je ne savais pas ce que je risquais, ajouta Rose-Pompon en soupirant. Enfin, Nini-Moulin m'emmène dans une jolie voiture; nous nous arrêtons sur la place du Palais-Royal; un homme à l'air sournois et au teint jaune monte avec moi à la place de Nini-Moulin, et me conduit chez le prince Charmant, où l'on m'établit. Quand je l'ai vu, dame! il est si beau, mais si beau, que j'en suis d'abord restée toute éblouie; avec ça l'air si doux, si bon… Aussi, je me suis dit tout de suite: «C'est pour le coup que ça serait joliment bien à moi de rester sage…» Je ne croyais pas si bien dire… Je suis restée sage… hélas! plus que sage…
— Comment, mademoiselle, vous regrettez de vous être montrée si vertueuse?…
— Tiens… je regrette de n'avoir pas eu au moins l'agrément de refuser quelque chose… Mais refusez donc quand on ne vous demande rien… mais rien de rien; quand on vous méprise assez pour ne pas vous dire un pauvre petit mot d'amour.
— Mais, mademoiselle… permettez-moi de vous faire observer que l'indifférence qu'on vous a témoignée ne vous a pas empêchée de faire, ce me semble, un assez long séjour dans la maison dont vous me parlez.
— Est-ce que je sais pourquoi le prince Charmant me gardait auprès de lui; pourquoi il me promenait en voiture et au spectacle? Que voulez-vous! c'est peut-être aussi bon ton, dans son pays de sauvages, d'avoir auprès de soi une petite fille bien gentille, à cette fin de n'y pas faire attention du tout, du tout…
— Mais alors pourquoi restiez-vous dans cette maison, mademoiselle?
— Eh! mon Dieu! je restais, dit Rose-Pompon en frappant du pied avec dépit, je restais parce que, sans savoir comment cela s'est fait, malgré moi, je me suis mise à aimer le prince Charmant; et, ce qu'il y a de drôle, c'est que moi, qui suis gaie comme un pinson… je l'aimais parce qu'il était triste, preuve que je l'aimais sérieusement. Enfin, un jour, je n'y ai pas tenu… j'ai dit: «Tant pis! il arrivera ce qui pourra; Philémon doit me faire des traits dans son pays, j'en suis sûre;» ça m'encourage, et un matin je m'arrange à ma manière, si gentiment, si coquettement, qu'après m'être regardée dans ma glace, je me dis: «Oh! c'est sûr… il ne résistera pas…» Je vais chez lui; je perds la tête, je lui dis tout ce qui me passe de tendre dans l'esprit; je ris, je pleure; enfin je lui déclare que je l'adore… Qu'est-ce qu'il me répond à cela de sa voix douce et pas plus émue qu'un marbre: «Pauvre enfant!…» Pauvre enfant, reprit Rose-Pompon avec indignation… ni plus ni moins que si j'étais venue me plaindre à lui d'un mal de dent, parce qu'il me poussait une dent de sagesse… Mais ce qu'il y a d'affreux, c'est que je suis sûre que, s'il n'était pas malheureux d'autre part en amour, ce serait un vrai salpêtre; mais il est si triste, si abattu!
Puis, s'interrompant un moment, Rose-Pompon ajouta:
— Au fait… non… je ne veux pas vous dire cela… vous seriez trop contente… Enfin, après une pause d'une autre seconde:
— Ah bien! ma foi! tant pis! je vous le dis, reprit cette drôle de petite fille en regardant Mlle de Cardoville avec attendrissement et déférence; pourquoi me taire, après tout! J'ai commencé par vous dire, en faisant la fière, que le prince Charmant voulait m'épouser, et j'ai fini, malgré moi, par vous avouer qu'il m'avait environ mise à la porte. Dame! ce n'est pas ma faute, quand je veux mentir, je m'embrouille toujours. Aussi, tenez, madame, voilà la vérité pure: quand je vous ai rencontrée chez cette pauvre Mayeux, je me suis d'abord sentie colère contre vous comme un petit dindon… mais quand je vous ai eu entendue vous, si belle, si grande dame, traiter cette pauvre ouvrière comme votre soeur, j'ai eu beau faire, ma colère s'en est allée… Une fois ici, j'ai fait ce que j'ai pu pour la rattraper… impossible… plus je voyais la différence qu'il y a entre nous deux, plus je comprenais que le prince Charmant avait raison de ne songer qu'à vous… car c'est de vous, pour le coup, madame, qu'il est fou… allez… et bien fou… Ce n'est pas seulement à cause de l'histoire du tigre qu'il a tué pour vous à la Porte-Saint- Martin que je dis cela; mais depuis, si vous saviez mon Dieu! toutes les folies qu'il faisait avec votre bouquet. Et puis, vous ne savez pas! toutes les nuits il les passait sans se coucher, et bien souvent à pleurer dans un salon, où, m'a-t-on dit, il vous a vue pour la première fois… vous savez… près de la serre… Et votre portrait donc, qu'il a fait de souvenir sur la glace à la mode de son pays! et tant d'autres choses! Enfin, moi qui l'aimais et qui voyais cela, ça commençait d'abord par me mettre hors de moi; et puis ça devenait si touchant, si attendrissant, que je finissais par en avoir les larmes aux yeux. Mon Dieu!… oui… madame… tenez… comme maintenant rien qu'en y pensant, à ce pauvre prince. Ah! madame, ajouta Rose-Pompon, ses jolis yeux bleus baignés de pleurs, et avec une expression d'intérêt si sincère qu'Adrienne fut profondément émue; ah! madame… vous avez l'air si doux, si bon! ne le rendez donc pas malheureux, aimez-le donc un peu, ce pauvre prince… Voyons, qu'est-ce que cela vous fait de l'aimer!…
Et Rose-Pompon, d'un geste sans doute trop familier, mais rempli de naïveté, prit avec effusion la main d'Adrienne comme pour accentuer davantage sa prière.
Il avait fallu à Mlle de Cardoville un grand empire sur elle-même pour contenir, pour refouler l'élan de sa joie, qui du coeur lui montait aux lèvres, pour arrêter le torrent de questions qu'elle brûlait d'adresser à Rose-Pompon, pour retenir enfin les douces larmes de bonheur qui depuis quelques instants tremblaient sous ses paupières; et puis, chose bizarre! lorsque Rose-Pompon lui avait pris la main, Adrienne, au lieu de la retirer, avait affectueusement serré celle de la grisette, puis, par un mouvement machinal, l'avait attirée près de la fenêtre, comme si elle eût voulu examiner plus attentivement encore la délicieuse figure de Rose-Pompon. La grisette, en entrant, avait jeté son châle et son bibi sur le lit, de sorte qu'Adrienne put admirer les épaisses et soyeuses nattes de beaux cheveux blond cendré qui encadraient à ravir le frais minois de cette charmante fille, aux joues roses et fermes, à la bouche vermeille comme une cerise, aux grands yeux d'un bleu si gai; Adrienne put enfin remarquer, grâce au décolleté un peu risqué de Rose-Pompon, la grâce et les trésors de sa taille de nymphe.
Si étrange que cela paraisse, Adrienne était ravie de trouver cette jeune fille encore plus jolie qu'elle ne lui avait paru d'abord… L'indifférence stoïque de Djalma pour cette ravissante créature disait assez toute la sincérité de l'amour dont il était dominé.
Rose-Pompon, après avoir pris la main d'Adrienne, fut aussi confuse que surprise de la bonté avec laquelle Mlle de Cardoville accueillit sa familiarité. Enhardie par cette indulgence et par le silence d'Adrienne, qui depuis quelques instants la considérait avec une bienveillance presque reconnaissante, la grisette reprit:
— Oh!… n'est-ce pas, madame, que vous aurez pitié de ce pauvre prince?
Nous ne savons ce qu'Adrienne allait répondre à la demande indiscrète de Rose-Pompon, lorsque soudain une sorte de glapissement sauvage, aigu, strident, criard, mais qui semblait évidemment prétendre à imiter le chant du coq, se fit entendre derrière la porte.
Adrienne tressaillit, effrayée; mais tout à coup la physionomie de Rose-Pompon, d'une expression naguère si touchante, s'épanouit joyeusement; et, reconnaissant ce signal, elle s'écria en frappant dans ses mains:
— C'est Philémon!
— Comment! Philémon? dit vivement Adrienne.
— Oui… mon amant… Ah! le monstre, il sera monté à pas de loup… pour faire le coq… c'est bien lui!
Un second _co-co-rico _des plus retentissants se fit entendre de nouveau derrière la porte.
— Mon Dieu, cet être-là est-il bête et drôle! il fait toujours la même plaisanterie, et elle m'amuse toujours! dit Rose-Pompon.
Et elle essuya ses dernières larmes du revers de sa main en riant comme une folle de la plaisanterie de Philémon, qui lui semblait toujours neuve et réjouissante, quoiqu'elle la connût déjà.
— N'ouvrez pas, dit tout bas Adrienne, de plus en plus embarrassée; ne répondez pas, je vous en supplie.
— La clef est sur la porte, et le verrou est mis: Philémon voit bien qu'il y a quelqu'un.
— Il n'importe.
— Mais c'est ici sa chambre, madame; nous sommes ici chez lui… dit Rose-Pompon.
En effet, Philémon, se lassant probablement du peu d'effet de ses deux imitations ornithologiques, tourna la clef dans la serrure, et ne pouvant l'ouvrir, dit à travers la porte, d'une voix de formidable basse taille:
— Comment_, chat chéri… _de mon coeur, nous sommes enfermée… Est-ce que nous prions _saint Flambard _pour le retour de Mon-mon (lisez Philémon)?
Adrienne, ne voulant pas augmenter l'embarras et le ridicule de cette situation en la prolongeant davantage, alla droit à la porte, et l'ouvrit aux regards ébahis de Philémon, qui recula de deux pas. Mlle de Cardoville, malgré sa vive contrariété, ne put s'empêcher de sourire à la vue de l'amant de Rose-Pompon et des objets qu'il tenait à la main et sous son bras.
Philémon, grand gaillard très brun et haut en couleur, arrivant de voyage, portait un béret basque blanc; sa barbe noire et touffue tombait à flots sur un large gilet bleu clair à la Robespierre, une courte redingote de velours olive et un immense pantalon à carreaux écossais d'une grandeur extravagante complétaient le costume de Philémon. Quant aux accessoires qui avaient fait sourire Adrienne, ils se composaient: 1° d'une valise d'où sortaient la tête et les pattes d'une oie, valise que Philémon portait sous le bras; 2° d'un énorme lapin blanc, bien vivant, renfermé dans une cage que l'étudiant tenait à la main.
— Ah! l'amour de lapin blanc! a-t-il de beaux yeux rouges! Il faut l'avouer, telles furent les premières paroles de Rose-Pompon, et Philémon, à qui elles ne s'adressaient pas, revenait pourtant après une longue absence; mais l'étudiant, loin d'être choqué de se voir complètement sacrifié à son compagnon aux longues oreilles et aux yeux rubis, sourit complaisamment, heureux de voir la surprise qu'il ménageait à sa maîtresse si bien accueillie. Ceci s'était passé très rapidement. Pendant que Rose-Pompon, agenouillée devant la cage, s'extasiait d'admiration pour le lapin, Philémon, frappé du grand air de Mlle de Cardoville, portant à la main son béret, avait respectueusement salué en s'effaçant le long de la muraille. Adrienne lui rendit son salut avec une grâce remplie de politesse et de dignité, descendit légèrement l'escalier et disparut.
Philémon, aussi ébloui de sa beauté que frappé de son air noble et distingué, et surtout très curieux de savoir comment diable Rose- Pompon avait de pareilles connaissances, lui dit vivement dans son argot amoureux et tendre.
— _Chat chéri _à son Mon-mon, qu'est-ce que cette belle dame?
— Une de mes amies de pension… grand satyre… dit Rose-Pompon en agaçant le lapin.
Puis, jetant un coup d'oeil de côté sur une caisse que Philémon avait posée près de la cage et de la valise:
— Je parie que c'est encore du raisiné de famille que tu m'apportes là-dedans?
— _Mon-mon _apporte mieux que ça à son chat chéri, dit l'étudiant, et il appuya deux vigoureux baisers sur les joues fraîches de Rose-Pompon, qui s'était enfin relevée_, Mon-mon _lui apporte son coeur.
— Connu… dit la grisette en posant délicatement le pouce de sa main gauche sur le bout de son nez rose et ouvrant sa petite main, qu'elle agita légèrement.
Philémon riposta à cette agacerie de Rose-Pompon en lui prenant amoureusement la taille, et le joyeux ménage ferma sa porte.
XXV. Consolations.
Pendant l'entretien d'Adrienne et de Rose-Pompon, une scène touchante s'était passée entre Agricol et la Mayeux, restés fort surpris de la condescendance de Mlle de Cardoville à l'égard de la grisette.
Aussitôt après le départ d'Adrienne, Agricol s'agenouilla devant la couche de la Mayeux, et lui dit avec une émotion profonde:
— Nous sommes seuls… je puis enfin te dire ce que j'ai sur le coeur. Tiens… vois-tu!… c'est affreux, ce que tu as fait… mourir de misère… de désespoir… et ne pas m'appeler auprès de toi?
— Agricol… écoute-moi…
— Non… tu n'as pas d'excuse… À quoi sert donc, mon Dieu! de nous être appelés frère et soeur, de nous être donné pendant quinze ans les preuves de la plus sincère affection, pour qu'au jour du malheur tu te décides ainsi à quitter la vie sans t'inquiéter de ceux que tu laisses… sans songer que te tuer, c'est leur dire: «Vous n'êtes rien pour moi!»
— Pardon, Agricol… c'est vrai… je n'avais pas pensé à cela, dit la Mayeux en baissant les yeux; mais… la misère… le manque de travail!…
— La misère… le manque de travail! et moi donc, est-ce que je n'étais pas là?
— Le désespoir!…
— Et pourquoi le désespoir? Cette généreuse demoiselle te recueille chez elle; appréciant ce que tu vaux, elle te traite comme son amie, et c'est au moment où tu n'as jamais eu plus de garantie de bonheur… pour l'avenir, pauvre enfant… que tu abandonnes brusquement la maison de Mlle de Cardoville… nous laissant tous dans une horrible anxiété sur ton sort!
— Je… je… craignais d'être à charge… à ma bienfaitrice… dit la Mayeux en balbutiant.
— Toi à charge… à Mlle de Cardoville… elle si riche, si bonne!…
— J'avais peur d'être indiscrète… dit la Mayeux, de plus en plus embarrassée…
Au lieu de répondre à sa soeur adoptive, Agricol garda le silence, la contempla pendant quelques instants avec une expression indéfinissable, puis s'écria tout à coup, comme s'il eût répondu à une question qu'il se posait à lui-même: