Le docteur avait lu ces mots à voix haute; le cardinal et le père d'Aigrigny se regardèrent, frappés de ce courage indomptable.

— Mon révérend père, dit le docteur Baleinier, il faudrait vous recoucher… Rodin écrivit: «Préparez-vous… j'ai à écrire des ordres très pressés, vous m'avertirez au moment».

Puis, ployant un papier qu'il cacheta avec une oublie, Rodin fit signe au père d'Aigrigny de lire les mots qu'il allait tracer, et qui furent ceux-ci: «Envoyez à l'instant cette note à l'agent qui a adressé les lettres anonymes au maréchal Simon.»

— À l'heure même, mon révérend père, dit le père d'Aigrigny; je vais charger de ce soin une personne sûre.

— Mon révérend père, dit Baleinier à Rodin, puisque vous tenez à écrire… recouchez-vous; vous écrirez sur votre lit pendant nos petits préparatifs.

Rodin fit un geste approbatif, et se leva. Mais déjà le pronostic du docteur se réalisait: le jésuite put à peine rester une seconde debout, et retomba sur sa chaise… Alors il regarda le docteur Baleinier avec angoisse, et sa respiration s'embarrassa de plus en plus. Le docteur, voulant le rassurer, lui dit:

— Ne vous inquiétez pas… Mais il faut nous hâter… Appuyez- vous sur moi et sur le père d'Aigrigny.

Aidé de ces deux soutiens, Rodin put regagner son lit; s'y étant assis sur son séant, il montra du geste l'écritoire et le papier afin qu'on les lui apportât; un buvard lui servit de pupitre, et il continua d'écrire sur ses genoux, s'interrompant de temps à autre pour aspirer à grand'peine comme s'il eût étouffé, mais restant étranger à ce qui se passait autour de lui.

— Mon révérend père, dit M. Baleinier au père d'Aigrigny, êtes- vous capable d'être un de mes aides et de m'assister dans l'opération que je vais faire? Avez-vous cette sorte de courage- là?

— Non, dit le révérend père; à l'armée, je n'ai, de ma vie, pu assister à une amputation; à la vue du sang ainsi répandu, le coeur me manque.

— Il n'y a pas de sang, dit le docteur Baleinier; mais, du reste, c'est pis encore… Veuillez donc m'envoyer trois de nos révérends pères, ils me serviront d'aides; ayez aussi l'obligeance de prier M. Rousselet de venir avec ses appareils.

Le père d'Aigrigny sortit. Le prélat s'approcha du docteur
Baleinier, et lui dit à voix basse en lui montrant Rodin:

— Il est hors de danger?

— S'il résiste à l'opération, oui, monseigneur.

— Et… êtes-vous sûr qu'il y résiste?

— À lui, je dirais oui; à vous, monseigneur, je dis: il faut l'espérer.

— Et s'il succombe, aura-t-on le temps de lui administrer les sacrements en public avec une certaine pompe, ce qui entraîne toujours quelques petites lenteurs.

— Il est probable que son agonie durera au moins un quart d'heure, monseigneur.

— C'est court… mais enfin il faudra s'en contenter, dit le prélat.

Et il se retira auprès d'une des croisées, sur les vitres de laquelle il se mit à tambouriner innocemment du bout des doigts, en songeant aux effets de lumière de catafalque qu'il désirait tant devoir élever à Rodin.

À ce moment, M. Rousselet entra tenant une grande boîte carrée sous le bras; il s'approcha d'une commode, et sur le marbre de la tablette, il disposa ses appareils.

— Combien en avez-vous préparé? lui dit le docteur.

— Six, monsieur.

— Quatre suffiront, mais il est bon de se précautionner. Le coton n'est pas trop foulé?

— Voyez, monsieur.

— Très bien.

— Et comment va le révérend père? demanda l'élève à son maître.

— Hum… hum… répondit tout bas le docteur, la poitrine est terriblement embarrassée, la respiration sifflante… la voix toujours éteinte… mais enfin il y a une chance…

— Tout ce que je crains, monsieur, c'est que le révérend père ne résiste pas à une si affreuse douleur.

— C'est encore une chance… mais, dans une position pareille, il faut tout risquer… Allons, mon cher, allumez une bougie, car j'entends nos aides.

En effet, bientôt entrèrent dans la chambre, accompagnant le père d'Aigrigny, les trois congréganistes qui, dans la matinée, se promenaient dans le jardin de la maison de la rue de Vaugirard.

Les deux vieux, à figures rubicondes et fleuries, le jeune à figure ascétique, tous trois, comme d'habitude, vêtus de noir, portant bonnets carrés, rabats blancs, et paraissant parfaitement disposés, d'ailleurs, à venir en aide au docteur Baleinier pendant la redoutable opération.

XVIII. La torture.

— Mes révérends pères, dit gracieusement le docteur Baleinier aux trois congréganistes, je vous remercie de votre bon concours… ce que vous aurez à faire sera bien simple, et, avec l'aide du Seigneur, cette opération sauvera notre cher père Rodin.

Les trois robes noires levèrent les yeux au ciel avec componction, après quoi elles s'inclinèrent comme un seul homme.

Rodin, fort indifférent à ce qui se passait autour de lui, n'avait pas un instant cessé soit d'écrire, soit de réfléchir… Cependant, de temps à autre, malgré ce calme apparent, il avait éprouvé une telle difficulté de respirer, que le docteur Baleinier s'était retourné avec une grande inquiétude en entendant l'espèce de sifflement étouffé qui s'échappait du gosier de son malade; aussi, après avoir fait un signe à son élève, le docteur s'approcha de Rodin et lui dit:

— Allons, mon révérend père… voici le grand moment… courage!…

Aucun signe de terreur ne se manifesta sur les traits du jésuite, sa figure resta impassible comme celle d'un cadavre; seulement ses petits yeux de reptile étincelèrent plus brillants encore au fond de leur sombre orbite; un instant il promena un regard assuré sur les témoins de cette scène; puis, prenant sa plume entre ses dents, il plia et cacheta un nouveau feuillet, le plaça sur la table de nuit, et fit ensuite au docteur Baleinier un signe qui semblait dire: Je suis prêt.

— Il faudrait d'abord ôter votre gilet de laine et votre chemise, mon père.

Honte ou pudeur, Rodin hésita un instant… seulement un instant… car lorsque le docteur eut repris:

— Il le faut, mon révérend père! Rodin, toujours assis dans son lit, obéit, avec l'aide de M. Baleinier, qui ajouta, pour consoler sans doute la pudeur effarouchée du patient:

— Nous n'avons absolument besoin que de votre poitrine, mon cher père, côté gauche et côté droit.

En effet, Rodin, étendu sur le dos et toujours coiffé de son bonnet de soie noir crasseux, laissa voir la partie antérieure d'un torse livide et jaunâtre, ou plutôt la cage osseuse d'un squelette, car les ombres portées par la vive arête des côtes et des cartilages cerclaient la peau de profonds sillons noirs circulaires. Quant aux bras, on eût dit des os enroulés de grosses cordes et recouverts de parchemin tanné, tant l'affaissement musculaire donnait de relief à l'ossature et aux veines.

— Allons, monsieur Rousselet, les appareils, dit le docteur
Baleinier. Puis s'adressant aux trois congréganistes:

— Messieurs, approchez… je vous l'ai dit… ce que vous avez à faire est excessivement simple, comme vous allez le voir.

Et M. Baleinier procéda à l'installation de la chose. Ce fut fort simple, en effet. Le docteur remit à chacun de ses quatre aides une espèce de petit trépied d'acier environ de deux pouces de diamètre sur trois de hauteur; le centre circulaire de ce trépied était rempli de coton tassé très épais; cet instrument se tenait de la main gauche au moyen d'un manche de bois. De la main droite, chaque aide était armé d'un petit tube de fer-blanc de dix-huit pouces de longueur; à l'une de ses extrémités était pratiquée une embouchure destinée à recevoir les lèvres du praticien, l'autre bout se recourbait et s'évasait, de façon à pouvoir servir de couvercle au petit trépied.

Ces préparatifs n'offraient rien d'effrayant. Le père d'Aigrigny et le prélat, qui regardaient de loin, ne comprenaient pas comment cette opération pouvait être si douloureuse.

Ils comprirent bientôt. Le docteur Baleinier, ayant ainsi armé ses quatre aides, les fit s'approcher de Rodin, dont le lit avait été roulé au milieu de la chambre. Deux aides se placèrent d'un côté, deux de l'autre.

— Maintenant, messieurs, leur dit le docteur Baleinier, allumez le coton… placez la partie allumée sur la peau de Sa Révérence au moyen du trépied qui contient la mèche… recouvrez le trépied avec la partie évasée de vos tuyaux, puis soufflez par l'embouchure afin d'aviver le feu… C'est très simple, comme vous le voyez.

C'était en effet d'une ingénuité patriarcale et primitive. Quatre mèches de coton enflammé, mais disposé de façon à ne brûler qu'à petit feu, furent appliquées à droite et à gauche de la poitrine de Rodin… Ceci s'appelle vulgairement des moxas. Le tour est fait, lorsque toute l'épaisseur de la peau est ainsi lentement brûlée… cela dure de sept à huit minutes. On prétend qu'une amputation n'est rien auprès de cela.

Rodin avait suivi les préparatifs de l'opération avec une intrépide curiosité; mais, au premier contact de ces quatre brasiers dévorants, il se dressa et se tordit comme un serpent, sans pouvoir pousser un cri, car il était muet; l'expansion de la douleur lui était même interdite.

Les quatre aides ayant nécessairement dérangé leurs appareils au brusque mouvement de Rodin, ce fut à recommencer.

— Du courage, mon cher père! offrez ces souffrances au Seigneur… il les agréera, dit le docteur Baleinier d'un ton patelin; je vous ai prévenu… cette opération est très douloureuse, mais aussi salutaire que douloureuse, c'est tout dire. Allons… vous qui avez montré jusqu'ici tant de résolution, n'en manquez pas au moment décisif.

Rodin avait fermé les yeux; vaincu par cette première surprise de la douleur, il les rouvrit, et regarda le docteur d'un air presque confus de s'être montré si faible. Et pourtant, à droite et à gauche de sa poitrine, on voyait déjà quatre larges escarres d'un roux saignant… tant les brûlures avaient été aiguës et profondes…

Au moment où il allait se replacer sur le lit de douleur, Rodin fit signe, en montrant l'encrier, qu'il voulait écrire. On pouvait lui passer ce caprice. Le docteur tendit le buvard, et Rodin écrivit ce qui suit, comme par réminiscence:

«Il vaut mieux ne pas perdre de temps… Faites tout de suite prévenir le baron Tripeaud du mandat d'amener lancé contre son factotum Léonard, afin qu'il avise.»

Cette note écrite, le jésuite la donna au docteur Baleinier, en lui faisant signe de la remettre au père d'Aigrigny; celui-ci, aussi frappé que le docteur et le cardinal d'une pareille présence d'esprit au milieu de si atroces douleurs, resta un moment stupéfait. Rodin, les yeux impatiemment fixés sur le révérend père, semblait attendre avec impatience qu'il sortît de la chambre pour aller exécuter ses ordres. Le docteur, devinant la pensée de Rodin, dit un mot au père d'Aigrigny, qui sortit.

— Allons, mon révérend père, dit le docteur à Rodin, c'est à recommencer; cette fois ne bougez pas, vous êtes au fait… Rodin ne répondit pas, joignit ses mains sur sa tête, offrit sa poitrine et ferma les yeux.

C'était un spectacle étrange, lugubre, presque fantastique. Ces trois prêtres, vêtus de longues robes noires, penchés sur ce corps réduit presque à l'état de cadavre, leurs lèvres collées à ces trompes qui aboutissaient à la poitrine du patient, semblaient pomper son sang ou l'infibuler par quelque charme magique… Une odeur de chair brûlée, nauséabonde, pénétrante, commença à se répandre dans la chambre silencieuse… et chaque aide entendit sous le trépied fumant une légère crépitation… C'était la peau de Rodin qui se fendait sous l'action du feu et se crevassait en quatre endroits différents de sa poitrine. La sueur ruisselait de son visage livide, qu'elle rendait luisant; quelques mèches de cheveux gris, raides et humides, se collaient à ses tempes. Parfois telle était la violence de ses spasmes, que sur ses bras raides ses veines se gonflaient et se tendaient comme des cordes prêtes à se rompre. Endurant cette torture affreuse avec autant d'intrépide résignation que le sauvage dont la gloire consiste à mépriser la douleur, Rodin puisait son courage et sa force dans l'espoir… nous dirions presque dans la certitude de vivre… Telle était la trempe de ce caractère indomptable, la toute- puissance de cet esprit énergique, qu'au milieu même de tourments indicibles son idée fixe ne l'abandonna pas… Pendant les rares intermittences que lui laissait la souffrance, souvent inégale, même à ce degré d'intensité, Rodin songeait à l'affaire Rennepont, calculait ses chances, combinait les mesures les plus promptes, sentant qu'il n'y avait pas une minute à perdre.

Le docteur Baleinier ne le quittait pas du regard, épiait avec une profonde attention et les effets de la douleur et la réaction salutaire de cette douleur sur le malade, qui semblait, en effet, respirer déjà un peu plus librement.

Soudain Rodin porta sa main à son front comme frappé d'une inspiration subite, tourna vivement sa tête vers M. Baleinier, et lui demanda par signe de faire un moment suspendre l'opération.

— Je dois vous avertir, mon révérend père, répondit le docteur, qu'elle est plus d'à moitié terminée, et que, si on l'interrompt, la reprise vous paraîtra plus douloureuse encore…

Rodin fit signe que peu lui importait et qu'il voulait écrire.

— Messieurs… suspendez un moment, dit le docteur Baleinier; ne retirez pas les moxas… mais n'avivez plus le feu.

C'est-à-dire que le feu allait brûler doucement sur la peau du patient, au lieu de brûler vif. Malgré cette douleur moins atroce, mais toujours aiguë, profonde, Rodin, resté couché sur le dos, se mit en devoir d'écrire; par sa position, il fut forcé de prendre le buvard de la main gauche; de l'élever à la hauteur de ses yeux, et d'écrire de la main droite pour ainsi dire en plafonnant. Sur un premier feuillet, il traça quelques signes alphabétiques d'un chiffre qu'il s'était composé pour lui seul afin de noter certaines choses secrètes. Peu d'instants auparavant, au milieu de ses tortures, une idée lumineuse lui était soudain venue; il la croyait bonne, et il la notait, craignant de l'oublier au milieu de ses souffrances, quoiqu'il se fût interrompu deux ou trois fois; car si la peau ne brûlait plus qu'à petit feu, elle n'en brûlait pas moins; Rodin continua d'écrire; sur un autre feuillet, il traça les mots suivants, qui, sur un signe de lui, furent aussitôt remis au père d'Aigrigny.

«Envoyez à l'instant B. auprès de Faringhea, dont il recevra le rapport sur les événements de ces derniers jours, au sujet du prince Djalma; B. reviendra immédiatement ici avec ce renseignement.»

Le père d'Aigrigny s'empressa de sortir pour donner ce nouvel ordre. Le cardinal se rapprocha un peu du théâtre de l'opération, car, malgré la mauvaise odeur de cette chambre, il se complaisait fort à voir partiellement rôtir le jésuite, auquel il gardait une rancune de prêtre italien.

— Allons, mon révérend père, dit le docteur à Rodin, continuez d'être aussi admirablement courageux; votre poitrine se dégage… Vous allez avoir encore un rude moment à passer… et puis après, bon espoir…

Le patient se remit en place. Au moment où le père d'Aigrigny rentra, Rodin l'interrogea du regard; le révérend père lui répondit par un signe affirmatif.

Au signe du docteur, les quatre aides approchèrent leurs lèvres des tubes et recommencèrent à aviver le feu d'un souffle précipité. Cette recrudescence de torture fut si féroce que, malgré son empire sur lui-même, Rodin grinça des dents à se les briser, fit un soubresaut convulsif, et gonfla si fort sa poitrine qui palpitait sous le brasier, qu'ensuite d'un spasme violent il s'échappa enfin de ses poumons un cri de douleur terrible… mais libre… mais sonore, mais retentissant.

— La poitrine est dégagée, s'écria le docteur Baleinier triomphant: il est sauvé… les poumons fonctionnent… la voix revient… la voix est revenue… Soufflez, messieurs, soufflez… et vous, mon révérend père, dit-il joyeusement à Rodin, si vous le pouvez, criez… hurlez… ne vous gênez pas… je serai ravi de vous entendre, et cela vous soulagera… Courage, maintenant… je réponds de vous, c'est une cure merveilleuse… je la publierai, je la crierai à son de trompe!…

— Permettez, docteur, dit tout bas le père d'Aigrigny en se rapprochant vivement de M. Baleinier; monseigneur est témoin que j'ai retenu d'avance la publication de ce fait, qui passera… comme il le peut véritablement… pour un miracle.

— Eh bien, ce sera une cure miraculeuse, répondit sèchement le docteur Baleinier, qui tenait à ses oeuvres.

En entendant dire qu'il était sauvé, Rodin, quoique ses souffrances fussent peut-être les plus vives qu'il eût encore ressenties, car le feu arrivait à la dernière couche de l'épiderme, Rodin fut réellement beau, d'une beauté infernale. À travers la pénible contraction de ses traits éclatait l'orgueil d'un farouche triomphe; on voyait que ce monstre se sentait redevenir fort et puissant, et qu'il avait conscience des maux terribles que sa funeste résurrection allait causer…

Aussi, tout en se tordant sous la fournaise qui le dévorait, il prononça ces mots, les premiers qui sortirent de sa poitrine, de plus en plus libre et dégagée:

— Je le disais… bien… moi, que je vivrais!…

— Et vous disiez vrai! s'écria le docteur en tâtant le pouls de Rodin. Voici maintenant votre pouls plein, ferme, réglé, les poumons libres. La réaction est complète; vous êtes sauvé…

À ce moment, les derniers brins de coton avaient brûlé; on retira les trépieds, et l'on vit sur la poitrine osseuse et décharnée de Rodin quatre larges escarres arrondies. La peau, carbonisée, fumante encore, laissait voir la chair rouge et vive… Par suite de l'un des brusques soubresauts de Rodin, qui avait dérangé le trépied, une de ces brûlures s'était plus étendue que les autres et offrait pour ainsi dire un double cercle noirâtre et brûlé.

Rodin baissa les yeux sur ses plaies; après quelques secondes de contemplation silencieuse, un étrange sourire brida ses lèvres. Alors, sans changer de position, mais jetant de côté sur le père d'Aigrigny un regard d'intelligence impossible à peindre, il lui dit, en comptant lentement une à une ses plaies du bout de son doigt à ongle plat et sordide:

— Père d'Aigrigny… quel présage!… voyez donc!… Un
Rennepont… deux Rennepont… trois Rennepont… quatre
Rennepont… Puis, s'interrompant: Où est donc le cinquième?
Ah!… ici… cette plaie compte pour deux… elle est jumelle.[26]

Et il fit entendre un petit rire sec et aigu.

Le père d'Aigrigny, le cardinal et le docteur Baleinier comprirent le sens de ces mystérieuses et sinistres paroles, que Rodin compléta bientôt par une allusion terrible en s'écriant d'une voix prophétique et d'un air inspiré:

— Oui, je le dis, la race de l'impie sera réduite en poussière, comme les lambeaux de ma chair viennent d'être réduits en cendres… Je le dis… cela sera… car j'ai voulu vivre… je vis.

XIX. Vice et vertu.

Deux jours se sont passés depuis que Rodin a été miraculeusement rappelé à la vie. Le lecteur n'a peut-être pas oublié la maison de la rue Clovis, où le révérend père avait un pied-à-terre, et où se trouvait aussi le logement de Philémon, habité par Rose-Pompon.

Il est environ trois heures de l'après-midi; un vif rayon de lumière, pénétrant à travers un trou rond pratiqué au battant de la porte de la boutique demi-souterraine occupée par la mère Arsène, la fruitière-charbonnière, forme un brusque contraste avec les ténèbres de cette espèce de cave. Ce rayon tombe sur un objet sinistre… Au milieu des falourdes, des légumes flétris, tout à côté d'un grand tas de charbon, est un mauvais grabat; sous le drap qui le recouvre se dessine la forme anguleuse et raide d'un cadavre. C'est le corps de la mère Arsène; atteinte de choléra, elle a succombé depuis la surveille: les enterrements étant très nombreux, ses restes n'ont pas encore pu être enlevés.

La rue Clovis est alors presque déserte; il règne au dehors un silence morne, souvent interrompu par les aigres sifflements du vent du nord-est; entre deux rafales, on entend parfois un petit fourmillement sec et brusque… ce sont des rats énormes qui vont et viennent sur le monceau de charbon.

Soudain, un bruit léger se fait entendre; aussitôt ces animaux immondes se sauvent et se cachent dans leurs trous. On tâchait de forcer la porte qui de l'allée communiquait dans la boutique; cette porte offrait d'ailleurs peu de résistance; au bout d'un instant, sa mauvaise serrure céda, une femme entra et resta quelques moments immobile au milieu de l'obscurité de cette cave humide et glacée. Après une minute d'hésitation, cette femme s'avança; le rayon lumineux éclaire les traits de la reine Bacchanal; elle s'approche peu à peu de la couche funèbre.

Depuis la mort de Jacques, l'altération des traits de Céphyse avait encore augmenté; d'une pâleur effrayante, ses beaux cheveux noirs en désordre, les jambes et les pieds nus, elle était à peine vêtue d'un mauvais jupon rapiécé et d'un mouchoir de cou en lambeaux. Arrivée auprès du lit, la reine Bacchanal jeta un regard d'une assurance presque farouche sur le linceul… Tout à coup elle se recula en poussant un cri de frayeur involontaire. Une ondulation rapide avait couru et agité le drap mortuaire, en remontant depuis les pieds jusqu'à la tête de la morte… Bientôt la vue d'un rat qui s'enfuyait le long des ais vermoulus du grabat expliqua l'agitation du suaire. Céphyse, rassurée, se mit à chercher et à rassembler précipitamment divers objets, comme si elle eût craint d'être surprise dans cette misérable boutique. Elle s'empara d'abord d'un panier, et le remplit de charbon; après avoir encore regardé de côté et d'autre, elle découvrit dans un coin un fourneau de terre, dont elle se saisit avec un élan de joie sinistre.

— Ce n'est pas tout… ce n'est pas tout, disait Céphyse en cherchant de nouveau autour d'elle d'un air inquiet.

Enfin elle avisa auprès du petit poêle de fonte une boîte de fer blanc contenant un briquet et des allumettes. Elle plaça ces objets sur le panier, le souleva d'une main, et de l'autre emporta le fourneau. En passant auprès du corps de la pauvre charbonnière, Céphyse dit avec un sourire étrange: Je vous vole, ma pauvre mère Arsène, mais mon vol ne me profitera guère.

Céphyse sortit de la boutique, rajusta la porte du mieux qu'elle put, suivit l'allée et traversa la petite cour qui séparait ce corps de logis dans lequel Rodin avait eu son pied-à-terre.

Sauf les fenêtres de l'appartement de Philémon, sur l'appui desquelles Rose-Pompon, perchée comme un oiseau, avait tant de fois gazouillé _son _Béranger, les autres croisées de cette maison étaient ouvertes; au premier et au second étage il y avait des morts; comme tant d'autres, ils attendaient la charrette où l'on entassait les cercueils.

La reine Bacchanal gagna l'escalier qui conduisait aux chambres naguère occupées par Rodin; arrivée à leur palier, elle monta un petit escalier délabré, raide comme une échelle, auquel une vieille corde servait de rampe, et atteignit enfin la porte à demi pourrie d'une mansarde située sous les combles.

Cette maison était tellement délabrée, qu'en plusieurs endroits, la toiture, percée à jour, laissait, lorsqu'il pleuvait, pénétrer la pluie dans ce réduit à peine large de dix pieds carrés, et éclairé par une fenêtre mansardée. Pour tout mobilier, on voyait, au long du mur dégradé, sur le carreau, une vieille paillasse éventrée, d'où sortaient quelques brins de paille; à côté de cette couche, une petite cafetière de faïence égueulée, contenant un peu d'eau.

La Mayeux, vêtue de haillons, était assise au bord de la paillasse, ses coudes sur ses genoux, son visage caché entre ses mains fluettes et blanches. Lorsque Céphyse rentra, la soeur adoptive d'Agricol releva la tête; son pâle et doux visage semblait encore amaigri, encore creusé par la souffrance, par le chagrin, par la misère: ses yeux caves, rougis par les larmes, s'attachèrent sur sa soeur avec une expression de mélancolique tendresse.

— Soeur… j'ai ce qu'il nous faut, dit Céphyse d'une voix sourde et brève. Dans ce panier, il y a la fin de nos misères.

Puis, montrant à la Mayeux les objets qu'elle venait de déposer sur le carreau, elle ajouta:

— Pour la première fois de ma vie… j'ai… volé… et cela m'a fait honte et peur… Décidément, je ne suis faite ni pour être voleuse ni pour être pis encore. C'est dommage, ajouta-t-elle en se prenant à sourire d'un air sardonique.

Après un moment de silence, la Mayeux dit à sa soeur avec une expression navrante:

— Céphyse… ma bonne Céphyse… tu veux donc absolument mourir?

— Comment hésiter! répondit Céphyse d'une voix ferme. Voyons, soeur, si tu veux, faisons encore une fois mon compte: quand même je pourrais oublier ma honte et le mépris de Jacques mourant, que me reste-t-il? Deux partis à prendre: le premier, redevenir honnête et travailler. Eh bien, tu le sais, malgré ma bonne volonté, le travail me manquera souvent, comme il nous manque depuis quelques jours, et, quand il ne manquera pas, il me faudra vivre avec quatre ou cinq francs par semaine. Vivre… c'est-à- dire mourir à petit feu à force de privations, je connais ça… j'aime mieux mourir tout d'un coup… L'autre parti serait de continuer, pour vivre, le métier infâme dont j'ai essayé une fois… et je ne veux pas… c'est plus fort que moi… Franchement, soeur entre une affreuse misère, l'infamie ou la mort, le choix peut-il être douteux? réponds.

Puis se reprenant aussitôt sans laisser parler la Mayeux, Céphyse ajouta d'une voix brève et saccadée:

— D'ailleurs, à quoi bon discuter?… je suis décidée; rien au monde ne m'empêcherait d'en finir, puisque toi… toi… soeur chérie, tout ce que tu as pu obtenir… de moi… c'est un retard de quelques jours… espérant que le choléra nous épargnerait la peine… Pour te faire plaisir, j'y consens: le choléra vient… tue tout dans la maison… et nous laisse… Tu vois bien, il vaut mieux faire ses affaires soi-même, ajouta-t-elle en souriant de nouveau d'un air sardonique.

Puis elle reprit:

— Et d'ailleurs, toi qui parles, pauvre soeur… tu en as aussi envie que moi… d'en finir… avec la vie.

— Cela est vrai, Céphyse, répondit la Mayeux, qui semblait accablée. Mais… seule… on n'est responsable que de soi… et il me semble que mourir avec toi, ajouta-t-elle en frissonnant, c'est être complice de ta mort.

— Aimes-tu mieux en finir… moi de mon côté… toi du tien?… Ce sera gai… dit Céphyse, montrant dans ce moment terrible cette espèce d'ironie amère, désespérée, plus fréquente qu'on ne le croit au milieu des préoccupations mortelles.

— Oh! non… non… dit la Mayeux avec effroi, pas seule… Oh! je ne veux pas mourir seule.

— Tu le vois donc bien, soeur chérie… nous avons raison de ne pas nous quitter, et pourtant, ajouta Céphyse d'une voix émue, j'ai parfois le coeur brisé quand je songe que tu veux mourir comme moi…

— Égoïste! dit la Mayeux avec un sourire navrant, quelles raisons ai-je plus que toi d'aimer la vie? quel vide laisserai-je après moi?

— Mais toi, soeur, reprit Céphyse, tu es une pauvre martyre… Les prêtres parlent de saintes! en est-il seulement une qui te vaille?… et pourtant, tu veux mourir comme moi… qui ai toujours été aussi oisive, aussi insouciante, aussi coupable… que tu as été laborieuse et dévouée à tout ce qui souffrait… Qu'est-ce que tu veux que je te dise? c'est vrai, pourtant, cela! toi… un ange sur la terre, tu vas mourir aussi désespérée que moi… qui suis maintenant aussi dégradée qu'une femme peut l'être, ajouta la malheureuse en baissant les yeux.

— Cela est étrange, reprit la Mayeux, pensive. Parties du même point, nous avons suivi des routes opposées… et nous voici arrivées au même but: le dégoût de l'existence… Pour toi, pauvre soeur, il y a quelques jours encore; si belle, si vaillante, si folle de plaisirs et de jeunesse, la vie est, à cette heure, aussi pesante qu'elle l'est pour moi, triste et chétive créature… Après tout, j'ai accompli jusqu'à la fin ce qui était pour moi un devoir, ajouta la Mayeux avec douceur; Agricol n'a plus besoin de moi… il est marié… il aime, il est aimé… son bonheur est certain. Mlle de Cardoville n'a rien à désirer. Belle, riche, heureuse, j'ai fait pour elle ce qu'une pauvre créature de ma sorte pouvait faire… Ceux qui ont été bons pour moi sont heureux; qu'est-ce que cela fait maintenant que j'aille me reposer!… je suis si lasse!…

— Pauvre soeur, dit Céphyse avec une émotion touchante qui détendit ses traits contractés, quand je songe que, sans m'en prévenir, et malgré ta résolution de ne jamais retourner chez cette généreuse demoiselle, ta protectrice, tu as eu le courage de te traîner, mourante de fatigue et de besoin, jusque chez elle pour tâcher de l'intéresser à mon sort… oui, mourante… puisque les forces t'ont manqué aux Champs-Élysées!

— Et quand j'ai pu me rendre enfin à l'hôtel de Mlle de Cardoville, elle était malheureusement absente!… oh! bien malheureusement, répéta la Mayeux en regardant Céphyse avec douleur, car, le lendemain, voyant cette dernière ressource nous manquer… pensant encore plus à moi qu'à toi, voulant à tout prix nous procurer du pain…

La Mayeux ne put achever et cacha son visage dans ses mains en frémissant.

— Eh bien! j'ai été me vendre comme tant d'autres malheureuses se vendent quand le travail manque ou que le salaire ne suffit pas… et que la faim crie trop fort… répondit Céphyse d'une voix saccadée; seulement au lieu de vivre de ma honte… comme tant d'autres en vivent… moi, j'en meurs…

— Hélas! cette terrible honte, dont tu mourras, pauvre Céphyse, parce que tu as du coeur… tu ne l'aurais pas connue si j'avais pu voir Mlle de Cardoville, ou si elle avait répondu à la lettre que j'avais demandé la permission de lui écrire chez son concierge; mais, son silence me le prouve, elle est justement blessée de mon brusque départ de chez elle… je le conçois… elle a dû l'attribuer à une noire ingratitude… oui… car, pour qu'elle n'ait pas daigné me répondre… il faut qu'elle soit bien blessée… et elle a le droit de l'être… Aussi n'ai-je pas eu le courage d'oser lui écrire une seconde fois… cela eût été inutile, j'en suis sûre… Bonne et équitable comme elle l'est… ses refus sont inexorables lorsqu'elle les croit mérités… et puis, d'ailleurs, à quoi bon!… il était trop tard… tu étais décidée à en finir…

— Oh! bien décidée!… car mon infamie me rongeait le coeur… et Jacques était mort dans mes bras en me méprisant… et je l'aimais, vois-tu, ajouta Céphyse avec une exaltation passionnée, je l'aimais comme on n'aime qu'une fois dans la vie!…

— Que notre sort s'accomplisse donc!… dit la Mayeux, pensive…

— Et la cause de ton départ de chez Mlle de Cardoville, soeur, tu ne me l'as jamais dite… reprit Céphyse après un moment de silence.

— Ce sera le seul secret que j'emporterai avec moi, ma bonne
Céphyse, dit la Mayeux en baissant les yeux.

Et elle songeait avec une joie amère que bientôt elle serait délivrée de cette crainte qui avait empoisonné les derniers jours de sa triste vie:

Se retrouver en face d'Agricol… instruit du funeste et ridicule amour qu'elle ressentait pour lui…

Car, il faut le dire, cet amour fatal, désespéré, était une des causes du suicide de cette infortunée; depuis la disparition de son journal, elle croyait que le forgeron connaissait le triste secret de ces pages navrantes; quoiqu'elle ne doutât pas de la générosité, du bon coeur d'Agricol, elle se défiait tant d'elle- même, elle ressentait une telle honte de cette passion, pourtant bien noble, bien pure, que, dans l'extrémité où elle et Céphyse s'étaient trouvées réduites, manquant toutes deux de travail et de pain, aucune puissance humaine ne l'aurait forcée d'affronter le regard d'Agricol… pour lui demander aide et secours.

Sans doute, la Mayeux eût autrement envisagé sa position si son esprit n'eût pas été troublé par cette sorte de vertige dont les caractères les plus fermes sont souvent atteints lorsque le malheur qui les frappe dépasse toutes les bornes; mais la misère, mais la faim, mais l'influence, pour ainsi dire contagieuse dans un tel moment, des idées de suicide de Céphyse; mais la lassitude d'une vie depuis si longtemps vouée à la douleur, aux mortifications, portèrent le dernier coup à la raison de la Mayeux; après avoir longtemps lutté contre le funeste dessein de sa soeur, la pauvre créature, accablée, anéantie, finit par vouloir partager le sort de Céphyse, voyant du moins dans la mort le terme de tant de maux…

— À quoi penses-tu, soeur? dit Céphyse, étonnée du long silence de la Mayeux. Celle-ci tressaillit et répondit:

— Je pense à la cause qui m'a fait si brusquement sortir de chez Mlle de Cardoville et passer à ses yeux pour une ingrate… Enfin, puisse cette fatalité qui m'a chassée de chez elle n'avoir pas d'autres victimes que nous; puisse mon dévouement, si obscur, si infime qu'il eût été, ne jamais manquer à celle qui a tendu sa noble main à la pauvre ouvrière et l'a appelée sa _soeur… _puisse-t-elle être heureuse, oh! à tout jamais heureuse! dit la Mayeux en joignant les mains avec l'ardeur d'une invocation sincère.

— Cela est beau… soeur… un tel voeu dans ce moment! dit
Céphyse.

— Oh! c'est que, vois-tu, reprit vivement la Mayeux, j'aimais, j'admirais cette merveille d'esprit, de coeur et de beauté idéale, avec un pieux respect, car jamais la puissance de Dieu ne s'est révélée dans une oeuvre plus adorable et plus pure… une de mes dernières pensées aura du moins été pour elle.

— Oui… tu auras aimé et respecté ta généreuse protectrice jusqu'à la fin…

— Jusqu'à la fin… dit la Mayeux après un moment de silence. C'est vrai… tu as raison… c'est la fin… bientôt… dans un instant, tout sera terminé… Vois donc avec quel calme nous parlons de… de ce qui en épouvante tant d'autres!

— Soeur, nous sommes calmes, parce que nous sommes décidées.

— Bien décidées, Céphyse? dit la Mayeux en jetant de nouveau un regard profond et pénétrant sur sa soeur.

— Oh! oui… puisses-tu l'être autant que moi!…

— Sois tranquille… si je retardais de jour en jour le moment d'en finir, répondit la Mayeux, c'est que je voulais toujours te laisser le temps de réfléchir… car, pour moi…

La Mayeux n'acheva pas, mais elle fit un signe de tête d'une tristesse désespérée.

— Eh bien… soeur… embrassons-nous, dit Céphyse, et du courage!

La Mayeux, se levant, se jeta dans les bras de sa soeur… Toutes deux se tinrent longtemps embrassées… Il y eut quelques secondes d'un silence profond, solennel, seulement interrompu par les sanglots des deux soeurs, car alors seulement elles se mirent à pleurer.

— Oh! mon Dieu! s'aimer ainsi… et se quitter… pour jamais, dit Céphyse, c'est bien cruel!… pourtant.

— Se quitter!… s'écria la Mayeux… et son pâle et doux visage inondé de larmes resplendit tout à coup d'une divine espérance; se quitter, soeur, oh! non, non. Ce qui me rend calme… vois-tu… c'est que je sens là, au fond du coeur, une aspiration profonde, certaine, vers ce monde meilleur où une vie meilleure nous attend! Dieu… si grand, si clément, si prodigue, si bon, n'a pas voulu, lui, que ses créatures fussent à jamais malheureuses, mais quelques hommes égoïstes, dénaturant son oeuvre, réduisent leurs frères à la misère et au désespoir… Plaignons les méchants et laissons-les… Viens là-haut, soeur… les hommes n'y sont rien, Dieu y règne… viens là-haut, soeur; on y est mieux… partons vite… car il est tard.

Ce disant, la Mayeux montra les rouges lueurs du couchant qui commençaient à empourprer les carreaux de la fenêtre.

Céphyse, entraînée par la religieuse exaltation de sa soeur, dont les traits, pour ainsi dire transfigurés par l'espoir d'une délivrance prochaine, brillaient doucement colorés par les rayons du soleil couchant, Céphyse saisit les deux mains de sa soeur, et, la regardant avec un profond attendrissement, s'écria:

— Oh! ma soeur, comme tu es belle ainsi!

— La beauté me vient un peu tard, dit la Mayeux en souriant tristement.

— Non, soeur, car tu parais si heureuse… que les derniers scrupules que j'avais encore pour toi s'effacent tout à fait.

— Alors, dépêchons-nous, dit la Mayeux en montrant le réchaud à sa soeur.

— Sois tranquille, soeur, ce ne sera pas long, dit Céphyse. Et elle alla prendre le réchaud rempli de charbon qu'elle avait placé dans un coin de la mansarde, et l'apporta au milieu de cette petite pièce.

— Sais-tu… comment cela… s'arrange… toi!… lui demanda la
Mayeux en s'approchant.

— Oh!… mon Dieu!… c'est bien simple, répondit Céphyse: On ferme la porte… la fenêtre, et l'on allume le charbon…

— Oui, soeur; mais il me semble avoir entendu dire qu'il fallait bien exactement boucher toutes les ouvertures, afin qu'il n'entre pas d'air.

— Tu as raison: justement cette porte joint si mal!

— Et le toit… vois donc ces crevasses.

— Comment faire… soeur!

— Mais, j'y songe, dit la Mayeux, la paille de notre paillasse, bien tordue, pourra nous servir.

— Sans doute, reprit Céphyse, nous en garderons pour allumer notre feu, et du reste nous ferons des tampons pour les crevasses du toit, et des bourrelets pour la porte et les fenêtres…

Puis, souriant avec cette ironie amère, fréquente, nous le répétons, dans ces lugubres moments, Céphyse ajouta:

— Dis donc… soeur, des bourrelets aux portes et aux fenêtres pour empêcher l'air… quel luxe… nous sommes douillettes comme des personnes riches.

— À cette heure… nous pouvons bien prendre un peu nos aises, dit la Mayeux en tâchant de plaisanter comme la reine Bacchanal.

Et les deux soeurs, avec un incroyable sang-froid, commencèrent à tordre des brins de paille en espèce de bourrelets assez menus pour pouvoir être placés entre les ais de la porte et le plancher, puis elles façonnèrent d'assez gros tampons destinés à boucher les crevasses de la toiture. Tant que dura cette sinistre occupation, le calme et la morne résignation de ces deux infortunées ne se démentirent pas.

XX. Suicide.

Céphyse et la Mayeux continuaient avec calme les préparatifs de leur mort.

Hélas! combien de pauvres jeunes filles, ainsi que les deux soeurs, ont été et seront encore fatalement poussées à chercher dans le suicide un refuge contre le désespoir, contre l'infamie ou contre une vie trop misérable.

Et cela doit être… et sur la société pèsera aussi la terrible responsabilité de ces morts désespérées, tant que des milliers de créatures humaines_, ne pouvant pas matériellement vivre _du salaire dérisoire qu'on leur accorde, seront forcées de choisir entre ces trois abîmes de maux, de hontes et de douleurs:

Une vie de travail énervant et des privations meurtrières, causes d'une mort précoce…

La prostitution, qui tue aussi, mais lentement, par les mépris, par les brutalités, par les maladies immondes…

Le suicide, qui tue tout de suite…

Céphyse et la Mayeux symbolisent moralement deux fractions de la classe ouvrière chez les femmes.

Ainsi que la Mayeux, les unes, sages, laborieuses, infatigables, luttent énergiquement avec une admirable persévérance contre les tentations mauvaises, contre les mortelles fatigues d'un labeur au-dessus de leurs forces, contre une affreuse misère… Humbles, douces, résignées, elles vont… les bonnes et vaillantes créatures, elles vont… tant qu'elles peuvent aller, quoique bien frêles, quoique bien étiolées, quoique bien endolories… car elles ont presque toujours faim et froid, et presque jamais de repos, d'air et de soleil. Elles vont enfin bravement jusqu'à la fin… jusqu'à ce qu'affaiblies par un travail exagéré, minées par une pauvreté homicide, les forces leur manquent tout à fait… Alors, presque toujours atteintes de maladies d'épuisement, le plus grand nombre va s'éteindre douloureusement à l'hospice et alimenter les amphithéâtres… exploitées pendant leur vie, exploitées après leur mort… toujours utiles aux vivants. Pauvres femmes, saints martyrs!

Les autres, moins patientes, allument un peu de charbon, et_, bien lasses_, comme dit la Mayeux, oh! bien lasses de cette vie terne, sombre, sans joies, sans souvenirs, sans espérances, elles se reposent enfin, et s'endorment du sommeil éternel, sans songer à maudire un monde qui ne leur laisse que le choix du suicide… Oui, le choix du suicide… car, sans parler des métiers dont l'insalubrité mortelle décime périodiquement les classes ouvrières, la misère, en un temps donné, tue comme l'asphyxie.

D'autres femmes, au contraire, douées, ainsi que Céphyse, d'une organisation vivace et ardente, d'un sang riche et chaud, d'appétits exigeants, ne peuvent se résigner à vivre seulement d'un salaire qui ne leur permet pas même de manger à leur faim. Quant à quelques distractions, si modestes qu'elles soient, quant à des vêtements, non pas coquets mais propres, besoin aussi impérieux que la faim chez la majorité de l'espèce, il n'y faut pas songer…

Qu'arrive-t-il? Un amant se présente; il parle de fêtes, de bals, de promenades aux champs, à une malheureuse fille toute palpitante de jeunesse et clouée sur sa chaise dix-huit heures par jour… dans quelques taudis sombre et infect; le tentateur parle de vêtements élégants et frais, et la robe mauvaise qui couvre l'ouvrière ne la défend même pas du froid; le tentateur parle de mets délicats… et le pain qu'elle dévore est loin de rassasier chaque soir son appétit de dix-sept ans. Alors elle cède à ces offres pour elle irrésistibles. Et bientôt vient le délaissement, l'abandon de l'amant: mais l'habitude de l'oisiveté est prise, la crainte de la misère a grandi à mesure que la vie s'est un peu raffinée; le travail, même incessant, ne suffirait plus aux dépenses accoutumées… alors, par faiblesse, par peur… par insouciance… on descend d'un degré de plus dans le vice; puis enfin l'on tombe au plus profond de l'infamie… et, ainsi que le disait Céphyse, les unes vivent de l'infamie… d'autres en meurent.

Meurent-elles comme Céphyse, on doit les plaindre plus encore que les blâmer. La société ne perd-elle pas ce droit de blâme dès que toute créature humaine, d'abord laborieuse et honnête, n'a pas trouvé, disons-le toujours, en retour de son travail assidu, un logement salubre, un vêtement chaud, des aliments suffisants, quelques jours de repos et toute facilité d'étudier, de s'instruire, parce que le pain de l'âme est dû à tous, comme le pain du corps, en échange de leur travail et de leur probité?

Oui, une société égoïste et marâtre est responsable de tant de vices, de tant d'actions mauvaises, qui ont eu pour seule cause première:

L'impossibilité matérielle de vivre sans faillir.

Oui, nous le répétons, un nombre effrayant de femmes n'ont que le choix entre: une misère homicide, la prostitution, le suicide.

Et cela, disons-le encore, on nous entendra peut-être, et cela parce que le salaire de ces infortunées est insuffisant, dérisoire… non que leurs patrons soient généralement durs ou injustes, mais parce que, souffrant cruellement eux-mêmes des continuelles réactions d'une concurrence anarchique, parce que, écrasés sous le poids d'une implacable féodalité industrielle (état de choses maintenu, imposé par l'inertie, l'intérêt ou le mauvais vouloir des gouvernements), ils sont forcés d'amoindrir chaque jour les salaires pour éviter une ruine complète.

Et tant de déplorables infortunes sont-elles au moins quelquefois allégées par une lointaine espérance d'un avenir meilleur? Hélas! on n'ose le croire…

Supposons qu'un homme sincère, sans aigreur, sans passion, sans amertume, sans violence, mais le coeur douloureusement navré de tant de misère, vienne simplement poser cette question à nos législateurs:

«Il résulte de faits évidents, prouvés, irrécusables, que des milliers de femmes sont obligées de vivre de Paris avec CINQ FRANCS au plus par semaine… entendez-vous bien: CINQ FRANCS PAR SEMAINE… pour se loger, se vêtir, se chauffer, se nourrir. Et beaucoup de ces femmes sont veuves et ont de petits enfants; je ne ferai pas, comme on dit_, de phrases! _Je vous conjure seulement de penser à vos filles, à vos soeurs, à vos femmes, à vos mères… Comme elles, pourtant, ces milliers de pauvres créatures, vouées à un sort affreux et forcément démoraliseur, sont mères, filles, soeurs, épouses. Je vous le demande au nom de la charité, au nom du bon sens, au nom de l'intérêt de tous, au nom de la dignité humaine, un tel état de choses, qui va d'ailleurs toujours en s'aggravant, est-il tolérable? est-il possible? Le souffrirez- vous, surtout si vous songez aux maux effroyables, aux vices sans nombre qu'engendre une telle misère?»

Que se passerait-il parmi nos législateurs?

Sans doute ils répondraient… douloureusement, navrés (il faut le croire) de leur impuissance:

— Hélas! c'est désolant, nous gémissons de si grandes misères; mais nous ne pouvons rien. NOUS NE POUVONS RIEN!!!

De tout ceci la morale est simple, la conclusion facile et à la portée de tous… de ceux qui souffrent surtout… et ceux-là, en nombre immense, concluent souvent… concluent beaucoup, à leur manière… et ils attendent.

Aussi un jour viendra peut-être où la société regrettera bien amèrement sa déplorable insouciance; alors les heureux de ce monde auront de terribles comptes à demander aux gens qui, à cette heure, nous gouvernent, car ils auraient pu, sans crises, sans violences, sans secousse, assurer le bien-être du travailleur et la tranquillité du riche.

Et, en attendant une solution quelconque à ces questions si douloureuses, qui intéressent l'avenir de la société… du monde peut-être, bien des pauvres créatures, comme la Mayeux, comme Céphyse, mourront de misère et de désespoir.

* * * * *

En quelques minutes, les deux soeurs eurent achevé de confectionner avec la paille de leur couche les bourrelets et les tambours destinés à intercepter l'air et à rendre l'asphyxie plus rapide et plus sûre.

La Mayeux dit à sa soeur:

— Toi qui es la plus grande, Céphyse, tu te chargeras du plafond, moi de la fenêtre et de la porte.

— Sois tranquille, soeur… j'aurai fini avant toi, répondit
Céphyse.

Et les deux jeunes filles commencèrent à intercepter soigneusement les courants d'air qui jusque-là sifflaient dans cette mansarde délabrée.

Céphyse, grâce à sa taille élevée, atteignit aux crevasses du toit, qui furent hermétiquement bouchées.

Cette triste besogne accomplie, les deux soeurs revinrent l'une auprès de l'autre et se regardèrent en silence. Le moment fatal approchait; leurs physionomies, quoique toujours calmes, semblaient légèrement animées par cette surexcitation étrange qui accompagne toujours les doubles suicides.

— Maintenant, dit la Mayeux, vite le fourneau… Et elle s'agenouilla devant le petit réchaud rempli de charbon; mais Céphyse, prenant sa soeur par-dessous les bras, l'obligea de se relever, en lui disant:

— Laisse-moi allumer le feu… cela me regarde…

— Mais, Céphyse…

— Tu sais, pauvre soeur, combien l'odeur du charbon te fait mal à la tête!

À cette naïveté, car la reine Bacchanal parlait sérieusement, les deux soeurs ne purent s'empêcher de sourire tristement.

— C'est égal, reprit Céphyse. À quoi bon te donner une souffrance de plus… et plus tôt?

Puis, montrant à sa soeur la paillasse encore un peu garnie,
Céphyse ajouta:

— Tu vas te coucher là, bonne petite soeur, lorsque le fourneau sera allumé, je viendrai m'asseoir à côté de toi.

— Ne sois pas longtemps… Céphyse.

— Dans cinq minutes, c'est fait. Le bâtiment élevé sur la rue était séparé par une cour étroite du corps de logis où se trouvait le réduit des deux soeurs, et le dominait tellement, qu'une fois le soleil disparu derrière de hauts pignons, la mansarde devint assez obscure, le jour voilé de la fenêtre aux carreaux presque opaques, tant ils étaient sordides, éclairait faiblement la vieille paillasse à carreaux bleus et blancs sur laquelle la Mayeux, vêtue d'une robe en lambeaux, se tenait à demi couchée. S'accoudant alors sur son bras gauche, le menton appuyé dans la paume de sa main elle se mit à regarder sa soeur avec une expression déchirante, Céphyse, agenouillée devant le réchaud, le visage penché vers le noir charbon au-dessus duquel voltigeait déjà çà et là une petite flamme bleuâtre… Céphyse soufflait avec force sur un peu de braise allumée, qui jetait sur la pâle figure de la jeune fille des reflets ardents. Le silence était profond… L'on n'entendait pas d'autre bruit que celui du souffle haletant de Céphyse, et, par intervalles, la légère crépitation du charbon qui, commençant à s'embraser, exhalait déjà une odeur fade à soulever le coeur.

Céphyse, voyant le réchaud complètement allumé et se sentant déjà un peu étourdie, se releva et dit à sa soeur en s'approchant d'elle:

— C'est fait…

— Ma soeur, reprit la Mayeux en se mettant à genoux sur la paillasse, pendant que Céphyse était encore debout, comment allons-nous nous placer? Je voudrais bien être tout près de toi… jusqu'à la fin…

— Attends, dit Céphyse en exécutant à mesure les mouvements dont elle parlait, je vais m'asseoir au chevet de la paillasse, adossée au mur. Maintenant, petite soeur, viens, couche-toi là… Bon… appuie ta tête sur mes genoux… et donne-moi ta main. Es-tu bien ainsi?

— Oui, mais je ne peux pas te voir.

— Cela vaut mieux… Il paraît qu'il y a un moment, bien court… il est vrai… où l'on souffre beaucoup… Et… ajouta Céphyse d'une voix émue, autant ne pas nous voir souffrir.

— Tu as raison, Céphyse…

— Laisse-moi baiser une dernière fois tes beaux cheveux, dit Céphyse en pressant contre ses lèvres la chevelure soyeuse qui couronnait le pâle et mélancolique visage de la Mayeux, et puis après, nous nous tiendrons tranquilles…

— Soeur… ta main… dit la Mayeux; une dernière fois, ta main… et après comme tu le dis, nous ne bougerons plus… et nous n'attendrons pas longtemps, je crois, car je commence à me sentir étourdie… et toi… soeur?

— Moi?… pas encore, dit Céphyse, je ne m'aperçois que de l'odeur du charbon.

— Tu ne prévois pas à quel cimetière on nous mènera? dit la
Mayeux après un moment de silence.

— Non; pourquoi cette question?

— Parce que je préférerais le Père-Lachaise… j'y ai été une fois avec Agricol et sa mère… Quel beau coup d'oeil… partout des arbres… des fleurs… du marbre… sais-tu que les morts… sont mieux logés… que les vivants et…

— Qu'as-tu, soeur?… dit Céphyse à la Mayeux, qui s'était interrompue après avoir parlé d'une voix plus lente.

— J'ai comme des vertiges… les tempes me bourdonnent… répondit la Mayeux. Et toi, comment te sens-tu!

— Je commence seulement à être un peu étourdie; c'est singulier, chez moi… l'effet est plus tardif que chez toi.

— Oh! c'est que moi, dit la Mayeux en tâchant de sourire, j'ai toujours été si précoce… Te souviens-tu… à l'école des soeurs, on disait que j'étais toujours plus avancée que les autres… Cela m'arrive encore, comme tu vois.

— Oui… mais j'espère te rattraper tout à l'heure, dit Céphyse.

Ce qui étonnait les deux soeurs était naturel; quoique très affaiblie par les chagrins et par la misère, la reine Bacchanal, d'une constitution aussi robuste que celle de la Mayeux était frêle et délicate, devait ressentir beaucoup moins promptement que sa soeur les effets de l'asphyxie.

Après un instant de silence, Céphyse reprit en posant sa main sur le front de la Mayeux, dont elle supportait toujours la tête sur ses genoux:

— Tu ne me dis rien… soeur!… tu souffres, n'est-ce pas?

— Non, dit la Mayeux d'une voix affaiblie; mes paupières sont pesantes comme du plomb… l'engourdissement me gagne… je m'aperçois… que je parle plus lentement… mais je ne sens encore aucune douleur vive… Et toi, soeur?

— Pendant que tu me parlais, j'ai éprouvé un vertige; maintenant mes tempes battent avec force.

— Comme elles me battaient tout à l'heure; on croirait que c'est plus douloureux et plus difficile que cela… de mourir…

Puis après un moment de silence, la Mayeux dit soudain à sa soeur:

— Crois-tu qu'Agricol me regrette beaucoup et pense longtemps à moi?

— Peux-tu demander cela!… dit Céphyse d'un ton de reproche.

— Tu as raison… reprit doucement la Mayeux. Il y a un mauvais sentiment dans ce doute… mais si tu savais…

— Quoi, soeur? La Mayeux hésita un instant et dit avec accablement:

— Rien… Puis elle ajouta:

— Heureusement, je meurs bien convaincue qu'il n'aura jamais besoin de moi; il est marié à une jeune fille charmante; ils s'aiment… je suis sûre… qu'elle fera son bonheur.

En prononçant ces derniers mots, l'accent de la Mayeux s'était de plus en plus affaibli. Tout à coup elle tressaillit, et dit à Céphyse, d'une voix tremblante, presque craintive:

— Ma soeur, serre-moi dans tes bras… oh! j'ai peur: je vois tout d'un bleu sombre, et les objets tourbillonnent autour de moi.

Et la malheureuse créature, se relevant un peu, cacha son visage dans le sein de sa soeur, toujours assise, et l'entoura de ses deux bras languissants.

— Courage… soeur!… dit Céphyse en la serrant contre sa poitrine; et d'une voix qui s'affaiblissait aussi:

— Ça va finir… Et Céphyse ajouta, avec un mélange d'envie et d'effroi:

— Pourquoi donc ma soeur est-elle si vite défaillante?… J'ai encore toute ma tête et je souffre moins qu'elle… Oh! mais cela ne durera pas; si je pensais qu'elle dût mourir avant moi, j'irais me mettre le visage au-dessus du réchaud… oui… et j'y vais.

Au mouvement que fit Céphyse pour se relever, une faible étreinte de sa soeur la retint.

— Tu souffres, pauvre petite?… dit Céphyse en tremblant.

— Ah!… oui… à cette heure… beaucoup… ne me quitte pas… je t'en prie…

— Et moi… rien… presque rien encore… se dit Céphyse en jetant un coup d'oeil farouche sur le réchaud… Ah!… si… pourtant, ajouta-t-elle avec une sorte de joie sinistre, je commence à étouffer, et il… me semble… que ma tête va se fendre.

En effet, le gaz délétère remplissait alors la petite chambre dont il avait peu à peu chassé tout l'air respirable… le jour s'avançait; la mansarde, devenue assez obscure, était éclairée par la réverbération du fourneau, qui jetait ses reflets rougeâtres sur le groupe des deux soeurs étroitement embrassées. Soudain la Mayeux fit quelques légers mouvements convulsifs, en prononçant ces mots d'une voix éteinte:

— Agricol… mademoiselle de Cardoville… Oh! adieu…
Agricol… je te…

Puis elle murmura quelques autres paroles inintelligibles; ses mouvements convulsifs cessèrent, et ses bras, qui enlaçaient Céphyse, retombèrent inertes sur la paillasse.

— Ma soeur!… s'écria Céphyse effrayée, en soulevant la tête de la Mayeux entre ses deux mains pour la regarder, toi… déjà, ma soeur… mais moi?

La douce figure de la Mayeux n'était pas plus pâle que de coutume, seulement ses yeux, à demi fermés, n'avaient plus de regard; un demi-sourire rempli de tristesse et de bonté erra encore un instant sur ses lèvres violettes, d'où s'échappait un souffle imperceptible… puis sa bouche devint immobile: l'expression du visage était d'une grande sérénité.

— Mais tu ne dois pas mourir avant moi… s'écria Céphyse d'une voix déchirante en couvrant de baisers les joues de la Mayeux, qui se refroidirent sous ses lèvres. Ma soeur… attends-moi… attends-moi…

La Mayeux ne répondit pas; sa tête, que Céphyse abandonna un moment, retomba doucement sur la paillasse.

— Mon Dieu! je te le jure… ce n'est pas ma faute si nous ne mourrons pas ensemble!… s'écria avec désespoir Céphyse agenouillée devant la couche où était étendue la Mayeux. Morte!… murmura Céphyse épouvantée, la voilà morte… avant moi… c'est peut-être que je suis la plus forte… Ah!… heureusement… je commence… comme elle… tout à l'heure… à voir d'un bleu sombre… oh!… je souffre… quel bonheur!… Oh! l'air me manque… Soeur, ajouta-t-elle en jetant ses bras autour du cou de la Mayeux, me voilà… je viens…

Soudain, un bruit de pas et de voix se fit entendre dans l'escalier. Céphyse avait encore assez de présence d'esprit pour que ces sons arrivassent jusqu'à elle. Toujours étendue sur le corps de sa soeur, elle redressa la tête. Le bruit se rapprocha de plus en plus; bientôt une voix s'écria au dehors, à peu de distance de la porte:

— Grand Dieu!… quelle odeur de charbon!…

Et au même instant les ais de la porte furent ébranlés, tandis qu'une autre voix s'écriait:

— Ouvrez!… ouvrez!

— On va entrer… me sauver… moi!… et ma soeur morte… Oh! non… je n'aurai pas la lâcheté de lui survivre.

Telle fut la dernière pensée de Céphyse. Usant de tout ce qui lui restait de forces pour courir à la fenêtre, elle l'ouvrit… et au moment où la porte, à demi brisée, cédait sous un vigoureux effort… la malheureuse créature se précipita dans la cour, du haut de ce troisième étage. À cet instant, Adrienne et Agricol paraissaient au seuil de la chambre.

Malgré l'odeur suffocante du charbon, Mlle de Cardoville se précipita dans la mansarde, et, voyant le réchaud, s'écria:

— La malheureuse enfant!… elle s'est tuée!…

— Non… elle s'est jetée par la fenêtre, s'écria Agricol, car il avait vu, au moment où la porte se brisait, une forme humaine disparaître par la croisée où il courut. Ah!… c'est affreux! s'écria-t-il bientôt, et poussant un cri déchirant, il mit sa main devant ses yeux et se retourna pâle, terrifié, vers Mlle de Cardoville.

Mais se méprenant sur la cause de l'épouvante d'Agricol, Adrienne, qui venait d'apercevoir la Mayeux à travers l'obscurité, répondit:

— Non… la voici… Et elle montra au forgeron la pâle figure de la Mayeux étendue sur la paillasse, auprès de laquelle Adrienne se jeta à genoux… Saisissant les mains de la pauvre ouvrière, elle les trouva glacées… lui posant vite la main sur le coeur, elle ne le sentit plus battre… Cependant, au bout d'une seconde, l'air frais entrant à flots par la porte, par la fenêtre, Adrienne crut remarquer une pulsation presque imperceptible et s'écria:

— Son coeur bat, vite du secours… monsieur Agricol, courez! du secours… Heureusement j'ai mon flacon.

— Oui… oui… du secours pour elle… et pour l'autre… s'il en est temps encore! dit le forgeron désespéré en se précipitant vers l'escalier, laissant Mlle de Cardoville agenouillée devant la paillasse où était étendue la Mayeux.

XXI. Les aveux.

Pendant la scène pénible que nous venons de raconter, une vive émotion avait coloré les traits de Mlle de Cardoville, pâlie, amaigrie par le chagrin. Ses joues, naguère d'une rondeur si pure, s'étaient déjà légèrement creusées, tandis qu'un cercle d'un faible et transparent azur cernait ses yeux noirs, tristement voilés, au lieu d'être vifs et brillants comme par le passé; ses lèvres charmantes, quoique contractées par une inquiétude douloureuse, avaient cependant conservé leur incarnat humide et velouté.

Pour donner plus aisément ses soins à la Mayeux, Adrienne avait jeté au loin son chapeau, et les flots soyeux de sa belle chevelure d'or cachaient presque son visage baissé vers la paillasse, auprès de laquelle elle se tenait agenouillée, serrant entre ses mains d'ivoire les mains fluettes de la pauvre ouvrière, complètement rappelée à la vie depuis quelques minutes, et par la salubre fraîcheur de l'air, et par l'activité des sels dont Adrienne portait sur elle un flacon; heureusement, l'évanouissement de la Mayeux avait été causé plus par son émotion et par sa faiblesse que par l'action de l'asphyxie, le gaz délétère du charbon n'ayant pas encore atteint son dernier degré d'intensité lorsque l'infortunée avait perdu connaissance.

Avant de poursuivre le récit de cette scène entre l'ouvrière et la patricienne, quelques mots rétrospectifs sont nécessaires.

Depuis l'étrange aventure du théâtre de la porte Saint-Martin, alors que Djalma, au péril de sa vie, s'était précipité sur la panthère noire sous les yeux de Mlle de Cardoville, la jeune fille avait été diversement affectée. Oubliant et sa jalousie et son humiliation à la vue de Djalma… de Djalma s'affichant aux yeux de tous avec une femme qui semblait si peu digne de lui, Adrienne, un moment éblouie par l'action à la fois héroïque et chevaleresque du prince, s'était dit: Malgré d'odieuses apparences, Djalma m'aime assez pour avoir bravé la mort afin de ramasser mon bouquet.

Mais chez cette jeune fille d'une âme délicate, d'un caractère si généreux, d'un esprit si juste et si droit, la réflexion, le bon sens devaient bientôt démontrer la vanité de pareilles consolations, bien impuissantes à guérir les cruelles blessures de son amour et de sa dignité si cruellement atteints.

Que de fois, se disait Adrienne avec raison, le prince a affronté, à la chasse, par pur caprice et sans raison, un danger pareil à celui qu'il a bravé pour ramasser mon bouquet! et encore… qui me dit que ce n'était pas, pour l'offrir à la femme dont il était accompagné?

Étranges peut-être aux yeux du monde, mais justes et grandes aux yeux de Dieu, les idées qu'Adrienne avait sur l'amour, jointes à sa légitime fierté, étaient un obstacle invincible à ce qu'elle pût jamais songer à _succéder _à cette femme (quelle qu'elle fût d'ailleurs) que le prince avait affichée en public comme sa maîtresse.

Et pourtant, Adrienne osait à peine se l'avouer, elle ressentait une jalousie d'autant plus pénible, d'autant plus humiliante, contre sa rivale, que celle-ci semblait moins digne de lui être comparée.

D'autres fois, au contraire, malgré la conscience qu'elle avait de sa propre valeur, Mlle de Cardoville, se rappelant des traits charmants de Rose-Pompon, se demandait si le mauvais goût, si les manières libres et inconvenantes de cette jolie créature étaient l'effet d'une effronterie précoce et dépravée ou de l'ignorance complète des usages; dans ce dernier cas, cette ignorance même, résultant peut-être d'un naturel naïf, ingénu, pouvait avoir un grand attrait enfin, si à ce charme et à celui d'une incontestable beauté se joignaient un amour sincère et une âme pure, peu importaient l'obscurité de la naissance et la mauvaise éducation de cette jeune fille; elle pouvait inspirer à Djalma une passion profonde.

Si Adrienne hésitait souvent à voir dans Rose-Pompon, malgré tant de fâcheuses apparences, une créature perdue, c'est que, se souvenant de ce que tant de voyageurs racontaient de l'élévation d'âme de Djalma, se souvenant surtout de la conversation qu'elle avait un jour surprise entre lui et Rodin, elle se refusait à croire qu'un homme doué d'un esprit si remarquable, d'un coeur si tendre, d'une âme si poétique, si rêveuse, si enthousiaste de l'idéal, fût capable d'aimer une créature dépravée, vulgaire, et de se montrer audacieusement en public avec elle… Là était un mystère qu'Adrienne s'efforçait en vain de pénétrer.

Ces doutes navrants, cette curiosité cruelle, alimentaient encore le funeste amour d'Adrienne, et l'on doit comprendre son incurable désespoir en reconnaissant que l'indifférence, que les mépris mêmes de Djalma ne pouvaient tuer cet amour plus brûlant, plus passionné que jamais; tantôt, se rejetant dans des idées de fatalité de coeur, elle se disait qu'elle _devait _éprouver cet amour, que Djalma le méritait, et qu'un jour ce qu'il y avait d'incompréhensible dans la conduite du prince s'expliquerait à son avantage à lui; tantôt, au contraire, honteuse d'excuser Djalma, la conscience de cette faiblesse était pour Adrienne un remords, une torture de chaque instant; victime enfin de ces chagrins inouïs, elle vécut dès lors dans une solitude profonde.