Arrivé à l'un des paliers du second étage de la maison, le cardinal frappa à une porte grise; personne ne lui répondant, il l'ouvrit, et, en homme qui connaissait parfaitement les êtres, il traversa une espèce d'antichambre et se trouva dans une pièce où était dressé un lit de sangle; sur une table de bois noir à casiers on voyait plusieurs fioles ayant contenu des médicaments.
La physionomie du prélat semblait inquiète, morose; son teint était toujours jaunâtre et bilieux; le cercle brun qui cernait ses yeux noirs et louches paraissait encore plus charbonné que de coutume. S'arrêtant un instant, il regarda autour de lui presque avec crainte, et à plusieurs reprises aspira fortement la senteur d'un flacon anticholérique; puis, se voyant seul, il s'approcha d'une glace placée sur la cheminée, et observa très attentivement la couleur de sa langue. Après quelques minutes de ce consciencieux examen, dont il parut du reste assez satisfait, il prit dans une bonbonnière d'or quelques pastilles préservatrices, qu'il laissa fondre dans sa bouche en fermant les yeux avec componction. Ces précautions sanitaires prises, collant de nouveau son flacon à son nez, le prélat se préparait à entrer dans la pièce voisine, lorsque, entendant à travers la mince cloison qui l'en séparait un bruit assez violent, il s'arrêta pour écouter, car tout ce qui se disait dans l'appartement voisin arrivait très facilement à son oreille.
— Me voici pansé… je peux me lever, disait une voix faible, mais brève et impérieuse.
— Vous n'y songez pas, mon révérend père, répondit une voix plus forte, c'est impossible.
— Vous allez voir si cela est impossible, reprit l'autre voix.
— Mais, mon révérend père… vous vous tuerez… vous êtes hors d'état de vous lever… c'est vous exposer à une rechute mortelle… je n'y consentirai pas.
À ces mots succéda de nouveau le bruit d'une faible lutte mêlée de quelques gémissements plus irrités que plaintifs, et la voix reprit:
— Non, non, mon père, et pour plus de sûreté, je ne laisserai pas vos habits à votre portée… Voici bientôt l'heure de votre potion, je vais aller vous la préparer.
Et presque aussitôt, une porte s'ouvrant, le prélat vit entrer un homme de vingt-cinq ans environ, portant sous son bras une vieille redingote olive et un pantalon noir non moins râpé qu'il jeta sur une chaise. Ce personnage était M. Ange-Modeste Rousselet, premier élève du docteur Baleinier. La physionomie du jeune praticien était humble, douceâtre et réservée; ses cheveux, presque ras sur le devant, flottaient derrière son cou; il fit un léger mouvement de surprise à la vue du cardinal, et le salua profondément à deux reprises sans lever les yeux sur lui.
— Avant toute chose, dit le prélat avec son accent italien très prononcé, et en se tenant sous le nez son flacon de camphre, les symptômes cholériques sont-ils revenus?
— Non, monseigneur, la fièvre pernicieuse qui a succédé à l'attaque de choléra suit son cours.
— À la bonne heure… Mais le révérend père ne veut donc pas être raisonnable? Quel est ce bruit que je viens d'entendre?
— Sa Révérence voulait absolument se lever et s'habiller, monseigneur; mais sa faiblesse est si grande qu'elle n'aurait pu faire deux pas hors de son lit. L'impatience la dévore… on craint toujours que cette excessive agitation ne cause une rechute mortelle.
— Le docteur Baleinier est-il venu ce matin?
— Il sort d'ici, monseigneur.
— Que pense-t-il du malade?
— Il le trouve dans un état on ne peut plus alarmant, monseigneur… La nuit a été si mauvaise que M. Baleinier avait ce matin de grandes inquiétudes! le révérend père Rodin est dans l'un de ces moments critiques où une crise peut décider en quelques heures de la vie ou de la mort du malade… M. Baleinier est allé chercher ce qu'il lui fallait pour une opération réactive très douloureuse, et il va venir la pratiquer sur le malade.
— Et a-t-on fait prévenir le père d'Aigrigny?
— Le père d'Aigrigny est fort souffrant lui-même, ainsi que Votre Éminence le sait… et il n'a pas encore pu quitter son lit depuis trois jours.
— Je me suis informé de lui en montant, reprit le prélat, et je le verrai tout à l'heure. Mais, pour en revenir au père Rodin, a- t-on fait avertir son confesseur, puisqu'il est dans un état presque désespéré, et qu'il doit subir une opération si grave?
— M. Baleinier lui en a touché deux mots, ainsi que des derniers sacrements; mais le père Rodin s'est écrié avec irritation qu'on ne lui laissait pas un moment de repos, qu'on le harcelait sans cesse, qu'il avait autant que personne souci de son âme, et que…
— _Per Bacco!… _il ne s'agit pas de lui! dit le cardinal en interrompant par cette exclamation païenne M. Ange-Modeste Rousselet, et en élevant sa voix, déjà très aiguë et très criarde, il ne s'agit pas de lui, il s'agit de l'intérêt de sa compagnie. Il est indispensable que le révérend père reçoive les sacrements avec la plus éclatante solennité, et qu'il fasse, non seulement une fin chrétienne, mais une fin d'un effet retentissant… Il faut que tous les gens de cette maison, des étrangers même, soient conviés à ce spectacle, afin que sa mort édifiante produise une excellente sensation.
— C'est ce que le révérend père Grison et le révérend père Brunet ont déjà voulu faire entendre à Sa Révérence, monseigneur; mais Votre Éminence sait avec quelle impatience le père Rodin a reçu ces conseils, et M. Baleinier, de peur de provoquer une crise dangereuse, peut-être mortelle, n'a pas osé insister.
— Eh bien, moi, j'oserai; car dans ce temps d'impiété révolutionnaire, une fin solennellement chrétienne produira un effet très salutaire sur le public. Il serait même fort à propos, en cas de mort, de se préparer à embaumer le révérend père; on le laisserait ainsi exposé pendant quelques jours en chapelle ardente, selon la coutume romaine. Mon secrétaire donnera le dessin du catafalque; c'est très splendide, très imposant. Par sa position dans l'ordre, le père Rodin aura droit à quelque chose d'on ne peut plus somptueux: il lui faudra au moins six cents cierges ou bougies et environ une douzaine de lampes funéraires à l'esprit-de-vin placées au-dessus de son corps pour l'éclairer d'en haut, cela fait à merveille; on pourrait ensuite distribuer au peuple de petits écrits concernant la vie pieuse et ascétique du révérend père, et…
Un bruit brusque, sec comme celui d'un objet métallique que l'on jetterait à terre avec colère, se fit entendre dans la pièce voisine, où se trouvait le malade, et interrompit le prélat.
— Pourvu que le père Rodin ne vous ait pas entendu parler de son embaumement… monseigneur, dit à voix basse M. Ange-Modeste Rousselet, son lit touche cette cloison, et l'on entend tout ce qui se dit ici.
— Si le père Rodin m'a écouté, reprit le cardinal à voix basse et allant se placer à l'autre bout de la chambre, cette circonstance me servira à entrer en matière… mais, en tout état de cause, je persiste à croire que l'embaumement et l'exposition seraient très nécessaires pour frapper un bon coup sur l'esprit public. Le peuple est déjà très effrayé par le choléra, une pareille pompe mortuaire produirait un grand effet sur l'imagination de la population.
— Je me permettrai de faire observer à Votre Éminence qu'ici les lois s'opposent à ces expositions, et que…
— Les lois… toujours les lois, dit le cardinal avec courroux. Est-ce que Rome n'a pas aussi ses lois? Est-ce que tout prêtre n'est pas sujet de Rome? Est-ce qu'il n'est pas temps de…
Mais ne voulant pas sans doute entrer dans une conversation plus explicite avec le jeune médecin, le prélat reprit:
— Plus tard, on s'occupera de ceci. Mais dites-moi: depuis ma dernière visite, le révérend père a-t-il eu de nouveaux accès de délire?
— Oui, monseigneur, cette nuit il a déliré pendant une heure et demie au moins.
— Avez-vous, ainsi qu'il vous l'a été recommandé, continué de tenir une note exacte de toutes les paroles qui ont échappé au malade pendant ce nouvel accès?
— Oui, monseigneur; voici cette note, ainsi que Votre Éminence me l'a commandé. Ce disant, M. Ange-Modeste Rousselet prit dans le casier une note qu'il remit au prélat.
Nous rappelons au lecteur que cette partie de l'entretien de M. Rousselet et du cardinal ayant été tenue hors de portée de la cloison, Rodin n'avait pu rien entendre, tandis que la conversation relative à l'embaumement présumé avait pu parfaitement parvenir jusqu'à lui.
Le cardinal ayant reçu la note de M. Rousselet, la prit avec une expression de vive curiosité. Après l'avoir parcourue, il froissa le papier, et il se dit sans dissimuler son dépit:
— Toujours des mots incohérents… pas deux paroles dont on puisse tirer une induction… raisonnable; on croirait vraiment que cet homme a le pouvoir de se posséder même pendant son délire, et de n'extravaguer qu'à propos de choses insignifiantes.
Puis, s'adressant à M. Rousselet:
— Vous êtes bien sûr d'avoir rapporté tout ce qui lui échappait dans son délire?
— À l'exception des phrases qu'il répétait sans cesse et que je n'ai écrites qu'une fois, Votre Éminence peut être persuadée que je n'ai pas omis un seul mot, même si déraisonnable qu'il me parût…
— Vous allez m'introduire auprès du père Rodin, dit le prélat après un moment de silence.
— Mais… monseigneur… répondit l'élève avec hésitation, son accès l'a quitté il y a seulement une heure, et le révérend père est bien faible en ce moment.
— Raison de plus, répondit assez indiscrètement le prélat. Puis, se ravisant, il ajouta:
— Raison de plus… il appréciera davantage les consolations que je lui apporte… S'il s'est endormi, éveillez-le et annoncez-lui ma visite.
— Je n'ai que des ordres à recevoir de Votre Éminence, dit
Rousselet en s'inclinant.
Et il entra dans la chambre voisine. Resté seul, le cardinal se dit d'un air pensif:
— J'en reviens toujours là… lors de la soudaine attaque de choléra dont il a été frappé… le père Rodin s'est cru empoisonné par ordre du saint-siège; il machinait donc contre Rome quelque chose de bien redoutable, pour avoir conçu une crainte si abominable? Nos soupçons seraient-ils donc fondés? Agirait-il souterrainement et puissamment, comme on le craint, sur une notable partie du sacré collège?… mais alors dans quel but? Voilà ce qu'il a été impossible de pénétrer, tant son secret est fidèlement gardé par ses complices… J'avais espéré que, pendant son délire, il lui échapperait quelque mot qui me mettrait sur la trace de ce que nous avons tant d'intérêt à savoir, car presque toujours le délire, et surtout chez un homme d'un esprit si inquiet, si actif, le délire n'est que l'exagération d'une idée dominante; cependant, voilà cinq accès que l'on m'a pour ainsi dire fidèlement sténographiés… et rien, non… rien que des phrases vides ou sans suite.
Le retour de M. Rousselet mit un terme aux réflexions du prélat.
— Je suis désolé d'avoir à vous apprendre, monseigneur, que le révérend père refuse opiniâtrement de voir personne; il prétend avoir besoin d'un repos absolu… Quoique très abattu, il a l'air sombre, courroucé… Je ne serais pas étonné qu'il eût entendu Votre Éminence parler de le faire embaumer… et…
Le cardinal, interrompant M. Rousselet, lui dit:
— Ainsi le père Rodin a eu son dernier accès de délire cette nuit?
— Oui, monseigneur, de trois à cinq heures et demie du matin.
— De trois à cinq heures du matin, répéta le prélat, comme s'il eût voulu fixer ce détail dans sa mémoire, et cet accès n'a offert rien de particulier?
— Non, monseigneur! ainsi que Votre Éminence a pu s'en convaincre par la lecture de cette note, il est impossible de rassembler plus de paroles incohérentes.
Puis, voyant le prélat se diriger vers la porte de l'autre chambre, M. Rousselet ajouta:
— Mais, monseigneur, le révérend père ne veut absolument voir personne… il a besoin d'un repos absolu avant l'opération qu'on va lui faire tout à l'heure… et il serait dangereux peut-être de…
Sans répondre à cette observation, le cardinal entra dans la chambre de Rodin.
Cette pièce, assez vaste, éclairée par deux fenêtres, était simplement, mais commodément meublée: deux tisons brûlaient lentement dans les cendres de l'âtre, envahi par une cafetière, un pot de faïence et un poêlon, où grésillait un épais mélange de farine de moutarde; sur la cheminée on voyait épars plusieurs morceaux de linge et des bandes de toile. Il régnait dans cette chambre cette odeur pharmaceutique émanant de médicaments, particulière aux endroits occupés par les malades, mélangée d'une senteur si âcre, si putride, si nauséabonde, que le cardinal s'arrêta un moment auprès de la porte sans avancer.
Ainsi que les révérends pères l'avaient prétendu dans leur promenade, Rodin vivait parce qu'il s'était dit: «Il faut que je vive et je vivrai.» Car de même que de faibles imaginations, de lâches esprits, succombent souvent à la seule terreur du mal, de même aussi, mille faits le prouvent, la vigueur de caractère et l'énergie morale peuvent lutter opiniâtrement contre le mal et triompher de positions quelquefois désespérées.
Il en avait été ainsi du jésuite… L'inébranlable fermeté de son caractère, et l'on dirait presque la redoutable ténacité de sa volonté (car la volonté acquiert parfois une toute-puissance mystérieuse dont on est effrayé), venant en aide à l'habile médication du docteur Baleinier, Rodin avait échappé au fléau dont il avait été si rapidement atteint. Mais à cette foudroyante perturbation physique, avait succédé une fièvre des plus pernicieuses, qui mettait en grand péril la vie de Rodin. Ce redoublement de danger avait causé les plus vives alarmes au père d'Aigrigny, qui, malgré sa rivalité et sa jalousie, sentait qu'au point où en étaient arrivées les choses, Rodin tenant tous les fils de la trame, pouvait seul la conduire à bien.
Les rideaux de la chambre du malade, étant à demi fermés, ne laissaient arriver qu'un jour douteux autour du lit où gisait Rodin. La face du jésuite avait perdu cette teinte verdâtre particulière aux cholériques, mais elle était restée d'une lividité cadavéreuse; sa maigreur était telle, que sa peau, sèche, rugueuse, se collait aux moindres aspérités des os; les muscles et les veines de son long cou, pelé, décharné, comme celui d'un vautour, ressemblaient à un réseau de cordes; sa tête, couverte d'un bonnet de soie noire roux et crasseux, d'où s'échappaient quelques mèches de cheveux d'un gris terne, reposait sur un sale oreiller, Rodin ne voulant absolument pas qu'on le changeât de linge. La barbe, rare, blanchâtre, n'ayant pas été rasée depuis longtemps, pointait çà et là, comme les crins d'une brosse, sur cette peau terreuse; par-dessous sa chemise, il portait un vieux gilet de laine troué à plusieurs endroits. Il avait sorti un de ses bras de son lit, et de sa main osseuse et velue, aux ongles bleuâtres, il tenait un mouchoir à tabac d'une couleur impossible à rendre.
On eût dit un cadavre, sans deux ardentes étincelles qui brillaient dans l'ombre formée par la profondeur des orbites. Ce regard où semblaient concentrées, réfugiées, toute la vie, toute l'énergie qui restaient encore à cet homme, trahissait une inquiétude dévorante; tantôt ses traits révélaient une douleur aiguë; tantôt la crispation de ses mains et les brusques tressaillements dont il était agité disaient assez son désespoir d'être cloué sur ce lit de douleur, tandis que les graves intérêts dont il s'était chargé réclamaient toute l'activité de son esprit; aussi sa pensée, ainsi continuellement tendue, surexcitée, faiblissait souvent, les idées lui échappaient: alors il éprouvait des moments d'absence, des accès de délire dont il sortait comme d'un rêve pénible et dont le souvenir l'épouvantait.
D'après les sages conseils du docteur Baleinier, qui le trouvait hors d'état de s'occuper de choses importantes, le père d'Aigrigny avait jusqu'alors évité de répondre aux questions de Rodin sur la marche de l'affaire Rennepont, si doublement capitale pour lui, et qu'il tremblait de voir compromise ou perdue par suite de l'inaction forcée à laquelle la maladie le condamnait. Ce silence du père d'Aigrigny au sujet de cette trame dont lui, Rodin, tenait les fils, l'ignorance complète où il était des événements qui avaient pu se passer depuis sa maladie, augmentaient encore son exaspération.
Tel était l'état moral et physique de Rodin, lorsque, malgré sa volonté, le cardinal Malipieri était entré dans sa chambre.
XIV. Le piège.
Pour faire mieux comprendre les tortures de Rodin réduit à l'inaction par la maladie, et pour expliquer l'importance de la visite du cardinal Malipieri, rappelons en deux mots les audacieuses visées de l'ambition du jésuite, qui se croyait l'émule de Sixte-Quint, en attendant qu'il fût devenu son égal. Arriver par le succès de l'affaire Rennepont au généralat de son ordre, puis, dans le cas d'une abdication presque prévue, s'assurer, par une splendide corruption, la majorité du sacré- collège, afin de monter sur le trône pontifical, et alors, au moyen d'un changement dans les statuts de la compagnie de Jésus, inféoder cette puissante société au saint-siège au lieu de la laisser, dans son indépendance, égaler et presque toujours dominer le pouvoir papal, tels étaient les secrets projets de Rodin.
Quant à leur possibilité, elle était consacrée par de nombreux antécédents; car plusieurs simples moines ou prêtres avaient été soudainement élevés à la dignité pontificale. Quant à la moralité de la chose, l'avènement des Borgia, de Jules II, et de bien d'autres étranges vicaires du Christ, auprès desquels Rodin était un vénérable saint, excusait, autorisait les prétentions du jésuite.
Quoique le but des menées souterraines de Rodin à Rome eût été jusqu'alors enveloppé du plus profond mystère, l'éveil avait été néanmoins donné sur ses intelligences secrètes avec un grand nombre de membres du sacré-collège. Une fraction de ce collège, à la tête de laquelle se trouvait le cardinal Malipieri, s'étant inquiétée, le cardinal profitait de son voyage en France pour tâcher de pénétrer les ténébreux desseins du jésuite. Si dans la scène que nous venons de peindre, le cardinal s'était tant opiniâtré à vouloir conférer avec le révérend père malgré le refus de ce dernier, c'est que le prélat espérait, ainsi qu'on va le voir, arriver par la ruse à surprendre un secret jusqu'alors trop bien caché au sujet des intrigues qu'il lui supposait à Rome. C'est donc au milieu de circonstances si importantes, si capitales, que Rodin se voyait en proie à une maladie qui paralysait ses forces, lorsque plus que jamais il aurait eu besoin de toute l'activité, de toutes les ressources de son esprit.
* * * * *
Après être resté quelques instants immobile auprès de la porte, le cardinal, tenant toujours son flacon sous son nez, s'approcha lentement du lit de Rodin. Celui-ci, irrité de cette persistance, et voulant échapper à un entretien qui pour beaucoup de raisons lui était singulièrement odieux, tourna brusquement la tête du côté de la ruelle, et feignit de dormir. S'inquiétant peu de cette feinte, et bien décidé à profiter de l'état de faiblesse où il savait Rodin, le prélat prit une chaise, et, malgré sa répugnance, s'établit au chevet du jésuite.
— Mon révérend et très cher père… comment vous trouvez-vous! lui dit-il d'une voix mielleuse que son accent italien semblait rendre plus hypocrite encore.
Rodin fit le sourd, respira bruyamment et ne répondit pas. Le cardinal, quoiqu'il eût des gants, approcha, non sans dégoût, sa main de celle du jésuite, la secoua quelque peu, en répétant d'une voix plus élevée:
— Mon révérend et très cher père, répondez-moi, je vous en conjure. Rodin ne put réprimer un mouvement d'impatience courroucée, mais il continua de rester muet.
Le cardinal n'était pas homme à se rebuter de si peu; il secoua de nouveau et un peu plus fort le bras du jésuite, en répétant avec une ténacité flegmatique qui eût mis hors de ses gonds l'homme le plus patient du monde:
— Mon révérend et très cher père, puisque vous ne dormez pas…
Écoutez-moi, je vous en prie…
Aigri par la douleur, exaspéré par l'opiniâtreté du prélat, Rodin retourna brusquement la tête, attacha sur le Romain ses yeux caves, brillants d'un feu sombre, et, les lèvres contractées par un sourire sardonique, il dit avec amertume:
— Vous tenez donc bien, monseigneur, à me voir embaumé… comme vous disiez tout à l'heure, et exposé en chapelle ardente, pour venir ainsi tourmenter mon agonie et hâter ma fin.
— Moi, mon cher père!… Grand Dieu!… que me dites-vous là!
Et le cardinal leva les mains au ciel, comme pour le prendre à témoin du tendre intérêt qu'il portait au jésuite.
— Je dis ce que j'ai entendu tout à l'heure, monseigneur, Car cette cloison est mince, ajouta Rodin avec un redoublement d'amertume.
— Si, par là, vous voulez dire que de toutes les forces de mon âme je vous ai désiré… je vous désire une fin tout chrétienne et exemplaire… oh! vous ne vous trompez pas, mon très cher père!… vous m'avez parfaitement entendu, car il me serait très doux de vous voir, après une vie si bien remplie, un sujet d'adoration pour les fidèles.
— Et moi, je vous dis, monseigneur, s'écria Rodin d'une voix faible et saccadée, je vous dis qu'il y a de la férocité à émettre de pareils voeux en présence d'un malade dans un état désespéré… Oui, reprit-il avec une animation croissante qui contrastait avec son accablement, qu'on y prenne garde, entendez-vous, car… si l'on m'obsède… si l'on me harcèle sans cesse… si l'on ne me laisse pas râler tranquillement mon agonie… on me forcera de mourir d'une façon peu chrétienne… je vous en avertis… et si l'on compte sur un spectacle édifiant pour en tirer profit, on a tort…
Cet accent de colère ayant douloureusement fatigué Rodin, il laissa retomber sa tête sur son oreiller, et essuya ses lèvres gercées et saignantes avec son mouchoir à tabac.
— Allons, allons, calmez-vous, mon très cher père, reprit le cardinal d'un air paterne; n'ayez pas ces idées funestes. Sans doute, la Providence a sur vous de grands desseins, puisqu'elle vous a délivré d'un grand péril… Espérons qu'elle vous sauvera encore de celui qui vous menace à cette heure.
Rodin répondit par un rauque murmure en se retournant vers la ruelle. L'imperturbable prélat continua:
— À votre salut ne se sont pas bornées les vues de la Providence, mon très cher père, elle a encore manifesté sa puissance d'une autre façon… Ce que je vais vous dire est de la plus haute importance; écoutez-moi bien attentivement.
Rodin, sans se retourner, dit d'un ton amèrement courroucé qui trahissait une souffrance réelle:
— Ils veulent ma mort… j'ai la poitrine en feu… la tête brisée… et ils sont sans pitié… Oh! je souffre comme un damné.
— Déjà… dit tout bas le Romain en souriant malicieusement de ce sarcasme; puis il reprit tout haut:
— Permettez-moi d'insister, mon très cher père… Faites un petit effort pour m'écouter, vous ne le regretterez pas.
Rodin, toujours étendu sur son lit, leva au ciel sans mot dire, mais d'un geste désespéré, ses deux mains jointes et crispées sur son mouchoir à tabac; puis ses bras retombèrent affaissés le long de son corps.
Le cardinal haussa légèrement les épaules et accentua lentement les paroles suivantes, afin que Rodin n'en perdît aucune:
— Mon cher père, la Providence a voulu que, pendant votre accès de délire, vous fissiez à votre insu des révélations très importantes.
Et le prélat attendit avec une inquiète curiosité le résultat du pieux guet-apens qu'il tendait à l'esprit affaibli du jésuite. Mais celui-ci, toujours tourné vers la ruelle, ne parut pas l'avoir entendu et resta muet.
— Vous réfléchissez sans doute à mes paroles, mon cher père, reprit le cardinal. Vous avez raison, car il s'agit d'un fait bien grave; oui, je vous le répète, la Providence a permis que, pendant votre délire, votre parole trahît vos pensées les plus secrètes, en me révélant, heureusement à moi seul… des choses qui vous compromettent de la manière la plus grave… Bref, pendant vos accès de délire de cette nuit, qui a duré près de deux heures, vous avez dévoilé le but caché de vos intrigues à Rome avec plusieurs membres du sacré-collège.
Et le cardinal, se levant doucement, allait se pencher sur le lit afin d'épier l'expression de la physionomie de Rodin…
Celui-ci ne lui en donna pas le temps. Ainsi qu'un cadavre soumis à l'action de la pile voltaïque se meut par soubresauts brusques et étranges, ainsi Rodin bondit dans son lit, se retourna et se redressa droit sur son séant en entendant les derniers mots du prélat.
— Il s'est trahi… dit le cardinal à voix basse et en italien. Puis, se rasseyant brusquement, il attacha sur le jésuite des yeux étincelants d'une joie triomphante. Quoiqu'il n'eût pas entendu l'exclamation de Malipieri, quoiqu'il n'eût pas remarqué l'expression glorieuse de sa physionomie, Rodin, malgré sa faiblesse, comprit la grave imprudence de son premier mouvement trop significatif… Il passa lentement sa main sur son front, comme s'il eût éprouvé une sorte de vertige; puis il jeta autour de lui des regards confus, effarés, en portant à ses lèvres tremblantes son vieux mouchoir à tabac, qu'il mordit machinalement pendant quelques secondes.
— Votre vive émotion, votre effroi, me confirment, hélas! la triste découverte que j'ai faite, reprit le cardinal de plus en plus triomphant du succès de sa ruse, et se voyant sur le point de pénétrer enfin un secret si important; aussi maintenant, mon très cher père, ajouta-t-il, vous comprendrez qu'il est pour vous d'un intérêt capital d'entrer dans les plus minutieux détails sur vos projets et sur vos complices à Rome: de la sorte, mon cher père, vous pouvez espérer en l'indulgence du saint-siège, surtout si vos aveux sont assez explicites, assez circonstanciés pour remplir quelques lacunes, d'ailleurs inévitables, dans une révélation faite durant l'ardeur d'un délire fiévreux.
Rodin, revenu de sa première émotion, s'aperçut, mais trop tard, qu'il avait été joué et qu'il s'était gravement compromis, non par ses paroles, mais par un mouvement de surprise et d'effroi dangereusement significatif. En effet, le jésuite avait craint un instant de s'être trahi pendant son délire en s'entendant accuser d'intrigues ténébreuses avec Rome; mais, après quelques minutes de réflexion, le jésuite, malgré l'affaiblissement de son esprit, se dit avec beaucoup de sens:
— Si ce rusé Romain avait mon secret, il se garderait bien de m'en avertir; il n'a donc que des soupçons, aggravés par le mouvement involontaire que je n'ai pu réprimer tout à l'heure.
Et Rodin essuya la sueur froide qui coulait de son front brûlant. L'émotion de cette scène augmentait ses souffrances et empirait encore son état, déjà si alarmant. Brisé de fatigue, il ne put rester plus longtemps assis dans son lit, et se rejeta en arrière sur son oreiller.
— _Per Bacco! _se dit tout bas le cardinal effrayé de l'expression de la figure du jésuite, s'il allait trépasser avant d'avoir rien dit, et échapper ainsi à mon piège si habilement tendu?
Et se penchant vivement vers Rodin, le prélat lui dit:
— Qu'avez-vous donc, mon très cher père?
— Je me sens affaibli, monseigneur… ce que je souffre… ne peut s'exprimer…
— Espérons, mon très cher père, que cette crise n'aura rien de fâcheux… mais le contraire pouvant arriver, il y va du salut de votre âme de me faire à l'instant les aveux les plus complets… les plus détaillés: dussent ces aveux épuiser vos forces… la vie éternelle… vaut mieux que cette vie périssable.
— De quels aveux voulez-vous parler, monseigneur? dit Rodin d'une voix faible et d'un ton sardonique.
— Comment! de quels aveux! s'écria le cardinal stupéfait, mais de vos aveux sur les dangereuses intrigues que vous avez nouées à Rome.
— Quelles intrigues! demanda Rodin.
— Mais les intrigues que vous avez révélées pendant votre délire, reprit le prélat avec une impatience de plus en plus irritée. Vos aveux n'ont-ils pas été assez explicites! Pourquoi donc maintenant cette coupable hésitation à les compléter!
— Mes aveux ont été… explicites!… vous m'en assurez!… dit Rodin en s'interrompant presque après chaque mot, tant il était oppressé. Mais l'énergie de sa volonté, se présence d'esprit ne l'abandonnaient pas encore.
— Oui, je vous le répète, reprit le cardinal, sauf quelques lacunes, vos aveux ont été des plus explicites.
— Alors… à quoi bon… vous les répéter!
Et le même sourire ironique effleura les lèvres bleuâtres de
Rodin.
— À quoi bon! s'écria le prélat courroucé. À mériter le pardon: car, si l'on doit indulgence et rémission au pécheur repentant qui avoue ses fautes, on ne doit qu'anathème et malédiction au pécheur endurci.
— Oh!… quelle torture!… c'est mourir à petit feu, murmura Rodin; et il reprit: — Puisque j'ai tout dit… je n'ai plus rien à vous apprendre… vous savez tout.
— Je sais tout… Oui, sans doute, je sais tout, reprit le prélat d'une voix foudroyante; mais comment ai-je été instruit! Par des aveux que vous faisiez sans avoir seulement la conscience de votre action, et vous pensez que cela vous sera compté!… Non… non… croyez-moi, le moment est solennel, la mort vous menace, oui! elle vous menace; tremblez donc… de faire un mensonge sacrilège, s'écria le prélat de plus en plus courroucé et secouant rudement le bras de Rodin; redoutez les flammes éternelles si vous osez nier ce que vous savez être la vérité… Le niez-vous!…
— Je ne nierai rien, articula péniblement Rodin; mais laissez-moi en repos.
— Enfin, Dieu vous inspire, dit le cardinal avec un sourire de satisfaction. Et, croyant toucher à son but il reprit:
— Écoutez la voix du Seigneur; elle vous guidera sûrement, mon cher père; ainsi vous ne niez rien?
— J'avais… le délire… je… ne… puis… donc… nier… (Oh! que je souffre!) ajouta Rodin en forme de parenthèse. Je ne puis donc nier… les folies que j'aurais dites… pendant mon délire…
— Mais quand ces prétendues folies sont d'accord avec la réalité, s'écria le prélat… furieux d'être de nouveau trompé dans son attente, mais quand le délire est une révélation involontaire… providentielle…
— Cardinal Malipieri… votre ruse… n'est pas même à la hauteur de mon agonie, reprit Rodin d'une voix éteinte. La preuve que je n'ai pas dit mon secret… si j'ai un secret… c'est que vous voudriez… me… le faire dire…
Et le jésuite, malgré ses douleurs, malgré sa faiblesse croissante, eut la force de se lever à demi sur son lit, de regarder le prélat bien en face, et de le narguer par un sourire d'une ironie diabolique. Après quoi, Rodin retomba étendu sur son oreiller en portant ses deux mains crispées à sa poitrine et poussant un long soupir d'angoisse.
— Malédiction!… Cet infernal jésuite m'a deviné, se dit le cardinal en frappant du pied avec rage; il s'est aperçu que son premier mouvement l'avait compromis, il est maintenant sur ses gardes… je n'en obtiendrai rien… À moins de profiter de la faiblesse où le voilà, et à force d'obsessions… de menaces… d'épouvante…
Le prélat ne put achever; la porte s'ouvrit brusquement, et le père d'Aigrigny entra en s'écriant avec une explosion de joie indicible:
— Excellente nouvelle!…
XV. La bonne nouvelle.
À l'altération des traits du père d'Aigrigny; à sa pâleur, à la faiblesse de sa démarche, on voyait que la terrible scène du parvis Notre-Dame avait eu sur sa santé une réaction violente. Néanmoins, sa physionomie devint radieuse et triomphante lorsque, entrant dans la chambre de Rodin, il s'écria:
— Excellente nouvelle! À ces mots, Rodin tressaillit; malgré son accablement, il redressa brusquement la tête; ses yeux brillèrent, curieux, inquiets, pénétrants; de sa main décharnée faisant signe au père d'Aigrigny d'approcher de son lit, il lui dit d'une voix si entrecoupée, si faible, qu'on l'entendait à peine:
— Je me sens très mal… Le cardinal m'a presque achevé… Mais si cette excellente nouvelle… avait trait à l'affaire Rennepont… dont la pensée me dévore… et dont on ne me parle pas… il me semble… que je serais sauvé.
— Soyez donc sauvé! s'écria le père d'Aigrigny, oubliant les recommandations du docteur Baleinier, qui s'était jusqu'alors opposé à ce que l'on entretînt Rodin de graves intérêts. Oui, répéta le père d'Aigrigny, soyez sauvé… lisez… et glorifiez- vous: ce que vous aviez annoncé commence à se réaliser.
Ce disant, il tira de sa poche un papier et le remit à Rodin, qui le saisit d'une main avide et tremblante. Quelques minutes auparavant, Rodin eût été réellement incapable de poursuivre son entretien avec le cardinal, lors même que la prudence lui eût permis de le continuer; il eût été aussi incapable de lire une seule ligne, tant sa vue était troublée, voilée… Pourtant, aux paroles du père d'Aigrigny, il ressentit un tel élan, un tel espoir, que, par un tout-puissant effort d'énergie et de volonté, il se dressa sur son séant, et, l'esprit libre, le regard intelligent, animé, il lut rapidement le papier que le père d'Aigrigny venait de lui remettre.
Le cardinal, stupéfait de cette transfiguration soudaine, se demandait s'il voyait bien le même homme qui, quelques minutes auparavant, venait de tomber gisant sur son lit, presque sans connaissance.
À peine Rodin eut-il lu, qu'il poussa un cri de joie étouffé, en disant avec un accent impossible à rendre:
— Et d'UN!… Ça commence… ça va!… Et, fermant les yeux dans une sorte de ravissement extatique, un sourire d'orgueilleux triomphe épanouit ses traits et les rendit plus hideux encore en découvrant ses dents jaunes et déchaussées. Son émotion fut si vive, que le papier qu'il venait de lire tomba de sa main frémissante.
— Il perd connaissance, s'écria le père d'Aigrigny avec inquiétude en se penchant vers Rodin. C'est ma faute, j'ai oublié que le docteur m'avait défendu de l'entretenir d'affaires sérieuses.
— Non… non… ne vous reprochez rien, dit Rodin à voix basse, en se relevant à demi sur son séant, afin de rassurer le révérend père. Cette joie si inattendue causera… peut-être… ma guérison; oui… je ne sais ce que j'éprouve… mais tenez, regardez mes joues; il me semble que, pour la première fois depuis que je suis cloué sur ce lit de misère, elles se colorent un peu… j'y sens presque de la chaleur.
Rodin disait vrai. Une moite et légère rougeur se répandit tout à coup sur ses joues livides et glacées; sa voix même, quoique toujours bien faible, devint moins chevrotante, et il s'écria avec un accent de conviction si exalté, que le père d'Aigrigny et le prélat en tressaillirent:
— Ce premier succès répond à d'autres… je lis dans l'avenir… oui, oui… ajouta Rodin d'un air de plus en plus inspiré, notre cause triomphera… tous les membres de l'exécrable famille Rennepont seront écrasés, et cela avant peu… vous verrez… vous…
Puis, s'interrompant, Rodin se rejeta sur son oreiller en disant:
— Oh! la joie me suffoque… la voix me manque.
— De quoi s'agit-il donc? demanda le cardinal au père d'Aigrigny.
Celui-ci répondit d'un ton hypocritement pénétré:
— Un des héritiers de la famille Rennepont, un misérable artisan, usé par les excès et par la débauche, est mort, il y a trois jours, à la suite d'une abominable orgie, dans laquelle on avait bravé le choléra avec une impiété sacrilège… Aujourd'hui seulement, à cause de l'indisposition qui m'a retenu chez moi… et d'une autre circonstance, j'ai pu avoir en ma possession l'acte de décès bien en règle de cette victime de l'intempérance et de l'irréligion. Du reste je le proclame, à la louange de Sa Révérence (il montra Rodin), qui avait dit: «Les pires ennemis que peuvent avoir les descendants de cet infâme renégat sont leurs passions mauvaises… Qu'elles soient donc nos auxiliaires contre cette race impie.» Il vient d'en être ainsi pour ce Jacques Rennepont.
— Vous le voyez, reprit Rodin d'une voix si épuisée qu'elle devint bientôt presque inintelligible, la punition commence déjà… un… des Rennepont est mort… et… songez-y bien… cet acte de décès… ajouta le jésuite en montrant le papier que le père d'Aigrigny tenait à la main, vaudra un jour quarante millions à la compagnie de Jésus… et cela… parce que… je vous… ai…
Les lèvres de Rodin achevèrent seules sa phrase. Depuis quelques instants le son de sa voix s'était tellement voilé, qu'il finit par n'être plus perceptible et s'éteignit complètement; son larynx, contracté par une émotion violente, ne laissa sortir aucun accent. Le jésuite, loin de s'inquiéter de cet incident, acheva pour ainsi dire sa phrase par une pantomime expressive; redressant fièrement la tête, la face hautaine et fière, il frappa deux ou trois fois son front du bout de son index, exprimant ainsi que c'était à son esprit, à sa direction, que l'on devait ce premier résultat si heureux.
Mais bientôt Rodin retomba brisé sur sa couche, épuisé, haletant, affaissé, en portant son mouchoir à ses lèvres desséchées; cette heureuse nouvelle, ainsi que disait le père d'Aigrigny, n'avait pas guéri Rodin; pendant un moment seulement il avait eu le courage d'oublier ses douleurs: aussi la légère rougeur dont ses joues s'étaient quelque peu colorées disparut bientôt; son visage redevint livide; ses souffrances, un moment suspendues, redoublèrent tellement de violence, qu'il se tordit convulsivement sous ses couvertures, se mit le visage à plat sur son oreiller en étendant au-dessus de sa tête ses bras crispés, roides comme des barres de fer.
Après cette crise aussi intense que rapide, pendant laquelle le père d'Aigrigny et le prélat s'empressèrent autour de lui, Rodin, dont la figure était baignée d'une sueur froide, leur fit signe qu'il souffrait moins, et qu'il désirait boire d'une potion qu'il indiqua du geste sur sa table de nuit. Le père d'Aigrigny alla la chercher, et pendant que le cardinal, avec un dégoût très évident, soutenait Rodin, le père d'Aigrigny administra au malade quelques cuillerées de potion dont l'effet immédiat fut assez calmant.
— Voulez-vous que j'appelle M. Rousselet? dit le père d'Aigrigny à Rodin, lorsque celui-ci fut de nouveau étendu dans son lit.
Rodin secoua négativement la tête; puis, faisant un nouvel effort, il souleva sa main droite, l'ouvrit toute grande, y promena son index gauche; il fit signe au père d'Aigrigny, en lui montrant du regard un bureau placé dans un coin de la chambre, que, ne pouvant plus parler, il désirait écrire.
— Je comprends toujours Votre Révérence, lui dit le père d'Aigrigny; mais d'abord, calmez-vous. Tout à l'heure, si besoin est, je vous donnerai ce qu'il vous faut pour écrire.
Deux coups frappés fortement, non pas à la porte de la chambre de Rodin, mais à la porte extérieure de la pièce voisine, interrompirent cette scène; par prudence, et pour que son entretien avec Rodin fût plus secret, le père d'Aigrigny avait prié M. Rousselet de se tenir dans la première des trois chambres. Le père d'Aigrigny, après avoir traversé la seconde pièce, ouvrit la porte de l'antichambre, où il trouva M. Rousselet, qui lui remit une enveloppe assez volumineuse en lui disant:
— Je vous demande pardon de vous avoir dérangé, mon père, mais l'on m'a dit de vous remettre ces papiers à l'instant même.
— Je vous remercie, monsieur Rousselet, dit le père d'Aigrigny; puis il ajouta: — Savez-vous à quelle heure M. Baleinier doit revenir?
— Mais il ne tardera pas, mon père… car il veut faire avant la nuit l'opération si douloureuse qui doit avoir un effet décisif sur l'état du père Rodin, et je prépare ce qu'il faut pour cela, ajouta M. Rousselet en montrant un appareil étrange, formidable, que le père d'Aigrigny considéra avec une sorte d'effroi.
— Je ne sais si ce symptôme est grave, dit le jésuite, mais le révérend père vient d'être subitement frappé d'une extinction de voix.
— C'est la troisième fois depuis huit jours que cet accident se renouvelle, dit M. Rousselet, et l'opération de M. Baleinier agira sur le larynx comme sur les poumons.
— Et cette opération est-elle bien douloureuse? demanda le père d'Aigrigny.
— Je ne crois pas qu'il y en ait de plus cruelle dans la chirurgie, dit l'élève; aussi M. Baleinier en a caché l'importance au père Rodin.
— Veuillez continuer d'attendre ici M. Baleinier, et nous l'envoyer dès qu'il arrivera, reprit le père d'Aigrigny.
Et il retourna dans la chambre du malade. S'asseyant alors à son chevet, il lui dit en lui montrant la lettre:
— Voici plusieurs rapports contradictoires relatifs à différentes personnes de la famille Rennepont qui m'ont paru mériter une surveillance spéciale… mon indisposition ne m'ayant pas permis de rien voir par moi-même depuis quelques jours… car je me lève aujourd'hui pour la première fois… Mais je ne sais, mon père, ajouta-t-il en s'adressant à Rodin, si votre état vous permet d'entendre…
Rodin fit un geste à la fois si suppliant et si désespéré, que le père d'Aigrigny sentit qu'il y aurait au moins autant de danger à se refuser au désir de Rodin qu'à s'y rendre; se tournant donc vers le cardinal, toujours inconsolable de n'avoir pu utiliser le secret du jésuite, il lui dit avec une respectueuse déférence en lui montrant la lettre:
— Votre Éminence permet-elle? Le prélat inclina la tête et répondit:
— Vos affaires sont aussi les nôtres, mon cher père, et l'Église doit toujours se réjouir de ce qui réjouit votre glorieuse compagnie.
Le père d'Aigrigny décacheta l'enveloppe; plusieurs notes d'écritures différentes y étaient renfermées. Après avoir lu la première, ses traits se rembrunirent tout à coup, et il dit d'une voix grave et pénétrée:
— C'est un malheur… un grand malheur…
Rodin tourna vivement la tête vers lui, et le regarda d'un air inquiet et interrogatif…
— Florine est morte du choléra, reprit le père d'Aigrigny.
— Et ce qu'il y a de fâcheux, ajouta le révérend père en froissant la note entre ses mains, c'est qu'avant de mourir cette misérable créature a avoué à Mlle de Cardoville que depuis longtemps elle l'espionnait d'après les ordres de Votre Révérence…
Sans doute la mort de Florine et les aveux qu'elle avait faits à sa maîtresse contrariaient les projets de Rodin, car il fit entendre une sorte de murmure inarticulé, et, malgré leur abattement, ses traits exprimèrent une violente contrariété.
Le père d'Aigrigny, passant à une autre note, la lut et dit:
— Cette note, relative au maréchal Simon, n'est pas absolument mauvaise; mais elle est loin d'être satisfaisante, car, somme toute, elle annonce quelque amélioration dans sa position. Nous verrons d'ailleurs, par des renseignements d'une autre source, si cette note mérite toute créance.
Rodin, d'un geste impatient et brusque, fit signe au père d'Aigrigny de se hâter de lire. Et le révérend père lut ce qui suit:
«On assure que, depuis peu de jours, l'esprit du maréchal paraît moins inquiet, moins agité: il a passé dernièrement deux heures avec ses filles, ce qui, depuis assez longtemps, ne lui était pas arrivé. La dure physionomie de son soldat Dagobert se déridant de plus en plus… on peut regarder ce symptôme comme la preuve certaine d'une amélioration sensible dans l'état du maréchal… Reconnues à leur écriture, les dernières lettres anonymes ayant été rendues au facteur par le soldat Dagobert sans avoir été ouvertes par le maréchal, on avisera au moyen de les faire parvenir d'une autre manière.»
Puis, regardant Rodin, le père d'Aigrigny lui dit:
— Votre Révérence juge sans doute comme moi que cette note pourrait être plus satisfaisante…
Rodin baissa la tête. On lisait sur sa physionomie crispée combien il souffrait de ne pouvoir parler; par deux fois il porta la main à son gosier en regardant le père d'Aigrigny avec angoisse.
— Ah!… s'écria le père d'Aigrigny avec colère et amertume après avoir parcouru une autre note, pour une heureuse chance, ce jour en a de bien funestes!
À ces mots, se tournant vivement vers le père d'Aigrigny, étendant vers lui ses mains tremblantes, Rodin l'interrogea du geste et du regard.
Le cardinal, partageant la même inquiétude, dit au père d'Aigrigny:
— Que vous apprend donc cette note, mon cher père?
— On croyait le séjour de M. Hardy dans notre maison complètement ignoré, reprit le père d'Aigrigny, et l'on craint qu'Agricol Baudoin n'ait découvert la demeure de son ancien patron, et qu'il ne lui ait fait tenir une lettre par l'entremise d'un homme de la maison… Ainsi, ajouta le père d'Aigrigny avec colère, pendant ces trois jours où il m'a été impossible d'aller voir M. Hardy dans le pavillon qu'il habite, un de ses servants se serait donc laissé corrompre… Il y a parmi eux un borgne dont je me suis toujours défié… le misérable… Mais non, je ne veux pas croire à cette trahison; ses suites seraient trop déplorables, car je sais mieux que personne où en sont les choses, et je déclare qu'une pareille correspondance pourrait tout perdre, en réveillant chez M. Hardy des souvenirs, des idées à grand'peine endormies; on ruinerait peut-être ainsi en un seul jour tout ce que j'ai fait depuis qu'il habite notre maison de retraite… mais heureusement il s'agit seulement dans cette note de doutes, de craintes, et les autres renseignements, que je crois plus certains, ne les confirmeront pas, je l'espère.
— Mon cher père, dit le cardinal, il ne faut pas encore désespérer… la bonne cause a toujours l'appui du Seigneur.
Cette assurance semblait médiocrement rassurer le père d'Aigrigny, qui restait pensif, accablé, pendant que Rodin, étendu sur son lit de douleur, tressaillait convulsivement, dans un accès de colère muette, en songeant à ce nouvel échec.
— Voyons cette dernière note, dit le père d'Aigrigny, après un moment de silence méditatif. J'ai assez de confiance dans la personne qui me l'envoie pour ne pas douter de la rigoureuse exactitude des renseignements qu'elle contient. Puissent-ils contredire absolument les autres!
Afin de ne pas interrompre l'enchaînement des faits contenus dans cette dernière note, qui devait si terriblement impressionner les acteurs de cette scène, nous laisserons le lecteur suppléer par son imagination à toutes les exclamations de surprise, de rage, de haine, de crainte du père d'Aigrigny, et à l'effrayante pantomime de Rodin, pendant la lecture de ce document redoutable, résultat des observations d'un agent fidèle et secret des révérends pères.
XVI. La note secrète.
Le père d'Aigrigny lut donc ce qui suit:
«Il y a trois jours, l'abbé Gabriel de Rennepont, qui n'était jamais allé chez Mlle de Cardoville, est arrivé à l'hôtel de cette demoiselle à une heure et demie de l'après-midi; il y est resté jusqu'à près de cinq heures. Presque aussitôt après le départ de l'abbé, deux domestiques sont sortis de l'hôtel; l'un s'est rendu chez M. le maréchal Simon, l'autre chez Agricol Baudoin, l'ouvrier forgeron, et ensuite chez le prince Djalma…
«Hier, sur le midi, le maréchal Simon et ses deux filles sont venus chez Mlle de Cardoville; peu de temps après, l'abbé Gabriel s'y est aussi rendu, accompagné d'Agricol Baudoin. Une longue conférence a eu lieu entre ces différents personnages et Mlle de Cardoville; ils sont restés chez elle jusqu'à trois heures et demie.
«Le maréchal Simon, qui était venu en voiture, s'en est allé à pied avec ses deux filles; tous trois semblaient très satisfaits, et on a même vu, dans une des allées écartées des Champs-Élysées, le maréchal Simon embrasser ses deux filles avec expansion et attendrissement.
«L'abbé Gabriel de Rennepont et Agricol Baudoin sont sortis les derniers.
«L'abbé Gabriel est rentré chez lui, ainsi qu'on l'a su plus tard; le forgeron, que l'on avait plusieurs motifs de surveiller, s'est rendu chez le marchand de vin de la rue de la Harpe. On y est entré sur ses pas; il a demandé une bouteille de vin, et s'est assis dans un coin reculé du cabinet du fond, à main gauche; il ne buvait pas et semblait vivement préoccupé; on a supposé qu'il attendait quelqu'un. En effet, au bout d'une demi-heure est arrivé un homme de trente ans environ, brun, de taille élevée, borgne de l'oeil gauche, vêtu d'une redingote marron et d'un pantalon noir; il avait la tête nue. Il devait venir d'un endroit voisin. Cet homme s'est attablé avec le forgeron. Une conversation assez animée, mais dont on n'a pu malheureusement rien entendre, s'est engagée entre ces deux individus. Au bout d'une demi-heure environ, Agricol Baudoin a mis dans la main de l'homme borgne un petit paquet qui a paru devoir contenir de l'or, vu son peu de volume et l'air de profonde gratitude de l'homme borgne qui a reçu ensuite, d'Agricol Baudoin, avec beaucoup d'empressement, une lettre que celui-ci paraissait lui recommander très instamment, et que l'homme borgne a mise soigneusement dans sa poche; après quoi, tous deux se sont séparés, et le forgeron a dit: «À demain».
«Après cette entrevue, on a cru devoir particulièrement suivre
l'homme borgne; il a quitté la rue de la Harpe, a traversé le
Luxembourg et est entré dans la maison de retraite de la rue de
Vaugirard.
«Le lendemain, on s'est rendu de très bonne heure aux environs de la rue de la Harpe; car on ignorait l'heure du rendez-vous donné la veille à l'homme borgne par Agricol; on a attendu jusqu'à une heure et demie, le forgeron est arrivé.
«Comme l'on s'était rendu à peu près méconnaissable, dans la crainte d'être remarqué, on a pu, ainsi que la veille, entrer dans le cabaret et s'attabler assez près du forgeron sans lui donner d'ombrage; bientôt l'homme borgne est venu, il lui a remis une lettre cachetée en noir. À la vue de cette lettre, Agricol Baudoin a paru si ému, qu'avant même de la lire on a vu distinctement une larme tomber sur ses moustaches.
«La lettre était fort courte, car le forgeron n'a pas mis dix minutes à la lire; mais, néanmoins, il en a paru si content, qu'il en a bondi de joie sur son banc, et a cordialement serré la main de l'homme borgne; mais il parut lui demander instamment quelque chose, que celui-ci refusait. Enfin il a semblé céder, et tous deux sont sortis du cabaret.
«On les a suivis de loin; comme hier, l'homme borgne est entré dans la maison signalée rue de Vaugirard. Agricol, après l'avoir accompagné jusqu'à la porte, a longtemps rôdé autour des murs, semblant étudier les localités; de temps à autre, il écrivait quelques mots sur un carnet. Le forgeron s'est ensuite dirigé en toute hâte vers la place de l'Odéon, où il a pris un cabriolet. On l'a imité, on l'a suivi, et il s'est rendu rue d'Anjou, chez Mlle de Cardoville.
«Par un heureux hasard, au moment où l'on venait de voir Agricol entrer dans l'hôtel, une voiture à la livrée de Mlle de Cardoville en sortait; l'écuyer de cette demoiselle s'y trouvait avec un homme de fort mauvaise mine, misérablement vêtu et très pâle. Cet incident, assez extraordinaire, méritant quelque attention, on n'a pas perdu de vue cette voiture; elle s'est directement rendue à la préfecture de police. L'écuyer de Mlle de Cardoville est descendu de voiture avec l'homme de mauvaise mine; tous deux sont entrés au bureau des agents de surveillance; au bout d'une demi-heure, l'écuyer de Mlle de Cardoville est ressorti seul, et, montant en voiture, s'est fait conduire au Palais de justice, où il est entré au parquet du procureur du roi; il est resté là environ une demi- heure, après quoi il est revenu rue d'Anjou, à l'hôtel de Cardoville.
«On a su, par une voie parfaitement sûre, que le même jour, sur les huit heures du soir, MM. d'Ormesson et de Valbelle, avocats très distingués, et le juge d'instruction qui a reçu la plainte en séquestration de Mlle de Cardoville, lorsqu'elle était retenue chez M. le docteur Baleinier, ont eu avec cette demoiselle, à l'hôtel de Cardoville, une conférence qui s'est prolongée jusqu'à près de minuit, et à laquelle assistaient Agricol Baudoin et deux autres ouvriers de la fabrique de M. Hardy.
«Aujourd'hui le prince Djalma s'est rendu chez le maréchal Simon; il y est resté trois heures et demie; au bout de ce temps, le maréchal et le prince se sont rendus, selon toute apparence, chez Mlle de Cardoville, car leur voiture s'est arrêtée rue d'Anjou; un accident imprévu a empêché de compléter ce dernier renseignement.
«On vient d'apprendre qu'un mandat d'amener vient d'être lancé contre le nommé Léonard, ancien factotum de M. le baron Tripeaud. Ce Léonard est soupçonné d'être l'auteur de l'incendie de la fabrique de M. François Hardy, Agricol Baudoin et deux de ces camarades ayant signalé un homme qui offre une ressemblance frappante avec Léonard.
«De tout ceci il résulte évidemment que, depuis peu de jours, l'hôtel de Cardoville est le foyer où aboutissent et d'où rayonnent les démarches les plus actives, les plus multipliées, qui semblent toujours graviter autour de M. le maréchal Simon, de ses filles et de M. François Hardy, démarches dont Mlle de Cardoville, l'abbé Gabriel, Agricol Baudoin, sont les agents les plus infatigables, et, on le craint, les plus dangereux.»
En rapprochant cette note des autres renseignements et en se rappelant le passé, il en résultait des découvertes accablantes pour les révérends pères. Ainsi Gabriel avait eu de fréquentes et longues conférences avec Adrienne, qui jusqu'alors lui était inconnue.
Agricol Baudoin s'était mis en rapport avec M. François Hardy, et la justice était sur la trace des fauteurs et incitateurs de l'émeute qui avait ruiné et incendié la fabrique du concurrent du baron Tripeaud.
Il paraissait presque certain que Mlle de Cardoville avait eu une entrevue avec le prince Djalma.
Cet ensemble de faits prouvait évidemment que, fidèle à la menace qu'elle avait faite à Rodin, lorsque la double perfidie du révérend père avait été démasquée, Mlle de Cardoville s'occupait activement de réunir autour d'elle les membres dispersés de sa famille, afin de les engager à se liguer contre l'ennemi dangereux dont les détestables projets, étant ainsi dévoilés et hardiment combattus, ne devaient plus avoir aucune chance de réussite.
On comprend maintenant quel dut être le foudroyant effet de cette note sur le père d'Aigrigny et sur Rodin… Rodin agonisant, cloué sur un lit de douleur et réduit à l'impuissance, alors qu'il voyait tomber pièce à pièce son laborieux échafaudage.
XVII. L'opération.
Nous avons renoncé à peindre la physionomie, l'attitude, le geste de Rodin pendant la lecture de la note qui semblait ruiner ses espérances depuis si longtemps caressées; tout allait lui manquer à la fois, au moment où une confiance presque surhumaine dans le succès de la trame lui donnait assez d'énergie pour dompter encore la maladie. Sortant à peine d'une agonie douloureuse, une seule pensée, fixe, dévorante, l'avait agité jusqu'au délire. Quel progrès en mal ou en bien avait fait pendant sa maladie cette affaire si immense pour lui? On lui annonçait tout d'abord une nouvelle heureuse, la mort de Jacques; mais bientôt les avantages de ce décès, qui réduisaient de sept à six le nombre des héritiers Rennepont, étaient anéantis. À quoi bon cette mort, puisque cette famille, dispersée, frappée isolément avec une persévérance si infernale, se réunissait, connaissant enfin les ennemis qui depuis si longtemps l'atteignaient dans l'ombre? Si tous ces coeurs blessés, meurtris, brisés, se rapprochaient, se consolaient, s'éclairaient en se prêtant un ferme et mutuel appui, leur cause était gagnée, l'énorme héritage échappait aux révérends pères… Que faire? que faire?
Étrange puissance de la volonté humaine! Rodin a encore un pied dans la tombe; il est presque agonisant; la voix lui manque, et pourtant cet esprit opiniâtre et plein de ressources ne désespère pas encore; qu'un miracle lui rende aujourd'hui la santé, et cette inébranlable confiance dans la réussite de ses projets, qui lui a donné le pouvoir de résister à une maladie à laquelle tant d'autres eussent succombé, cette confiance lui dit qu'il pourra encore remédier à tout… mais il lui faut la santé, la vie…
La santé… la vie!!! et son médecin ignore s'il survivra ou non à tant de secousses… s'il pourra supporter une opération terrible. La santé… la vie… et tout à l'heure encore Rodin entendait parler des funérailles solennelles qu'on lui allait faire…
Eh bien, la santé, la vie, il les aura, il se le dit. Oui, il a voulu vivre jusque-là… et il a vécu. Pourquoi ne vivrait-il pas plus longtemps encore?
Il vivra donc!… il le veut!… Tout ce que nous venons d'écrire,
Rodin, lui, l'avait pensé pour ainsi dire en une seconde.
Il fallait que ses traits, bouleversés par cette espèce de tourmente morale, révélassent quelque chose de bien étrange, car le père d'Aigrigny et le cardinal le regardaient silencieux et interdits.
Une fois résolu de vivre afin de soutenir une lutte désespérée contre la famille Rennepont, Rodin agit en conséquence; aussi, pendant quelques instants le père d'Aigrigny et le prélat se crurent sous l'obsession d'un rêve. Par un effort de volonté d'une énergie inouïe et comme s'il eût été mu par un ressort, Rodin se précipita hors de son lit, emportant avec lui un drap qui traînait comme un suaire, derrière son corps livide et décharné… La chambre était froide; la sueur inondait le visage du jésuite; ses pieds nus et osseux laissaient leur moite empreinte sur le carreau.
— Malheureux… que faites-vous? c'est la mort! cria le père d'Aigrigny, en se précipitant sur Rodin pour le forcer à se recoucher.
Mais celui-ci, étendant un de ses bras de squelette, dur comme du fer, repoussa au loin le père d'Aigrigny avec une vigueur inconcevable, si l'on songe à l'état d'épuisement où il était depuis longtemps.
— Il a la force d'un épileptique pendant son accès!… dit au prélat le père d'Aigrigny en se raffermissant sur ses jambes.
Rodin, d'un pas grave, se dirigea vers le bureau où se trouvait ce qui était journellement nécessaire au docteur Baleinier pour formuler ses ordonnances; puis, s'asseyant devant cette table, le jésuite prit du papier, une plume, et commença d'écrire d'une main ferme… Ses mouvements, calmes, lents et sûrs, avaient quelque chose de la mesure réfléchie que l'on remarque chez les somnambules.
Muets, immobiles, ne sachant s'ils rêvaient ou non, à la vue de ce prodige, le cardinal et le père d'Aigrigny restèrent béants devant l'incroyable sang-froid de Rodin, qui, demi-nu, écrivait avec une tranquillité parfaite.
Pourtant le père d'Aigrigny s'avança vers lui et lui dit:
— Mais, mon père… cela est insensé… Rodin haussa les épaules, tourna la tête vers lui, et l'interrompant d'un geste, lui fit signe de s'approcher et de lire ce qu'il venait d'écrire. Le révérend père, s'attendant à voir les folles élucubrations d'un cerveau délirant, prit la feuille de papier pendant que Rodin commençait une autre note.
— Monseigneur!… s'écria le père d'Aigrigny, lisez ceci…
Le cardinal lut le feuillet, et, le rendant au révérend père dont il partageait la stupeur:
— C'est rempli de raison, d'habileté, de ressources; on neutralisera ainsi le dangereux concert de l'abbé Gabriel et de Mlle de Cardoville, qui semblent, en effet, les meneurs de cette coalition.
— En vérité, c'est miraculeux, dit le père d'Aigrigny.
— Ah! mon cher père, dit tout bas le cardinal, frappé de ces mots du jésuite et en secouant la tête avec une expression de triste regret, quel dommage que nous soyons seuls témoins de ce qui se passe! quel excellent MIRACLE on aurait pu tirer de ceci!… Un homme à l'agonie… ainsi transformé subitement!… En présentant la chose d'une certaine façon… ça vaudrait presque le Lazare.
— Quel idée, monseigneur! dit le père d'Aigrigny à mi-voix, elle est parfaite, il n'y faut pas renoncer… c'est très acceptable, et…
Cet innocent petit complot thaumaturgique fut interrompu par Rodin, qui, tournant la tête, fit signe au père d'Aigrigny de s'approcher et lui remit un autre feuillet accompagné d'un petit papier où étaient écrits ces mots: À exécuter avant une heure.
Le père d'Aigrigny lut rapidement la nouvelle note et s'écria:
— C'est juste, je n'avais pas songé à cela… de la sorte, au lieu d'être funeste, la correspondance d'Agricol Baudoin et de M. Hardy peut avoir, au contraire, les meilleurs résultats. En vérité, ajouta le révérend père à voix basse en se rapprochant du prélat pendant que Rodin continuait à écrire, je reste confondu… je vois… je lis… et c'est à peine si je puis en croire mes yeux… tout à l'heure, brisé, mourant, et maintenant l'esprit aussi lucide, aussi pénétrant que jamais… Sommes-nous donc témoins d'un de ces phénomènes de somnambulisme pendant lesquels l'âme seule agit et domine le corps?
Soudain la porte s'ouvrit; M. Baleinier entra vivement.
À la vue de Rodin, assis à son bureau demi-nu, les pieds sur les carreaux, le docteur s'écria d'un ton de reproche et d'effroi:
— Mais, monseigneur… mais, mon père… c'est un meurtre que de laisser ce malheureux là dans cet état; s'il est possédé d'un accès de fièvre chaude, il faut l'attacher dans son lit, et lui mettre la camisole de force.
Ce disant, le docteur Baleinier s'approcha vivement de Rodin et lui saisit le bras: il s'attendait à trouver l'épiderme sec et glacé; au contraire, la peau était flexible, presque moite.
Le docteur, au comble de la surprise, voulut lui tâter le pouls de la main gauche, que Rodin lui abandonna tout en continuant d'écrire de la main droite.
— Quel prodige! s'écria le docteur Baleinier, qui comptait les pulsations du pouls de Rodin; depuis huit jours, et ce matin encore, le pouls était brusque, intermittent, presque insensible, et le voici qui se relève, qui se règle… Je m'y perds… Qu'est- il donc arrivé?… Je ne puis croire à ce que je vois, demanda-t- il en se tournant du côté du père d'Aigrigny et du cardinal.
— Le révérend père, d'abord frappé d'une extinction de voix, a éprouvé ensuite un accès de désespoir si violent, si furieux, causé par de déplorables nouvelles, dit le père d'Aigrigny, qu'un moment nous avons craint pour sa vie… tandis qu'au contraire le révérend père a eu la force d'aller jusqu'à ce bureau, où il écrit depuis dix minutes avec une clarté de raisonnement, une netteté d'expression dont vous nous voyez confondus, monseigneur et moi.
— Plus de doute! s'écria le docteur, le violent accès de désespoir qu'il a éprouvé a causé chez lui une perturbation violente qui prépare admirablement bien la crise réactive que je suis maintenant presque sûr d'obtenir par l'opération.
— Persistez-vous donc à la faire! dit tout bas le père d'Aigrigny au docteur Baleinier pendant que Rodin continuait d'écrire.
— J'aurais pu hésiter ce matin encore; mais, disposé comme le voilà, je vais profiter à l'instant de cette surexcitation, qui, je le prévois, sera suivie d'un grand abattement.
— Ainsi, dit le cardinal, sans l'opération…
— Cette crise si heureuse, si inespérée, avorte… et sa réaction peut le tuer, monseigneur.
— Et l'avez-vous prévenu de la gravité de l'opération!…
— À peu près… monseigneur.
— Mais il serait temps… de le décider.
— C'est ce que je vais faire, monseigneur, dit le docteur
Baleinier.
Et, s'approchant de Rodin, qui, continuant d'écrire et de songer, était resté étranger à cet entretien tenu à voix basse:
— Mon révérend père, lui dit le docteur d'une voix ferme, voulez- vous dans huit jours être sur pied! Rodin fit un geste rempli de confiance qui signifiait:
— Mais j'y suis sur pied.
— Ne vous méprenez pas, répondit le docteur, cette crise est excellente, mais elle durera peu; et si nous n'en profitons pas… à l'instant… pour procéder à l'opération dont je vous ai touché deux mots, ma foi!… je vous le dis brutalement… après une telle secousse… je ne réponds de rien.
Rodin fut d'autant plus frappé de ces paroles qu'il avait, une demi-heure auparavant, expérimenté le peu de durée du _mieux _éphémère que lui avait causé la bonne nouvelle du père d'Aigrigny, et qu'il commençait à sentir un redoublement d'oppression à la poitrine.
M. Baleinier, voulant décider son malade et le croyant irrésolu, ajouta:
— En un mot, mon révérend père, voulez-vous vivre, oui ou non!
Rodin écrivit rapidement ces mots, qu'il donna rapidement au docteur: «Pour vivre… je me ferais couper les quatre membres. Je suis prêt à tout.» Et il fit un mouvement pour se lever.
— Je dois vous déclarer, non pour vous faire hésiter, mon révérend père, mais pour que votre courage ne soit pas surpris, ajouta M. Baleinier, que cette opération est cruellement douloureuse…
Rodin haussa les épaules, et d'une main ferme écrivit: «Laissez- moi la tête… prenez le reste…»