La grande taille de cet homme, sa figure repoussante, sa physionomie sauvage, avaient déjà inquiété la cabaretière, prévenue et alarmée par la rumeur publique au sujet des empoisonneurs; mais lorsqu'elle vit Goliath poser sa main sur l'orifice de l'un des brocs, effrayée, elle s'écria:
— Ah! mon Dieu! vous venez de jeter quelque chose dans ce broc!
À ces mots, prononcés très haut avec un accent de frayeur, deux ou trois buveurs attablés dans le cabaret se levèrent brusquement, coururent au comptoir, et l'un d'eux s'écria étourdiment:
— C'est un empoisonneur! Goliath, ignorant les bruits sinistres répandus dans le quartier, ne comprit pas d'abord ce dont on l'accusait. Les buveurs élevèrent de plus en plus la voix en l'interpellant; lui, confiant dans sa force, haussa les épaules avec dédain et demanda grossièrement la monnaie que la marchande, pâle et épouvantée, ne songeait pas à lui rendre…
— Brigand!… s'écria l'un des buveurs avec tant de violence que plusieurs passants s'arrêtèrent, on te rendra ta monnaie quand tu auras dit ce que tu as jeté dans ce broc!
— Comment! il a jeté quelque chose dans un broc? dit un passant.
— C'est peut-être un empoisonneur, reprit l'autre.
— Il faudrait alors l'arrêter… ajouta un troisième.
— Oui, oui, dirent les buveurs, honnêtes gens peut-être, mais subissant l'influence de la panique générale; oui, il faut l'arrêter… on l'a surpris jetant du poison dans un des brocs du comptoir.
Ces mots: C'est un empoisonneur! circulèrent aussitôt dans le groupe qui, d'abord formé de trois ou quatre personnes, grossissait à chaque instant à la porte du marchand de vin; de sourdes et menaçantes clameurs commencèrent à s'élever; le buveur, voyant ainsi ses craintes partagées et presque justifiées, crut faire acte de bon et courageux citoyen en prenant Goliath au collet en lui disant:
— Viens t'expliquer au corps de garde, brigand. Le géant, déjà fort irrité des injures dont il ignorait le véritable sens, fut exaspéré par cette brusque attaque; cédant à sa brutalité naturelle, il renversa son adversaire sur le comptoir et l'assomma à coups de poing. Pendant cette collision, plusieurs bouteilles et deux ou trois carreaux furent brisés avec fracas, tandis que la cabaretière, de plus en plus effrayée, criait de toutes ses forces:
— Au secours!… à l'empoisonneur!… à l'assassin!… à la garde!…
Au bruit retentissant des vitres cassées, à ces cris de détresse, les passants attroupés, dont un grand nombre croyaient aux empoisonneurs, se précipitèrent dans la boutique pour aider les buveurs à s'emparer de Goliath. Grâce à sa force herculéenne, celui-ci, après quelques moments de lutte contre sept ou huit personnes, terrassa deux des assaillants les plus furieux, écarta les autres, se rapprocha du comptoir, et, prenant un élan vigoureux, se rua, le front baissé, comme un taureau de combat, sur la foule qui obstruait la porte; puis, achevant cette trouée en s'aidant de ses énormes épaules et de ses bras d'athlète, il se fraya un passage à travers l'attroupement et prit sa course à toutes jambes du côté du parvis Notre-Dame, ses vêtements déchirés, la tête nue et la figure pâle et courroucée. Aussitôt un grand nombre de personnes qui composaient l'attroupement se mirent à la poursuite de Goliath, et cent voix crièrent:
— Arrêtez… arrêtez l'empoisonneur! Entendant ces cris, voyant accourir un homme à l'air sinistre et égaré, un garçon boucher, qui passait et portait sur sa tête une grande manne vide, jeta ce panier entre les jambes de Goliath; celui-ci, surpris par cet obstacle, fit un faux pas et tomba… Le garçon boucher, croyant faire une action aussi héroïque que s'il se fût jeté à la rencontre d'un chien enragé, se précipita sur Goliath et se roula avec lui sur le pavé en criant:
— Au secours! c'est un empoisonneur… au secours! Cette scène se passait à peu de distance de la cathédrale, mais assez loin de la foule qui se pressait à la porte de l'Hôtel-Dieu et de la maison du restaurateur où était entrée la mascarade du choléra (ceci avait lieu à la tombée du jour); aux cris perçants du boucher, plusieurs groupes, à la tête desquels se trouvaient Ciboule et le carrier, coururent vers le lieu de la lutte, pendant que les passants qui poursuivaient le prétendu empoisonneur depuis la rue de la Calandre arrivaient de leur côté sur le parvis.
À l'aspect de cette foule menaçante qui venait à lui, Goliath, tout en continuant de se défendre contre le garçon boucher qui le combattait avec la ténacité d'un bouledogue, sentit qu'il était perdu s'il ne se débarrassait pas de cet adversaire; d'un coup de poing furieux, il cassa la mâchoire du boucher, qui à ce moment avait le dessus, parvint à se dégager de ses étreintes, se releva, et, encore étourdi, fit quelques pas en avant.
Soudain, il s'arrêta. Il se voyait cerné. Derrière lui s'élevaient les murailles de la cathédrale; à droite, à gauche, en face de lui, accourait une multitude hostile.
Les cris de douleur atroce poussés par le boucher, que l'on venait de relever tout sanglant, augmentaient encore le courroux populaire. Il y eut pour Goliath un moment terrible, ce fut celui où, seul encore au milieu d'un espace qui se rétrécissait de seconde en seconde, il vit de toutes parts des ennemis courroucés se précipitant vers lui en poussant des cris de mort. Ainsi qu'un sanglier tourne une ou deux fois sur lui-même avant de se décider à faire tête à la meute acharnée, Goliath, hébété par la terreur, fit çà et là quelques pas brusques, indécis; puis, renonçant à une fuite impossible, l'instinct lui disait qu'il n'avait à attendre ni merci ni pitié d'une foule en proie à une fureur aveugle et sourde, fureur d'autant plus impitoyable qu'elle se croit légitime, Goliath voulut du moins vendre chèrement sa vie; il chercha son couteau dans sa poche; ne l'y trouvant pas, il s'arc- bouta sur sa jambe gauche, dans une pose athlétique, tendit en avant et à demi dépliés ses deux bras musculeux, durs et raides comme deux barres de fer, et de pied ferme il attendit vaillamment le choc.
La première personne qui arriva auprès de Goliath fut Ciboule. La mégère, essoufflée, au lieu de se précipiter sur lui, s'arrêta, se baissa, prit un des gros sabots qu'elle portait, et le lança à la tête du géant avec tant de vigueur, tant d'adresse, qu'elle l'atteignit en plein dans l'oeil qui, sanglant, sortit à demi de l'orbite.
Goliath porta les deux mains à son visage en poussant un cri de douleur atroce.
— Je l'ai fait loucher, dit Ciboule en éclatant de rire. Goliath, rendu furieux par la souffrance, au lieu d'attendre les premiers coups que l'on hésitait encore à lui porter, tant son apparence de force herculéenne imposait aux assaillants (le carrier, adversaire digne de lui, ayant été repoussé par un mouvement de la foule), Goliath, dans sa rage, se précipita sur le groupe qui se trouvait à sa portée. Une pareille lutte était trop inégale pour durer longtemps; mais le désespoir doublant les forces du géant, le combat fut un moment terrible. Le malheureux ne tomba pas d'abord… Pendant quelques secondes, disparaissant presque entièrement sous un essaim d'assaillants acharnés, on vit tantôt un de ses bras d'Hercule se lever dans le vide et retomber en martelant des crânes et des visages; tantôt sa tête énorme, livide et sanglante, était renversée en arrière par un combattant cramponné à sa chevelure crépue. Çà et là, les brusques écarts, les violentes oscillations de la foule témoignaient de l'incroyable énergie de la défense de Goliath. Pourtant, le carrier étant parvenu à le joindre, Goliath fut renversé. Une longue clameur de joie féroce annonça cette chute, car, en pareille circonstance, tomber… c'est mourir. Aussi mille voix haletantes et courroucées répétèrent ce cri:
— Mort à l'empoisonneur!
Alors commença une de ces scènes de massacre et de tortures dignes de cannibales, horribles excès, d'autant plus incroyables qu'ils ont toujours pour témoins passifs, ou même pour complices, des gens souvent honnêtes, humains, mais qui, égarés par des croyances ou par des préjugés stupides, se laissent entraîner à toutes sortes de barbaries, croyant accomplir un acte d'inexorable justice. Ainsi que cela arrive, la vue du sang qui coulait à flots des plaies de Goliath enivra ses assaillants, redoubla leur rage. Cent bras s'appesantirent sur ce misérable; on le foula aux pieds; on lui écrasa le visage; on lui défonça la poitrine. Çà et là, au milieu de ces cris furieux: — À mort l'empoisonneur! on entendait de grands coups sourds suivis de gémissements étouffés; c'était une effroyable curée: chacun, cédant à un vertige sanguinaire, voulait frapper son coup, arracher son lambeau de chair, des femmes… oui, jusqu'à des femmes, jusqu'à des mères… s'acharnèrent avec rage sur ce corps mutilé.
Il y eut un moment de terreur épouvantable, Goliath, le visage meurtri, souillé de boue, ses vêtements en lambeaux, la poitrine nue, rouge, ouverte; Goliath, profitant d'un instant de lassitude de ses bourreaux, qui le croyaient achevé, parvint, par un de ces soubresauts convulsifs fréquents dans l'agonie, à se dresser sur ses jambes pendant quelques secondes; alors, aveuglé par ses blessures, agitant ses bras dans le vide comme pour parer des coups qu'on ne lui portait pas, il murmura ces mots qui sortirent de sa bouche avec des flots de sang:
— Grâce… je n'ai pas empoisonné… grâce.
Cette sorte de résurrection produisit un effet si saisissant sur la foule, qu'un instant elle se recula avec effroi: les clameurs cessèrent, on laissa un peu d'espace autour de la victime, quelques coeurs commençaient même à s'apitoyer, lorsque le carrier, voyant Goliath, aveuglé par le sang, étendre devant lui ses mains çà et là, fit une allusion féroce à un jeu connu et s'écria:
— Casse-cou! Puis, d'un violent coup de pied dans le ventre, il renversa de nouveau la victime, dont la tête rebondit deux fois sur le pavé…
Au moment où le géant tomba, une voix dans la foule s'écria:
— C'est Goliath!… Arrêtez… ce malheureux est innocent. Et le père d'Aigrigny (c'était lui), cédant à un sentiment généreux, fit de violents efforts pour arriver au premier rang des acteurs de cette scène, y parvint, et alors, pâle, indigné, menaçant, il s'écria:
— Vous êtes des lâches, des assassins! Cet homme est innocent, je le connais… vous répondrez de sa vie…
Une grande rumeur accueillit ces paroles véhémentes du père d'Aigrigny.
— Tu connais cet empoisonneur! s'écria le carrier en saisissant le jésuite au collet; tu es peut-être aussi un empoisonneur!
— Misérable! s'écria le père d'Aigrigny, en tâchant d'échapper aux étreintes du carrier, tu oses porter la main sur moi!
— Oui… j'ose tout, moi… répondit le carrier.
— Il le connaît… ça doit être un empoisonneur… comme l'autre! criait-on déjà dans la foule qui se pressait autour des deux adversaires, pendant que Goliath, qui, dans sa chute, s'était ouvert le crâne, faisait entendre un râle agonisant.
À un brusque mouvement du père d'Aigrigny, qui s'était débarrassé du carrier, un assez grand flacon de cristal, très épais, d'une forme particulière et rempli d'une liqueur verdâtre, tomba de sa poche et roula près du corps de Goliath.
À la vue de ce flacon, plusieurs voix s'écrièrent:
— C'est du poison… Voyez-vous… il a du poison sur lui. À cette accusation, les cris redoublèrent, et l'on commença de serrer l'abbé d'Aigrigny de si près, qu'il s'écria:
— Ne me touchez pas! ne m'approchez pas!…
— Si c'est un empoisonneur, dit une voix, pas plus de grâce pour lui que pour l'autre…
— Moi… un empoisonneur! s'écria l'abbé, frappé de stupeur.
Ciboule s'était précipitée sur le flacon; le carrier le saisit, le déboucha, et dit au père d'Aigrigny en le lui tendant:
— Et ça!… qu'est-ce que c'est?
— Cela n'est pas du poison… s'écria le père d'Aigrigny.
— Alors… bois-le… repartit le carrier.
— Oui… oui… qu'il le boive! cria la foule.
— Jamais! reprit le père d'Aigrigny avec épouvante. Et il recula en repoussant vivement le flacon de la main.
— Voyez-vous!… c'est du poison… il n'ose pas boire! cria-t- on.
Et déjà serré de très près, le père d'Aigrigny trébuchait sur le corps de Goliath.
— Mes amis! s'écria le jésuite, qui, sans être empoisonneur, se trouvait dans une terrible alternative, car son flacon renfermait des sels préservatifs d'une grande force, aussi dangereux à boire que du poison, mes braves amis, vous vous méprenez; au nom de Notre Seigneur, je vous jure que…
— Si ce n'est pas du poison… bois donc, reprit le carrier en présentant de nouveau le flacon au jésuite.
— Si tu ne bois pas, à mort! comme ton camarade, puisque, comme lui, tu empoisonnes le peuple!
— Oui… à mort!… à mort!…
— Mais, malheureux… s'écria le père d'Aigrigny, les cheveux hérissés de terreur, vous voulez donc m'assassiner!
— Et tous ceux que toi et ton camarade vous avez empoisonnés, brigands!
— Mais cela n'est pas vrai… et…
— Bois, alors… répéta l'inflexible carrier; une dernière fois… décide-toi.
— Boire… cela… mais c'est la mort[23]… s'écria le père d'Aigrigny.
— Ah! voyez-vous le brigand! répondit la foule en se resserrant davantage, il avoue… il avoue…
— Il s'est trahi!
— Il l'a dit: «Boire ça… c'est la mort!…» Des cris furieux interrompirent le père d'Aigrigny.
— Mais… écoutez-moi donc! s'écria l'abbé en joignant les mains, ce flacon, c'est…
— Ciboule, achève celui-là, cria le carrier en poussant du pied Goliath, moi je vais commencer celui-ci. Et il saisit le père d'Aigrigny à la gorge.
À ces mots, deux groupes se formèrent: l'un, conduit par Ciboule, acheva Goliath à coups de pieds, à coups de sabots: bientôt le corps ne fut plus qu'une chose horrible, mutilée, sans nom, sans forme, une masse inerte pétrie de boue et de chairs broyées. Ciboule donna son tartan, on le noua à l'un des pieds disloqués du cadavre, et on le traîna ainsi jusqu'au parapet du quai, et là, au milieu des cris d'une joie féroce, on précipita ces débris sanglants dans la rivière…
Maintenant, ne frémit-on pas en songeant que, dans un temps d'émotion populaire, il suffit d'un mot, d'un seul mot dit imprudemment par un homme honnête, et même sans haine, pour provoquer un si effroyable meurtre!
— C'est peut-être un empoisonneur!… Voilà ce qu'avait dit le buveur du cabaret de la Calandre… rien de plus… et Goliath avait été impitoyablement massacré… Que d'impérieuses raisons pour faire pénétrer l'instruction, les lumières dans les dernières profondeurs des masses… et mettre ainsi bien des malheureux à même de se défendre de tant de préjugés stupides, de tant de superstitions funestes, de tant de fanatismes implacables!… Comment demander le calme, la réflexion, l'empire de soi-même, le sentiment de la justice, à des êtres abandonnés, que l'ignorance abrutit, que la misère déprave, que les souffrances courroucent, et dont la société ne s'occupe que lorsqu'il s'agit de les enchaîner au bagne ou de les garrotter pour le bourreau!
* * * * *
Le cri terrible dont Morok avait été épouvanté était celui que poussa le père d'Aigrigny lorsque le carrier appesantit sur lui sa main formidable, disant à Ciboule en lui montrant Goliath expirant:
— Achève celui-là… je vais commencer celui-ci.
X. La cathédrale.
La nuit était presque entièrement venue, lorsque le cadavre mutilé de Goliath fut précipité dans la rivière.
Les oscillations de la foule avaient refoulé jusque dans la rue qui longe le côté gauche de la cathédrale le groupe au pouvoir duquel restait le père d'Aigrigny, qui, parvenu à se dégager de la puissante étreinte du carrier, mais toujours pressé par la multitude qui l'enserrait en criant: _Mort à l'empoisonneur! _reculait pas à pas, tâchant de parer les coups qu'on lui portait. À force de présence d'esprit, d'adresse, de courage, retrouvant dans ce moment critique son ancienne énergie militaire, il avait pu jusqu'alors résister et demeurer debout, sachant, par l'exemple de Goliath, que tomber c'était mourir. Quoiqu'il espérât peu d'être utilement entendu, l'abbé appelait de toutes ses forces: «À l'aide! au secours!…» Cédant le terrain pied à pied, manoeuvrant de façon à se rapprocher de l'un des murs de l'église, il parvint enfin à s'acculer dans une encoignure formée par la saillie d'un pilastre et tout près de la baie d'une petite porte.
Cette position était assez favorable; le père d'Aigrigny, adossé au mur, se trouvait ainsi à l'abri d'une partie des attaques. Mais le carrier, voulant lui ôter cette dernière chance de salut, se précipita sur lui, afin de le saisir et de l'entraîner au milieu du cercle, où il eût été foulé aux pieds. La terreur de la mort donnant au père d'Aigrigny une force extraordinaire, il put encore repousser rudement le carrier et rester comme incrusté dans l'angle où il s'était réfugié. La résistance de la victime redoubla la rage des assaillants, les cris de mort retentirent avec une nouvelle violence. Le carrier se jeta de nouveau sur le père d'Aigrigny en disant:
— À moi, mes amis!… Celui-là dure trop, finissons-le… Le père d'Aigrigny se vit perdu… Ses forces étaient à bout, il se sentit défaillir… ses jambes tremblèrent… un nuage passa devant sa vue, les hurlements de ces furieux commençaient à arriver presque voilés à son oreille. Le contrecoup de plusieurs violentes contusions reçues, pendant la lutte, à la tête et surtout à la poitrine, se faisait déjà ressentir… Deux ou trois fois une écume sanglante vint aux lèvres de l'abbé, sa position était désespérée… «Mourir assommé par ces brutes, après avoir tant de fois, à la guerre, échappé à la mort!» Telle était la pensée du père d'Aigrigny, lorsque le carrier s'élança vers lui. Soudain, et au moment où l'abbé, cédant à l'instinct de sa conservation, appelait une dernière fois au secours d'une voix déchirante, la porte à laquelle il s'adossait s'ouvrit derrière lui… une main ferme le saisit et l'attira vivement dans l'église. Grâce à ce mouvement, exécuté avec la rapidité de l'éclair, le carrier, lancé en avant pour saisir le père d'Aigrigny, ne put retenir son élan, et se trouva face à face avec le personnage qui venait, pour ainsi dire, de se substituer à la victime. Le carrier s'arrêta court, puis recula de deux pas, stupéfait, comme la foule, de cette brusque apparition, et, comme la foule, frappé d'un vague sentiment d'admiration et de respect à la vue de celui qui venait de secourir si miraculeusement le père d'Aigrigny.
Celui-là était Gabriel.
Le jeune missionnaire restait debout au seuil de la porte… Sa longue soutane noire se dessinait sur les profondeurs à demi lumineuses de la cathédrale, tandis que son adorable figure d'archange, encadrée de longs cheveux blonds, pâle, émue de commisération et de douleur, était doucement éclairée par les dernières lueurs du crépuscule. Cette physionomie resplendissait d'une beauté si divine, elle exprimait une compassion si touchante et si tendre, que la foule se sentit remuée lorsque Gabriel, ses grands yeux bleus humides de larmes, les mains suppliantes, s'écria d'une voix sonore et palpitante:
— Grâce… mes frères!… Soyez humains… soyez justes. Revenu de son premier mouvement de surprise et de son émotion involontaire, le carrier fit un pas vers Gabriel et s'écria:
— Pas de grâce pour l'empoisonneur!… il nous le faut… qu'on nous le rende… ou nous allons le prendre.
— Y songez-vous, mes frères?… répondit Gabriel; dans cette église… un lieu sacré… un lieu de refuge… pour tout ce qui est persécuté!…
— Nous empoignerons notre empoisonneur jusque sur l'autel, répondit brutalement le carrier; ainsi, rendez-le-nous.
— Mes frères, écoutez-moi… dit Gabriel en tendant les bras vers lui.
— À bas la calotte! cria le carrier; l'empoisonneur se cache dans l'église… entrons dans l'église.
— Oui!… oui!… cria la foule, entraînée de nouveau par la violence de ce misérable; à bas la calotte!
— Ils s'entendent.
— À bas les calotins!
— Entrons là comme à l'archevêché!…
— Comme à Saint-Germain l'Auxerrois!…
— Qu'est-ce que cela nous fait, à nous, une église?
— Si les calotins défendent les empoisonneurs… à l'eau les calotins!…
— Oui!… Oui!…
— Et je vais vous montrer le chemin, moi! Ce disant, le carrier, suivi de Ciboule et de bon nombre d'hommes déterminés, fit un pas vers Gabriel. Le missionnaire, voyant depuis quelques secondes le courroux de la foule se ranimer, avait prévu ce mouvement; se rejetant brusquement dans l'église, il parvint, malgré les efforts des assaillants, à maintenir la porte presque fermée et à la barricader de son mieux au moyen d'une barre de bois qu'il appuya d'un bout sur les dalles et de l'autre sous la saillie d'un des ais transversaux; grâce à cette espèce d'arc-boutant, la porte pouvait résister quelques minutes.
Gabriel, tout en défendant ainsi l'entrée, criait au père d'Aigrigny:
— Fuyez, mon père… fuyez par la sacristie; les autres issues sont fermées…
Le jésuite, anéanti, couvert de contusions, inondé d'une sueur froide, sentant les forces lui manquer tout à fait, et se croyant enfin en sûreté, s'était jeté sur une chaise, à demi évanoui… À la voix de Gabriel, l'abbé se leva péniblement, et d'un pas chancelant et hâté, il tâcha de gagner le choeur, séparé par une grille du reste de l'église.
— Vite, mon père!… ajouta Gabriel avec effroi, en maintenant de toutes ses forces la porte vigoureusement assiégée, hâtez-vous, mon Dieu! hâtez-vous!… Dans quelques minutes… il sera trop tard.
Puis le missionnaire ajouta avec désespoir:
— Et être seul… seul pour arrêter l'invasion de ces insensés…
Il était seul en effet. Au premier bruit de l'attaque, trois ou quatre sacristains et autres employés de la fabrique se trouvaient dans l'église; mais ces gens, épouvantés, se rappelant le sac de l'archevêché et de Saint-Germain l'Auxerrois, avaient aussitôt pris la fuite; les uns se réfugièrent et se cachèrent dans les orgues, où ils montèrent rapidement; les autres se sauvèrent par la sacristie dont ils fermèrent la porte en dedans, enlevant ainsi tout moyen de retraite à Gabriel et au père d'Aigrigny.
Ce dernier, courbé en deux par la douleur, écoutant les pressantes paroles du missionnaire, s'aidant des chaises qu'il rencontrait sur son passage, faisait de vains efforts pour atteindre la grille du choeur… au bout de quelques pas, vaincu par l'émotion, par la souffrance, il chancela, s'affaissa sur lui-même, tomba sur les dalles, et ses sens l'abandonnèrent.
À ce moment même, Gabriel, malgré l'énergie incroyable que lui inspirait le désir de sauver le père d'Aigrigny, sentit la porte s'ébranler enfin sous une formidable secousse et près de céder. Tournant alors la tête pour s'assurer que le jésuite avait au moins pu quitter l'église, Gabriel, à sa grande épouvante, le vit étendu sans mouvement à quelques pas du choeur… Abandonner la porte à demi brisée, courir au père d'Aigrigny, le soulever et le traîner en dedans de la grille du choeur… ce fut pour Gabriel une action aussi rapide que la pensée, car il refermait la grille à l'instant même où le carrier et sa bande, après avoir défoncé la porte, se précipitaient dans l'église.
Debout et en dehors du choeur, les bras croisés sur sa poitrine, Gabriel attendit, calme et intrépide, cette foule encore exaspérée par une résistance inattendue.
La porte enfoncée, les assaillants firent une violente irruption, mais à peine eurent-ils mis le pied dans l'église, qu'il se passa une scène étrange.
La nuit était venue… quelques lampes d'argent jetaient seules une pâle clarté au milieu du sanctuaire, dont les bas côtés disparaissaient noyés dans l'ombre. À leur brusque entrée dans cette immense cathédrale, sombre, silencieuse et déserte, les plus audacieux restèrent interdits, presque craintifs devant la grandeur imposante de cette solitude de pierre. Les cris, les menaces expirèrent aux lèvres de ces furieux. On eût dit qu'ils redoutaient de réveiller les échos de ces voûtes énormes… de ces voûtes noires, d'où suintait une humidité sépulcrale qui glaça leurs fronts enflammés de colère, et tomba sur leurs épaules comme une froide chape de plomb. La tradition religieuse, la routine, les habitudes ou les souvenirs d'enfance ont tant d'action sur certains hommes, qu'à peine entrés, plusieurs compagnons du carrier se découvrirent respectueusement, inclinèrent leur tête nue, et marchèrent avec précaution, afin d'amortir le bruit de leurs pas sur les dalles sonores.
Puis ils échangèrent quelques mots d'une voix basse et craintive.
D'autres, cherchant timidement des yeux, à une hauteur incommensurable, les derniers arceaux de ce vaisseau gigantesque alors perdus dans l'obscurité, se sentaient presque effrayés de se voir si petits au milieu de cette immensité remplie de ténèbres…
Mais, à la première plaisanterie du carrier, qui rompit ce respectueux silence, cette émotion passa bientôt.
— Ah çà, mille tonnerres! s'écria-t-il, est-ce que nous prenons haleine pour chanter vêpres! S'il y avait du vin dans le bénitier, à la bonne heure.
Quelques éclats de rire sauvages accueillirent ces paroles.
— Pendant ce temps-là, le brigand nous échappe, dit l'un.
— Et nous sommes volés, reprit Ciboule.
— On dirait qu'il y a des poltrons ici, et qu'ils ont peur des sacristains, ajouta le carrier.
— Jamais… cria-t-on en choeur, jamais; on ne craint personne…
— En avant!
— Oui!… oui!… en avant! cria-t-on de toutes parts. Et l'animation, un moment calmée, redoubla au milieu d'un nouveau tumulte. Quelques instants après, les yeux des assaillants, habitués à cette pénombre, distinguèrent, au milieu de la pâle auréole de lumière projetée par une lampe d'argent, la figure imposante de Gabriel, debout en dehors de la grille du choeur.
— L'empoisonneur est ici caché dans un coin! cria le carrier. Il faut forcer ce curé à nous le rendre, le brigand…
— Il en répond.
— C'est lui qui l'a fait se sauver dans l'église.
— Il payera pour tous les deux, si on ne trouve pas l'autre. À mesure que s'effaçait la première impression de respect involontairement ressentie par la foule, les voix s'élevaient davantage et les visages devenaient d'autant plus farouches, d'autant plus menaçants que chacun avait honte d'un moment d'hésitation et de faiblesse.
— Oui!… oui!… s'écrièrent plusieurs voix tremblantes de colère; il nous faut la vie de l'un ou de l'autre.
— Ou de tous les deux…
— Tant pis! pourquoi ce calotin veut-il nous empêcher d'écharper notre empoisonneur!
— À mort! à mort! À cette explosion de cris féroces, qui retentit d'une façon effrayante au milieu des gigantesques arceaux de la cathédrale, la foule, ivre de rage, se précipita vers la grille du choeur, à la porte duquel se tenait Gabriel. Le jeune missionnaire, qui, mis en croix par les sauvages des montagnes Rocheuses, priait encore le Seigneur de pardonner à ses bourreaux, avait trop de courage dans le coeur, trop de charité dans l'âme pour ne pas risquer mille fois sa vie afin de sauver le père d'Aigrigny… cet homme qui l'avait trompé avec une si lâche et si cruelle hypocrisie.
XI. Les meurtriers.
Le carrier, suivi de la bande, courant vers Gabriel, qui avait fait quelques pas de plus en avant de la grille du choeur, s'écria les yeux étincelants de rage:
— Où est l'empoisonneur! il nous le faut…
— Et qui vous a dit qu'il fût empoisonneur, mes frères! reprit Gabriel, de sa voix pénétrante et sonore. Un empoisonneur!… et où sont les preuves!… les témoins!… les victimes!…
— Assez!… nous ne sommes pas ici à confesse… répondit brutalement le carrier d'un air menaçant.
— Rendez-nous notre homme, il faut qu'il y passe… sinon, vous payerez pour lui…
— Oui!… oui!… crièrent plusieurs voix.
— Ils s'entendent!…
— Il nous faut l'un ou l'autre!
— Eh bien, me voici, dit Gabriel en relevant la tête et s'avançant avec un calme rempli de résignation et de majesté.
— Moi ou lui, ajouta-t-il, que vous importe? Vous voulez du sang: prenez le mien, mes frères, car un funeste délire trouble votre raison.
Ces paroles de Gabriel, son courage, la noblesse de son attitude, la beauté de ses traits avaient impressionné quelques assaillants, lorsque soudain une voix s'écria:
— Eh! les amis!… l'empoisonneur est là, derrière la grille…
— Où ça?… où ça?… cria-t-on.
— Tenez… là… voyez-vous… étendu sur le carreau… À ces mots, les gens de cette bande qui jusque-là s'étaient à peu près tenus en masse compacte dans l'espèce de couloir qui sépare les deux côtés de la nef, où sont rangées les chaises, ces gens se dispersèrent de tous côtés afin de courir à la grille du choeur, dernière et seule barrière qui défendît le père d'Aigrigny. Pendant cette manoeuvre, le carrier, Ciboule et d'autres s'avancèrent droit vers Gabriel en criant avec une joie féroce:
— Cette fois, nous le tenons… À mort l'empoisonneur! Pour sauver le père d'Aigrigny, Gabriel se fût laissé massacrer à la porte de la grille; mais plus loin, cette grille, haute de quatre pieds au plus, allait être en un instant abattue ou escaladée.
Le missionnaire perdit tout espoir d'arracher le jésuite à une mort affreuse. Pourtant il s'écria:
— Arrêtez!… pauvres insensés! Et il se jeta au-devant de la foule, en étendant les mains vers elle. Son cri, son geste, sa physionomie exprimèrent une autorité à la fois si tendre et si fraternelle, qu'il y eut un moment d'hésitation dans la foule; mais à cette hésitation succédèrent bientôt ces cris de plus en plus furieux:
— À mort! à mort!
— Vous voulez sa mort! dit Gabriel en pâlissant encore.
— Oui!… oui!…
— Eh bien! qu'il meure… s'écria le missionnaire saisi d'une inspiration subite, oui, qu'il meure à l'instant…
Ces mots du jeune prêtre frappèrent la foule de stupeur. Pendant quelques secondes, ces hommes, muets, immobiles, et pour ainsi dire paralysés, regardèrent Gabriel avec une surprise ébahie.
— Cet homme est coupable, dites-vous? reprit le jeune missionnaire d'une voix tremblante d'émotion, vous l'avez jugé sans preuves, sans témoins; qu'importe!… il mourra… Vous lui reprochez d'être un empoisonneur?… et ses victimes, où sont- elles? Vous l'ignorez… qu'importe! il est condamné… Sa défense, ce droit sacré de tout accusé… vous refusez de l'entendre… qu'importe encore! son arrêt est prononcé. Vous n'avez jamais vu cet infortuné, il ne vous a fait aucun mal, vous ne savez s'il en a fait à quelqu'un… et, devant les hommes, vous prenez la responsabilité de sa mort… vous entendez bien… de sa mort. Qu'il en soit donc ainsi, votre conscience vous absoudra… je le veux croire… Le condamné mourra… il va mourir, la sainteté de la maison de Dieu ne le sauvera pas…
— Non!… non!… crièrent plusieurs voix avec acharnement.
— Non… reprit Gabriel avec une chaleur croissante, non. Vous voulez répandre le sang, et vous le répandrez jusque dans le temple du Seigneur… C'est, dites-vous, votre droit… Vous faites acte de terrible justice… Mais alors, pourquoi tant de bras robustes pour achever cet homme expirant? Pourquoi ces cris, ces fureurs, ces violences? Est-ce donc ainsi que s'exercent les jugements du peuple, du peuple équitable et fort? Non, non, lorsque, sûr de son droit, il frappe son ennemi… il le frappe avec le calme du juge qui, en son âme et conscience, rend un arrêt… Non, le peuple équitable et fort ne frappe pas en aveugle, en furieux, en poussant des cris de rage, comme s'il voulait s'étourdir sur quelque lâche et horrible assassinat… Non, ce n'est pas ainsi que doit s'accomplir le redoutable droit que vous voulez exercer à cette heure… car vous le voulez.
— Oui, nous le voulons, s'écrièrent le carrier, Ciboule et plusieurs des plus impitoyables, tandis qu'un grand nombre restaient muets, frappés des paroles de Gabriel, qui venait de leur peindre sous de si vives couleurs l'acte affreux qu'ils voulaient commettre. Oui, reprit le carrier, c'est notre droit, nous voulons tuer l'empoisonneur…
Ce disant, le misérable, l'oeil sanglant, la joue enflammée, s'avança à la tête d'un groupe résolu, et, marchant en avant, il fit un geste comme s'il eût voulu repousser et écarter de son passage Gabriel debout et toujours en avant de la grille.
Mais, au lieu de résister au bandit, le missionnaire fit vivement deux pas à sa rencontre, le prit par le bras, et lui dit d'une voix ferme:
— Venez… Et entraînant pour ainsi dire à sa suite le carrier stupéfait, que ses compagnons abasourdis par ce nouvel incident n'osèrent suivre tout d'abord… Gabriel parcourut rapidement l'espace qui le séparait du choeur, en ouvrit la grille, et amenant le carrier, qu'il tenait toujours par le bras, jusqu'au corps du père d'Aigrigny étendu sur les dalles, il cria:
— Voici la victime… elle est condamnée… frappez-la!…
— Moi! s'écria le carrier en hésitant, moi… tout seul…
— Oh! reprit Gabriel avec amertume, il n'y a aucun danger, vous l'achèverez facilement… il est anéanti par la souffrance… il lui reste à peine un souffle de vie… il ne fera aucune résistance… Ne craignez rien!!!
Le carrier restait immobile, pendant que la foule, étrangement impressionnée par cet incident, se rapprochait peu à peu de la grille, sans oser la franchir.
— Frappez donc! reprit Gabriel en s'adressant au carrier, et lui montrant la foule d'un geste solennel, voici les juges… et vous êtes le bourreau…
— Non, s'écria le carrier en se reculant et détournant les yeux, je ne suis pas le bourreau… moi!!!
La foule resta muette… Pendant quelques secondes, pas un mot, pas un cri ne troubla le silence de l'imposante cathédrale.
Dans un cas désespéré, Gabriel avait agi avec une profonde connaissance du coeur humain. Lorsque la multitude, égarée par une rage aveugle, se rue sur une victime en poussant des clameurs féroces, et que chacun frappe son coup, cette espèce d'épouvantable meurtre en commun semble à tous moins horrible, parce que tous en partagent la solidarité… puis les cris, la vue du sang, la défense désespérée de l'homme que l'on massacre, finissent par causer une sorte d'ivresse féroce; mais que, parmi ces fous furieux qui ont trempé dans cet homicide, on en prenne un, qu'on le mette seul en face d'une victime incapable de se défendre, et qu'on lui dise: «Frappe!», presque jamais il n'osera frapper. Il en était ainsi du carrier; ce misérable tremblait à l'idée d'un meurtre commis _par lui seul _et de sang-froid.
La scène précédente s'était passée très rapidement; parmi les compagnons du carrier les plus rapprochés de la grille, quelques- uns ne comprirent pas une impression qu'ils eussent ressentie comme cet homme indomptable, si comme à lui on leur avait dit: «Faites l'office du bourreau.» Plusieurs hommes de sa bande murmurèrent donc en le blâmant hautement de sa faiblesse.
— Il n'ose pas achever l'empoisonneur, disait l'un.
— Le lâche!
— Il a peur.
— Il recule. En entendant ces rumeurs, le carrier courut à la grille, l'ouvrit toute grande, et, montrant du geste le corps du père d'Aigrigny, il s'écria:
— S'il y en a un plus hardi que moi, qu'il aille l'achever… qu'il fasse le bourreau… voyons.
À cette proposition, les murmures cessèrent. Un silence profond régna de nouveau dans la cathédrale: toutes ces physionomies, naguère irritées, devinrent mornes, confuses, presque effrayées; cette foule égarée commençait surtout à comprendre la lâcheté féroce de l'acte qu'elle voulait commettre. Personne n'osait plus aller frapper isolément cet homme expirant.
Tout à coup, le père d'Aigrigny poussa une sorte de râle d'agonie; sa tête et l'un de ses bras se relevèrent par un mouvement convulsif, puis retombèrent aussitôt sur la dalle comme s'il eût expiré…
Gabriel poussa un cri d'angoisse et se jeta à genoux auprès du père d'Aigrigny en disant:
— Grand Dieu! il est mort…
Singulière mobilité de la foule si impressionnable pour le mal comme pour le bien. Au cri déchirant de Gabriel, ces gens, qui, un instant auparavant, demandaient à grands cris le massacre de cet homme, se sentirent presque apitoyés… Ces mots_, il est mort! _circulèrent à voix basse dans la foule, avec un léger frémissement, pendant que Gabriel soulevait d'une main la tête appesantie du père d'Aigrigny, et de l'autre cherchait son pouls à travers son épiderme glacé.
— Monsieur le curé, dit le carrier en se penchant vers Gabriel, vraiment, est-ce qu'il n'y a plus de ressource?…
La réponse de Gabriel fut attendue avec anxiété au milieu d'un silence profond; à peine si l'on osait échanger quelques paroles à voix basse…
— Soyez béni, mon Dieu! s'écria tout à coup Gabriel, son coeur bat…
— Son coeur bat… répéta le carrier en retournant la tête vers la foule pour lui apprendre cette bonne nouvelle.
— Ah! son coeur bat, redit tout bas la foule.
— Il y a de l'espoir… nous pourrons le sauver… ajouta Gabriel avec une expression de bonheur indicible.
— Nous pourrons le sauver, répéta machinalement le carrier.
— On pourra le sauver, murmura doucement la foule.
— Vite, vite, reprit Gabriel en s'adressant au carrier, aidez- moi, mon frère; transportons-le dans une maison voisine… on lui donnera là les premiers soins…
Le carrier obéit avec empressement. Pendant que le missionnaire soulevait le père d'Aigrigny par-dessous les bras, le carrier prit par les jambes ce corps presque inanimé; à eux deux ils le transportèrent en dehors du choeur…
À la vue du redoutable carrier aidant le jeune prêtre à secourir cet homme qu'elle poursuivait naguère de cris de mort, la multitude éprouva un soudain revirement de pitié. Ces hommes, subissant la pénétrante influence de la parole et de l'exemple de Gabriel, se sentirent attendris; ce fut alors à qui offrirait ses services.
— Monsieur le curé, il serait mieux sur une chaise que l'on porterait à bras, dit Ciboule.
— Voulez-vous que j'aille chercher un brancard à l'Hôtel-Dieu? dit un autre.
— Monsieur le curé, j'vas vous remplacer, ce corps est trop lourd pour vous.
— Ne vous donnez pas la peine, dit un homme vigoureux en s'approchant respectueusement du missionnaire; je le porterai bien, moi.
— Si je filais chercher une voiture, monsieur le curé? dit un affreux gamin en ôtant sa calotte grecque.
— Tu as raison, dit le carrier; cours vite, moutard.
— Mais, avant, demande donc à monsieur le curé s'il veut que tu ailles chercher une voiture, dit Ciboule en arrêtant l'impatient messager.
— C'est juste, reprit un des assistants, nous sommes ici dans une église, c'est monsieur le curé qui commande. Il est chez lui.
— Oui, oui, allez vite, mon enfant, dit Gabriel à l'obligeant gamin. Pendant que celui-ci perçait la foule, une voix dit:
— J'ai une bouteille d'osier avec de l'eau-de-vie dedans, ça peut-il servir?
— Sans doute, répondit vivement Gabriel; donnez, donnez… on frottera les tempes du malade avec ce spiritueux, et on le lui fera respirer…
— Passez la bouteille… cria Ciboule, et surtout ne mettez pas le nez dedans… La bouteille, passant de mains en mains avec précaution, parvint intacte jusqu'à Gabriel.
En attendant l'arrivée de la voiture, le père d'Aigrigny avait été momentanément assis sur une chaise; pendant que plusieurs hommes de bonne volonté soutenaient soigneusement l'abbé, le missionnaire lui faisait aspirer un peu d'eau-de-vie; au bout de quelques minutes, ce spiritueux agit puissamment sur le jésuite; il fit quelques mouvements, et un profond soupir souleva sa poitrine oppressée.
— Il est sauvé… il vivra, s'écria Gabriel d'une voix triomphante; il vivra… mes frères.
— Ah! tant mieux!… dirent plusieurs voix.
— Oh! oui, tant mieux! mes frères, reprit Gabriel, car, au lieu d'être accablés par les remords d'un crime, vous vous souviendrez d'une action charitable et juste… Remercions Dieu de ce qu'il a changé votre fureur aveugle en un sentiment de compassion. Invoquons-le… pour que vous-mêmes et tous ceux que vous aimez tendrement ne courent jamais l'affreux danger auquel cet infortuné vient d'échapper… Ô mes frères! ajouta Gabriel en montrant le Christ avec une émotion touchante et rendue plus communicative encore par l'expression de sa figure angélique, ô mes frères, n'oublions jamais que celui qui est mort sur cette croix pour la défense des opprimés, obscurs enfants du peuple comme nous, a dit ces tendres paroles si douces au coeur: Aimons-nous les uns les autres!… Ne les oublions jamais! aimons-nous, mes frères! secourons-nous, et nous autres, pauvres gens, nous en deviendrons meilleurs, plus heureux et plus justes! Aimons-nous!… aimons- nous, mes frères, et prosternons-nous devant le Christ, ce Dieu de tout ce qui est opprimé, faible et souffrant en ce monde!
Ce disant, Gabriel s'agenouilla. Tous l'imitèrent respectueusement tant sa parole simple, convaincue, était puissante.
À ce moment, un singulier incident vint ajouter à la grandeur de cette scène.
Nous l'avons dit, peu d'instants avant que la bande du carrier eût fait irruption dans l'église, plusieurs personnes qui s'y trouvaient avaient pris la fuite; deux d'entre elles s'étaient réfugiées dans l'orgue, et de cet abri avaient assisté, invisibles, à la scène précédente. L'une de ces personnes était un jeune homme chargé de l'entretien des orgues, assez bon musicien pour en jouer; profondément ému du dénouement inespéré de cet événement d'abord si tragique, cédant enfin à une inspiration d'artiste, ce jeune homme, au moment où il vit le peuple s'agenouiller comme Gabriel, ne put s'empêcher de se mettre au clavier… Alors, une sorte d'harmonieux soupir, d'abord presque insensible, sembla s'exhaler du sein de l'immense cathédrale, comme une aspiration divine… puis, aussi suave, aussi aérienne que la vapeur embaumée de l'encens, elle monta et s'épandit jusqu'aux voûtes sonores; peu à peu ces faibles et doux accords, quoique toujours voilés, se changèrent en une mélodie d'un charme indéfinissable, à la fois religieux, mélancolique et tendre, qui s'élevait au ciel comme un chant ineffable de reconnaissance et d'amour… Ces accords avaient d'abord été si faibles, si voilés, que la multitude agenouillée s'était, sans surprise, peu à peu abandonnée à l'irrésistible influence de cette harmonie enchanteresse… Alors bien des yeux, jusque-là secs et farouches, se mouillèrent de larmes… bien des coeurs endurcis battirent doucement, en se rappelant les mots prononcés par Gabriel avec un accent si tendre: Aimons-nous les uns les autres.
Ce fut à ce moment que le père d'Aigrigny revint à lui… et ouvrit les yeux. Il se crut sous l'impression d'un rêve… Il avait perdu les sens à la vue d'une populace en furie, qui, l'injure et le blasphème aux lèvres, le poursuivait de cris de mort jusque dans le saint temple… le jésuite rouvrait les yeux… et à la pâle clarté des lampes du sanctuaire, aux sons religieux de l'orgue, il voyait cette foule naguère si menaçante, si implacable, alors agenouillée, silencieuse, émue, recueillie et courbant humblement le front devant la majesté du saint lieu.
Quelques minutes après, Gabriel, porté presque en triomphe sur les bras de la foule, montait dans la voiture au fond de laquelle était étendu le père d'Aigrigny, qui avait peu à peu complètement repris ses esprits. Cette voiture, d'après l'ordre du jésuite, s'arrêta devant la porte d'une maison de la rue de Vaugirard; il eut la force et le courage d'entrer seul dans cette demeure, où Gabriel ne fut pas introduit et où nous conduirons le lecteur.
XII. La promenade.
À l'extrémité de la rue de Vaugirard, on voyait alors un mur fort élevé, seulement percé dans toute sa longueur par une petite porte à guichet. Cette porte ouverte, on traversait une cour entourée de grilles doublées de panneaux de persiennes, qui empêchaient de voir à travers l'intervalle des barreaux; l'on entrait ensuite dans un vaste et beau jardin, symétriquement planté, au fond duquel s'élevait un bâtiment à deux étages d'un aspect parfaitement confortable, et construit sans luxe, mais avec une simplicité cossue (que l'on excuse cette vulgarité), signe évident de l'opulence discrète.
Peu de jours s'étaient passés depuis que le père d'Aigrigny avait été si courageusement arraché par Gabriel à la fureur populaire. Trois ecclésiastiques portant des robes noires, des rabats blancs et des bonnets carrés, se promenaient dans le jardin d'un pas lent et mesuré; le plus jeune de ces trois prêtres semblait avoir trente ans; sa figure était pâle, creuse et empreinte d'une certaine rudesse ascétique; ses deux compagnons, âgés de cinquante à soixante ans, avaient, au contraire, une physionomie à la fois béate et rusée; leurs joues luisaient au soleil, vermeilles et rebondies, tandis que leurs trois mentons, grassement étagés, descendaient mollement jusque sur la fine batiste de leurs rabats. Selon les règles de leur ordre (ils appartenaient à la société de Jésus), qui leur défendent de se promener seulement deux ensemble, ces trois congréganistes ne se quittaient pas d'une seconde.
— Je crains bien, disait l'un des deux en continuant une conversation commencée et parlant d'une personne absente, je crains bien que la continuelle agitation à laquelle le révérend père a été en proie depuis que le choléra l'a frappé, n'ait usé ses forces… et causé la dangereuse rechute qui aujourd'hui fait craindre pour ses jours.
— Jamais, dit-on, reprit l'autre révérend père, on n'a vu d'inquiétudes et d'angoisses pareilles aux siennes.
— Aussi, dit amèrement le plus jeune prêtre, est-il pénible de penser que Sa Révérence le père Rodin a été un sujet de scandale en raison de ses refus obstinés de faire avant-hier une confession publique, lorsque son état parut si désespéré, qu'entre deux accès de son délire on crut devoir lui proposer les derniers sacrements.
— Sa Révérence a prétendu n'être pas aussi mal qu'on le supposait, reprit un des pères, et qu'il accomplirait ses derniers devoirs lorsqu'il en sentirait la nécessité.
— Le fait est que depuis trois jours qu'on l'a amené ici mourant… sa vie n'a été, pour ainsi dire, qu'une longue et douloureuse agonie, et pourtant il vit encore.
— Moi, je l'ai veillé pendant les trois premiers jours de sa maladie, avec M. Rousselet, l'élève du docteur Baleinier, reprit le plus jeune père; il n'a presque pas eu un moment de connaissance, et lorsque le Seigneur lui accordait quelques instants lucides, il les employait en emportements détestables contre le sort qui le clouait sur son lit.
— On affirme, reprit l'autre révérend père, que le père Rodin aurait répondu à Mgr le cardinal Malipieri, qui était venu l'engager à faire une fin exemplaire, digne d'un fils de Loyola, notre saint fondateur (à ces mots, les trois jésuites s'inclinèrent simultanément comme s'ils eussent été mus par un même ressort), on affirme, dis-je, que le père Rodin aurait répondu à Son Éminence: _Je n'ai pas besoin de me confesser publiquement… _JE VEUX VIVRE ET JE VIVRAI.
— Je n'ai pas été témoin de cela… mais si le père Rodin a osé prononcer de telles paroles… dit vivement le jeune père indigné, c'est un…
Puis la réflexion lui venant sans doute à propos, il jeta un regard oblique sur ses deux compagnons muets, impassibles, et il ajouta:
— C'est un grand malheur pour son âme… mais je suis certain qu'on a calomnié Sa Révérence.
— C'est aussi seulement comme bruit calomnieux que je rapportais ces paroles, dit l'autre prêtre en échangeant un regard avec son compagnon.
Un assez long silence suivit cet entretien. En conversant ainsi, les trois congréganistes avaient parcouru une longue allée aboutissant à un quinconce. Au milieu de ce rond-point, d'où rayonnaient d'autres avenues, on voyait une grande table ronde en pierre; un homme, aussi vêtu du costume ecclésiastique, était agenouillé sur cette table; on lui avait attaché sur le dos et sur la poitrine deux grands écriteaux.
L'un portait ce mot écrit en grosses lettres: INSOUMIS.
L'autre: CHARNEL.
Le révérend père qui subissait, selon la règle, à l'heure de la promenade, cette niaise et humiliante punition d'écolier, était un homme de quarante ans, à la carrure d'Hercule, au cou de taureau, aux cheveux noirs et crépus, au visage basané; quoique, selon l'usage, il tînt constamment et humblement les yeux baissés, on devinait, à la rude et fréquente contraction de ses gros sourcils, que son ressentiment intérieur était peu d'accord avec son apparente résignation, surtout lorsqu'il voyait s'approcher de lui les révérends pères qui, en assez grand nombre et toujours trois par trois ou isolément, se promenaient dans les allées aboutissant au rond-point où il était exposé.
Lorsqu'ils passèrent devant ce vigoureux pénitent, les trois révérends pères dont nous avons parlé, obéissant à un mouvement d'une régularité, d'un ensemble admirable, levèrent simultanément les yeux au ciel comme pour lui demander pardon de l'abomination et de la désolation dont un des leurs était cause; puis, d'un second regard, non moins mécanique que le premier, ils foudroyèrent, toujours simultanément, le pauvre diable aux écriteaux, robuste gaillard qui semblait réunir tous les droits possibles à se montrer insoumis et charnel; après quoi, poussant comme un seul homme trois profonds soupirs d'indignation sainte, d'une intonation exactement pareille, les révérends pères recommencèrent leur promenade avec une précision automatique.
Parmi les autres pères qui se promenaient aussi dans le jardin, on apercevait çà et là plusieurs laïques, et voici pourquoi: les révérends pères possédaient une maison voisine, séparée seulement de la leur par une charmille; dans cette maison, bon nombre de dévots venaient, à certaines époques, se mettre en pension afin de faire ce qu'ils appellent dans leur jargon des _retraites. _C'était charmant; on trouvait ainsi réunis l'agrément d'une charmante petite chapelle, nouvelle et heureuse combinaison du confessionnal et du logement garni, de la table d'hôte et du sermon. Précieuse imagination de cette sainte hôtellerie où les aliments corporels et spirituels étaient aussi appétissants que délicatement choisis et servis; où l'on restaurait l'âme et le corps à tant par tête; où l'on pouvait faire gras le vendredi en toute sécurité de conscience moyennant une _dispense de Rome, _pieusement portée sur la carte à payer, immédiatement après le café et l'eau-de-vie. Aussi, disons-le, à la louange de la profonde habileté financière des révérends pères et à leur insinuante dextérité, la pratique abondait… Et comment n'aurait- elle pas abondé? le gibier était faisandé avec tant d'à-propos, la route du paradis si facile, la marée si fraîche, la rude voie du salut si bien déblayée d'épines et si gentiment sablée de sable couleur de rose, les primeurs si abondantes, les pénitences si légères, sans compter les excellents saucissons d'Italie et les indulgences du saint-père qui arrivaient directement de Rome, et de première main, et de premier choix, s'il vous plaît! Quelles tables d'hôte auraient pu affronter une telle concurrence? On trouvait dans cette calme, grasse et opulente retraite tant d'accommodements avec le ciel! Pour bon nombre de gens à la fois riches et dévots, craintifs et douillets, qui, tout en ayant une peur atroce des cornes du diable, ne peuvent renoncer à une foule de péchés mignons fort délectables, la direction complaisante et la morale élastique des révérends pères était inappréciable.
En effet, quelle profonde reconnaissance un vieillard corrompu, personnel et poltron, ne devait-il pas avoir pour ces prêtres qui l'assuraient contre les coups de fourche de Belzébuth, et lui garantissaient les béatitudes éternelles, le tout sans lui demander le sacrifice d'un seul de ses goûts vicieux, des appétits dépravés ou des sentiments de hideux égoïsme dont il s'était fait une si douce habitude! Aussi, comment récompenser ces confesseurs si gaillardement indulgents, ces guides spirituels d'une complaisance si égrillarde? Hélas, mon Dieu! cela se paye tout benoîtement par l'abandon futur de beaux et bons immeubles, de brillants écus bien trébuchants, le tout au détriment des héritiers du sang, souvent pauvres, honnêtes, laborieux, et ainsi pieusement dépouillés par les révérends pères.
Un des vieux religieux dont nous avons parlé, faisant allusion à la présence des laïques dans le jardin de la maison, et voulant rompre sans doute un silence devenu assez embarrassant, dit au jeune religieux d'une figure sombre et fanatique:
— L'avant-dernier pensionnaire que l'on a amené blessé dans notre maison de retraite continue sans doute de se montrer aussi sauvage, car je ne le vois pas avec nos autres pensionnaires.
— Peut-être, dit l'autre religieux, préfère-t-il se promener seul dans le jardin du bâtiment neuf.
— Je ne crois pas que cet homme, depuis qu'il habite notre maison de retraite, soit même descendu dans le petit parterre contigu au pavillon isolé qu'il occupe au fond de l'établissement; le père d'Aigrigny, qui seul communiquait avec lui, se plaignait dernièrement de la sombre apathie de ce pensionnaire… que l'on n'a pas encore vu une seule fois à la chapelle, ajouta sévèrement le jeune père.
— Peut-être n'est-il pas en état de s'y rendre, reprit un des révérends pères.
— Sans doute, répondit l'autre, car j'ai entendu dire au docteur Baleinier que l'exercice eût été fort salutaire à ce pensionnaire encore convalescent, mais qu'il se refusait obstinément à sortir de sa chambre.
— On peut toujours se faire porter à la chapelle, dit le jeune père d'une voix brève et dure; puis, restant dès lors silencieux, il continua de marcher à côté de ses deux compagnons, qui continuèrent l'entretien suivant:
— Vous ne connaissez pas le nom de ce pensionnaire?
— Depuis quinze jours que je le sais ici, je ne l'ai jamais entendu appeler autrement que le monsieur du pavillon.
_— _Un de nos servants, qui est attaché à sa personne, et qui ne le nomme pas autrement, m'a dit que c'était un homme d'une extrême douceur, paraissant affecté d'un profond chagrin; il ne parle presque jamais, souvent il passe des heures entières le front entre ses deux mains; du reste, il paraît se plaire assez dans la maison; mais, chose étrange, il préfère au jour une demi- obscurité; et, par une autre singularité, la lueur du feu lui cause un malaise tellement insupportable, que malgré le froid des dernières journées de mars, il n'a pas souffert que l'on allumât du feu dans sa chambre.
— C'est peut-être un maniaque.
— Non, le servant me disait au contraire que le _monsieur du pavillon _était d'une raison parfaite, mais que la clarté du feu lui rappelait probablement quelque pénible souvenir.
— Le père d'Aigrigny doit être, mieux que personne, instruit de ce qui regarde le monsieur du pavillon, puisque tel est son nom, car il passe presque chaque jour en longue conférence avec lui.
— Le père d'Aigrigny a, du moins, depuis trois jours, interrompu ces conférences; car il n'est pas sorti de sa chambre depuis que l'autre soir on l'a ramené en fiacre, gravement indisposé, dit-on.
— C'est juste; mais j'en reviens à ce que disait tout à l'heure notre cher frère, reprit l'autre en montrant du regard le jeune père qui marchait les yeux baissés, semblant compter les grains de sable de l'allée: il est singulier que ce convalescent, cet inconnu, n'ait pas encore paru à la chapelle… Nos autres pensionnaires viennent surtout ici pour faire des retraites dans un redoublement de ferveur religieuse… comment le _monsieur du pavillon _ne partage-t-il pas ce zèle?
— Alors, pourquoi a-t-il choisi pour séjour notre maison plutôt qu'une autre?
— Peut-être est-ce une conversion, peut-être est-il venu pour s'instruire dans notre sainte religion.
Et la promenade continua entre ces trois prêtres.
À entendre cette conversation vide, puérile et remplie de caquetages sur des tiers (d'ailleurs personnages importants de cette histoire), on aurait pris ces trois révérends pères pour des hommes médiocres ou vulgaires, et l'on se serait gravement trompé; chacun, selon le rôle qu'il était appelé à jouer dans la troupe dévote, possédait quelque rare et excellent mérite, toujours accompagné de cet esprit audacieux et insinuant, opiniâtre et madré, flexible et dissimulé, particulier à la majorité des membres de la société. Mais, grâce à l'obligation de mutuel espionnage imposé à chacun, grâce à la haineuse défiance qui en résultait et au milieu de laquelle vivaient ces prêtres, ils n'échangeaient entre eux que des banalités insaisissables à la délation, réservant toutes les facultés de leur esprit pour exécuter passivement la volonté du chef, joignant alors, dans l'accomplissement des ordres qu'ils en recevaient, l'obéissance la plus absolue, la plus aveugle quant au fond, et la dextérité la plus inventive, la plus diabolique quant à la forme.
Ainsi, l'on nombrerait difficilement les riches successions, les dons opulents que les deux révérends pères, à figures si débonnaires et si fleuries, avaient fait entrer dans le sac toujours ouvert, toujours béant, toujours aspirant, de la congrégation, employant, pour exécuter ces prodigieux tours de gibecière opérés sur des esprits faibles, sur des malades et sur des mourants, tantôt la benoîte séduction, la ruse pateline, les promesses de bonnes petites places dans le paradis, etc., etc., tantôt la calomnie, les menaces et l'épouvante.
Le plus jeune des trois révérends pères, précieusement doué d'une figure pâle et décharnée, d'un regard sombre et fanatique, d'un ton acerbe et intolérant, était une manière de prospectus ascétique, une sorte d'échantillon vivant, que la compagnie lançait en avant dans certaines circonstances, lorsqu'il lui fallait persuader à des _simples _que rien n'était plus rude, plus austère que les fils de Loyola, et qu'à force d'abstinences et de mortifications, ils devenaient osseux et diaphanes comme des anachorètes, créance que les pères à larges panses et à joues rebondies auraient difficilement propagée: en un mot, comme dans une troupe de vieux comédiens, on tâchait, autant que possible, que chaque rôle eût le physique de l'emploi.
En devisant ainsi que nous l'avons dit, les révérends pères étaient arrivés auprès d'un bâtiment contigu à l'habitation principale et disposé en manière de magasin; on communiquait dans cet endroit par une entrée particulière qu'un mur assez élevé rendait invisible; à travers une fenêtre ouverte et grillée on entendait le tintement métallique d'un maniement d'écus presque continuel; tantôt ils semblaient ruisseler comme si on les eût vidés d'un sac sur une table, tantôt ils rendaient ce bruit sec des piles que l'on entasse.
Dans ce bâtiment se trouvait la caisse commerciale où l'on venait acquitter le prix des gravures, des chapelets, etc., fabriqués par la congrégation et répandus à profusion en France par la complicité de l'Église, livres presque toujours stupides, insolents, licencieux[24] ou menteurs, ouvrages détestables, dans lesquels tout ce qu'il y a de beau, de grand, d'illustre, dans la glorieuse histoire de notre république immortelle, est travesti ou insulté en langage des halles. Quant aux gravures représentant les miracles modernes, elles étaient annotées avec une effronterie burlesque qui dépasse de beaucoup les affiches les plus bouffonnes des saltimbanques de la foire.
Après avoir complaisamment écouté le bruissement métallique d'écus, un des révérends pères dit en souriant:
— Et c'est seulement aujourd'hui jour de petite recette. Le père économe disait dernièrement que les bénéfices du premier trimestre avaient été de quatre-vingt-trois mille francs.
— Du moins, dit âprement le jeune père, ce sera autant de ressources et de moyens de mal faire enlevés à l'impiété.
— Les impies auront beau se révolter, les gens religieux sont avec nous, reprit l'autre révérend père; il n'y a qu'à voir, malgré les préoccupations que donne le choléra, comme les numéros de notre pieuse loterie sont rapidement enlevés… Et chaque jour, on nous apporte de nouveaux lots… Hier la récolte a été bonne: 1° une petite copie de la Vénus Callipyge en marbre blanc (un autre don eût été plus modeste, mais la fin justifie les moyens); 2° un morceau de la corde qui a servi à garrotter sur l'échafaud cet infâme Robespierre, et à laquelle on voit encore un peu de son sang maudit; 3° une dent canine de saint Fructueux, enchâssée dans un petit reliquaire d'or; 4° une boîte à rouge du temps de la régence, en magnifique laque du Coromandel, ornée de perles fines.
— Ce matin, reprit l'autre prêtre, on a apporté un admirable lot. Figurez-vous, mes chers pères, un magnifique poignard à manche de vermeil; la lame, très large, est creuse, et au moyen d'un mécanisme vraiment miraculeux, dès que la lame est plongée dans le corps, la force même du coup fait sortir plusieurs petites lames transversales très aiguës qui, pénétrant dans les chairs, empêchent complètement d'en tirer la mère lame, si l'on peut s'exprimer ainsi; je ne crois pas qu'on puisse imaginer une arme plus meurtrière; la gaine est en velours superbement orné de plaques de vermeil ciselé.
— Oh! oh! dit l'autre prêtre, voilà un lot qui sera fort envié.
— Je le crois bien, répondit le révérend père; aussi on le met, avec la Vénus et la boîte à rouge, parmi les gros lots du tirage de la Vierge.
— Que voulez-vous dire? reprit l'autre avec étonnement; quel est le tirage de la Vierge?
— Comment, vous ignorez…
— Parfaitement.
— C'est une charmante invention de la mère Sainte-Perpétue. Figurez-vous, mon cher père, que les gros lots seront tirés par une petite figure de la Vierge à ressort, que l'on montera sous sa robe avec une clef de montre; cela lui donnera un mouvement circulaire de quelques instants, de sorte que le numéro sur lequel s'arrêtera la sainte mère du Sauveur sera le gagnant.[25]
— Ah! c'est vraiment charmant! dit l'autre père, l'idée est remplie d'à-propos, j'ignorais ce détail… Mais savez-vous combien coûtera l'ostensoir, dont cette loterie est destinée à payer les frais?
— Le père procureur m'a dit que l'ostensoir, y compris les pierreries, ne reviendrait pas à moins de trente-cinq mille francs, sans compter le vieux, que l'on a repris seulement pour le poids de l'or… évalué, je crois, à neuf mille francs.
— La loterie doit rapporter quarante mille francs, nous sommes en mesure, reprit l'autre révérend père. Au moins, notre chapelle ne sera pas éclipsée par le luxe insolent de celle de _messieurs _les Lazaristes.
— Ce sont eux, au contraire, qui maintenant nous envieront, car leur bel ostensoir d'or massif, dont ils étaient si fiers, ne vaut pas la moitié de celui que notre loterie nous donnera, puisque le nôtre est non seulement plus grand, mais encore couvert de pierres précieuses.
Cette intéressante conversation fut malheureusement interrompue. Cela était si touchant! ces prêtres d'une religion toute de pauvreté et d'humilité, de modestie et de charité, recourant aux jeux de hasard prohibés par la loi, et tendant la main au public pour parer leurs autels avec un luxe révoltant, pendant que des milliers de leurs frères meurent de faim et de misère, à la porte de leurs éblouissantes chapelles; misérables rivalités de reliques qui n'ont pas d'autre cause qu'un vulgaire et bas sentiment d'envie: on ne lutte pas à qui secourra plus de pauvres, mais à qui étalera plus de richesses sur la table de l'autel.
* * * * *
L'une des portes de la grille du jardin s'ouvrit, et l'un des trois révérends pères dit, à la vue d'un nouveau personnage qui entrait:
— Ah! voici Son Éminence le cardinal Malipieri qui vient visiter le père Rodin.
— Puisse cette visite de Son Éminence, dit le jeune père d'un air rogue, être plus profitable au père Rodin que la dernière!
En effet, le cardinal Malipieri passa dans le fond du jardin, se rendant à l'appartement occupé par Rodin.
XIII. Le malade.
Le cardinal Malipieri, que l'on a vu assister à l'espèce de concile tenu chez la princesse de Saint-Dizier, et qui se rendait alors à l'appartement occupé par Rodin, était vêtu en laïque et enveloppé d'une ample douillette de satin puce, exhalant une forte odeur de camphre, car le prélat s'était entouré de tous les préservatifs anticholériques imaginables.