Au lieu d'épouvanter les misérables rassemblés devant l'hospice, de pareils spectacles devenaient pour eux le signal de plaisanteries de cannibales ou de prédictions atroces sur le sort de ces malheureux une fois au pouvoir des médecins.
Le carrier et Ciboule, accompagnés d'un bon nombre de leurs acolytes, se trouvaient mêlés à la populace. Après le désastre de la fabrique de M. Hardy, le carrier, solennellement chassé du compagnonnage par les Loups, qui n'avaient voulu conserver aucune solidarité avec ce misérable, le carrier, disons-nous, se plongeant depuis lors dans la plus basse crapule et spéculant sur sa force herculéenne, s'était établi, moyennant salaire, le défenseur officieux de Ciboule et de ses pareilles.
Sauf quelques passants amenés par hasard sur le parvis Notre-Dame, la foule déguenillée dont il était couvert se composait donc du rebut de la population de Paris, misérables non moins à plaindre qu'à blâmer, car la misère, l'ignorance et le délaissement engendrent fatalement le vice et le crime. Pour ces sauvages de la civilisation, il n'y avait ni pitié, ni enseignement, ni terreur, dans les effrayants tableaux dont ils étaient entourés à chaque instant; insoucieux d'une vie qu'ils disputaient chaque jour à la faim ou aux tentations du crime, ils bravaient le fléau avec une audace infernale, ou ils succombaient le blasphème à la bouche. La haute stature du carrier dominait les groupes: l'oeil sanglant, les traits enflammés, il vociférait de toutes ses forces:
— Mort aux carabins!… ils empoisonnent le peuple!
— C'est plus aisé que de le nourrir, ajoutait Ciboule. Puis, s'adressant à un vieillard agonisant que deux hommes, perçant à grand'peine cette foule compacte, apportaient sur une chaise, la mégère reprit:
— N'entre donc pas là-dedans, eh! moribond; crève ici, au grand air, au lieu de crever dans cette caverne, où tu seras empoisonné comme un vieux rat.
— Oui, ajouta le carrier, après, on te jettera à l'eau pour régaler les ablettes, dont tu ne mangeras pas, encore…
À ces atroces plaisanteries, le vieillard roula des yeux égarés et fit entendre de sourds gémissements. Ciboule voulut arrêter la marche des porteurs, et ils ne se débarrassèrent qu'à grand'peine de cette mégère.
Le nombre des cholériques arrivant à l'Hôtel-Dieu augmentait de minute en minute; les moyens de transport habituels ayant manqué, à défaut de civières et de brancards, c'était à bras que l'on apportait les malades.
Çà et là des épisodes effrayants témoignaient de la rapidité foudroyante du fléau. Deux hommes portaient un brancard recouvert d'un drap taché de sang; l'un d'eux se sent tout à coup atteint violemment, il s'arrête court; ses bras défaillants abandonnent le brancard, il pâlit, chancelle, tombe à demi renversé sur le malade, et devient aussi livide que lui… l'autre porteur, effrayé, fuit éperdu, laissant son compagnon et le mourant au milieu de la foule. Les uns s'éloignent avec horreur, d'autres éclatent d'un rire sauvage.
— L'attelage s'est effarouché, dit le carrier; il a laissé la carriole en plan…
— Au secours! criait le moribond d'une voix dolente; par pitié, portez-moi à l'hospice.
— Il n'y a plus de place au parterre, dit une voix railleuse.
— Et tu n'as pas assez de jambes pour monter au paradis, ajouta un autre.
Le malade fit un effort pour se soulever; mais ses forces le trahirent: il retomba épuisé sur le matelas. Tout à coup la multitude reflua violemment, renversa le brancard; le porteur et le vieillard sont foulés aux pieds, et leurs gémissements sont couverts par ces cris:
— Mort aux carabins! Et les hurlements recommencèrent avec une nouvelle furie. Cette bande farouche, qui, dans son délire féroce, ne respectait rien, fut cependant obligée, quelques instants après, d'ouvrir ses rangs devant plusieurs ouvriers qui frayaient vigoureusement le passage à deux de leurs camarades apportant entre leurs bras entrelacés un artisan jeune encore; sa tête, appesantie et déjà livide, s'appuyait sur l'épaule de l'un de ses compagnons; un petit enfant suivait en sanglotant, tenant le pan de la blouse d'un des artisans. Depuis quelques moments on entendait résonner au loin, dans les rues tortueuses de la Cité, le bruit sonore et cadencé de plusieurs tambours: on battait le rappel, car l'émeute grondait au faubourg Saint-Antoine; les tambours, débouchant par l'arcade, traversaient la place du parvis Notre-Dame; un de ces soldats, vétéran à moustaches grises, ralentit subitement les roulements sonores de sa caisse, et resta un pas en arrière; ses compagnons se retournèrent surpris… il était vert; ses jambes fléchissent, il balbutie quelques mots inintelligibles et tombe foudroyé sur le pavé avant que les tambours du premier rang eussent cessé de battre. La rapidité fulgurante de cette attaque effraya un moment les plus endurcis; surprise de la brusque interruption du rappel, une partie de la foule courut par curiosité vers les tambours. À la vue du soldat mourant que deux de ses compagnons soutenaient entre leurs bras, l'un des deux hommes qui, sous la voûte du parvis, avaient assisté au commencement de l'émotion populaire, dit aux autres tambours:
— Votre camarade a peut-être bu en route à quelque fontaine?
— Oui, monsieur, répondit le soldat; il mourait de soif, il a bu deux gorgées d'eau sur la place du Châtelet.
— Alors il a été empoisonné, dit l'homme.
— Empoisonné? s'écrièrent plusieurs voix.
— Il n'y aurait rien d'étonnant, reprit l'homme d'un air mystérieux; on jette du poison dans les fontaines publiques; ce matin on a massacré un homme rue Beaubourg; on l'avait surpris vidant un paquet d'arsenic dans le broc d'un marchand de vin[21].
Après avoir prononcé ces paroles, l'homme disparut dans la foule.
Ce bruit, non moins stupide que le bruit qui courait sur ces empoisonnements des malades de l'Hôtel-Dieu, fut accueilli par une explosion de cris d'indignation: cinq ou six hommes en guenilles, véritables bandits, saisirent le corps du tambour expirant, l'élevèrent sur leurs épaules, malgré les efforts de ses camarades, et, portant ce sinistre trophée, ils parcoururent le parvis, précédés du carrier et de Ciboule, qui criaient partout sur leur passage:
— Place aux cadavres! voilà comment on empoisonne le peuple!…
Un nouveau mouvement fut imprimé à la foule par l'arrivée d'une berline de poste à quatre chevaux; n'ayant pu passer sur le quai Napoléon, alors en partie dépavé, cette voiture s'était aventurée à travers les rues tortueuses de la Cité, afin de gagner l'autre rive de la Seine par le parvis Notre-Dame. Ainsi que bien d'autres, ces émigrants fuyaient Paris pour échapper au fléau qui le décimait. Un domestique et une femme de chambre assis sur le siège de derrière échangèrent un coup d'oeil d'effroi en passant devant l'Hôtel-Dieu, tandis qu'un jeune homme, placé dans l'intérieur et sur le devant de la voiture, baissa la glace pour recommander aux postillons d'aller au pas, de crainte d'accident, la foule étant alors très compacte. Ce jeune homme était M. de Morinval: dans le fond de la voiture se trouvaient M. de Montbron et sa nièce, Mme de Morinval. La pâleur et l'altération des traits de la jeune femme disaient assez son épouvante; M. de Montbron, malgré sa fermeté d'esprit, semblait fort inquiet et aspirait de temps à autre, ainsi que sa nièce, un flacon rempli de camphre.
Pendant quelques minutes la voiture s'avança lentement; les postillons conduisaient leurs chevaux avec précaution. Soudain une rumeur, d'abord sourde et lointaine, circula dans les rassemblements, et bientôt se rapprocha; elle augmentait à mesure que devenait plus distinct ce son retentissant de chaînes et de ferraille, son bruyant généralement particulier aux fourgons d'artillerie; en effet, une de ces voitures, arrivant par le quai Notre-Dame en sens inverse de la berline, la croisa bientôt.
Chose étrange! la foule était compacte, la marche de ce fourgon rapide; pourtant, à l'approche de cette voiture, les rangs pressés s'ouvraient comme par enchantement. Ce prodige s'expliqua bientôt par ces mots répétés de bouche en bouche:
— Le fourgon des morts!… le fourgon des morts! Le service des pompes funèbres ne suffisant plus au transport des corps, on avait mis en réquisition un certain nombre de fourgons d'artillerie, dans lesquels on entassait précipitamment les cercueils. Si un grand nombre de passants regardaient cette sinistre voiture avec épouvante, le carrier et sa bande redoublèrent d'horribles lazzi.
— Place à l'omnibus des trépassés! cria Ciboule.
— Dans cet omnibus-là, il n'y a pas de danger qu'on vous y marche sur les pieds, dit le carrier.
— C'est des voyageurs commodes qui sont là-dedans.
— Ils ne demandent jamais à descendre, au moins.
— Tiens! Il n'y a qu'un soldat du train pour postillon!
— C'est vrai, les chevaux de devant sont menés par un homme en blouse.
— C'est que l'autre soldat aura été fatigué; le câlin… il sera monté dans l'omnibus de la mort avec les autres… qui ne descendent qu'au grand trou.
— Et la tête en avant, encore.
— Oui, ils piquent une tête dans un lit de chaux.
— Où ils font la planche, c'est le cas de le dire.
— Ah! c'est pour le coup qu'on la suivrait les yeux fermés… la voiture de la mort… C'est pire qu'à Montfaucon.
— C'est vrai… ça sent le mort qui n'est plus frais, dit le carrier en faisant allusion à l'odeur infecte et cadavéreuse que ce funèbre véhicule laissait après lui.
— Ah bon!… reprit Ciboule, voilà l'omnibus de la mort qui va accrocher la belle voiture; tant mieux!… Ces riches, ils sentiront la mort.
En effet, le fourgon se trouvait alors à peu de distance et absolument en face de la berline, qu'il croisait; un homme en blouse et en sabots conduisait les deux chevaux de volée, un soldat du train menait l'attelage de timon. Les cercueils étaient en si grand nombre dans ce fourgon, que son couvercle demi- circulaire ne fermait qu'à moitié; de sorte qu'à chaque soubresaut de la voiture, qui, lancée rapidement, cahotait rudement sur le pavé très inégal, on voyait les bières se heurter les unes contre les autres. Aux yeux ardents de l'homme en blouse, à son teint enflammé, on devinait qu'il était à moitié ivre; il excitait ses chevaux de la voix, des talons et du fouet, malgré les recommandations impuissantes du soldat du train, qui, contenant à peine ses chevaux, suivait malgré lui l'allure désordonnée que le charretier donnait à l'attelage. Aussi, l'ivrogne, ayant dévié de sa route, vint droit sur la berline, et l'accrocha. À ce choc, le couvercle du fourgon se renversa, et, lancé en dehors par cette violente secousse, un des cercueils, après avoir endommagé la portière de la berline, retomba sur le pavé avec un bruit sourd et mat. Cette chute disjoignit les planches de sapin clouées à la hâte, et au milieu des éclats du cercueil on vit rouler un cadavre bleuâtre, à demi enveloppé d'un suaire. À cet horrible spectacle, Mme de Morinval, qui avait machinalement avancé la tête à la portière, perdit connaissance en poussant un grand cri. La foule recula avec frayeur; les postillons de la berline, non moins effrayés, profitant de l'espace qui s'était formé devant eux par la brusque retraite de la multitude, lors du passage du fourgon, fouettèrent leurs chevaux, et la voiture se dirigea vers le quai.
Au moment où la berline disparaissait derrière les derniers bâtiments de l'Hôtel-Dieu on entendit au loin les fanfares retentissantes d'une musique joyeuse, et ces cris répétés de proche en proche: La mascarade du choléra!
Ces mots annonçaient un de ces épisodes moitié bouffons moitié terribles et à peines croyables, qui signalèrent la période croissante de ce fléau. En vérité, si les témoignages contemporains n'étaient pas complètement d'accord avec les relations des papiers publics au sujet de cette mascarade, on croirait qu'au lieu d'un fait réel il s'agit de l'élucubration de quelque cerveau délirant.
La mascarade du choléra se présenta donc sur le parvis Notre-Dame au moment où la voiture de M. de Morinval disparaissait du côté du quai après avoir été accrochée par le fourgon des morts.
V. La mascarade du choléra[22].
Un flot de peuple précédant la mascarade fit brusquement irruption par l'arcade du parvis en poussant de grands cris; des enfants soufflaient dans des cornets à bouquin, d'autres huaient, d'autres sifflaient.
Le carrier, Ciboule et leur bande, attirés par ce nouveau spectacle, se précipitèrent en masse du côté de la voûte.
Au lieu des deux traiteurs qui existent aujourd'hui de chaque côté de la rue d'Arcole, il n'y en avait alors qu'un seul, situé à gauche de l'arcade, et fort renommé dans le joyeux monde des étudiants pour l'excellence de ses vins et pour sa cuisine provençale. Au premier bruit des fanfares sonnées par des piqueurs en livrée précédant la mascarade, les fenêtres du grand salon du restaurant s'ouvrirent, et plusieurs garçons, la serviette sous le bras, se penchèrent aux croisées, impatients de voir l'arrivée des singuliers convives qu'ils attendaient.
Enfin, le grotesque cortège parut au milieu d'une clameur immense. La mascarade se composait d'un quadrige escorté d'hommes et de femmes à cheval; cavaliers et amazones portaient des costumes de fantaisie à la fois élégants et riches.
La plupart de ces masques appartenaient à la classe moyenne et aisée.
Le bruit avait couru qu'une mascarade s'organisait afin de narguer le choléra, et de remonter, par cette joyeuse démonstration, le moral de la population effrayée; aussitôt artistes, jeunes gens du monde, étudiants, commis, etc., etc., répondirent à cet appel, et quoique jusqu'alors inconnus les uns aux autres, ils fraternisèrent immédiatement; plusieurs, pour compléter la fête, amenèrent leurs maîtresses; une souscription avait couvert les frais de la fête, et le matin, après un déjeuner splendide fait à l'autre bout de Paris, la troupe joyeuse s'était mise bravement en marche pour venir terminer la journée par un dîner au parvis Notre-Dame. Nous disons bravement, parce qu'il fallait à ces jeunes femmes une singulière trempe d'esprit, une rare fermeté de caractère, pour traverser ainsi cette grande ville plongée dans la consternation et dans l'épouvante, pour se croiser presque à chaque pas sans pâlir avec des brancards chargés de mourants et des voitures remplies de cadavres, pour s'attaquer enfin, par la plaisanterie la plus étrange, au fléau qui décimait Paris. Du reste, à Paris seulement, et seulement dans une certaine classe de la population, une pareille idée pouvait naître et se réaliser.
Deux hommes, grotesquement déguisés en postillons des pompes funèbres, ornés de faux nez formidables, portant à leur chapeau des pleureuses en crêpe rose, et à leur boutonnière de gros bouquets de roses et des bouffettes de crêpe, conduisaient le quadrige. Sur la plate-forme de ce char étaient groupés des personnages allégoriques représentant:
Le Vin, la Folie, l'Amour, le Jeu.
Ces êtres symboliques avaient pour mission providentielle de rendre, à force de lazzi, de sarcasmes et de nasardes, la vie singulièrement dure au_ bonhomme Choléra_, manière de funèbre et burlesque Cassandre qu'ils bafouaient, qu'ils turlupinaient de cent façons.
La moralité de la chose était celle-ci: Pour braver sûrement le choléra, il faut boire, rire, jouer et faire l'amour.
Le _Vin _avait pour représentant un gros Silène pansu, ventru, trapu, cornu, portant couronne de lierre au front, peau de panthère à l'épaule, et à la main une grande coupe dorée, entourée de fleurs. Nul autre que Nini-Moulin, l'écrivain moral et religieux, ne pouvait offrir aux spectateurs étonnés et ravis une oreille plus écarlate, un abdomen plus majestueux, une trogne plus triomphante et plus enluminée. À chaque instant, Nini-Moulin faisait mine de vider sa coupe, après quoi il venait insolemment éclater de rire aux nez du bonhomme Choléra.
Le bonhomme Choléra, cadavéreux Géronte, était à demi enveloppé d'un suaire; son masque de carton verdâtre, aux yeux rouges et creux, semblait incessamment grimacer la mort d'une manière des plus réjouissantes; sous sa perruque à trois marteaux, congrûment poudrée et surmontée d'un bonnet de coton pyramidal, son cou et un de ses bras, sortant aussi du linceul, étaient teints d'une belle couleur verdâtre; sa main décharnée, presque toujours agitée d'un frisson fiévreux (non feint, mais naturel), s'appuyait sur une canne à bec de corbin; il portait enfin, comme il convient à tout Géronte, des bas rouges à jarretières bouclées et de hautes mules de castor noir. Ce grotesque représentant du choléra était Couche- tout-Nu. Malgré une fièvre lente et dangereuse, causée par l'abus de l'eau-de-vie et par la débauche, fièvre qui le minait sourdement, Jacques avait été engagé par Morok à concourir à cette mascarade.
Le dompteur de bêtes, vêtu en roi de carreau, figurait le _Jeu. _Le front ceint d'un diadème de carton doré, sa figure implacable et blafarde entourée d'une longue barbe jaune qui retombait sur le devant de sa robe écartelée de couleurs tranchantes, Morok avait parfaitement la physionomie de son rôle. De temps à autre, d'un air parfaitement narquois, il agitait aux yeux du bonhomme Choléra un grand sac rempli de jetons bruyants, sur lequel étaient peintes toutes sortes de cartes à jouer. Certaine gêne dans le mouvement de son bras droit annonçait que le dompteur se ressentait encore un peu de la blessure que lui avait faite la panthère noire avant d'être éventrée par Djalma.
La _Folie _symbolisant le rire venait à son tour secouer classiquement sa marotte à grelots sonores et dorés aux oreilles du bonhomme Choléra; la Folie était une jeune fille alerte et preste, portant sur ses cheveux noirs un bonnet phrygien couleur écarlate; elle remplaçait auprès de Couche-tout-Nu la pauvre reine Bacchanal, qui n'eût pas manqué à une fête pareille, elle si vaillante et si gaie, elle qui, naguère encore, avait fait partie d'une mascarade d'une portée peut-être moins philosophique, mais aussi amusante.
Une autre jolie créature, Mlle Modeste Bornichoux, qui _posait _le torse chez un peintre en renom (un des cavaliers du cortège), représentait l'Amour, et le représentait à merveille; on ne pouvait prêter à l'Amour un plus charmant visage et des formes plus gracieuses. Vêtue d'une tunique bleue pailletée, portant un bandeau bleu et argent sur ses cheveux châtains, et deux petites ailes transparentes derrière ses blanches épaules, l'Amour, croisant sur son index gauche son index droit, faisant de temps à autre (qu'on excuse cette trivialité), faisait très gentiment et très impertinemment _ratisse _au bonhomme Choléra.
Autour du groupe principal, d'autres masques plus ou moins grotesques agitaient des bannières sur lesquelles on lisait ces inscriptions très anacréontiques pour la circonstance:
Il y avait réellement tant d'audacieuse gaieté dans cette mascarade, que le plus grand nombre des spectateurs, au moment où elle défila sur le parvis pour se rendre chez le restaurateur où le dîner l'attendait, applaudirent à plusieurs reprises; cette sorte d'admiration qu'inspire toujours le courage, si fou, si aveugle qu'il soit, parut à d'autres spectateurs (en petit nombre, il est vrai) une sorte de défi jeté au courroux céleste; aussi accueillirent-ils le cortège par des murmures irrités.
Ce spectacle extraordinaire et les diverses impressions qu'il causait étaient trop en dehors des faits habituels pour pouvoir être justement appréciés: l'on ne sait en vérité si cette courageuse bravade mérite la louange ou le blâme. D'ailleurs, l'apparition de ces fléaux qui, de siècle en siècle, déciment les populations, a presque toujours été accompagnée d'une sorte de surexcitation morale à laquelle n'échappait aucun de ceux que la contagion épargnait; vertige fiévreux et étrange qui tantôt met en jeu les préjugés les plus stupides, les passions les plus féroces, tantôt inspire, au contraire, les dévouements les plus magnifiques, les actions les plus courageuses, exalte enfin chez les uns la peur de la mort jusqu'aux plus folles terreurs, tandis que chez d'autres le dédain de la vie se manifeste par les plus audacieuses bravades.
Songeant assez peu aux louanges ou au blâme qu'elle pouvait mériter, la mascarade arriva jusqu'à la porte du restaurateur, et y fit son entrée au milieu des acclamations universelles.
Tout semblait d'accord pour compléter cette bizarre imagination par les contrastes les plus singuliers… Ainsi, la taverne où devait avoir lieu cette surprenante bacchanale étant justement située non loin de l'antique cathédrale et du sinistre hospice, les choeurs religieux de la vieille basilique, les cris des mourants et les chants bachiques des banquetants devaient se couvrir et s'entendre tour à tour.
Les masques, ayant descendu de voiture et de cheval, allèrent prendre place au repas qui les attendait.
* * * * *
Les acteurs de la mascarade sont attablés dans une grande salle du restaurant. Ils sont joyeux, bruyants, tapageurs, cependant leur gaieté a un caractère étrange… Quelquefois, les plus résolus se rappellent involontairement que c'est leur vie qu'ils jouent dans cette folle et audacieuse lutte contre le fléau. Cette pensée sinistre est rapide comme le frisson fiévreux qui vous glace en un instant; aussi, de temps à autre, de brusques silences, durant à peine une seconde, trahissent ces préoccupations passagères, bientôt effacées, d'ailleurs, par de nouvelles explosions de cris joyeux, car chacun se dit:
— Pas de faiblesse, mon compagnon, ma maîtresse me regarde. Et chacun rit et trinque de plus belle, tutoie son voisin et boit de préférence dans le verre de sa voisine.
Couche-tout-nu avait déposé le masque et la perruque du bonhomme Choléra; la maigreur de ses traits plombés, leur pâleur maladive, le sombre éclat de ses yeux caves, accusaient les progrès incessants de la maladie lente qui consumait ce malheureux, arrivé, par les excès, au dernier degré de l'épuisement: quoiqu'il sentît un feu sourd dévorer ses entrailles, il cachait ses douleurs sous un rire factice et nerveux.
À la gauche de Jacques était Morok, dont la domination fatale allait toujours croissant, et à sa droite la jeune fille déguisée en Folie; on la nommait Mariette; à côté de celle-ci, Nini-Moulin se prélassait dans son majestueux embonpoint, et feignait souvent de chercher sa serviette sous la table, afin de serrer les genoux de son autre voisine, Mlle Modeste, qui représentait l'Amour.
La plupart des convives s'étaient groupés selon leurs goûts, chacun à côté de sa chacune, et les _célibataires _où ils avaient pu. On était au second service; l'excellence des vins, la bonne chère, les gais propos, l'étrangeté même de la disposition avaient exalté singulièrement les esprits, ainsi que l'on pourra s'en convaincre par les incidents extraordinaires de la scène suivante.
VI. Le combat singulier.
Deux ou trois fois, un des garçons du restaurant était venu, sans que les convives l'eussent remarqué, parler à voix basse à ses camarades, en leur montrant d'un geste expressif le plafond de la salle du festin; mais ses camarades n'avaient nullement tenu compte de ses observations ou de ses craintes, ne voulant pas sans doute déranger les convives, dont la folle gaieté semblait aller toujours croissant.
— Qui doutera maintenant de la supériorité de notre manière de traiter cet impertinent choléra? A-t-il osé atteindre notre bataillon sacré? dit un magnifique Turc-saltimbanque, l'un des porte-bannière de la mascarade.
— Voilà tout le mystère, reprit un autre. C'est bien simple. Éclatez de rire au nez du bonhomme fléau, et il vous tourne aussitôt les talons.
— Il se rend justice, car c'est joliment bête ce qu'il fait, ajouta une jolie petite Pierrette en vidant lestement son verre.
— Tu as raison, Chouchoux, c'est bête, et archibête, reprit le Pierrot de la Pierrette; car enfin vous êtes là, bien tranquille, jouissant du bonheur de la vie et tout d'un coup, après une atroce grimace, vous mourez… Eh bien! après? comme c'est malin! comme c'est drôle! Je vous demande un peu ce que ça prouve.
— Ça prouve, reprit un illustre peintre romantique, déguisé en Romain de l'école de David, ça prouve que le choléra est un pitoyable coloriste, car sa palette n'a qu'un ton, un mauvais ton verdâtre… Évidemment le drôle a étudié cet assommant Jacobus, le roi des peintres classiques, fléau d'une autre espèce…
— Pourtant, maître, ajouta respectueusement un élève du grand peintre, j'ai vu des cholériques dont les convulsions avaient assez de _tournure _et dont l'agonie ne manquait pas de chic!
_— _Messieurs! s'écria un sculpteur non moins célèbre, résumons la question. Le choléra est un détestable coloriste. Mais c'est un crâne dessinateur… il vous anatomise la charpente d'une rude façon. Tudieu! comme il vous décharne! Auprès de lui Michel-Ange ne serait qu'un écolier.
— Accordé… cria-t-on tout d'une voix. Le choléra peu coloriste… mais crâne dessinateur!
— Du reste, messieurs, reprit Nini-Moulin avec une gravité comique, il y a dans ce fléau une polissonne de leçon providentielle… comme dirait le grand Bossuet…
— La leçon! la leçon!
— Oui, messieurs… Il me semble entendre une voix d'en haut qui nous crie: «Buvez du meilleur, videz votre bourse et embrassez la femme de votre prochain… car vos heures sont peut-être comptées… malheureux!!!»
Ce disant, la Silène orthodoxe profita d'un moment de distraction de Mlle Modeste, sa voisine, pour cueillir sur la joue fleurie de l'Amour un gros et bruyant baiser.
L'exemple fut contagieux, un vrai cliquetis de baisers vint se mêler aux éclats de rire.
— Tubleu! vertubleu! ventredieu! s'écria le grand peintre en menaçant gaiement Nini-Moulin, vous êtes bien heureux que ce soit peut-être demain la fin du monde, sans cela je vous chercherais querelle pour avoir embrassé l'Amour, qui est mes amours.
— C'est ce qui vous démontre, ô Rubens, ô Raphaël que vous êtes, les mille avantages du choléra, que je proclame essentiellement sociable et caressant.
— Et philanthrope donc! dit un convive; grâce à lui, les créanciers soignent la santé de leurs débiteurs… Ce matin, un usurier, qui s'intéresse particulièrement à mon existence, m'a apporté toutes sortes de drogues anticholériques.
— Et moi donc! dit l'élève du grand peintre, mon tailleur voulait me forcer à porter une ceinture de flanelle sur la peau parce que je lui dois mille écus; à cela je lui ai répondu: «Ô tailleur, donnez-moi quittance, et je _m'enflanelle _pour vous conserver ma pratique, puisque vous y tenez tant.»
— Ô Choléra! je bois à toi, reprit Nini-Moulin en manière d'invocation grotesque; tu n'es pas le désespoir; au contraire, tu symbolises l'espérance… oui, l'espérance. Combien de maris, combien de femmes ne comptaient que sur un numéro, hélas! trop incertain, de la loterie du veuvage! Tu parais, et les voilà ragaillardis; grâce à toi, ô complaisant fléau, ils voient centupler leurs chances de liberté.
— Et les héritiers donc, quelle reconnaissance! Un refroidissement, un lest, un rien… et crac, en une heure, voilà un oncle ou un collatéral passé à l'état de bienfaiteur vénéré.
— Et les gens qui ont le tic d'en vouloir toujours aux places des autres! quel fameux compère ils vont trouver dans le choléra!
— Et comme ça va rendre vrais bien des serments de constance! dit sentimentalement Mlle Modeste; combien de gredins ont juré à une douce et faible femme de l'aimer pour la vie, et qui ne s'attendaient pas, les Bédouins, à être aussi fidèles à leur parole!
— Messieurs, s'écria Nini-Moulin, puisque nous voilà peut-être à la veille de la fin du monde, comme dit le célèbre peintre que voici, je propose de jouer au monde renversé: je demande que ces dames nous agacent, qu'elles nous provoquent, qu'elles nous lutinent, qu'elles nous dérobent des baisers, qu'elles prennent toutes sortes de licences avec nous, et à la rigueur, ma foi, tant pis!… on n'en meurt pas, à la rigueur, je demande qu'elles nous insultent; oui, je déclare que je me laisse insulter, que j'invite à m'insulter… Ainsi donc, l'Amour, vous pouvez me favoriser de l'insulte la plus grossière que l'on puisse faire à un célibataire vertueux et pudibond, ajouta l'écrivain religieux en se penchant vers Mlle Modeste, qui le repoussa en riant comme une folle.
Une hilarité générale accueillit la proposition saugrenue de Nini-
Moulin, et l'orgie prit un nouvel élan.
Au milieu de ce tumulte assourdissant, le garçon qui était déjà entré plusieurs fois pour parler bas et d'un air inquiet à ses camarades en leur montrant le plafond, reparut, la figure pâle, altérée; s'approchant de celui qui remplissait les fonctions de maître d'hôtel, il lui dit tout bas d'une voix émue:
— Ils viennent d'arriver…
— Qui?
— Vous savez… pour là-haut… et il montra le plafond.
— Ah!… dit le maître d'hôtel en devenant soucieux; et où sont- ils?
— Ils viennent de monter… ils y sont maintenant, ajouta le garçon en secouant la tête d'un air effrayé; ils y sont.
— Que dit le patron?
— Il est désolé… à cause de… et le garçon jeta un coup d'oeil circulaire sur les convives; il ne sait que faire… il m'envoie vers vous…
— Et que diable veut-il que je fasse… moi? dit l'autre en s'essuyant le front; il fallait s'y attendre, il n'y a pas moyen d'échapper à cela…
— Moi, je ne reste pas ici, ça va commencer.
— Tu feras aussi bien, car avec ta figure bouleversée tu attires déjà l'attention; va-t'en, et dis au patron qu'il faut attendre l'événement.
Cet incident passa presque inaperçu au milieu du tumulte croissant du joyeux festin.
Cependant, parmi les convives, un seul ne riait pas, ne buvait pas, c'était Couche-tout-nu; l'oeil sombre, fixe, il regardait dans le vide; étranger à ce qui se passait autour de lui, le malheureux songeait à la reine Bacchanal, qui eût été si brillante, si gaie dans une pareille saturnale. Le souvenir de cette créature, qu'il aimait toujours d'un amour extravagant, était la seule pensée qui vînt de temps à autre le distraire de son abrutissement. Chose bizarre! Jacques n'avait consenti à faire partie de cette mascarade que parce que cette folle journée lui rappelait le dernier jour de fête passé avec Céphyse: ce réveille- matin, à la suite d'une nuit de bal masqué, joyeux repas au milieu duquel la reine Bacchanal, par un étrange pressentiment, avait porté ce toast lugubre à propos du fléau qui, disait-on, se rapprochait de la France:
«Au choléra! avait dit Céphyse: qu'il épargne ceux qui ont envie de vivre, et qu'il fasse mourir ensemble ceux qui ne veulent pas se quitter!»
À ce moment même, songeant à ces tristes paroles, Jacques était péniblement absorbé. Morok, s'apercevant de sa préoccupation, lui dit tout haut:
— Ah çà!… tu ne bois plus, Jacques? Tu as donc assez de vin?
Est-ce de l'eau-de-vie qu'il te faut?… je vais en demander.
— Il ne me faut ni vin ni eau-de-vie… répondit brusquement
Jacques. Et il retomba dans une sombre rêverie.
— Au fait, tu as raison, reprit Morok d'un ton sardonique, en élevant de plus en plus la voix, tu fais bien de te ménager… j'étais fou de parler d'eau-de-vie… par le temps qui court… il y aurait autant de témérité à se mettre en face d'une bouteille d'eau-de-vie que devant la gueule d'un pistolet chargé.
En entendant mettre en doute son courage de buveur, Couche-tout-nu regarda Morok d'un air irrité.
— Ainsi, c'est par poltronnerie que je n'ose pas boire d'eau-de- vie? s'écria ce malheureux, dont l'intelligence, à demi éteinte, se réveillait pour défendre ce qu'il appelait sa _dignité; _c'est par poltronnerie que je refuse de boire, hein, Morok?… Réponds donc.
— Allons, mon brave, tous tant que nous sommes, nous avons fait aujourd'hui nos preuves, dit un des convives à Jacques, et vous surtout, qui, étant un peu malade, avez eu le courage d'accepter le rôle du bonhomme Choléra.
— Messieurs, reprit Morok, voyant l'attention générale fixée sur lui et sur Couche-tout-nu, je plaisantais, car si le camarade (il montra Jacques) avait eu l'imprudence d'accepter mon offre, il aurait été, non pas intrépide, mais fou… Heureusement il a la sagesse de renoncer à cette forfanterie si dangereuse à cette heure, et je…
— Garçon! dit Couche-tout-nu en interrompant Morok avec une impatience courroucée, deux bouteilles d'eau-de-vie… et deux verres.
— Que veux-tu faire? dit Morok. en feignant une surprise inquiète. Pourquoi ces deux bouteilles d'eau-de-vie?
— Pour un duel! dit Jacques d'un ton froid et résolu.
— Un duel! s'écria-t-on avec surprise.
— Oui… reprit Jacques, un duel… au cognac… Tu prétends qu'il y a autant de danger à se mettre devant une bouteille d'eau- de-vie que devant la gueule d'un pistolet… Prenons chacun une bouteille pleine, l'on verra qui de nous deux reculera.
Cette étrange proposition de Couche-tout-nu fut accueillie par les uns avec des cris de joie, par d'autres avec une véritable inquiétude.
— Bravo! les champions de la bouteille! criaient ceux-ci.
— Non! non! il y aurait trop de danger dans une pareille lutte, disaient ceux-là.
— Ce défi, par le temps qui court… est aussi sérieux qu'un duel… à mort, ajoutait un autre.
— Tu entends? dit Morok avec un sourire diabolique, tu entends,
Jacques?… vois maintenant si tu veux reculer devant le danger?
À ces mots, qui lui rappelaient encore le péril auquel il allait s'exposer, Jacques tressaillit, comme si une idée soudaine lui fût venue à l'esprit; il redressa fièrement la tête, ses joues se colorèrent légèrement, son regard éteint brilla d'une sorte de satisfaction sinistre, et il s'écria d'une voix ferme:
— Mordieu! garçon, es-tu sourd? est-ce que je ne t'ai pas demandé deux bouteilles d'eau-de-vie?
— Voilà, monsieur, dit le garçon en sortant presque effrayé de ce qui allait se passer pendant cette lutte bachique. Néanmoins, la folle et périlleuse résolution de Jacques fut applaudie par la majorité.
Nini-Moulin se démenait sur une chaise, trépignait et criait à tue-tête:
— Bacchus et ma soif!! mon verre et ma pinte!!… les gosiers sont ouverts? cognac à la rescousse!… Largesse! largesse!…
Et il embrassa Mlle Modeste, en vrai champion de tournoi, ajoutant pour excuser cette liberté:
— L'Amour, vous serez la reine de beauté… j'essaye le bonheur du vainqueur!…
— Cognac à la rescousse! répéta-t-on en choeur. Largesse!…
— Messieurs, ajouta Nini-Moulin avec enthousiasme, resterons-nous indifférents au noble exemple que nous donne le bonhomme Choléra? (Il montra Jacques). Il a fièrement dit _cognac… _répondons-lui glorieusement punch!…
— Oui, oui, punch!…
— Punch à la rescousse!…
— Garçon! cria l'écrivain religieux d'une voix de stentor, garçon! avez-vous ici une bassine, un chaudron, une cuve, une immensité quelconque… afin d'y confectionner un punch monstre?
— Un punch babylonien.
— Un punch lac!
— Un punch océan!…
Tel fut l'ambitieux crescendo qui suivit la proposition de Nini-
Moulin.
— Monsieur, répondit le garçon d'un air triomphant, nous avons justement une marmite de cuivre tout fraîchement étamée, elle n'a pas servi, elle tiendrait au moins trente bouteilles.
— Apportez la marmite!… dit Nini-Moulin avec majesté.
— Vive la marmite! cria-t-on en choeur.
— Mettez dedans vingt bouteilles de kirsch, six pains de sucre, douze citrons, une livre de cannelle, et feu… et feu partout!… feu!… ajouta l'écrivain religieux, en poussant des cris inhumains.
— Oui, oui, feu partout! répéta-t-on en choeur. La proposition de Nini-Moulin donnait un nouvel élan à la gaieté générale; les propos les plus fous se croisaient et se mêlaient au doux bruit des baisers surpris ou donnés sous le prétexte que l'on n'aurait peut-être pas de lendemain, qu'il fallait se résigner, etc., etc. Soudain, au milieu de l'un de ces moments de silence qui surviennent parfois parmi les plus grands tumultes, on entendit plusieurs coups sourds et mesurés retentir au-dessus de la salle du festin. Tout le monde se tut, et l'on prêta l'oreille.
VII. Cognac à la rescousse!
Au bout de quelques secondes, le bruit singulier dont les convives avaient été si surpris retentit de nouveau, mais plus fort et plus continu.
— Garçon! dit un convive, quel diable de bruit est-ce là? Le garçon, échangeant avec ses camarades des regards inquiets et effarés, répondit en balbutiant:
— Monsieur… c'est… c'est…
— Eh pardieu!… c'est quelque locataire malfaisant et bourru, quelque animal ennemi de la joie, qui cogne à son plancher pour nous dire de chanter moins haut, dit Nini-Moulin.
— Alors, règle générale, reprit sentencieusement l'élève du grand peintre, un locataire ou propriétaire quelconque demande-t-il du silence, la tradition veut qu'on lui réponde à l'instant par un charivari infernal, destiné, s'il se peut, à rendre immédiatement sourd le réclamant. Telles sont du moins, ajouta modestement le rapin, telles sont du moins les relations étrangères que j'ai toujours vu pratiquer entre puissances plafonitrophes.
Ce néologisme un peu risqué fut accueilli par des rires et des bravos universels.
Pendant ce tumulte, Morok interrogea un des garçons, reçut sa réponse et s'écria d'une voix perçante qui domina le tapage:
— Je demande la parole.
— Accordé! cria-t-on gaiement.
Pendant le silence qui suivit l'allocution de Morok, le bruit s'entendit de nouveau: il était cette fois plus précipité.
— Le locataire est innocent, dit Morok avec un sourire sinistre; il est incapable de s'opposer en rien aux élans de notre joie.
— Alors, pourquoi frappe-t-il comme un sourd? dit Nini-Moulin en vidant son verre.
— Comme un sourd qui a perdu son bâton? ajouta le rapin.
— Ce n'est pas le locataire qui frappe, dit Morok de sa voix tranchante et brève, c'est sa bière que l'on cloue… Un brusque et morne silence suivit ces paroles.
— Sa bière… non… je me trompe, reprit Morok, c'est leur bière qu'il faut dire… car, le temps pressant, on a mis l'enfant avec la mère dans le même cercueil.
— Une femme!… s'écria la Folie en s'adressant au garçon… c'est une femme qui est morte?
— Oui, madame, une pauvre jeune femme de vingt ans, répondit tristement le garçon; sa petite fille, qu'elle nourrissait, est morte un peu après elle… tout cela en moins de deux heures… Le patron est bien fâché à cause du trouble que ça peut mettre dans votre repas… Mais il ne pouvait pas prévoir ce malheur, car hier matin cette jeune femme n'était pas du tout malade; au contraire, elle chantait à pleine voix: il n'y avait personne de plus gai qu'elle.
À ces mots, on eût dit qu'un crêpe funèbre s'étendait tout à coup sur cette scène naguère si joyeuse; toutes ces faces rubicondes et épanouies se contristèrent subitement; personne n'eut le courage de plaisanter sur cette mère et son enfant que l'on clouait dans le même cercueil. Le silence devint si profond que l'on entendait quelques respirations oppressées par la terreur; les derniers coups de marteau semblèrent douloureusement retentir dans tous les coeurs; on eût dit que tant de sentiments tristes et pénibles, jusqu'alors refoulés, allaient remplacer cette animation, cette gaieté plus factice que sincère. Le moment était décisif. Il fallait à l'instant même frapper un grand coup, remonter l'esprit des convives, qui commençaient à se démoraliser; car plusieurs jolies figures pâlissaient déjà, quelques oreilles écarlates devenaient subitement blanches: celles de Nini-Moulin étaient du nombre.
Couche-tout-nu, au contraire, redoublait d'audace et d'entrain; redressant sa taille voûtée par l'épuisement, le visage légèrement coloré, il s'écria:
— Eh bien, garçon! et ces bouteilles d'eau-de-vie, mordieu! et ce punch! Par le diable! est-ce donc aux morts à faire trembler les vivants?
— Il a raison; arrière la tristesse; oui, oui, le punch! crièrent plusieurs convives qui sentaient le besoin de se rassurer.
— En avant le punch!…
— Nargue le chagrin!…
— Vive la joie!
— Messieurs, voilà le punch, dit un garçon en ouvrant la porte.
À la vue du flamboyant breuvage qui devait ranimer les esprits affaiblis, des bravos frénétiques se firent entendre.
Le soleil venait de se coucher, le salon de cent couverts où se donnait le festin était profond, les fenêtres rares, étroites et à demi voilées de rideaux de cotonnade rouge. Et quoiqu'il ne fit pas encore nuit, la partie la plus reculée de cette vaste salle était presque plongée dans l'obscurité: deux garçons apportèrent le punch monstre au moyen d'une barre de fer passée dans l'anse d'une immense bassine de cuivre brillante comme de l'or, et couronnée de flammes aux couleurs changeantes. Le brûlant breuvage fut placé sur la table, à la grande joie des convives, qui commençaient à oublier leurs alarmes passées.
— Maintenant, dit Couche-tout-nu à Morok d'un ton de défi, en attendant que le punch ait brûlé… en avant notre duel; la galerie jugera. Puis, montrant à son adversaire les deux bouteilles d'eau-de-vie apportées par le garçon, Jacques ajouta:
— Choisis les armes.
— Choisis toi-même, répondit Morok.
— Eh bien!… voilà ta fiole… et ton verre… Nini-Moulin jugera les coups.
— Je ne refuse pas d'être juge du champ clos, répondit l'écrivain religieux; seulement je dois vous prévenir que vous jouez gros jeu, mon camarade… et que, dans ce temps-ci, comme l'a dit un de ces messieurs, s'introduire le goulot d'une bouteille d'eau-de-vie entre les dents est peut-être encore plus dangereux que de s'y insinuer le canon d'un pistolet chargé, et…
— Commandez le feu, mon vieux, dit Jacques en interrompant Nini-
Moulin, ou je le commande moi-même.
— Puisque vous le voulez… soit.
— Le premier qui renonce est vaincu, dit Jacques.
— C'est convenu, répondit Morok.
— Allons, messieurs, attention… et jugeons les coups, c'est le cas de le dire, reprit Nini-Moulin; mais voyons d'abord si les bouteilles sont pareilles: avant tout, l'égalité des armes.
Pendant ces préparatifs, un profond silence régnait dans la salle. Le moral de la plupart des assistants, un moment remonté par l'arrivée du punch, retombait de nouveau sous le poids de tristes préoccupations; on pressentait vaguement le danger du défi porté par Morok à Jacques. Cette impression, jointe aux sinistres pensées éveillées par l'incident du cercueil, assombrissait plus ou moins les physionomies. Cependant plusieurs convives faisaient encore bonne contenance; mais leur gaieté paraissait forcée. Certaines circonstances données, les plus petites choses ont souvent des effets assez puissants. Nous l'avons dit: après le coucher du soleil, l'obscurité avait envahi une partie de cette grande salle; aussi les convives placés à son extrémité la plus reculée ne furent bientôt plus éclairés que par la clarté du punch, qui flambait toujours. Cette flamme spiritueuse, on le sait, jette sur les visages une teinte livide… bleuâtre; c'était donc un spectacle étrange, presque effrayant, que de voir, selon qu'ils étaient plus éloignés des fenêtres, un grand nombre de convives seulement éclairés par ces reflets fantastiques.
Le peintre, plus frappé que personne de cet effet de coloris, s'écria:
— Regardons-nous donc, nous autres du bout de la table, on dirait que nous festoyons entre cholériques, tant nous voilà verdelets et bleuets.
Cette plaisanterie fut médiocrement goûtée. Heureusement, la voix retentissante de Nini-Moulin, qui réclamait l'attention, vint un moment distraire l'assemblée.
— Le champ clos est ouvert! cria l'écrivain religieux, plus sincèrement inquiet et effrayé qu'il ne le laissait paraître. Êtes-vous prêts, braves champions? ajouta-t-il.
— Nous sommes prêts, dirent Morok et Jacques.
— Joue… feu!… cria Nini-Moulin en frappant dans ses mains.
Les deux buveurs vidèrent chacun d'un trait un verre ordinaire rempli d'eau-de-vie. Morok ne sourcilla pas, sa face de marbre resta impassible; il replaça d'une main ferme son verre sur la table. Mais Jacques, en déposant son verre, ne put cacher un léger tremblement convulsif causé par une souffrance intérieure.
— Voici qui est bravement bu… cria Nini-Moulin; avaler d'un seul trait le quart d'une bouteille d'eau-de-vie, c'est triomphant!… Personne ici ne serait capable d'une telle prouesse… et si vous m'en croyez, dignes champions, vous en resterez là.
— Commandez le feu! reprit intrépidement Couche-tout-nu.
Et de sa main fiévreuse et agitée, il saisit la bouteille… mais soudain, au lieu de verser dans son verre, il dit à Morok:
— Bah! plus de verre… à la régalade… c'est plus crâne… oseras-tu!
Pour toute réponse, Morok porta le goulot de la bouteille à ses lèvres en haussant les épaules.
Jacques se hâta de l'imiter.
Le verre jaunâtre, mince et transparent des bouteilles permettait de parfaitement suivre la diminution progressive du liquide.
Le visage pétrifié de Morok et la pâle et maigre figure de Jacques, déjà sillonnée de grosses gouttes d'eau froide, étaient alors, ainsi que les traits des autres convives, éclairés par la lueur bleuâtre du punch; tous les yeux étaient attachés sur Morok et sur Jacques avec cette curiosité barbare qu'inspirent involontairement les spectacles cruels.
Jacques buvait en tenant la bouteille de sa main gauche; soudain il ferma et serra les doigts de la main droite par un mouvement de crispation involontaire, ses cheveux se collèrent à son front glacé, et pendant une seconde, sa physionomie révéla une douleur aiguë: pourtant il continua de boire; seulement, ayant toujours ses lèvres attachées au goulot de la bouteille, il l'abaissa un instant comme s'il eût voulu reprendre haleine. Jacques rencontra le regard sardonique de Morok, qui continuait de boire avec son impassibilité accoutumée. Croyant lire l'expression d'un triomphe insultant dans le coup d'oeil de Morok, Jacques releva brusquement le coude et but encore quelques gorgées… Ses forces étaient à bout, un feu inextinguible lui dévorait la poitrine, la souffrance était atroce… il ne put résister… sa tête se renversa… ses mâchoires se serrèrent convulsivement, il brisa le goulot entre ses dents, son cou se roidit… des soubresauts spasmodiques tordirent ses membres, et il perdit presque connaissance.
— Jacques… mon garçon… ce n'est rien! s'écria Morok, dont le regard féroce étincelait d'une joie diabolique.
Puis, remettant sa bouteille sur la table, il se leva pour venir en aide à Nini-Moulin, qui tâchait en vain de retenir Couche-tout- nu.
Cette crise subite n'offrait aucun symptôme de choléra, cependant une terreur panique s'empara des assistants; une des femmes eut une violente attaque de nerfs, une autre s'évanouit en poussant des cris perçants.
Nini-Moulin, laissant Jacques aux mains de Morok, courait à la porte pour demander du secours, lorsque cette porte s'ouvrit soudainement. L'écrivain religieux recula stupéfait à la vue du personnage inattendu qui s'offrait à ses yeux.
VIII. Souvenirs.
La personne devant laquelle Nini-Moulin s'était arrêté avec un si grand étonnement était la reine Bacchanal. Hâve, le teint pâle, les cheveux en désordre, les joues creuses, les yeux renfoncés, vêtue presque en haillons, cette brillante et joyeuse héroïne de tant de folles orgies n'était plus que l'ombre d'elle-même; la misère, la douleur avait flétri ses traits autrefois charmants.
À peine entrée dans la salle, Céphyse s'arrêta; son regard sombre et inquiet tâchait de pénétrer la demi-obscurité de la salle, afin d'y trouver celui qu'elle cherchait… Soudain, la jeune fille tressaillit et poussa un grand cri… Elle venait d'apercevoir, de l'autre côté de la longue table, à la clarté bleuâtre du punch, Jacques, dont Morok et un des convives pouvaient à peine contenir les mouvements convulsifs. À cette vue, Céphyse, dans un premier mouvement d'effroi, emportée par son affection, fit ce qu'autrefois elle avait si souvent fait dans l'ivresse de la joie et du plaisir. Agile et preste, au lieu de perdre à un long détour un temps précieux, elle sauta sur la table, passa légèrement à travers les bouteilles, les assiettes, et d'un bond fut auprès de Couche-tout-nu.
— Jacques! s'écria-t-elle, sans remarquer encore le dompteur de bêtes et en se jetant au cou de son amant, Jacques! c'est moi… Céphyse…
Cette voix si connue, ce cri déchirant parti de l'âme parut être entendu de Couche-tout-nu; il tourna machinalement la tête du côté de la reine Bacchanal, sans ouvrir les yeux, et poussa un profond soupir; bientôt ses membres roidis s'assouplirent, un léger tremblement remplaça les convulsions, et, au bout de quelques instants, ses lourdes paupières, péniblement relevées, laissèrent voir son regard éteint.
Muets et surpris, les spectateurs de cette scène éprouvaient une curiosité inquiète.
Céphyse, agenouillée devant son amant, couvrait ses mains de larmes, de baisers, et s'écriait d'une voix entrecoupée de sanglots:
— Jacques… c'est moi… Céphyse… Je te retrouve… Ce n'est pas ma faute si je t'ai abandonné… Pardonne-moi…
— Malheureuse! s'écria Morok irrité de cette rencontre peut-être funeste à ses projets, vous voulez donc le tuer!… dans l'état où il se trouve, ce saisissement lui sera fatal… retirez-vous.
Et il prit rudement Céphyse par le bras, pendant que Jacques, semblant sortir d'un rêve pénible, commençait à distinguer ce qui se passait autour de lui.
— Vous… c'est vous! s'écria la reine Bacchanal avec stupeur en reconnaissant Morok, vous qui m'avez séparé de Jacques…
Elle s'interrompit, car le regard voilé de Couche-tout-nu, s'arrêtant sur elle, avait paru se ranimer.
— Céphyse… c'est toi… murmura Jacques.
— Oui, c'est moi… ajouta-t-elle d'une voix profondément émue, c'est moi… je viens… je vais te dire…
Elle ne put continuer, joignit ses deux mains avec force, et sur son visage pâle, défait, inondé de larmes, on put lire l'étonnement désespéré que lui causait l'altération mortelle des traits de Jacques.
Il comprit la cause de cette surprise; en contemplant à son tour la figure souffrante et amaigrie de Céphyse, il lui dit:
— Pauvre fille… tu as donc eu aussi bien du chagrin… bien de la misère… je ne te reconnais pas… non plus… moi.
— Oui, dit Céphyse, bien du chagrin… bien de la misère… et pis que de la misère, ajouta-t-elle en frémissant, pendant qu'une vive rougeur colorait ses traits pâles.
— Pis que la misère!… dit Jacques étonné.
— Mais c'est toi… c'est toi… qui as souffert, se hâta de dire
Céphyse sans répondre à son amant.
— Moi… tout à l'heure, j'étais en train d'en finir… Tu m'as appelé… je suis revenu pour un instant, car… ce que je ressens là, et il mit la main à sa poitrine, ne pardonne pas. Mais c'est égal… maintenant… je t'ai vue… je mourrai content.
— Tu ne mourras pas… Jacques… me voici…
— Écoute, ma fille… j'aurais là, vois-tu… dans l'estomac… un boisseau de charbon ardent, que ça ne me brûlerait pas davantage… Voilà plus d'un mois que je me sens consumer à petit feu. Du reste, c'est monsieur… et d'un signe de tête il désigna Morok, c'est ce cher ami… qui s'est toujours chargé d'attiser le feu… Après ça… je ne regrette pas la vie… J'ai perdu l'habitude du travail et pris celle… de l'orgie… Je finirais par être un mauvais gueux; j'aime mieux laisser mon ami s'amuser à m'allumer un brasier dans la poitrine… Depuis ce que je viens de boire tout à l'heure, je suis sûr que ça y flambe comme le punch que voilà…
— Tu es un fou et un ingrat, dit Morok en haussant les épaules, tu as tendu ton verre, et j'ai versé… Et pardieu, nous trinquerons encore longtemps et souvent ensemble.
Depuis quelques moments, Céphyse ne quittait pas Morok du regard.
— Je dis que depuis longtemps tu souffles le feu où j'aurai brûlé ma peau, reprit Jacques d'une voix faible en s'adressant à Morok, pour que l'on ne pense pas que je meurs du choléra… On croirait que j'ai eu peur de mon rôle. Ça n'est donc pas un reproche que je te fais, mon tendre ami, ajouta-t-il avec un sourire sardonique; tu as gaiement creusé ma fosse… Quelquefois, il est vrai… voyant ce grand trou où j'allais tomber, je reculais d'un pas… mais toi, tendre ami, tu me poussais rudement sur la pente en me disant: «Va donc, farceur… va donc…» et j'allais, oui… et me voici arrivé…
Ce disant Couche-tout-nu éclata d'un rire strident qui glaça l'auditoire, de plus en plus ému de cette scène.
— Mon garçon… dit froidement Morok, écoute-moi… suis mon conseil… et…
— Merci… je les connais, tes conseils… et, au lieu de t'écouter… j'aime mieux parler à ma pauvre Céphyse… avant de descendre chez les taupes, je lui dirai ce que j'ai sur le coeur.
— Jacques, tais-toi, tu ne sais pas le mal que tu me fais, reprit
Céphyse: je te dis que tu ne mourras pas.
— Alors, ma brave Céphyse… c'est à toi que je devrai mon salut, dit Jacques d'un ton grave et pénétré qui surprit profondément les spectateurs. Oui, reprit Couche-tout-nu, lorsque, revenu à moi… je t'ai vue si pauvrement vêtue… j'ai senti quelque chose de bon au coeur; sais-tu pourquoi?… C'est que je me suis dit: «Pauvre fille!… elle m'a tenu courageusement parole, elle a mieux aimé travailler, souffrir, se priver… que de prendre un autre amant qui lui aurait donné ce que je lui ai donné, moi… tant que je l'ai pu…» Et cette pensée-là, vois-tu, Céphyse, m'a rafraîchi l'âme… j'en avais besoin… car je brûlais…; et je brûle encore, ajouta-t-il les poings crispés par la douleur; enfin, j'ai été heureux, ça m'a fait du bien; aussi… merci… ma brave et bonne Céphyse… oui, tu as été bonne et brave… tu as eu raison… car je n'ai jamais aimé que toi au monde… et si, dans mon abrutissement, j'avais une idée qui me sortît un peu de la fange… qui me fit regretter de n'être pas meilleur… cette pensée-là me venait toujours à propos de toi… merci donc, ma pauvre amie, dit Jacques dont les yeux ardents et secs devinrent humides, merci, encore, et il tendit sa main déjà froide à Céphyse. Si je meurs… je mourrai content… si je vis je vivrai heureux aussi… Ta main… ma brave Céphyse, ta main… tu as agi en honnête et loyale créature…
Au lieu de prendre la main que Jacques lui tendait, Céphyse, toujours agenouillée, courba la tête et n'osa pas lever les yeux sur son amant.
— Tu ne réponds pas, dit celui-ci en se penchant vers la jeune fille; tu ne prends pas ma main… pourquoi cela?
La malheureuse créature ne répondit que par des sanglots étouffés; écrasée de honte, elle se tenait dans une attitude si humble, si suppliante, que son front touchait presque les pieds de son amant.
Jacques, stupéfait du silence et de la conduite de la reine Bacchanal, la regardait avec une surprise croissante; soudain, les traits de plus en plus altérés, les lèvres tremblantes, il dit presque en balbutiant:
— Céphyse… je te connais… si tu ne prends pas ma main… c'est que… puis, la voix lui manquant, il ajouta sourdement, après un instant de silence:
— Quand, il y a six semaines, on m'a emmené en prison, tu m'as dit: «Jacques, je te le jure sur ma vie… je travaillerai, je vivrai, s'il le faut, dans une misère horrible… mais je vivrai honnête…» Voilà ce que tu m'as promis… Maintenant, je le sais, tu n'as jamais menti… dis-moi que tu as tenu ta parole… et je te croirai.
Céphyse ne répondit que par un sanglot déchirant en serrant les genoux de Jacques contre sa poitrine haletante.
Contradiction bizarre et plus commune qu'on ne le pense… cet homme, abruti par l'ivresse et par la débauche, cet homme qui, depuis sa sortie de prison, avait, d'orgie en orgie, brutalement cédé à toutes les meurtrières incitations de Morok, cet homme ressentait pourtant un coup affreux en apprenant par le muet aveu de Céphyse l'infidélité de cette créature qu'il avait aimée malgré la dégradation dont elle ne s'était pas d'ailleurs cachée. Le premier mouvement de Jacques fut terrible; malgré son accablement et sa faiblesse, il parvint à se lever debout; alors, le visage contracté par la rage et par le désespoir, il saisit un couteau avant qu'on eût pu s'y opposer, et le leva sur Céphyse. Mais, au moment de la frapper, reculant devant un meurtre, il jeta le couteau loin de lui, et retomba défaillant sur son siège, la figure cachée entre ses deux mains.
Au cri de Nini-Moulin, qui s'était tardivement précipité sur Jacques pour lui enlever le couteau, Céphyse releva la tête; le douloureux abattement de Couche-tout-nu lui brisa le coeur; elle se releva, et se jetant à son cou, malgré sa résistance, elle s'écria d'une voix entrecoupée de sanglots:
— Jacques… si tu savais… mon Dieu!… si tu savais… Écoute… ne me condamne pas sans m'entendre… je vais te dire tout… je te le jure, tout… sans mentir; cet homme (elle montra Morok) n'osera pas nier… il est venu… il m'a dit: «Ayez le courage de…»
— Je ne te fais pas de reproches… je n'en ai pas le droit… laisse-moi mourir en repos… je… ne demande plus que ça… maintenant, dit Jacques d'une voix de plus en plus faible en repoussant Céphyse; puis il ajouta avec un sourire navrant et amer:
— Heureusement… j'ai mon compte… je savais… bien… ce que je faisais… en acceptant… le duel… au cognac.
— Non… tu ne mourras pas, et tu m'entendras, s'écria Céphyse d'un air égaré, tu m'entendras… et tout le monde aussi m'entendra; on verra si c'est de ma faute… N'est-ce pas… messieurs… si je mérite pitié… vous prierez Jacques de me pardonner… car enfin… si, poussée par la misère… ne trouvant pas de travail, j'ai été forcée de me vendre… non pour du luxe, vous voyez mes haillons… mais pour avoir du pain et procurer un abri à ma pauvre soeur malade… mourante, et encore plus misérable que moi… il y aurait pourtant, à cause de cela, de quoi avoir pitié de moi… car on dirait que c'est pour son plaisir qu'on se vend, s'écria la malheureuse avec un éclat de rire effrayant; puis elle ajouta d'une voix basse, avec un frémissement d'horreur:
— Oh! si tu savais… Jacques… cela est si infâme, si horrible, vois-tu, de se vendre ainsi… que j'ai mieux aimé la mort que de recommencer une seconde fois. J'allais me tuer, quand j'ai appris que tu étais ici.
Puis, voyant Jacques, qui, sans lui répondre, secouait tristement la tête en s'affaissant sur lui-même, quoique soutenu par Nini- Moulin, Céphyse s'écria en joignant vers lui ses mains suppliantes:
— Jacques! un mot, un seul mot de pitié… de pardon!
— Messieurs, de grâce, chassez cette femme! s'écria Morok; sa vue cause une émotion trop pénible à mon ami.
— Voyons, ma chère enfant, soyez raisonnable, dirent plusieurs convives, profondément émus, en tâchant d'entraîner Céphyse; laissez-le… venez chez nous, il n'y a pas de danger pour lui.
— Messieurs, ah! messieurs, s'écria la misérable créature en fondant en larmes et en levant des mains suppliantes, écoutez-moi, laissez-moi vous dire… je ferai ce que vous voudrez… je m'en irai… mais, au nom du ciel, envoyez chercher des secours, ne le laissez pas mourir ainsi. Mais regardez donc… mon Dieu! il souffre des douleurs atroces… ses convulsions sont horribles!
— Elle a raison, dit un des convives en courant vers la porte, il faudrait envoyer chercher un médecin.
— On ne trouvera pas de médecins maintenant, dit un autre; ils sont trop occupés.
— Faisons mieux que cela, reprit un troisième, l'Hôtel-Dieu est en face, transportons-y ce pauvre garçon; on lui donnera les premiers secours: une rallonge de la table servira de brancard, et la nappe servira de drap.
— Oui, oui, c'est cela, dirent plusieurs voix, transportons-le, et quittons la maison.
Jacques, corrodé par l'eau-de-vie, bouleversé par son entrevue avec Céphyse, était retombé dans une violente crise nerveuse. C'était l'agonie de ce malheureux… Il fallut l'attacher au moyen des longs bouts de la nappe, afin de l'étendre sur la rallonge qui devait servir de brancard, et que deux des convives s'empressèrent d'emporter. On céda aux supplications de Céphyse, qui avait demandé, comme grâce dernière, d'accompagner Jacques jusqu'à l'hospice.
Lorsque ce sinistre convoi quitta la grande salle du restaurateur, ce fut un sauve-qui-peut général parmi les convives; hommes et femmes s'empressaient de s'envelopper de leurs manteaux afin de cacher leurs costumes. Les voitures que l'on avait demandées en assez grand nombre pour le retour de la mascarade se trouvaient heureusement déjà arrivées. Le défi avait été jusqu'au bout. L'audacieuse bravade accomplie, on pouvait donc se retirer avec les honneurs de la guerre. Au moment où une partie des assistants se trouvaient encore dans la salle, une clameur d'abord lointaine, mais qui bientôt se rapprocha, éclata sur le parvis Notre-Dame avec une furie incroyable.
Jacques avait été descendu jusqu'à la porte extérieure de la taverne; Morok et Nini-Moulin, tâchant de se frayer un passage à travers la foule afin d'arriver jusqu'à l'Hôtel-Dieu, précédaient le brancard improvisé. Bientôt un violent reflux de la foule les força de s'arrêter, et un redoublement de clameurs sauvages retentit à l'autre extrémité de la place, à l'angle de l'église.
— Qu'y a-t-il donc? demanda Nini-Moulin à un homme à figure ignoble qui sautait devant lui. Quels sont ces cris?
— C'est encore un empoisonneur que l'on écharpe comme celui dont on vient de jeter le corps à l'eau… reprit l'homme. Si vous voulez JOUIR, suivez-moi, ajouta-t-il, et jouez des coudes… sans cela nous arriverons trop tard.
À peine ce misérable avait-il prononcé ces mots, qu'un cri affreux retentit au-dessus du bruissement de la foule que traversaient à grand'peine les porteurs du brancard de Couche-tout-nu, précédé de Morok. Céphyse avait jeté cette clameur déchirante… Jacques, l'un des sept héritiers de la famille Rennepont, venait d'expirer entre ses bras…
Rapprochement fatal… Au moment même de l'exclamation désespérée de Céphyse, qui annonçait la mort de Jacques… un autre cri s'éleva de l'endroit du parvis Notre-Dame où l'on mettait à mort un empoisonneur… Ce cri lointain, suppliant, et tout palpitant d'une horrible épouvante, comme le dernier appel d'un homme qui se débat sous les coups de ses meurtriers, vint glacer Morok au milieu de son exécrable triomphe.
— Enfer! s'écria cet habile assassin, qui avait pris pour armes homicides, mais légales, l'ivresse et l'orgie, enfer!… c'est la voix de l'abbé d'Aigrigny que l'on massacre.
IX. L'empoisonneur.
Quelques lignes rétrospectives sont nécessaires pour arriver au récit des événements relatifs au père d'Aigrigny, dont le cri de détresse avait si vivement impressionné Morok, au moment où Jacques Rennepont venait de mourir.
Les scènes que nous allons dépeindre sont atroces… S'il nous était permis d'espérer qu'elles eussent jamais leur enseignement, cet effrayant tableau tendrait, par l'horreur même qu'il inspirera peut-être, à prévenir ces excès d'une monstrueuse barbarie auxquels se porte parfois la multitude ignorante et aveugle, lorsque, imbue des erreurs les plus funestes, elle se laisse égarer par des meneurs d'une férocité stupide.
Nous l'avons dit, les bruits les plus absurdes, les plus alarmants, circulaient dans Paris; non seulement on parlait de l'empoisonnement des malades et des fontaines publiques, mais on disait encore que des misérables avaient été surpris jetant de l'arsenic dans les brocs que les marchands de vin conservent ordinairement tout prêts et tout remplis sur leurs comptoirs.
Goliath devait venir retrouver Morok après avoir rempli un message auprès du père d'Aigrigny, qui l'attendait dans une maison de la place de l'Archevêché. Goliath était entré chez un marchand de vin de la rue de la Calandre pour se rafraîchir: après avoir bu deux verres de vin, il les paya. Pendant que la cabaretière cherchait la monnaie qu'elle devait lui rendre, Goliath appuya machinalement et très innocemment sa main sur l'orifice d'un broc placé à sa portée.