— Hier peut-être vous auriez pu traiter ce caprice de folie, mais aujourd'hui, et Adrienne appuya sur ce mot en regardant M. de Montbron d'un air d'intelligence, mais _aujourd'hui _vous devez comprendre… que c'est presque un devoir.

— Oui, je le comprends, bon et noble coeur, dit le comte d'un air ému pendant que Mme de Morinval, qui ignorait complètement l'amour de Mlle de Cardoville pour Djalma, regardait avec autant de surprise que de curiosité le comte et la jeune fille.

M. de Montbron, s'avançant alors au dehors de la portière et tendant ses mains à l'enfant, lui dit:

— Donne-moi tes deux mains, petite. Quoique bien étonnée, l'enfant obéit machinalement et tendit ses deux petits bras; alors le comte la prit par les poignets et l'enleva très adroitement, avec d'autant plus de facilité que la voiture était fort basse et, nous l'avons dit, allait au pas. L'enfant, plus stupéfaite encore qu'effrayée, ne dit mot, Adrienne et Mme de Morinval laissèrent un vide entre elles; on y blottit la petite fille qui disparut aussitôt sous les pans des châles des deux jeunes femmes.

Tout ceci fut exécuté si rapidement qu'à peine quelques personnes, passant dans les contre-allées, s'aperçurent de cet enlèvement.

_— _Maintenant, mon cher comte, dit Adrienne radieuse, sauvons- nous vite avec notre proie.

M. de Montbron se leva à demi et dit aux postillons:

— À l'hôtel.

Et les quatre chevaux partirent à la fois d'un trot rapide et égal.

— Il me semble que cette journée de bonheur est maintenant consacrée, et que mon luxe est excusé, pensait Adrienne; en attendant que je puisse retrouver cette pauvre Mayeux en faisant faire dès aujourd'hui mille recherches, sa place du moins ne sera pas vide.

Il y a souvent des rapprochements étranges… Au moment où cette bonne pensée pour la Mayeux venait à l'esprit d'Adrienne, un grand mouvement de foule se manifestait dans l'une des contre-allées; plusieurs passants s'attroupèrent, bientôt d'autres personnes coururent se joindre au groupe.

— Voyez donc, mon oncle, dit Mme de Morinval, comme la foule s'assemble là-bas! Qu'est-ce que cela peut être? Si l'on faisait arrêter la voiture pour envoyer savoir la cause de ce rassemblement?

— Ma chère, j'en suis désolé, mais votre curiosité ne sera pas satisfaite, dit le comte en tirant sa montre; il est bientôt six heures; la représentation des bêtes féroces commencera à huit heures; nous avons juste le temps de rentrer et de dîner… Est-ce votre avis, ma chère enfant? dit-il à Adrienne.

— Est-ce le vôtre, Julie? dit Mlle de Cardoville à la marquise.

— Sans doute, répondit la jeune femme.

— Je vous saurai d'ailleurs d'autant plus de gré de ne pas vous attarder, reprit le comte, qu'après vous avoir conduites à la Porte-Saint-Martin, je serai obligé d'aller au club pour une demi- heure, afin d'y voter pour lord Campbell, que je présente.

— Nous resterons donc seules, Adrienne et moi, au spectacle, mon oncle?

— Mais votre mari vient avec vous, je suppose.

— Vous avez raison, mon oncle; ne nous abandonnez pas trop pour cela.

— Comptez-y, car je suis au moins aussi curieux que vous de voir ces terribles animaux, et le fameux Morok, l'incomparable dompteur de bêtes.

Quelques minutes après, la voiture de Cardoville avait quitté les Champs-Élysées, emportant la petite fille et se dirigeant vers la rue d'Anjou. Au moment où le brillant attelage disparaissait, l'attroupement dont on a parlé avait encore augmenté; une foule compacte se pressait autour de l'un des grands arbres des Champs- Élysées, et l'on entendait sortir çà et là de ce groupe des exclamations de pitié. Un promeneur, s'approchant d'un jeune homme placé aux derniers rangs de l'attroupement, lui dit:

— Qu'est-ce qu'il y a donc là?

— On dit que c'est une pauvresse… une jeune fille bossue qui vient de tomber d'inanition…

— Une bossue… beau dommage!… il y en a toujours assez de bossues… dit brutalement le promeneur avec un rire grossier.

— Bossue ou non… si elle meurt de faim… répondit le jeune homme en contenant à peine son indignation, ça n'en est pas moins triste; et il n'y a pas là de quoi rire, monsieur!

— Mourir de faim, bah! dit le promeneur en haussant les épaules. Il n'y a que la canaille qui ne veut pas travailler qui meurt de faim… et c'est bien fait.

— Et moi, je parie, monsieur, qu'il y a une mort dont vous ne mourrez jamais, vous! s'écria le jeune homme indigné de la cruelle insolence du promeneur.

— Que voulez-vous dire? reprit le promeneur avec hauteur.

— Je veux dire, monsieur, que ce n'est jamais le coeur qui vous étouffera.

— Monsieur! s'écria le promeneur d'un ton courroucé.

— Eh bien! quoi, monsieur? reprit le jeune homme en regardant son interlocuteur en face.

— Rien… dit le promeneur; et, tournant brusquement les talons, il alla tout grondant rejoindre un cabriolet à caisse orange sur laquelle on voyait un énorme blason surmonté d'un tortil de baron. Un domestique, ridiculement galonné d'or sur vert et orné d'une énorme aiguillette qui lui battait les mollets, était debout à côté du cheval, et n'aperçut pas son maître.

— Tu bayes donc aux corneilles, animal? lui dit le promeneur en le poussant du bout de sa canne. Le domestique se retourna confus.

— Monsieur… c'est que…

— Tu ne sauras donc jamais dire monsieur le baron, gredin! s'écria le promeneur courroucé. Allons, ouvre la portière.

Le promeneur était M. Tripeaud, baron industriel, loup-cervier, agioteur.

La pauvre bossue était la Mayeux, qui venait en effet de tomber exténuée de misère et de besoin au moment où elle se rendait chez Mlle de Cardoville. La malheureuse créature avait trouvé le courage de braver la honte et les atroces railleries qu'elle redoutait en venant dans cette maison dont elle s'était volontairement exilée; cette fois il ne s'agissait pas d'elle, mais de sa soeur Céphyse… la reine Bacchanal, de retour à Paris depuis la veille, et que la Mayeux voulait, grâce à Adrienne, arracher au sort le plus épouvantable.

* * * * *

Deux heures après ces différentes scènes, une foule énorme se pressait aux abords de la Porte-Saint-Martin afin d'assister aux exercices de Morok, qui devait simuler un combat avec la fameuse panthère noire de Java, nommée la Mort.

Bientôt Adrienne, M. et Mme de Morinval, descendirent de voiture devant l'entrée du théâtre; ils devaient y être rejoints par le comte de Montbron, qu'ils avaient en passant laissé au club.

VII. Derrière la toile.

La salle immense de la Porte-Saint-Martin était remplie d'une foule impatiente. Ainsi que M. de Montbron l'avait dit à Mlle de Cardoville_, tout Paris _se pressait avec une vive et ardente curiosité aux représentations de Morok; il est inutile de dire que le dompteur de bêtes avait complètement abandonné le petit commerce de bimbeloteries dévotieuses auquel il se livrait si fructueusement à l'auberge du Faucon blanc, près de Leipzig; il en était de même des grandes enseignes sur lesquelles les effets surprenants de la soudaine conversion de Morok étaient traduits en peintures si bizarres; ces roueries surannées n'eussent pas été de mise à Paris. Morok finissait de s'habiller dans une des loges d'acteur qu'on lui avait donnée; par-dessus sa cotte de mailles, ses jambards et ses brassards, il portait un ample pantalon rouge que des cercles de cuivre doré attachaient à ses chevilles. Son long cafetan d'étoffe brochée noir, or et pourpre, était serré à sa taille et à ses poignets par d'autres larges cercles de métal aussi doré. Ce sombre costume donnait au dompteur de bêtes une physionomie plus sinistre encore. Sa barbe épaisse et jaunâtre tombait à grands flots sur sa poitrine, et il enroulait gravement une longue pièce de mousseline blanche autour de sa calotte rouge. Dévot prophète en Allemagne, comédien à Paris, Morok savait, comme ses protecteurs, parfaitement s'accommoder aux circonstances.

Assis dans un coin de la loge, et le contemplant avec une sorte d'admiration stupide, était Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu. Depuis ce jour où l'incendie avait dévoré la fabrique de M. Hardy, Jacques n'avait pas quitté Morok, passant chaque nuit dans des orgies dont l'organisation de fer du dompteur de bêtes bravait la funeste influence. Les traits de Jacques commençaient, au contraire, à s'altérer profondément: ses joues creuses, sa pâleur marbrée, son regard parfois hébété, parfois éclatant d'un sombre feu, trahissaient les ravages de la débauche; une sorte de sourire amer et sardonique effleurait presque continuellement ses lèvres desséchées. Cette intelligence, autrefois vive et gaie, luttait encore quelque peu contre le lourd hébétement d'une ivresse presque continuelle. Déshabitué du travail, ne pouvant se passer de plaisirs grossiers, cherchant à noyer dans le vin un reste d'honnêteté qui se révoltait en lui, Jacques en était venu à accepter sans honte la large aumône des sensualités abrutissantes que lui faisait Morok, celui-ci soldant les frais assez considérables de leurs orgies, mais ne lui donnant jamais d'argent, afin de le garder toujours dans sa dépendance. Après avoir pendant quelque temps contemplé Morok avec ébahissement, Jacques lui dit:

— C'est égal, c'est un fier métier que le tien (ils se tutoyaient alors); tu peux te vanter qu'il n'y a pas, à l'heure qu'il est, deux hommes comme toi, dans le monde entier… et c'est flatteur… C'est dommage que tu ne te bornes pas à ce beau métier-là.

— Que veux-tu dire?

— Et cette conspiration aux frais de laquelle tu me fais _noce, _tous les jours et toutes les nuits?

— Ça chauffe, mais le moment n'est pas encore venu; c'est pour cela que je veux t'avoir toujours sous la main jusqu'au grand jour… Te plains-tu?

— Non, mordieu! dit Jacques; qu'est-ce que je ferais? Brûlé par l'eau-de-vie, comme je le suis, j'aurais la volonté de travailler que je n'en aurais pas la force… je n'ai pas, comme toi, une tête de marbre et un corps de fer… mais, pour me griser avec de la poudre au lieu de me griser avec autre chose… ça me va, je ne suis plus bon qu'à cet ouvrage-là… et puis, ça m'empêche de penser.

— À quoi?

— Tu sais bien… que quand je pense… je ne pense qu'à une chose… dit Jacques d'un air sombre.

— La reine Bacchanal, encore? dit Morok avec dédain.

— Toujours… un peu; quand je n'y penserai plus du tout, c'est que je serai mort… ou tout à fait abruti… Démon!

— Tu ne t'es jamais mieux porté… et tu n'as jamais eu plus d'esprit… niais! répondit Morok en attachant son turban. L'entretien fut interrompu… Goliath entra précipitamment dans la loge.

La taille gigantesque de cet Hercule avait encore augmenté de carrure; il était costumé en Alcide: ses membres énormes, sillonnés de veines grosses comme le pouce, se gonflaient sous un maillot couleur de chair sur lequel tranchait un caleçon rouge.

— Qu'as-tu à entrer ici comme une tempête? lui dit Morok.

— Il y a bien une autre tempête dans la salle; ils commencent à s'impatienter et crient comme des possédés; mais si ce n'était que ça!

— Qu'y a-t-il encore?

— La Mort ne pourra pas jouer ce soir… Morok se retourna brusquement, presque avec inquiétude.

— Pourquoi cela? s'écria-t-il.

— Je viens de la voir… elle se tient rasée au fond de sa loge… ses oreilles sont si couchées sur sa tête qu'on dirait qu'on les lui a coupées… Vous savez ce que cela veut dire.

— Est-ce là tout? dit Morok en se retournant vers la glace pour achever sa coiffure.

— C'est bien assez, puisqu'elle est dans un de ses accès de rage. Depuis cette nuit où, en Allemagne, elle a éventré cette rosse de cheval blanc, je ne lui ai pas vu l'air si féroce; ses yeux luisent comme deux chandelles.

— Alors on lui mettra sa belle collerette, dit simplement Morok.

— Sa belle collerette?

— Oui, son collier à ressort.

— Et il faudra que je vous aide comme une femme de chambre, dit le géant; jolie toilette à faire…

— Tais-toi…

— Ce n'est pas tout… reprit Goliath d'un air embarrassé.

— Quoi encore?…

— J'aime autant vous le dire… tout de suite…

— Parleras-tu?

— Eh bien… il est ici.

— Qui, bête brute?

— L'Anglais! Morok tressaillit, ses bras tombèrent le long de son corps.

Jacques fut frappé de la pâleur et de la contraction des traits du dompteur de bêtes.

— L'Anglais… tu l'as vu! s'écria Morok en s'adressant à
Goliath; tu en es sûr?

— Très sûr… Je regardais par le trou de la toile, je l'ai vu dans une petite loge presque sur le théâtre; il veut voir les choses de près… il est bien facile à reconnaître à son front pointu, à son grand nez et à ses yeux ronds.

Morok tressaillit encore. Cet homme, ordinairement d'une impassibilité farouche, parut de plus en plus troublé et si effrayé que Jacques lui dit:

— Qu'est-ce donc que cet Anglais?

— Il me suivait depuis Strasbourg, où il m'avait rencontré, répondit Morok sans pouvoir cacher son abattement; il voyageait à petites journées comme moi, avec ses chevaux, s'arrêtant où je m'arrêtais, afin de ne jamais manquer une de mes représentations. Mais deux jours avant d'arriver à Paris il m'avait abandonné… je m'en croyais délivré, ajouta Morok en soupirant.

— Délivré… comme tu dis cela!… reprit Jacques surpris; une si bonne pratique, un admirateur pareil!

— Oui, dit Morok de plus en plus morne et accablé, ce misérable- là a parié une somme énorme que je serais dévoré devant lui pendant un de mes exercices, il espère gagner son pari… voilà pourquoi il ne me quitte pas.

Couche-tout-nu trouva l'idée de l'Anglais d'une excentricité si réjouissante que, pour la première fois depuis longtemps, il partit d'un rire des plus francs.

Morok, devenant blême de rage, se précipita sur lui d'un air si menaçant que Goliath fut obligé de s'interposer.

— Allons… allons, dit Jacques, ne te fâche pas; puisque c'est sérieux. Je ne ris plus…

Morok se calma et dit à Couche-tout-nu d'une voix sourde:

— Me crois-tu lâche?

— Non, pardieu!

— Eh bien, pourtant, cet Anglais à figure grotesque m'épouvante plus que mon tigre ou ma panthère…

— Tu me le dis… je te crois, répondit Jacques; mais je ne comprends pas en quoi la présence de cet homme t'épouvante…

— Mais songe donc, misérable! s'écria Morok, qu'obligé d'épier sans cesse le moindre mouvement de la bête féroce que je tiens domptée sous mon geste et mon regard, il y a pour moi quelque chose d'effrayant à savoir que deux yeux sont là… toujours là… fixes… attendant que la moindre distraction me livre aux dents des animaux!

— Maintenant je comprends, reprit Jacques, et il tressaillit à son tour. Ça fait peur.

— Oui… car… une fois là… j'ai beau ne pas l'apercevoir, cet Anglais de malheur, il me semble voir toujours devant moi ses deux yeux ronds, fixes et grands ouverts… Mon tigre Caïn a déjà failli une fois me dévorer le bras… pendant une distraction que me causait cet Anglais que l'enfer confonde!… Tonnerre et sang! s'écria Morok, cet homme me sera fatal…

Et Morok marcha dans la loge avec agitation.

— Sans compter que la Mort a ce soir ses oreilles aplaties sur son crâne, reprit brutalement Goliath. Si vous vous obstinez… c'est moi qui vous le dis… l'Anglais gagnera son pari ce soir.

— Sors d'ici, brute… ne me romps pas la tête de tes prédictions de malheur, s'écria Morok, et va préparer le collier de la Mort.

— Allons, chacun son goût… vous voulez que la panthère vous goûte, dit le géant en sortant pesamment après cette plaisanterie.

— Mais, puisque tu as ces craintes, dit Couche-tout-nu, pourquoi ne dis-tu pas que la panthère est malade?

Morok haussa les épaules, et répondit avec une sorte d'exaltation farouche:

— As-tu entendu parler de l'âpre désir du joueur qui met son honneur, sa vie sur une carte? Eh bien! moi aussi… dans ces exercices de chaque jour où ma vie est en jeu, je trouve un sauvage et âpre plaisir à braver la mort devant une foule frémissante, épouvantée de mon audace… Enfin, jusque dans l'effroi que m'inspire cet Anglais, je trouve quelquefois malgré moi je ne sais quel terrible excitant que j'abhorre et que je subis.

Le régisseur, entrant dans la loge du dompteur de bêtes, l'interrompit.

— Peut-on frapper les trois coups, monsieur Morok? lui dit-il.
L'ouverture ne durera pas dix minutes.

— Frappez, dit Morok.

— M. le commissaire de police vient de faire examiner de nouveau la double chaîne destinée à la panthère et le piton rivé au plancher du théâtre, au fond de la caverne du premier plan, ajouta le régisseur. Tout a été trouvé d'une solidité très rassurante.

— Oui… rassurante… excepté pour moi, murmura le dompteur de bêtes.

— Ainsi, monsieur Morok, on peut frapper?

— On peut frapper, répondit Morok. Et le régisseur sortit.

VIII. Le lever du rideau.

Les trois coups d'usage retentirent solennellement derrière la toile, l'ouverture commença et, il faut l'avouer, fut peu écoutée.

À l'intérieur, la salle offrait un coup d'oeil très animé. Sauf deux avant-scènes des premières, l'une à droite, l'autre à gauche du spectateur, toutes les places étaient occupées. Un grand nombre de femmes très élégantes, attirées comme toujours par l'étrangeté sauvage du spectacle, garnissaient les loges. Aux stalles se pressaient la plupart des jeunes gens, qui, le matin, avaient parcouru les Champs-Élysées, au pas de leurs chevaux. Quelques mots échangés d'une stalle à l'autre donneront une idée de leur entretien.

— Savez-vous, mon cher, qu'il n'y aurait pas une foule pareille et une salle si bien composée pour voir Athalie?

_— _Certainement. Que sont les pauvres hurlements d'un comédien, auprès du rugissement d'un lion?…

— Moi, je ne comprends pas qu'on permette à ce Morok d'attacher sa panthère dans un coin du théâtre avec une chaîne à un anneau de fer… Si la chaîne cassait?

— À propos de chaîne brisée… voilà la petite Mme de Blinville, qui n'est pas une tigresse… La voyez-vous aux secondes de face…

— Ça lui va très bien d'avoir brisé, comme vous dites, la chaîne conjugale; elle est très en beauté cette année.

— Ah! voici la belle duchesse de Saint-Prix… Mais tout ce qu'il y a d'élégant est ici ce soir… Je ne dis par ça pour nous.

— C'est une véritable salle des Italiens… quel air de joie et de fête!

— Après tout, on fait bien de s'amuser, on ne s'amusera peut-être pas longtemps.

— Pourquoi donc?

— Et si le choléra vient à Paris?

— Ah! bah!

— Est-ce que vous croyez au choléra, vous?

— Parbleu! il arrive du Nord, en se promenant la canne à la main.

— Que le diable l'emporte en chemin, et que nous ne voyions pas ici sa figure verte!

— On dit qu'il est à Londres.

— Bon voyage!

— Moi j'aime autant parler d'autre chose; c'est une faiblesse si vous voulez; moi, je trouve cela triste.

— Je crois bien.

— Ah! messieurs… je ne me trompe pas… non… c'est elle!…

— Qui donc?

— Mlle de Cardoville! Elle entre à l'avant-scène avec Morinval et sa femme. C'est une résurrection complète: ce matin aux Champs- Élysées, ce soir ici…

— C'est, ma foi, vrai! C'est bien Mlle de Cardoville.

— Mon Dieu! qu'elle est belle!…

— Prêtez-moi votre lorgnette.

— Hein!… qu'en dites-vous?

— Ravissante… Éblouissante!

— Et avec cette beauté, de l'esprit comme un démon, dix-huit ans, trois cent mille livres de rente, une grande naissance, et… libre comme l'air.

— Oui, dire enfin que, pourvu que ça lui plût, je pourrais être demain, ou même aujourd'hui, le plus heureux des hommes.

— C'est à vous rendre fou ou enragé!

— On assure que son hôtel de la rue d'Anjou est quelque chose de féerique; on parle d'une salle de bains et d'une chambre à coucher dignes des Mille et une Nuits.

_— _Et libre comme l'air… J'en reviens toujours là.

— Ah! si j'étais à sa place!

— Moi, je serai d'une légèreté effrayante.

— Ah! messieurs, quel heureux mortel que celui qui sera aimé le premier!

— Vous croyez donc qu'elle en aimera plusieurs?

— Étant libre comme l'air…

— Voilà toutes les loges remplies, sauf l'avant-scène qui fait face à celle de Mlle de Cardoville; heureux les locataires de cette loge!

— Avez-vous vu aux premières l'ambassadrice d'Angleterre?

— Et la princesse d'Alvimar… quel bouquet monstre!

— Je voudrais bien savoir le nom… de ce bouquet-là.

— Parbleu! C'est Germigny.

— Comme c'est flatteur pour les lions et les tigres d'attirer si belle compagnie!

— Remarquez-vous, messieurs, comme toutes les élégantes lorgnent
Mlle de Cardoville?

— Elle fait événement…

— Elle a bien raison de se montrer: on la faisait passer pour folle.

— Ah! messieurs… la bonne… l'excellente figure!…

— Où donc, où donc?

— Là… dans cette petite loge au-dessus de celle de Mlle de
Cardoville.

— C'est un casse-noisette de Nuremberg.

— C'est un homme de bois.

— A-t-il les yeux fixes et ronds!

— Et ce nez!

— Et ce front!

— C'est un grotesque.

— Ah! messieurs, silence! voici la toile qui se lève. En effet, la toile se leva. Quelques mots d'explication sont nécessaires pour l'intelligence de ce qui va suivre. L'avant-scène du rez-de- chaussée à gauche du spectateur était coupée en deux loges; dans l'une se trouvaient plusieurs personnes désignées par les jeune gens placés aux stalles. L'autre compartiment, plus rapproché du théâtre, était occupé par l'Anglais, cet excentrique et sinistre parieur qui inspirait tant d'épouvante à Morok. Il faudrait être doué du rare et fantastique génie d'Hoffmann pour dignement peindre cette physionomie à la fois grotesque et effrayante qui se détachait des ténèbres du fond de la loge. Cet Anglais avait cinquante ans environ, un front complètement chauve et allongé en cône; au-dessous de ce front, surmonté de sourcils affectant la forme de deux accents circonflexes, brillaient deux gros yeux verts, singulièrement ronds et fixes, très rapprochés d'un nez à courbure très saillante et très tranchante; un menton, ainsi qu'on le dit vulgairement, en casse-noisette, disparaissait à demi dans une haute et ample cravate de batiste blanche non moins roidement empesée que le col de chemise à coins arrondis, qui atteignait presque le lobe de l'oreille. Le teint de cette figure extrêmement maigre et osseuse était pourtant fort coloré, presque pourpre, ce qui faisait valoir ce vert étincelant des prunelles et le blanc du globe de l'oeil. La bouche, fort grande, tantôt sifflotait imperceptiblement un air de gigue écossaise (toujours le même air), tantôt se relevait légèrement vers ses coins, contractée par un sourire sardonique. L'Anglais était d'ailleurs mis avec une exquise recherche: son habit bleu à boutons de métal laissait voir son gilet de piqué blanc, d'une blancheur aussi irréprochable que son ample cravate; deux magnifiques rubis formaient les boutons de sa chemise, et il appuyait sur le bord de la loge ses mains patriciennes soigneusement gantées de gants glacés. Lorsque l'on savait le bizarre et cruel désir qui amenait ce parieur à toutes ces représentations, sa grotesque figure, au lieu d'exciter un rire moqueur, devenait presque effrayante. L'on comprenait alors l'espèce d'épouvantable cauchemar causé à Morok par ces deux gros yeux ronds et fixes qui semblaient patiemment attendre la mort du dompteur de bêtes (et quelle horrible mort!) avec une confiance inexorable.

Au-dessus de la loge ténébreuse de l'Anglais, et offrant un gracieux contraste, se trouvaient dans l'avant-scène des premières M. et Mme de Morinval et Mlle de Cardoville. Celle-ci avait pris place du côté du théâtre. Elle était coiffée en cheveux et portait une robe de crêpe de Chine d'un bleu céleste, rehaussée au corsage d'une broche à pendeloques de perles du plus bel orient, rien de plus; et Adrienne était charmante ainsi. À la main elle tenait un énorme bouquet composé des plus rares fleurs de l'Inde; le stéphanotis, le gardénia, mélangeaient leur blancheur mate à la pourpre des hibiscus et des amaryllis de Java. Mme de Morinval, placée de l'autre côté de la loge, était mise aussi avec goût et simplicité. M. de Morinval, fort beau jeune homme blond, très élégant, se tenait derrière les deux femmes. M. de Montbron devait venir d'un moment à l'autre.

Rappelons enfin au lecteur qu'à droite du spectateur, l'avant- scène des premières qui faisait face à la loge d'Adrienne était restée jusqu'alors complètement vide.

Le théâtre représentait une gigantesque forêt de l'Inde; au fond de grands arbres exotiques se découpaient en ombelles ou en flèches sur des masses anguleuses de roches à pic, laissant à peine voir quelques coins d'un ciel rougeâtre. Chaque coulisse formait un massif d'arbres entrecoupés de rocs; enfin, à gauche du spectateur, et absolument au-dessous de la loge d'Adrienne, on voyait l'échancrure irrégulière d'une noire et profonde caverne, qui semblait à demi écrasée sous un amas de blocs de granit jetés là par quelque éruption volcanique. Ce site, d'une âpreté, d'une grandeur sauvage, était merveilleusement composé, l'illusion aussi complète que possible; la rampe baissée garnie d'un réflecteur pourpré, jetait sur ce sinistre paysage des tons ardents et voilés qui en augmentaient encore l'aspect lugubre et saisissant. Adrienne, un peu penchée en dehors de sa loge, les joues légèrement animées, les yeux brillants, le coeur palpitant, cherchait à retrouver dans ce tableau la forêt solitaire dépeinte dans le récit de ce voyageur qui racontait avec quelle intrépidité généreuse Djalma s'était précipité sur une tigresse en furie pour sauver la vie d'un pauvre esclave noir réfugié dans une caverne. Et de fait, le hasard servait merveilleusement le souvenir de la jeune fille. Tout absorbée par la contemplation de ce site et par les idées qu'il éveillait en son coeur, elle ne songeait nullement à ce qui se passait dans la salle. Il se passait pourtant quelque chose d'assez curieux à l'avant-scène qui, restée vide jusqu'alors, faisait face à la loge d'Adrienne.

La porte de cette loge s'était ouverte. Un homme de quarante ans environ, au teint bistré, y était entré; vêtu à l'indienne, une longue robe d'étoffe de soie orange, serrée à sa taille par une ceinture verte, il portait son petit turban blanc; après avoir disposé deux chaises sur le devant de la loge et regardé un instant de côté et d'autre dans la salle, il tressaillit; ses yeux noirs étincelèrent, et il ressortit vivement. Cet homme était Faringhea.

Cette apparition causait déjà dans la salle une surprise mêlée de curiosité; la majorité des spectateurs n'avait pas, comme Adrienne, mille raisons d'être absorbée par la seule contemplation d'un décor pittoresque. L'attention publique augmenta en voyant entrer dans la loge d'où venait de sortir Faringhea un jeune homme d'une rare beauté, aussi vêtu à l'indienne d'une longue robe de cachemire blanc à manches flottantes, et coiffé d'un turban rayé d'or comme sa ceinture, où brillait un long poignard étincelant de pierreries… Ce jeune homme était Djalma.

Un instant il se tint debout à la porte, jetant, du fond de la loge, un regard presque indifférent sur cette salle, où se pressait une foule immense… Bientôt, faisant quelques pas avec une sorte de majesté gracieuse et tranquille, le prince s'assit nonchalamment sur une des chaises, puis, tournant la tête vers la porte au bout de quelques secondes, il parut s'étonner de ne pas voir entrer une personne qu'il attendait sans doute.

Celle-ci parut enfin, l'ouvreuse finissait de la débarrasser de son manteau… Cette personne était une charmante jeune fille blonde, vêtue avec plus d'éclat que de goût, d'une robe de soie blanche à larges raies cerise, effrontément décolletée et à manches courtes; deux gros noeuds de rubans cerise placés de chaque côté de ses cheveux blonds encadraient la plus jolie, la plus mutine, la plus éveillée de toutes les petites mines.

On a déjà reconnu Rose-Pompon, gantée de gants blancs, longs, ridiculement surchargés de bracelets, mais qui du moins ne cachaient qu'à demi ses jolis bras; elle tenait à la main un énorme bouquet de roses. Loin d'imiter la calme démarche de Djalma, Rose-Pompon entra en sautillant dans la loge, remua bruyamment les chaises, se trémoussa quelque temps sur son siège avant de s'asseoir, afin d'étaler sa belle robe; puis, sans être le moins du monde intimidée par cette brillante assemblée, elle fit d'un petit geste agaçant respirer l'odeur de son bouquet de roses à Djalma, et elle parut définitivement s'équilibrer sur la chaise qu'elle occupait.

Faringhea rentra, ferma la porte de la loge et s'assit derrière le prince.

Adrienne, toujours profondément absorbée dans la contemplation de la forêt indienne et dans ses doux souvenirs, n'avait fait aucune attention aux nouveaux arrivants… Comme elle tournait complètement la tête du côté du théâtre et que Djalma ne pouvait, pour ainsi dire, l'apercevoir à ce moment que de profil perdu, il n'avait pas non plus reconnu Mlle de Cardoville…

IX. La mort.

L'espèce de _libretto _dans lequel se trouvait intercalé le combat de Morok et de la panthère noire était si insignifiant, que la majorité du public n'y prêtait aucune attention, réservant tout son intérêt pour la scène dans laquelle devait paraître le dompteur de bêtes. Cette indifférence du public explique la curiosité produite dans la salle par l'arrivée de Faringhea et de Djalma, curiosité qui se traduisit (comme naguère de nos jours lors de la présence des Arabes dans quelque lieu public) par une légère rumeur et un mouvement général de la foule.

La mine si éveillée, si gentille de Rose-Pompon, toujours charmante, malgré sa toilette singulièrement voyante et surtout d'une prétention ridicule pour un pareil théâtre, ses façons très légères et plus que familières à l'égard du bel Indien qui l'accompagnait, augmentaient et avivaient encore la surprise; car, à ce moment même, Rose-Pompon, cédant, l'effrontée qu'elle était, à un mouvement d'agaçante coquetterie, avait, on l'a dit, approché son gros bouquet de roses de la figure de Djalma pour le lui faire sentir. Mais le prince, à la vue de ce paysage qui lui rappelait son pays, au lieu de paraître sensible à cette gentille provocation, resta quelques minutes rêveur, les yeux attachés sur le théâtre; alors Rose-Pompon se mit à battre la mesure avec son bouquet sur le devant de sa loge, tandis que le balancement un peu trop cadencé de ses jolies épaules annonçait que cette danseuse endiablée commençait à être possédée d'idées chorégraphiques plus ou moins orageuses, en entendant un pas redoublé fort animé que l'orchestre jouait alors.

Placée absolument en face de la loge où venait de s'établir Faringhea, Djalma et Rose-Pompon, Mme de Morinval s'était bien aperçue de l'arrivée de ces nouveaux personnages, et surtout des coquettes excentricités de Rose-Pompon: aussi la jeune marquise, se penchant vers Mlle de Cardoville, toujours absorbée dans ses ineffables souvenirs, lui avait dit en riant:

— Ma chère, ce qu'il y a de plus amusant ici n'est pas sur le théâtre… Regardez donc en face de nous.

— En face de nous! répéta machinalement Adrienne. Et après s'être retournée vers Mme de Morinval d'un air surpris, elle jeta les yeux du côté qu'on lui indiquait… Elle regarda…

Que vit-elle!… Djalma assis à côté d'une jeune fille qui lui faisait familièrement respirer le parfum de son bouquet. Étourdie, frappée presque physiquement au coeur d'un coup électrique profond, aigu, Adrienne devint d'une pâleur mortelle… Par instinct elle ferma les yeux pendant une seconde, afin _de ne pas voir… _de même que l'on tâche de détourner le poignard qui, vous ayant déjà frappé, vous menace encore… Puis tout à coup, à sa sensation de douleur, pour ainsi dire matérielle, succéda une pensée terrible pour son amour et sa juste fierté.

— Djalma est ici avec cette femme… et il a reçu ma lettre, se disait-elle, ma lettre… où il a pu lire le bonheur qui l'attendait!

À l'idée de ce sanglant outrage, la rougeur de la honte, de l'indignation, remplaça la pâleur d'Adrienne, qui, anéantie devant la réalité, se disait encore:

— Rodin ne m'avait pas trompée!… Il faut renoncer à rendre la foudroyante rapidité de ces émotions qui vous torturent, qui vous tuent dans l'espace d'une minute… Ainsi Adrienne avait été précipitée du plus radieux bonheur au fond d'un abîme de douleurs atroces en moins d'une seconde… car elle fut à peine une seconde avant de répondre à Mme de Morinval:

— Qu'y a-t-il donc de si curieux en face de nous, ma chère Julie?

Cette réponse évasive permettait à Adrienne de reprendre son sang- froid. Heureusement, grâce à ses longues boucles de cheveux, qui, de profil, cachaient presque entièrement ses joues, sa pâleur et sa rougeur subites échappèrent à Mme de Morinval, qui reprit gaiement:

— Comment, ma chère, vous ne voyez pas ces Indiens qui viennent d'entrer dans cette loge d'avant-scène… tenez… là… justement en face de la nôtre?

— Ah! oui… très bien… je les vois, répondit Adrienne d'une voix ferme.

— Et vous ne les trouvez pas très curieux? reprit la marquise.

— Allons, mesdames, dit en riant M. de Morinval, un peu d'indulgence pour de pauvres étrangers: ils ignorent nos usages, sans cela s'afficheraient-ils en si mauvaise compagnie à la face de tout Paris?

— En effet, dit Adrienne avec un sourire amer, leur ingénuité est si touchante!… Il faut les plaindre.

— Mais c'est qu'elle est malheureusement charmante, cette petite, avec sa robe décolletée et ses bras nus, dit la marquise; _cela _doit avoir seize ou dix-sept ans au plus. Regardez-la donc, ma chère Adrienne; quel dommage!…

— Vous êtes dans un jour de charité, vous et votre mari, ma chère Julie, répondit Adrienne; il faut plaindre ces Indiens, plaindre cette créature… Voyons, qui plaindrons-nous encore?

— Nous ne plaindrons pas ce bel Indien au turban rouge et or, dit la marquise en riant, car, si cela dure… la petite aux rubans cerise va l'embrasser… Par ma foi! voyez comme elle se penche vers son sultan… Ils sont très amusants, continua-t-elle en partageant l'hilarité de son mari et en lorgnant Rose-Pompon.

Puis elle reprit au bout d'une minute, en s'adressant à Adrienne:

— Je suis certaine d'une chose, moi… c'est que, malgré ses mines évaporées, cette petite est folle de cet Indien… Je viens de surprendre un regard qui dit beaucoup de choses.

— À quoi bon tant de pénétration, ma bonne Julie? dit doucement Adrienne; quel intérêt avons-nous à lire dans le coeur de cette jeune fille?…

— Si elle aime son sultan… elle a bien raison, dit le marquis en lorgnant à son tour, car de ma vie je n'ai rencontré quelqu'un de plus admirablement beau que cet Indien. Je ne le vois que de profil, mais ce profil est pur et fin comme un camée antique… Ne trouvez-vous pas, mademoiselle? ajouta le marquis en se penchant vers Adrienne. Il est bien entendu que c'est une simple question d'art… que je me permets de vous adresser…

— Comme objet d'art? répondit Adrienne; en effet, c'est fort beau.

— Ah çà! dit la marquise, elle est impertinente, cette petite! Ne voilà-t-il pas qu'elle nous lorgne!…

— Bien! dit le marquis, et la voilà qui met sans façon sa main sur l'épaule de son Indien pour lui faire sans doute partager l'admiration que vous lui inspirez, mesdames…

En effet, Djalma, jusqu'alors distrait par la vue du décor qui lui rappelait son pays, était resté insensible aux agaceries de Rose- Pompon, et n'avait pas encore aperçu Adrienne.

— Ah bien, par exemple! disait Rose-Pompon en s'agitant sur le devant de sa loge et continuant de lorgner Mlle de Cardoville, car c'était elle, et non la marquise qui attirait alors son attention, voilà qui est joliment rare… une délicieuse femme avec des cheveux roux, mais d'un bien joli roux, faut le dire. Regardez donc_, prince Charmant!_

Et, on l'a dit, elle frappa légèrement sur l'épaule de Djalma, qui, à ces mots, tressaillit, tourna la tête, et, pour la première fois, aperçut Mlle de Cardoville.

Quoiqu'on l'eût presque préparé à cette rencontre, le prince éprouva un saisissement si violent, qu'éperdu, il allait involontairement se lever, mais il sentit peser vigoureusement sur son épaule la main de fer de Faringhea, qui, placé derrière lui, s'écria rapidement à voix basse et en langue hindoue:

— Du courage… et demain cette femme sera à vos pieds.

Et comme Djalma faisait un nouvel effort, le métis ajouta pour le contenir:

— Tout à l'heure, elle a pâli, rougi de jalousie… pas de faiblesse, ou tout est perdu.

— Ah çà! vous voilà encore à parler votre affreux patois, dit Rose-Pompon à Faringhea en se retournant. D'abord, ce n'est pas poli; et puis ce langage est si baroque, qu'on dirait, quand vous le parlez, que vous cassez des noix.

— Je parle de vous à monseigneur, dit le métis. Il s'agit d'une surprise qu'il vous ménage.

— Une surprise… c'est différent. Alors, dépêchez, entendez- vous, prince Charmant?… ajouta-t-elle en regardant tendrement Djalma.

— Mon coeur se brise, dit Djalma d'une voix sourde à Faringhea en employant toujours la langue hindoue.

— Et demain il bondira de joie et d'amour, reprit le métis. Ce n'est qu'à force de mépris qu'on réduit une femme fière. Demain… vous dis-je, tremblante et confuse, elle sera suppliante à vos pieds.

— Demain… elle me haïra… à la mort! répondit le prince avec accablement.

— Oui… si maintenant elle vous voit faible et lâche… À cette heure, il n'y a plus à reculer… regardez-la donc bien en face, et ensuite prenez le bouquet de cette petite pour le porter à vos lèvres… Aussitôt vous verrez cette femme si fière rougir et pâlir comme tout à l'heure; alors me croirez-vous?

Djalma, réduit par le désespoir à tout tenter, subissant malgré lui la fascination des conseils diaboliques de Faringhea, regarda pendant une seconde Mlle de Cardoville bien en face, prit d'une main tremblante le bouquet de Rose-Pompon, puis jetant de nouveau les yeux sur Adrienne, il effleura le bouquet de ses lèvres.

À cette outrageante bravade, Mlle de Cardoville ne put retenir un tressaillement si brusque, si douloureux, que le prince en fut frappé.

— Elle est à vous… lui dit le métis. «Voyez-vous, monseigneur, comme elle a frémi… de jalousie… elle est à vous; courage! et bientôt elle vous préférera à ce beau jeune homme qui est derrière elle… car _c'est lui… _qu'elle croyait aimer jusqu'ici. Et comme si le métis eût deviné le soulèvement de rage et de haine que cette révélation devait exciter dans le coeur du prince, il ajouta rapidement:

— Du calme… du dédain!… N'est-ce pas cet homme qui maintenant doit vous haïr?

Le prince se contint et passa la main sur son front, que la colère avait rendu brûlant.

— Mon Dieu! qu'est-ce que vous lui contez donc qui l'agace comme ça? dit Rose-Pompon à Faringhea d'un ton boudeur; puis s'adressant à Djalma: Voyons, prince Charmant, comme on dit dans les contes de fées, rendez-moi mon bouquet. Et elle le reprit. Vous l'avez porté à vos lèvres, j'aurais presque envie de le croquer… Et elle ajouta tout bas en soupirant et en jetant un regard passionné sur Djalma: ce monstre de Nini-Moulin ne m'a pas trompée… Tout ça est très honnête, je n'ai pas seulement… _ça _à me reprocher.

Et du bout de ses petites dents blanches elle mordit le bout de l'ongle rose de sa main droite, qu'elle avait dégantée.

Est-il besoin de dire que la lettre d'Adrienne n'avait pas été remise au prince, et qu'il n'était nullement allé passer la journée à la campagne avec le maréchal Simon? Depuis trois jours que M. de Montbron n'avait vu Djalma, Faringhea lui avait persuadé qu'en affichant un autre amour, il réduirait Mlle de Cardoville. Quant à la présence de Djalma au théâtre, Rodin avait su par Florine que sa maîtresse allait le soir à la Porte-Saint-Martin.

Avant que Djalma l'eût reconnue, Adrienne, sentant ses forces défaillir, avait été sur le point de quitter le théâtre. L'homme qu'elle avait jusqu'alors porté si haut dans son coeur, celui qu'elle avait admiré à l'égal d'un héros et d'un dieu, celui qu'elle avait cru plongé dans un désespoir si affreux, qu'entraînée par la plus tendre pitié, elle lui avait loyalement écrit, afin qu'une douce espérance calmât ses douleurs… celui-là enfin répondait à une généreuse preuve de franchise et d'amour en se donnant ridiculement en spectacle avec une créature indigne de lui. Pour la fierté d'Adrienne, que d'incurables blessures! Peu lui importait que Djalma crût ou non la rendre témoin de cet indigne affront. Mais lorsqu'elle se vit reconnue par le prince, mais lorsqu'il poussa l'outrage jusqu'à la regarder en face, jusqu'à la braver en portant à ses lèvres le bouquet de la créature qui l'accompagnait, Adrienne, saisie d'une noble indignation, se sentit le courage de rester. Loin de fermer les yeux à l'évidence, elle éprouva une sorte de plaisir barbare à assister à l'agonie, à la mort de son pur et divin amour. Le front haut, l'oeil fier et brillant, la joue colorée, la lèvre dédaigneuse, à son tour elle regarda le prince avec une méprisante fermeté; un sourire sardonique effleura ses lèvres, et elle dit à la marquise, tout occupée, ainsi que bon nombre de spectateurs, de ce qui se passait à l'avant-scène:

— Cette révoltante exhibition de moeurs sauvages est du moins parfaitement d'accord avec le reste du programme.

— Certes, dit la marquise, et mon cher oncle aura perdu ce qu'il y aura peut-être de plus amusant à voir.

— M. de Montbron? dit vivement Adrienne avec une amertume à peine contenue, oui… il regrettera de ne pas avoir _tout vu… _Il me tarde qu'il arrive… N'est-ce pas à lui que je dois cette charmante soirée?

Peut-être Mme de Morinval eût remarqué l'expression de sanglante ironie qu'Adrienne n'avait pu complètement dissimuler, si tout à coup un rugissement rauque, prolongé, retentissant, n'eût attiré son attention et celle de tous les spectateurs, restés, nous l'avons dit, jusqu'alors fort indifférents aux scènes de remplissage destinées à amener l'apparition de Morok sur le théâtre. Tous les yeux se tournèrent instinctivement vers la caverne située à gauche du théâtre, au-dessous de la loge de Mlle de Cardoville; un frisson de curiosité ardente parcourut toute la salle…

Un second rugissement encore plus sonore, plus profond, et qui semblait plus irrité que le premier, sortit cette fois du souterrain dont l'ouverture disparaissait à demi sous des broussailles artificielles, faciles à écarter. À ce rugissement, l'Anglais se leva debout de sa petite loge, en sortit presque à mi-corps et se frotta vivement les mains; puis, complètement immobile, ses gros yeux verts, fixes et brillants, ne quittèrent plus l'entrée de la caverne.

À ces hurlements féroces, Djalma avait tressailli, malgré toutes les excitations d'amour, de jalousie, de haine, auxquelles il était en proie. La vue de cette forêt, les rugissements de la panthère lui causèrent une émotion profonde en réveillant de nouveau le souvenir de son pays et de ces chasses meurtrières qui, comme la guerre, ont des enivrements terribles; il eût tout à coup entendu des clairons et les gongs de l'armée de son père sonner l'attaque, qu'il n'eût pas été transporté d'une ardeur plus sauvage. Bientôt des grondements sourds, comme un tonnerre lointain, couvrirent presque les râlements stridents de la panthère: le lion et le tigre, Judas et Caïn, lui répondaient du fond du théâtre, où étaient leurs cages… À cet effrayant concert, dont ses oreilles avaient été tant de fois frappées au milieu des solitudes de l'Inde, lorsqu'il y campait pour la chasse ou pour la guerre, le sang de Djalma bouillonna dans ses veines, ses yeux étincelèrent d'une ardeur farouche, la tête un peu penchée en avant, les deux mains crispées sur le rebord de la loge, tout son corps frémissait d'un tremblement convulsif. Les spectateurs, le théâtre, Adrienne n'existaient plus pour lui: il était dans une forêt de son pays… et il sentait le tigre…

Il se mêlait alors à sa beauté une expression si intrépide, si farouche, que Rose-Pompon le contemplait avec une sorte de frayeur et d'admiration passionnée. Pour la première fois de sa vie, peut- être ses jolis yeux bleus, ordinairement si gais, si malins, peignaient une émotion sérieuse, elle ne pouvait se rendre compte de ce qu'elle ressentait. Son coeur se serrait, battait avec force, comme si quelque malheur allait arriver. Cédant à un mouvement de crainte involontaire elle saisit le bras de Djalma et lui dit:

— Ne regardez donc pas ainsi cette caverne, vous me faites peur…

Le prince ne l'entendit pas.

— Ah! le voilà! murmura la foule presque tout d'une voix. Morok paraissait au fond du théâtre… Morok, costumé comme nous l'avons dépeint, portait de plus un arc et un long carquois rempli de flèches. Il descendit lentement la rampe de rochers simulés qui allaient en s'abaissant jusque vers le milieu du théâtre; de temps à autre il s'arrêtait court, feignant de prêter l'oreille et de ne s'avancer qu'avec circonspection; en jetant ses regards de côté et d'autre, involontairement sans doute il rencontra les deux gros yeux verts de l'Anglais, dont la loge avoisinait justement la caverne. Aussitôt les traits du dompteur de bêtes se contractèrent d'une manière si effrayante que Mme de Morinval qui l'examinait curieusement à l'aide d'une excellente lorgnette, dit vivement à Adrienne:

— Ma chère, cet homme a peur… il lui arrivera malheur…

— Est-ce qu'il arrive des malheurs? répondit Adrienne avec un sourire sardonique, des malheurs au milieu de cette foule si brillante, si parée, si animée… des malheurs… ici ce soir? Allons donc, ma chère Julie… vous n'y songez pas… c'est dans l'ombre, c'est dans la solitude, qu'un malheur arrive… jamais au milieu d'une foule joyeuse, à l'éclat des lumières.

— Ciel! Adrienne… prenez garde! s'écria la marquise, ne pouvant retenir un cri d'effroi et saisissant le bras de Mlle de Cardoville comme pour l'attirer à elle:

— La voyez-vous? Et la marquise, de sa main tremblante, désignait l'ouverture de la caverne. Adrienne avança vivement la tête et regarda.

— Prenez garde!… ne vous avancez pas tant, lui dit vivement
Mme de Morinval.

— Vous êtes folle avec vos terreurs, ma chère amie, dit le marquis à sa femme. La panthère est parfaitement bien enchaînée, et brisât-elle sa chaîne, ce qui est impossible, nous serions ici hors de sa portée.

Une grande rumeur de curiosité palpitante courut alors dans la salle, tous les regards étaient invinciblement attachés sur la caverne. Entre les broussailles artificielles qu'elle écarta brusquement avec son large poitrail, la panthère noire apparut tout à coup; par deux fois elle allongea sa tête aplatie, illuminée de ses deux yeux jaunes et flamboyants… puis, ouvrant à demi sa gueule rouge… elle poussa un nouveau rugissement en montrant deux rangées de crocs formidables. Une double chaîne de fer et un collier aussi de fer peint en noir, se confondant avec son pelage d'ébène et l'ombre de la caverne, l'illusion était complète; le terrible animal semblait être en liberté dans son repaire.

— Mesdames, dit tout à coup le marquis, regardez donc les
Indiens… ils sont superbes d'émotion.

En effet, à la vue de la panthère, l'ardeur farouche de Djalma était arrivée à son comble… ses yeux étincelaient dans leur orbite nacrée comme deux diamants noirs; sa lèvre supérieure se retroussait convulsivement avec une expression de férocité animale, comme s'il eût été dans un violent paroxysme de colère.

Faringhea, alors accoudé sur le bord de la loge, était aussi en proie à une émotion profonde, causée par un hasard étrange.

«Cette panthère noire d'une si noire espèce, pensait-il, que je vois ici, à Paris, sur un théâtre, doit être celle que le Malais (le _thug _ou étrangleur qui avait tatoué Djalma à Java pendant son sommeil) a enlevée toute petite dans son repaire, et vendue à un capitaine européen… Le pouvoir de Bohwanie est partout,» ajoutait le _thug _dans sa superstition sanguinaire.

— Ne trouvez-vous pas, repris le marquis s'adressant à Adrienne, que ces Indiens sont superbes à voir ainsi?…

— Peut-être… ils auront assisté à une chasse pareille dans leur pays, dit Adrienne comme si elle eût voulu évoquer et braver ce qu'il y avait de plus cruel dans ses souvenirs.

— Adrienne…, dit tout à coup la marquise à Mlle de Cardoville d'une voix altérée, maintenant voilà le dompteur de bêtes assez près de vous… sa figure n'est-elle pas effrayante à voir? Je vous dis que cet homme a peur.

— Le fait est, ajouta le marquis très sérieusement cette fois, que sa pâleur est affreuse et qu'elle semble augmenter de minute en minute… à mesure qu'il s'approche de ce côté… On dit que s'il perdait son sang-froid une minute il courrait le plus grand péril.

— Ah!… ce serait horrible, s'écria la marquise en s'adressant à
Adrienne là, sous nos yeux… s'il était blessé…

— Est-ce qu'on meurt d'une blessure!… répondit Adrienne à la marquise avec un accent d'une si froide indifférence que la jeune femme regarda Mlle de Cardoville avec surprise et lui dit:

— Ah! ma chère… ce que vous dites là est cruel!…

— Que voulez-vous? c'est l'atmosphère qui nous entoure qui réagit sur moi, dit la jeune fille avec un sourire glacé.

— Voyez… voyez… le dompteur de bêtes va tirer sa flèche sur la panthère, dit tout à coup le marquis; c'est sans doute après qu'il simulera le combat corps à corps.

Morok était à ce moment sur le devant du théâtre, mais il lui fallait le traverser dans sa largeur pour arriver jusqu'à l'entrée de la caverne. Il s'arrêta un moment, ajusta une flèche sur la corde de son arc, se mit à genoux derrière un bloc de rocher, visa longtemps… le trait siffla et alla se perdre dans la profondeur de la caverne, où la panthère s'était retirée après avoir un instant montré sa tête menaçante.

À peine la flèche eut-elle disparu, que la Mort, irritée à dessein par Goliath alors invisible, poussa un rugissement de colère comme si elle eût été frappée… La pantomime de Morok devint si expressive, il exprima si naturellement sa joie d'avoir atteint la bête féroce, que les bravos frénétiques éclatèrent dans toute la salle. Jetant alors son arc loin de lui, il tira un poignard de sa ceinture, le prit entre ses dents, et se mit à ramper sur ses mains et sur ses genoux, comme s'il eût voulu surprendre dans son repaire la panthère blessée. Pour rendre l'illusion plus parfaite, la Mort, irritée de nouveau par Goliath, qui la frappait avec une barre de fer, la Mort poussa du fond du souterrain des rugissements effroyables.

Le sombre aspect de la forêt, à peine éclairée de reflets rougeâtres, était d'un effet si saisissant, les hurlements de la panthère si furieux, les gestes, l'attitude, la physionomie de Morok si empreints de terreur… que la salle, attentive, frémissante, restait dans un silence profond; toutes les respirations étaient suspendues; on eût dit qu'un frisson d'épouvante gagnait tous les spectateurs, comme s'ils se fussent attendus à quelque horrible événement.

Ce qui rendait la pantomime de Morok d'une vérité si effrayante, c'est qu'en s'approchant ainsi pas à pas de la caverne, il approchait aussi de la loge de l'Anglais… Malgré lui, le dompteur de bêtes, fasciné par la peur, ne pouvait détacher ses yeux des deux gros yeux verts de cet homme; on eût dit que chacun des brusques mouvements qu'il faisait en rampant répondait à une secousse d'attraction magnétique causée par le regard fixe du sinistre parieur… Aussi, plus Morok se rapprochait de lui, plus sa figure se décomposait et devenait livide. Une fois encore, à la vue de cette pantomime, qui n'était plus un jeu, mais l'expression vraie de l'épouvante, le silence profond, palpitant qui régnait dans la salle, fut interrompu par des acclamations et des transports auxquels se joignirent les rugissements de la panthère et les grondements du lion et du tigre.

L'Anglais, presque hors de la loge, les lèvres relevées par son effrayant sourire sardonique, ses gros yeux toujours fixes, était haletant, oppressé. La sueur coulait de son front chauve et rouge, comme s'il eût véritablement dépensé une incroyable force magnétique pour attirer Morok, qu'il voyait bientôt à l'entrée de la caverne.

Le moment était décisif. Accroupi, ramassé sur lui-même, son poignard à la main, suivant du geste et de l'oeil tous les mouvements de la Mort, qui, rugissante, irritée, ouvrant sa gueule énorme, semblait vouloir défendre l'entrée de son repaire, Morok attendait le moment de se jeter sur elle.

Il y a une telle fascination dans le danger qu'Adrienne partagea malgré elle le sentiment de curiosité poignante mêlée d'effroi qui faisait palpiter tous les spectateurs: penchée comme la marquise, plongeant du regard sur cette scène d'un intérêt effrayant, la jeune fille tenait machinalement à la main son bouquet indien qu'elle avait toujours conservé.

Tout à coup Morok jeta un cri sauvage en s'élançant sur la Mort, qui répondit à ce cri par un rugissement éclatant en se précipitant sur son maître avec tant de furie, qu'Adrienne, épouvantée, croyant voir cet homme perdu, se rejeta en arrière cachant sa figure dans ses deux mains.

Son bouquet lui échappa, tomba sur la scène, et roula dans la caverne où luttaient la panthère et Morok.

Prompt comme la foudre, souple et agile comme un tigre, cédant à l'emportement de son amour et à l'ardeur farouche excitée en lui par les rugissements de la panthère, Djalma fut d'un bond sur le théâtre, tira son poignard et se précipita dans la caverne pour y saisir le bouquet d'Adrienne. À cet instant, un cri épouvantable de Morok blessé appelait à l'aide… La panthère, plus furieuse encore à la vue de Djalma, fit un effort désespéré pour rompre sa chaîne; n'y pouvant parvenir, elle se dressa sur ses pattes de derrière afin d'enlacer Djalma, alors à la portée de ses griffes tranchantes. Baisser la tête, se jeter à genoux et en même temps lui plonger à deux reprises son poignard dans le ventre avec la rapidité de l'éclair, ce fut ainsi que Djalma échappa à une mort certaine; la panthère rugit en retombant de tout son poids sur le prince… Pendant une seconde que dura sa terrible agonie, on ne vit qu'une masse confuse et convulsive de membres noirs, de vêtement blancs ensanglantés… puis enfin Djalma se releva pâle, sanglant, blessé; alors, debout, l'oeil étincelant d'un orgueil sauvage, le pied sur le cadavre de la panthère… tenant à la main le bouquet d'Adrienne, il jeta sur elle un regard qui disait son amour insensé.

Alors seulement aussi Adrienne sentit ses forces l'abandonner, car un courage surhumain lui avait donné la puissance d'assister aux effroyables péripéties de cette lutte.

Seizième partie Le choléra

I. Le voyageur.

Il est nuit.

La lune brille, les étoiles scintillent au milieu d'un ciel d'une mélancolique sérénité; les aigres sifflements d'un vent du nord, brise funeste, sèche, glacée, se croisent, serpentent, éclatent en violentes rafales; de leur souffle âpre et strident… elles balayent les hauteurs de Montmartre.

Au sommet le plus élevé de cette colline, un homme est debout. Sa grande ombre se projette sur le terrain pierreux éclairé par la lune… Ce voyageur regarde la ville immense qui s'étend à ses pieds… PARIS…, dont la noire silhouette découpe ses tours, ses coupoles, ses dômes, ses clochers, sur la limpidité bleuâtre de l'horizon, tandis que du milieu de cet océan de pierre s'élève une vapeur lumineuse qui rougit l'azur étoilé du zénith… C'est la lueur lointaine des mille feux qui, le soir, à l'heure des plaisirs, éclairent joyeusement la bruyante capitale.

— Non, disait le voyageur, cela ne sera pas… le Seigneur ne le voudra pas. C'est assez de deux fois. Il y a cinq siècles, la main vengeresse du Tout-Puissant m'avait poussé du fond de l'Asie jusqu'ici… Voyageur solitaire, j'avais laissé derrière moi plus de deuil, plus de désespoir, plus de désastres, plus de morts… que n'en auraient laissé les armées de cent conquérants dévastateurs… Je suis entré dans cette ville… et elle a été aussi décimée… Il y a deux siècles, cette main inexorable qui me conduit à travers le monde m'a encore amené ici; et cette fois comme l'autre, ce fléau que de loin en loin le Tout-Puissant attache à mes pas a ravagé cette ville et atteint d'abord mes frères, déjà épuisés par la fatigue et par la misère.

Mes frères à moi… l'artisan de Jérusalem, l'artisan maudit du Seigneur qui, dans ma personne, a maudit la race des travailleurs, race toujours souffrante, toujours déshéritée, toujours esclave, et qui, comme moi, marche, marche, sans trêve ni repos, sans récompense ni espoir, jusqu'à ce que les femmes, hommes, enfants, vieillards, meurent sous un joug de fer… joug homicide que d'autres reprennent à leur tour, et que les travailleurs portent ainsi d'âge en âge sur leur épaule docile et meurtrie. Et voici que, pour la troisième fois depuis cinq siècles, j'arrive au faîte d'une des collines qui dominent cette ville. Et peut-être j'apporte avec moi l'épouvante, la désolation, et la mort. Et cette ville, enivrée du bruit de ses joies, de ses fêtes nocturnes, ne sait pas… oh! ne sait pas que je suis à sa porte…

Mais non, non, ma présence ne sera pas une calamité nouvelle… Le Seigneur, dans ses vues impénétrables, m'a conduit jusqu'ici à travers la France, en me faisant éviter sur ma route jusqu'au plus humble hameau; aussi aucun redoublement de glas funèbre n'a signalé mon passage. Et puis le spectre m'a quitté… ce spectre livide… et vert… aux yeux profonds et sanglants… Quand j'ai foulé le sol de la France… sa main humide et glacée a abandonné la mienne… il a disparu.

Et pourtant… je le sens… l'atmosphère de mort m'entoure encore. Ils ne cessent pas, les sifflements aigus de ce vent sinistre qui, m'enveloppant de son tourbillon, semblait de son souffle empoisonné propager le fléau. Sans doute la colère du Seigneur s'apaise… Peut-être ma présence ici est une menace dont il donnera conscience à ceux qu'il doit intimider… Oui, car sans cela il voudrait donc, au contraire, frapper un coup d'un retentissement plus épouvantable… en jetant tout d'abord la terreur et la mort au coeur du pays, au sein de cette ville immense! Oh non! non! le Seigneur aura pitié… Non… il ne me condamnera pas à ce nouveau supplice…

Hélas! dans cette ville, mes frères sont plus nombreux et plus misérables qu'ailleurs… Et c'est moi… qui leur apporterais la mort!…

Non, le Seigneur aura pitié; car hélas! les sept descendants de ma soeur sont enfin réunis dans cette ville… Et c'est moi qui leur apporterais la mort!… la mort… au lieu du secours qu'ils réclament!…

Car cette femme qui comme moi erre d'un bout du monde à l'autre, après avoir une fois brisé les trames de leurs ennemis… cette femme a poursuivi sa marche éternelle… En vain elle a pressenti que de grands malheurs menaçaient de nouveau ceux-là qui me tiennent par le sang de ma soeur… La main invisible qui m'amène… chasse devant moi la femme errante… Comme toujours emportée par l'irrésistible tourbillon, en vain elle s'est écriée, suppliante, au moment d'abandonner les miens:

— Qu'au moins Seigneur… je finisse ma tâche!

— MARCHE!!!

— Quelques jours, par pitié! rien que quelques jours!

— MARCHE!!!

— Je laisse ceux que je protège au bord de l'abîme.

— MARCHE!… MARCHE!!… Et l'astre errant s'est élancé de nouveau dans sa route éternelle… Et sa voix a traversé l'espace, m'appelant au secours des miens…

— Quand sa voix est arrivée jusqu'à moi, je le sentais… les rejetons de ma soeur étaient encore exposés à d'effrayants périls… Ces périls augmentent encore…

— Oh! dites, dites, Seigneur! les descendants de ma soeur échapperont-ils à la fatalité qui depuis tant de siècles s'appesantit sur ma race? Me pardonnerez-vous en eux? me punirez- vous en eux?

Oh! faites qu'ils obéissent aux dernières volontés de leur aïeul! Faites qu'ils puissent unir leurs coeurs charitables, leurs vaillantes forces, leurs grandes richesses! Ainsi ils travailleront au bonheur futur de l'humanité… Ainsi ils rachèteront peut-être ma vie éternelle!

Ces mots de l'Homme-Dieu: AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES… seraient leur seule fin, leurs seuls moyens… À l'aide de ces paroles toutes puissantes ils combattraient, ils vaincraient ces faux ancêtres qui ont renié les préceptes d'amour, de paix et d'espérance de l'Homme-Dieu, pour des enseignements remplis de haine, de violence et de désespoir…

Ces faux prêtres… qui, soudoyés par les puissants et par les heureux de ce monde… leurs complices de tous les temps… au lieu de demander ici-bas un peu de bonheur pour mes frères qui souffrent, qui gémissent depuis tant de siècles, osent dire en votre nom, Seigneur, que le pauvre est à jamais voué aux tortures de ce monde… et que le désir ou l'espérance de moins souffrir sur cette terre est un crime à vos yeux… _parce que le bonheur du petit nombre… et le malheur de presque toute l'humanité… _telle est votre volonté. Ô blasphème!… N'est-ce pas le contraire de ces paroles homicides qui est digne de la volonté divine?

Par pitié! écoutez-moi, Seigneur… Arrachez à leurs ennemis les descendants de ma soeur… depuis l'artisan jusqu'au fils de roi… Ne laissez pas détruire le germe d'une puissante et féconde association, qui, grâce à vous, datera peut-être dans les fastes du bonheur de l'humanité. Laissez-moi, Seigneur, les réunir, puisqu'on les divise; les défendre, puisqu'on les attaque… laissez-moi faire espérer ceux-là qui n'espèrent plus, donner du courage à ceux qui sont abattus, relever ceux dont la chute menace, soutenir ceux qui persévèrent dans le bien…

Et peut-être leur lutte, leur dévouement, leur vertu, leurs douleurs expieront ma faute… à moi que le malheur, oh! que le malheur seul avait rendu injuste et méchant.

Seigneur! puisque votre main toute-puissante m'a conduit ici… dans un but que j'ignore, désarmez enfin votre colère; que je ne sois plus l'instrument de vos vengeances!… Assez de deuil sur la terre! Depuis deux années, vos créatures tombent par milliers sur mes pas…

Le monde est décimé, un voile de deuil s'étend par tout le globe… Depuis l'Asie jusqu'aux glaces du pôle… j'ai marché… et l'on est mort… N'entendez-vous pas ce long sanglot qui de la terre monte vers vous, Seigneur?… Miséricorde pour tous et pour moi… Qu'un jour, qu'un seul jour… je puisse réunir les descendants de ma soeur… et ils sont sauvés…

En disant ces paroles, le voyageur tomba à genoux… il levait vers le ciel ses mains suppliantes.

Tout à coup le vent rugit avec plus de violence; ses sifflements aigus se changèrent en tourmente… Le voyageur tressaillit. D'une voix épouvantée, il s'écria:

— Seigneur, le vent de mort mugit avec rage… Il me semble que son tourbillon me soulève Seigneur, vous n'exaucez donc pas ma prière! Le spectre… oh! le spectre… le voilà encore… sa face verdâtre est agitée de mouvements convulsifs… ses yeux rouges tournent dans leur orbite… Va-t'en!… va-t'en… Sa main!… oh! sa main glacée a saisi la mienne…

— MARCHE!