Rose-Pompon ne comprenait rien aux craintes de Rodin et il y comptait bien; car après une seconde de réflexion la jeune fille lui dit:

— Tenez, monsieur, c'est trop fort pour moi, je n'y entends rien; mais ce que je sais, c'est que je serais désolée d'avoir fait tort à un brave garçon pour une plaisanterie. Je vais donc vous dire tout bonnement ce qui en est; ma franchise sera peut-être utile à quelque chose…

— La franchise éclaire souvent les choses obscures, dit sentencieusement Rodin.

— Après tout, dit Rose-Pompon, tant pis pour Nini-Moulin. Pourquoi me fait-il dire des bêtises qui peuvent nuire à l'amant de cette pauvre Céphyse? Voilà, monsieur, ce qui est arrivé: Nini- Moulin, un gros farceur, vous a vu tout à l'heure dans la rue; la portière lui a dit que vous vous appeliez M. Charlemagne. Il m'a dit à moi: «Non, il s'appelle Rodin, il faut lui faire une farce: Rose-Pompon, allez à sa porte, frappez-y, appelez-le M. Rodin. Vous verrez la drôle de figure qu'il fera.» J'ai promis à Nini- Moulin de ne pas le nommer; mais dès que ça pourrait risquer de nuire à Jacques… tans pis, je le nomme.

Au nom de Nini-Moulin, Rodin n'avait pu retenir un mouvement de surprise. Ce pamphlétaire, qu'il avait fait charger de la rédaction de l'Amour du prochain, n'était pas personnellement à craindre; mais Nini-Moulin, très bavard et très expansif après boire, pouvait être inquiétant, gênant, surtout si Rodin, ainsi que cela était probable, devait revenir plusieurs fois dans cette maison pour exécuter ses projets sur Couche-tout-Nu, par l'intermédiaire de la reine Bacchanal. Le _socius _se promit donc d'aviser à cet inconvénient.

— Ainsi, ma chère fille, dit-il à Rose-Pompon, c'est un M. Desmoulins qui vous a engagée à me faire cette mauvaise plaisanterie?

— Non pas Desmoulins… mais Dumoulin, reprit Rose-Pompon. Il écrit dans les journaux des sacristains, et il défend les dévots pour l'argent qu'on lui donne, car si Nini-Moulin est un saint… ses patrons sont _saint Soiffard _et saint Chicard, comme il dit lui-même.

— Ce monsieur me paraît fort gai.

— Oh! très bon enfant!

— Mais attendez donc, attendez donc, reprit Rodin en paraissant rappeler ses souvenirs; n'est-ce pas un homme de trente-six à quarante ans, gros… la figure colorée?

— Colorée comme un verre de vin rouge, dit Rose-Pompon, et, par dessus, le nez bourgeonné… comme une framboise…

— C'est bien lui… M. Dumoulin… oh! alors vous me rassurez complètement, ma chère fille; la plaisanterie ne m'inquiète plus guère. Mais c'est un très digne homme que M. Dumoulin, aimant peut-être un peu trop le plaisir…

— Ainsi, monsieur, vous tâcherez toujours d'être utile à Jacques?
La bête de plaisanterie de Nini-Moulin ne vous en empêchera pas?

— Non, je l'espère.

— Ah çà! il ne faudra pas que je dise à Nini-Moulin que vous savez que c'est lui qui m'a dit de vous appeler M. Rodin, n'est-ce pas, monsieur?

— Pourquoi non? En toutes choses, ma fille, il faut toujours dire franchement la vérité.

— Mais, monsieur, Nini-Moulin m'a tant recommandé de ne pas vous le nommer…

— Si vous me l'avez nommé, c'est par un très bon motif; pourquoi ne pas le lui avouer? Du reste, ma chère fille, ceci vous regarde, et non pas moi… Faites comme vous voudrez…

— Et pourrais-je dire à Céphyse vos intentions pour Jacques?

— La franchise, ma chère fille, toujours la franchise… on ne risque jamais rien de dire ce qui est…

— Pauvre Céphyse, va-t-elle être heureuse!… dit vivement Rose-
Pompon. Et cela lui viendra bien à propos…

— Seulement, il ne faut pas qu'elle s'exagère trop ce bonheur. Je ne promets pas positivement… de faire sortir ce digne garçon de prison… je dis que je tâcherai; mais ce que je promets positivement, car depuis l'emprisonnement de Jacques, je crois votre amie dans une position bien gênée…

— Hélas! monsieur…

— Ce que je promets, dis-je, c'est un petit secours… que votre amie recevra aujourd'hui, afin qu'elle ait le moyen de vivre honnêtement… et si elle est sage, eh bien!… si elle est sage, plus tard on verra…

— Ah! monsieur, vous ne savez pas comme vous venez à temps au secours de cette pauvre Céphyse… On dirait que vous êtes son vrai bon ange… Ma foi, que vous vous appeliez M. Rodin ou M. Charlemagne, tout ce que je puis jurer, c'est que vous êtes un excellent…

— Allons, allons, n'exagérons rien, dit Rodin en interrompant Rose-Pompon; dites un bon vieux brave homme et rien de plus, ma chère fille. Mais voyez donc comme les choses s'enchaînent quelquefois! Je vous demande un peu qui m'aurait dit, lorsque j'entendais frapper à ma porte, ce qui m'impatientait fort, je l'avoue, qui m'aurait dit que c'était une petite voisine qui, sous le prétexte d'une mauvaise plaisanterie, me mettait sur la voie d'une bonne action… Allons, donnez courage à votre amie… ce soir elle recevra un secours, et, ma foi, confiance et espoir! Dieu merci! il est encore de bonnes gens sur la terre.

— Ah! monsieur… vous le prouvez bien.

— Que voulez-vous? c'est tout simple: le bonheur des vieux… c'est de voir le bonheur des jeunes…

Ceci fut dit par Rodin avec une bonhomie si parfaite que Rose-
Pompon sentit ses yeux humides et reprit tout émue:

— Tenez, monsieur, Céphyse et moi, nous ne sommes que de pauvres filles; il y en a de plus vertueuses, c'est encore vrai, mais nous avons, j'ose le dire, bon coeur: aussi, voyez-vous, si jamais vous étiez malade, appelez-nous; il n'y a pas de bonnes soeurs qui vous soigneraient mieux que nous… C'est tout ce que nous pouvons vous offrir; sans compter Philémon que je ferais se scier en quatre morceaux pour vous; je m'y engage sur l'honneur; comme Céphyse, j'en suis sûre, s'engagerait aussi pour Jacques, qui serait pour vous à la vie, à la mort.

— Vous voyez donc bien, chère fille, que j'avais raison de dire: tête folle bon coeur… Adieu et au revoir!

Puis Rodin, reprenant son panier, qu'il avait posé à terre à côté de son parapluie, se disposa à descendre l'escalier.

— D'abord vous allez me donner ce panier-là, il vous gênerait pour descendre, dit Rose-Pompon en retirant en effet le panier des mains de Rodin, malgré la résistance de celui-ci.

Puis elle ajouta:

— Appuyez-vous sur mon bras: l'escalier est si noir… vous pourriez faire un faux pas.

— Ma foi, j'accepte votre offre, ma chère fille, car je ne suis pas bien vaillant.

En s'appuyant paternellement sur le bras droit de Rose-Pompon, qui portait le panier de la main gauche, Rodin descendit l'escalier et traversa la cour.

— Tenez, voyez-vous là-haut, au troisième, cette grosse face collée aux carreaux? dit tout à coup Rose-Pompon à Rodin en s'arrêtant au milieu de la petite cour, c'est Nini-Moulin… Le reconnaissez-vous? Est-ce bien le vôtre?

— C'est bien le mien, dit Rodin après avoir levé la tête; et il fit de la main un salut très affectueux à Jacques Dumoulin, qui, stupéfait, se retira brusquement de la fenêtre.

— Le pauvre garçon… Je suis sûr qu'il a peur de moi… depuis sa mauvaise plaisanterie, dit Rodin en souriant. Il a bien tort!

Et il accompagna les mots _il a bien tort _d'un sinistre pincement de lèvres dont Rose-Pompon ne put s'apercevoir.

— Ah çà! ma chère fille, lui dit-il lorsque tous deux entrèrent dans l'allée, je n'ai plus besoin de votre aide; remontez vite chez votre amie lui donner les bonnes nouvelles que vous savez.

— Oui, monsieur, vous avez raison, car je grille d'aller lui dire quel brave homme vous êtes. Et Rose-Pompon s'élança dans l'escalier.

— Eh bien!… eh bien!… et mon panier qu'elle emporte, cette petite folle! dit Rodin.

— Ah! c'est vrai… Pardon, monsieur, le voici… Pauvre Céphyse! va-t-elle être contente! Adieu, monsieur.

Et la gentille figure de Rose-Pompon disparut dans les limbes de l'escalier, qu'elle gravit d'un pied alerte et impatient.

Rodin sortit de l'allée.

— Voici votre panier, chère dame, dit-il en s'arrêtant sur le seuil de la boutique de la mère Arsène. Je vous fais mes humbles remerciements… de votre obligeance…

— Il n'y a pas de quoi, mon digne monsieur; c'est tout à votre service… Eh bien! le radis était-il bon?

— Succulent, ma chère dame, succulent et excellent.

— Ah! j'en suis bien aise. Vous reverra-t-on bientôt?

— J'espère que oui… Mais pourriez-vous m'indiquer un bureau de poste voisin?

— En détournant la rue à gauche, la troisième maison, chez l'épicier.

— Mille remerciements.

— Je parie que c'est un billet doux pour votre bonne amie, dit la mère Arsène, mise en gaieté par le contact de Rose-Pompon et de Nini-Moulin.

— Eh!… eh!… eh!… cette chère dame, dit Rodin en ricanant; puis redevenant tout à coup parfaitement sérieux, il fit un profond salut à la fruitière en lui disant:

— Votre serviteur de tout mon coeur… Et il gagna la rue.

* * * * *

Nous conduirons maintenant le lecteur dans la maison du docteur
Baleinier, où était encore enfermée Mlle de Cardoville.

V. Les conseils.

Adrienne de Cardoville avait été encore plus étroitement renfermée dans la maison du docteur Baleinier depuis la double tentative nocturne d'Agricol et de Dagobert, en suite de laquelle le soldat, assez grièvement blessé, était parvenu, grâce au dévouement intrépide d'Agricol, assisté de l'héroïque Rabat-Joie, à regagner la petite porte du jardin du couvent et à fuir par le boulevard extérieur avec le jeune forgeron.

Quatre heures venaient de sonner; Adrienne, depuis le jour précédent, avait été conduite dans une chambre au deuxième étage de la maison de santé; la fenêtre grillée, défendue au dehors par un auvent, ne laissait parvenir qu'une faible clarté dans cet appartement. La jeune fille, depuis son entretien avec la Mayeux, s'attendait à être délivrée, d'un jour à l'autre, par l'intervention de ses amis; mais elle éprouvait une douloureuse inquiétude au sujet d'Agricol et de Dagobert; ignorant absolument l'issue de la lutte engagée pendant une des nuits précédentes par ses libérateurs contre les gens de la maison de fous et du couvent, en vain elle avait interrogé ses gardiennes; celles-ci étaient restées muettes. Ces nouveaux incidents augmentaient encore les amers sentiments d'Adrienne contre la princesse de Saint-Dizier, le père d'Aigrigny et leurs créatures. La légère pâleur du charmant visage de Mlle de Cardoville, ses beaux yeux un peu battus, trahissaient de récentes angoisses: assise devant une petite table, son front appuyé sur une de ses mains, à demi voilée par les longues boucles de ses cheveux dorés, elle feuilletait un livre.

Tout à coup la porte s'ouvrit, et M. Baleinier entra. Le docteur, jésuite de robe courte, instrument docile et passif des volontés de l'ordre, n'était, on l'a dit, qu'à moitié dans les confidences du père d'Aigrigny et de la princesse de Saint-Dizier. Il avait ignoré le but de la séquestration de Mlle de Cardoville, il ignorait aussi le brusque revirement de position qui avait eu lieu la veille entre le père d'Aigrigny et Rodin, après la lecture du testament de Marius de Rennepont; le docteur avait, seulement la veille, reçu l'ordre du père d'Aigrigny (alors obéissant aux inspirations de Rodin) de resserrer plus étroitement encore Mlle de Cardoville, de redoubler de sévérité à son égard, et de tâcher enfin de la contraindre, on verra par quels moyens, à renoncer aux poursuites qu'elle se proposait de faire contre ses persécuteurs.

À l'aspect du docteur, Mlle de Cardoville ne put cacher l'aversion et le dédain que cet homme lui inspirait. M. Baleinier, au contraire, toujours souriant, toujours doucereux, s'approcha d'Adrienne avec une aisance, avec une confiance parfaite, s'arrêta à quelques pas d'elle comme pour examiner attentivement les traits de la jeune fille, puis il ajouta, comme s'il eût été satisfait des remarques qu'il venait de faire:

— Allons! les malheureux événements de l'avant-dernière nuit auront une influence moins fâcheuse que je ne craignais… Il y a du mieux, le teint est plus reposé, le maintien plus calme; les yeux sont encore un peu vifs, mais non plus brillants d'un éclat anormal. Vous alliez si bien!… Voici le terme de votre guérison reculé… car ce qui s'est malheureusement passé l'avant-dernière nuit vous a jetée dans un état d'exaltation d'autant plus fâcheux que vous n'en avez pas eu la conscience. Mais heureusement, nos soins aidant, votre guérison ne sera, je l'espère, reculée que de quelque temps.

Si habituée qu'elle fût à l'audace de l'affilié de la congrégation, Mlle de Cardoville ne put s'empêcher de lui dire avec un sourire de dédain amer:

— Quelle imprudente probité est donc la vôtre, monsieur! Quelle effronterie dans votre zèle à bien gagner l'argent!… Jamais un moment sans votre masque: toujours la ruse, le mensonge aux lèvres. Vraiment, si cette honteuse comédie vous fatigue autant qu'elle me cause de dégoût et de mépris, on ne vous paye pas assez cher.

— Hélas! dit le docteur d'un ton pénétré, toujours cette imagination de croire que vous n'aviez pas besoin de mes soins! que je joue la comédie quand je vous parle de l'état affligeant où vous étiez lorsqu'on a été obligé de vous conduire ici à votre insu! Mais, sauf cette petite marque d'insanité rebelle, votre position s'est merveilleusement améliorée; vous marchez à une guérison complète. Plus tard, votre excellent coeur me rendra la justice qui m'est due et un jour… je serais jugé comme je dois l'être.

— Je le crois, monsieur, oui, le jour approche où vous serez jugé comme vous devez l'être, dit Adrienne en appuyant sur ces mots.

— Toujours cette autre idée fixe, dit le docteur avec une sorte de commisération. Voyons, soyez donc plus raisonnable… ne pensez plus à cet enfantillage.

— Renoncer à demander aux tribunaux réparation pour moi et flétrissure pour vous et vos complices?… Jamais, monsieur… oh! jamais!

— Bon!! dit le docteur en haussant les épaules, une fois dehors… Dieu merci! vous aurez à songer à bien d'autres choses… ma belle ennemie.

— Vous oubliez pieusement, je le sais, le mal que vous faites…
Mais moi, monsieur, j'ai meilleure mémoire.

— Parlons sérieusement; avez-vous réellement la pensée de vous adresser aux tribunaux? reprit le docteur Baleinier d'un ton grave.

— Oui, monsieur. Et, vous le savez… ce que je veux… je le veux fermement.

— Eh bien! je vous prie, je vous conjure de ne pas donner suite à cette idée, ajouta le docteur d'un ton de plus en plus pénétré; je vous le demande en grâce, et cela au nom de votre propre intérêt…

— Je crois, monsieur, que vous confondez un peu trop vos intérêts avec les miens…

— Voyons, dit le docteur Baleinier avec une feinte impatience et comme s'il eût été certain de convaincre Mlle de Cardoville, voyons, auriez-vous le triste courage de plonger dans le désespoir deux personnes remplies de coeur et de générosité?

— Deux seulement? La plaisanterie serait plus complète si vous en comptiez trois: vous, monsieur, ma tante et l'abbé d'Aigrigny; car telles sont sans doute les personnes généreuses au nom desquelles vous invoquez ma pitié.

— Eh! mademoiselle, il ne s'agit ni de moi, ni de votre tante, ni de l'abbé d'Aigrigny.

— De qui s'agit-il donc alors, monsieur? dit Mlle de Cardoville avec surprise.

— Il s'agit de deux pauvres diables qui, sans doute envoyés par ceux que vous appelez vos amis, se sont introduits dans le couvent voisin pendant l'autre nuit, et sont venus du couvent dans ce jardin… Les coups de feu que vous avez entendu ont été tirés sur eux.

— Hélas! je m'en doutais… Et l'on a refusé de m'apprendre s'ils avaient été blessés!… dit Adrienne avec une douloureuse émotion.

— L'un d'eux a reçu, en effet, une blessure, mais peu grave, puisqu'il a pu marcher et échapper aux gens qui le poursuivaient.

— Dieu soit loué! s'écria Mlle de Cardoville en joignant les mains avec ferveur.

— Rien de plus louable que votre joie en apprenant qu'ils ont échappé; mais alors, par quelle étrange contradiction voulez-vous donc maintenant mettre la justice sur leurs traces?… Singulière manière, en vérité, de reconnaître leur dévouement.

— Que dites-vous, monsieur? demanda Mlle de Cardoville.

— Car enfin, s'ils sont arrêtés, reprit le docteur Baleinier sans lui répondre, comme ils se sont rendus coupables d'escalade et d'effraction pendant la nuit, il s'agira pour eux des galères…

— Ciel!… et ce serait pour moi!…

— Ce serait _pour vous… et, qui pis est, par _vous, qu'ils seraient condamnés.

— Par moi… monsieur?

— Certainement, si vous donniez suite à vos idées de vengeance contre votre tante et l'abbé d'Aigrigny (je ne vous parle pas de moi, je suis à l'abri), si, en un mot, vous persistiez à vouloir vous plaindre à la justice d'avoir été injustement séquestrée dans cette maison.

— Monsieur, je ne vous comprends pas. Expliquez-vous, dit
Adrienne avec une inquiétude croissante.

— Mais, enfant que vous êtes, s'écria le jésuite de robe courte d'un air convaincu, croyez-vous donc qu'une fois la justice saisie d'une affaire, on arrête son cours et son action où l'on veut, et comme l'on veut? Quand vous sortirez d'ici, vous déposerez une plainte contre moi et contre votre famille, n'est-ce pas? Bien! qu'arrive-t-il? la justice intervient, elle s'informe, elle fait citer des témoins, elle entre dans les investigations les plus minutieuses. Alors que s'ensuit-il? Que cette escalade nocturne que la supérieure du couvent a un certain intérêt à tenir cachée dans la peur du scandale; que cette tentative nocturne, que je ne voulais pas non plus ébruiter, se trouve forcément divulguée; et comme il s'agit d'un crime fort grave, qui entraîne une peine infamante, la justice prend l'initiative, se met à la recherche; et si, comme il est probable, ils sont retenus à Paris, soit par quelque devoir, soit par leur profession, soit même par la trompeuse sécurité où ils sont, probablement convaincus d'avoir agi dans un motif honorable, on les arrête, et qui aura provoqué cette arrestation? Vous-même, en déposant contre nous.

— Ah! monsieur, cela serait horrible… c'est impossible.

— Ce serait très possible, reprit M. Baleinier. Ainsi, tandis que moi et la supérieure du couvent, qui, après tout, avons seuls le droit de nous plaindre, nous ne demandons pas mieux que de chercher à étouffer cette méchante affaire… c'est vous… vous… pour qui ces malheureux ont risqué les galères, c'est vous qui allez les livrer à la justice!

Quoique Mlle de Cardoville ne fût pas complètement dupe du jésuite de robe courte, elle devinait que les sentiments de clémence dont il semblait vouloir user à l'égard de Dagobert et de son fils, seraient subordonnés au parti qu'elle prendrait d'abandonner ou non la vengeance légitime qu'elle voulait demander à la justice!… En effet, Rodin, dont le docteur suivait sans le savoir les instructions, était trop adroit pour faire dire à Mlle de Cardoville: «Si vous tentez quelques poursuites, on dénonce Dagobert et son fils»; tandis qu'on arrivait aux mêmes fins en inspirant assez de crainte à Adrienne au sujet de ses deux libérateurs pour la détourner de toute poursuite. Sans connaître la disposition de la loi, Mlle de Cardoville avait trop de bon sens pour ne pas comprendre qu'en effet Dagobert et Agricol pouvaient être très dangereusement inquiétés à cause de leur tentative nocturne, et se trouver ainsi dans une position terrible. Et pourtant, en songeant à tout ce qu'elle avait souffert dans cette maison, en comptant tous les justes ressentiments qui s'étaient amassés au fond de son coeur, Adrienne trouvait cruel de renoncer à l'âpre plaisir de dévoiler, de flétrir au grand jour de si odieuses machinations. Le docteur Baleinier observait celle qu'il croyait sa dupe avec une attention sournoise, bien certain de savoir la cause du silence et de l'hésitation de Mlle de Cardoville.

— Mais enfin, monsieur, reprit-elle sans pouvoir dissimuler son trouble, en admettant que je sois disposée, par quelque motif que ce soit, à ne déposer aucune plainte, à oublier le mal qu'on m'a fait, quand sortirai-je d'ici?

— Je n'en sais rien, car je ne puis savoir à quelle époque vous serez radicalement guérie, dit bénignement le docteur. Vous êtes en excellente voie… mais…

— Toujours cette insolente et stupide comédie! s'écria Mlle de Cardoville, en interrompant le docteur avec indignation. Je vous demande, et, s'il le faut, je vous prie, de me dire combien de temps encore je dois être séquestrée dans cette maison, car enfin… j'en sortirai un jour, je suppose.

— Certes, je l'espère bien, répondit le jésuite de robe courte avec componction, mais quand? je l'ignore… D'ailleurs, je dois vous en avertir franchement, toutes les précautions sont prises pour que des tentatives pareilles à celle de cette nuit ne se renouvellent plus: la surveillance la plus rigoureuse est établie afin que vous n'ayez aucune communication au dehors. Et cela dans votre intérêt, afin que votre pauvre tête ne s'exalte pas de nouveau dangereusement.

— Ainsi, monsieur, dit Adrienne presque effrayée, auprès de ce qui m'attend, les jours passés étaient des jours de liberté?

— Votre intérêt avant tout, répondit le docteur d'un ton pénétré.

Mlle de Cardoville, sentant l'impuissance de son indignation et de son désespoir, poussa un soupir déchirant et cacha son visage dans ses mains. À ce moment, on entendit des pas précipités derrière la porte; une gardienne de la maison entra après avoir frappé.

— Monsieur, dit-elle au docteur d'un ton effaré, il y a en bas deux messieurs qui demandent à vous voir à l'instant, ainsi que mademoiselle.

Adrienne releva vivement la tête; ses yeux étaient baignés de larmes.

— Quel est le nom des personnes? dit M. Baleinier fort étonné.

— L'un d'eux m'a dit, reprit la gardienne: «Allez prévenir M. le docteur que je suis magistrat, et que je viens exercer ici une mission judiciaire concernant Mlle de Cardoville.»

— Un magistrat! s'écria le jésuite de robe courte en devenant pourpre et ne pouvant maîtriser sa surprise et son inquiétude.

— Ah! Dieu soit loué! s'écria Adrienne en se levant avec vivacité, la figure rayonnante d'espérance à travers ses larmes: mes amis ont été prévenus à temps!… l'heure de la justice est arrivée!

— Priez ces personnes de monter, dit le docteur Baleinier à la gardienne après un moment de réflexion.

Puis, la physionomie de plus en plus émue et inquiète, se rapprochant d'Adrienne d'un air dur, presque menaçant, qui contrastait avec la placidité habituelle de son sourire d'hypocrite, le jésuite de robe courte lui dit à voix basse:

— Prenez garde… mademoiselle!… ne vous félicitez pas trop tôt…

— Je ne vous crains plus maintenant! répondit Mlle Cardoville l'oeil étincelant et radieux, M. de Montbron aura sans doute, de retour à Paris, été prévenu à temps… il accompagne le magistrat… il vient me délivrer!…

Puis Adrienne ajouta avec un accent d'ironie amère:

— Je vous plains, monsieur, vous et les vôtres.

— Mademoiselle, s'écria Baleinier, ne pouvant plus dissimuler ses angoisses croissantes, je vous le répète, prenez garde… songez à ce que je vous ai dit… votre plainte entraînera, nécessairement, la révélation de ce qui s'est passé pendant l'autre nuit… Prenez garde! le sort, l'honneur de ce soldat et de son fils sont entre vos mains… Songez-y… il y a pour eux les galères.

— Oh! je ne suis pas votre dupe, monsieur… vous me faites une menace détournée: ayez donc au moins le courage de me dire que si je me plains à ce magistrat, vous dénoncerez à l'instant le soldat et son fils.

— Je vous répète que si vous portez plainte, ces gens-là sont perdus, répondit le jésuite de robe courte d'une manière ambiguë.

Ébranlée par ce qu'il y avait de réellement dangereux dans les menaces du docteur, Adrienne s'écria:

— Mais enfin, monsieur, si ce magistrat m'interroge, croyez-vous que je mentirai?

— Vous répondrez… ce qui est vrai. D'ailleurs, se hâta de dire M. Baleinier dans l'espoir d'arriver à ses fins, vous répondrez que vous vous trouviez dans un état d'exaltation d'esprit il y a quelques jours, que l'on a cru devoir, dans votre intérêt, vous conduire ici à votre insu; mais qu'aujourd'hui votre état est fort amélioré, que vous reconnaissez l'utilité de la mesure que l'on a été obligé de prendre dans votre intérêt. Je confirmerai ces paroles… car, après tout, c'est la vérité.

— Jamais! s'écria Mlle de Cardoville avec indignation; jamais je ne serai complice d'un mensonge aussi infâme! jamais je n'aurai la lâcheté de justifier ainsi les indignités dont j'ai tant souffert!

— Voici le magistrat, dit M. Baleinier en entendant un bruit de pas derrière la porte. Prenez garde…

En effet, la porte s'ouvrit, et, à la stupeur indicible du docteur, Rodin parut, accompagné d'un homme vêtu de noir, d'une physionomie digne et sévère.

Rodin, dans l'intérêt de ses projets et par des motifs de prudence rusée que l'on saura plus tard, loin de prévenir le père d'Aigrigny et conséquemment le docteur de la visite inattendue qu'il comptait faire à la maison de santé avec un magistrat, avait, au contraire, la veille, ainsi qu'on l'a dit, fait donner l'ordre à M. Baleinier de resserrer Mlle de Cardoville plus étroitement encore.

On comprend donc le redoublement de stupeur du docteur lorsqu'il vit cet officier judiciaire, dont la présence imprévue et la physionomie imposante l'inquiétaient déjà extrêmement, lorsqu'il le vit, disons-nous, entrer accompagné de Rodin, l'humble et obscur secrétaire de l'abbé d'Aigrigny.

Dès la porte, Rodin, toujours sordidement vêtu, avait, d'un geste à la fois respectueux et compatissant, montré Mlle de Cardoville au magistrat. Puis, pendant que ce dernier, qui n'avait pu retenir un mouvement d'admiration à la vue de la rare beauté d'Adrienne, semblait l'examiner avec autant de surprise que d'intérêt, le jésuite se recula modestement de quelques pas en arrière. Le docteur Baleinier, au comble de l'étonnement, espérant se faire comprendre de Rodin, lui fit coup sur coup plusieurs signes d'intelligence, tâchant de l'interroger ainsi sur l'arrivée imprévue du magistrat. Autre sujet de stupeur pour M. Baleinier: Rodin paraissait ne pas le connaître et ne rien comprendre à son expressive pantomime, et le considérait avec un ébahissement affecté. Enfin, au moment où le docteur, impatient, redoublait d'interrogations muettes, Rodin s'avança d'un pas, tendit vers lui son cou tors, et lui dit d'une voix très calme:

— Plaît-il… monsieur le docteur? À ces mots, qui déconcertèrent complètement Baleinier, et qui rompirent le silence qui régnait depuis quelques secondes, le magistrat se retourna, et Rodin ajouta avec un imperturbable sang-froid:

— Depuis notre arrivée, monsieur le docteur me fait toutes sortes de signes mystérieux… Je pense qu'il a quelque chose de fort particulier à me communiquer… Moi, qui n'ai rien de secret, je le prie de s'expliquer tout haut.

Cette réplique, si embarrassante pour M. Baleinier, prononcée d'un ton agressif et accompagnée d'un regard de froideur glaciale, plongea le médecin dans une nouvelle et si profonde stupeur, qu'il resta quelques instants sans répondre. Sans doute le magistrat fut frappé de cet incident et du silence qui le suivit, car il jeta sur M. Baleinier un regard d'une grande sévérité.

Mlle de Cardoville, qui s'attendait à voir entrer M. de Montbron, restait aussi singulièrement étonnée.

VI. L'accusateur.

Baleinier, un moment déconcerté par la présence inattendue d'un magistrat et par l'attitude inexplicable de Rodin, reprit bientôt son sang-froid, et, s'adressant à son confrère de robe longue:

— Si j'essayais de me faire entendre de vous par signes, c'est que, tout en désirant respecter le silence que monsieur gardait en entrant chez moi (le docteur indiqua d'un coup d'oeil le magistrat), je voulais vous témoigner ma surprise d'une visite dont je ne savais pas devoir être honoré.

— C'est à mademoiselle que j'expliquerai le motif de mon silence, monsieur, en la priant de vouloir bien l'excuser, répondit le magistrat, et il s'inclina profondément devant Adrienne, à laquelle il continua de s'adresser. Il vient de m'être fait à votre sujet une déclaration si grave, mademoiselle, que je n'ai pu m'empêcher de rester un moment muet et recueilli à votre aspect, tâchant de lire sur votre physionomie, dans votre attitude, si l'accusation que l'on avait déposée entre mes mains était fondée… et j'ai tout lieu de croire qu'elle l'est en effet.

— Pourrais-je enfin savoir, monsieur, dit le docteur Baleinier d'un ton parfaitement poli, mais ferme, à qui j'ai l'honneur de parler?

— Monsieur, je suis juge d'instruction, et je viens éclairer ma religion sur un fait que l'on m'a signalé…

— Veuillez, monsieur, me faire l'honneur de vous expliquer, dit le docteur en s'inclinant.

— Monsieur, reprit le magistrat, nommé M. de Gernande, homme de cinquante ans environ, rempli de fermeté, de droiture, et sachant allier les austères devoirs de sa position avec une bienveillante politesse, monsieur, on vous reproche d'avoir commis une… erreur fort grave, pour ne pas employer une expression plus fâcheuse… Quant à l'espèce de cette erreur, j'aime mieux croire que vous, monsieur, un des princes de la science, vous avez pu vous tromper complètement dans l'appréciation d'un fait médical, que de vous soupçonner d'avoir oublié tout ce qu'il y avait de plus sacré dans l'exercice d'une profession qui est presque un sacerdoce.

— Lorsque vous aurez spécifié les faits, monsieur, répondit le jésuite de robe courte avec une certaine hauteur, il me sera facile de prouver que ma conscience scientifique ainsi que ma conscience d'honnête homme est à l'abri de tout reproche.

— Mademoiselle, dit M. de Gernande en s'adressant à Adrienne, est-il vrai que vous ayez été conduite dans cette maison par surprise?

— Monsieur, s'écria M. Baleinier, permettez-moi de vous faire observer que la manière dont vous posez cette question est outrageante pour moi.

— Monsieur, c'est à mademoiselle que j'ai l'honneur d'adresser la parole, répondit sévèrement M. de Gernande, et je suis seul juge de la convenance de mes questions.

Adrienne allait répondre affirmativement à la question du magistrat, lorsqu'un regard expressif du docteur Baleinier lui rappela qu'elle allait peut-être exposer Dagobert et son fils à de cruelles poursuites. Ce n'était pas un bas et vulgaire sentiment de vengeance qui animait Adrienne, mais une légitime indignation contre d'odieuses hypocrisies; elle eût regardé comme une lâcheté de ne pas les démasquer; mais, voulant essayer de tout concilier, elle dit au magistrat avec un accent rempli de douceur et de dignité:

— Monsieur, permettez-moi de vous adresser à mon tour une question.

— Parlez, mademoiselle.

— La réponse que je vais vous faire sera-t-elle regardée par vous comme une dénonciation formelle?

— Je viens ici, mademoiselle, pour rechercher avant tout la vérité… aucune considération ne doit vous engager à la dissimuler.

— Soit, monsieur, reprit Adrienne, mais, supposé qu'ayant de justes sujets de plainte, me sera-t-il ensuite permis de ne pas donner suite à la déclaration que je vous aurai faite?

— Vous pourrez, sans doute, arrêter toute poursuite, mademoiselle; mais la justice reprendra votre cause au nom de la société, si elle a été lésée dans votre personne.

— Le pardon me serait-il interdit, monsieur? Un dédaigneux oubli du mal qu'on m'aurait fait ne me vengerait-il pas assez?

— Vous pourrez personnellement pardonner, oublier, mademoiselle; mais, j'ai l'honneur de vous le répéter, la société ne peut montrer la même indulgence dans le cas où vous auriez été victime d'une coupable machination… et j'ai tout lieu de craindre qu'il n'en ait été ainsi… La manière dont vous vous exprimez, la générosité de vos sentiments, le calme, la dignité de votre attitude, tout me porte à croire que l'on m'a dit vrai.

— J'espère, monsieur, dit le docteur Baleinier en reprenant son sang-froid, que vous me ferez du moins connaître la déclaration qui vous a été faite?

— Il m'a été affirmé, monsieur, dit le magistrat d'un ton sévère, que Mlle de Cardoville a été conduite ici par surprise…

— Par surprise?

— Oui, monsieur.

— Il est vrai, mademoiselle a été conduite ici par surprise, répondit le jésuite de robe courte, après un moment de silence.

— Vous en convenez, demanda M. de Gernande.

— Sans doute, monsieur, je conviens d'avoir eu recours à un moyen que l'on est malheureusement obligé d'employer lorsque les personnes qui ont besoin de nos soins n'ont pas conscience de leur fâcheux état…

— Mais, monsieur, reprit le magistrat, l'on m'a déclaré que Mlle de Cardoville n'avait jamais eu besoin de vos soins.

— Ceci est une question de médecine légale dont la justice n'est seule appelée à décider, monsieur, et qui doit être examinée, débattue contradictoirement, dit M. Baleinier reprenant toute son assurance.

— Cette question sera, en effet, monsieur, d'autant plus sérieusement débattue, que l'on vous accuse d'avoir séquestré Mlle de Cardoville quoiqu'elle jouisse de toute sa raison.

— Et puis-je vous demander dans quel but, dit M. Baleinier avec un léger haussement d'épaules et d'un ton ironique, dans quel intérêt j'aurais commis une indignité pareille, en admettant que ma réputation ne me mette pas au-dessus d'une accusation si odieuse et si absurde?

— Vous auriez agi, monsieur, dans le but de favoriser un complot de famille tramé contre Mlle de Cardoville dans un intérêt de cupidité.

— Et qui a osé faire, monsieur, une dénonciation aussi calomnieuse? s'écria le docteur Baleinier avec une indignation chaleureuse; qui a eu l'audace d'accuser un homme respectable, et, j'ose le dire, respecté à tous égards, d'avoir été complice de cette infamie?

— C'est moi… moi… dit froidement Rodin.

— Vous!… s'écria le docteur Baleinier. Et reculant de deux pas, il resta comme foudroyé…

— C'est moi… qui vous accuse, reprit Rodin d'une voix nette et brève…

— Oui, c'est monsieur qui, ce matin même, muni de preuves suffisantes, est venu réclamer mon intervention en faveur de Mlle de Cardoville, dit le magistrat en se reculant d'un pas, afin qu'Adrienne pût apercevoir son défenseur.

Jusqu'alors, dans cette scène, le nom de Rodin n'avait pas encore été prononcé; Mlle de Cardoville avait entendu souvent parler du secrétaire de l'Abbé d'Aigrigny, sous de fâcheux rapports; mais ne l'ayant jamais vu, elle ignorait que son libérateur n'était autre que ce jésuite; aussi jeta-t-elle aussitôt sur lui un regard mêlé de curiosité, d'intérêt, de surprise et de reconnaissance. La figure cadavéreuse de Rodin, sa laideur repoussante, ses vêtements sordides, eussent, quelques jours auparavant, causé à Adrienne un dégoût peut-être invincible; mais la jeune fille, se rappelant que la Mayeux, pauvre, chétive, difforme, et vêtue presque de haillons, était douée, malgré ses dehors disgracieux, d'un des plus nobles coeurs que l'on pût admirer, ce ressouvenir fut singulièrement favorable au jésuite. Mlle de Cardoville oublia qu'il était laid et sordide pour songer qu'il était vieux, qu'il semblait pauvre et qu'il venait la secourir.

Le docteur Baleinier, malgré sa ruse, malgré son audacieuse hypocrisie, malgré sa présence d'esprit, ne pouvait cacher à quel point la dénonciation de Rodin le bouleversait; sa tête se perdait en pensant que, le lendemain même de la séquestration d'Adrienne dans cette maison, c'était l'implacable appel de Rodin, à travers le guichet de la chambre, qui l'avait empêché, lui, Baleinier, de céder à la pitié que lui inspirait la douleur désespérée de cette malheureuse fille amenée à douter presque de sa raison. Et c'était Rodin, lui si inexorable, lui l'âme damnée, le subalterne dévoué au père d'Aigrigny, qui dénonçait le docteur, et qui amenait un magistrat pour obtenir la mise en liberté d'Adrienne… alors que, la veille, le père d'Aigrigny avait encore ordonné de redoubler de sévérité envers elle!… Le jésuite de robe courte se persuada que Rodin trahissait d'une abominable façon le père d'Aigrigny, et que les amis de Mlle de Cardoville avaient corrompu et soudoyé ce misérable secrétaire; aussi M. Baleinier, exaspéré par ce qu'il regardait comme une monstrueuse trahison, s'écria de nouveau avec indignation et d'une voix entrecoupée par la colère:

— Et c'est vous, monsieur… vous qui avez le front de m'accuser… vous… qui… il y a peu de jours encore…

Puis, réfléchissant qu'accuser Rodin de complicité, c'était s'accuser soi-même, il eut l'air de céder à une trop vive émotion, et reprit avec amertume:

— Ah! monsieur, monsieur, vous êtes la dernière personne que j'aurais crue capable d'une si odieuse dénonciation… c'est honteux!…

— Et qui donc mieux que moi pouvait dénoncer cette indignité? répondit Rodin d'un ton rude et cassant. N'étais-je pas en position d'apprendre, mais malheureusement trop tard, de quelle machination Mlle de Cardoville… et d'autres encore… étaient victimes?… Alors, quel était mon devoir d'honnête homme? Avertir M. le magistrat… lui prouver ce que j'avançais et l'accompagner ici. C'est ce que j'ai fait.

— Ainsi, monsieur le magistrat, reprit le docteur Baleinier, ce n'est pas seulement moi que cet homme accuse, mais il ose accuser encore…

— J'accuse M. l'abbé d'Aigrigny! reprit Rodin d'une voix haute et tranchante, et interrompant le docteur, j'accuse Mme de Saint- Dizier, je vous accuse, vous, monsieur, d'avoir, par un vil intérêt, séquestré mademoiselle de Cardoville dans cette maison et les filles de M. le maréchal Simon dans le couvent. Est-ce clair?

— Hélas! ce n'est que trop vrai, dit vivement Adrienne; j'ai vu ces pauvres enfants bien éplorées me faire des signes de désespoir.

L'accusation de Rodin, relative aux orphelines, fut un nouveau et formidable coup pour le docteur Baleinier. Il fut alors surabondamment prouvé que le _traître _avait complètement passé dans le camp ennemi… Ayant hâte de mettre un terme à cette scène si embarrassante, il dit au magistrat, en tâchant de faire bonne contenance, malgré sa vive émotion:

— Je pourrais, monsieur, me borner à garder le silence et dédaigner de telles accusations, jusqu'à ce qu'une décision judiciaire leur eût donné une autorité quelconque… Mais, fort de ma conscience, je m'adresse à Mlle de Cardoville elle-même et je la supplie de dire si ce matin encore je ne lui annonçais pas que sa santé serait bientôt dans un état assez satisfaisant pour qu'elle pût quitter cette maison. J'adjure mademoiselle, au nom de sa loyauté bien connue, de me répondre si tel n'a pas été mon langage, et si, en le tenant, je ne me trouvais pas seul avec elle, et si…

— Allons donc, monsieur! dit Rodin en interrompant insolemment Baleinier, supposé que cette chère demoiselle avoue cela par pure générosité, qu'est-ce que cela prouve en votre faveur? Rien du tout…

— Comment, monsieur!… s'écria le docteur, vous vous permettez…

— Je me permets de vous démasquer sans votre agrément; c'est un inconvénient, il est vrai; mais qu'est-ce que vous venez nous dire? que, seul avec Mlle de Cardoville, vous lui avez parlé comme si elle était folle!… Parbleu! voilà qui est bien concluant!

— Mais, monsieur… dit le docteur.

— Mais, monsieur, reprit Rodin sans laisser continuer, il est évident que dans la prévision de ce qui arrive aujourd'hui, afin de vous ménager une échappatoire, vous avez feint d'être persuadé de votre exécrable mensonge, même aux yeux de cette pauvre demoiselle, afin d'invoquer plus tard le bénéfice de votre conviction prétendue… Allons donc! ce n'est pas à des gens de bon sens, de coeur droit, que l'on fait de ces contes-là.

— Ah çà! monsieur!… s'écria Baleinier courroucé…

— Ah çà! monsieur, reprit Rodin d'une voix plus haute et dominant toujours celle du docteur, est-il vrai, oui ou non, que vous vous réservez le faux-fuyant de rejeter cette odieuse séquestration sur une erreur scientifique? Moi, je dis oui… et j'ajoute que vous vous croyez hors d'affaire parce que vous dites maintenant: «Grâce à mes soins, mademoiselle a recouvré sa raison, que veut-on de plus?»

— Je dis cela, monsieur, et je le soutiens.

— Vous soutenez une fausseté, car il est prouvé que jamais la raison de mademoiselle n'a été un instant égarée.

— Et moi, monsieur, je maintiens qu'elle l'a été.

— Et moi, monsieur, je prouverai le contraire, dit Rodin.

— Vous! et comment cela? s'écria le docteur.

— C'est ce que je me garderai de vous dire quant à présent… comme vous le pensez bien… répondit Rodin avec un sourire ironique.

Puis il ajouta avec indignation:

— Mais, tenez, monsieur, vous devriez mourir de honte, d'oser soulever une question semblable devant mademoiselle; épargnez-lui au moins une telle discussion.

— Monsieur…

— Allons donc! Fi! monsieur… vous dis-je, fi!… cela est odieux à soutenir devant mademoiselle; odieux si vous dites vrai, odieux si vous mentez, reprit Rodin avec dégoût.

— Mais c'est un acharnement inconcevable! s'écria le jésuite de robe courte exaspéré, et il me semble que monsieur le magistrat fait preuve de partialité en laissant accumuler contre moi de si grossières calomnies!

— Monsieur, répondit sévèrement M. de Gernande, j'ai le droit non seulement d'entendre, mais de provoquer tout entretien contradictoire dès qu'il peut éclairer ma religion; de tout ceci, il résulte, même à votre avis, monsieur le docteur, que l'état de santé de Mlle de Cardoville est assez satisfaisant pour qu'elle puisse rentrer dans sa famille aujourd'hui même.

— Je n'y vois pas du moins de très grave inconvénient, monsieur, dit le docteur; seulement je maintiens que la guérison n'est pas aussi complète qu'elle aurait pu l'être, et je décline, à ce sujet, toute responsabilité pour l'avenir.

— Vous le pouvez d'autant mieux, dit Rodin, qu'il est douteux que mademoiselle s'adresse désormais à vos honnêtes lumières.

— Il est donc utile d'user de mon initiative pour vous demander d'ouvrir à l'instant les portes de cette maison à Mlle de Cardoville, dit le magistrat au directeur.

— Mademoiselle est libre, dit Baleinier, parfaitement libre.

— Quant à la question de savoir si vous avez séquestré mademoiselle à l'aide d'une supposition de folie, la justice en est saisie, monsieur; vous serez entendu.

— Je suis tranquille, monsieur, répondit M. Baleinier en faisant bonne contenance, ma conscience ne me reproche rien.

— Je le désire, monsieur, dit M. de Gernande. Si graves que soient les apparences, et surtout lorsqu'il s'agit de personnes dans une position telle que la vôtre, monsieur, nous désirons toujours trouver des innocents.

Puis, s'adressant à Adrienne:

— Je comprends, mademoiselle, tout ce que cette scène a de pénible, a de blessant pour votre délicatesse et pour votre générosité. Il dépendra de vous plus tard ou de vous porter partie civile contre M. Baleinier ou de laisser la justice suivre son cours. Un mot encore… l'homme de coeur et de loyauté (le magistrat montra Rodin) qui a pris votre défense d'une manière si franche, si désintéressée, m'a dit qu'il croyait savoir que vous voudriez peut-être bien vous charger momentanément des filles de M. le maréchal Simon… je vais de ce pas les réclamer au couvent où elles ont été conduites aussi par surprise.

— En effet, monsieur, répondit Adrienne, aussitôt que j'ai appris l'arrivée des filles de M. le maréchal Simon à Paris, mon intention a été de leur offrir un appartement chez moi. Mlles Simon sont mes proches parentes. C'est à la fois pour moi un devoir et un plaisir de les traiter en soeurs. Je vous serai donc, monsieur, doublement reconnaissante, si vous voulez bien me les confier…

— Je crois ne pouvoir mieux agir dans leur intérêt, reprit M. de
Gernande. Puis, s'adressant à M. Baleinier:

— Consentirez-vous, monsieur, à ce que j'amène ici tout à l'heure Mlles Simon? j'irai les chercher pendant que Mlle de Cardoville fera ses préparatifs de départ; elles pourront ainsi quitter cette maison avec leur parente.

— Je prie Mlle de Cardoville de disposer de cette maison comme de la sienne en attendant le moment de son départ, répondit M. Baleinier. Ma voiture sera à ses ordres pour la conduire.

— Mademoiselle, dit le magistrat en s'approchant d'Adrienne, sans préjuger la question qui sera prochainement portée devant la justice, je puis du moins regretter de n'avoir pas été appelé plus tôt auprès de vous; j'aurais pu vous épargner quelques jours de cruelle souffrance… car votre position a dû être bien cruelle.

— Il me restera du moins, au milieu de ces tristes jours, monsieur, dit Adrienne avec une dignité charmante, un bon et touchant souvenir, celui de l'intérêt que vous m'avez témoigné, et j'espère que vous voudrez bien me mettre à même de vous remercier chez moi… non de la justice que vous m'avez accordée, mais de la manière si bienveillante et j'oserai dire si paternelle avec laquelle vous me l'avez rendue… Et puis enfin, monsieur, ajouta Mlle de Cardoville en souriant avec grâce, je tiens à vous prouver que ce qu'on appelle ma _guérison _est bien réel.

M. de Gernande s'inclina respectueusement devant Mlle de
Cardoville.

Pendant le court entretien du magistrat et d'Adrienne, tous deux avaient tourné entièrement le dos à M. Baleinier et à Rodin. Ce dernier, profitant de ce moment, mit vivement dans la main du docteur un billet qu'il venait d'écrire au crayon dans le fond de son chapeau. Baleinier, ébahi, stupéfait, regarda Rodin. Celui-ci fit un signe particulier en portant son pouce à son front, qu'il sillonna deux fois verticalement, puis demeura impassible. Ceci s'était passé si rapidement que, lorsque M. de Gernande se retourna, Rodin, éloigné de quelques pas du docteur Baleinier, regardait Mlle de Cardoville avec un respectueux intérêt.

— Permettez-moi de vous accompagner, monsieur, dit le docteur en précédant le magistrat, auquel Mlle de Cardoville fit un salut plein d'affabilité.

Tous deux sortirent, Rodin resta seul avec Mlle de Cardoville.

Après avoir conduit M. de Gernande jusqu'à la porte extérieure de sa maison, M. Baleinier se hâta de lire le billet écrit par Rodin; il était conçu en ces termes:

«Le magistrat se rend au couvent par la rue, courez-y par le jardin; dites à la supérieure d'obéir à l'ordre que j'ai donné au sujet des deux jeunes filles; cela est de la dernière importance.»

Le signe particulier que Rodin lui avait fait et la teneur de ce billet prouvèrent au docteur Baleinier, marchant ce jour-là d'étonnements en ébahissements, que le secrétaire du révérend père, loin de trahir, agissait toujours _pour la plus grande gloire du Seigneur. _Seulement tout en obéissant, M. Baleinier cherchait en vain à comprendre le motif de l'inexplicable conduite de Rodin, qui venait de saisir la justice d'une affaire qu'on devait d'abord étouffer, et qui pouvait avoir les suites les plus fâcheuses pour le père d'Aigrigny, pour Mme de Saint-Dizier et pour lui, Baleinier.

Mais revenons à Rodin, resté seul avec Mlle de Cardoville.

VII. Le secrétaire du père d'Aigrigny.

À peine le magistrat et le docteur Baleinier eurent-ils disparu, que Mlle de Cardoville, dont le visage rayonnait de bonheur, s'écria en regardant Rodin avec un mélange de respect et de reconnaissance:

— Enfin, grâce à vous, monsieur… je suis libre… libre… Oh! je n'avais jamais senti tout ce qu'il y a de bien-être, d'expansion, d'épanouissement dans ce mot adorable… liberté!!

Et le sein d'Adrienne palpitait; ses narines roses se dilataient, ses lèvres vermeilles s'entr'ouvraient comme si elle eût aspiré avec délices un air vivifiant et pur.

— Je suis depuis peu de jours dans cette horrible maison, reprit- elle, mais j'ai assez souffert de ma captivité pour faire voeu de rendre chaque année quelques pauvres prisonniers pour dettes à la liberté. Ce voeu vous paraît sans doute un peu _moyen âge, _ajouta-t-elle en souriant, mais il ne faut pas prendre à cette noble époque seulement ses meubles et ses vitraux… Merci donc doublement, monsieur, car je vais vous faire complice de cette pensée de _délivrance _qui vient d'éclore, vous le voyez, au milieu du bonheur que je vous dois, et dont vous paraissez ému, touché. Ah! que ma joie vous dise ma reconnaissance, et qu'elle vous paye de votre généreux secours! reprit la jeune fille avec exaltation.

Mlle de Cardoville, en effet, remarquait une complète transfiguration dans la physionomie de Rodin. Cet homme naguère si dur, si tranchant, si inflexible à l'égard du docteur Baleinier, semblait sous l'influence des sentiments les plus doux, les plus affectueux. Ses petits yeux de vipère, à demi voilés, s'attachaient sur Adrienne avec une expression d'ineffable intérêt… Puis, comme s'il eût voulu s'arracher tout à coup à ces impressions, il dit en se parlant à lui-même:

— Allons, allons, pas d'attendrissement. Le temps est trop précieux!… ma mission n'est pas remplie… Non, elle ne l'est pas… ma chère demoiselle, ajouta-t-il en s'adressant à Adrienne; ainsi… croyez-moi… nous parlerons plus tard de reconnaissance. Parlons vite du présent, si important pour vous et pour votre famille… Savez-vous ce qui se passe?

Adrienne regarda le jésuite avec surprise, et lui dit:

— Que se passe-t-il donc, monsieur?

— Savez-vous le véritable motif de votre séquestration dans cette maison?… savez-vous ce qui a fait agir Mme de Saint-Dizier et l'abbé d'Aigrigny?

En entendant prononcer ces noms détestés, les traits de Mlle de Cardoville, naguère si heureusement épanouis, s'attristèrent, et elle répondit avec amertume:

— La haine, monsieur… a sans doute animé Mme de Saint-Dizier contre moi.

— Oui… la haine… et de plus le désir de vous dépouiller impunément d'une fortune immense…

— Moi… monsieur, et comment?

— Vous ignorez donc, ma chère demoiselle, l'intérêt que vous aviez à vous trouver, le 13 février, rue Saint-François, pour un héritage?

— J'ignorais cette date et ces détails, monsieur; mais je savais incomplètement par quelques papiers de famille, et grâce à une circonstance assez extraordinaire, qu'un de nos ancêtres…

— Avait laissé une somme énorme à partager entre ses descendants, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur…

— Ce que malheureusement vous ignoriez, ma chère demoiselle, c'est que les héritiers étaient tenus de se trouver réunis le 13 février à heure fixe: ce jour et cette heure passés, les retardataires devaient être dépossédés. Comprenez-vous maintenant pourquoi on vous a enfermée ici, ma chère demoiselle?

— Oh oui! je comprends, s'écria Mlle de Cardoville: à la haine que me portait ma tante se joignait la cupidité… tout s'explique. Les filles du général Simon, héritières comme moi, ont été séquestrées comme moi…

— Et cependant, s'écria Rodin, vous et elles n'êtes pas les seules victimes…

— Quelles sont donc les autres, monsieur?

— Le prince indien.

— Le prince Djalma? dit vivement Adrienne.

— Il a failli être empoisonné par un narcotique… dans le même intérêt.

— Grand Dieu! s'écria la jeune fille en joignant les mains avec épouvante. C'est horrible! lui… lui… ce jeune prince que l'on dit d'un caractère si noble, si généreux! Mais j'avais envoyé au château de Cardoville…

— Un homme de confiance chargé de ramener le prince à Paris; je sais cela, ma chère demoiselle, mais, à l'aide d'une ruse, cet homme a été éloigné et le jeune Indien livré à ses ennemis.

— Et à cette heure… où est-il?

— Je n'ai que de vagues renseignements; je sais seulement qu'il est à Paris, mais je ne désespère pas de le retrouver; je ferai ces recherches avec une ardeur presque paternelle; car on ne saurait trop aimer les rares qualités de ce pauvre fils de roi. Quel coeur, ma chère demoiselle! quel coeur!! oh! c'est un coeur d'or, brillant et pur comme l'or de son pays.

— Mais il faut retrouver le prince, monsieur, dit Adrienne avec émotion, il ne faut rien négliger pour cela, je vous en conjure; c'est mon parent… il est seul ici… sans appui, sans secours.

— Certainement, reprit Rodin avec commisération, pauvre enfant… car c'est presque un enfant… dix-huit ou dix-neuf ans… jeté au milieu de Paris, dans cet enfer, avec ses passions neuves, ardentes, sauvages, avec sa naïveté, sa confiance, à quels périls ne serait-il pas exposé!

— Mais il s'agit d'abord de le retrouver, monsieur, dit vivement Adrienne, ensuite nous le soustrairons à ces dangers… Avant d'être enfermée ici, apprenant son arrivée en France, j'avais envoyé un homme de confiance lui offrir les services d'un ami inconnu; je vois maintenant que cette folle idée, que l'on m'a reprochée, était fort sensée… Aussi j'y tiens plus que jamais; le prince est de ma famille, je lui dois une généreuse hospitalité… je lui destinais le pavillon que j'occupais chez ma tante…

— Mais vous, ma chère demoiselle?

— Aujourd'hui même, je vais aller habiter une maison que depuis quelque temps j'avais fait préparer, étant bien décidée à quitter Mme de Saint-Dizier et à vivre seule et à ma guise. Ainsi, monsieur, puisque votre mission est d'être le bon génie de notre famille, soyez aussi généreux envers le prince Djalma que vous l'avez été pour moi, pour les filles du maréchal Simon; je vous en conjure, tâchez de découvrir la retraite de ce pauvre fils de roi, comme vous dites, gardez-moi le secret et faites-le conduire dans ce pavillon, qu'un ami inconnu lui offre… qu'il ne s'inquiète de rien; on pourvoira à tous ses besoins; il vivra comme il doit vivre… en prince.

— Oui, il vivra en prince, grâce à votre royale munificence… Mais jamais touchant intérêt n'aura été mieux placé… Il suffit de voir, comme je l'ai vue, sa belle et mélancolique figure pour…

— Vous l'avez donc vu, monsieur? dit Adrienne en interrompant
Rodin.

— Oui, ma chère demoiselle, je l'ai vue pendant deux heures environ… et il ne m'en a pas fallu davantage pour le juger: ses traits charmants sont le miroir de son âme.

— Et où l'avez-vous vu, monsieur?

— À votre ancien château de Cardoville, ma chère demoiselle, non loin duquel la tempête l'avait jeté… et où je m'étais rendu afin de…

Puis, après un moment d'hésitation, Rodin reprit comme emporté par sa franchise:

— Eh! mon Dieu! où je m'étais rendu pour faire une mauvaise action, honteuse et misérable… il faut bien l'avouer…

— Vous, monsieur… au château de Cardoville? pour une mauvaise action! s'écria Adrienne profondément surprise…

— Hélas! oui, ma chère demoiselle, répondit naïvement Rodin. En un mot, j'avais ordre de M. l'abbé d'Aigrigny de mettre votre ancien régisseur dans l'alternative ou d'être renvoyé, ou de se prêter à une indignité… oui, à quelque chose qui ressemblait fort à de l'espionnage et à de la calomnie… mais l'honnête et digne homme a refusé…

— Mais qui êtes-vous donc? dit Mlle de Cardoville de plus en plus étonnée.

— Je suis… Rodin… ex-secrétaire de M. l'abbé d'Aigrigny… bien peu de chose, comme vous le voyez.

Il faut renoncer à rendre l'accent à la fois humble et ingénu du jésuite en prononçant ces mots, qu'il accompagna d'un salut respectueux.

À cette révélation, Mlle de Cardoville se recula brusquement. Nous l'avons dit, Adrienne avait quelquefois entendu parler de Rodin, l'humble secrétaire de l'abbé d'Aigrigny, comme d'une sorte de machine obéissante et passive. Ce n'était pas tout: le régisseur de la terre de Cardoville, en écrivant à Adrienne au sujet du prince Djalma, s'était plaint des propositions perfides et déloyales de Rodin. Elle sentit donc s'éveiller une vague défiance lorsqu'elle apprit que son libérateur était l'homme qui avait joué un rôle si odieux. Du reste, ce sentiment défavorable était balancé par ce qu'elle devait à Rodin et par la dénonciation qu'il venait de formuler si nettement contre l'abbé d'Aigrigny devant le magistrat; et puis enfin par l'aveu même du jésuite, qui, s'accusant lui-même, allait ainsi au-devant du reproche qu'on pouvait lui adresser. Néanmoins, ce fut avec une sorte de froide réserve que Mlle de Cardoville continua cet entretien commencé par elle avec autant de franchise que d'abandon et de sympathie.

Rodin s'aperçut de l'impression qu'il causait; il s'y attendait: il ne se déconcerta donc pas le moins du monde, lorsque Mlle de Cardoville lui dit en l'envisageant bien en face et attachant sur lui un regard perçant:

— Ah!… vous êtes monsieur Rodin… le secrétaire de M. l'abbé d'Aigrigny?

— Dites ex-secrétaire, s'il vous plaît, ma chère demoiselle, répondit le jésuite; car vous sentez bien que je ne remettrai jamais les pieds chez l'abbé d'Aigrigny… Je m'en suis fait un ennemi implacable, et je me trouve sur le pavé… Mais il n'importe… Qu'est-ce que je dis! mais tant mieux, puisqu'à ce prix-là des méchants sont démasqués et d'honnêtes gens secourus.

Ces mots, dit très simplement et très dignement, ramenèrent la pitié au coeur d'Adrienne. Elle songea qu'après tout, ce pauvre vieux homme disait vrai. La haine de l'abbé d'Aigrigny ainsi dévoilée devait être inexorable, et, après tout, Rodin l'avait bravée pour faire une généreuse révélation.

Pourtant, Mlle de Cardoville reprit froidement:

— Puisque vous saviez, monsieur, les propositions que vous étiez chargé de faire au régisseur de la terre de Cardoville si honteuses, si perfides, comment avez-vous pu consentir à vous en charger?

— Pourquoi? pourquoi? reprit Rodin avec une sorte d'impatience pénible. Eh! mon Dieu! parce que j'étais alors complètement sous le charme de l'abbé d'Aigrigny, un des hommes les plus prodigieusement habiles que je connaisse, et, je l'ai appris depuis avant-hier seulement, un des hommes les plus prodigieusement dangereux qu'il y ait au monde; il avait vaincu mes scrupules en me persuadant que la fin justifiait les moyens… Et je dois l'avouer, la fin qu'il semblait se proposer était belle et grande; mais avant-hier… j'ai été cruellement désabusé… un coup de foudre m'a réveillé. Tenez, ma chère demoiselle, ajouta Rodin avec une sorte d'embarras et de confusion, ne parlons plus de mon fâcheux voyage à Cardoville. Quoique je n'aie été qu'un instrument ignorant et aveugle, j'en ai autant de honte et de chagrin que si j'avais agi de moi-même. Cela me pèse et m'oppresse. Je vous en prie, parlons plutôt de vous, de ce qui vous intéresse; car l'âme se dilate aux généreuses pensées, comme la poitrine se dilate à un air pur et salubre.

Rodin venait de faire si spontanément l'aveu de sa faute, il l'expliquait si naturellement, il en paraissait si sincèrement contrit, qu'Adrienne, dont les soupçons n'avaient pas d'ailleurs d'autres éléments, sentit sa défiance beaucoup diminuer.

— Ainsi, reprit-elle en examinant toujours Rodin, c'est à
Cardoville que vous avez vu le prince Djalma?

— Oui, mademoiselle, et de cette rapide entrevue date mon affection pour lui: aussi je remplirai ma tâche jusqu'au bout; soyez tranquille, ma chère demoiselle, pas plus que vous, pas plus que les filles du maréchal Simon, le prince ne sera victime de ce détestable complot, qui ne s'est malheureusement pas arrêté là.

— Et qui donc encore a-t-il menacé?

— M. Hardy, homme rempli d'honneur, et de probité, aussi votre parent, aussi intéressé dans cette succession, a été éloigné de Paris par une infâme trahison… Enfin, un dernier héritier, malheureux artisan, tombant dans un piège habilement tendu, a été jeté dans une prison pour dettes.

— Mais, monsieur, dit tout à coup Adrienne, au profit de qui cet abominable complot, qui, en effet, m'épouvante, était-il donc tramé?

— Au profit de M. l'abbé d'Aigrigny! répondit Rodin.

— Lui? et comment? de quel droit? il n'était pas héritier!

— Ce serait trop long à vous expliquer, ma chère demoiselle; un jour vous saurez tout; soyez seulement convaincue que votre famille n'avait pas d'ennemi plus acharné que l'abbé d'Aigrigny.

— Monsieur, dit Adrienne cédant à un dernier soupçon, je vais vous parler bien franchement. Comment ai-je pu mériter ou vous inspirer le vif intérêt que vous me témoignez, et que vous étendez même sur toutes les personnes de ma famille?

— Mon Dieu! ma chère demoiselle, répondit Rodin en souriant, si je vous le dis… vous allez vous moquer de moi… ou ne pas me comprendre…

— Parlez, je vous en prie, monsieur; ne doutez ni de moi ni de vous.

— Eh bien! je me suis intéressé, dévoué à vous, parce que votre coeur est généreux, votre esprit élevé, votre caractère indépendant et fier… une fois bien à vous, ma foi! les vôtres, qui sont d'ailleurs aussi fort dignes d'intérêt, ne m'ont pas été indifférents: les servir, c'était vous servir encore.

— Mais, monsieur… en admettant que vous me jugiez digne des louanges beaucoup trop flatteuses que vous m'adressez… comment avez-vous pu juger de mon coeur, de mon esprit, de mon caractère?

— Je vais vous le dire, ma chère demoiselle; mais auparavant, je dois vous faire un aveu dont j'ai grand'honte… Lors même que vous ne seriez pas si merveilleusement douée, ce que vous avez souffert depuis votre entrée dans cette maison devrait suffire, n'est-ce pas! pour vous mériter l'intérêt de tout homme de coeur.

— Je le crois, monsieur.

— Je pourrais donc expliquer ainsi mon intérêt pour vous. Eh bien! pourtant… je l'avoue, cela ne m'aurait pas suffi. Vous auriez été simplement Mlle de Cardoville, très riche, très noble et très belle jeune fille, que votre malheur m'eût fort apitoyé sans doute; mais je me serais dit: Cette pauvre demoiselle est très à plaindre, soit; mais moi, pauvre homme, qu'y puis-je? Mon unique ressource est ma place de secrétaire de l'abbé d'Aigrigny, et c'est lui qu'il me faut attaquer! il est tout-puissant, et je ne suis rien; lutter contre lui, c'est me perdre sans espoir de sauver cette infortunée. Tandis que, au contraire, sachant ce que vous étiez, ma chère demoiselle, ma foi! je me suis révolté dans mon infériorité. Non, non, me suis-je dit, mille fois non! Une si belle intelligence, un si grand coeur, ne seront pas victimes d'un abominable complot… Peut-être je serai brisé dans la lutte, mais du moins j'aurai tenté de combattre.

Il est impossible de dire avec quel mélange de finesse, d'énergie, de sensibilité Rodin avait accentué ces paroles. Ainsi que cela arrive fréquemment aux gens singulièrement disgracieux et repoussants dès qu'ils sont parvenus à faire oublier leur laideur, cette laideur même devient un motif d'intérêt, de commisération, et l'on se dit: «Quel dommage qu'un tel esprit, qu'une telle âme habite un corps pareil!» et l'on se sent touché, presque attendri par ce contraste. Il en était ainsi de ce que Mlle de Cardoville commençait à éprouver pour Rodin, car autant il s'était montré brutal et insolent envers le docteur Baleinier, autant il était simple et affectueux avec elle. Une seule chose excitait vivement la curiosité de Mlle de Cardoville: c'était de savoir comment Rodin avait conçu le dévouement et l'admiration qu'elle lui inspirait.

— Pardonnez mon indiscrète et opiniâtre curiosité, monsieur… mais je voudrais savoir…