Adieu, mon maître; adieu, adieu.

TRINCULO.—Monstre hurlant! ivrogne de monstre!

CALIBAN.

Je ne ferai plus de viviers pour le poisson;

Je n'apporterai plus à ton commandement de quoi faire le feu.

Je ne gratterai plus la table et ne laverai plus les plats,

Ban, ban, Ca.... Caliban

A un autre maître, devient un autre homme.

Liberté! vive la joie! vive la joie! liberté! liberté! vive la joie! liberté!

STEPHANO.—Le brave monstre! Allons, conduis-nous.

(Ils sortent.)

TROISIÈME ACTE

SCÈNE I

(Le devant de la caverne de Prospero.)

FERDINAND paraît chargé d'un morceau de bois.

Il y a des jeux mêlés de travail, mais le plaisir qu'ils donnent fait oublier la fatigue. Il est telle sorte d'abaissement qu'on peut supporter avec noblesse; les plus misérables travaux peuvent avoir un but magnifique. Cette tâche ignoble qu'on m'impose serait pour moi aussi accablante qu'elle m'est odieuse; mais la maîtresse que je sers ranime ce qui est mort et change mes travaux en plaisir. Oh! elle est dix fois plus aimable que son père n'est rude, et il est tout composé de dureté. Un ordre menaçant m'oblige à transporter quelques milliers de ces morceaux de bois et à les mettre en tas. Ma douce maîtresse pleure quand elle me voit travailler, et dit que jamais si basse besogne ne fut faite par de telles mains. Je m'oublie; mais ces douces pensées me rafraîchissent même durant mon travail; je m'en sens moins surchargé.

(Entrent Miranda, et Prospero à quelque distance.)

MIRANDA.—Hélas! je vous en prie, ne travaillez pas si fort: je voudrais que la foudre eût brûlé tout ce bois qu'il vous faut entasser. De grâce, mettez-le à terre, et reposez-vous: quand il brûlera, il pleurera de vous avoir fatigué. Mon père est dans le fort de l'étude: reposez-vous, je vous en prie; nous n'avons pas à craindre qu'il vienne avant trois heures d'ici.

FERDINAND.—O ma chère maîtresse, le soleil sera couché avant que j'aie fini la tâche que je dois m'efforcer de remplir.

MIRANDA.—Si vous voulez vous asseoir, moi pendant ce temps je vais porter ce bois. Je vous en prie, donnez-moi cela, je le porterai au tas.

FERDINAND.—Non, précieuse créature, j'aimerais mieux rompre mes muscles, briser mes reins, que de vous voir ainsi vous abaisser, tandis que je resterais là oisif.

MIRANDA.—Cela me conviendrait tout aussi bien qu'à vous, et je le ferais avec bien moins de fatigue, car mon coeur serait à l'ouvrage, et le vôtre y répugne.

PROSPERO.—Pauvre vermisseau, tu as pris le poison, cette visite en est la preuve.

MIRANDA.—Vous avez l'air fatigué.

FERDINAND.—Non, ma noble maîtresse: quand vous êtes près de moi, l'obscurité devient pour moi un brillant matin. Je vous en conjure, et c'est surtout pour le placer dans mes prières, quel est votre nom?

MIRANDA.—Miranda. O mon père, en le disant, je viens de désobéir à vos ordres.

FERDINAND.—Charmante Miranda! objet en effet de la plus haute admiration, digne de ce qu'il y a de plus précieux au monde! j'ai regardé beaucoup de femmes du regard le plus favorable; plus d'une fois la mélodie de leur voix a captivé mon oreille trop prompte à les écouter. Diverses femmes m'ont plu par des qualités diverses, mais jamais je n'en aimai aucune sans que quelque défaut vint s'opposer à l'effet de la plus noble grâce et la faire disparaître. Mais vous, vous si parfaite, si supérieure à toutes, vous avez été créée de ce qu'il y a de meilleur dans chaque créature.

MIRANDA.—Je ne connais personne de mon sexe: je ne me rappelle aucun visage de femme, si ce n'est le mien reflété dans mon miroir, et je n'ai vu de ce que je puis appeler des hommes que vous, mon doux ami, et mon cher père. Je ne sais pas comment sont les traits hors de cette île; mais sur ma pudeur, qui est le joyau de ma dot, je ne pourrais souhaiter dans le monde d'autre compagnon que vous, et l'imagination ne saurait rêver d'autre forme à aimer que la vôtre. Mais je babille un peu trop follement, et j'oublie en le faisant les leçons de mon père.

FERDINAND.—Je suis prince par ma condition, Miranda; je crois même être roi (je voudrais qu'il n'en fût pas ainsi), et je ne suis pas plus disposé à demeurer esclave sous ce bois, qu'à endurer sur ma bouche les piqûres de la grosse mouche à viande. Écoutez parler mon âme: à l'instant où je vous ai vue, mon coeur a volé à votre service; voilà ce qui m'enchaîne, et c'est pour l'amour de vous que je suis ce bûcheron si patient.

MIRANDA.—M'aimez-vous?

FERDINAND.—O ciel! O terre! rendez témoignage de cette parole, et si je parle sincèrement, couronnez de succès ce que je déclare; si mes discours sont trompeurs, convertissez en revers tout ce qui m'est présagé de bonheur. Je vous aime, vous prise, vous honore bien au delà de tout ce qui dans le monde n'est pas vous.

MIRANDA.—Je suis une folle de pleurer de ce qui me donne de la joie.

PROSPERO.—Belle rencontre de deux affections des plus rares! Ciel, verse tes faveurs sur le sentiment qui naît entre eux!

FERDINAND.—Pourquoi pleurez-vous?

MIRANDA.—A cause de mon peu de mérite, qui n'ose offrir ce que je désire donner, et qui ose encore moins accepter ce dont la privation me ferait mourir. Mais ce sont là des niaiseries; et plus mon amour cherche à se cacher, plus il s'accroît et devient apparent. Loin de moi, timides artifices; inspire-moi, franche et sainte innocence: je suis votre femme si vous voulez m'épouser; sinon je mourrai fille et le coeur à vous. Vous pouvez me refuser pour compagne; mais, que vous le vouliez ou non, je serai votre servante.

FERDINAND.—Ma maîtresse, ma bien-aimée; et moi toujours ainsi à vos pieds.

MIRANDA.—Vous serez donc mon mari?

FERDINAND.—Oui, et d'un coeur aussi désireux que l'esclave l'est de la liberté. Voilà ma main.

MIRANDA.—Et voilà la mienne, et dedans est mon coeur. Maintenant adieu, pour une demi-heure.

FERDINAND.—Dites mille! mille!

(Ferdinand et Miranda sortent.)

PROSPERO.—Je ne puis être heureux de ce qui se passe autant qu'eux qui sont surpris du même coup; mais il n'est rien qui pût me donner plus de joie. Je retourne à mon livre, car il faut qu'avant l'heure du souper j'aie fait encore bien des choses pour l'accomplissement de ceci.

(Il sort.)

SCÈNE II

(Une autre partie de l'île.)

STEPHANO, TRINCULO, CALIBAN les suit tenant une bouteille.

STEPHANO.—Ne m'en parle plus. Quand la futaille sera à sec, nous boirons de l'eau; pas une goutte auparavant. Ainsi, ferme et à l'abordage! Mon laquais de monstre, bois à ma santé.

TRINCULO.—Son laquais de monstre! la folie de cette île les tient! On dit que l'île n'a en tout que cinq habitants: des cinq nous en voilà trois; si les deux autres ont le cerveau timbré comme nous, l'État chancelle.

STEPHANO.—Bois donc, laquais de monstre, quand je te l'ordonne. Tu as tout à fait les yeux dans la tête.

TRINCULO.—Où voudrais-tu qu'il les eût? Ce serait un monstre bien bâti s'il les avait dans la queue.

STEPHANO.—Mon serviteur le monstre a noyé sa langue dans le vin. Pour moi, la mer ne peut me noyer. J'ai nagé trente-cinq lieues nord et sud avant de pouvoir gagner terre, vrai comme il fait jour. Tu seras mon lieutenant, monstre, ou mon enseigne.

TRINCULO.—Votre lieutenant, si vous m'en croyez; il n'est pas bon à montrer comme enseigne11.

Note 11:

TRINCULO.—Your lieutenant, if you list; he's no standard. Standard signifie enseigne, modèle: il signifie aussi un arbre fruitier qui se soutient sans tuteur. M. Steevens croit que la plaisanterie de Trinculo porte sur ce dernier sens du mot standard, et qu'il répond à Stephano que Caliban, trop ivre pour se tenir sur ses pieds, ne peut être pris pour un standard, une chose qui se tient debout (stands). On peut supposer aussi que Trinculo fait allusion à la difformité de Caliban, et dit qu'il ne peut être pris pour un modèle. Quel que soit celui des deux sens qu'a voulu présenter Shakspeare (et peut-être a-t-il songé à tous les deux), l'un et l'autre étaient impossibles à exprimer en français sans rendre la réponse de Trinculo tout à fait inintelligible: on s'est approché autant qu'on l'a pu du dernier.

STEPHANO.—Nous ne nous enfuirons pas, monsieur le monstre12.

Note 12:

Dans l'original, Monsieur Monster.

TRINCULO.—Vous n'avancerez pas non plus, mais vous demeurerez couchés comme des chiens, sans rien dire ni l'un ni l'autre.

STEPHANO.—Veau de lune, parle une fois en ta vie, si tu es un homme, veau de lune.

CALIBAN.-Comment se porte ta Grandeur? Permets-moi de baiser ton pied.—Je ne veux pas le servir lui, il n'est pas brave.

TRINCULO.—Tu mens, le plus ignorant des monstres: je suis dans le cas de colleter un constable. Parle, toi, poisson débauché, a-t-on jamais fait passer pour un poltron un homme qui a bu autant de vin que j'en ai bu aujourd'hui? Iras-tu me faire un monstrueux mensonge, toi qui n'es que la moitié d'un poisson et la moitié d'un monstre?

CALIBAN.—Là! comme il se moque de moi! Le laisseras-tu dire, mon seigneur?

TRINCULO.—Mon seigneur, dit-il?—Qu'un monstre puisse être si niais!

CALIBAN.—Là! là! encore! Je t'en prie, mords-le à mourir.

STEPHANO.—Trinculo, tâche d'avoir dans ta tête une bonne langue. Si tu t'avisais de te mutiner, le premier arbre..... Ce pauvre monstre est mon sujet, et je ne souffrirai pas qu'on l'insulte.

CALIBAN.—Je remercie mon noble maître. Te plaît-il d'ouïr encore la prière que je t'ai faite?

STEPHANO.—Oui-da, j'y consens. A genoux, et répète-la. Je resterai debout, et Trinculo aussi.

(Entre Ariel invisible.)

CALIBAN.—Comme je te l'ai dit tantôt, je suis sujet d'un tyran, d'un sorcier qui par ses fraudes m'a volé cette île.

ARIEL.—Tu mens.

CALIBAN.—Tu mens toi-même, malicieux singe. Je voudrais bien qu'il plût à mon vaillant maître de t'exterminer. Je ne mens point.

STEPHANO.—Trinculo, si vous le troublez encore dans son récit, par cette main, je ferai sauter quelqu'une de vos dents.

TRINCULO.—Quoi! je n'ai rien dit.

STEPHANO.—Tu peux murmurer tout bas, pas davantage. (A Caliban.) Poursuis.

CALIBAN.—Je dis que par sortilège il a pris cette île; il l'a prise sur moi. S'il plaît à ta Grandeur de me venger de lui, car je sais bien que tu es courageux, mais celui-là ne l'est pas....

STEPHANO.—Cela est très-certain.

CALIBAN.—Tu seras le seigneur de l'île, et moi je te servirai.

STEPHANO.—Mais comment en venir à bout? Peux-tu me conduire à l'ennemi?

CALIBAN.—Oui, oui, mon seigneur; je promets de te le livrer endormi, de manière à ce que tu puisses lui enfoncer un clou dans la tête.

ARIEL.—Tu mens, tu ne le peux pas.

CALIBAN.—Quel fou bigarré est-ce là? Vilain pleutre! Je conjure ta Grandeur de lui donner des coups, et de lui reprendre cette bouteille: quand il ne l'aura plus, il faudra qu'il boive de l'eau de mare, car je ne lui montrerai pas où sont les sources vives.

STEPHANO.—Crois-moi, Trinculo, ne t'expose pas davantage au danger. Interromps encore le monstre d'un seul mot, et je mets ma clémence à la porte, et je fais de toi un hareng sec.

TRINCULO.—Eh quoi! que fais-je? Je n'ai rien fait; je vais m'éloigner de vous.

STEPHANO.—N'as-tu pas dit qu'il mentait?

ARIEL.—Tu mens.

STEPHANO.—Oui? (Il le bat.) Prends ceci pour toi. Si cela vous plaît, donnez-moi un démenti une autre fois.

TRINCULO.—Je ne vous ai point donné de démenti. Quoi! avez-vous perdu la raison et l'ouïe aussi? La peste soit de votre bouteille! Voilà ce qu'opèrent l'ivresse et le vin! La peste soit de votre monstre, et que le diable vous emporte les doigts!

CALIBAN.—Ha, ha, ha!

STEPHANO.—Maintenant continuez votre histoire.—Je t'en prie, va-t'en plus loin.

CALIBAN.—Bats-le bien. Après quoi je le battrai aussi, moi.

STEPHANO.—Tiens-toi plus loin.—Allons, toi, poursuis.

CALIBAN.—Eh bien! comme je te l'ai dit, c'est sa coutume à lui de dormir dans l'après-midi. Alors tu peux lui faire sauter la cervelle après avoir d'abord saisi ses livres, ou avec une bûche lui briser le crâne, ou l'éventrer avec un pieu, ou lui couper la gorge avec un couteau. Mais souviens-toi de t'emparer d'abord de ses livres, car sans eux il n'est qu'un sot comme moi et n'a pas un seul esprit à ses ordres: ils le haïssent tous aussi radicalement que moi. Ne brûle que ses livres. Il a de beaux ustensiles, c'est ainsi qu'il les nomme, dont il ornera sa maison quand il en aura une: et surtout, ce qui mérite d'être sérieusement considéré, c'est la beauté de sa fille; lui-même il l'appelle incomparable. Jamais je n'ai vu de femme que ma mère Sycorax et elle; mais elle l'emporte autant sur Sycorax que le plus grand sur le plus petit.

STEPHANO.—Est-ce donc un si beau brin de fille?

CALIBAN.—Oui, mon prince: je te réponds qu'elle convient à ton lit, et qu'elle te produira une belle lignée.

STEPHANO.—Monstre, je tuerai cet homme. Sa fille et moi, nous serons roi et reine. Dieu conserve nos excellences! et Trinculo et toi, vous serez nos vice-rois. Goûtes-tu le projet, Trinculo?

TRINCULO.—Excellent.

STEPHANO.—Donne-moi ta main. Je suis fâché de t'avoir battu; mais, tant que tu vivras, tâche ne n'avoir dans ta tête qu'une bonne langue.

CALIBAN.—Dans moins d'une demi-heure il sera endormi: veux-tu l'exterminer alors?

STEPHANO.—Oui, sur mon honneur!

ARIEL.—Je dirai cela à mon maître.

CALIBAN.—Tu me rends gai; je suis plein d'allégresse. Allons, soyons joyeux; voulez-vous chanter le canon13 que vous m'avez appris tout à l'heure?

Note 13:

Troll the catch. L'un des commentateurs de Shakspeare, M. Steevens, parait embarrassé du sens de cette expression. Mais il me semble que les deux mots dont elle se compose s'expliquent l'un l'autre. Troll signifie mouvoir circulairement, rouler, tourner, etc., catch, un chant successif (sung in succession); c'est là la définition du canon, sorte de figure que l'Académie appelle perpétuelle, qu'on pourrait aussi appeler circulaire, puisqu'elle consiste dans le retour perpétuel des mêmes passages successivement répétés par un certain nombre de personnes. Ce qui confirme cette explication, c'est que Stephano, accédant au désir de Caliban, appelle Trinculo pour chanter avec lui, puis commence seul (sings), parce qu'en effet un canon, toujours chanté par plusieurs voix, est nécessairement commencé par une seule.

STEPHANO.—Je veux faire raison à ta requête, monstre; oui, toujours raison. Allons, Trinculo, chantons.

(Stephano chante.)

Moquons-nous d'eux; observons-les, observons-les, et

moquons-nous d'eux;

La pensée est libre.

CALIBAN.—Ce n'est pas l'air. (Ariel joue l'air sur un pipeau et s'accompagne d'un tambourin.)

STEPHANO.—Qu'est-ce que c'est que cette répétition?

TRINCULO.—C'est l'air de notre canon joué par la figure de personne.14

Note 14:

La figure de no-body (de personne) est une figure ridicule, représentée quelquefois en Angleterre sur les enseignes.

STEPHANO.—Si tu es homme, montre-toi sous ta propre figure; si tu es le diable, prends celle que tu voudras.

TRINCULO.—Oh! pardonnez-moi mes péchés.

STEPHANO.—Qui meurt a payé toutes ses dettes.—Je te défie... merci de nous!

CALIBAN.—As-tu peur?

STEPHANO.—Moi, monstre? Non.

CALIBAN.—N'aie pas peur: l'île est remplie de bruits, de sons et de doux airs qui donnent du plaisir sans jamais faire de mal. Quelquefois des milliers d'instruments tintent confusément autour de mes oreilles; quelquefois ce sont des voix telles que, si je m'éveillais alors après un long sommeil, elles me feraient dormir encore; et quelquefois en rêvant, il m'a semblé voir les nuées s'ouvrir et me montrer des richesses prêtes à pleuvoir sur moi; en sorte que lorsque je m'éveillais, je pleurais d'envie de rêver encore.

STEPHANO.—Cela me fera un beau royaume où j'aurai ma musique pour rien.

CALIBAN.—Quand Prospero sera tué.

STEPHANO.—C'est ce qui arrivera tout à l'heure: je n'ai pas oublié ce que tu m'as conté.

TRINCULO.—Le son s'éloigne. Suivons-le, et après faisons notre besogne.

STEPHANO.—Guide-nous, monstre; nous te suivons.—Je serais bien aise de voir ce tambourineur: il va bon train.

TRINCULO.—Viens-tu?—Je te suivrai, Stephano.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

(Une autre partie de l'île.)

Entrent ALONZO, SÉBASTIEN, ANTONIO, GONZALO, ADRIAN, FRANCISCO ET AUTRES.

GONZALO.—Par Notre-Dame, je ne puis aller plus loin, seigneur. Mes vieux os me font mal; c'est un vrai labyrinthe que nous avons parcouru là par tant de sentiers, droits ou tortueux. J'en jure par votre patience, j'ai besoin de me reposer.

ALONZO.—Mon vieux seigneur, je ne peux te blâmer; je sens moi-même la lassitude tenir mes esprits dans l'engourdissement. Asseyez-vous et reposez-vous; et moi je veux laisser ici mon espoir, et ne pas plus longtemps lui permettre de me flatter. Il est noyé, celui après lequel nous errons ainsi, et la mer se rit de ces vaines recherches que nous avons faites sur la terre. Soit, qu'il repose en paix!

ANTONIO, bas à Sébastien.—Je suis bien aise qu'il soit ainsi tout à fait sans espérance.—N'allez pas pour un contretemps renoncer au projet que vous étiez résolu d'exécuter.

SÉBASTIEN.—Nous l'accomplirons à la première occasion favorable.

ANTONIO.—Cette nuit donc; car, épuisés comme ils le sont par cette marche, ils ne voudront ni ne pourront exercer la même vigilance que lorsqu'ils sont frais et dispos.

SÉBASTIEN.—Oui, cette nuit; n'en parlons plus.

(On entend une musique solennelle et singulière. Prospero est invisible dans les airs. Entrent plusieurs fantômes sous des formes bizarres, qui apportent une table servie pour un festin. Ils forment autour de la table une danse mêlée de saluts et de signes engageants, invitant le roi et ceux de sa suite à manger. Ils disparaissant ensuite.)

ALONZO.—Quelle est cette harmonie? mes bons amis, écoutons!

GONZALO.—Une musique d'une douceur merveilleuse.

ALONZO.—Ciel! ne nous livrez qu'à des puissances favorables. Quels étaient ces gens-là?

SÉBASTIEN.—Des marionnettes vivantes. Maintenant je croirai qu'il existe des licornes, qu'il est dans l'Arabie un arbre servant de trône au phénix, et qu'un phénix y règne encore aujourd'hui.

ANTONIO.—Je crois à tout cela; et, si l'on refuse d'ajouter foi à quelque autre chose, je jurerai qu'elle est vraie. Jamais les voyageurs n'ont menti, quoique dans leurs pays les idiots les condamnent.

GONZALO.—Voudrait-on me croire si je racontais ceci à Naples? Si je leur disais que j'ai vu des insulaires ainsi faits, car certainement c'est là le peuple de cette île; et, qu'avec des formes monstrueuses, ils ont, remarquez bien ceci, des moeurs plus douces que vous n'en trouveriez chez beaucoup d'hommes de notre temps, je dirais presque chez aucun?

PROSPERO, à part.—Honnête seigneur, tu as dit le mot; car quelques-uns de vous ici présents êtes pires que des démons.

ALONZO.—Je ne me lasse point de songer à leurs formes étranges, à leurs gestes, à ces sons qui, bien qu'il y manque l'assistance de la parole, expriment pourtant dans leur langage muet d'excellentes choses.

PROSPERO, à part.—Ne louez pas avant le départ.

FRANCISCO.—Ils se sont étrangement évanouis.

SÉBASTIEN.—Qu'importe! puisqu'ils ont laissé les munitions, car nous avons faim.—Vous plairait-il de goûter de ceci?

ALONZO.—Non pas moi.

GONZALO.—Ma foi, seigneur, vous n'avez rien à craindre. Quand nous étions enfants, qui aurait voulu croire qu'il existât des montagnards portant des fanons comme les taureaux, et ayant à leur cou des masses de chair pendantes; et qu'il y eût des hommes dont la tête fût placée au milieu de leur poitrine? Et cependant nous ne voyons pas aujourd'hui d'emprunteur de fonds à cinq pour un15 qui ne nous rapporte ces faits dûment attestés.

Note 15:

Allusion à la coutume où l'on était alors, quand on partait pour un voyage long et périlleux, de placer une somme d'argent dont on ne devait recevoir l'intérêt qu'à son retour; mais le placement se faisait alors à un taux très-élevé.

ALONZO.—Je m'approcherai de cette table et je mangerai, dût ce repas être pour moi le dernier. Eh! qu'importe! puisque le meilleur de ma vie est passé. Mon frère, seigneur duc, approchez-vous et faites comme nous.

(Des éclairs et du tonnerre. Ariel, sous la forme d'une harpie, fond sur la table, secoue ses ailes sur les plats, et par un tour subtil le banquet disparaît.)

ARIEL.—Vous êtes trois hommes de crime que la destinée (qui se sert comme instrument de ce bas monde et de tout ce qu'il renferme) a fait vomir par la mer insatiable dans cette île où n'habite point l'homme, parce que vous n'êtes point faits pour vivre parmi les hommes. Je vous ai rendus fous. (Voyant Alonzo, Sébastien et les autres tirer leurs épées.)

C'est avec un courage de cette espèce que des hommes se pendent et se noient. Insensés que vous êtes, mes compagnons et moi nous sommes les ministres du Destin: les éléments dont se compose la trempe de vos épées peuvent aussi aisément blesser les vents bruyants ou, par de ridicules estocades, percer à mort l'eau qui se referme à l'instant, que raccourcir un seul brin de mes plumes. Mes compagnons sont invulnérables comme moi; et puissiez-vous nous blesser avec vos armes, elles sont maintenant trop pesantes pour vos forces: elles ne se laisseront plus soulever. Mais souvenez-vous, car tel est ici l'objet de mon message, que vous trois vous avez expulsé de son duché de Milan le vertueux Prospero; que vous l'avez exposé sur la mer (qui depuis vous en a payé le salaire), lui et sa fille innocente. C'est pour cette action odieuse que des destins qui tardent, mais qui n'oublient pas, ont irrité les mers et les rivages, et mêmes toutes les créatures contre votre repos. Toi, Alonzo, ils t'ont privé de ton fils. Ils vous annoncent par ma voix qu'une destruction prolongée (pire qu'une mort subite) va vous suivre pas à pas et dans toutes vos actions. Pour vous préserver des vengeances (qui autrement vont éclater sur vos têtes dans cette île désolée), il ne vous reste plus que le remords du coeur, et ensuite une vie sans reproche.

(Ariel s'évapore au milieu d'un coup de tonnerre. Ensuite, au son d'une musique agréable, les fantômes rentrent et dansent en faisant des grimaces moqueuses, et emportent la table.)

PROSPERO, à part, à Ariel.—Tu as très-bien joué ce rôle de harpie, mon Ariel: elle avait de la grâce en dévorant. Dans tout ce que tu as dit, tu n'as rien omis de l'instruction que je t'avais donnée. Mes esprits secondaires ont aussi rendu d'après nature et avec une vérité bizarre leurs différentes espèces de personnages. Mes charmes puissants opèrent, et ces hommes qui sont mes ennemis sont tout éperdus. Les voilà en mon pouvoir: je veux les laisser dans ces accès de frénésie, tandis que je vais revoir le jeune Ferdinand qu'ils croient noyé, et sa chère, ma chère bien-aimée.

GONZALO.—Au nom de ce qui est saint, seigneur, pourquoi restez-vous ainsi, le regard fixe et effrayé?

ALONZO.—O c'est horrible! horrible! il m'a semblé que les vagues avaient une voix et m'en parlaient. Les vents le chantaient autour de moi; et le tonnerre, ce profond et terrible tuyau d'orgue, prononçait le nom de Prospero, et de sa voix de basse récitait mon injustice. Mon fils est donc couché dans le limon de la mer! J'irai le chercher plus avant que jamais n'a pénétré la sonde, et je reposerai avec lui dans la vase.

(Il sort.)

SÉBASTIEN.—Un seul démon à la fois, et je vaincrai leurs légions.

ANTONIO.—Je serai ton second.

(Ils sortent.)

GONZALO.—Ils sont tous trois désespérés. Leur crime odieux, comme un poison qui ne doit opérer qu'après un long espace de temps, commence à ronger leurs âmes. Je vous en conjure, vous dont les muscles sont plus souples que les miens, suivez-les rapidement, et sauvez-les des actions où peut les entraîner le désordre de leurs sens.

ADRIAN.—Suivez-nous, je vous prie.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I

(Le devant de la grotte de Prospero.)

Entrent PROSPERO, FERDINAND ET MIRANDA.

PROSPERO, à Ferdinand.—Si je vous ai puni trop sévèrement, tout est réparé par la compensation que je vous offre, car je vous ai donné ici un fil de ma propre vie, ou plutôt celle pour qui je vis. Je la remets encore une fois dans tes mains. Tous tes ennuis n'ont été que les épreuves que je voulais faire subir à ton amour, et tu les as merveilleusement soutenus. Ici, à la face du ciel, je ratifie ce don précieux que je t'ai fait. O Ferdinand, ne souris point de moi si je la vante; car tu reconnaîtras qu'elle surpasse toute louange, et la laisse bien loin derrière elle.

FERDINAND.—Je le croirais, un oracle m'eût-il dit le contraire.

PROSPERO.—Reçois donc ma fille comme un don de ma main, et aussi comme un bien qui t'appartient pour l'avoir dignement acquis. Mais si tu romps le noeud virginal avant que toutes les saintes cérémonies aient été accomplies dans la plénitude de leurs rites pieux, jamais le ciel ne répandra sur cette union les douces influences capables de la faire prospérer; la haine stérile, le dédain au regard amer, et la discorde, sèmeront votre lit nuptial de tant de ronces rebutantes, que vous le prendrez tous deux en haine. Ainsi, au nom de la lampe d'hymen qui doit vous éclairer, prenez garde à vous.

FERDINAND.—Comme il est vrai que j'espère des jours paisibles, une belle lignée, une longue vie accompagnée d'un amour pareil à celui d'aujourd'hui, l'antre le plus sombre, le lieu le plus propice, les plus fortes suggestions de notre plus mauvais génie, rien ne pourra amollir mon honneur jusqu'à des désirs impurs; rien ne me fera consentir à dépouiller de son vif aiguillon ce jour de la célébration, que je passerai à imaginer que les coursiers de Phoebus se sont fourbus, ou que la nuit demeure là-bas enchaînée.

PROSPERO.—Noblement parlé. Assieds-toi donc, et cause avec elle; elle est à toi.—Allons, Ariel, mon ingénieux serviteur, mon Ariel!

(Entre Ariel.)

ARIEL.—Que désire mon puissant maître? me voici.

PROSPERO.—Toi et les esprits que tu commandes, vous avez tous dignement rempli votre dernier emploi. J'ai besoin de vous encore pour un autre artifice du même genre. Pars, et amène ici, dans ce lieu, tout ce menu peuple des esprits sur lesquels je t'ai donné pouvoir. Anime-les à de rapides mouvements, car il faut que je fasse voir à ce jeune couple quelques-uns des prestiges de mon art. C'est ma promesse, et ils l'attendent de moi.

ARIEL.—Immédiatement?

PROSPERO.—Oui, dans un clin d'oeil.

ARIEL.—Vous n'aurez pas dit va et reviens, et respiré deux fois et crié allons, allons, que chacun, accourant à pas légers sur la pointe du pied, sera devant vous avec sa moue et ses grimaces. M'aimez-vous, mon maître? non?

PROSPERO.—Tendrement, mon joli Ariel. N'approche pas que tu ne m'entendes appeler.

ARIEL.—Oui, je comprends.

(Il sort.)

PROSPERO, à Ferdinand.—Songe à tenir ta parole; ne donne pas trop de liberté à tes caresses: lorsque le sang est enflammé, les serments les plus forts ne sont plus que de la paille. Sois plus retenu, ou autrement bonsoir à votre promesse.

FERDINAND.—Je la garantis, seigneur. Le froid virginal de la blanche neige qui repose sur mon coeur amortit l'ardeur de mes sens16.

Note 16:

Of my liver, de mes reins.

PROSPERO.—Bien. (A Ariel.) Allons, mon Ariel, viens maintenant; amène un supplément plutôt que de manquer d'un seul esprit. Parais-ici, et vivement.... (A Ferdinand.) Point de langue; tout yeux; du silence.

(Une musique douce.)

MASQUE17.

Note 17:

Le masque était une représentation allégorique qu'on donnait aux mariages des princes et aux fêtes des cours.

(Entre Iris.)

IRIS.—Cérès, bienfaisante déesse, laisse tes riches plaines de froment, de seigle, d'orge, de vesce, d'avoine et de pois; tes montagnes herbues où vivent les broutantes brebis, et tes plates prairies où elles sont tenues à couvert sous le chaume; tes sillons aux bords bien creusés et fouillés qu'Avril, gonflé d'humidité, embellit à ta voix, pour former de chastes couronnes aux froides nymphes; et tes bois de genêts qu'aime le jeune homme délaissé par la jeune fille qu'il aime; et tes vignobles ceints de palissades; et tes grèves stériles hérissées de rocs où tu vas respirer le grand air: la reine du firmament, dont je suis l'humide arc-en-ciel et la messagère, te le demande, et te prie de venir ici sur ce gazon partager les jeux de sa souveraine grandeur; ses paons volent vite: approche, riche Cérès, pour la recevoir.

(Entre Cérès.)

CÉRÈS.—Salut, messagère aux diverses couleurs, toi qui ne désobéis jamais à l'épouse de Jupiter; toi qui de tes ailes de safran verses sur mes fleurs des rosées de miel et de fines pluies rafraîchissantes, et qui des deux bouts de ton arc bleu couronnes mes espaces boisés et mes plaines sans arbrisseaux; toi qui fais une riche écharpe à ma noble terre: pourquoi ta reine m'appelle-t-elle ici sur la verdure de cette herbe menue?

IRIS.—Pour célébrer une alliance de vrai amour, et pour doter généreusement ces bienheureux amants.

CÉRÈS.—Dis-moi, arc céleste, sais-tu si Vénus ou son fils accompagnent la reine? Depuis qu'ils ont tramé le complot qui livra ma fille au ténébreux Pluton, j'ai fait serment d'éviter la honteuse société de la mère et de son aveugle fils.

IRIS.—Ne crains point sa présence ici. Je viens de rencontrer sa divinité fendant les nues vers Paphos, et son fils avec elle traîné par ses colombes. Ils croyaient avoir jeté quelque charme lascif sur cet homme et cette jeune fille, qui ont fait serment qu'aucun des mystères du lit nuptial ne serait accompli avant que l'hymen n'eût allumé son flambeau; mais en vain: l'amoureuse concubine de Mars s'en est retournée; sa mauvaise tête de fils a brisé ses flèches; il jure de n'en plus lancer, et désormais, jouant avec les passereaux, de n'être plus qu'un enfant.

CÉRÈS.—La plus majestueuse des reines, l'auguste Junon s'avance: je la reconnais à sa démarche.

(Entre Junon.)

JUNON.—Comment se porte ma bienfaisante soeur? Venez avec moi bénir ce couple, afin que leur vie soit prospère, et qu'ils se voient honorés dans leurs enfants.

(Elle chante.)

Honneur, richesses, bénédictions du mariage;

Longue continuation et accroissement de bonheur;

Joie de toutes les heures soit et demeure sur vous.

Junon chante sur vous sa bénédiction.

CÉRÈS.

Produits du sol, surabondance,

Granges et greniers toujours remplis;

Vignes couvertes de grappes pressées;

Plantes courbées sous leurs riches fardeaux;

Le printemps revenant pour vous au plus tard

A la fin de la récolte;

La disette et le besoin toujours loin de vous;

Telle est pour vous la bénédiction de Cérès.

FERDINAND.—Voilà la vision la plus majestueuse, les chants les plus harmonieux!... Y a-t-il de la hardiesse à croire que ce soient là des esprits?

PROSPERO.—Ce sont des esprits que par mon art j'ai appelés des lieux où ils sont retenus, pour exécuter ces jeux de mon imagination.

FERDINAND.—O que je vive toujours ici! Un père, une épouse, si rares, si merveilleux, font de ce lieu un paradis.

(Junon et Cérès se parlent bas, et envoient Iris faire un message.)

PROSPERO.—Silence, mon fils: Junon et Cérès s'entretiennent sérieusement tout bas. Il reste quelque autre chose à faire. Chut! pas une syllabe, ou notre charme est rompu.

IRIS.—Vous qu'on appelle naïades, nymphes des ruisseaux sinueux, avec vos couronnes de jonc et vos regards toujours innocents, quittez l'onde ridée, et venez sur ce gazon vert obéir au signal qui vous appelle: Junon l'ordonne. Hâtez-vous, chastes nymphes; aidez-nous à célébrer une alliance de vrai amour: ne vous faites pas attendre.

(Entrent des nymphes.)

Et vous, moissonneurs armés de faucilles, brûlés du soleil et fatigués d'août, quittez vos sillons, et livrez-vous à la joie. Chômez ce jour de fête; couvrez-vous de vos chapeaux de paille de seigle, et que chacun de vous se joigne à l'une de ces fraîches nymphes dans une danse rustique.

(Entrent des moissonneurs dans le costume de leur état; ils se joignent aux nymphes et forment une danse gracieuse vers la fin de laquelle Prospero tressaille tout à coup et prononce les mots suivants; après quoi les esprits disparaissent lentement avec un bruit étrange, sourd et confus.)

PROSPERO.—J'avais oublié l'odieuse conspiration de cette brute de Caliban et de ses complices contre mes jours: l'instant où ils doivent exécuter leur complot est presque arrivé. (Aux esprits.) Fort bien.... Éloignez-vous. Rien de plus.

FERDINAND.—Voilà qui est étrange! Votre père est agité par quelque passion qui travaille violemment son âme.

MIRANDA.—Jamais jusqu'à ce jour je ne l'ai vu troublé d'une si violente colère.

PROSPERO.—Vous avez l'air ému, mon fils, comme si vous étiez rempli d'effroi. Soyez tranquille. Maintenant voilà nos divertissements finis; nos acteurs, comme je vous l'ai dit d'avance, étaient tous des esprits; ils se sont fondus en air, en air subtil; et, pareils à l'édifice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-même, et tout ce qu'il reçoit de la succession des temps; et comme s'est évanoui cet appareil mensonger, ils se dissoudront, sans même laisser derrière eux la trace que laisse le nuage emporté par le vent. Nous sommes faits de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chétive vie est environnée d'un sommeil.—Seigneur, j'éprouve quelque chagrin: supportez ma faiblesse; ma vieille tête est troublée; ne vous tourmentez point de mon infirmité. Veuillez rentrer dans ma caverne et vous y reposer. Je vais faire un tour ou deux pour calmer mon esprit agité.

FERDINAND ET MIRANDA.—Nous vous souhaitons la paix.

PROSPERO, à Ariel.—Arrive rapide comme ma pensée.—(A Ferdinand et Miranda.) Je vous remercie.—Viens, Ariel.

ARIEL.—Je suis uni à tes pensées. Que désires-tu?

PROSPERO.—Esprit, il faut nous préparer à faire face à Caliban.

ARIEL.—Oui, mon maître. Lorsque je fis paraître Cérès, j'avais eu l'idée de t'en parler; mais j'ai craint d'éveiller ta colère.

PROSPERO.—Redis-moi où tu as laissé ces misérables.

ARIEL.—Je vous l'ai dit, seigneur: ils étaient enflammés de boisson, si remplis de bravoure qu'ils châtiaient l'air pour leur avoir soufflé dans le visage, et frappaient la terre pour avoir baisé leurs pieds; mais toujours suivant leur projet. Alors j'ai battu mon tambour: à ce bruit, comme des poulains indomptés, ils ont dressé les oreilles, porté en avant leurs paupières, et levé le nez du côté où ils flairaient la musique. J'ai tellement charmé leurs oreilles, que, comme des veaux, appelés par le mugissement de la vache, ils ont suivi mes sons au milieu des ronces dentées, des bruyères, des buissons hérissés, des épines qui pénétraient la peau mince de leurs jambes. A la fin, je les ai laissés dans l'étang au manteau de boue qui est au delà de ta grotte, s'agitant de tout le corps pour retirer leurs pieds enfoncés dans la fange noire et puante du lac.

PROSPERO.—Tu as très-bien fait, mon oiseau. Garde encore ta forme invisible. Va, apporte ici tout ce qu'il y a d'oripeaux dans ma demeure: c'est l'appât où je prendrai ces voleurs.

ARIEL.—J'y vais, j'y vais.

(Il sort.)

PROSPERO.—Un démon, un démon incarné dont la nature ne peut jamais offrir aucune prise à l'éducation, sur qui j'ai perdu, entièrement perdu toutes les peines que je me suis données par humanité! et comme son corps devient plus difforme avec les années, son âme se gangrène encore.... Je veux qu'ils souffrent tous jusqu'à en rugir.—(Rentre Ariel chargé d'habillements brillants et autres choses du même genre.)—Viens, range-les sur cette corde.

(Prospero et Ariel demeurent invisibles.)

(Entrent Caliban, Stephano et Trinculo tout mouillés.)

CALIBAN.—Je t'en prie, va d'un pas si doux que la taupe aveugle ne puisse ouïr ton pied se poser. Nous voilà tout près de sa caverne.

STEPHANO.—Eh bien! monstre, votre lutin, que vous disiez un lutin sans malice, ne nous a guère mieux traités que le Follet des champs18.

Note 18:

Le mot anglais est Jack. On l'appelle aussi Jack a lantern (Jacques à la lanterne.)

TRINCULO.—Monstre, je sens partout le pissat de cheval, ce dont mon nez est en grande indignation.

STEPHANO.—Le mien aussi, entendez-vous, monstre? Si j'allais prendre de l'humeur contre vous, voyez-vous....

TRINCULO.—Tu serais un monstre perdu.

CALIBAN.—Mon bon prince, conserve-moi toujours tes bonnes grâces. Aie patience, car le butin auquel je te conduis couvrira bien cette mésaventure: ainsi, parle tout bas. Tout est coi ici, comme s'il était encore minuit.

TRINCULO.—Oui, mais avoir perdu nos bouteilles dans la mare!

STEPHANO.—Il n'y a pas à cela seulement de la honte, du déshonneur, monstre, mais une perte immense.

TRINCULO.-Cela m'est encore plus sensible que de m'être mouillé.—C'est cependant votre lutin sans malice, monstre....

STEPHANO.—Je veux aller rechercher ma bouteille, dussé-je, pour ma peine, en avoir jusque par-dessus les oreilles.

CALIBAN.—Je t'en prie, mon prince, ne souffle pas.—Vois-tu bien? voici la bouche de la caverne: point de bruit; entre. Fais-nous ce bon méfait qui pour toujours te met, toi, en possession de cette île; et moi, ton Caliban à tes pieds, pour les lécher éternellement.

STEPHANO.—Donne-moi ta main. Je commence à avoir des idées sanguinaires.

TRINCULO.—O roi Stephano19! ô mon gentilhomme! ô digne Stephano! regarde; vois quelle garde-robe il y a ici pour toi!

Note 19:

Allusion à une ancienne ballade King Stephens was a worthy peer (le roi Étienne était un digne gentilhomme), où l'on célèbre l'économie de ce prince relativement à sa garde-robe. Il y a dans Othello deux couplets de cette ballade.

CALIBAN.—Laisse tout cela, imbécile; ce n'est que de la drogue.

TRINCULO.—Oh! oh! monstre, nous nous connaissons en friperie.—O roi Stephano!

STEPHANO.—Lâche cette robe, Trinculo. Par ma main! je prétends avoir cette robe.

TRINCULO.—Ta Grandeur l'aura.

CALIBAN.—Que l'hydropisie étouffe cet imbécile! A quoi pensez-vous de vous amuser à ce bagage? Avançons, et faisons le meurtre d'abord. S'il se réveille, depuis la plante des pieds jusqu'au crâne, notre peau ne sera plus que pincements; oh! il nous accoutrera d'une étrange manière!

STEPHANO.—Paix, monstre!—Madame la corde, ce pourpoint n'est-il pas pour moi?—Voilà le pourpoint hors de ligne.—A présent, pourpoint, vous êtes sous la ligne; vous courez risque de perdre vos crins et de devenir un faucon chauve20.

Note 20:

Mistress line, is not this my jerkin? Now is the jerkin under the line: now jerkin, you are like to lose your hair and prove a bald jerkin. Line est pris ici dans le sens de corde tendue au premier abord, puis, et en même temps dans celui de ligne équatoriale. Jerkin, d'un autre côté, signifie pourpoint et faucon. Le pourpoint a probablement été tiré avec quelque difficulté de dessous la corde (line), et sous la ligne (line), l'équateur, certaines maladies font tomber les cheveux, et les cordes où l'on tend les habits sont faites de crin (hair, crins et cheveux). Ainsi, le pourpoint (jerkin) tiré de la corde, ou sous la ligne, comme on voudra, perd ses crins ou ses cheveux, et devient un bald jerkin (faucon chauve), espèce d'oiseau connu sous le nom de choucas.

Mais c'en est assez et plus qu'il ne faut sur cette bizarre plaisanterie.

TRINCULO.—Faites, faites. N'en déplaise à votre Grandeur, nous volons à la ligne et au cordeau.

STEPHANO.—Je te remercie de ce bon mot. Tiens, voilà un habit pour la peine. Tant que je serai roi de ce pays, l'esprit n'ira point sans récompense. «Voler à la ligne et au cordeau!» c'est un excellent trait d'estoc. Tiens, encore un habit pour la peine.

TRINCULO.—Allons, monstre, un peu de glu à vos doigts, et puis emportez-nous le reste.

CALIBAN.—Je n'en veux pas. Nous perdrons là notre temps, et nous serons tous changés en oies de mer21, ou en singes avec des fronts horriblement bas.

Note 21:

Barnacles, gros oiseau qui, autrefois en Écosse, était supposé sortir d'une espèce de coquillage qui s'attachait à la quille des vaisseaux, et porte aussi le nom de barnacle. Dans le nord de l'Écosse, on croyait de plus que les coquillages d'où sortaient les barnacles croissaient sur les arbres. Dans le Lancashire, on les appelait tree geese, oies d'arbre.

STEPHANO.—Monstre, étendez vos doigts. Aidez-nous à transporter tout cela à l'endroit où j'ai mis mon tonneau de vin, ou je vous chasse de mon royaume. Vite, emportez ceci.

TRINCULO.—Et ceci.

STEPHANO.—Oui, et ceci encore.

(On entend un bruit de chasseurs. Divers esprits accourent sous la forme de chiens de chasse, et poursuivent dans tous les sens Stephano, Trinculo et Caliban. Prospero et Ariel animent la meute.)

PROSPERO.—Oh! la Montagne! oh!

ARIEL.—Argent, ici la voie, Argent!

PROSPERO.—Furie, Furie, là! Tyran, là!—Écoute, écoute! (Caliban, Trinculo et Stephano sont pourchassés hors de la scène.) Va, ordonne à mes lutins de moudre leurs jointures par de dures convulsions; que leurs nerfs se retirent dans des crampes racornies; qu'ils soient pincés jusqu'à en être couverts de plus de taches qu'il n'y en a sur la peau du léopard ou du chat de montagne.

ARIEL.—Écoute comme ils rugissent.

PROSPERO.—Qu'il leur soit fait une chasse vigoureuse. A l'heure qu'il est, tous mes ennemis sont à ma merci. Dans peu tous mes travaux vont finir; et toi, tu vas retrouver toute la liberté des airs. Suis-moi encore un instant, et rends-moi obéissance.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

SCÈNE I

(Le devant de la grotte de Prospero.)

Entrent PROSPERO vêtu de sa robe magique, ET ARIEL.

PROSPERO.—Maintenant mon projet commence à se développer dans son ensemble; mes charmes n'ont pas été rompus. Mes esprits m'obéissent; et le Temps marche tête levée, chargé de ce qu'il apporte.... Où en est le jour?

ARIEL.—Près de la sixième heure, de l'heure où vous avez dit, mon maître, que notre travail devait finir.

PROSPERO.—Je l'ai annoncé au moment où j'ai soulevé la tempête. Dis-moi, mon génie, en quel état sont le roi et toute sa suite.

ARIEL.—Renfermés ensemble, et précisément dans l'état où vous me les avez remis, seigneur. Toujours prisonniers comme vous les avez laissés dans le bocage de citronniers qui abrite votre grotte, ils ne peuvent faire un pas que vous ne les ayez déliés. Le roi, son frère, et le vôtre, sont encore tous les trois dans l'égarement; et le reste, comblé de douleur et d'effroi, gémit sur eux; mais plus que tous les autres celui que je vous ai entendu nommer le bon vieux seigneur Gonzalo: ses larmes descendent le long de sa barbe, comme les gouttes de la pluie d'hiver coulent de la tige creuse des roseaux. Vos charmes les travaillent avec tant de violence que, si vous les voyiez maintenant, votre âme en serait attendrie.

PROSPERO.—Le penses-tu, esprit?

ARIEL.—La mienne le serait, seigneur, si j'étais un homme.

PROSPERO.—La mienne aussi s'attendrira. Comment, toi qui n'es formé que d'air, tu aurais éprouvé une impression, une émotion à la vue de leurs peines; et moi, créature de leur espèce, qui ressens aussi vivement qu'eux et les passions et les douleurs, je n'en serais pas plus tendrement ému que toi! Quoique, par de grands torts, ils m'aient blessé au vif, je me range contre mon courroux, du parti de ma raison plus noble que lui; il y a plus de gloire à la vertu qu'à la vengeance. Qu'ils se repentent, la fin dernière de mes desseins ne va pas au delà; ils n'auront même pas à essuyer un regard sévère. Va les élargir, Ariel. Je veux lever mes charmes, rétablir leurs facultés, et ils vont être rendus à eux-mêmes.

ARIEL.—Je vais les amener, seigneur.

(Ariel sort.)

PROSPERO.—Vous, fées des collines et des ruisseaux, des lacs tranquilles et des bocages; et vous qui, sur les sables où votre pied ne laisse point d'empreinte, poursuivez Neptune lorsqu'il retire ses flots, et fuyez devant lui à son retour; vous, petites marionnettes, qui tracez au clair de la lune ces ronds22 d'herbe amère que la brebis refuse de brouter; et vous dont le passe-temps est de faire naître à minuit les mousserons, et que réjouit le son solennel du couvre-feu; secondé par vous, j'ai pu, quelque faible que soit votre empire, obscurcir le soleil dans la splendeur de son midi, appeler les vents mutins, et soulever entre les vertes mers et la voûte azurée des cieux une guerre mugissante; le tonnerre aux éclats terribles a reçu de moi des feux; j'ai brisé le chêne orgueilleux de Jupiter avec le trait de sa foudre; par moi le promontoire a tremblé sur ses massifs fondements; le pin et le cèdre, saisis par leurs éperons, ont été arrachés de la terre; à mon ordre, les tombeaux ont réveillé leurs habitants endormis; ils se sont ouverts et les ont laissés fuir, tant mon art a de puissance! Mais j'abjure ici cette rude magie; et quand je vous aurai demandé, comme je le fais en ce moment, quelques airs d'une musique céleste pour produire sur leurs sens l'effet que je médite et que doit accomplir ce prodige aérien, aussitôt je brise ma baguette; je l'ensevelis à plusieurs toises dans la terre, et plus avant que n'est jamais descendue la sonde je noierai sous les eaux mon livre magique.

Note 22:

Ces ronds ou petits cercles tracés sur les prairies sont fort communs dans les dunes de l'Angleterre: on remarque qu'ils sont plus élevés et d'une herbe plus épaisse et plus amère que l'herbe qui croît alentour, et les brebis n'y veulent pas paître. Le peuple les appelle fairy circles, cercles des fées, et les croit formés par les danses nocturnes des lutins. On en voit de pareils dans la Bourgogne. Partout où se trouvent ces ronds, on est sûr de trouver des mousserons.

(A l'instant une musique solennelle commence.)

(Entre Ariel. Après lui s'avance Alonzo, faisant des gestes frénétiques; Gonzalo l'accompagne. Viennent ensuite Sébastien et Antonio dans le même état, accompagnés d'Adrian et de Francisco. Tous entrent dans le cercle tracé par Prospero. Ils y restent sous le charme.)

PROSPERO, les observant.—Qu'une musique solennelle, que les sons les plus propres à calmer une imagination en désordre guérissent ton cerveau, maintenant inutile et bouillonnant au-dedans de ton crâne. Demeurez là, car un charme vous enchaîne.—Pieux Gonzalo, homme honorable, mes yeux, touchés de sympathie à la seule vue des tiens, laissent couler des larmes compagnes de tes larmes.—Le charme se dissout par degrés; et comme on voit l'aurore s'insinuer aux lieux où règne la nuit, fondant les ténèbres, de même leur intelligence chasse en s'élevant les vapeurs imbéciles qui enveloppaient les clartés de leur raison. O mon vertueux Gonzalo, mon véritable sauveur, sujet loyal du prince que tu sers, je veux dans ma patrie payer tes bienfaits en paroles et en actions.—Toi, Alonzo, tu nous as traités bien cruellement, ma fille et moi. Ton frère t'excita à cette action;—tu en pâtis, maintenant, Sébastien.—Vous, mon sang, vous formé de la même chair que moi, mon frère, qui, vous laissant séduire à l'ambition, avez chassé le remords et la nature; vous qui avec Sébastien (dont les déchirements intérieurs redoublent pour ce crime) vouliez ici assassiner votre roi; tout dénaturé que vous êtes, je vous pardonne.—Déjà se gonfle le flot de leur entendement; il s'approche et couvrira bientôt la plage de la raison, maintenant encore encombrée d'un limon impur. Jusqu'ici aucun d'eux ne me regarde ou ne pourrait me reconnaître.—Ariel, va me chercher dans ma grotte mon chaperon et mon épée: je veux quitter ces vêtements, et me montrer à eux tel que je fus quelquefois lorsque je régnais à Milan. Vite, esprit; avant bien peu de temps tu seras libre.

ARIEL chante, en aidant Prospero à s'habiller.