La jeune femme avait baissé la lampe, arrangé le feu, pris dans sa chambre un grand manteau à capuchon et était sortie. La marche dissipa vite l'impression nerveuse qui l'oppressait un instant auparavant. Sans crainte, elle traversa le court jardin à la française, et s'engagea dans l'allée de chênes qui se dirige vers la mer. Mais, comme elle refermait la lourde porte de fer pour prendre, en face, l'étroit sentier menant aux falaises, elle vit, à gauche de la maison, au milieu du champ de blé, le petit cimetière de famille qui, en ce pays de Saintonge, se trouve toujours dans les vieux biens de campagne des protestants. La lune faisait paraître les murs tout blancs auprès des têtes aiguës, noires et raides des cyprès. Elle eut envie de revoir ce lieu si paisible où, côte à côte, dans la terre qui les avait nourris, dormaient les ancêtres et les parents de son mari. La porte était fermée au loquet, elle entra. Elle connaissait chaque tombe; elle y avait porté des fleurs fraîches le matin même. Elle cherchait instinctivement quelque chose et ce quelque chose n'était pas là.
Ce qu'il lui fallait, elle savait qu'elle ne le trouverait plus jamais, nulle part, que toute sa vie, elle en aurait au coeur le vide, la soif inassouvie. Mais ne découvrirait-elle donc rien qui rappelât le cher disparu, qui lui donnât la douce illusion de sa présence? Hélas, oui, la chimère, puisque la réalité était impossible. Sa tombe! Ah! si elle avait eu, comme les autres mères, la joie décevante de posséder ce petit coin de terre sacré et cher entre tous, de le soigner, s'imaginant faire encore quelque chose pour l'aimé! Mais cela, aussi; lui était refusé. Alors, il y avait les tombes des fils des autres; elle les recherchait, celles, surtout, des petits garçons entre six et huit ans.
Dans le vieux cimetière du village il y avait—elle s'en souvenait brusquement—bien des noms d'enfants gravés sur les pierres. Elle y alla, hâtant le pas, soudain pressée comme si elle était attendue, joyeuse comme à l'approche d'un grand bonheur. Il lui semblait que son cher petit, son garçonnet si fin et si doux, trottinait auprès d'elle, qu'il glissait sa main frémissante et chaude dans la sienne, comme chaque fois qu'elle allait faire une bonne action, chaque fois que son coeur, travaillé par la souffrance, était meilleur, plus pur.
Elle ouvrit la porte et s'avançait entre les tertres inégaux, lorsqu'elle poussa un cri: elle voyait, enfin, ce qui l'attirait, ce pourquoi elle était venue. D'un élan passionné de tendresse, elle se pencha sur l'enfant évanoui, tâta son pouls, qui battait faiblement, réchauffa ses mains glacées dans les siennes, frotta ses tempes. Un peu de couleur revint sur les joues terreuses de Raymond. Il ouvrit les yeux; et, croyant reconnaître la dame de son rêve, toute blanche dans ses vêtements noirs, il dit «Maman», et s'évanouit de nouveau.
Madame Brunier prit l'enfant dans ses bras et sortit du cimetière. Il était grand et lourd pour sa frêle personne; mais ses forces étaient décuplées. Elle ne sentait pas la fatigue, elle marchait péniblement, bravement, dans le sentier blanc, un peu courbée en ayant, précédée de son ombre démesurément agrandie. Arrivée à la grille, elle sonna pour se faire ouvrir. Héloïse accourut, une lanterne à la main. Inquiète de l'absence de sa maîtresse, elle la cherchait dans le parc. Elle. retint une exclamation, posa sa lumière sur la borne et prit l'enfant des bras de la jeune femme en grommelant:
—Si ça a du bon sens, un enfant si lourd, et madame qui est si délicate, qui était encore malade il y a huit jours à peine! Puis, emportée par la curiosité: «Où madame a-t-elle bien pu trouver ce petit? Qui est-il?» demanda-t-elle.
—Je ne le connais pas. Il était évanoui dans le cimetière, près de l'église, au pied d'une tombe. Il serait mort de froid et de faim, peut-être, si on ne l'avait pas secouru. Il souffre, il est abandonné, malheureux, sans doute, il faut être bonne, Héloïse!
—Ça, par exemple, c'est fort comme La Rochelle! Madame a porté ce poids depuis l'église, quasiment une demi-lieue! Si monsieur le savait, il serait bien fâché. Il me gronderait de ne pas avoir suivi madame. Mais pouvais-je imaginer une pareille chose? Oh! oh!
—Taisez-vous, ne me grondez pas. Je n'en suis pas morte, voyons.
—Quelle imprudence de ramener ainsi chez soi de misérables vauriens, de la graine à péché, pour sûr! Gare à l'argenterie, demain! Faut pas être bien vieux pour faire le mal.
—Portez l'enfant dans le salon. Là... sur le canapé... ranimez le feu, levez la lampe, vite un grog pour le réchauffer: ne voyez-vous pas qu'il se meurt!
Héloïse obéit non sans hocher la tête d'un air de blâme. Arrivée dans la cuisine où il n'y avait plus personne, elle laissa éclater son indignation:
—Des choses pareilles ne se faisaient pas de mon temps, du temps de la pauvre madame, tout aussi bonne, tout aussi charitable, Dieu merci, que qui que ce fût. Mais une jeune femme est une jeune femme. Sa place, quand son mari voyage, est à la maison et non pas dans les chemins, la nuit, à ramasser les enfants de vagabonds. C'est comme aussi ces idées, de se tenir dans le salon de compagnie, d'enlever les housses quand on est toute seule, lorsque personne ne doit venir rendre visite, de mettre des fleurs partout et des coussins sur tous les meubles. Et puis, surtout, c'est-il nécessaire lorsqu'on a de vieux serviteurs dévoués, d'amener de Paris des filles curieuses et moqueuses, fières de leurs tabliers à colifichets, des demoiselles manquées, quoi, des sottes, toujours en train de fourrer leur nez partout! Enfin, une dame, une vraie, alors, qui se respecterait, ne descendrait pas de son rang pour parler à sa domestique, pour la faire asseoir à ses côtés, dans l'appartement des maîtres, comme une égale. Autrefois, certes, ça ne se passait pas ainsi! La pauvre chère défunte mère de Monsieur, ne l'aurait jamais fait, et elle avait cent fois raison: elle n'en était que plus respectée, que mieux vue...
Quand elle retourna au salon, l'enfant était revenu à lui. Installé sur une chaise basse, devant le feu, il souriait à la «Madame» à genoux devant lui. Il avait enlevé son béret et ses épais cheveux bouclés se doraient à la flamme. Ses naïfs yeux clairs regardaient partout autour de lui avec étonnement.
—Dieu juste! s'écria Héloïse, en l'apercevant et devenant mortellement pâle.
La jeune femme, absorbée par la vue de Raymond, n'entendit pas cette exclamation. Sans regarder la domestique, elle prit de ses mains tremblantes la boisson chaude qu'elle donna à l'enfant. Il but avidement. La vieille servante s'était réfugiée dans un coin sombre, de la pièce; immobile et glacée, elle semblait ne plus rien voir, ne plus rien entendre.
—C'est bon! disait le pauvre petit en faisant claquer sa langue. Il était un peu grisé par la chaleur et par le grog. Ses idées tournaient, affolées, dans sa tête.
—Oh! c'est beau, ici!
—As-tu faim?
—C'te question! Je vous crois, que j'ai faim, j'ai pas mangé depuis ce matin, sept heures.
—Héloïse...
Mais Héloïse était déjà partie et revenait l'instant d'après, portant de l'oie confite coupée menu dans de la purée de pommes de terre froide.
Madame Brunier fit manger le garçonnet, trop faible encore pour se servir lui-même.
—C'est pas mauvais, ça, dit-il, et ça fait joliment du bien par où que ça passe, comme dit La Seiche. Qu'est-ce que c'est que cette bête-là?
—De l'oie.
—De l'oie! Ben, c'est tout de même—cocasse que j'en mange, ce soir, de l'oie! C'est Nestor qui serait badiné, s'il le savait! Voilà que, maintenant, je fais réveillon, moi aussi, et sans avoir été à la messe, encore!
Quand il eut fini.
—Comment t'appelles-tu? demanda la jeune femme.
—Raymond.
—Et puis?
—Et pis? C'est tout. J'ai pas d'autre nom, moi.
—Où sont tes parents?
—Ah! ça, vous ne me connaissez donc pas, vous? Alors pourquoi que vous m'avez fait venir chez vous? Je suis le nourrisson de la Poupin.
—Que faisais-tu au cimetière?
—C'est-y là que vous m'avez trouvé?
—Oui.
—J'y faisais rien, moi. J'ai pas une maison comme Denis, vous savez, l'innocent! Fallait bien coucher quelque part. C'est que, voilà, faut que je vous dise. Ce matin j'ai quitté les vaches pour suivre La Seiche à la conche du Val, et les maudites bêtes se sont ensauvées dans le champ du père Brodin pour lui fricoter son herbe à ce vieil avare. Alors le patron voulait me batt' à coups de fourche. Mais je m'ai vite échappé, je me suis serré dans le foin; alors j'ai entendu qu'ils avaient tous assez de moi; que même la Poupin, ma nourrice, donc, n'a pas dit le contraire... Ça se comprend: voici pus de dix ans que je leur cause de la dépense sans leur donner du profit, depuis que ma mère m'a abandonné chez eux. Alors, moi, j'ai pas voulu rester et je suis parti, et le père Denis m'a fait penser au cimetière avec sa chanson. Une fameuse idée qu'il m'a donnée là, tout de même, la veille de Noël! J'avais pas fait attention à ça. J'y suis allé. C'est y que j'ai rêvé? Mais y sortaient tous de terre et y dansaient, les morts, je veux dire... alors j'ai pris une telle peur que je ne sais pus ce qu'est arrivé après. Vous le savez, vous, dites?
—Oui, je t'ai trouvé évanoui.
—Évanoui, comme le chat à la mère Nourrit quand La Seiche lui a fait faire le saut par dessus la maison? C'est-y drôle, c'tte affaire-là, bonnes gens!
—Comment s'appelait ta mère?
—Sais pas. Disez-le, vous!
—Moi? mais comment veux-tu que je le sache, mon pauvre petit? Était-elle une dame, une paysanne?
—Sais pas. Elle avait des mains comme les vôtres et une toute petite figure blanche comme vous. Allez, allez, faites donc pas la maline, si vous savez pas qui je suis, je sais bien, moi, qui vous êtes. Je vous ai reconnue aussitôt, car il y a longtemps que je vous connais et que je vous aime. Pourquoi que vous avez mis tant de temps à venir? Pas vrai que vous êtes la mère à Stylice? Hein, non? Eh! bien, alors, vous êtes la mienne!
—Héloïse, dit la jeune femme, effrayée et troublée à son tour, cet enfant a la fièvre. Vite, mettez des draps au petit lit de ma chambre, chauffez-le. Il faut le coucher au plus tôt.
Rapide, la servante quitta le salon, tandis que l'enfant, sa surexcitation tombée, succombait brusquement à la fatigue et s'endormait profondément.
Madame Brunier, les yeux fixés sur la flamme, s'absorbait dans une douloureuse rêverie. Qui était ce petit et quelles étranges paroles avait-il dites? Pourquoi, par deux fois, l'avait-il appelée de ce nom si cher qui avait fait bondir son coeur, qui lui rappelait si cruellement son bonheur à jamais disparu?
—Emportez-le, je n'en ai plus la force, et couchez-le; je suis brisée, dit-elle, quand Héloïse revint. Sans mot dire celle-ci l'enleva dans ses bras vigoureux.
La pauvre mère était restée à la même place, assise sur le tapis, devant le foyer ardent, regardant vaguement les tisons. Tout à coup une bûche se brisa et un charbon roula près d'elle. En le ramassant, elle aperçut un des petits sabots de Raymond, par terre. Elle le prit et se mit à rire, tandis que de grosses larmes tombaient sur ses mains. Ceci était vraiment bien extraordinaire. Le soir même elle se plaignait de n'avoir pas de soulier à remplir et il lui arrivait un sabot! Elle désirait un petit être à qui se dévouer, elle sortait, et elle trouvait un enfant sans mère qui l'appelait «maman», qui lui contait naïvement ses souffrances, qui lui disait qu'il l'attendait depuis longtemps, qu'il l'aimait! N'était-ce pas un rêve dont elle allait se réveiller plus triste et plus seule encore?
Non, non, ce n'était pas un rêve, ni la chimère appelée tantôt, c'était mieux: une tâche à accomplir, le bien à faire en souvenir de son enfant. Voilà le lien mystique et invisible enfin trouvé, réel, certes, plus réel que les choses qui se voient avec les yeux de la chair. Était-ce une consolation? Y en a-t-il pour les mères? Non, mais une douceur haute, sereine, pure.
Elle se leva, prit sur la table le couteau et le petit canon de cuivre, hésita un instant, enfin, bravement, après les avoir pressés sur ses lèvres, elle les glissa dans le sabot, puis, avec précaution, elle entra dans sa chambre.
Une lumière tremblotante brûlait dans une veilleuse de porcelaine. Mme Brunier ne vit rien, d'abord, que la couchette blanche, et, sur le coussin, une tête bouclée. Elle posa le sabot par terre, sous la chaise, où les habits de l'enfant avaient été soigneusement rangés, et allait se retirer lorsqu'elle aperçut une longue forme noire agenouillée au pied du lit. Elle retint un cri, recula brusquement, heurta la chaise. Au bruit, la forme se dressa et la servante, cherchant à dissimuler son pauvre visage bouleversé, rougi par les larmes, essaya de fuir en murmurant quelques mots confus; mais la jeune femme, résolument, lui barrait la porte. Elle souriait doucement et semblait dire: «Tu ne m'échapperas pas cette fois.»
—C'est que, si Madame savait... fit Héloïse qui tremblait et la regardait d'un air timide.
«Madame» ne répondit pas, mais ses yeux éloquents disaient qu'elle «savait» très bien, au contraire.
—Il a juste l'âge qu'aurait son enfant, mon petit-fils... dix ans! Il est blond et blanc comme il aurait été si Dieu avait permis qu'il vécut, comme elle était, elle, autrefois.
—...
—Et puis, Madame a-t-elle remarqué son nom?
—Quel nom?
—Raymond. Le sien, justement, celui de ma pauvre petite. N'est-ce pas extraordinaire?
—Il y a tant de Raymond et de Raymonde dans le pays.
—Oui, mais avec la ressemblance... C'est étonnant, tout de même. Si je n'avais pas vu le nouveau-né couché dans son cercueil, blanc comme un cierge...
—Quel rapport y a-t-il entre «ce misérable vaurien», comme vous disiez tout à l'heure, et...
—Ah! mais Madame n'a donc pas entendu? Ce n'est pas un vaurien, c'est le nourrisson de la Poupin. Tout le monde le connaît dans le pays: un enfant craintif et poli, au contraire, un pauvre petit souffre-douleur qui reçoit plus de coups que de morceaux de pain. On dit qu'il est le fils d'une pauvre jeune dame abandonnée...
—De la «graine à péché», sans doute...
—La Poupin répète à tout propos: «Qui veut de lui, je le lui donne!» Et elle l'a chassé, la sans-cour! Dire que je ne l'avais jamais vu, moi! De quel appétit il mangeait l'oie, pauvre agneau! Riait-il de bon coeur, montrant ces jolies dents blanches! Et quelle petite voix flûtée, quel esprit: «Évanoui, comme le chat à la mère Nourrit?» Si ça ne fait pas pitié, tout de même, tant pâtir, si jeune...
—C'est le sort de bien des orphelins.
—Devrait-il y en avoir des orphelins, si Dieu était juste? Être seul au monde, à dix ans... C'est bon pour les vieux, cela! c'est bon pour moi, qui ai péché, mais ce petit, qu'a-t-il fait, je vous le demande?
Mme Brunier ne gardait plus la porte. Elle allait et venait dans la chambre, comme impatiente, tournant le dos à la vieille femme.
—Il se fait tard, Héloïse, dit-elle, il faut se coucher. Mais celle-ci ne l'entendait pas.
—Comment sera-t-il reçu demain matin? continuait-elle. On le battra pour lui apprendre à décamper.
—J'irai l'accompagner moi-même.
—Ce ne sera que partie remise et il ne perdra rien pour attendre. Dès que Madame aura viré les talons... Ah! si Madame voulait... mais non, c'est impossible...
—Pourtant, j'ai tout ce qu'il faut, le lit (celui de Raymonde) avec les draps et les couvertures... Les vêtements, je m'en charge. Quant à la nourriture, eh bien! je puis me passer de gages, j'ai bien assez gagné, comme cela, à presque rien faire depuis des années et des années...
La jeune femme ne répondit pas mais, se retournant soudain, elle ouvrit ses bras à la servante qui vint s'y jeter, éperdue.
—Ma maîtresse, ma maîtresse, disait-elle, Dieu vous le rende! C'est lui-même qui vous a envoyée vers nous. Car ceci est un vrai prodige, que vous soyez sortie juste à ce moment et allée juste à cet endroit. J'ai compris cela tout à l'heure, quand je suis entrée dans le salon et que j'ai vu l'enfant auprès du feu, si beau, si faible, si semblable à celui auquel je pense sans cesse et que j'ai tué, oui tué, moi, criminelle, en repoussant sa mère! J'ai senti un coup au coeur, comme si cette vieille machine qui a tant souffert se brisait au-dedans de moi. En même temps, quelque chose me disait: «Regarde, Héloïse, et cesse de douter, Dieu a entendu tes prières, il a pardonné tes fautes, il a pitié de ta solitude, il t'envoie cet être à aimer et à consoler.» Et j'étais là, comme une bête, n'osant bouger, ni souffler, craignant de faire disparaître la vision. Alors, vous m'avez dit: «emportez-le!» Quand je l'ai senti dans mes bras, en chair et en os, j'ai perdu la tête, je me suis mise à l'embrasser et à pleurer tout en le déshabillant. Il a soulevé ses paupières, a souri, pauvre ange, et s'est rendormi. Voyez comme il dort, maintenant. Il ne se doute pas du bien qu'il m'a fait. Vraiment, Madame avait raison, Dieu est bon et moi j'étais une vieille ingrate, une mauvaise incrédule. Ah! comme je vais l'élever, celui-là! J'en ferai un homme, suivant le Seigneur, je vous le promets. Il me fermera les yeux, je lui laisserai tout mon bien... Mais je cause, je cause et je m'oublie. Et le lait de poule de Madame, et le lit qui n'est pas bassiné!
Héloïse quitta vivement la chambre. En allant éteindre les lampes du salon, Mme Brunier s'aperçut que les contrevents de la porte-fenêtre n'étaient pas fermés. Elle l'ouvrit pour les tirer et s'arrêta sur le perron. La nuit de Noël s'achevait, sereine et belle. La mer, au bout de la longue avenue, était calme; la lune étendait sur les mystérieux abîmes sa large traînée de lumière, montrant l'infini: la vague discrète apportait à la grève un long éclair, resplendissant et pur comme un sourire après les larmes.
Décembre 1902.
A Yvonne,
«Ton sourire infini m'est cher
Comme le divin pli des ondes,
Et je te crains quand tu me grondes
Comme la mer.»
SULLY PRUDHOMME.
(Chanson de mer).
Au bruit assourdissant du réveil, Nadine, brusquement arrachée à ses rêves, poussa un léger cri. Le coeur battant, elle saisit l'horrible instrument et le fourra sous son coussin pour le faire taire; là, elle le tint bien fort, comme on tient un animal méchant qui voudrait s'échapper. L'impitoyable son strident continua un instant, assourdi, étouffé, puis s'éteignit. Alors la jeune fille alluma sa lampe, regarda l'heure: cinq heures et demie. Il faut se lever, se dit-elle en étirant ses bras lourds de sommeil et en baillant. Sans s'attarder dans le lit chaud et douillet où il aurait fait si bon se recoucher, bravement elle sauta hors des couvertures et commença sa toilette.
C'est Noël,—pensait-elle en tordant ses beaux cheveux fauves devant la glace et plantant des épingles dans leur masse ondée, rebelle.—Je suis bien laide, aujourd'hui! J'ai mon teint de «perle malade», comme dit papa. S'il s'en aperçoit, il sera inquiet; mais il ne s'en apercevra peut-être pas. Et, lui excepté, qui donc y prendra garde? Je ne le verrai pas. Pourquoi aujourd'hui plutôt qu'un autre jour? Ne me suis-je pas mise, moi-même, volontairement en dehors de sa route? Et, si je le rencontrais, remarquerait-il ma pâleur? C'est à peine s'il me regarde, quand le hasard nous met en présence; et cela est si rare! Il prend à gauche quand je tourne à droite, et à droite quand je vais à gauche. Il me fuit, c'est certain; ma vue doit lui être odieuse...
Mais je me suis promis à moi-même d'être courageuse, et je le serai. Je n'ai pas le droit d'être triste. Joyeux Noël, Nadine, entends-tu? Joyeux Noël pour tous autour de toi: leur gaîté ne dépend-elle pas en partie de la tienne? D'ailleurs, les petites soeurs sont ici, les petites soeurs! et Jacques, ton Jacques: cela, certes, est de la joie, de la vraie! Peut-on avoir tout ce que l'on désire en ce monde? Oui, parfois, mais cela ne dure guère. J'ai eu ce moment de plein bonheur, quand maman était là, que nous étions tous réunis, qu'il venait sans cesse, qu'il m'aimait... Eh! bien, eh! bien, et ces résolutions? Voilà-t-il pas que je pleure? Bah! les plus belles journées ont bien leur rosée, le matin? Voyons, n'ai-je pas de hautes, de belles compensations? Je suis une ingrate: Père est si tendre! De quel ton ne me disait-il pas, hier, comme nous revenions de notre promenade quotidienne: «Les autres vont arriver, Nadine, mais, sache-le, à toi seule tu me suffis.» Quelle cruauté, quel égoïsme il eût fallu...
La jeune fille s'essuya les yeux, passa un chaud déshabillé de molleton blanc, et s'installa auprès de sa table pour coudre. Elle examinait dans tous les sens, l'une après l'autre, deux robes de fillettes, deux fraîches robes de mousseline. Il s'agissait de les allonger et de les élargir. Comment s'y prendre? Eh! tout simplement en défaisant les plis et déplaçant les crochets! Agnese, la femme de chambre, était trop occupée pour le faire; les «petites soeurs» n'avaient que leurs uniformes si laids, ou leurs vieux costumes bleus: or, il fallait qu'elles fussent belles, le soir, au dîner; leur père serait si content, si fier de leur bonne mine! A l'oeuvre! Et les doigts actifs se mirent à découdre.
Aussi, qui aurait cru qu'elles pousseraient et grossiraient tant que cela en trois mois, les chéries! C'était stupéfiant! Étaient-elles fatiguées, la veille, en arrivant de leur voyage, tout d'une traite depuis Florence! Elles s'endormaient à table comme les gros bébés, comme les chers poupons d'autrefois. Et quels progrès elles avaient fait en Italien! Le doux accent toscan prenait, en volant sur leurs lèvres pures, un charme particulier.
—Cette Maggie est vraiment étonnante pour ses treize ans, presque aussi grande que moi, et, avec cela, robuste, déjà ronde comme une petite caille! Mais Lucette est beaucoup plus frêle, hélas! On lui donnerait certainement moins que ses onze ans. Pourtant elle aussi a poussé; elle m'arrive à l'épaule, maintenant. Comme elle ressemble à maman avec son teint mat, ses cheveux noirs, et ses clairs yeux bleus si tendres! Pourvu que... Oh! qu'elle serait donc heureuse, si elle les voyait toutes les deux, la bien-aimée!
Nadine cousait. La haute lampe, voilée de soie rose, éclairait son front pensif, où deux petites raies fines commençaient à se creuser,—avivait ses paupières baissées, bordées de longs cils noirs, son visage d'un blanc lumineux, allongé, mince,—s'arrêtait sur le rouge vif de belles lèvres frémissantes de vie contenue, closes comme une fleur encore fermée, douces et tristes.
Six heures. Le pas lourd de la cuisinière se fait entendre à l'étage au-dessus; elle remue son lit; puis c'est le tour de la femme de chambre. Bien! Elles seront à l'ouvrage assez tôt ce matin, malgré leur rentrée tardive après la messe de minuit. Il le faut, la maison est pleine, et, ce soir, ce dîner... En y pensant, Nadine a comme une petite fièvre: si quelque chose allait être oublié, quelque plat manqué! «J'ai tout prévu, je crois, se dit-elle, mais papa invite toujours du monde au dernier moment et Perpétua est si journalière! Quelle désagréable surprise me réserve-t-elle? Voyons: la dinde truffée est superbe, le civet de lièvre sentait très bon, hier, déjà... Ces plis sont interminables... Pourvu que les huîtres arrivent à temps! Avec le légume et le pudding que je ferai ce sera, je crois, suffisant. Le sera-ce, vraiment? C'est peut-être un peu lourd, tout cela, mais papa tient à la dinde traditionnelle, Jacques aime beaucoup le civet et Perpétua le réussit bien; quant aux petites, un Noël sans pudding ne serait plus Noël. Et puis, nos invités sont tous de vieux amis indulgents. J'arrangerai bien la table avec les fleurs de la serre, du houx, des fruits... l'épicière a promis d'envoyer les bananes et les mandarines avant midi, par le courrier...
Sept heures, déjà? Heureusement l'ouvrage avance. Les «petites soeurs» ne tarderont pas à s'éveiller pour regarder dans leurs souliers. Vont-elles être contentes! Peut-être s'attendent-elles encore à des jouets; mais elles sont trop vieilles, vraiment; il faut commencer à les traiter en grandes filles. Les cols de broderie anglaise, enfin terminés, leur iront bien. Ces parures donnent un petit air propre et soigné, fort gentil.
La porte s'ouvre, et une belle fillette brune, les pieds nus, en chemise de nuit, se précipite dans la chambre.
—Merci, «Grande», dit-elle, sautant sur les genoux de sa soeur et l'étouffant dans ses bras. Juste, je désirais tant un bracelet! Et ce joli col! C'est la dernière mode, tu sais! J'en ai vu de tout pareils à la devanture d'un grand magasin, à Florence! Laisse donc ton travail! Est-ce que l'on coud, le jour de Noël! C'est défendu. Viens dans mon lit un moment, comme l'année dernière, nous bavarderons. Luce dort encore, naturellement! Pauvre mioche! elle est fatiguée du voyage, tu comprends!
—Alors il ne faut pas la réveiller. Reste chez moi, toi, au contraire, couche-toi. Je n'ai plus que deux points à faire et j'ai fini.
—Oh! tiens! justement la voilà, Mademoiselle! Enfin! Elle est réveillée! Retournons dans ma chambre.
Nadine prit en ses bras la frêle enfant qui arrivait, toute ensommeillée encore, pâle et grelottante, et se hâta de la rapporter dans sa couchette de cuivre. Maggie, déjà enfouie jusqu'au cou sous les couvertures, regardait sa «grande» de ses yeux brillants. Son petit nez en l'air, sa bouche malicieuse, tout son visage frétillait de santé, de vie.
—Ouvre les contrevents, dit-elle. Oh! qu'il fait bon chez nous! Comme on y dort bien! Tiens! Tu as fait mettre des rideaux neufs! Je n'avais pas remarqué cela, hier soir! Ces coquelicots roses sont très jolis, et comme ils vont bien avec la tapisserie! Qu'elle est gentille notre chambre! N'est-ce pas, Luce? Autre chose que le dortoir de la pension, avec ses odieux murs peints en gris qui ont l'air d'être faits en brouillard, et ces durs lits de fer, hein! Fait-il froid, dehors? Y a-t-il de la neige?
—Oui, sur les sommets, pas ici, dit la grande soeur en refermant la fenêtre.
—Quel malheur! Noël, sans neige, ce n'est plus ça.
—Qui veut déjeuner dans son lit?
—Moi!
—Moi!
—Bon! Je vous ai gardé un peu de la galette d'hier soir. Lucette, sonne pour qu'Agnese apporte le chocolat. Es-tu contente de ce que tu as trouvé dans ton soulier?
—Oh! si contente, Dine! Je venais exprès dans ta chambre pour te le dire, mais cette Maggie parle tout le temps! Imagine-toi, Marthe Baldès, tu sais, mon amie, a une gourmette presque pareille—pas si belle—et j'en avais tellement envie d'une, moi aussi! Comment fais-tu pour toujours deviner ce qui fait plaisir? Oh! je le sais: tu nous aimes! Nous les mettrons ce soir, les bracelets, dis, et aussi les cols?
—Oui.
—Quel bonheur d'être à «Paradiso»! Il me tardait tant que Noël arrivât! Il me semblait que jamais, jamais, ce moment ne viendrait. Tu feras un pudding, n'est-ce pas, Dine, comme les autres années, et nous t'aiderons?
—Oui, je vous ai attendues exprès.
—Moi, j'enlèverai les pépins des raisins secs, dit Maggie.
—Et moi, j'émietterai le pain anglais, reprit Luce. Nous le ferons ce matin?
—Ce matin.
—Avant le temple?
—Dès que vous serez prêtes.
—Nous le tournerons tous, tous, dit Maggie avec exaltation: Jacques, Agnese, Perpetua, papa, oui, même papa, je le lui porterai dans son cabinet.
—Et tu nous raconteras l'histoire «du petit raisin de Corinthe qui ne voulait pas être mangé?» supplia la toute petite.
—Si vous voulez.
—Mais, quand même, cette après-midi, nous aurons nos amies?
—Je l'espère, je les ai toutes invitées.
—Nous as-tu fait des «merveilles»?
—Oh! fi! la gourmande!
—Tu n'en as pas fait?—Et la figure de Lucé s'allongeait déjà.
—Mais oui, sois donc tranquille!
—Beaucoup?
—Une pyramide.
—Que tu es gentille!—La fillette, les yeux étincelants de plaisir, une petite lueur rose sur son fin visage, se mit à embrasser sa soeur à petits coups pressés, tantôt sur une joue, tantôt sur une autre.
—Tu ne sais pas, Nadine! s'écria Maggie, devenue grave subitement. J'ai eu un très grand chagrin. Je ne te l'ai pas écrit, parce que ça aurait été trop long à te raconter, et aussi pour ne pas te faire de la peine. Mais il faut que tu me promettes de ne le dire à personne, personne.
—Je te le promets.
—Surtout pas à Jacques.
—Tu peux te fier à moi.
—Jacques est trop moqueur. Eh bien! je suis brouillée avec Lola, ma grande amie. C'est une rapporteuse. Tu ne devinerais jamais ce qu'elle a fait. Elle a été dire à Madame que je la trouvais injuste. C'est vrai que je la trouve injuste, elle ne me donne jamais que des huit, quand même je sais mes leçons très bien, très bien, sans une seule faute; mais je l'avais dit à Lola en confidence, c'est très mal de le répéter.
—C'est une trahison, dit Luce, avec conviction.
—Et moi qui avais tant de confiance en elle! continua Maggie. C'était mon amie de coeur, tu sais, ma vraie amie. Je croyais que nous nous aimions pour toute la vie, et voilà, c'est fini! Cela m'a fait beaucoup, beaucoup de peine. Aussi, je ne veux plus jamais aimer personne que toi... et papa... et Jacques... et Daniel.
—Et moi? demanda la petite.
—Oh! toi, bien entendu! Toi, tu es un peu moi, tu es presque ma soeur jumelle. Et puis, après, maintenant c'est fini, je m'en moque. C'est Noël! c'est Noël! c'est Noël! Et, faisant une boule de son édredon, elle le lança dans le lit de Lucette. Celle-ci riposta en lui envoyant le sien. Nadine, qui allumait le feu préparé dans la cheminée, en reçut un sur la tête. La lampe posée près d'elle, sur le plancher, s'éteignit. La pâle lumière d'un matin d'hiver se répandit dans la chambre. Le feu ronflait.
—Attendez! dit la grande soeur. Je vais vous apprendre à me manquer de respect!—Et elle courut vers les lits. Mais là, plus personne! Les têtes mutines avaient disparu. Seulement, sous les couvertures de Maggie, il y avait quelque chose qui remuait, remuait... Nadine se mit à chatouiller dans le tas. Des cris étouffés s'entendaient, des coups de pied ébranlaient la cloison voisine. Enfin une tête apparut, rouge, ébouriffée, suivie d'une autre tête plus pâle, et les «petites soeurs» malades de rire, se pendirent au cou de la jeune fille qui les emporta en tournoyant.
—Pour un joyeux Noël, c'est un joyeux Noël! dit une grosse voix.
Aussitôt les fillettes glissent à terre, et comme deux souris peureuses qui regagnent leur trou, s'en vont chacune dans sa couchette.
—On frappe avant d'entrer! dit Maggie, furieuse d'être surprise ainsi.
—Vraiment? dit le grand frère, riant de son air de dignité offensée. Eh! bien, j'ai frappé, Mademoiselle, mais votre majesté faisait tant de tapage, qu'elle n'a pas entendu. Et puis, pour les quatres petits fuseaux maigres que j'ai entrevus, trottinant, ce n'est pas la peine de faire tant d'embarras! J'ai cru que le feu était à la maison, moi, ou que vous étiez assaillies par une bande de brigands! Qui donc tapait si fort à la muraille? Et avec quoi? Ce n'est pas possible que ce soit cette prude demoiselle? J'ai tout juste pris le temps de m'habiller à la hâte et d'accourir, pensant vous trouver massacrées. Mais, certes, je regrette mon bon mouvement. A l'avenir, on pourra bien vous égorger tout à son aise, sans que je m'en inquiète. J'aurais fort bien dormi encore une bonne heure sans votre tapage infernal. Vous me paierez ça, mes enfants! Toi, l'effrontée, je vais te mettre au haut de cette armoire; tu y resteras jusqu'à ce que tu demandes pardon; quant à toi, la mauviette, je me contenterai de te fourrer dans ma malle.
—Non! non! criaient les fillettes. Nadine, défends-nous!
—Voilà le déjeuner, dit la femme de chambre en entrant.
—Ah! merci, ma bonne Agnese! Justement je mourais de faim! Et Jacques, prenant une des tasses fumantes, fit mine de s'installer auprès du feu. Maggie oubliant tout, sauta hors du lit.
—Le gourmand! cria-t-elle, indignée. Nadine empêche-le! Je le dirai à Papa! C'est pour moi, pas pour toi!
La grande soeur rétablit l'ordre. Quand les enfants furent lavées, installées et en train de savourer leur chocolat, le jeune homme lui dit à voix basse:
—Je voudrais te parler le plus tôt possible.
—Qu'y a-t-il? demanda Nadine devenant subitement pâle.
—Je te le dirai. Où pourrai-je te voir seule?
—Viens avec moi dans le bois. Il faut que j'aille cueillir le houx pour ce soir: Je n'ai pas une minute à perdre aujourd'hui.
La jeune fille disparut et revint, l'instant d'après, vêtue d'une gentille robe de serge grise. Elle prit, en passant dans le vestibule, sa grande mante rouge dont elle rabattit le capuchon sur sa tête, de vieux gants, mit des socques, et, armée d'un sécateur, suivit son frère qui, impatient, nerveux, marchait devant elle.
Il se retourna à son approche.
«Qu'elle est belle!» se dit-il, frappé de sa grâce, comme chaque fois qu'il la revoyait après une absence. «Elle ne ressemble à personne...» Puis, tout haut:
—Dis-moi, où as-tu péché tes yeux, Dine? Je n'en ai jamais vu de pareils; ils sont étonnants. D'abord, tu sais, leur couleur est très rare: ce gris.... indéfinissable ni bleu ni vert. Peut-être te viennent-ils, comme ton nom, de notre ancêtre Suédoise? Quand tu es rêveuse ou préoccupée ils se ternissent, deviennent pâles et froids comme un ciel du Nord: plus personne dedans. Mais lorsque tu y es... maintenant, tiens! c'est le soleil de midi sur la mer, le soleil du coeur de Nadine, qui éclaire tout autour de lui.
—Quand tu auras fini... dit tranquillement la soeur. Te souviens-tu de la couturière qui venait à la maison du temps de Maman, Angela? Elle disait de toi: «Ce Monsieur Jacques, quelle langue bien pendue il a!» Elle avait raison. Tu feras, certes, un bon avocat. Par malheur, je connais ces attendrissements-là: en général ils ne présagent rien de bon. Je ne sais pas si mes yeux sont beaux, caro29, mais je sais qu'ils y voient, et très clair. Ils ont remarqué tout de suite, avant que tu ne m'aies rien dit, dès hier soir, que tu es préoccupé. Tu as beau rire et faire le fou, va, il y a là, sous cette formidable moustache à la Vercingétorix, le mauvais pli de quand tu avais fait une sottise, autrefois. Alors aussi, pour m'apaiser, tu m'appelais ta «zolie Dine». Allons, trêve aux préambules. Si tu as à m'apprendre quelque chose de désagréable, dépêche-toi; j'aime mieux ça.
Note 29: (retour) Cher.
—Tu as une manière de m'encourager!... Crois-moi si tu veux, mais il y a une chose singulière. Lorsque j'ai fait des folies et que je suis loin de toi, je sais bien, au fond, que je suis coupable, j'ai une conscience, comme tout le monde; seulement la morale courante est si indulgente, si facile! Je ne me trouve ni meilleur ni pire que les autres; je ne sens véritablement mes fautes que lorsque je te vois, que je rencontre ces yeux... eh bien! non, là, je n'en parlerai plus! Toutefois, j'ai le droit de dire qu'ils ont sur moi une étrange influence, une influence ridicule qui me vexe et que je ne puis pas secouer. Dis-moi, est-ce toi qui as mis cet écrin sur ma table, pour moi?
—Mais oui, dit la jeune fille, inquiète, cela ne t'a-t-il pas fait plaisir?
—Certainement...
—Tu as reconnu?...
—Oui, c'est la bague de Maman, celle qu'elle portait à la main droite, cette main si longue, si blanche avec ses ongles un peu bombés. Le rubis lançait de petits éclairs rouges quand elle cousait, le soir, à la lampe, tu t'en souviens?
—Certes! J'ai fait agrandir l'anneau pour toi. Il me semblait que tu serais content d'avoir ce souvenir.
—Reprends-le, je n'en suis pas digne.
—A ce compte-là, moi non plus je n'en suis pas digne, personne n'en est digne...
—Tu ne sais pas ce que tu dis. Entre toi et moi il y a un abîme. Comment va Papa? Son coeur?
—Bien, tant qu'il se ménage et qu'on le ménage.
—C'est-il vraiment un anévrisme?
—Oui. Les médecins l'affirment, tout au moins. La mort de maman en est la cause déterminante: il l'aimait tant! il ne lui faut aucune espèce d'émotion ni de fatigue; beaucoup de distractions. Ce n'est pas toujours commode à la campagne, tu comprends, quand nous sommes seuls. Heureusement qu'il a sa chère musique! Mais encore, n'en faudrait il pas abuser, surtout le soir: cela l'énervé et l'empêche de dormir. Le matin, nous faisons la correspondance, les comptes, un peu d'anglais: nous avons lu presque tout Shakespeare, cet hiver. L'après-midi, quand il fait beau et que mon malade est assez bien, nous allons tout lentement et en nous arrêtant souvent, jusque dans les bois, voir où en sont les coupes, ou nous longeons le torrent jusqu'à Totti; si Père est trop las, nous nous arrêtons à la première terrasse du jardin et nous regardons le soleil dorer les glaciers et se coucher derrière les Alpes assombries. Après dîner, je lui lis le Dante en italien, ou les tragiques grecs dans la traduction française de Leconte de Lisle, ou encore du Vigny, du Victor Hugo. Je tâche de ne pas trop massacrer de si grandes choses... Pauvre père... il faut voir alors son visage, il est vraiment transfiguré! Les livres médiocres lui sont odieux; il vit dans une atmosphère de douleur et de beauté qu'il serait criminel de troubler, ou domine l'image immatérielle de son unique amour.
Les jeunes gens étaient arrivés dans le petit bois de chênes touffus, non loin de la maison, où les houx, les fougères roussies, les ajoncs et les ronces s'enchevêtraient en un fouillis épais.
—Tu n'as pas l'intention de m'amener là? dit Jacques. Nous serions écorchés vifs!
—Fi! le citadin! Voici le sentier.
—Un sentier, cela? Allons, puisqu'il le faut! Drôle de confessionnal, tout de même!
—Le plus charmant et le plus discret de tous, caro! Regarde cette clairière, tout juste grande comme un boudoir. Pour tapis nous avons la mousse et les feuilles mortes brodées de givre; pour plafond, le ciel. Ces murs vivants nous séparent du monde et des hommes bien mieux que des parois de planches ou de briques. Qui donc songerait à venir nous chercher ici? Parle maintenant et n'oublie pas que le confesseur est celle qui prenait toujours ta défense, autrefois.
—Et qui se faisait punir pour les fautes que j'avais commises. Vois-tu, Dine, je n'aurais jamais dû te quitter. Loin de toi, je suis un autre homme; près de toi je reprends mon âme d'enfant, je redeviens celui que notre mère appelait son «petit tendre». Vous m'avez peut-être trop gâté, toutes les deux, trop aimé...
—Peut-on aimer trop?
—Qui sait? A certaines natures il faut la bonté; à d'autres, moins nobles, la férule. Je suis de celles-là. On devrait me fustiger comme un enfant coupable. Mais, voyons, fâche-toi, ne me regarde pas avec cet air confiant qui me désespère! Comment veux-tu que j'ose te dire... Ah! je suis un misérable!
Et Jacques, s'asseyant sur le tronc d'un chêne abattu cacha dans ses mains son visage angoissé.
—Un misérable, toi? Jamais je ne croirai cela. N'es-tu pas son enfant? dit la jeune fille, s'agenouillant auprès de son frère et prenant sa tête brûlante tout contre son épaule. Ne parle pas, je vais achever la confession: tu t'es de nouveau laissé entraîner, comme il y a six mois, tu as joué...
—Oui. Qui te l'a dit?
—Ton repentir. Tu as perdu et tu...
—C'est que j'avais besoin d'argent... Ah! si tu savais!
—Je ne veux pas savoir. Combien te faut-il?
—Mille francs seulement. J'en dois le double; mais Daniel, à qui je me suis adressé d'abord, m'a envoyé vingt-cinq louis, avec une semonce si dure, il est vrai, que j'ai été sur le point de tout lui retourner. J'ai pu emprunter les cinq autres cents francs à des camarades. Restent mille francs. Il faut que je les trouve à tout prix, aujourd'hui. C'est une dette de jeu, une dette d'honneur, tu comprends. Si demain, avant minuit, je ne l'ai pas payée, je suis déshonoré. Mille francs, ce n'est pas excessif, pourtant! Papa les retiendra sur ma part, plus tard. Mais je lui avais donné m'a parole que je ne jouerais plus; j'ai manqué à ma parole. Quelle confiance aura-t-il en moi, désormais? Quel mal ceci ne va-t-il pas lui faire! Ah! je n'ai pas le courage de lui porter ce coup! Tu lui parleras, toi, n'est-ce pas?
—J'arrangerai tout, ne crains rien. Lève-toi, maintenant et aide-moi à couper mon houx.
—Tu as du chagrin, Dine?
—Oui. Moi aussi je me fiais à tes promesses. Et Papa... Mais tu t'es dit tout ce que je pourrais te dire. A quoi serviraient les reproches! Regarde plutôt: le soleil a percé les nuages; il est entré dans le confessionnal; c'est le soleil de Noël, chéri; laisse-toi pénétrer par lui. Il te dira ce que je ne sais pas te dire, moi, qui n'ai jamais su te gronder. Si je le comprends bien, il parle de pardon, de courage, de vie nouvelle. Il dit: joyeux Noël à tous, oui, joyeux, malgré tout, malgré les fautes, les regrets, les déceptions, les séparations, les deuils, les tristesses: joyeux dans l'espérance divine, joyeux dans la force venue d'en haut et promise à ceux qui se repentent, aux hommes de bonne volonté. Garde la bague: c'est elle qui te la donne, maintenant: la pierre, couleur de ces graines, te rappellera notre confessionnal. Promets-moi seulement de la porter toujours et de la regarder quand viendra la tentation.
—Je te le promets.
—A l'oeuvre, à présent, paresseux! Vite, et ce houx! Papa doit être levé. Ecoute: n'est-ce pas la cloche du déjeuner qui sonne?
—Oui.
—Dépêchons-nous. Coupe donc les branches plus longues! Mets tes gants si tu crains de te piquer. Ah! voilà ce qui s'appelle un beau bouquet! C'est assez. Viens!