V

LE RETOUR

«Tais-toi, le ciel est sourd, la terre le dédaigne.»
(Le vent froid de la nuit),

(Poèmes Barbares).

LECONTE DE LISLE.

Le bois est solitaire. La lune, dans son plein, éclaire l'étroit sentier qui passe au milieu des hautes fougères brûlées. Les chênes noueux, rabougris, chauves de leurs feuilles, ont l'air de petits vieux transis, se chauffant à ce paie soleil de rêve. Rien ne bouge. Les lapins et les lièvres, qui, au matin, vont broutant dans la rosée, et, le jour, traversent furtivement le chemin, pelotonnés au fond des terriers, attendent l'aurore; les reinettes vertes dorment au fond des fossés. Sur la mousse, à gauche, une grande forme noire est étendue immobile.

Soudain, une brise froide se lève et fait frissonner les fougères et les rares feuilles sèches restées aux arbres; un hibou quelque part, tout près, pousse son cri lugubre. La forme noire remue, se dresse, se lève, c'est un homme. La lune éclaire en plein son visage décharné, où deux grands yeux bleus, sauvages et hagards, brillent comme des vers luisants dans les broussailles d'une chevelure fauve. Il est misérablement vêtu; sa veste d'alpaga, jadis noire, tournée au vert, est bien légère par cette nuit de fin décembre; son pantalon est déchiré dans le bas. En même temps que son gros bâton, il ramasse un chapeau de paille défoncé qu'il met sur sa tête, et s'en va d'un pas chancelant, ombre errante et pitoyable, dans la route blanche.

—Sacré froid! murmure-t-il en soufflant sur ses doigts engourdis pour les réchauffer. Quand je pense qu'à cette heure il y a des gens bien vêtus, bien au chaud dans des maisons fermées, étendus sur des fauteuils rembourrés, devant un feu brillant, digérant quelque bonne dinde truffée, tandis que je grelotte sous mes haillons, que j'ai pour lit le tapis des lapins, pour abri, le plafond des chouettes; et encore, les lapins, les, chouettes, ça a des terriers, des nids, ça mangé à sa faim! Bon sang de bon sang, cela me rend fou, je deviens enragé, féroce comme les loups, mes frères, les seuls qui soient aussi gueux que moi. Tant pis! Je ferai comme eux, et gare à qui me résistera! J'ai des dents longues, des crocs, moi aussi; je suis affamé, je veux manger, me repaître et jouir à mon tour... Assez, assez d'hésitations, Jean, mon garçon, assez de scrupules, de bêtises!

Ah! les ignobles repus! Ils me repoussent parce que j'ai faim et que mes habits en loques cachent à peine mes os! Comme c'est juste, ça! Si j'avais de belles frusques et la panse ronde, ils me feraient des risettes. Dire que personne n'a voulu de moi, personne! Qu'ai-je donc dessus qui met les gens en défiance? Verrait-on sur mon visage... Bah! des blagues!

Il n'y a pas de justice! Celui qui m'a poussé au mal vit heureux, riche, sans remords, le gredin, et moi je porte seul la peine. J'avais tout quitté; plein de bonnes idées, je venais demander pardon à ma mère et passer le restant de ma vie avec elle. J'étais décidé, oui, Dieu m'est témoin, bien décidé à devenir un bon sujet, à travailler dur pour réparer le mal que je lui ai fait. Après un voyage terrible, où je me suis crevé, privé de tout, pour ne pas arriver à elle les mains vides, je cours à la Terrucole. Malédiction! La maison est fermée, la voisine, mère de Peyroulin, morte; celui-ci parti pour les Amériques avec son père. Je m'informe: personne ne sait ce qu'est devenue ma mère. Il y a des années qu'elle a quitté le pays: Je descends dans la plaine, je fouille les environs à dix lieues à la ronde, je questionne tout le monde: personne ne l'a vue, personne ne se souvient d'elle. Désespéré, sans le sou, je reviens dans mon village, je demande du travail: tous me tournent le dos. Comment donc! le fils à la Jeannotte, qui a volé son patron à Villeneuve autrefois, pourquoi pas un galérien, alors? Ouste! à la porte, et plus vite que çà! Je veux parler, expliquer: on ne m'écoute même pas! Je vais en ville, j'essaie de me placer n'importe où, n'importe comment, cuisinier, domestique, garçon boucher, commis, manoeuvre; partout la même grimace en voyant ma tête, toujours la même question: vos papiers, vos certificats? Comme si j'en avais, moi, des papiers, des certificats! Ah! ils sont plus sauvages, ces chrétiens-là, plus féroces, plus cannibales que les cannibales, là-bas, à la Nouvelle. Au moins, ceux-là, ils vous engraissent avant de vous manger! Alors, quoi, faut voler encore pour vivre?

Pourtant, je n'étais pas méchant, moi, ni exigeant. Avec du pain tous les jours et un peu d'amitié, j'étais content. Je n'aurais fait tort à personne. Mais c'était trop pour moi, cela encore! Rien du tout, voilà quelle est ma part en ce monde. Rien, est-ce assez, je vous le demande?

L'homme s'était arrêté. Son regard fou semblait s'attacher à un interlocuteur invisible. Il avait saisi le tronc d'un jeune chêne et le secouait comme pour en obtenir une réponse. Brusquement, il le lâcha, reprit sa marche vacillante et sa sourde plainte.

J'ai tendu la main, j'ai mendié de maison en maison: on me jette un vieux morceau de pain et on me fait partir bien vite: si j'allais prendre quelque chose hein! Marche donc, va-nu-pieds, vagabond, ne t'arrête pas: il n'y a pas d'asile pour toi! Mange l'air du temps, bois la pluie du ciel, c'est assez pour toi, misérable!

Eh bien! puisqu'ils croient que je suis un voleur, je le serai; j'ai pris autrefois pour les autres, je prendrai pour mon propre compte, maintenant. J'en ai assez, de mâcher de la vache enragée, de tremper des croûtes dures dans l'eau des ruisseaux, de croquer des fruits verts ou des châtaignes crues. C'est malsain l'eau pure, c'est plein de petites bêtes, des microbes, qu'on appelle. Le monde est mal fait. Les uns ont trop de tout, jusqu'à en être malades, et moi j'ai pas de quoi ne pas mourir de faim. C'est il bien, cela? Y en a qui disent que cela ne durera pas et que, bientôt, il y aura un grand chambardement, qu'alors pauvres et riches seront tous pareils, qu'il y aura du bonheur pour tout le monde. Ah! ouatte! Quand? En attendant, faut-il claquer? Sale machine que cette terre, sale bon Dieu qui voit tout cela et reste bien tranquille dans son ciel! N'est-ce pas lui-même qui me pousse au mal? Eh bien! va pour le mal!

Voici le petit bois, là, sur la hauteur. Mais où est la maison de la vieille? Elle est calée, m'a-ton dit, la sorcière! Paraît qu'elle a un magot caché quelque part dans la baraque. Sacrée égoïste! Pourvu qu'elle aille à la messe! Je me cacherai, puis, dès qu'elle aura détalé, ni vu, ni connu, j'enlève la pie au nid. Qui donc saura que c'est moi? Je n'ai rencontré personne en traversant le village; et, dans ce bois, sauf les lapins et les grenouilles... L'affaire faite, j'achète habits, chapeau, souliers, je vais chez un perruquier et me voilà honnête homme; je trouve un emploi, je suis sauvé! C'est simple et limpide! Vaut-il mieux tourner l'oeil dans un coin pour être ensuite ramassé comme une charogne par quelque paysan ivre revenant du marché? Si je rate le coup, j'ai ici un vieux camarade qui parle peu mais bien: mon revolver. Il sera temps, alors, de lui faire dire deux mots à mon oreille.

Bon! la lune se cache: un témoin gênant de moins. Cette petite lumière, là-bas, ce doit être la maison. Allons, courage! Examinons les lieux et attendons. Si elle n'allait pas à la messe, tout de même! Bah! ces bicoques, ça ferme à peine, et les vieilles, c'est faible, ça ne se défend pas. Oui, et c'est là le chiendent, ça pleure, ça tremble... Elle est capable de passer comme un poulet. Je la bâillonnerai, d'abord, sans lui faire du mal, pour quelle ne braille pas, puis je la rassurerai, je lui expliquerai... Pour qu'elle te dénonce, après, et te fasse prendre... Sotte affaire! J'aimerais mieux attaquer des taureaux dans la brousse! Mais non, faut en finir. Allons-y! Voici la cahute. Observons...

Jean était arrivé sur le sommet de la butte couverte de chênes dépouillés, sorte de belvédère naturel d'où l'on apercevait vaguement la plaine de Bilhère perdue dans la nuit. Quelques lumières se détachaient dans les ténèbres. Derrière le bois, accotée à lui, une petite maison s'élevait, modeste et solitaire. Posée de champ sur le sentier, elle offrait aux passants son étroite façade blanche percée de deux fenêtres, son toit d'ardoises noires rabattu devant, tombant bas de chaque côté comme un capulet de veuve. Un jardinet, aux carrés de légumes bien cultivés, longeait la partie principale, donnant sur la plaine, où était la porte d'entrée. On distinguait les formes irrégulières d'un bûcher et d'un poulailler derrière la maison. Une faible lueur éclairait la fenêtre donnant sur le chemin. L'homme ouvrit sans bruit la porte du jardinet, s'approcha et regarda.

—Il y a une gosse! murmura-t il. Quelle déveine! Je ne savais pas cela! Allons, un autre poulet à ficeler!

Deux personnes, en effet, étaient assises dans l'âtre de la petite cuisine proprette: une fillette de dix ans à peu près, blonde, menue, jolie, et une femme âgée, vive encore d'allure, mais le front entouré de bandeaux entièrement blancs.

Où donc le misérable a-t-il vu ces traits réguliers, si délicats, mais si ridés qu'ils en sont effacés, comme un dessin couvert de mille fines ratures?

Elles sont charmantes à voir ainsi, l'aïeule, sans doute, et la petite-fille: la première, assise sur une chaise basse, l'autre, sur un escabeau de bois tout près, tout près. L'enfant, tournée vers la femme, les coudes appuyés sur ses genoux, une main sous son menton, lève sur elle son gentil visage confiant et présente ses pieds nus à la flamme. Les lèvres de la vieille remuent. Elle doit raconter une histoire. L'homme tend l'oreille. Non, elle chante! Oh! que ce chant est doux! Que la voix est pure et fraîche encore! Le coeur du malheureux est chaviré. Où a-t-il entendu cet air-là? Il semble monter en lui d'un passé lointain, lointain, traverser et écarter des brumes amoncelées. Brusquement le voleur tressaille des pieds à la tête, le souvenir lui revient: c'est un Noël et c'est sa mère qui le chantait jadis! Il faut qu'il l'entende de nouveau, et mieux, avec les paroles. La porte donnant sur le bûcher est ouverte. A pas muets, de son pas de traqueur de bêtes, il pénètre sans bruit dans le fond obscur de la cuisine et se glisse derrière le grand lit dont les rideaux à carreaux bleus et blancs le cachent, tout en laissant voir ce qui se passe. Les deux femmes, absorbées l'une par l'autre, ne s'aperçoivent de rien.

—Encore, Maï, dit l'enfant, encore, je te prie, ne sais-tu pas d'autres Noëls?

—Si fait, j'en connais un autre, un seul.

—Pourquoi ne me l'as-tu jamais chanté?

—Parce que cela me faisait trop de peine.

—Il est vilain, il est triste?

—Non, mais il me rappelle quelqu'un que j'aimais beaucoup et que j'ai perdu.

—Ton pauvre mari, n'est-ce pas?

—Non, pas mon mari.

—Ta défunte mère?

—Non plus.

—Qui donc, alors?

—Un enfant.

—Que tu aimais beaucoup?

—Beaucoup.

—Gentil?

—Très gentil.

—Grand comme moi?

—Plus grand.

—Blond, lui aussi?

—Bien plus blond que toi, les cheveux plus dorés.

—Mais il n'était pas ton petit enfant? Tu n'as pas eu d'autre enfant que moi, dis, Maï?

—Si, j'en ai eu un autre, un fils; celui-là, justement, auquel je chantais ce Noël.

—Pourquoi tu ne m'as jamais dit que tu avais eu un autre enfant?

—Parce que je ne pouvais pas; cela me faisait trop de peine.

—Je comprends, il est mort.

—Non, il n'est pas mort.

—Alors, où il est?

—Il est parti.

—Bien loin?

—Très loin.

—Et ce soir, cela ne t'en fait pas, de la peine, de parler de lui?

—Ce soir, au contraire, c'est drôle, je ne sais pas pourquoi, j'ai envie de chanter, de rire. Mon coeur bat: tiens, mets ta main là, sens tu comme il tape fort?

—Oui. Pourquoi ce soir et pas les autres jours?

—Je n'en sais rien, c'est comme cela. Est-ce que l'on sait pour quelle raison l'on souffre une fois plus qu'une autre? Le coeur, sans doute, a besoin de se reposer de souffrir, comme le corps, de travailler.

—Mais je ne l'ai jamais vu «à» ton fils?

—Non. Il était parti avant que je ne t'aie trouvée.

—Tu l'avais aussi trouvé à la Terrucole, dis, Maï, au pied de la croix, comme moi?

—Oh! non! C'était mon propre enfant.

—Ton propre enfant? Alors, moi, je ne suis pas ton propre enfant?

—Oui, oui, migue18, calme-toi.

—Ce n'est pas vrai que je suis l'enfant des hades, comme on disait là-haut, quand nous étions à la maison blanche et que les maynades19 me montraient du doigt en m'appelant «fille des hades», «filleule des broutches», «broutchine». Elles s'échappaient quand je m'approchais d'elles pour jouer. Elles étaient méchantes et je suis bien contente d'être partie.

Note 18: (retour) Amie.
Note 19: (retour) Petites filles.

—Non, ce n'est pas vrai. Tu es ma petite fille chérie.

—Et tu m'aimes autant que ton petit garçon?

—Je t'aime beaucoup. Tu es ma consolation, ma joie.

—Oui; mais tu l'aimes plus «à» lui, dis?

—Non. Seulement toi, tu es là, je t'embrasse, je puis te soigner; lui est loin; il est seul, peut-être, il n'a personne pour l'aimer; alors, tu comprends, il faut que je l'aime beaucoup pour tout ce qui lui manque.

—C'est vrai. Alors il était bien, bien gentil, ton petit garçon? Aussi gentil que moi?

—Oh! oui!

—Comment s'appelait-il?

—Jean, mais je l'appelais Yanoulet.

—Comme cela, il n'est pas mort? Il s'est en allé? Pauvre Yanoulet, je l'aurais bien aimé s'il était resté. Je n'aurais pas été toujours seule; nous serions descendus à l'école ensemble, comme Jacques et Marie de Lousteau. Mais pourquoi est-il parti? Il ne t'aimait donc pas lui? Moi, je ne voudrais pas te laisser, jamais.

—Si, il m'aimait bien, mais il a été entraîné par de mauvais camarades, il a fait des vilaines choses et n'a pas osé revenir me trouver. Il est parti et je ne sais pas où il est.

—Tu ne sais pas où il est? Il ne t'a rien envoyé dire, donc? Oh! pourquoi a-t-il fait cela? Moi, quand j'ai été méchante, je viens vite te le raconter pour que tu me pardonnes tout de suite. Il y a longtemps que cela est arrivé?

—Très, très longtemps; il avait quinze ans, il en aurait vingt-sept, maintenant.

—Vingt-sept ans! Comme il serait vieux! Bien, bien plus vieux que moi! Je ne pourrais pas m'amuser avec lui. Alors je ne regrette pas autant qu'il soit parti. Mais toi, Maï, ça t'a fait de la peine?

—Oh! beaucoup, beaucoup de peine! Je crois que si le Bon Dieu ne t'avait pas donnée à moi, si je ne t'avais pas trouvée, pauvrine, toute faible et mignonne, ayant tant besoin d'être soignée et aimée, je serais morte de chagrin.

—C'est pour cela que tu pleures souvent, la nuit, quand tu crois que je dors? Je t'entends bien, va, mais je ne fais semblant de rien puisque tu le caches de moi. C'est pour cela, aussi, que tes cheveux sont si blancs, si blancs qu'on dirait que tu es très, très vieille, et que tu as toujours des robes noires? Dis-moi tout de ton petit garçon, je t'en prie, Maï. Je n'en parlerai à personne et je te consolerai. Quand j'ai un chagrin, vite je cours te le raconter et tu me consoles toujours. Moi aussi je te consolerai, tu verras, veux-tu, dis?

—Oui. Ecoute. Autrefois, tu t'en souviens, nous habitions près de la Terrucole, la maison blanche qui est en haut du coteau.

—Oui, il y avait devant de gros châtaigniers.

—Cette maison, avec la terre qui l'entourait, était le bien que mon pauvre homme m'avait laissé en mourant. Je vivais là, avant ton arrivée, bien seule, cultivant le jardin, le champ, récoltant mes châtaignes, élevant quelques bêtes, mais tranquille et heureuse encore, car j'avais avec moi mon Yanoulet. C'était un si bel enfant! Je l'avais nourri de mon lait deux ans passés; tout le monde l'admirait quand je descendais au village, le dimanche, avec lui sur les bras. Son teint était rose et blanc comme celui d'un Jésus de cire, ses cheveux, blonds et bouclés, comme le petit St-Jean Baptiste de la procession. Et «connu»20, «escarabillat»21, gros! Tout le monde lui donnait plusieurs mois de plus que son âge; ses jambes et ses bras étaient de vraies curiosités tant ils étaient gras, fermes, pleins de trous! Je l'aimais à vendre mort âme pour lui. Il était tout pour moi. Je l'aimais trop: Dieu n'est pas content qu'on aime ainsi d'autres que lui. Tout ce qu'il voulait, mon «hilhot», je le voulais; j'étais faible. Je ne savais pas, alors, qu'on peut faire autant de mal en étant bon qu'en étant méchant, plus, même, parfois. Je sais cela, maintenant; je l'ai appris en souffrant beaucoup. Mais je croyais que d'aimer c'était tout, que, lorsqu'on aimait et qu'on ne pensait pas à soi-même, on ne pouvait mieux faire. Il faut aimer, certes, mais aimer bien, ne pas gâter ceux qu'on aime. Moi, j'ai gâté mon fils. J'étais si heureuse de lui donner ce qui m'a tant manqué, enfant, à moi, pauvre orpheline, un peu de bonheur. J'avais besoin de lui pour cultiver notre bien, mais il trouvait le travail de la terre trop pénible; il voulait être un monsieur à paletot; sa grand'mèro, qui vivait alors, lui avait mis cette idée dans la tête. Je lui ai cédé, pour notre malheur. Si je lui avais résisté, il serait encore auprès de moi, rien de ce qui est arrivé ne serait arrivé. Qui sait, pourtant? Faut croire que c'était la volonté de Dieu, car rien ne vient sans sa permission, comme dit monsieur le curé! Enfin, que veux-tu! J'ai envoyé mon Yanoulet en ville, ainsi qu'il le désirait tant, apprenti dans un grand magasin. Là il a fait de mauvaises connaissances, il a été entraîné à mal faire, il s'est perdu, puis il est parti.

Note 20: (retour) Éveillé, qui a de la connaissance.
Note 21: (retour) Dégourdi.

—C'était bien vilain de s'en aller, comme cela, sans seulement t'embrasser ni te demander pardon. S'il était venu te trouver tout de suite, tu lui aurais pardonné, n'est-ce pas, Maï, comme à moi quand je n'ai pas été sage?

—Bien sûr; mais il n'a pas osé revenir, il avait honte. Je le connais, moi, il est bien mon fils; il aurait préféré mourir plutôt que de voir mon chagrin et que d'entendre mes reproches. Mon pauvre petit! Il était si doux, si gentil, avant cela! J'en étais si orgueilleuse! C'était mal, vois-tu; les mères ne devraient jamais être orgueilleuses de leurs enfants, ça porte malheur. Il ne m'écoutait pas beaucoup, c'est vrai, mais j'étais si faible, aussi! Il m'aurait demandé la lune, je crois que j'aurais essayé de la lui donner. Toutes les veillées de Noël, quand il était petit, je le prenais sur mes genoux et je lui chantais des cantiques, comme à toi.

—Et celui que tu ne veux pas me chanter aussi?

—Surtout celui-là. Il l'aimait beaucoup. Il s'endormait toujours quand nous arrivions au dernier couplet.

—Je voudrais bien le connaître, ce Noël. Cela te ferait-il beaucoup, beaucoup de peine de me le dire? Oh! pas l'air, rien que les paroles.

—Non, non; ce soir, au contraire, ça me fera plaisir. Je vais te le chanter; une autre fois, peut-être, je ne le pourrais plus. Alors, écoute bien.

Entre le boeuf et l'âne gris

Dort, dort, dort le petit Fils.

Mille anges divins,

Mille séraphins.

Volent à l'entour

De ce grand Dieu d'amour.

Entre la rose et le souci

Dort, dort, dort le petit Fils.

Mille anges divins,

Mille séraphins

Volent à l'entour

De ce grand Dieu d'amour.

Entre les deux bras de Marie.

Dort, dort, dort le Fruit de Vie.

Mille anges divins,

Mille séraphins

Volent à l'entour

De ce grand Dieu d'amour.

Entre deux larrons sur la croix,

Dort, dort, dort le Roi des Rois.

Mille Juifs mutins,

Cruels, assassins,

Crachent à l'entour

De ce grand Dieu d'amour.

Qui m'aurait dit lorsque, endormi, j'embrassais sa tête d'anjoulin22, que, lui aussi, serait un larron!

Note 22: (retour) Petit ange.

—Un larron! Qu'est-ce que c'est qu'un larron, Maï?

—C'est un voleur.

—Un voleur! Ah! Mon Dieu! Non, ce n'est pas possible, ton petit enfant, Yanoulet, n'était pas un voleur?

—Hélas, oui, ma fille, ce n'est que trop vrai. Je ne pouvais pas le croire d'abord, moi non plus, tu penses, mais il a bien fallu que je reconnaisse la vérité: on l'a pris emportant un paquet qui n'était pas à lui; il n'y a pas de doute possible. D'ailleurs, s'il n'était pas coupable, serait-il parti comme cela?

—Un voleur, un de ceux qu'on amène en prison, entre deux gendarmes? Oh! Maï, j'ai peur! Prends-moi sur tes genoux et serre-moi bien fort. Je ne deviendrai pas une voleuse, dis, tu m'en empêcheras? Tu ne m'as pas gâtée au moins, moi? Mais... qui est là? Il m'a semblé entendre quelque chose, comme un soupir.

—C'est une bête dans le fourrage, en haut, ou la Martine qui se remue dans l'étable. Ne crains rien, mets-toi bien contre moi, là!

—Tu n'as pas peur, toi? Oh! moi j'ai si peur!

—Pourquoi veux-tu que j'aie peur, voyons! D'abord, rien n'arrive sans la volonté du Bon Dieu. Et puis, que craindrais-je? La mort? Si je ne devais pas te laisser seule au monde, elle serait la bienvenue. Qu'on me vole? C'est mon enfant qu'on volerait, pas moi. Le peu de bien que j'ai conservé, après la vente de la maison, je le tiens toujours prêt au cas où il reviendrait. Ce que je gagne en allant travailler aux champs et en filant nous suffit amplement, à toi et à moi, avec les légumes du jardin; il nous faut si peu de chose! Mais reviendra-t-il jamais? Je commence à ne plus l'espérer.

—Comment, ce méchant qui t'a tant fait pleurer, ce voleur, tu n'es donc pas fâchée «après» lui?

—Fâchée, petite! Tu ne sais pas ce que tu dis! Une mère, vois-tu, ne peut pas rester longtemps fâchée après son enfant.

—Mais, pense donc, voler, c'est très, très laid! Moi, si j'étais toi, je ne l'aimerais plus du tout, il me semble! Pour rien au monde je ne voudrais l'embrasser, maintenant! Tiens! j'ai encore entendu le bruit!

—Non, non, c'est le vent! Il s'est levé et «burle23» comme à la Terrucole.

Note 23: (retour) Hurle.

—C'est vrai. Pourquoi en sommes-nous parties, de la maison de la Terrucole, eh! Maïotte? Raconte-le moi. Jamais tu n'as voulu me le dire.

—Parce que j'avais honte. Tout le monde savait que mon fils avait volé son patron et on me tournait le dos. Tu dis qu'on se moquait de toi en t'appelant «la fille des hades», moi, on m'appelait «la mère de Jean le voleur». Ah! j'ai bien pleuré, bien souffert! Monsieur le curé cherchait à me donner du coeur, le pauvre, il me disait que les fautes de mon fils n'étaient pas les miennes, ça n'y faisait rien: elles me pesaient comme si je les avais faites moi-même, plus encore. Tu ne te doutais pas de cela, toi, tu étais trop petite. Enfin, n'y tenant plus, j'ai vendu comme j'ai pu la maison et la terre, j'ai ramassé mon argent, nos affaires, nos meubles, et nous sommes venues nous cacher ici, dans cette maison écartée, sur cette colline d'où l'on voit la plaine et qui me rappelle la Terrucole. J'ai changé de nom, personne ne sait qui je suis; les gens du pays me traitent bien; ils voient que j'ai besoin de vivre, ils trouvent que le travail ne me fait pas peur et ils m'emploient.

—Mais, Maï, si ton petit garçon revenait et allait te chercher à ton ancienne maison, il ne te trouverait pas! Qu'est-ce qu'il «se» penserait? Quel chagrin il aurait, le pauvre!

—J'ai prévu cela, tu peux croire. J'ai dit où j'allais à mon amie, la seule qui me soit restée fidèle dans mon malheur, tu sais, la mère du grand Peyroulin qui demeurait aux deux cantons24, près de chez nous. Je lui ai tout bien expliqué au cas où l'on demanderait après moi; je lui ai même remis un peu d'argent, pour le pauvre enfant, s'il en avait besoin.

Note 24: (retour) Carrefour.

—Cette fois, Maï, je suis sûre que ce n'est pas le vent; le vent est dehors et le bruit est dans la chambre. On dirait quelqu'un qui pleure.

Jean, écroulé dans la ruelle, derrière les rideaux du lit, n'arrivait plus à maîtriser ses sanglots. Que faire? Se montrer? Non. Il s'en trouvait à jamais indigne. Devant la grandeur de l'indulgence maternelle, au récit de cette vie d'abnégation et d'amour, si pure, tout entière consacrée à son souvenir, au bien, son offense lui semblait décuplée, sa propre vie lui apparaissait criminelle, hideuse, intolérable. Ah! s'en aller, s'en aller! Se terrer, n'importe où, se tuer sur le pas de la porte en baisant le seuil vénéré. Mais comment sortir sans attirer l'attention éveillée, maintenant?

—Ne t'effraie donc pas, pègue25, continua la mère, je te garde. Je n'ai plus que toi au monde, qui donc oserait venir te prendre dans mes bras!

Note 25: (retour) Sotte.

—Alors, s'il revenait, ton petit garçon, au lieu de le gronder, de le punir, tu lui pardonnerais, tu serais contente de le revoir?

—Il a été bien assez grondé par sa conscience, assez puni par ses remords: on ne peut pas être heureux, vois-tu, quand on quitte le droit chemin, à moins d'être tout à fait canaille, et il ne l'est pas, j'en suis bien sûre. Ah! s'il revenait, s'il me disait comme autrefois: «Me voici, Maï, pardonne-moi!» Je lui crierais: «Hilhot, hilhot, viens dans mes bras!» et je crois que je mourrais de contentement. Ah! hilhot, hilhot, quand reviendras-tu! Le temps me dure, mon enfant, je me fais vieille! Chaque année, sans toi, en vaut dix des autres. Voici bien longtemps que je t'attends! Je t'attends toujours, toujours, partout! Les gens prétendent que tu es mort, mais je sais bien que ce n'est pas vrai, moi! Quelque chose me l'aurait dit! Les mères sentent ces choses-là. Je sais que tu reviendras: je l'ai tant demandé au Bon Dieu! Ah! si je pouvais deviner où tu es, comme je courrais vite! Je reprendrais mes jambes de quinze ans, je ne craindrais, ni de traverser les mers, ni de monter sur les montagnes, ni de marcher nuit et jour sans me reposer, sans manger ni boire. Je te trouverais, je t'emmènerais, heureuse et fière, plus heureuse et plus fière que le jour où j'entendis ces mots, ragaillardissant comme une liqueur forte: «C'est un fils!»

Oh! dis, où es-tu? Je te vois, tel que tu dois être, grand comme ton pauvre père, maigre, un peu courbé, le front ridé, la barbe fournie, le teint noirci, les yeux, tes beaux yeux si doux, enfoncés, inquiets. J'ai tant pensé à toi! Toujours, partout, la nuit, le jour, quand je travaille, quand je me repose, quand je mange, quand je dors, je pense à toi. Ah! reviens! Mes baisers effaceront tes rides, mes larmes laveront le mal qui est en ton coeur, viens, mon enfant, je t'attends, viens!

«Mon Dieu qui voyez ma souffrance, Dieu de bonté et de pardon, rendez-moi mon fils et je vous adorerai toute ma vie. O Tout-Puissant, pour qui rien n'est caché, pour qui rien n'est impossible, allez le chercher là où il est, amenez-le moi! Vous que je baise matin et soir sur votre croix, ô Christ qui avez été un petit enfant dans les bras de sa mère, divin martyr, qui pardonniez au larron crucifié avec vous, ayez pitié de nous! Voyez: ne sommes-nous pas crucifiés, nous aussi, loin l'un de l'autre? Je me repens comme le brigand, me repousserez-vous? C'est vrai, vous, m'aviez donné ce petit afin que je l'élève pour vous et je n'ai pas su faire, pauvre paysanne ignorante et seule que j'étais; mais donnez-le moi une seconde fois et vous verrez, rendez-le moi, que je puisse vous: l'offrir de nouveau!»

—J'ai bien entendu cette fois, c'est un sanglot! Je: t'assure, Maï, quelqu'un pleure dans la chambre. Oh! j'ai peur, j'ai peur!

Jean s'était levé, attiré par une force irrésistible.

—Calme-toi. Décroche tes bras de mon cou, tu m'étouffes. Laisse-moi me lever et tiens-toi derrière moi sans bouger, dit la veuve à l'enfant, folle de terreur, qui s'attachait convulsivement à elle. Elle était bien pâle la Maï, mais si calme, si belle, si grande ainsi, debout, dominant le danger avec le courage de l'absolu désespoir. Sa voix sonnait haut dans la chambre.—Moi aussi j'ai entendu, mais je ne crains rien. Personne ne peut me faire plus de mal que j'en ai, ni me voler ce que j'avais de plus précieux, je l'ai déjà perdu! Quant à te prendre toi, mon dernier bien, c'est une autre affaire; il faudrait passer sur mon corps, avant. Qui est là,—cria telle. Rien ne répondit.—C'est encore le vent. Voyons, rassure-toi, pauvrine. Mais non, on dirait une plainte. C'est peut-être un esprit. Les âmes des trépassés viennent parfois visiter les vivants. Ah! mon fils est mort! Si c'est ton âme échappée de ton corps qui vient me trouver, ô mon enfant, attends, attends, je vais te suivre. Oui, oui, tu es ici, je le sais, je le sens. Yanoulet, mon petit, viens! Vivant ou mort, montre-toi!

—Aïe, aïe, aïe! Mai! là, là, vois, vois, l'homme! Sainte Vierge, protégez-nous! Il vient pour nous tuer. Maï, cache moi, prends le grand couteau... il s'avance...

—Je le vois, je le reconnais, c'est bien lui! Seigneur! qu'il est changé, qu'il est maigre et pâle! Plus encore que je ne pouvais l'imaginer. Il est mort, c'est certain. Approche, âme de mon enfant, je n'ai pas peur de toi. Dieu! sa figure est chaude, des larmes, de vrais larmes coulent de ses yeux! Yanoulet, dis, est-ce que je rêve, suis-je folle ou suis-je morte moi aussi, sommes-nous tous deux dans le ciel?

—Non, non, Maï, tu ne rêves pas, tu n'es pas folle, c'est moi, c'est bien moi, c'est ton hilhot, ton hilhot vivant! Laisse-moi t'embrasser les mains et la robe, laisse-moi te toucher, te voir..

—Relève-toi.

—Laisse-moi me traîner à tes pieds et te demander pardon encore, et encore...

—Il y a bien longtemps que je t'ai pardonné.

—Mais tu ne savais pas...

—Je ne veux rien savoir. Mon fils a souffert, il se repent, il vit, il est là: voilà ce que je sais. Que me fait tout le reste?

—Ecoute, au moins, il faut que je te dise... j'étais venu...

—Tais-toi, tais-loi, au nom du Christ...

—Je t'avais tant cherchée, je te croyais morte, j'avais si faim! Dieu m'est témoin que je ne voulais pas te faire du mal! Quand j'ai reconnu ta voix, je ne sais plus ce qui s'est passé en moi. Tu as chanté... mon péché m'est monté à la gorge comme un vomissement. J'ai cru que j'allais mourir. Je voulais fuir, je ne pouvais pas. Tu as prié, alors, clairement, j'ai vu la chose: j'ai vu les croix, sur la colline, comme à la Terrucole; au milieu, celui qui souriait, avait ton visage, il me regardait... comme tu me regardes, il me disait des choses... comme tu en disais. Alors mon coeur s'est crevé dans ma poitrine. Ah! Maï, Maï, j'ai bien fauté, mais j'ai bien souffert, pourras tu, vraiment me pardonner jamais?

—Ne pas te pardonner, moi, quand il t'a pardonné, Lui! Va, c'est fait depuis longtemps, te dis-je. Lève-toi, maintenant, je le veux. Tu es le fils, tu es le maître. Ouvre l'armoire; tu trouveras là, à gauche, sous les chemises, un vieux bas plein d'écus; dès demain, tu iras les porter à ton ancien patron: c'est ton honneur que je t'ai gardé et que je te rends. Pardonné de Dieu, pardonné de ta mère, en règle avec les hommes: qui donc oserait t'insulter, désormais?—Et la mère, levant bien droite sa tête blanche, regardait autour d'elle d'un air de suprême défi. Ses yeux rencontrèrent un petit paquet noir, écroulé dans un coin, sur une chaise.

—Ma fille, ma Romaine! dit-elle, courant à elle, la relevant et découvrant un pâle visage tuméfié par les larmes, encore secoué de sanglots.

L'enfant avait regardé avec épouvante, d'abord, puis avec stupeur la scène entre la mère et le fils. «L'homme» n'était donc plus un brigand venu pour les tuer, ni un revenant. C'était Yanoulet, ce Yanoulet dont elle n'avait jamais entendu parler avant ce soir, mais dont elle sentait la présence mystérieuse dans les pensées de la veuve, depuis si longtemps. Yanoulet le voleur, il est vrai, mais le fils toujours aimé, toujours attendu, celui auprès duquel elle n'était rien qu'une pauvre orpheline élevée par pitié, par bonté. Pour la première fois elle sondait sa misère: personne au monde ne l'aimerait, elle, comme il était aimé, lui, le coupable, envers et malgré tout, d'une tendresse généreuse, magnifique, sans borne! Et elle s'était agenouillée, elle priait, cherchant instinctivement ailleurs ce qui ne serait jamais pour elle ici-bas, ce dont elle n'avait jamais senti encore en elle le torturant besoin.

—Tiens,—dit la Maï—amenant la petite fille tremblante et résistante à Yanoulet,—voici ma consolation. Je l'ai trouvée au pied du Calvaire, un matin que j'avais été prier pour toi, deux ans après ton départ. Elle est l'enfant de mes larmes; sans elle je n'aurais peut-être pas supporté mon chagrin: aime-la pour tout le bien qu'elle m'a fait.

Romaine reculait, effrayée, farouche encore. Mais un son vague montait de la plaine, son lointain, d'abord, puis plus proche, plus distinct.

Jean courut à la fenêtre et l'ouvrit toute grande. Le son s'épandit dans la chambre, grave et réconfortant comme la voix du bien, apportant avec lui des torrents de souvenirs, des flots d'espérance.

—Les cloches de Noël! s'écria l'orpheline. Et tous trois, gravement, en silence, ils se signèrent, adorant en leur âme l'enfant divin!

Décembre 1901.




A. Louis



I

«Tu l'as vu; car, lorsqu'on afflige ou

qu'on maltraite quelqu'un, tu regardes pour

le mettre entre tes mains; le troupeau des

désolés se réfugie auprès de toi; tu as aidé

l'orphelin.»

PSAUME X, 14.

La plaine s'étend au loin, mollement vallonnée, étalant ses champs hérissés de chaume ou rayés de sillons bruns, ses prairies à l'herbe courte et jaunie, ses vignes où se tordent les ceps noirs. Sur la hauteur, à gauche, s'étage la ville lointaine, les Roches, station balnéaire, recherchée l'été; ses villas les plus proches se dressent, éclatantes, sous la lumière crue d'un beau jour de décembre. Un phare, mince colonne carrée rayée de rouge, une vieille église badigeonnée de blanc, servant d'amers, et ressemblant à une gigantesque cocotte de papier, un moulin dont les ailes tournent, se détachent de la masse confuse des maisons. Au vent salé qui fouette le visage, on devine la mer, en face; on aperçoit même sa ligne bleue de lin étincelante, où passent des bateaux, noirs et nets comme des ombres chinoises. Enfin, dégringolant le long de la côte, à droite, le village du Val, l'église, dont la massive tour grise s'aperçoit à travers les ramures des arbres dépouillés.

Assis sur le talus qui borde la route gelée et blanche, un garçonnet de dix ans, les pieds nus dans des sabots bourrés de paille, vêtu de vieux habits trop étroits, taille un bâton avec un couteau ébréché. Les boucles dorées de ses cheveux, s'amassent en auréole autour d'un béret bleu fané. De temps en temps, il interrompt sa besogne, lève un petit visage rond, fin et doux comme celui d'une fille, et promène autour de lui de grands yeux clairs, tristes et inquiets. A ses côtés, un chien labri, gravement étendu, deux de ses pattes réunies devant lui, surveille attentivement les allées et venues d'une couple de vaches qui broutent l'herbe rare du bord du fossé.

Rien, rien sur la longue route! Les carrioles du boulanger et du boucher sont passées depuis longtemps. L'omnibus de midi, petite boîte carrée, noire et branlante, vient de disparaître au bas de la côte. Encore un grand vapeur qui s'en va, là-bas, laissant sa traînée de fumée loin derrière lui. Mais l'enfant détourne la tête. Il ne veut plus regarder de ce côté. Cela lui fait trop de peine de les voir fuir l'un après l'autre, tous ces bateaux, petits et grands: voiliers aux ailes déployées, palpitant sous la brise, comme ivres d'espoir, transatlantiques majestueux, sûrs d'eux-mêmes, maîtres de la mer, déchirant l'air de leur sifflet joyeux et conquérant, envoyant, de leur long panache gris, comme un dernier adieu. Jamais aucun d'eux ne ralentira-t-il donc sa marche, ne s'arrêtera-t-il pas pour le prendre? Hélas! il est si petit et si faible, point à peine perceptible sur la côte! Il aura beau agiter son mouchoir, pleurer, crier, supplier... ils ne le verront même pas. Ils passeront, indifférents, ils continueront leur route vers ces merveilleux pays dont parlent les vieux marins aux veillées, les pays où le soleil, splendide ne se cache jamais derrière les nuages noirs, où les rochers sont de corail rose comme les colliers des femmes riches, où les fleurs de l'air se balancent entre les lianes flottantes, où les oiseaux, pas plus grands que des mouches, brillants comme des pierreries, volent autour de vous. Ah! s'en aller ainsi, de vague en vague, sur cette mer si aimée et si belle! Laisser derrière soi tout ce qui est laid, tout ce qui est méchant, tout ce qui est lâche, tout ce qui attriste, dégoûte et fait souffrir, voguer vers l'inconnu, vers ce qui doit être le bonheur! Non, non, il ne faut pas regarder par là; tout, ensuite, semble plus sombre, plus terne, plus vilain!

La route, à la bonne heure! Elle est si vivante, si variée! Elle lui réserve, parfois, de si charmantes surprises! Elle lui apportera peut-être, un jour, ce qu'il attend. Ce qu'il attend? Qu'est-ce donc? Eh! il n'en sait rien, ou, s'il le sait, cela lui semble trop beau pour y croire; il se l'avoue à peine à lui-même. Mais, enfin, les choses mauvaises ne peuvent durer toujours, n'est-ce pas? Tout change, en ce monde, avec le temps et la patience, il l'a observé. Les petits enfants deviennent des hommes, les jeunes gens, des vieillards. Après la tempête, le calme; après l'hiver, le printemps. Donc, fermement, il attend.

C'est l'été, surtout, que la route est amusante! On ne voit, alors, que cavaliers vêtus de flanelle blanche, que belles dames en habits bien ajustés, à chapeaux d'hommes, toutes raides sur leurs chevaux luisants, ou à bicyclette, la jupe envolée au vent, précédées ou suivies de leurs enfants, de leurs maris; automobiles bruyantes aussitôt passées qu'aperçues, portant des êtres étranges, informes, cachés derrière des masques, laissant derrière elles un tourbillon de poussière blanche et une odeur âcre: machines à perdition, inventées par le diable, disent les vieilles gens du village, et dont il faut se garer du plus loin qu'on les voit; chars-à-bancs démodés et mal suspendus, omnibus paisibles, voitures aux rideaux de toile rayée déteints, bondées de «baigneurs» aux toilettes claires, d'enfants aux joues roses qui rient en le regardant et semblent heureux. Ils ont des manières polies et aimables, ils ne crient pas en parlant, ces gens-là, malgré leur joie. Raymond aime à les observer; il suit les équipages quand ils ralentissent le pas pour monter la côte, et surprend des fragments de conversations qui le plongent dans des rêveries sans fin. Des mots lui font battre le coeur: «Voyons, mon chéri», disait une fois une voix très douce, «ne le penche donc pas ainsi, tu pourrais tomber!» Chose étrange! Le petit garçon à qui l'on témoignait cette tendre sollicitude, au lieu d'en être reconnaissant, en paraissait impatienté! Il ne se souvient pas, lui, qu'on ait jamais tremblé pour sa vie, que personne se soit inquiété de ce qu'il peut faire ou ne pas faire, qu'on lui ait jamais parlé en l'appelant «mon chéri»! Combien cela doit être bon! Il est libre et détaché, comme cette feuille sèche que le vent pousse devant lui, et captif, comme celle que l'ajonc sauvage retient dans ses piquants.

Un jour de la fin d'août, pourtant, il a cru que son rêve se réalisait, que ce quelque chose qu'il attendait était enfin venu. Une voiture de forme étrange, traînée par un âne gris et une jument poussive, avait paru au bas du chemin. C'était comme une vieille petite maison de bois qui aurait eu des roues. Raymond n'en avait jamais vu de semblable. Intrigué, il s'était mis à courir pour la contempler de plus près. Dessous, bercé dans une espèce de hamac de planches, un vieux chien jaune dormait. Les bêtes allaient sans qu'on s'occupât d'elles. Arrivée à l'entrée du village, à l'endroit où, après le temple, contre la fontaine, le gros noyer fait une ombre si épaisse, un homme qu'on ne voyait pas avait crié quelque chose, de la voiture. Aussitôt, jument et âne s'étaient arrêtés. Le chien, quittant à regret sa couche, avait été à la porte de la roulotte recevoir un garçon de douze ans, noir et maigre comme un grillon, qui s'était mis à dételer aussitôt. Après lui descendait un vieillard sec, le visage tanné, qui donnait des ordres, dans une langue étrange et dure, à quelqu'un resté à l'intérieur. Les gamins s'étaient groupés et regardaient de tous leurs yeux. Qui donc, là-dedans, répondait de cette voix chantante? D'où venaient ces grognements et ces bruits de chaînes remuées? Tiens, des ours! oui, deux gros ours bruns, en vie! L'un après l'autre, au commandement impatienté du maître, ils descendaient pesamment. Après eux, une jeune fille de dix-huit ans sautait vivement à terre. Ses cheveux, de la couleur de la châtaigne mûre, ternes et rudes comme le chaume, étaient partagés au milieu du front, et s'en allaient, en deux nattes serrées, entourer une petite oreille, pâle comme un bijou d'ivoire. Une vieille blouse de coton, d'un rouge déteint, cachait mal son buste hardi et plein; un mouchoir jaune entourait son cou long et souple; une jupe d'une nuance brunâtre indécise, tombait, trop courte, de ses hanches rondes, laissant à découvert des chevilles fines, un pied mince et nerveux.

En un clin d'oil, tandis que le vieux bonhomme, profitant de la foule curieuse amassée autour de lui, faisait danser les animaux, elle installait un trépied et une marmite, allumait le feu en chantonnant. Qu'elle était belle! Jamais Raymond n'avait vu, même parmi les grandes dames qui passent, l'été, sur la route, un visage aussi lumineux dans sa magnifique pâleur, aussi rayonnant de grâce sauvage, de jeunesse libre et heureuse! Quand il s'échappait avec les autres polissons, tout honteux de n'avoir pas le sou que le vieux réclamait pour le prix du spectacle, il lui semblait être suivi par les grands yeux sombres, et voir le rire moqueur qui retroussait sur ses dents, étincelantes comme l'écume qui borde les rochers, les jolies lèvres, rouges comme la graine de l'herbe à serpent.

Il avait vite mangé sa soupe pour retourner auprès d'elle. Etendue à l'ombre, elle dormait, sa petite main hâlée cachant à moitié son fin visage bistré.

Les ours, couchés en tas sous la voiture, sommeillaient aussi auprès du chien. Les hommes étaient dans la roulotte. Au bruit de ses pas, la jeune fille s'était réveillée. Elle avait souri en le reconnaissant et, d'un signe, l'appelait auprès d'elle.

—D'où viens-tu? osait-il demander, rassuré par la rusticité de la pauvresse.

—Très loin, Roussie! et elle faisait gentiment rouler l'r en retroussant ses lèvres pures.

—Où vas-tu?

—Là-bas, partout! et sa main montrait l'horizon sans bornes.

—Je veux aller avec toi, s'était-il écrié, transporté. Je ferai la cuisine pour toi, j'irai puiser l'eau, ramasser le bois; j'allumerai le feu...

—«Nous, pauvres», avait-elle répondu, redevenant très grave et secouant la tête énergiquement. «Pain pour trois», et elle montrait trois de ses doigs effilés, «pas pour quatre», et elle en levait un autre. «Nous partir, toi rester ici et travailler pour manger».

A ce moment l'homme était sorti de la maison roulante. Sur son ordre bref, en un rien de temps, les ours étaient rentrés, les bêtes, attelées, le sol, nettoyé, et la voiture disparaissait, emportant la vision radieuse....

Seule, une petite place noire, fumante, sous le noyer, prouvait à l'enfant qu'il n'avait pas rêvé. Raymond y pensait sans cesse. Reviendrait-elle jamais, la belle étrangère? Ah! s'en aller, s'en aller comme elle!

—Eh! bien, Nourrisson, cria une voix aigrelette, que fais-tu là? Tu ne vas donc pas manger la soupe?

Le petit sauta vivement sur la route.

—Ah! c'est toi, La Seiche! Tu m'as fait peur! Le patron est aux Roches et ne rentrera pas avant une heure. Faut l'attendre. Et toi, ou donc que tu vas?

—Moi? Ça ne biche guère chez nous. L'argent des vendanges a filé à acheter des chaussures pour la vieille et un pantalon pour moi. Pas une fichue croûte de pain pour faire une frottée à l'ail, aujourd'hui. Je vais voir si je trouve des chancres à la conche. Ça fera pas un réveillon ben épatant pour c'te nuit, mais, enfin, ça vaudra mieux que ren. Viens-tu avec moi? J'en avais pris un plein «bayot26», y a deux jours, de chancres, mais, dame, y sont finis, faut recommencer. Et cette mâtine de mer qui perd presque pas! Alle se fiche du pauv'monde! Impossib'de prend' des moules et des huîtres! Et les jambes27! Compte là-dessus, mon bonhomme, y en a pas, les gens s'y jettent tous après! Avec ça, la vieille a pus de travail, rapport à son âge: alle court sur ses septante-huit ans, sans qu'il y paraisse, la pauv'! On ne la veut pus nulle part pour gringonner28. Alors, quoi, moi je fais des courses, je vas en ville chercher des provisions pour ceux qui veulent pas se déranger; mais, depuis que les «baigneurs» ont déguerpi, y a pus ren à faire. Tout le monde a de tout. C'est un sale métier, tout de même! Mais, attends un peu que je vienne grand!

Note 26: (retour) Panier de bois.
Note 27: (retour) Espèce de mollusque, à coquille conique, incrusté dans les rochers.
Note 28: (retour) Nettoyer.

—Qu'est-ce que tu feras?

—Tu le sais ben, je partirai mousse.

—Et ta grand'mère?

—La commune s'en chargera. Tiens, faudra ben, alors! Pauvre vieille, je pourrai pourtant pas l'amener, la mett' dans ma poche comme mon mouchoir. Viens-t'en, allons!

—Et les vaches?

—Alles ont pas besoin de toi pour les regarder boulotter, j'pense, et pis, t'as Blaireau pour les garder.

—Mais il me suivra et les bêtes s'en iront encore dans le champ du père Brodin et la Poupin me cognera, comme la dernière fois.

—Ah! ouatte! tu n'as qu'à lui lancer des pierres, à ton chien, s'il veut faire le crampon. Et pis, moi, la mère Poupin, si j'étais à ta place, ce que je la balancerais!

—Comment?

—Ben, je l'enverrais paître avec ses bêtes! Une femme laide comme une chenille et méchante comme un âne rouge!...

—Mais non, mais non, elle n'est pas tant vilaine que cela; et, des fois, elle est bonne! et puis, c'est ma nourrice, je l'aime bien, moi, je ne veux pas qu'on en médise; elle m'a gardé, tu sais!

—J'crois ben! pour te faire faire la besogne du beau Nestor, le prince héritier, au nez camard, qu'a des cheveux comme des baguettes de tambour.

—Elle me nourrit, m'habille...

—Alle ne te laisse pas tout à fait mourir de faim, faut êt' juste, et t'empêche de crever de froid grâce aux frusques râpées du dit avorton.

—Mais, je ne lui suis rien, moi, pense donc, et je coûte, à élever!

—Ah! nom d'une peau-bleue, si ça ne fait pas suer! Il ne manquerait pus que cela qu'alle te flanquât à la porte, comme un chien! Et pis, pas si bête, ne lui sers-tu pas de domestique? Et un domestique qu'alle paye même pas, qui ne peut pas la planter là si alle l'embête. Dame, c'est queuqu' chose, ça, ça vaut ben le lard rance et les patates gelées qu'alle te donne. Sais-tu ce que tu devrais faire, toi? Quand je partirai mousse, faudra t'en veni' avec moi.

—Oh! oui, je veux bien, mais quand?

—Le grand Bidard, tu sais, qu'est noir comme un' taupe et qu'a deux dents cassées devant, que, même, c'est très commode pour tenir la pipe, y connaissait mon père, y ont fait quasiment le tour du monde ensemb'. Y me prendra sur son bateau, dans deux ans. J'en aurai quatorze: faut ça, pour être assez fort. J'suis trop plat, encore, paraît, j'filerais entre les planches. C'est vrai qu' c'est pas le fricot que j'mange qui m'gonfle! Toi, t'es plus rembourré que moi, ça fera ren qu' tu sois pas si vieux. Et ce qu'on rigolera, nous deux!

—Deux ans! attendre encore deux ans! murmura Raymond en soupirant. Il fixait son regard sur le visage blême, en lame de couteau, sur les petits yeux perçants et verts de son ami, pour voir s'il disait vrai, et le suivait distraitement. Il pensait à cet avenir, si tentant mais si lointain, sur la mer attirante. Ah! pourquoi ne pouvait-il pas s'élancer tout de suite vers cet inconnu tant désiré?

Ils étaient arrivés à la plage. Grimpés sur les rochers que la mer abandonnait peu à peu, ils fouillaient les «lagottes» du bout de leurs bâtons pointus. Les crabes peureux se cachaient hâtivement sous les pierres; mais les enfants, habiles à les découvrir, tout gris entre les fentes grises, emplissaient le «bayot».

—Dis-moi, c'est-y bien dur les premiers temps qu'on est mousse? demanda Raymond.

—Pour sûr, bonnes gens, qu'on est pas couché su d'la plume et qu'on n'vous sert pas vot' chocolat tout chaud dans vot' lit, l'matin, comme ces flemmards de baigneurs qu'étaient près de cheux nous, c't été—en v'là un beau! tiens! trape-le donc, il s'en vient vers toi! Ah! le singe! le voilà ensauvé! Mazette, va!—Par exemp'e, faut pas avoir des rhumatis, ni une asiatique, faut savoir grimper aux mâts comme les chats aux arbres. Moi, ça me va.

—Et moi aussi, je suis leste.

—Et pis, y a la noyade.

—La noyade?

—Oui, ou le baptême, comme tu voudras: histoire de vous faire faire connaissance avec la mer. Les matelots vous attachent par le milieu du corps avec un bon câble et vous jettent à l'eau comme un harpon: débrouille-toi, mon petit! De temps en temps, le patron tire la corde: «La soupe est-elle trop salée?» qu'y demande. Si vous avez la frousse, y vous laisse mijoter pus longtemps. Sinon, au bout d'un quart d'heure, vingt minutes environ, y vous tire. Quand on a ainsi bu cinq ou six fois à la grande marmite, on sait nager, si on n'est pas une andouille. Le chiendent, c'est qu'y a les requins qui vous avalent comme une pistache. Lorsqu'on veut vous ramener à bord, ni vu ni connu, mon ami, y a pus ren au bout du filin; seulement, sur la mer, tout juste un peu de rouge. Mais c'est rare pourtant: y ne disparaît guère pus de vingt sur cent de ceux qui vont à l'eau. Mais, quoi? On ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs!—Pige-moi ce gros père!—Et pis, y a les quatre-vingts qui se tirent d'affaire: on peut être de ceux-là! Le plus fichant, pour moi, c'est la peau-bleue. Ah! par exemple, j'en aurais peur.—Oh! le sacripant! il m'a échappé!

—La peau bleue! qu'est-ce que c'est que ça?

—Voilà! C'est un poisson quasiment grand comme un requin et qu'on ne voit pas parce qu'il est couleur de la mer. Paraît même qu'il est très joli; l'animal! N'empêche que j'ai pas envie de faire sa connaissance. Il aime, de préférence, la viande des mousses, qui pèse moins sur l'estomac, et, quand y voit un bateau, y le suit sournoisement. Gare à celui qui tombe dans l'eau, alors! Y passe ras de vous, vous ne le voyez pas, y vous déguste une jambe ou deusse, ou un bras, vous ne sentez ren, ça saigne même pas, tant c'est proprement fait. On vous tire: adieu mes bourgeois, impossible de danser un bal de Saintonge, vous n'êtes pus qu'un mognon!

—Oh! c'est-y vrai, cela?

—Vrai, comme j'ai mangé-du chat crevé tout cru avec son poil, un jour que j'avais l'estomac dans les talons.

—Pas possible!

—Oui, mon fi. T'as pas besoin de frissonner et de me regarder comme si j'allais t'avaler, toi aussi, comme le chat. Mais, pauv' innocent, tout cela n'est ren à côté de ce qui vous attend quand vous êtes matelot! C'est alors que ça devient chouette! Faut pas faire le délicat et tourner le museau quand le menu ne vous convient pas. Faut savoir se boucher le nez et croquer dur, ou ben se serrer le ventre. Faut avoir peur ni des coups de canon, ni des peaux-bleues, ni de la tempête, ni des sauvages, qui vous enlèvent le cuir du crâne comme moi je t'ouvre cette huître, afin de se faire des fourrures avec vot' perruque.—C'est pas la peine de prend' ces p'tits, y a ren dedans, faut les laisser deveni' gros. Toi, tu seras jamais un loup de mer, t'as pas de courage, te voilà pâle comme un Christ, déjà!

—Oh! j'ai pas peur de ça, mais... les vaches! regarde, voilà Blaireau, il les a lâchées... n'entends-tu pas qu'on m'appelle? Il me semble que c'est Nestor...

Une voix criarde arrivait jusqu'à eux malgré le bruit des vagues:

—Raymond, grand paresseux, où es-tu?

Et un enfant de dix ans parut, tout essoufflé, sur la falaise, entre les yeuses couchées par le vent du large.

—Ah! c'est le Dauphin, dit La Seiche. Attends un peu, je m'en va lui faire son affaire, pour lui apprend' à veni' nous moucharder jusqu'ici. Qu'il reste dans ses champs, le terrien! Sur la plage, je suis cheux moi!

—Je viens! cria Raymond, et il montait rapidement la côte lorsqu'un galet, adroitement lancé, atteignit Nestor au front et lui fil une petite blessure; il poussa un juron retentissant; le sang coula.

Le «nourrisson» était atterré. Certes, il n'aimait pas le méchant garnement, faux et cruel, qui le faisait punir sans cesse, l'humiliait, le traitait de mendiant, lui rappelait vingt fois par jour qu'il n'était qu'un enfant abandonné par une femme inconnue, et oublié sans doute, par elle. Ah! comme il lui faisait méchamment sentir sa supériorité de fils de la maison, d'enfant légitime, aimé, choyé, ayant du bien, une famille, un avenir assuré! Oui, Nestor n'avait que ce qu'il méritait, le lâche? Mais sa mère, mais la Poupin? Il l'aimait, elle, bien qu'il la redoutât. Lorsque tout allait à souhait et qu'ils étaient seuls, tous deux, elle lui disait, parfois, une bonne parole. Elle était l'unique être au monde, l'uni que lien auquel sa petite âme d'enfant solitaire pût se rattacher. Que penserait-elle de lui?

«Je le dirai à maman», tel était l'éternel refrain de Nestor, dès que le pauvre petit se révoltait et cherchait à secouer le joug. Et, ce qu'il disait à «maman» était toujours si odieux, si outrageusement faux, que Raymond était pris pour lui d'une aversion invincible. Oh! ne pas pouvoir seulement le convaincre de mensonge, le vilain traître! Mais on le croyait toujours, lui, le fils, et l'étranger, jamais.

—Ces sangsues-là, disait le père nourricier, ne se servent de leur langue que pour tirer le sang des veines et pour mentir.

Raymond trouva son frère de lait en train d'étancher sa coupure avec son mouchoir malpropre. Blême, les lèvres serrées, il ne dit rien, d'abord, mais ses petits yeux noirs, luisants et comme pointus dans son plat visage sans couleur, avaient un air de triomphe insupportable.

—Ce n'est pas moi... murmura le pauvre garçon.

—Non, c'est moi, p't-êt'. C'est pas toi, non pus, qu'as quitté les vaches pour t'en aller courailler avec ce vaurien de La Seiche, n'est-ce pas? Que même elles sont entrées dans le champ à Brodin, comme la semaine dernière. T'as bien gagné ta journée, ton affaire est bonne, ma fine! T'avais donc oublié que c'est la veillée de Noël, ce soir? Même que la mère a acheté queuqu' chose pour mett' dans ton sabot: ce sera pour moi, cette année encore, comme l'année dernière, mon drôle!

C'est un beau couteau, je l'ai vu dans le tiroir du buffet, ça m'ira joliment ben: juste que j'ai perdu le mien hier.

Raymond pâlit; ce couteau, il le désirait tant, et depuis si longtemps! La Poupin le lui promettait toujours «s'il était sage». Pour, le gagner, il avait travaillé avec courage tout l'été.

—Mais c'est pas moi qu'ai jeté le caillou, tu le sais bien, puisque je m'en venais vers toi et que le coup est parti d'en bas.

—J'en sais rien; j'ai vu que toi. Tu paieras pour les deux. Allons, avance! Et l'oie, ce soir, au réveillon, t'en auras pas, et moi j'en aurai jusque-là, ton morceau et le mien, pardine! Cela te fait bisquer, hein, ventre vide?

Raymond était pâle d'indignation.

—Garde le couteau et mange toute l'oie, si tu veux, dit-il, mais ne dis pas des menteries, ne dis pas que c'est moi qui t'ai lancé le caillou. Ta mère croira que je suis un mauvais coeur, ce qui n'est pas vrai.

—Et le père te caressera l'échine à coups de trique. C'est cela qui te fait peur surtout, avoue-le? Bah! une petite bastonnade rabattra un peu ton caquet, défrisera ta belle perruque, te fera maigrir, car nos monjettes te profitent que tu sois rond et plein comme un barricot.

Les enfants approchaient delà maison, longue bâtisse à un étage dont les quatre fenêtres et la porte s'ouvraient sur un jardin potager, où, entre des carreaux de légumes, se dressaient quelques tiges de soleils, brûlés par la gelée. Une plaie bande de violettes longeait le mur badigeonné de jaune pâle; un cep de vigne s'étendait en tonnelle au-dessus de la porte, servant d'abri, en été, à la cuve pour la lessive. L'étable s'ouvrait dans la cour, de l'autre côté de la maison. Les enfants entrèrent par là. Des poules, des canards mangeaient en caquetant le grain qu'on venait de leur lancer, tandis que Blaireau, paisible et la conscience tranquille, allait s'installer au chaud contre la meule de paille, près du fumier.

La Poupin venait d'arriver. La petite voiture à bras qui lui servait à porter le lait en ville n'était pas encore remisée.

—Te voilà, mauvais sujet, propre à rien, cria le maître, sortant de l'étable où il venait de ramener les vaches. C'est ainsi que tu gagnes le pain que tu manges! Tu vas voir ce qu'il t'en coûte d'aller te balader sur les conches comme un bourgeois, avec les polissons de ton espèce.

Poupin, furieux, s'approchait de l'enfant qui tremblait, lorsque des cris perçants, partis de la maison, l'arrêtèrent.

—Oh!... oh!... hurlait la nourrice, paraissant sur le seuil, la voix changée par l'indignation et la colère, oh! le sans-cour, l'ingrat! Jamais je n'aurais cru cela de lui! Faut que je le voie de mes quittes yeux pour le croire! Tant de malice, à son âge, et contre qui? Contre notre garçon qu'a bu le même lait, qu'a mangé le même pain que lui, quasiment son frère! Il lui a fendu la tête d'un coup de pierre; le voilà marqué pour la vie!

—Le gueux! Attends un peu que je lui fasse passer l'envie de recommencer!... Et le paysan, saisissant une fourche qui traînait, allait en frapper Raymond, mais celui-ci, d'un bond, fut hors de sa portée. Il se mit à courir de toutes ses forces, suivi du bonhomme qui jurait et de Nestor qui, subitement guéri, s'élançait de son côté. Il eût été pris si, brusquement, il n'avait tourné court; en quelques enjambées il disparut derrière la maison, grimpa lestement le long du cep de vigne, entra par une fenêtre et se trouva dans le grenier à fourrage. Il se blottit dans le foin et, immobile, le coeur battant, il attendit. Par la trappe de l'étable restée ouverte, il entendait tout ce qui se disait en bas.

—Où peut-il ben être passé? s'écriait la Poupin, soudain alarmée. Pourvu qu'il n'ait pas été se jeter dans le puits! Il a la tête près du bonnet, le drôle: ces mauvaises graines-là, qui viennent d'on ne sait où, ça a souvent des idées pas comme les aut...

—Bah! y a pas de danger! il est ben trop capon pour se détruire. Et pis, après, tant mieux! bon débarras! De cette espèce-là, y a toujours assez.

—Oh! comment peux-tu dire... c'est pas chrétien cela! Faut jamais souhaiter la mort de personne, ça porte malheur. Et ensuite, pis, tu n'y penses pas, quelle affaire! Jaserait-on assez dans le village, en ferait-on des potins, bonnes gens! La gendarmerie viendrait mett' son nez partout par ici, on nous accuserait d'avoir fait disparaît' l'enfant, on nous fourrerait en prison, qui sait? Et tout de même, vrai, pauv' petit, faudrait pas. Un caillou est vite parti. Mais d'un, à son âge, en a fait autant. Y peut ben s'ennuyer, après tout, d'être pas comme les aut'.

—Pauv' p'tit, en effet, qui mange le bien du nôt', qui devient gras des morceaux qu'il lui prend, qu' a, même, voulu le tuer! T'as ben de la compassion à perdre ma fine! Garde-la pour ceux qu' en sont pus méritants. C'est un vaurien, une canaille, un criminel que j't' dis. J'en ai assez de sa tête de mouton frisé, de ses yeux qu' ont toujours l'air de vous reprocher queuq' chose. Quoi, je vous l' demande? T'as voulu le garder, v'là ta récompense; alle est jolie!

—Y travaille pourtant ben.

—Manquerait pu que ça qu'y ne fichât ren! Et nous, nous nous tournons les pouces, p'têt'?

—Si t'allais seulement un peu voir, Augustin, tout d'même...

Augustin s'en alla en grognant et, lentement, se dirigea vers le puits qui se trouvait auprès des carreaux de légumes, du côté de la maison par lequel l'enfant avait disparu.

—Tu m'as dérangé pour ren, dit-il, en revenant de mauvaise humeur. De c'te fois y n'est pas nayé; il a seulement décampé: bon voyage! S'y pouvait ne jamais reveni'!...

L'enfant écoutait, palpitant. Qu'allait répondre la Poupin? Elle ne dit rien. Ils passèrent dans la cuisine, et Raymond entendit le bruit des cuillères dans les assiettes de soupe.

Il avait faim, mais il ne songeait guère à manger. Quelque chose lui serrait la gorge à l'étouffer. Il sortit sa tête de dessous le foin, une tête très pâle, où des yeux clairs brillaient, hagards, dans l'obscurité.

Alors c'était vrai, vrai de vrai, on en avait assez de lui! Son père nourricier et Nestor le détestaient, il le savait depuis longtemps; ne lui répétaient-ils pas toujours les mêmes humiliantes paroles: qu'il leur était à charge, qu'il mangeait plus qu'il ne travaillait? Mais sa nourrice, jusqu'ici, le défendait faiblement. Aujourd'hui, elle l'abandonnait. Ce qui l'avait émue, d'abord, ce n'était pas la peur qu'il fût noyé, c'était la crainte des ennuis qui résulteraient de sa mort, le bruit, les gendarmes, les fouilles dans la maison. Débarrassée de ce souci, elle acceptait l'idée qu'il ne reviendrait pas et, tranquillement, prenait sa soupe, comme si sa vie, à lui, ne venait pas d'être arrachée!

Ah! comme il l'aimait pourtant, cette ingrate, cette cruelle qui, après l'avoir si longtemps protégé, le laissait s'éloigner sans un regret, sans un mot de rappel! Tant de liens rattachaient à elle! Il se souvenait de telle caresse qu'elle lui avait faite dans son enfance, de telle intonation plus douce de sa rude voix, qui lui avait délicieusement dilaté le coeur. Il se disait, parfois, en regardant sa figure grossière et hâlée sous la sévère quisnotte noire: «C'est vrai, pourtant, je n'ai ni père, ni mère, ni frère, ni soeur, ni oncle, ni tante, ni cousin, ni cousine, comme les autres, mais j'ai ma nounou. Ce sont ces bras qui me portaient quand j'étais trop petit pour marcher, c'est sur cette poitrine que j'étais bercé, que je m'endormais. C'est son lait qui m'a nourri. Elle pouvait me mettre dehors, m'abandonner: elle ne l'a pas fait: elle est bonne. Et il trouvait je ne sais quel charme à ce visage si dur, pourtant. Elle était pour lui, à défaut d'une autre, meilleure et plus chère, celle auquel l'être jeune a besoin de rattacher sa vie, le rameau qui porte le bouton naissant, la direction, la protection, l'abri. Et il fallait s'éloigner d'elle!... S'il avait pu la voir, se levant hâtivement pour cacher son assiette presque pleine, et essuyant une larme du revers de sa rude main...

Oui, il fallait partir puisqu'elle avait assez de lui. Quelque chose de plus fort que toutes les raisons le décidait brusquement. Mais où irait-il? La bohémienne l'avait repoussé, il était trop jeune pour être mousse, trop faible pour se placer comme domestique. Partout, hélas! encore, il mangerait plus qu'il ne travaillerait; partout il serait un fardeau. Qui donc l'aimait dans ce monde si grand, lui, si petit! Blaireau, peut-être, et encore... Justement un froissement dans le foin lui apprit que le chien le cherchait. Il s'approcha, bondit vers lui, la queue frétillante, la langue pendante de plaisir. Il le regardait de ses bons yeux d'or, phosphorescents dans l'obscurité. Il allait japper, comme pour lui demander ce qu'il faisait là, à jouer, tout seul, sans avertir les camarades, au lieu d'aller à la soupe comme les autres. Mais l'enfant lui dit à voix basse: «Tais-toi, Blaireau, on veut me batt', tu me ferais prend'!» Le chien se tut, et, comprenant que son ami avait du chagrin, se mit à lécher sa main tendrement. Raymond entoura de ses bras le corps frémissant de la bonne bête, y appuya sa tête brûlante et éclata en sanglots.

Ah! où aller, où aller? L'instituteur, qui l'aimait tant autrefois, quand il était son élève docile et appliqué, ne lui rendait plus son salut, depuis le jour où Nestor avait faussement accusé son frère de lait d'avoir mangé les belles pêches, gardées avec tant de soin dans l'espalier du jardin de l'école.

—Qui a fait le coup? avait demandé le maître, de sa grosse voix qui imposait le respect à la bande indisciplinée.

—Ce doit être le nourrisson de la Poupin, avait dit quelqu'un.

—C'est lui, affirma Nestor. Je lai vu, il était avec «La Seiche».

Ce nom de «La Seiche», larron fieffé, que Raymond avait le tort d'avoir pour ami, avait décidé l'opinion contre lui. Et puis, d'après la logique humaine, si injuste souvent, le menteur et le voleur devait être le petit pauvre, élevé par charité, envieux, par conséquent, et non pas un de ces enfants heureux et choyés. Raymond avait eu beau protester, on ne l'avait même pas écouté. Le maître avait ajouté tristement: