Entre deux larrons sur la croix

Dort, dort, dort le Roi des rois.

Tu dormais, toi aussi, et je te portais, pesant comme une souche, dans notre lit; je t'embrassais et tu ne te réveillais pas. Mais qu'as-tu? Pourquoi tes yeux sont-ils pleins de larmes? Que jettes-tu dans le feu?

—Une peau de châtaigne; j'ai failli m'étrangler avec. Ce n'est rien. Maï, j'ai froid, je veux aller me coucher.

—Oui, oui, tu vas y aller; mais avant, mon pouricou, dis avec moi «Notre Père», puis tu iras au dodo et je te borderai encore cette fois.

—Maman, dit l'enfant lorsqu'il fut bien au chaud dans le grand lit maternel, maman, qu'est-ce qu'un larron?

—C'est celui qui prend ce qui ne lui appartient pas; c'est un voleur.

—Mais quand ce qu'on prend n'est à personne, est-ce voler?

—Tout est toujours à quelqu'un; et puis, il n'y a pas à aller chercher des histoires, c'est bien simple: prendre ce qui n'est pas à soi, c'est voler.

—Mais si on prenait l'argent des broutches, par exemple, celui qu'elles ne ramassent pas, qu'elles laissent traîner par terre, ce ne serait pas voler?

—Quelle drôle de question? L'argent des broutches est aux broutches; c'est pour elles qu'il a été jeté; le prendre, c'est voler, bien sûr, et, de plus, c'est s'exposer à leur vengeance; c'est très imprudent. Mais, pourquoi me demandes-tu cela? Tu n'y as pas touché, j'espère, à leur argent, mon Yanoulet? Non, ce n'est pas Dieu possible? Que je suis sotte et peureuse! Pardonne-moi, hilhot! Tu es incapable de voler, toi. Mais j'ai si peur que tu fasses le mal! C'était bien une peau que tu jetais au feu, tout à l'heure, dis? Oui? je n'entends pas.

—Oui.

—Mon Dieu, je n'ose pas aller voir! Dis-moi que je suis une folle, hilhot, hilhot; que c'est très mal, de soupçonner son enfant. C'est que, vois-tu, je serais trop malheureuse. Oui, bien sûr, mon hilhot est digne de mon amour, mon fils est honnête comme son père. Mais réponds-moi donc! Lève ton visage que je voie tes yeux, tes yeux francs comme l'or, qui ne m'ont jamais menti; je te croirai. N'est-ce pas qu'ils ne voudraient pas me tromper? Tu n'as rien pris?

—Non, non.

—Ah! je le savais bien! merci, mon Dieu! Oh! vous qui nous voyez du haut de votre ciel, vous qui êtes venu au monde dans une nuit pareille à celle-ci, tout petit et tout humble, pour nous sauver nous autres, petits et humbles, ayez pitié de nous! Je ne suis qu'une faible femme, qu'une pauvre paysanne bien ignorante; aidez-moi à élever mon fils comme il faut. Par dessus toute chose, gardez son coeur pur, préservez-le du mal en dedans et en dehors; en dedans, surtout. Vous qui pardonniez au larron sur la croix, pardonnez nos péchés, et, si nous ne pouvons pas vous servir en faisant de grandes choses, comme ceux qui sont savants et riches, faites-nous la grâce de nous aider à vous servir en étant honnêtes et en faisant le peu que nous savons faire. Ainsi soit il!




III

L'EMBUSCADE

Quiconque fait le péché est esclave

du péché. Jean, VIII, 34.

Rien ne bouge dans le grand magasin de réserve où les ballots amoncelés s'élèvent très haut. Tout autour, des rayons bourrés de marchandises, sandales, paquets de laine, boîtes de diverses grandeurs cachent les murs; des fouets, des rouleaux de cordes, des licous pour les mules pendent au plafond. Entre deux empilements de caisses, au fond, une grande fenêtre aux vitres dépolies donnant, à hauteur d'homme, sur une cour, laisse filtrer un jour laiteux, blafard.

—Voici le matin, dit une voix étouffée, quelque part, à gauche; dormez-vous, Georges? Il ne tardera pas s'il doit venir.

—Je ne dors pas, je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, répond une autre voix contenue, à droite. J'ai entendu sonner toutes les heures depuis minuit, écouté tous les bruits, et Dieu sait s'il y en a dans cette vieille baraque! Je suis moulu, j'ai les nerfs malades à crier, mon coeur bat comme un fou à chaque frémissement. C'est affreux cette veille, le regard fixé sur cette fenêtre qu'il n'y a qu'à pousser pour ouvrir.

—Oui, ce n'est pas drôle. Moi, j'ai bien dormi sur mon pilot de lainage; mais je suis courbaturé, par exemple, j'ai un cent de clous dans chaque jambe. Il n'y a pas à dire, rien ne vaut le portefeuille.

—Nous n'en avons pas pour bien longtemps, heureusement. Je n'en puis plus. Ce n'est pas que j'aie peur, non, mais je suis écoeuré: le mal, le vol, c'est hideux. Et puis, cette incertitude... Lequel, parmi ces garçons que je connais depuis des années, que je coudoie du matin au soir, est une canaille? Je les passe en revue l'un après l'autre et il me semble que tous ont des visages faux. L'idée que, d'un moment à l'autre, il va falloir sauter sur l'un d'eux, m'angoisse au delà de ce que je puis vous dire.

—Effet du matin. C'est toujours un moment pénible. Ainsi, tenez, quand on vient de s'amuser, on n'est jamais fier lorsque paraît le jour.

—C'est vrai. Est-ce le regret de ce qui finit ou la peur de ce qui commence, je ne sais pas; mais c'est triste, plus triste que le crépuscule.

—Fichtre! vous n'êtes pas drôle, vous. Les veilles vous rendent sentimental. Vous devriez mettre cela en vers. Je suis sûr que vous avez besoin de fumer. Avez-vous du tabac? J'ai oublié le mien.

—Y pensez-vous! Pour qu'on voie la lumière, du dehors? Et puis, nous n'aurions qu'à mettre le feu. Non, non, tâchons de nous remonter sans cela.

—Vous avez raison, mais c'est bien assommant: rien ne vaut une bonne sèche pour vous remettre d'aplomb.

—Dites-moi, François, qui pensez-vous que ce soit?

—Pour cela, mon cher, je suis aussi avancé que vous, je n'en sais rien.

—Mais comment avez-vous découvert la chose? De peur de l'ébruiter, papa ne m'en a rien dit; vous avez commencé à me raconter, hier soir, je ne sais quelle histoire de fenêtre, d'espagnolette, je n'ai rien compris et vous vous êtes endormi au beau milieu.

—J'étais éreinté. Pensez donc! j'ai rangé l'envoi de laine à moi tout seul; j'aurais ronflé sur une barrique. J'avais bien l'idée de veiller, pourtant, mais ce diable de sommeil... Eh! bien voici: Vous savez que c'est moi que le patron charge d'aérer les magasins de réserve. Depuis un mois, environ, chaque fois que j'arrivais ici, le matin, je trouvais la fenêtre ouverte: pas toute grande, non, bien poussée, au contraire, mais la barre de fer hors de son trou. Comme c'est moi qui ferme chaque soir, cela m'étonnait. Craignant de me tromper, je fis l'expérience plusieurs fois et toujours c'était la même chose: le soir je mettais bien soigneusement mon espagnolette en travers et le lendemain matin je la retrouvais toujours toute droite, je n'avais qu'à tirer. Qui diable s'amusait à passer avant moi pour m'éviter cette peine? Quelque farceur, sans doute, pour se payer ma tête. Mais Bibi, se méfiant de quelque mauvais tour, ouvrait l'oeil. Rien ne vint. Pourtant, que diable, il n'était pas possible de passer par la croisée avec les gros barreaux qui la défendent. Afin de m'en assurer, hier soir, en faisant ma tournée, je les ébranlai l'un après l'autre. Je devins bleu quand celui du milieu me resta dans la main: il était descellé en haut et limé en bas, si finement que cela ne se voyait pas du tout une fois en place. L'enlever pour passer et le remettre n'était qu'un jeu. «Cela se corse», pensai-je. Je ne fis ni une ni deux et j'allai trouver le patron à qui je contai la chose. Il ne voulut pas me croire, d'abord. Le voler, lui, qui est un père pour ses commis, qui les paye si bien, qui ne les laisse manquer de rien, ainsi que leurs familles: jamais! c'était impossible. Il était sur de tous ses employés, des petits comme des grands; pour un peu ii m'aurait dit des sottises. «Venez et voyez», lui dis-je, comme dans les évangiles. «J'ai été fermer moi-même avant de monter, je ne suis ni fou ni ivre: si l'espagnolette a été touchée vous me croirez, j'espère». Nous y allâmes: elle était tournée.

—Tu as eu l'idée de le faire et tu ne l'as pas fait, ou bien c'est quelque farce.

—Et cela, est-ce une farce, aussi?

Quand il vit dans ma main le barreau scié, il devint blanc comme sa chemise et me regarda, malheur! avec des yeux qui me firent froid dans le dos. Nom d'une pipe, quels yeux!

—François, me dit-il, es-tu un homme?

—Oui, Monsieur Montbriand.

—Il faut battre le fer tandis qu'il est chaud: veux-tu veiller cette nuit avec un de mes fils pour prendre le voleur?

—Oui, Monsieur, mais lequel?

—Georges, qui est fort et résolu. Moi, hélas! je suis trop vieux, je ne servirais pas à grand chose. Et puis, cela me fait trop de peine. Vous arrangerez des ballots de lainages en guise de lit, vous prendrez de quoi vous couvrir, et un fort gourdin, chacun, pour vous défendre. Mais ne frappez qu'à la dernière extrémité. Si c'est, comme je le crains, un de mes commis qui me vole, il aura plus peur que vous, et, à vous deux, vous en aurez facilement raison.

—Des gourdins! Il est bon, le patron! Nous en ferions de la belle besogne, avec des gourdins! S'ils sont plusieurs solides gaillards, comme je le suppose, nous serions frais, avec nos gourdins! Un revolver, oui: voilà qui impose le respect et ne rate pas son homme!

Mais il n'aime pas les armes à feu, le papa! Inutile de les lui mettre, sous le nez, par exemple? J'ai pris le mien, j'en ai emprunté un pour vous, et voilà: les voleurs n'ont qu'à venir, ils trouveront à qui parler. Mais je crois bien que nous serons bredouilles, car, pour aujourd'hui...

—Chut, j'entends du bruit...

—Non, c'est un rat, en bas, dans la cave, ou une des nonnes ensevelies dans la maison qui se donne de l'air. Vous savez, ceci est bâti sur un ancien cimetière de couvent. En grattant la terre on trouverait des squelettes, paraît-il. Brr... ce n'est pas gai de penser à ces choses ainsi, au petit jour, en attendant un voleur... Voilà que, moi aussi, le trac me prend.

—Mais taisez-vous donc, bavard. Vous allez faire rater le coup. Vous avez donc bien envie de passer une autre nuit sur ces lainages?

—Ah! fichtre, non! Je céderai volontiers mon tour à un autre. Pourtant, je serais curieux de pincer mon tourneur d'espagnolette. J'ai une crampe terrible à une jambe et je n'ose pas me lever pour la faire passer.

—Patience! ce ne sera pas long. Ecoutez: mais oui, ce sont des pas!... Attention, ne bougeons plus!

Une forme indécise se dessine sur les vitres, une main pousse la fenêtre qui cède aussitôt; un enfant de quinze ans, blond, pâle, et beau comme un séraphin, apparaît. Il s'arrête un instant, debout dans la clarté, semblable à un être surnaturel; puis, résolument, il saute dans le magasin. Il va d'un pas raide, d'un pas de somnambule, tout droit vers un gros paquet enveloppé dans du papier brun, l'emporte; il va remonter, disparaître lorsque deux bras vigoureux l'arrêtent.

—Yanoulet! dit une voix étranglée par l'émotion. L'enfant pousse un cri de bête blessée, regarde autour de lui d'un air égaré, puis s'affaisse en murmurant:

—Mai!

—Il est mort, dit le commis, déposant la belle tête inanimée sur le plancher. Nous lui avons fait une trop grande peur.

—Non, son coeur bat encore. Prenez du vinaigre, à côté, dans le magasin des liquides, le baril à droite, dépêchez-vous! Là... merci! Frottez ses mains, vous, bien fort, moi, ses tempes. Oh! je n'en reviens pas; je croyais me tromper; il me semblait que je faisais un rêve affreux; j'étais si bien cloué par la stupéfaction que j'ai failli le laisser partir sans l'arrêter.

—Et moi, donc! J'aurais reçu un poids de cinq kilos sur la tête que je n'aurais pas été plus abruti. Il m'a fallu votre exemple pour me rappeler à la réalité.

—Ainsi, c'était lui, le voleur! Lui, le mignon petit, si doux, si obéissant, que sa mère nous amenait il y a quatre ans, déjà, tout tremblant, se cachant dans sa jupe! Qui donc l'aurait cru? Que dira-t-elle, la pauvre femme, si honnête, si brave! Quel coup pour elle! Comment lui annoncer la nouvelle? Je ne voudrais pas m'en charger pour tout l'or du monde!

—Oui. Pour une surprise, c'est une surprise, et pommée! Si je m'attendais à l'empoigner, celui-là! Enfin, cela va bien! Nous en verrons de belles maintenant que les agneaux deviennent des loups!

—On aurait dit que je le sentais! C'est sans doute pour cela que j'étais si triste tout à l'heure. Pourtant pas un instant je n'ai pensé à lui. Je me suis attaché à ce petit, moi! Il était un peu lent, un peu étourdi, léger même, si vous voulez, à cet âge qui ne l'est pas, mais si complaisant, si plein de bonne volonté! Sa mère, en nous le laissant, nous l'avait tant recommandé! «Je n'ai que lui au monde, disait-elle. Grondez-le bien, s'il est polisson ou paresseux, mais veillez sur lui. C'est la mauvaise compagnie qui me fait peur pour lui, surtout; il est si faible!» Elle avait bien raison, c'est cela qui l'aura perdu. Mais comment surveiller tous les employés, quand ils sont si nombreux, éparpillés dans tant d'endroits divers! C'est impossible! Ils vous échappent continuellement. Il aura été entraîné, c'est certain. Car, enfin, ce ne peut être pour son propre compte qu'il vole, cet enfant! Il n'est pas de force à méditer un coup pareil. Il doit avoir un ou des complices. Le voilà qui reprend ses sens.

Yanoulet revenait à lui, en effet. A mesure qu'il se souvenait, ses yeux, ses grands yeux bleus si doux, si semblables à ceux de sa mère, se remplissaient d'une terreur, d'une angoisse indicible. Il voulait parler pour demander grâce, mais il ne parvenait pas à articuler un son.

—Allons, te voilà remis, malheureux, dit Georges. Ne tremble pas comme cela, il ne te sera fait aucun mal. Nous allons t'enfermer dans le bureau du patron et nous te garderons sous clef jusqu'à son arrivée. Marche donc! Tu ne peux pas? Nous allons te porter, alors.

—Quelle misère! dit François, le prenant par les pieds, tandis que son compagnon le saisissait par les épaules. Si ça ne fait pas pitié! Un enfant de cet âge! Ça a du coeur pour le mal et c'est faible comme un poulet, ensuite. Mais, sapristi! quand on a le courage d'entrer dans une maison la nuit, on doit avoir celui d'en supporter les conséquences!

—Mets-toi là, dit Georges avec douceur, en le faisant asseoir sur le fauteuil du patron, dans son bureau. François, donne lui donc un verre d'eau, là, sur la petite table. Et maintenant, ne bougeons plus! Il n'y a pas d'issue, mon bonhomme! Quand j'aurai fermé la porte à clef tu seras pris, bien pris, comme une souris dans la souricière. Je vais avertir M. Montbriand que la chasse est terminée. Jolie chasse, ma foi! Partir pour prendre un sanglier et ramener un lièvre! Ah! j'en ai assez du métier de gendarme; ça me dégoûte; si jamais on m'y reprend!

—Oui, il est beau, le métier! On croit pincer un homme, on est armé jusqu'aux dents et on voit venir quoi? un bébé qui s'évanouit de peur. Pourquoi pas une fille, aussi! Ne parlez pas des revolvers, hein! Nous serions grotesques. Mais, que diable cet enfant venait-il faire ici? Pour qui volais-tu, vaurien, car tu n'es sûrement pas assez fort pour avoir comploté cela tout seul?

—Laissez-le. Il est incapable de répondre en ce moment. Il a besoin de se remettre de sa peur. Dès que les domestiques seront levées, je lui ferai préparer une tasse de café. Allons-nous en. Nous avons bien travaillé, cette nuit! J'ai le coeur soulevé de dégoût et de chagrin; le mal est encore plus vilain à voir de près que je ne le croyais. A qui se fier désormais, si des enfants pareils, à la figure d'ange, se mêlent d'être des coquins! Vous venez, François? Laissons-le à ses réflexions. C'est égal, j'aime mieux être dans ma peau que dans la sienne, pauvre petit!

Pauvre petit! en effet. Revenu de l'horrible frayeur que lui avait faite la vue de ces deux hommes armés, Yanoulet se perdait en un chaos de pensées, plus torturantes les unes que les autres. Une d'elles, surtout, revenait sans cesse à la surface comme, dans un tourbillon, un morceau de bois qui surnage: «Maï!» Que penserait-elle, quel serait son désespoir, sa honte, en apprenant que son «hilhot» était un voleur? Le mal était entré en lui, il s'en souvenait, le soir qu'il avait été voler les broutches avec Peyroulin. Qu'elles s'étaient bien vengées, les maudites! Elles l'avaient ensorcelé, lié à jamais au péché, croyait-il. Ce qui l'ensorcelait, le liait au péché, c'était son silence, son mensonge, cette faute inavouée restée entre sa mère et lui comme une barrière. S'il lui avait tout avoué, ce soir-là, quand, au retour de la messe de minuit, elle le pressait, avec tant de douceur, de lui conter sa peine, les choses eussent été bien différentes! Elle aurait eu beaucoup de chagrin tout d'abord; mais, après avoir pleuré et demandé pardon à Dieu pour son enfant, elle se serait hâtée de pardonner à son tour, la mère tendre, et de rendre le repos d'esprit au pauvre petit égaré. L'horrible obsession se serait enfuie, le laissant, repentant, purifié, libre! Il aurait pu, de nouveau, regarder la bien-aimée en face sans se dire: Ces yeux, dans lesquels elle croit lire comme dans un livre ouvert, l'ont trompée, la trompent, la tromperont encore. Il n'eût pas acquis l'habitude de dissimuler, de mentir sans cesse. Maintenant... oh! maintenant, il est trop tard pour revenir en arrière. Le pli est pris. Tout cela est de la vieille, vieille histoire. Il se sent si découragé, si dégoûté de tout! On dit qu'il a quinze ans? Ah! n'y a-t-il pas le double qu'il vit, courbé sous l'oppression du mal, misérable esclave de sa faiblesse?

Maudit soit le jour où, dans cette maison, si bonne et si hospitalière pourtant, il rencontra celui qui devait continuer l'oeuvre de perdition, achever d'éteindre sa volonté, de souiller son coeur. Il aurait dû fuir, c'est vrai; mais, comment se douter, d'abord? Il l'avait admiré comme un Dieu pour sa force tranquille, pour son courage, pour sa bonne mine, son intelligence vive et prompte, cet Antoine que tous redoutaient, auquel le patron accordait une si grande confiance? N'était-il pas dans la maison depuis dix ans déjà. Il portait Yanoulet à bras tendus sans trembler, sans qu'un muscle de son visage tressaillît. Les autres commis houspillaient le petit apprenti, se moquaient de lui parce qu'il était joli comme une fille et que le patron le traitait avec plus d'égards que les autres vu sa faiblesse, la douceur de ses manières, sa qualité d'orphelin, de fils de veuve. Ils en étaient jaloux. Lui, Antoine, le garçon de vingt ans, l'avait pris sous sa protection. «Qui touche au petit, me touche!» avait-il solennellement déclaré un soir devant les commis assemblés dans le vestiaire, au moment du départ, alors qu'ils ôtaient leurs blouses pour mettre les vêtements du dehors. Les tracasseries avaient immédiatement cessé: on ne résistait pas à Antoine. Il avait une façon de vous soulever un mioche par les deux oreilles ou de le pendre par un pied qu'on n'oubliait pas de si tôt. Avec quelle reconnaissance émue, quelle tendresse exaltée, quel zèle, l'avait-il servi, d'abord, trop heureux s'il l'honorait, en récompense, d'un de ses sourires suffisants! Tout avait été joie dans cette servitude, les premiers temps. Antoine le cajolait, le comblait de petits cadeaux, de sucreries, volées au patron, il est vrai. Il n'aurait pas dû les accepter bien sûr, mais comment répondre à tant de bonté par des remontrances? Comment faire la leçon à celui qui était tellement au-dessus de lui par sa position dans la maison, son intelligence, sa force, son courage! On ne faisait pas la leçon à Antoine pas plus qu'on ne lui résistait. Au moins, s'il avait osé confier ses tourments à sa mère et lui demander conseil! Il en avait bien eu l'intention et le désir; mais la barrière, la terrible barrière! plus il allait, plus il perdait le courage de la franchir, plus elle lui paraissait infranchissable.

Était-il un lâche, pour cela? Non. Il n'avait peur ni des réprimandes, ni des coups; la nuit, le silence ne l'effrayaient pas. Il aurait passé des heures tout seul dans les ténèbres, bravé les pires dangers sur un signe de son compagnon; mais c'est le courage moral qui lui manquait, ou plutôt la force de faire de la peine, de dire non résolument, à ceux qu'il aimait. C'était comme une déviation de sa nature très tendre, très bonne. Il eût souffert mille morts plutôt que de chagriner sa mère; pourtant il faisait tout ce qu'il fallait pour la désespérer.

Élevé par un être faible auquel il ressemblait trop, il n'avait pas appris à exercer sa volonté, à la diriger, à faire de sa tendresse un puissant mobile pour le bien, une force, un levier. Mal dirigée, elle devenait un piège. Pour ne pas peiner Peyroulin, autrefois, il l'avait suivi à la Terrucole; pour ne pas l'humilier, le fâcher, il avait pris sans envie la pièce blanche; pour ne pas le trahir, ensuite, pour ne pas chagriner sa mère, il avait caché ses remords, ses regrets cuisants. Et puis, toujours ainsi, toujours, de chute en chute.

Comme son coeur battait le soir où son nouveau tentateur lui avait dit à voix basse: «Petit, tu m'aimes bien, tu m'es dévoué, n'est-ce pas, tu as confiance en moi, tu sais que je suis ton ami? Eh bien! écoute et fais ce que je te dis. Quand François aura fermé la fenêtre du magasin de réserve donnant sur la cour, faufile-toi sans qu'on te voie et tourne l'espagnolette après lui, qu'il n'y ait plus, ensuite, qu'à pousser pour ouvrir.

—Mais pourquoi faire?

—Cela ne te regarde pas.

«Quelle idée!» avait-il pensé. A quoi bon ouvrir la fenêtre puisqu'il y a des barreaux de fer qui empêchent de pénétrer à l'intérieur? Et il avait obéi sans comprendre, certain de ne pas nuire à son patron. Mais, un soir, quelle avait été son horreur en s'apercevant que le barreau, mal remis en place, était scié! Brusquement il avait compris. Que faire? Trahir son protecteur, son ami, avertir son maître? C'était sûrement là le devoir. Mais son tyran avait lu ses indécisions sur son visage: «Qu'as-tu?» lui avait-il demandé en fronçant ses terribles sourcils. Sans cesse il le trouvait à ses trousses, lui corrompant l'âme de ses paroles insinuantes, le terrorisant de ses menaces.

—Ne t'avise pas de faire le malin ou tu auras affaire à moi, tu m'entends?—lui disait-il de cet air qui le subjuguait.—Pas de bêtises: tu n'as rien vu, tu ne sais rien, tu es innocent comme l'enfant qui vient de naître, puisque c'est sans savoir que tu t'es engagé! Mais tu es engagé, tu dois tenir ta promesse ou tu n'es qu'un lâche. Et puis, si tu me trahis, tu es aussi perdu que moi: n'es-tu pas mon complice? De plus, tu serais un ingrat. N'oublie pas mes bontés pour toi.

Ainsi, de concession en concession, il avait roulé toujours plus bas sur la pente, jusqu'à voler lui-même les marchandises que son ami lui commandait de venir chercher. Qu'en faisait-il? Il n'en savait rien; il ne voulait pas le savoir. Tous les matins, à l'aube, il se glissait dans les magasins de dépôt et prenait le paquet préparé la veille par le corrupteur qui l'attendait au dehors, le lui portait, puis n'en entendait plus parler. C'était le cauchemar de toutes ses nuits. Chaque soir, en partant. Antoine lui glissait à l'oreille: «La fenêtre?» Il répondait: «Oui». «Demain, à quatre heures».—«Oui» et c'était tout. Jamais il ne manquait à l'odieux rendez-vous. Il dormait d'un sommeil lourd, mais, à l'heure dite, il se réveillait, et, avec l'angoisse d'une obsession impossible à secouer, il se levait et marchait où la volonté inflexible de son camarade le poussait.... Et cela durait depuis trois mois.

Une espérance lui traversa le coeur. S'il allait être libre, enfin! Ah! les punitions les plus cruelles, la prison même, lui paraîtraient douces auprès de cette tyrannie implacable qui tenait sa volonté prisonnière. Ce serait le salut, la délivrance. La délivrance! Oui, mais sa mère... le coup serait terrible; comment le supporterait-elle? Non, non, il est trop tard, maintenant, le nombre de ses méfaits est trop grand, la désillusion serait trop affreuse. De quel front aborderait-il celle qui demandait avant toute chose à Dieu de préserver son fils unique du mal en dehors et surtout «en dedans». Comme elle avait raison! En dedans, oui, c'est cela qui est le plus mauvais. Comment, avec ce coeur lourd de péché, oser se présenter devant la sainte, à laquelle il a tant de fois promis d'être un honnête homme, devant cette veuve qui a mis tout son bonheur, toute sa vie en lui, et dont il a si odieusement méconnu la tendresse, trompé les espérances?

Et puis, quelle honte de paraître tout à l'heure auprès de ses camarades, de retourner chez lui, chassé comme un voleur! Une fois, il a vu un homme amené entre deux gendarmes. C'était un soldat, un déserteur, un pauvre enfant chétif et pâle qui tournait autour de lui des yeux effarés, qui baissait les épaules sous les injures des passants. Il avait un air si misérable, si abject, que cette image ne s'était plus effacée de l'esprit de Yanoulet. Jamais, non jamais, on ne le prendrait comme cela! Mieux vaudrait mille fois mourir, ou fuir, d'abord; oui, fuir... Mais comment?

La pièce dans laquelle il est enfermé est éclairée par un jour de souffrance, très haut placé, simple carreau de vitre, fixé au mur par un châssis de bois. Monter là-haut n'est rien pour un dénicheur de nids comme le petit paysan; mais, en brisant le verre, il attirera du monde dans la rue! il fait jour, maintenant; les gens commencent à circuler; il y a toujours des sergents de ville sur la place. Tant pis! Il n'a pas le choix. Un bruit de porte dans la maison l'avertit que le patron est levé et qu'il va venir. Brusquement, il se décide, grimpe comme un chat le long des rayons chargés de paperasses, brise la glace d'un coup de poing vigoureux et disparaît.




IV

LA FUITE

«Que ne puis-je tarir le flot de mes pensées!»

LECONTE DE LISLE.

Les Spectres.

(Poèmes barbares).

—Eh! bien, Jean, ce grog! Est-ce pour aujourd'hui ou pour demain? Tu as été chercher le rhum à la Jamaïque, que tu restes tant de temps en chemin? Plus vite que cela, animal! J'attends depuis dix minutes, montre en main.

—Voilà, voilà! Fallait faire chauffer l'eau, couper le citron.

—Tu raisonnes, on dirait! Il est heureux pour toi que je vienne de bien dîner et que je n'aie pas envie de bouger; sans cela tu aurais reçu le plus beau coup de pied qui ait jamais renversé... il n'est plus là! Oh! le pendard! Il me paiera cela! Je ne sais ce qu'il a, mais, depuis quelque temps, il en prend à son aise, il est moins soumis. Il va falloir que je le mate de nouveau.

Et, se levant de dessus le fauteuil à bascule où il digérait son copieux repas, Antoine, l'ancien employé de la maison Montbriand et fils, le tentateur de Yanoulet, se mit à arpenter la chambre d'un air furieux.

La pièce, vaste et carrée, était éclairée par une petite lampe au pétrole posée sur une caisse renversée, tenant lieu de table. D'énormes moustiques dansaient autour de la lumière; dans l'air étouffant leur agaçante musique semblait plus agaçante encore. Les murs, simples cloisons de bois, étaient recouverts de peaux de bêtes, de panoplies d'armes: fusils, poignards, épées, revolvers, pistolets de tous les calibres. Un lit de sangle dans un coin, entouré de sa moustiquaire de tulle blanc, deux chaises et le fauteuil à bascule formaient tout le mobilier. L'appartement s'ouvrait sur une vérandah entourée de lianes: bignonias, aristoloches, dont les fleurs éclatantes répandaient dans l'air une odeur trop forte, presqu'insupportable. A travers leur rideau tremblant, qu'une brise chaude faisait bruire et palpiter, on apercevait la nuit bleue, une nuit étoilée, splendide, claire comme un crépuscule.

Le commis infidèle, vêtu d'amples vêtements de toile blanche, était un homme d'environ trente-cinq ans, grand, vigoureux, et, malgré un embonpoint envahissant, fort beau encore, d'une beauté brutale, vulgaire.

Son teint bourgeonné d'alcoolique, sa sombre chevelure crépue, ses yeux noirs, cruels et froids, qui ne regardaient jamais en face, son expression dure et inflexible, le faisaient ressembler à un marchand d'esclaves d'autrefois.

—Jean, ici! cria-t-il avec un affreux juron. Ici, un peu vite, chien! ou je te casse la mâchoire!

Qui aurait reconnu, en l'homme décharné et pâle, aux épaules voûtées, aux yeux hagards, qui entra, l'enfant blond et charmant que sa mère berçait sur son coeur en lui chantant des Noëls, dans la paisible maison de la Terrucole, l'adolescent au doux visage qui avait été surpris comme il volait son patron? Une barbe embroussaillée, d'un ton fauve, cachait à moitié sa bouche aux contours si nobles, jadis, sur laquelle les mensonges, les mots grossiers avaient laissé leur empreinte hideuse. Elle était amère, haineuse, cette bouche; les lèvres, qui avaient désappris le sourire, s'affaissaient aux coins, comme sous la hantise d'un découragement sans fond. Des rides profondes sillonnaient son front si blanc autrefois, son front de chérubin que sa mère baisait avec amour et qu'une chevelure mal peignée, débordant en boucles folles, cachait maintenant. Deux lignes dures creusaient ses joues et vieillissaient singulièrement cette figure bronzée, belle toujours grâce à la noblesse des lignes, à la limpidité de deux yeux splendides, qui reflétaient également le mal et le bien, comme un lac pur reflète le ciel bleu ou les nuages. En ce moment ils brillaient d'un éclat extraordinaire.

—Eh bien! quoi? dit-il en s'avançant résolument.

—Quoi? baisse un peu le ton, je te prie. Depuis quand t'en vas-tu lorsque je te fais l'honneur de te parler?

—Depuis aujourd'hui; j'en ai assez, de tes manières et je suis résolu à ne plus les supporter.

—Tu es résolu à ne plus les supporter? Fort bien. Tu auras le fouet, mon bonhomme, tout comme un simple Malabar.

—Le fouet, mon gros poussah? Faudrait m'attraper, d'abord. Je suis plus leste que toi, je sais courir, je connais la brousse et je n'ai pas trop dîné, moi! Oui, oui, appelle tes Canaques, tes condamnés, tes Malabars, crie, tempête, siffle, tu verras comme ils le répondront. Tu as donc oublié qu'ils sont tous à la fête funèbre pour le vieux sacripant, de chef nègre qui vient de mourir? Le feu serait à la baraque qu'ils ne se dérangeraient pas. Ils ne rentreront qu'au jour, une fois l'orgie terminée.

—Je lancerai mes chiens après toi.

—Tes chiens! Ils obéissent mieux à ma voix qu'à la tienne: n'est-ce pas moi qui les nourris? Cesse de caresser ton revolver car le mien partirait comme par hasard et, ce n'est pas pour me vanter, mais je rate rarement mon coup. Donc, pas de manières, plus de patron et d'employé; nous sommes seuls, personne ne peut nous entendre, expliquons-nous.

Voici plus de quinze ans que je te sers, car tu m'as pris tout petit, quand j'arrivais, bien bête et ignorant de mon village. Par tes façons hypocrites, tu m'as tout de suite empaumé. Tu m'as montré le mal, poussé vers le vol et le crime; puis, quand j'ai été aussi bas que toi, tu m'as repoussé du pied, écrasé comme une noix vide; maintenant, tu me méprises, tu me hais.

—Quelle exagération! Tu m'es indifférent. Si ça t'est égal, je m'assiérai pour écouter tes explications qui menacent d'êtres longues. Et puis, parle moins fort, tu troubles ma digestion.

—Oui, je suis moins pour toi que la boue de tes souliers.

—Tu exagères encore, tu as trop d'imagination: tu m'es très utile, tandis que la boue de mes souliers est plutôt gênante. Nul mieux que toi, ne prépare le boeuf à la mode.

—Tout ce qu'il y avait de bon en moi tu l'as détruit par tes exemples, par tes maudits conseils.

—Ce qu'il y avait de bon en lui! Oh! la la, laissez-moi rire! Sais-tu que tu es très divertissant, ce soir? Ce qu'il y avait de bon en toi? Mais tout était bon, ange, séraphin, tu étais un saint, un petit bon Dieu. Tais-toi. Tu n'as pas honte, voleur, mécréant, chenapan fieffé!

—Qui a fait de moi un voleur, un mécréant, un chenapan, si ce n'est toi?

—Ah! mais, sérieusement, tu es malade, tu as la fièvre! Faudrait soigner ça. C'est moi qui t'ai forcé à voler? Faut croire que tu avais de fières dispositions car tu n'as guère résisté.

—Pour le compte de qui ai-je volé. Est-ce pour le tien ou pour le mien?

—Pour celui des deux, imbécile! Si nous n'avions pas amassé une pacotille, comment aurions nous pu partir pour la Nouvelle-Calédonie et y fonder cet établissement qui est en train de nous mener à la fortune?

Nous mener? Toi, oui. Moi, quand? Lorsque tu seras mort. En attendant je suis ton esclave pas payé, mal nourri, moins bien traité qu'un condamné, qu'un de tes Canaques, de tes nègres, ou même, de tes chiens; car, au moins, moi, tes chiens, je les aime, je les caresse.

—Tu te plains? Et les autres? Il n'y en a pas, de la misère, pour eux aussi, peut-être? La vie est dure pour tous, voyons! J'aurais voulu faire de toi mon associé; mais est-ce ma faute si tu n'as pas plus de tête qu'une linotte, tandis que tu as des dispositions remarquables pour la chasse et pour la cuisine? Nul, mieux que toi, je le répète, n'accommode une pièce de venaison, ne dépiste une vache ou un taureau sauvage, ne le traque, ne le tue proprement, sans dégâts. J'ai coutume d'employer les gens d'après leurs capacités: j'ai fait de toi, tout naturellement, mon grand veneur et mon chef cuisinier. Quant à ce que je consens à appeler «ta part», tu l'auras, sois tranquille, plus tard, quand elle sera constituée. Je me sers le premier, comme de juste, étant le plus vieux. Et puis, je suis la tête tandis que tu n'es que le bras: c'est moi qui pense, toi qui exécutes. Tu maronnes de travailler, et moi, je me tourne les pouces dans ma fabrique, peut-être? Je n'ai pas à surveiller ces coquins de noirs et les autres brutes qui me servent! Je voudrais t'y voir, comme moi, le revolver sans cesse chargé à la ceinture, faisant marcher tous ces feignants! Grâce à mon activité, à mon initiative, nos viandes conservées s'expédient et se vendent en Europe; notre commerce s'étend.....

Notre commerce!

—Qu'est-ce qui te manque, nom d'un petit bonhomme! Tu m'as dit cent fois toi-même que tu aimes mieux diriger la chasse que de rester à la fabrique.

—Oh! ça, oui! Le métier est dur, on y risque sa peau mais, au moins, il est chouette! Quand, ma bonne carabine au dos, je pars, suivi des chiens qui sautent d'impatience, des nègres et des Canaques et que j'aperçois, au loin, dans la brousse, un troupeau de vaches et de taureaux, mon coeur bat. Nous cherchons à enserrer les bêtes, mais, rusées, elles s'enfuient dans la montagne. Faut les poursuivre, être plus leste, plus rusé qu'elles. Ah! lorsqu'une d'elles, se sentant perdue, se retourne brusquement, frappe du pied le sol et, tête baissée, les naseaux fumants, fond sur vous, c'est alors qu'il fait bon vivre: pan! un coup au coeur. L'animal s'abat, foudroyé, où s'en va se tortiller dans la brousse. A partir de ce moment, par exemple, c'est fini le plaisir. Je laisse Joe et les noirs l'achever, trancher avec un couteau le nerf de la nuque, le dépecer, le mettre au sel dans les barils: toute la sale cuisine, quoi! C'est l'affaire d'assassins comme ce forçat libéré ou de bouchers. Pour moi, je m'en retourne dégoûté, mort de fatigue, et je reprends ma chaîne. Mais j'en ai assez! Jamais un mot pour me payer de mes peines, jamais une parole d'amitié! Pourtant qu'ai-je fait pour que tu aies changé ainsi? Ne t'ai-je pas servi fidèlement? Je ne suis pas plus mauvais qu'un autre, pas plus que toi, toujours!

—La belle tirade! Sais-tu que tu es très éloquent, lorsque tu t'y mets! J'ai pris grand plaisir à t'écouter. Cette description de la chasse était épatante. Et maintenant le dévouement, l'amitié, c'est touchant c'est tout à fait prix Montyon. Quelle mouche t'a piqué, ce soir, voyons, que tu parles comme une fillette du Sacré-Coeur? Toi, le dur à cuire, que nos hommes ont surnommé «La Terreur de la brousse», qu'as-tu? Serait-ce parce que nous sommes aujourd'hui le 24 décembre, veille de Noël? Noël, cette vieille rengaine de la vieille Europe! Oui, l'enfant Jésus, la crèche, les mages, l'étoile, les bergers! Balançoires, tout cela! Niaiseries écoeurantes pour vieilles filles et pour curés. Parbleu! Noël a quelque chose de bon, c'est le réveillon; mais rien ne nous empêche de transporter cette coutume à la Nouvelle. Pour ma part, je n'y ai jamais manqué jusqu'ici et, tout à l'heure, je t'autorise à me servir le reste de la pièce de boeuf et les ananas au kirsch que tu as préparés. Je te donnerai un verre d'eau-de-vie. Nous trinquerons ensemble. Tu le vois, je veux bien te traiter en ami. Nous boirons à la santé de l'ancienne, là-bas?

—Quelle ancienne? dit Jean, devenant affreusement pâle.

—Eh! l'ancienne de la Terrucole! Elle doit se demander ce que tu deviens depuis le temps. Tu ne lui as jamais écrit et voici douze ans que tu es parti. Pour un fils tendre, pour un homme sentimental qui ne peut vivre sans affection, c'est un peu fort de café, tout de même!

—Taisez-vous! Je vous défends de parler de ces choses.

—De quoi! Tu me défends! Tu te permets de défendre quelque chose, toi, et à qui, à moi? De mieux en mieux. Attends un peu, canaille, bandit, que je t'étrangle comme un vil misérable que tu es!

Antoine, ivre de colère, s'élance, mais, avant qu'il ait pu l'atteindre, son compagnon avait sauté par la fenêtre et disparu. Un coup de revolver retentit... un sifflet strident déchira l'air, les chiens aboyèrent, puis tout se tut.

Jean courait comme un cerf dans la nuit semée d'étoiles. Il laisse derrière lui la fabrique, immense hangar en planches, dans lequel se trouve le bouge infect, le chenil décoré du nom de «chambre», où, depuis des années, il couche comme un chien de garde; il passe devant la maison des condamnés qui, tous les soirs, retentit de jurons et de cris; elle est paisible en ce moment. Silencieuses, aussi, les cases en branchages des Canaques et le camp des Malabars, à droite, groupé sur le mamelon. Condamnés, Canaques, Malabars sont bien tous, comme il le pensait, à la fête orgiaque, au «Pilou-Pilou» qui a lieu dans le village voisin. On entend vaguement des cris mêlés à des chants monotones et au ronflement du tam-tam dans le lointain.

Oh! quitter tous ces bandits, ces compagnons détestés de misère et d'infamie, fuir, fuir... Il traverse les plantations d'ananas, les champs de manioc, il court comme en un refuge sur les montagnes qui s'élèvent là, tout près, imposantes et sombres, avec leurs grands arbres séculaires. Que de fois il les a escaladées pour aller rejoindre dans la brousse, derrière, les troupeaux sauvages qui y vivent en liberté! Avec leurs roches ferrugineuses d'un rouge sanglant, leurs verdures presque noires, leurs grottes, leurs précipices, où, depuis des siècles, s'entassent les ossements humains, sinistres ossuaires de ces peuplades cannibales, elles ne ressemblent guère aux douces Pyrénées, à ces montagnes de rêve, entrevues, blanches et idéales, à travers ses jeux d'enfant. Pourtant elles ont leur grandeur, leur beauté, leur charme, même. Des fleurs délicates croissent dans les profondeurs mystérieuses des grands bois; des sources fraîches sourdent dans la mousse. Mais il ne voit que leur majesté implacable, que la couleur cruelle de leurs rochers; leur silhouette hautaine, s'élevant brusquement sur la plaine morne, oppresse son coeur; elles lui cachent durement l'horizon. Derrière leurs sombres remparts ne découvrira-t-il pas la patrie, la vieille France, le Béarn si cher et si beau? Mais non. Ces montagnes une fois franchies, que de plaines, que de mers il faudrait traverser encore! Hélas! des obstacles plus insurmontables que ceux-là le séparent de celle à laquelle il s'interdit de penser. Comment jamais obtenir son pardon! Comment revenir sur tant d'offenses! C'est fini, il ne la reverra plus!

—Ah! que cette nuit de Noël, si chaude en ce pays, est énervante! Elle ne ressemble guère aux nuits froides des Noëls de France où les coeurs qui s'aiment se rapprochent, se groupent autour du foyer dans une étroite intimité, dans la douceur de la bonne nouvelle envoyée jadis à la terre....

Jean s'arrête dans une clairière, s'étend sur le sol et rêve. Les arbres, tout auprès, avec leurs lianes enlacées, le font penser à la Terrucole, aux grandes ronces qui attrapaient sa blouse autrefois. Non, non, pas de ces souvenirs! C'est défendu. Aurait-il pu vivre s'il s'était laissé aller à réfléchir? Où est le flacon qui lui sert à étouffer ces retours vers un passé trop cher encore. Malheur! Il l'a laissé là-bas, il l'a oublié dans sa hâte de fuir. Comment s'étourdir sans lui?...

Que va-t-il faire, maintenant qu'il a secoué le joug de son oppresseur? Pourra-t-il se passer de cette volonté tyrannique qui, après tout, était un soutien? Qu'entre-prendra-t-il pour gagner son pain? Bah! il ne sera pas embarrassé; il connaît plusieurs métiers; il ne sera jamais plus malheureux qu'il n'a été. Tiens! une étoile filante! Celle qui conduisait les mages devait marcher plus lentement. Bon! encore ses histoires! Il se lève. La cloche du couvent des Pères de Saint-Louis sonne dans le lointain. Oh! les cloches du pays, celles d'Angaïs, le frais village couché dans la plaine verdoyante, quel son argentin elles avaient quand leurs voix pures montaient, ainsi qu'une prière! Un essaim de souvenirs s'éveille en lui. Impressions d'enfance, toutes fraîches encore, qui dormaient, ensevelies, au fond de son coeur. Il revoit les clairs matins du dimanche où, par le chemin d'Henri IV, bordé de vieux châtaigniers, il descendait à la messe, suivi de la jolie «Maï», vêtue de son long capulet noir. Elle a l'air si fin et si doux dans son vêtement de deuil! Les voisines la saluent avec respect comme elle passe, modeste, digne, retirée en son chagrin ainsi qu'en une forteresse. L'après-midi, que c'était amusant d'aller, avec Peyroulin, regarder voler les quilles dans le «quillier» ensoleillé et bruyant où retentissaient le choc de la boule et les cris des joueurs. Ah! les radieuses journées où tout chantait en lui avec le carillon joyeux!

—Tais-toi, musique du diable, assez! Il faut chasser cela! Je m'abrutis à rester ainsi tranquille, sans pipe ni alcool,—dit-il à haute voix, en se levant vivement.—Pourquoi, ce soir, suis-je si capon? Que se passe-t-il donc en moi? Aurais-je peur? De qui? De quoi? Je ne sais. Je tremble, mon coeur bat. Marchons, marchons vite, l'exercice va faire passer: cela; je laisserai loin derrière moi, ces idées stupides. Mais ses pensées le suivent, s'attachent à ses pas comme les chiens après leur proie.

«Noël, Noël!» répètent les cloches. Les mages, les bergers, l'enfant Jésus, toute la naïve et merveilleuse histoire se retrace à sa mémoire. Il revoit la «Maï» au doux visage, il entend les chants berceurs qui l'endormaient sur son sein!

Il ralentit le pas. Quel abîme entre le petit garçon qu'il était alors et l'homme qu'il est à présent! Le mal est entré en lui en maître depuis qu'il a renoncé à le combattre; il est devenu sa proie. Son péché s'est personnifié, a pris corps, lui semble-t-il, dans Antoine, son conseiller de perdition. Mais celui-là, au moins, n'aura plus désormais de prise sur lui, il a secoué son joug à jamais. Il le hait, maintenant, autant qu'il l'a aimé, jadis.

Combien n'a-t-il pas souffert depuis que, s'enfuyant du bureau où Georges l'avait enfermé après le vol, il était tombé sanglant, affolé de terreur, aux pieds de, son complice qui l'attendait, se doutant que les choses allaient mal. Ils avaient fui, laissant bien vite derrière eux les rares passants groupés, que le bruit de sa chute avait attirés, et le sergent de ville qui les regardait d'un air hébété. Pendant huit jours ils s'étaient cachés dans une petite île du Gave dont les oseraies touffues leur offraient une sûre retraite. Ils en sortaient, la nuit, pour se procurer de la nourriture et pour regagner une chambre qu'Antoine avait louée dans une auberge reculée et louche, hantée par des contrebandiers et des Espagnols pouilleux. C'est là qu'était le dépôt des marchandises volées qui emplissaient plusieurs grandes caisses.

—Petit, tu es perdu, lui avait dit un jour le tentateur. Si l'on te pince, tu es mis en prison, condamné, flétri à jamais: un homme à la mer, quoi! Je pars pour la Nouvelle-Calédonie, où un de mes amis est déjà depuis quatre ans. Viens-tu avec moi? La pacotille que j'emporte et que tu m'as aidé à ramasser nous servira de fonds, pour commencer. Nous la vendrons là-bas et en ferons une jolie somme. Dans ce pays, pour un morceau de pain, on a de la terre en veux-tu en voilà. Le climat est si doux que les maisons, légèrement construites, ne coûtent presque rien. Nous aurons du bétail tant que nous en voudrons avec une poignée d'or; il se nourrit et se garde tout seul, paraît-il, sans fourrage ni étables. Enfin, c'est un pays de cocagne. J'ai mon idée, tu verras; nous réussirons; nous ferons une grosse fortune. Il faudra travailler dur, par exemple, mais cela ne te fait pas peur, je le sais. Dans dix ans tu peux revenir en France riche comme un Nabab! La petite histoire du père Montbriand sera oubliée; d'ailleurs, si le coeur t'en dit, tu lui restitueras l'infime capital que tu lui as emprunté, un peu de force, il est vrai. Tu retrouveras ta mère, jeune encore, et tu lui offriras une vie toute dorée et douce: cela t'aidera un peu à obtenir son pardon. Tandis que, maintenant, mauvaise affaire! Quand, une fois, on a goûté de la prison, on ne peut plus se relever, on est fichu!

Il l'avait écouté, il l'avait suivi... Oh! qui dira jamais la cruauté de cet esclavage, la perfidie de cet homme menteur! S'il avait su, grand Dieu! tout n'aurait-il pas mieux valu que cet exil auprès de ce compagnon qui l'avait déçu, trompé, qui lui avait fait connaître la déchéance, le mépris, la haine?

Enfin, il l'a quitté, et pour jamais. Où aller maintenant? Où? Mais il n'y a pour lui qu'un pays possible au monde, la France; et, dans la France, qu'un endroit, le Béarn; et, dans le Béarn, qu'un seul être, sa mère.

Oui, soudain ses hésitations, ses scrupules tombent. Il ira la trouver, la Maï abandonnée, il implorera à genoux son pardon, il se traînera à ses pieds, s'il le faut, le front dans la poussière. Il lui dira: «Dis-moi des injures, bats-moi, tue-moi si tu veux, mais pardonne-moi! Je ne puis plus, je ne veux plus vivre ainsi, loin de toi; je souffre trop. Oh! Maï! Maï!»

De nouveau il se jette sur l'herbe épaisse, des larmes abondantes tombent de ses yeux. Qu'il y a longtemps qu'il n'a pleuré! Que cela fait du bien de pleurer! Ses yeux arides, ses pauvres yeux aux paupières brûlées, habitués à voir le mal, en sont comme purifiés; son coeur desséché s'attendrit. Il pleure, il pleure longtemps, étendu sur la terre, la tête enfouie dans ses mains rudes.

Le sifflet du maître retentit de nouveau. «Va, va, murmure Jean, se relevant avec une joie délicieuse, fâche-toi tant que tu voudras, cela m'est bien égal. Que d'autres répondent à ton appel impérieux, il ne me trouble plus, il est pour moi comme le cri du hibou dans la nuit. Adieu; j'étais un condamné volontaire, je suis libéré maintenant, moi aussi; j'ai rompu ma chaîne, je suis libre, enfin, libre!

Sa résolution est prise, il se dirige vers Nouméa; un bateau part dans deux jours; il se cachera en attendant, et le prendra. Il a en poche quelque argent, peu de chose, il est vrai, mais il se souvient qu'un homme de la fabrique, envoyé à la ville pour une affaire, en est revenu en disant qu'on cherchait un cuisinier pour le paquebot, celui du bord ayant pris les fièvres.

Il connaît le métier, les concurrents sont rares, il sera peut-être engagé.

D'un pas ferme et rapide il se met en route, sans jeter un regard en arrière sur ce qui représente pour lui le passé maudit, et va devant lui, vers l'avenir, vers le rachat.